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EAN : 9782335014945

©Ligaran 2015LIVRE II
De la natureChapitre premier
Définition de la nature : elle est, dans les êtres, le principe du mouvement et du repos.
Des êtres naturels. L’existence de la nature est évidente ; il n’est pas nécessaire de la
démontrer. – La matière des choses n’est pas leur nature ; étrange opinion d’Antiphon.
Définitions diverses de la nature ; unité et pluralité des principes ; la nature est surtout la
forme des êtres. De la privation.
Parmi les êtres que nous voyons, les uns existent par le seul fait de la nature ; et les autres
sont produits par des causes différentes. Ainsi, c’est la nature qui fait les animaux et les parties
dont ils sont composés ; c’est elle qui fait les plantes et les corps simples, tels que la terre, le
feu, l’air et l’eau ; car nous disons de tous ces êtres et de tous ceux du même genre qu’ils
existent naturellement. Tous les êtres que nous venons de nommer présentent évidemment,
par rapport aux êtres qui ne sont pas des produits de la nature, une grande différence ; les
êtres naturels portent tous en eux-mêmes un principe de mouvement ou de repos ; soit que
pour les uns ce mouvement se produise dans l’espace ; soit que pour d’autres ce soit un
mouvement de développement et de destruction ; soit que pour d’autres encore, ce soit un
mouvement de simple modification dans les qualités. Au contraire, un lit, un vêtement, ou tel
autre objet analogue n’ont en eux-mêmes, en tant qu’on les rapporte à chaque catégorie de
mouvement, et en tant qu’ils sont les produits de l’art, aucune tendance spéciale à changer. Ils
n’ont cette tendance qu’en tant qu’ils sont indirectement et accidentellement ou de pierre ou de
terre, ou un composé de ces deux éléments.
La nature doit donc être considérée comme un principe et une cause de mouvement et de
repos, pour l’être où ce principe est primitivement et en soi, et non pas par simple accident.
Voici ce que j’entends quand je dis que ce n’est pas par simple accident. Ainsi, il peut très bien
se faire que quelqu’un qui est médecin se rende à lui-même la santé ; cependant ce n’est pas
en tant qu’il est guéri qu’il possède la science de la médecine ; et c’est un pur accident que le
même individu soit tout ensemble et médecin et guéri. Aussi est-il possible que ces deux
choses soient parfois séparées l’une de l’autre. Il en est de même pour tous les êtres que l’art
peut faire. Il n’est pas un seul d’entre eux qui ait en soi le principe qui le fait ce qu’il est. Mais,
pour les uns, ce principe est dans d’autres êtres, et il est extérieur, par exemple, une maison, et
tout ce que pratique la main de l’homme. Pour les autres, ils ont bien en eux ce principe ; mais
ils ne l’ont pas par leur essence, et ce sont tous ceux qui ne deviennent qu’accidentellement les
causes de leur propre mouvement.
§ 7. La nature est donc ce que nous venons de dire. Les êtres sont naturels et ont une
nature, quand ils ont le principe qui vient d’être défini ; et ils sont tous de la substance ; car la
nature est toujours un sujet, et elle est toujours dans un sujet. Tous ces êtres existent selon la
nature, ainsi que toutes les qualités qui leur sont essentielles ; comme, par exemple, la qualité
inhérente au feu de monter toujours en haut ; car cette qualité n’est pas précisément une
nature, et n’a pas de nature à elle ; seulement elle est dans la nature et selon la nature du feu,
Ainsi, nous avons expliqué ce que c’est que la nature d’une chose, et ce qu’on entend par être
de nature et selon la nature.
Mais essayer de prouver l’existence de la nature, ce serait par trop ridicule ; car il saute aux
yeux qu’il y a une foule d’êtres du genre de ceux que nous venons de décrire. Or, prétendre
démontrer des choses d’une complète évidence au moyen de choses obscures, c’est le fait
d’un esprit qui est incapable de discerner ce qui est ou n’est pas notoire de soi. C’est là du
reste une erreur très concevable, et il n’est pas malaisé de s’en rendre compte. Que quelqu’un
qui serait aveugle de naissance s’avise de parler des couleurs, il pourra bien sans doute
prononcer les mots ; mais nécessairement il n’aura pas la moindre idée des choses que ces
mots représentent. De même, il y a des gens qui s’imaginent que la nature et l’essence des
choses que nous voyons dans la nature, consiste dans l’élément qui est primitivement danschacune de ces choses, sans avoir par soi-même aucune forme précise. Ainsi, pour ces
genslà, la nature d’un lit, c’est le bois dont il est fait ; la nature d’une statue, c’est l’airain qui la
compose. La preuve de ceci, au dire d’Antiphon, c’est que si on enfouissait un lit dans la terre,
et que la pourriture eût assez de force pour en faire encore sortir un rejeton, ce n’est pas un lit
qui serait reproduit mais du bois, parce que, disait-il, l’un n’est qu’accidentel, à savoir une
certaine disposition matérielle qui est conforme aux règles de l’art, tandis que l’autre est la
substance vraie qui demeure, tout en étant continuellement modifiée par les changements. Et
Antiphon ajoutait que, chacune des choses que nous voyons soutenant avec une autre chose
un rapport tout à fait identique, par exemple, le rapport que l’airain et l’or soutiennent à l’égard
de l’eau, ou bien les os et les bois à l’égard de la terre, et de même pour tout autre objet, on
peut dire que c’est là la nature et la substance de ces choses.
Voilà comment certains philosophes ont cru que la nature des choses, c’est la terre, d’autres
que c’est le feu, d’autres que c’est l’air, d’autres que ce sont quelques-uns de ces éléments, et
d’autres enfin que ce sont tous les éléments réunis. Car l’élément dont chacun de ces
philosophes admettait la réalité, soit qu’il n’en prît qu’un seul, soit qu’il en prît plusieurs,
devenait entre leurs mains, principe unique ou principes multiples, la substance tout entière des
êtres ; et tout le reste alors n’était plus que les affections, les qualités et les dispositions de
cette substance, On ajoutait que chacune de ces substances est éternelle, attendu qu’elles
n’ont pas par elles-mêmes de cause spontanée de changement, tandis que tout le reste naît et
périt des infinités de fois.
Ainsi, en un sens, on peut appeler nature cette matière première placée au fond de chacun
des êtres qui ont en eux-mêmes le principe du mouvement et du changement. Mais à un autre
point de vue, la nature des êtres, c’est la forme, et l’espèce, qui est impliquée dans la
définition : car de même qu’on appelle art ce qui est conforme à l’art et qui est un produit de
l’art, de même on appelle nature ce qui est selon la nature et ce qui est un produit de la nature.
Mais de même que nous ne dirions jamais qu’une chose est conforme aux règles de l’art, ou
qu’il y ait de l’art en elle, si elle n’est encore qu’en puissance, un lit, par exemple, et si ce lit n’a
point encore reçu la forme spécifique d’un lit ; de même non plus, en parlant des êtres que fait
la nature ; car la chair et l’os, lorsqu’ils ne sont qu’en puissance, n’ont pas encore leur nature
propre, jusqu’à ce qu’ils aient revêtu cette espèce et cette forme qui est impliquée dans leur
définition essentielle, et qui nous sert à déterminer ce qu’est la chair et ce qu’est l’os. On ne
peut pas dire alors davantage qu’ils sont de nature ; et par conséquent, en un sens différent de
celui qui vient d’être indiqué, la nature pour les êtres qui ont en eux-mêmes le principe du
mouvement, serait la figure et la forme spécifique, qui n’est séparable de ces êtres que par la
raison et pour le besoin de la définition.
D’ailleurs, le composé qui ressort de ces éléments n’est pas précisément la nature de cette
chose ; il est seulement dans la nature : l’homme, par exemple. La nature ainsi comprise, est
plutôt nature que ne l’est la matière, puisque chaque être reçoit la dénomination qui le désigne
bien plutôt quand il est en acte et en entéléchie que lorsqu’il est simplement en puissance. À un
autre point de vue, un homme vient d’un homme ; mais un lit ne vient pas d’un lit. Aussi, les
philosophes dont on vient de parler disent-ils que la nature du lit n’est pas sa configuration,
mais le bois dont il est formé, attendu que s’il venait à germer encore, il en proviendrait non pas
un lit, mais du bois. Si donc la configuration du lit est de l’art précisément, la forme est la nature
des êtres, puisque l’homme naît de l’homme.
Quant à la nature qu’on entend au sens de génération, on devrait dire d’elle bien plutôt que
c’est un acheminement vers la nature ; car il n’en est pas ici comme de la médication que fait
un médecin, laquelle est non pas un acheminement à la médecine, mais à la santé, puisque la
guérison que le médecin opère doit nécessairement venir de la médecine et ne tend pas à la
médecine. Or, la nature n’est pas dans ce rapport avec la nature. L’être que la nature produit va
de quelque chose à quelque chose, ou se développe naturellement pour aller à quelque chose.