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Poésie de la négritude

De
108 pages
Jean-Paul Sartre définit la négritude comme "la négation de la négation de l'homme noir". Historiquement situé et en réaction à un européocentrisme ambiant, ce mouvement littéraire se veut antiraciste, anticolonialiste. Sur fond d'indignation et de révolte, Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon Gontran Damas affichent une fierté, revendiquent une appartenance en chantant une culture, une identité. De ce fait, la poésie est nécessairement liée à la politique, au militarisme.
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Poésie de la négritude
Approches littéraires Collection dirigée par Maguy Albet Dernières parutions Mamadou Abdoulaye LY,La Théâtralité dans les romans d’André Malraux, 2012. Dominique VAL-ZIENTA, Les Misérables, l’Évangile selon “saint Hugo” ?, 2012.Yannick TORLINI,Ghérasim Luca, le poète de la voix, 2011. Camille DAMÉGO-MANDEU,Le verbe et le discours politique dans Un fusil dans la main, un poème dans la poche d’Emmanuel Dongala, 2011. Agnès AGUER,L’avocat dans la littérature de l’Ancien Régime,2011. Christian SCHOENAERS, Écriture et quête de soi chez Fatou Diome, Aïssatou Diamanka-Besland, Aminata Zaaria,2011. Sandrine LETURCQ,Jacques Sternberg,Une esthétique de la terreur,2011.Yasue IKAZAKI,enla narration Simone de Beauvoir, question,2011. Bouali KOUADRI-MOSTEFAOUILectures d’Assia Djebar. , Analyse linéaire de trois romans :L’amour, la fantasia,Ombre sultane,La femme sans sépulture, 2011. Daniel MATOKOT,Le rire carnavalesque dans les romans de Sony Labou Tansi, 2011. Mureille Lucie CLÉMENT,Andreï Makine, Le multilinguisme, la photographie, le cinéma et la musique dans son œuvre,2010 Maha BEN ABDELADHIM,Lorand Gaspar en question de l'errance, 2010. A. DELMOTTE-HALTER,Duras d'une écriture de la violence au travail de l'obscène, 2010. M. EUZENOT-LEMOIGNE,Sony Labou Tansi. La subjectivation du lecteur dans l'œuvre romanesque, 2010. B. CHAHINE, Le chercheur d'orde J. M. G. Le Clézio, problématique du héros, 2010. Y. OTENG,Pluralité culturelle dans le roman francophone, 2010.
Mansour Dramé
POÉSIE DE LA NÉGRITUDEUne revendication identitaire L’HARMATTAN
DU MÊME AUTEUR
OUVRAGE L’interculturalité au regard du roman sénégalais et québécois, Paris, L’Harmattan, 2001. ARTICLES« L’émergence d’une écriture féministe au Sénégal et au Québec »,Ethiopiques, n°74, 2005. «Senghor et Nelligan : La Nostalgie de l’enfance», Ethiopiques, n°73, 2004. © L'HARM ATTAN, 2012 5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Parishttp://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-96328-3 EAN : 9782296963283
Introduction
La négritude est sans doute un des mouvements littéraires e qui ont marqué le XX siècle. Au milieu des années 30, à Paris, des militants africains et antillais (Léopold Sédar Senghor, Aimé Césaire, Léon Gontran Damas) ont recours à la magie des mots pour exprimer la fierté d’appartenir à une race opprimée. Un double devoir s’impose : être poète et être noir. Le trio prit conscience de son identité, de la violence de l’histoire et de l’ordre colonial.
Cette littérature se veut combattante : arme de défense et illustration d’une âme. La flambée poétique incarne la résistance de voix dont les vers et les images chantent des valeurs de civilisation, le retour de la dignité.
L’Europe est en proie à des régimes fascistes (Mussolini en Italie, Franco en Espagne). Elle est sous une influence néfaste de l’extrême droite et des partis se réclamant d’elle. Les difficultés économiques et la montée du chômage conduisent, dans ce contexte des années 30, à la haine de l’étranger et à la négation du nègre.
La France se trouve dans une situation morose avec les retombées de la crise de 1929 et l’arrivée en 1931 de mouvements nationalistes (Action française et Croix de feu). L’exposition coloniale, une exhibition raciste où les Noirs sont représentés en fauves, s’ouvre aux portes de Paris, dans les Bois de Vincennes.
L’extrémisme, enfin, connut en Allemagne son développement ultime avec le parti National - Socialiste qui sut exploiter le désarroi moral d’une population er allemande frappée par le chômage. Le 1 février 1933,
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Adolf Hitler accédait à la chancellerie. Une des singularités du régime nazi est d’avoir fondé sa doctrine d’Etat non seulement sur une hiérarchie des groupes humains mais aussi sur une manipulation de l’imaginaire de la pureté raciale.
Au lendemain de la Première Guerre mondiale, les Allemands pour qui les Noirs sont par définition un problème, mènent une campagne de discrédit féroce contre la présence de soldats africains dans les troupes coloniales françaises, avec l’objectif de créer un climat de suspicion. Les attaques racistes visent à convaincre que la France est un pays ennemi. Elle fait venir des Noirs pour souiller et mettre en péril la race aryenne. Son grand tort est d’avoir aligné des « hordes négro-africaines » contre un peuple 1 blanc de sang pur .
Force est de constater la vocation impérialiste de la culture dominante, la culture européenne. Mais cette culture ne s’est pas imposée dans le vide ; au contraire, elle a refoulé, nié des civilisations locales, vivantes et riches.
En réaction, les poètes sont soulevés par un immense désir de se manifester, de s’exprimer. Le discours valorise tout ce qui souligne l’identité ou les caractéristiques communes : l’histoire, la patrie, les traditions ou autres.
Le moins connu, Léon Gontran Damas, est pourtant le premier à avoir publié un recueil de poèmesPigments en 1937. Issu de la bourgeoisie guyanaise dont il fustigera le mode de vie et de pensée, Damas dénonce le mimétisme, le complexe d’infériorité, les fantasmes du Blanc sur le Noir et les nombreuses frustrations du Noir dans la société 1  Voir Catherine Coquery-Vidrovitch,Les Noirs et l’Allemagne dans e la première moitié du XX siècle, Paris, Le Cherche-Midi, 2007.
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blanche. Il fonde la négritude à la fois sur la révolte contre le système colonial et sur la fidélité aux racines africaines.
Sa poésie n’est pas hermétique : des mots simples, des images et des expressions du peuple. Les envolées sont gorgées d’humour. Quel que soit le style et même sous ses formes les moins violentes, la poésie de Damas projette l’image de l’écrivain chevalier de la liberté.
Sensible à la question noire, Aimé Césaire fit une entrée 2 remarquée . En 1939, il publie le beau et captivantCahier e d’un retour au pays natal», le « plus grand poème du XX siècle selon André Breton. Dans cette œuvre, Aimé Césaire s’insurge contre les discriminations, la misère et la violence, qu’elles sévissent aux Antilles, en Afrique ou à Harlem. Son langage est émaillé de néologismes, de mots rares et d’expressions fortes.
D’origine sérère un peuple matriarcal, Léopold Sédar Senghor est un poète du ressourcement. Sa poésie exalte les merveilles de la nature et les aspects de la vie africaine. Son premier recueilChants d’ombreillustre sa (1945) conception de l’identité noire et tout un ensemble de valeurs culturelles. Sa voix chaude et grave souligne la rupture et la variété des rythmes du chant accentue le symbolisme des images. Le refus de l’assimilation passe nécessairement par la manifestation d’une manière d’être originale.
2 Dans un article,Conscience raciale et révolution socialede la revue Etudiant noirmai-juin 1935, Aimé Césaire écrit notamment de « Planter notre négritude comme un bel arbre jusqu’à ce qu’il porte ses fruits les plus authentiques ». Le concept naquit. Et l’expression « comme un bel arbre » nous en dit assez sur l’idéal qui l’animait.
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L’objectif, ici, est d’étudier la relation entre la poésie au sens que Senghor, Césaire et Damas donnent à ce mot et la fidélité à une appartenance.
Ainsi, nous pourrons situer les œuvres dans un cadre précis. Leur évolution s’articule en deux parties :
La première partie,La mémoire de la souffrance, évoque les fondements de la négrophobie : symboles, images, préjugés, tout un ensemble de clichés véhiculés sur les Noirs. Les indigènes sont perçus comme des « sauvages », des « barbares » des peuples sans histoire ni civilisation. Les colonisateurs dans leur entreprise de dépersonnalisation, occupent le devant de la scène. Ils sont persuadés qu’il n’y a d’hommes que les Blancs. La « racialisation » de l’histoire connaît un développement continu, abusant des discours sur les vertus et les vices supposés des groupes humains.
Les Noirs ne sont pas des hommes mais des « sous-hommes » ou quasiment des « bêtes » avec de multiples défauts : paresse, violence, etc. Ces « sauvages » sont évidemment dépourvus de tout sens esthétique : ils ne chantent pas, ils crient, ils ne dansent pas, ils se contorsionnent. La déportation et l’esclavage sont abordés d’une manière authentique et dans les faits : transport des africains, travail de canne à sucre, le quotidien d’une plantation, rapports entre maîtres et esclaves, le déni d’humanité.
La « suprématie » est l’apanage de ceux qui maîtrisent la science et la technique. Ainsi, les Blancs sont censés être au sommet.
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La « mission civilisatrice », notion fondatrice et justificative de l’entreprise coloniale, crée une situation épouvantable avec son cortège d’injustices et de violence. Sur fond de misère et d’exploitation, la société négro-africaine est mise à mal par l’occupation. Le Noir éprouve un profond sentiment d’infériorité ; il entreprend des rapports de subordination avec ses supérieurs blancs : révérences et obéissance.
Dans la deuxième partie,L’éveil de la conscience noire, les poètes s’expriment avec une vigueur particulière. Un long séjour en France leur a donné une connaissance aigue des séquelles racistes du colonialisme. Poètes rebelles, portant la rage, puisant dans le dictionnaire des mots rares pour dire toute leur colère. Ils tiennent beaucoup à la défense des valeurs culturelles et à un engagement renouvelé de la littérature dans la lutte contre le régime colonial. Se manifeste, alors, une volonté de revenir aux sources pour réhabiliter une histoire, une culture, tourner en ridicule le colonialisme.
A l’évidence, la poésie apparaît, ici, associée au sentiment national, à l’idée de patrie ; un art qui permet de préserver l’identité à travers une histoire douloureuse.