Dépressions, le chemin des poètes

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Beaucoup de grands poètes, de Charles d'Orléans à Éluard, en passant par Nerval, Baudelaire et tant d'autres, envahis par des symptômes tels que nostalgie, insomnie, incapacité d'agir, angoisse profonde, obsession de la mort, ont laissé les traces de leur dépression. La poésie leur a permis d'exprimer leur souffrance et les a parfois menés à la résilience. Les suivre, mettre vos pas dans ces pas, voilà l'invitation au voyage que propose ce livre.
Publié le : lundi 4 mai 2015
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EAN13 : 9782336380605
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témoignages
Dépressions, le chemin des poètes poétiques
Anthologie de poèmes Bruno Rostain
Tristesse aux fl ots de pierre.
Des lames poignardent des lames Dépressions,
Des vitres cassent des vitres
Des lampes éteignent des lampes le chemin des poètes
Paul Éluard, Capitale de la douleur, Gallimard, p. 195.
Anthologie de poèmes
Beaucoup de grands poètes, de Charles d’Orléans à Éluard, en passant par
Nerval, Baudelaire, et tant d’autres, envahis par des symptômes tels que
nostalgie, insomnie, incapacité d’agir, angoisse profonde, obsession de la
mort, ont laissé les traces de leur dépression.
La poésie leur a permis d’exprimer leur souff rance et les a parfois menés à
la résilience. Les suivre, mettre vos pas dans ces pas, voilà l’invitation au
voyage que propose ce livre.
Bruno Rostain est né en 1947 dans le Roussillon. Il est
marié, père de quatre enfants, et travaille à Paris. Psychiatre,
longtemps dans le service public, psychothérapeute, il a
toujours été intéressé par l’histoire, et surtout la littérature,
qui a enrichi sa pratique de la psychothérapie.
Gravure de couverture de John Rogers (1800-1882), d’après une étude du peintre
George Bryant Campion, représentant le château de Douvres, dans le Kent, en
Angleterre, où séjourna Charles d’Orléans, prince et poète, otage du roi d’Angleterre
pendant la guerre de Cent Ans, attendant en vain une libération (voir p. 111 du
livre). Photographie de Paul Casabianca.
Photographie de l’auteur d’Alain Guédon.
ISBN : 978-2-343-04957-1
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témoignages témoignages
poétiques poétiques
TEMOIGNAGES-POETIQUES_GF_ROSTAIN_DEPRESSIONS-LE-CHEMIN-DE-POETES.indd 1 23/04/15 16:43
Bruno Rostain
Dépressions, le chemin des poètes






























Dépressions,
le chemin des poètes




















Témoignages poétiques
Collection dirigée par
Philippe Tancelin

Parce que la langue poétique constitue une exploration, elle revêt parfois son
visage de "témoin" des chamboulements de notre société, des mondes qui nous
entourent, au gré des voyages, des rencontres. Parce qu'elle explore l'intime,
qu'elle épouse une fonction dénonciatrice ici et ailleurs, elle bouleverse aussi
notre vision du politique. Accueillons ces textes qui nous aident à cheminer et
modifier notre regard...


Déjà parus

DAVID, Libre d’écrire. Poèmes de prison.2014.
Damien BERDOT, Le Livre des montagnes païennes, 2014.
Félix MONGET, Les paroles tristes, 2014.
François COUDRAY, une montagne, 2014.
Stavros ZAPHIRIOU, Vers où (une histoire de guerre), 2014.
Georges DE RIVAS, La Poésie au péril de l’Oubli, 2014.
Julien de CORNIERE, Outre-mer, 2014.
Clément COLLIGNON, Slogan, 2014.
Régis ROUX, La terre lointaine, 2013.
Françoise et Sonia DELMAS, Le désordre des jours, 2013.
Denis LEMAÎTRE, La cité restitués, 2013. D’errance en Arrée, 2013.
Félix MONGET, Frères ! Extraits des carnets de voyage d’un passant, 2013.
Marguerite BAUER-BENIDIR, L’attente, 2013.
Alexandre MASSIPE, Geneviève Clancy : son enseignement, 2013.
Jean-Luc POULIQUEN et Philippe TANCELIN, Paroles de poètes, poètes sur
parole, 2013.
Michel POMMIER LE PARC, La mare aux joncs, suivi de Aurère, 2013.
François AUGÉ, Hors je, 2013.
Jean-Luc POULIQUEN, Sofia en été, 2012.
Tristan CABRAL, Dernier tango à Salta, 2012.
Karim KOUROUMA, Le masque et le cheval. Nostalgie d’une terre lointaine,
2012.
Flavia COSMA, Le miel trouble du matin, 2012.
Yves Patrick AUGUSTIN, Mon île est une absente…, 2012.
Marguerite JARGEAIX, Rendez-vous après la pluie, 2011.
Imad SALEH, Palestine, Israël. Destins croisés, entre enfer et espérance, 2011.
Jacques BOCQUET, La Nuit Hodgkin, 2011.
Makombo BAMBOTÉ, Déception noire ? Le nègre est souriant, 2011.
Bruno Rostain











Dépressions,
le chemin des poètes

Anthologie de poèmes

























Du même auteur


Gheel et son fantasme chez les aliénistes français du XIXème siècle, Thèse pour le
doctorat en médecine, Faculté de médecine Pitié-Salpêtrière, Paris,1980.
Essai sur la valeur psychothérapique du traitement médicamenteux dans la dépression,
Mémoire de spécialisation psychiatrique, Faculté de médecine Pitié-Salpêtrière, Paris,
1984.





























© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-04957-1
EAN : 9782343049571
À ma femme Janice.
À mes enfants, Marion, William, Pierre-Stuart, Louis.


























Poète n.m. XIIème S. lat.poeta, du grec poiêtês.
Ecrivain qui compose de la poésie.

Poésie.n.f 1350.lat. poesis du grec poiesis « création ». (Petit Robert)
1 Art du langage, visant à exprimer ou à suggérer par le rythme
(surtout le vers), l’harmonie et l’image.
2 Poème, généralement assez court. (début XVème)
3 Qualité d’émotion esthétique (que peut éveiller un spectacle, un
lieu, une situation).
4 Aptitude (d’une personne) à éprouver l’état, l’émotion poétique.








« Ut pictura poesis c'est-à-dire la poésie est quasi une peinture.
Horace, Art Poétique vers 361.

« ..Le poème est toujours un appel où la fonction phatique …c'est-à-dire
l’établissement d’un contact entre écrivain et lecteur, est prédominante. »
Xavier Darcos. Une anthologie historique de la poésie française, p 10

















INTRODUCTION




Dépression, poésie. Deux mots. L’un, tel un convict bardé d’entraves,
lourd de menaces mortelles, glisse vers la déshérence de l’espoir, à travers
une souffrance immobile, close sur elle-même. L’autre, oriflamme de la
beauté et du rêve, nous transporte et ouvre la fenêtre du monde.
Illustrer la symptomatologie dépressive à travers la poésie, est l’ambition
de ces pages. Baudelaire écrit : « J’ai pétri de la boue, et j’en ai fait de
l’or ». Cet or, ces poèmes, ont été rassemblés au gré de mes lectures. Mon
cheminement et mes réflexions ont abouti à cette présentation.
La notion de dépression mérite d’être précisée. En effet, la finalité de ce
travail est de mettre en évidence comment des poèmes en expriment très
intensément et de manière très parlante les signes. Avant d’aborder cette
illustration proprement dite, à travers une sélection de poèmes français, il est
1nécessaire d’envisager ce concept dans son sens médical, en tant que
syndrome, c'est-à-dire ensemble de symptômes, sans que la question des
causes soit explorée. Le syndrome dépressif dont je parle peut tout autant
être celui d’une dépression simple que celui survenant dans le cadre de cette
2maladie plus complexe qu’on nomme maladie bipolaire .
Il m’a paru intéressant de présenter ces symptômes en quatre ensembles, et
c’est chacun de ces ensembles qui sera illustré, par des poèmes, pour ce qui
est des symptômes les plus marquants qui peuvent s’y prêter.
Le premier rassemble les symptômes qu’on peut qualifier de
physiologiques en tant qu’ils concernent le corps dans ses fondamentaux
neuro-végétatifs*, notamment neuroendocriniens et chronobiologiques*.
Le second s’intéresse à la perte de l’élan vital, au ralentissement, à la
fatigue.
Les deux derniers font appel à la théorie des émotions primaires telle qu’on
en parle aujourd’hui. Cette théorie a pour référence de départ l’ouvrage de

1 Pour ceux qui le souhaitent, les mots et concepts un peu difficiles sont abordés dans un
glossaire, le mot intéressé étant assorti d’un astérisque *.
2 La bipolarité est caractérisée par l’alternance d’épisodes dépressifs et d’épisodes
d’excitation avec euphorie, dits « états maniaques », entrecoupés, en général, de périodes,
parfois longues, de rémission, où l’humeur est normale (euthymie).
11
Darwin (L’expression des émotions chez l’homme et les animaux) et,
développée par l’école psycho-évolutionniste, considère que ces émotions
ont une finalité a priori positive, pour la survie de l’individu, le pathologique
résidant dans l’excès. Deux émotions sont considérées ici, la peur et la
tristesse. La peur sera la source de l’anxiété, de l’angoisse dans ses diverses
modalités. La tristesse, émotion paradigmatique de la dépression, signale une
perte et ses conséquences.
Mais que vient faire la poésie dans tout cela ? Je dois vous faire une
confidence : j’aime lire des poèmes. Toutes sortes de poèmes. Un jour, je
suis tombé sur ces vers :
En verrai ge jamais la fin
De vos œuvres, Merancolie ?
Quand au soir de vous me deslie
Vous me ratachez au matin.
J’entends Charles d’Orléans, prisonnier des Anglais durant vingt-cinq ans
en raison des vicissitudes de la Guerre de cent ans, décrire ce que tout
psychiatre sait : dans la dépression, le trouble de l’humeur et l’asthénie sont
maximum le matin et diminuent le soir ! Le poète exprime un symptôme (le
caractère matinal de la « merancolie ») qui devient un signe, c’est à dire un
indice signifiant pour le psychiatre.
Or quel est le problème que rencontrent, entre autres, nos patients ? C’est
la difficulté voire l’impossibilité qu’ils ont de faire comprendre à leur
entourage, au médecin aussi, la réalité de ce qu’ils vivent. Plus, eux-mêmes
ne comprennent pas ce qui leur arrive et finissent par intégrer qu’ils n’ont
pas de courage, qu’ils sont paresseux, qu’ils ne valent rien…Et j’ai
découvert que les poètes, en tout cas ceux qui ont vécu une expérience
dépressive, l’exprimaient mieux que personne et que la forme poétique se
prêtait admirablement à cette expression.
J’ai voulu entremêler mon savoir de psychiatre sur la dépression et
l’expression des symptômes dépressifs par les grands textes poétiques. Je
propose au lecteur un bout de chemin, sans façon, avec ces poèmes, poèmes
répartis dans la mesure du possible selon la logique de la maladie dépressive,
telle que je l’ai exposée plus haut. J’ai aimé me laisser emmener, me laisser
enchanter par ces textes si divers, rencontrés au hasard de lectures variées.
J’ai été attentif à en repérer et à en souligner la dimension dépressive.
Parfois, je dois l’avouer, porté par ma propre rêverie, je me suis exprimé,
sans prétention, de manière spontanément imagée et métaphorique.
J’ai l’espoir que cela pourrait intéresser les patients, ceux qui les côtoient,
tout un chacun. Les personnes souffrant de dépression manquent cruellement
de mots pour se faire entendre, pour se comprendre eux-mêmes. La lecture
de ces poèmes pourrait aider l’entourage des patients à mieux le faire.
Comme le souligne Xavier Darcos dans son Anthologie historique de la
poésie française, c’est dans la poésie que la fonction phatique, c'est-à-dire
l’établissement d’un contact entre l’écrivain et le lecteur, est la plus grande.
12
Nos poètes, grâce à ce contact ressenti par le lecteur, pourraient les aider, à
mieux se comprendre eux-mêmes, surtout au moment où se réamorce le
désir de vie, alors que l’apaisement de l’acmé de la souffrance a été obtenu.
...Enfin, je n’ai pu résister au plaisir de terminer ce recueil par une sorte
d’anthologie positive (comme on parle aujourd’hui de psychologie positive)
en contrepoint de l’anthologie des poèmes illustrant la symptomatologie
dépressive. Le secret espoir du psychiatre, c'est-à-dire, mot à mot, le
soigneur d’âmes, est que l’ensemble de ces textes puisse renforcer le désir de
vie des enfants de Saturne, tels qu’on les nommait dans l’Antiquité et au
Moyen-Âge, dès lors qu’ils ont enfin appareillé vers la guérison.













13
DÉPRESSIONS


















Je veux ici préciser le sens du mot dépression et revenir à ce que les
médecins nomment sémiologie c'est-à-dire science des signes. Le symptôme
d’une souffrance est en quelque sorte lu par le médecin, qui, en comprenant
la signification, en fait un signe.
Le terme dépression est un mot popularisé au XXème siècle. Dans la
terminologie épidémiologique* moderne on parle de trouble affectif. Dans le
passé bien d’autres vocables ont été usités pour désigner le trouble de
l’humeur auquel il renvoie. Le plus célèbre est bien sûr le terme
« mélancolie* » melanos chole, bile noire. Nous sommes au temps
d’Hippocrate et règne la théorie des humeurs : la santé résulte de l’équilibre
entre quatre liquides, les humeurs. Ces quatre humeurs sont : le sang, la
lymphe ou phlegme, la bile jaune, la bile noire (melanos chole) ou atrabile
(ater, noir, couleur de la baie). On sait d’où vient le sang. La lymphe, un peu
plus difficile à mettre en évidence, est ce liquide transparent qui circule dans
un système circulatoire parallèle au réseau veineux et qui joue un rôle
majeur dans l’immunité. La bile jaune vient du foie, la bile noire vient de la
rate (splenos en grec et en latin qu’on retrouvera dans le mot anglais
« spleen »). À ces quatre fluides étaient associés quatre tempéraments :
sanguin, lymphatique ou flegmatique, colérique et atrabilaire. Jusqu’à
récemment on trouvait la trace de cette quadripartition dans les
caractérologies issues de la psychologie débutante du XIXème siècle et
XXème siècle. La mélancolie, quant à elle, était considérée comme étant
due à un excès de bile noire ou à l’altération de sa qualité. Cette cause
physique et très mécanique prévaudra jusqu’au XVIIème siècle. Les états
pathologiques décrits correspondaient pour certains à des états dépressifs,
mais aussi à des états bien différents, parfois psychotiques.
La médecine (et la psychiatrie qui y est incluse) restera largement
hippocratique et aristotélicienne jusqu’au XVIème, voire XVIIème siècle,
mais les moines en Occident décriront dans ce qu’on appelle le Moyen-Âge,
un état qui évoquera la dépression mais qui sera compté au nombre des sept
Péchés Capitaux. Il s’agit de l’Acédie, akêdéia négligence, indifférence. Les
sept péchés capitaux, furent définis dans la règle de Saint Benoît au VIème
siècle. Il faut imaginer la nécessité d’élaborer un code de vie pour faire
cohabiter une communauté d’hommes célibataires, jeunes, pleins de vie,
sans doute assez frustes, aux débuts du Haut Moyen-âge. En premier vient
l’Orgueil (leur chef, dont tous les autres découlent) suivi de l’Envie,
l’Avarice, la Colère, l’Acédie, la Gourmandise, la Luxure. L’Acédie est, de
fait, une forme de tristesse, avec un excès de mortifications et de pénitences,
accompagnée d’idées de damnation. Ultérieurement on la nommera Paresse,
ce qui pourrait souligner la composante d’apragmatisme de la dépression.
D’ailleurs, le premier remède proposé dans les monastères, était le travail
manuel. Dès le VIème siècle, l’association de cet apragmatisme avec idées
de damnation à des moments d’activité fébrile, agitée et stérile, est évoquée.
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Vers le XIIème siècle le concept se diffuse dans la société laïque, évoquant
la paresse et la tristesse, associées à la perte de l’espoir d’atteindre la Vie
Éternelle au Paradis.
Au XVIIème siècle, en 1688, le médecin alsacien Johannes Hofer décrivit
chez les jeunes Suisses, engagés dans les armées européennes une sorte de
comportement léthargique, avec anorexie*, tristesse, pouvant aller jusqu’au
suicide, abattement, perte d’énergie. Ces soldats mouraient souvent. Le seul
traitement efficace était le retour au foyer, et les soldats étaient déliés de leur
engagement. Hofer nomma cet état « nostalgie » du grec nostos, retour au
pays, et algos, douleur. On pouvait aussi dire « Heimweh », mal du pays.
Au XIXème siècle, Esquirol*, l’élève de Pinel* parlera de lypémanie* et
décrira de manière moderne la dépression. Le mot ne restera pas. Le terme
spleen se répandra, popularisé notamment par Baudelaire, avec de plus en
plus une connotation littéraire, ce qui nécessite, ce que je ferai plus loin, de
différencier l’émotion dépressive, et sa formulation littéraire, de la
dépression. Plus tard la « neurasthénie* », concept médical élaboré au
tournant du XIXème siècle et du XXème siècle, relatif plutôt aux
dépressions chroniques d’intensité moyenne apparaîtra. Et enfin au XXème
siècle le mot dépression s’installera, ainsi que sa variante populaire,
déprime, désignant plutôt un léger fléchissement de l’humeur.

3 Le mot dépression vient du latin deprimere qui signifie presser de haut en bas. Il est
composé du préfixe de indiquant l’origine, le mouvement de haut en bas et de premere
devenu primere, signifiant serrer, exercer une pression sur. La notion de pression se retrouve
dans des mots comme réprimer, faire reculer en pressant, le terme étant pris au sens de
tourmenter. On peut remarquer que dans le Petit Littré, vers 1870, il n’a pas un sens médical.
Il évoque la notion d’abaissement. Par exemple on parlera d’une dépression de terrain pour
évoquer un abaissement de celui-ci. Au figuré, déprimer quelqu’un est le mettre en dessous de
sa valeur réelle, le sous-estimer, le déprécier, voire l’humilier. Aujourd’hui, à la télévision, le
mot « dépression » est utilisé dans l’énoncé des bulletins météorologiques, où il est
annonciateur de « gros nuages noirs » ! L’anticyclone lui est une zone de haute pression qui
va chasser les nuages et annonce le beau temps. Le mot pression, envisagé isolément est aussi
un indicateur de santé. Pression et tension artérielle se confondent et dans l’imaginaire des
patients, avoir une tension (artérielle) un peu basse est souvent corrélé avec un vécu de
fatigue. A contrario, être gonflé à bloc est une métaphore pneumatique signifiant être plein
d’énergie. Enfin, être gonflé, a le sens d’être courageux, mais parfois à la limite du
socialement normal.

Dans son sens médical, la dépression est un fléchissement durable de
l’humeur, entendue comme état émotionnel durable. Il faut remarquer
l’extraordinaire longévité de ce terme qui ne se réfère plus aujourd’hui à un
liquide quelconque mais signifie « état émotionnel du sujet ». J’envisagerai
la dépression en tant que syndrome*, c'est-à-dire ensemble de symptômes*,

3 Les parties écrites dans des polices de caractères plus petites donnent des précisions, mais
peuvent être laissées de côté, sans nuire à la compréhension générale du texte.
18
de signes*, dont la coexistence simultanée représente une entité autonome,
qui existe en soi, quelles qu’en soient les causes.

Pour être précis, on peut faire la différence suivante entre le symptôme et le signe. « Le
domaine des symptômes semble celui de ce que manifeste le patient à la sensibilité du
médecin, alors que les signes renvoient à ce que juge l’esprit du médecin, après une recherche
4active » (Lantéri-Laura*). Autrement dit « Le signe est une conclusion que l’esprit tire des
symptômes observés, » et on peut dire que « le symptôme se trouve produit par le patient et
perçu par la sensibilité du médecin, alors que le signe dérive de la recherche active du
médecin et se voit jugé par son entendement. » (Idem). Le symptôme est donc du côté du
patient, le signe du côté du médecin. Le médecin est donc comme un traducteur qui à partir
d’une expression de symptômes en fait des signes, et dans un même mouvement, rassemble
ces signes en un ensemble signifiant, le syndrome. C’est ce que réalise ce qu’on nomme
classiquement l’examen clinique.*
Ce travail de transformation de symptômes en signes médicaux est complexe, comme l’a
bien théorisé Goldstein*, qui insiste sur le fait qu’en psychiatrie, les symptômes sont
5majoritairement des contenus de conscience *.

Ils viennent s’inscrire dans l’histoire unique de chaque sujet, avec sa
conception du monde, de la maladie psychique, portée par la prégnance de sa
mémoire et de ses capacités de symbolisation. Le syndrome, ensemble
signifiant, naît de ces interactions multiples. Ce syndrome est accessible à
une thérapeutique, parfois purement syndromique, parfois plus profonde.
Le dialogue, impliquant le langage, est essentiel. Mais les autres
composantes de l’examen clinique participent au diagnostic. Il en est ainsi de
l’observation (analyse du comportement, de la mimique, de la gestuelle
(lenteur, rapidité, agitation), etc.), de l’examen somatique et des examens
6complémentaires, biologie ou imagerie, de plus en plus importants .
Néanmoins, ce dialogue joue un rôle central. En sus de son action
thérapeutique, par l’écoute bienveillante, il vise à rassembler des
informations qui, nonobstant leurs caractères subjectifs, prennent le caractère
de signes.
Il s’agit pour le médecin, le psychiatre, de reconnaître ce syndrome
dépressif. Souvent le mot dépression est utilisé à tout venant pour diverses
pathologies et souffrances psychiques car il a un caractère moins infâmant
que d’autres (psychose* voire folie*, schizophrénie* etc.). Le terme est alors
utilisé à tort, soit par le patient lui-même, soit par des médecins alors que

4 in Le symptôme en psychiatrie. Colloque de Marseille.12/13 janvier 1979.Ciba-Geigy p 143
5 Les contenus de conscience correspondent au versant psychique subjectif d’un symptôme
psychiatrique : par exemple une angoisse de situation, le vécu de culpabilité d’une
dépression.
6 Par exemple comme le développement majeur des explorations radiologiques type
Tomographie par Emission de Positons (Pet Scan.) et la perspective peut-être proche du
dosage du BDNF. Le BDNF (Brain-Derived Neurotrophic Factor) est un facteur de croissance
des neurones. On peut le doser dans le sang. Après une dépression, notamment après un état
de stress post-traumatique, la persistance d’un taux bas pourrait prédire une récurrence facile.
19
cette authentique souffrance renvoie à autre chose comme un trouble de
personnalité ou un moment de vie difficile qui peut être conjoncturel.
Ce syndrome correspond à une manière particulière de fonctionner de
notre corps, de notre cerveau. En effet, celui-ci est le chef d’orchestre de la
vie végétative, émotionnelle et affective, de la vie de relation et de la
capacité à agir, de la pensée et de la parole.
Les symptômes dépressifs sont énoncés et décrits verbalement par le
patient. Souvent les renseignements de l’entourage sont précieux, car le
sujet, pris dans la subjectivité de sa souffrance, peut avoir tendance à
minimiser, voire à ignorer tel ou tel aspect de ses symptômes.
Le fondement du comment de la dépression est biologique. Il existe des
modèles dépressifs animaux, largement utilisés pour la recherche et la mise
au point de nouveaux traitements. La parole en est évidemment absente et
seuls persistent les signes d’observation, notamment du comportement, les
signes biologiques et la neuro-imagerie.
En revanche, son expression est proprement humaine car elle passe par le
langage. Cette expression est par essence subjective, émanant d’un sujet
humain, parlant, donc capable de minimiser, de camoufler, de mentir, y
compris à soi-même et bien sûr s’inscrivant dans une langue et une culture.
Le propre de l’homme est d’être un animal doué de parole (ou encore un
« roseau pensant » disait Pascal) avec, d’une part le même fonctionnement
biologique que la souris de laboratoire perdue dans son labyrinthe, mais
aussi avec cette démultiplication fantastique que va permettre la parole, et
cette parole intérieure qu’on appelle la pensée. Et s’enclenchera alors cette
dynamique interactive et démultipliée entre la pensée et notre
fonctionnement physiologique dont nous n’avons pas encore atteint les
limites mais que nous comprenons sans doute un peu mieux aujourd’hui
qu’avant.














20
La description moderne de la dépression commence avec Esquirol*, en
1819, qui la définissait comme « abattement de l’humeur, avec perte du goût
de vivre ».
Aujourd’hui je propose d’aborder ce phénomène complexe selon trois
problématiques :

7- une problématique physiologique c'est-à-dire neuro-végétative* et
chronobiologique,*
- une problématique énergétique,
- une double problématique émotionnelle.

Il faut ici faire un détour avec les théories actuelles développées autour du
concept d’émotion et de sa finalité adaptative. Ces théories ont pour point de
départ l’écrit de Darwin intitulé « L’expression des émotions chez l’homme
et les animaux ». L’idée essentielle est que si un phénomène existe il a une
finalité adaptative c'est-à-dire qu’il favorise la survie de l’individu, et donc
de l’espèce, le but final étant la transmission d’un patrimoine génétique. Ce
concept va être réactualisé depuis une vingtaine d’années, par les écoles de
psychologie comportementales et cognitives, sous la conduite de
psychologues américains comme Ekman*.
Une émotion, du latin ex-, hors et motus - mouvement, c’est littéralement
un mouvement hors de soi. Le même mot latin a donné émoi ou émeute. Elle
est caractérisée par le caractère d’immédiateté, en réaction à un évènement
nouveau, dans un but adaptatif. À la suite des travaux de Darwin et de ses
héritiers actuels, on peut distinguer six émotions primaires, dont la
possibilité d’expression est innée, qui sont : la Joie, la Surprise, la Colère, la
Peur, la Tristesse, le Dégout. Leur expression faciale serait génétiquement
programmée, sans la notion d’apprentissage, mais plus ou moins modulable
culturellement. Elles joueraient un rôle fondamental car permettant la
communication dans la vie sociale. Elles ne sont donc pas pathologiques en
elles-mêmes. C’est ce que Freud avait déjà remarqué en faisant la
comparaison entre les manifestations du deuil et celles de la dépression,
nommée par lui mélancolie dans son texte fameux, Deuil et Mélancolie.
À côté de l’émotion on définira l’humeur. L’émotion, est un état de durée
limitée, provoquée par un stimulus ou une situation. Elle a des corrélats
physiologiques, expressifs, comportementaux et subjectifs. L’humeur, elle,
dure beaucoup plus longtemps, et est d’intensité moindre. Elle « donne à
chacun de nos états d’âme une tonalité agréable ou désagréable oscillant

7 C'est-à-dire impliquant de manière évidente le corps par l’intermédiaire du système nerveux
autonome et de l’axe neuroendocrinien. Concerne toutes les fonctions automatiques,
indépendantes des décisions volontaires (rythme cardiaque, respiration, tension artérielle,
digestion, salivation, sudation, glandes endocrines). Le dérèglement des rythmes de la faim et
du sommeil en sont les symptômes majeurs.
21

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