L'Archet et le lutrin

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Amour est la douceur même : quel amour ? Celui qui saisit tout, sans fin ni commencement. S'il y a eu, en poésie, séparation entre amour profane et sentiment religieux, n'est-ce pas parce qu'il y avait eu auparavant un cheminement commun ? Quelques poètes refusent sa forme terrestre à l'amour pur. C'est la trace de la notion d'amour pur dans les poésies des troubadours que Suzanne Thiolier-Méjean étudie ici.
Publié le : lundi 1 septembre 2008
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EAN13 : 9782296204591
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Ceux qui aiment doivent servir amour de bon gré, car l’amour n’est pas un péché mais une vertu qui rend bons les méchants et les bons meilleurs et qui permet à l’homme de faire toujours le bien. Guilhem de Montanhagol

LE TROUBADOUR PERDIGON (d’après sa miniature du ms. I, Paris, B.n.F., fr. 854)

INTRODUCTION

Amors vens tot’ autra doussor : Quals amors ? Silh que tot perpren, Ses fin e ses comensamen, (Amour est la douceur même : quel amour ? Celui qui saisit tout, sans fin ni commencement)1.

Cet amour total chanté par Daude de Pradas conviendrait fort bien à une définition de la fin’amor des cansos. Et pourtant Daude désignait par ces vers l’amour divin. N’est-ce pas, cependant, un même amour ? Si les troubadours ont donné l’amour à l’Occident, selon la formule de Denis de Rougemont, saint Bernard de Clairvaux lui avait offert, pour sa part, l’amour absolu. Ce que Georges Duby voulut ainsi résumer :
Ce fut alors, au premier quart du XIIe siècle, que l’Occident « inventa » l’amour. Tout à la fois l’amour mystique, celui de saint Bernard, et l’amour courtois, celui des troubadours2.

La séparation que certains critiques comme Moshé Lazar ont établie, non sans quelque raison apparente, entre amour profane et sentiment religieux, estelle aussi profonde qu’on a parfois voulu le croire ? Le danger n’était-il pas de confondre totalement ce sentiment religieux et l’amour mystique3 ? Il est évident qu’il faut raison garder et qu’on doit considérer l’ensemble du corpus des troubadours, et non un choix de quelques cansos. Faut-il, du reste, rappeler que, si Moshé Lazar propose, par exemple, une lecture érotique de l’amor de lonh de Jaufre Rudel, Yves Lefèvre, un peu plus tard, y déchiffrera au contraire une intention spirituelle4 ? Mais, s’il y a eu, en poésie, cette séparation entre amour profane et amour religieux, n’est-ce pas plutôt parce qu’il y avait eu auparavant un cheminement commun ? On ne peut séparer que ce qui était uni ! Pour certains troubadours, et dès les débuts, l’affirmation de la foi, la prière deviennent des constituants de leurs poésies. Cette foi affirmée est issue
Édition Francisco J. Oroz Arizcuren, La lírica religiosa en la literatura provenzal antigua, Pampelune, 1972, Daude de Pradas in Qui finamen, str. I, v. 6-11, p. 118 (nous traduisons). 2 Art et société au Moyen Âge, Paris, Éd. du Seuil, 1997, p. 50-51 3 Moshé Lazar, Amour courtois et fin’amors, Paris, Klincksieck, 1964, p. 83-84. 4 Ibid., p. 113, 132 ; Yves Lefèvre, « Jaufre Rudel, professeur de morale », Annales du Midi, t. 78, 1966, p. 415-422 ; Id., « L’Amors de terra lonhdana dans les chansons de Jaufre Rudel », Mélanges Rita Lejeune, Liège, 1969, p. 185-196 ; Id., « Jaufre Rudel et son amour de loin », Mélanges Pierre Le Gentil, Paris, Sedes, 1973, p. 461-477.
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L’ARCHET ET LE LUTRIN

directement de l’enseignement des moines et des clercs ; elle s’exprime dans des cansos souvent assez savantes et qui se font parfois l’écho des grands débats d’idées. C’est notamment le cas autour du dogme de la Trinité. De même, le culte marial, qui se répand dans la sphère laïque, connaît un vrai succès poétique au XIIIe siècle. Quelques poètes, allant jusqu’au bout de l’idée d’amour pur (c’est le sens exact de fin’amor), refusent sa forme terrestre et choisissent de chanter le renoncement à la folie du monde pour le seul amour de Dieu. Tous n’ont pas suivi cette voie, mais ceux qui l’ont fait ont-ils seulement pressenti que cette fin’amor était née d’un moment de l’Histoire et que l’Histoire allait l’anéantir ? Cela, non seulement à cause de la croisade contre les Albigeois, mais parce que, née à la cour seigneuriale, la fin’amor en subissait l’effacement au profit de la vie urbaine et marchande, protectrice d’autres formes littéraires. Alors, conduire cette fin’amor sur les chemins escarpés de l’amour mystique était sans doute pour eux une manière de la maintenir en vie ; hors de la cour seigneuriale où elle s’était développée, mais qui est désormais entrée en décadence, la poésie survit dans le cadre urbain, dans l’univers des marchands lettrés et dévots, de ceux qui fondèrent les Puys dédiés à Marie. Opérant un retour aux sources, celles de l’enseignement des grands théologiens des XIe et XIIe siècles, André le Chapelain dira : « Amor est passio »5. Avec Matfre Ermengaud et Raymond Lulle, Ramon lo Foll, il a clairement affirmé qu’il fallait, non point renier totalement la poésie d’amour, mais en faire une étape vers la poésie religieuse. Pour tous, c’est l’amour, principe même de la Création, qui unifie et explique l’œuvre de chacun. On a beaucoup étudié la fin’amor des troubadours en elle-même ou dans son contexte féodal, mais le rôle, pourtant déterminant, de la schola n’a pas toujours été pris en compte. Il est vrai que la tâche est difficile et les sources peu nombreuses. Mais on ne peut s’interroger sur la nature de « l’amour pur » en ignorant la formation intellectuelle des poètes. Or la conception de l’amour selon les théologiens du XIe siècle a pu contribuer en partie à l’élaboration de la fin’amor des troubadours. S’il est vrai qu’on ne sait pas grand-chose de l’instruction des poètes, ne peut-on demander quelques éléments de réponse aux pédagogues, anciens ou contemporains, qui œuvraient à l’ombre de la schola ? Et comment retrouver cet enseignement dans les poésies des troubadours ? Ce qu’on sait de leur carrière nous a fourni

5 Alfred Karnein, « Amor est Passio. A definition of Courtly Love ? », in Court and Poet (Glyn S. Burgess, ed.), 3e Congrès de l’International Courtly Literature Society, Francis Cairns, Liverpool, 1980, p. 215-221.

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INTRODUCTION

quelques pistes, ainsi que l’étude de leur vision du monde dans les cansos et la place qu’ils y accordent aux clercs. C’est au contact de la schola, école cathédrale ou école urbaine, voire à l’université, que les poètes ont pu recevoir un enseignement fondé sur le cultus virtutum pour l’adapter, à travers leurs poésies, au monde seigneurial. Et s’ils avaient quelque teinture de littérature classique, à commencer par la pratique d’Ovide, le maître de l’amour, comment pouvaient-ils bien l’avoir reçue si ce n’est, d’une façon ou d’une autre, grâce à cette schola ? Les troubadours ont prôné une morale pratique fondée sur un enseignement chrétien qui, certes, ne se confond pas toujours avec la morale religieuse : l’univers de la cour, ses contraintes et ses excès conduisent à des aménagements, à des tolérances de la part même des clercs. Cependant, le cultus virtutum explique en grande partie leur vision du monde. Une conduite de vie apparaît dans leurs poésies, et même si elle est destinée à une cour laïque et non plus au couvent, elle contient bien des éléments qui sont pourtant l’émanation d’une éducation reçue sous la tutelle de l’Église. Et, si le poète se veut éducateur, s’il a un tel souci d’enseignement, le désir de transmettre ses préoccupations éthiques, si certains sont devenus des maîtres de morale, n’est-ce pas qu’ils avaient été à bonne école et s’en souvenaient ? La poésie des troubadours est née à la cour seigneuriale, elle en est l’émanation. Or, c’est entre Poitou et Aquitaine que de grands seigneurs, destinés à devenir les mécènes des poètes, poètes eux-mêmes à l’occasion, établirent avec l’Église des liens privilégiés. Ils eurent pour pédagogues de grands théologiens qui firent de l’amour le point central de leur enseignement. Celui-ci a touché, de près ou de loin, tous les intellectuels du temps, ceux qu’on nomme les litterati ; comment les troubadours y auraient-ils échappé ? Mais, entre une Histoire souvent défaillante, surtout lorsqu’il s’agit des auteurs médiévaux, et une littérature forcément biaisée, pourrons-nous jamais entrevoir la réalité ?

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PREMIÈRE PARTIE
DE L’ÉCOLE À LA COUR

« Fils, puisque vous allez aux écoles, je vous donne une poésie et je vous prie de l'entendre. Qui n'a ni argent ni savoir n'est guère prisé, car il n'a rien à dépenser ». Cerverí de Girona

LE MOINE DE MONTAUDON (d’après sa miniature du ms. K, Paris, B.n.F., fr. 12473)

CHAPITRE

I

L’ENSEIGNEMENT ET SES MAÎTRES
I- L’ÉDUCATION DES PRINCES
FULBERT DE CHARTRES ET GUILLAUME V Déjà au XIe siècle, le trivium (grammaire, rhétorique et logique) et le quadrivium (arithmétique, astronomie, géométrie et musique) étaient devenus les bases d’un enseignement idéal dû aux maîtres bénédictins qui, du VIe au XIIIe siècle, firent de leurs abbayes des « pépinières de lettrés »1. Un brillant exemple en est offert par l’abbaye du Bec, fondée en 1042, et dont l’école monastique eut comme maître Lanfranc (1005-1089)2. Non content d’enseigner aux oblats et aux novices, il ouvrit son école aux élèves du monde laïc :
Bec’s founder and first abbot, Herluin, approved this innovation for the specific reason of providing an additional source of revenue for his new monastery. In a short time this school acquired an internatio-nal reputation3.

Tout ce qui compta durant ces siècles en fait de philosophie, de science ou de lettres avait reçu une formation bénédictine.
Et, ce qui caractérise cette formation, c’est qu’il n’y avait aucune démarcation entre les connaissances réservées aux ecclésiastiques et celles utiles aux laïcs, le spirituel et l’intellectuel se trouvant réunis et confondus dans cet enseignement4.

Le duché d’Aquitaine fut sans doute, pour les choses de l’esprit, un lieu privilégié, comme le furent la vallée de la Loire ou la cour normande d’Angleterre. On doit à Guido Errante la démonstration que des liens profonds

Georges Ambroise, Les moines du moyen âge, Paris, Picard, 1942, p. 22 ; voir aussi Edmond Pognon, La vie quotidienne en l’an mille, Paris, Hachette, 1981, p. 211 sqq. 2 Étienne Gilson, La philosophie au moyen âge, Paris, Payot, 1962, p. 238. Voir surtout Stephen C. Ferruolo, The Origins of the University. The Schools of Paris and their Critics, 1100-1215, Stanford, Californie, Stanford University Press, 1985, p. 51. 3 Stephen C. Ferruolo, op. cit., p. 51. Voir aussi Giles Constable, The Reformation of the Twelfth Century, Cambridge University Press, 1998, p. 197. 4 Georges Ambroise, op. cit., p. 22.
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L’ENSEIGNEMENT ET SES MAÎTRES

unissaient les ducs d’Aquitaine et l’Église savante5. On se souvient du fondateur de la dynastie, Guillaume Ier le Pieux, né en 886, mort en 918, qui fut aussi le fondateur de l’abbaye bénédictine de Cluny en 909-9106. Or Cluny établit des liens fort anciens avec le Midi :
[…] c’est l’abbé Maïeul, familier du marquis Guillaume de Provence (l’époux d’Azalaïs d’Anjou), qui emmena à Cluny Odilon de Mercœur, chanoine de l’évêque du Puy ; par ailleurs, les Clunisiens étaient présents au concile d’Anse, en 994. En outre, en 1024, Cluny qui avait obtenu l’exemption pour tous ses prieurés, commença à se développer beaucoup dans le Midi7.

Un peu plus tard, Guillaume V le Grand, né vers 960, mort en 10308, soutint de ses deniers les abbayes de Saint-Martial de Limoges, de Cluny, de Saint-Michel-en-l’Erme. Il reconstruisit la cathédrale de Poitiers, contribua à l’édification de celle de Chartres9. Élevé par sa mère à Chinon et à la cour de Blois, il fut sans doute éduqué par les moines de Marmoutier ou par les chanoines de Saint-Martin de Tours10.
Depuis sa jeunesse, Guillaume le Grand était lié avec les comtes de Blois, ses oncles et cousins, et avec les milieux cultivés de Tours et de Chartres. Il fut pendant toute sa vie un grand admirateur des savants et un ami fidèle du grand Fulbert de Chartres, qu’il voulait à tout prix décider à venir s’établir à Poitiers11.

Ce Guillaume n’avait pas seulement reçu une éducation soignée, il était aussi un lettré et un érudit, un grammaticus d’après les contemporains12.
Le lettere di Fulberto al duca, di Fulberto a Ildegario, di Ildegario a Fulberto rivelano di quale natura fosse la curiosità filosofica, il gusto letterario di Guglielmo V e dei personaggi di cui questi cercava l’amicizia ed amava l’edificante dottrina13.

Guido Errante, Marcabru e le fonti sacre dell’antica lirica romanza, Florence, 1948, p. 151 sqq. Voir Julie Roux et alii, Les Cisterciens, coll. In Situ, MSM, Vic-en-Bigorre, 1998, p. 23. 7 André Debord, Aristocratie et pouvoir. Le rôle du château dans la France médiévale, Paris, Picard « Espaces médiévaux », 2000, p. 83. 8 Guillaume V d’Aquitaine, troisième comte de Poitiers, régna à partir de 993. 9 Guido Errante, Marcabru …, op. cit., p. 153-154. 10 Voir Reto R. Bezzola, Les origines et la formation de la littérature courtoise en Occident (5001200), Paris, Champion, Deuxième partie, t. II, 1966, p. 256. 11 Ibid., p. 257. 12 Guido Errante, Marcabru…, op. cit., p. 154 et note 1. 13 Ibid., p. 154.
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L’ÉDUCATION DES PRINCES

C’est que les princes et les grands seigneurs n’étaient pas toujours aussi ignares qu’on l’a dit. Preuve en est donnée par ce Guillaume V qui entretint des liens avec quelques grands théologiens de son temps et qui, selon un usage fréquent, se retira en un couvent à la fin de sa vie.
Vestito dell’abito monacale, mori a Maillezais nel 103014.

Il eut une correspondance amicale et privilégiée avec Fulbert, évêque de Chartres, qu’il nomma trésorier de Saint-Hilaire de Poitiers ; mais, en 1024, Fulbert se fit remplacer par son disciple et compatriote Hildegaire.
Il quale fondò a Poitiers una scuola, e vi insegnò Donat, Porfirio, le Vite dei Padri e altri autori …15

Fulbert, qui avait une dévotion particulière à la Vierge, contribua au développement du culte marial16.
Ancora nel secolo XII Chartres era grazie a Fulberto così fervente di Maria, che se qualcuno non aggiungeva, nominandola, l’appellativo di Notre-Dame, veniva accusato di delitto capitale17.

Il n’est pas question d’évoquer ici l’école de Chartres, même s’il s’avère aujourd’hui possible d’utiliser cette expression, au demeurant ambiguë, et qui a donné lieu à bien des polémiques depuis les positions radicales de Richard William Southern en 196518. Le seul fait notable pour nous c’est l’évidence de liens et d’échanges entre Chartres et les foyers intellectuels et commerciaux du centre et du Sud-Ouest, tels Orléans, Tours, Angers, Poitiers enfin.
C’est sous Guillaume le Grand de Poitou que l’influence des écoles du Nord, surtout de celles de la Loire et de Chartres, se fait sentir pour la première fois dans le Sud. Que cette rencontre de la culture cléricale du Nord et de la civilisation profane et courtoise du Midi se soit faite à Poitiers, deux

Ibid., p. 154. Ibid., p. 154. 16 Ibid., p. 155. 17 Ibid., p. 155. 18 Pour une bibliographie sur ce sujet, voir Rodney M. Thomson, England and the 12th-Century Renaissance, Ashgate Publishing C°, 1998, n° XIX, p. 3, note 2 ; cf. aussi la mise au point de Colette Beaune, in Éducation et culture du début du XIIe au milieu du XVe siècle, Paris, SEDES, 1999, p. 86-87.
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L’ENSEIGNEMENT ET SES MAÎTRES

générations avant le premier troubadour, et en bonne partie sous l’influence de son grand-père, nous semble un fait à retenir19.

Ces relations entre Chartres et Poitiers, du fait de Fulbert et de ses élèves ou successeurs, sont évidemment d’importance pour la formation des intellectuels de ce temps et du siècle suivant20. Ainsi Fulbert et ses condisciples pratiquaient la poésie et lui firent subir une évolution notable, le passage de la séquence (latine) à la poésie rythmique.
Cette dernière évolution constituait un progrès immense et, si nous ne nous trompons pas, elle s’opéra au XIe siècle et en grande partie par les élèves de Fulbert21.

Enfin le néo-platonisme de Fulbert n’a pu manquer d’influencer tous ceux qui l’approchèrent et contribua à la formation des lettrés de son temps et du siècle suivant.
La tradizione continua, per poi spegnersi, durante la prima metà del secolo XII ; e continuano i rapporti con l’Aquitania : sotto Ive, Geoffroi, Gilbert de la Porrée (que sarà vescovo di Poitiers), Thierry de Chartres22.

Une continuité apparaît. Depuis la fin du Xe siècle la cour des ducs d’Aquitaine s’impose par le rayonnement de son faste, mais aussi comme centre de vie culturelle.
La tradition culturelle fondée sur cette magnificence de cour, dont Guillaume le Grand donna l’exemple, est un fait de la plus haute importance pour comprendre l’éclosion de ces foyers de vie large, fastueuse et épicurienne, non exempte d’aspirations intellectuelles, qui rayonnent alors au sud-ouest de la France, et qui en firent le berceau de la poésie des troubadours23.

Le père du seigneur poète Guillaume IX, Gui-Geoffroi, devenu Guillaume VI de Poitou, VIIIe duc d’Aquitaine (1027-1086), fut un
Reto R. Bezzola, op. cit., Deuxième partie, t. II, p. 256. Pour l’influence des courants néo-platoniciens chez les théologiens chartrains, cf. Dario Schioppetto, « Dal laboratorio delle arti : la nuova organizzazione del sapere e il pensiero teologico » in Storia della teologia nel medioevo, sous la direction de Giulio d’Onofrio, Casale Monferrato, Edizioni Piemme, 1996, vol. II, p. 209 sqq. 21 Alexandre Clerval, Les écoles de Chartres au moyen âge du Ve au XVIe siècle, Paris, 1895, p. 111-113, et cité par G. Errante, op. cit., p. 62 (avec une erreur de date : 1894) et p. 156. 22 Guido Errante, op. cit., p. 156. 23 Reto R. Bezzola, op. cit., Deuxième partie, t. II, p. 259.
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L’ÉDUCATION DES PRINCES

administrateur remarquable, qui sut annexer Saintonge (1062) et Gascogne (1070) et maintenir la paix dans ce vaste territoire qui fit de lui le premier vassal de Philippe Ier. Nombreux furent les couvents et abbayes qui profitèrent de ses largesses, Saintes, Vendôme, Poitiers, Montierneuf24.
La plus précieuse contribution que Gui-Geoffroi fournit au développement d’une civilisation courtoise à sa cour, et à celles de ses vassaux, est certainement la paix intérieure, qu’il sut maintenir durant son règne dans ses vastes territoires25.

Ajoutons que son expédition en Espagne pour voler au secours de Raimond Béranger de Barcelone lui a permis, par sa victoire de Barbastre en 1064 et le pillage qu’il fit de cette ville, de rencontrer la civilisation mozarabe et d’en rapporter sans doute un riche butin, y compris des esclaves musiciennes26. Ce sera aussi le cas de son fils27. Mais on ne dira rien ici, en revanche, des relations souvent orageuses qu’entretinrent Guillaume IX avec l’Église et Robert d’Arbrissel28, puis Guillaume X avec saint Bernard, lorsque ce dernier le contraignit à reconnaître publiquement le pape Innocent II, mettant ainsi fin au schisme en Aquitaine29. Si Fulbert et Guillaume V d’Aquitaine établirent des liens étroits, si l'Aquitaine fut une terre privilégiée pour la culture, l'Angleterre tint, elle aussi, une place importante et un autre grand théologien, saint Anselme, joua un rôle majeur dans la vie du roi Henri Ier, dit Beauclerc30.
Ibid., p. 260-261. Ibid., p. 261. 26 Voir Prosper Boissonnade, « Les relations des ducs d’Aquitaine, comtes de Poitiers, avec les États chrétiens d’Aragon et de Navarre (1014-1137) », Bulletin de la Société des Antiquaires de l’Ouest, Poitiers, 1934, p. 264-316 ; ici p. 274 ; cf. aussi Alem Surre-Garcia, Au-delà des rives. Les Orients d’Occitanie, Paris, Dervy, 2005, p. 106-107 ; malheureusement, l’absence de notes et de références précises ne facilite pas l’utilisation de cet ouvrage. 27 George T. Beech a consacré plusieurs études au vase d’origine moyen-orientale, peut-être iranienne de l’époque sassanide, conservé au Louvre, qui porte sur sa monture une inscription due à l’abbé Suger, faisant allusion à Guillaume IX et à sa petite-fille Aliénor comme propriétaires successifs de cet objet taillé dans le cristal de roche ; cf. « Le vase d’Aliénor d’Aquitaine », in 303. Arts, Recherches et Créations, juin 2004, Nantes, p. 93-97 ; « The Eleanore of Aquitaine vase, William IX of Aquitaine and Muslim Spain », in Gesta, Amis de l’Abbaye Saint-Wandrille, n° 32.1, 1993, p. 3-10 ; « The Eleanor of Aquitaine vase : its origins and its history to the early Twelfth Century », in Ars orientalis, Ann Arbor, Univ. de Michigan, n° 22, 1994, p. 69-79. 28 Cf. Reto R. Bezzola, op. cit., Deuxième partie, t. II, p. 268-278. 29 Contre le pape Anaclet II, né Pietro Pierleoni ; Guillaume X offrira à Bernard les terres sur lesquelles s’élèvera l’abbaye de La Grâce-Dieu, face à l’île de Ré ; cf. Pierre Aubé, Saint Bernard de Clairvaux, Fayard, 2003, p. 298-305 ; pour Innocent II (1130-1143) et Anaclet II (1130-1138), voir John Norman Davidson Kelly, The Oxford Dictionary of Popes, Oxford University Press, 1986, p. 167-170. 30 D’abord duc de Normandie, Henri (né en 1068, mort en 1135) prit la couronne en 1100.
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L’ENSEIGNEMENT ET SES MAÎTRES

SAINT ANSELME Né à Aoste en 1033, Anselme fut un esprit « d’une vigueur et d’une subtilité dialectiques rares »31. D’abord élève de Lanfranc à l’abbaye du Bec, il y enseigna comme son maître, avant d’en devenir le prieur en 1063 puis l’abbé en 1078. Comme Lanfranc, et selon la même progression, il devint archevêque de Cantorbéry en 1093 jusqu’à sa mort en 110932. Après son départ, l’école monastique du Bec fut bien vite dépassée par Laon et Paris33. Anselme n’eut pas une influence immédiate, ne fonda pas d’école, et pourtant son rôle fut déterminant et immense : il est le premier grand philosophe du Moyen ge, tenant du réalisme dans la querelle des Universaux, face au courant nominaliste34.
Le Monologium a été écrit spécialement à la requête de certains moines du Bec qui désiraient un modèle de méditation, sur l’existence et l’essence de Dieu, dans laquelle tout serait prouvé par la raison et où absolument rien ne serait fondé sur l’autorité de l’Écriture35.

Il a fait évoluer la dévotion et la prière personnelle. Il fut aussi, comme l’a magistralement analysé Richard W. Southern, l’un des promoteurs les plus efficaces de la dévotion mariale36. ADÉLAÏDE Les contacts d’Anselme, volontaires ou non, avec la politique et les grands féodaux ne pouvaient manquer de laisser des traces. Il suffit de rappeler
31 Étienne Gilson, op. cit., p. 241. Cf. aussi Brian Stock, The Implications of Literacy. Written Language and Models of Interpretation in the Eleventh and Twelfth Centuries, Princeton University Press, 1983, p. 329 sqq. Voir surtout la remarquable étude de Richard William Southern, Saint Anselm. A Portrait in a Lanscape, Cambridge Univ. Press, 1990. 32 Ibid., p. 238 et 241. C’est ainsi que l’abbaye du Bec importa à Canterbury, d’où elle se répandit dans le reste de l’Angleterre, l’écriture caroline pratiquée dans son scriptorium ; cf. Rodney M. Thomson, op. cit., n° XIX, p. 15 et note 54. 33 Voir Stephen C. Ferruolo, op. cit., p. 50. 34 Cf. Georges Ambroise, op. cit., p. 33-34 : « et si l’on considère uniquement l’enseignement officiel tel qu’il était donné dans les Universités au XIe siècle, on reste en présence des deux grandes écoles bénédictines, également remarquables par l’éloquence et la science de leurs professeurs : le réalisme et le nominalisme ». 35 Ibid., p. 241. Pour le texte latin, cf. F. S. Schmitt, Anselmi Opera Omnia, 6 vol., RomeEdimbourg, 1936-1968. Voir aussi les traductions anglaises suivantes : Thomas Williams, Anselm. Monologion and Proslogion with the Replies of Gaunilo and Anselm, Indianapolis, Hackett Publishing Company, 1995 ; Brian Davies et G. R. Evans, Anselm of Canterbury. The major Works, Oxford Univ. Press, 1998. 36 Richard William Southern, Saint Anselm…, op. cit., p. 107.

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L’ÉDUCATION DES PRINCES

ses liens avec Adélaïde, l’une des filles de Guillaume le Conquérant et de Mathilde de Flandre, qui eurent neuf enfants37. C’est dans une lettre envoyée vers 1072 à la pieuse et célibataire Adélaïde qu’il est fait mention pour la première fois des Prières d’Anselme destinées à la dévotion personnelle de la noble jeune fille.
Like many unmarried aristocratic women, Adelaide had devoted herself to a semi-monastic life, which alone could give such women the freedom and authority that their station in the world led them to expect38.

Adélaïde vivait dévotement, mais non point au couvent.
Recluses of high birth would have a household and a chaplain : what they sought was a dignified order for their lives39.

Elle était sous la protection de Roger de Beaumont, fieffé dans la vallée de la Risle, près du Bec, et d’Anselme qui joua auprès d’elle le rôle de directeur spirituel. Mais quelle formation pouvait avoir reçu sa disciple ? Sans doute futelle assez élémentaire, donnée au couvent selon l’usage, et d’abord destinée à lui faire mener une vie chrétienne40. Il est évident que l’éducation est avant tout réservée aux garçons et que les filles de l’aristocratie sont essentiellement élevées en vue du mariage et de la tenue de la maisonnée41. Pourtant certaines d’entre elles ont pu recevoir des éléments de culture grâce à l’enseignement donné au couvent, comme, par exemple, au Ronceray près d’Angers.
At such a convent there were not only nuns, but girls receiving a literary education, intending to return later into the world (so that a strict monastic rule did not come in question for them)42.

C’est la formation qu’avait reçue Édith d’Écosse, première épouse d’Henri Ier, instruite qu’elle fut par les moniales de Wilton et de Romsey43. Ces
37 Cf. Eric R. Delderfield, Kings and Queens of England and Great Britain, Newton Abbot, Devon, David & Charles, 1971, p. 31 : le Conquérant et Mathilde de Flandre eurent quatre fils et cinq filles. 38 Richard William Southern, op. cit., p. 92. 39 Ibid., p. 92 et note 2, p. 93. 40 Ibid., p. 92. 41 Cf. Nicholas Orme, English Schools in the Middle Ages, Londres, Methuen & C°, 1973, p. 52 sqq. ; voir aussi Eileen Power, Les femmes au Moyen Âge, Paris, Aubier, 1979, p. 93 sqq. 42 Peter Dronke, Medieval Latin and the Rise of European Love-Lyric, Oxford, The Clarendon Press, 1999, p. 213.

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L’ENSEIGNEMENT ET SES MAÎTRES

princesses pouvaient avoir des maîtres célèbres, voire prestigieux, comme Marbode à ses débuts44.
It was in all probability to these girls that Marbod, as young scholar and teacher at the cathedral school of Angers in the sixties and seventies of the eleventh century, addressed a series of amatory verses45.

Et même si, comme le dit Peter Dronke, c’étaient les poèmes d’un débutant, il fallait, pour comprendre leurs hexamètres léonins, une bonne formation latine. Certes, le phénomène touchait surtout quelques jeunes aristocrates ; mais à la fin du XIe siècle et au début du siècle suivant s’imposera en littérature l’image de la domina cultivée, appréciant la lecture des romans comme le fera, au XIIIe siècle, Flamenca lisant Floire et Blancheflor et défendant le savoir avec éloquence46 ; la dame sera même capable de composer des poésies, devenant trobairitz à ses heures47. Mais cette culture-là, toute laïque et mondaine, n’était plus de langue latine : à la cour seigneuriale c’est la langue vernaculaire qui devient le vecteur de la nouvelle poésie. Et la première femme à qui fut adressée une œuvre littéraire en langue vulgaire est la deuxième épouse d’Henri Ier, Adèle (ou Aelis) de Louvain, belle-sœur d’Adélaïde et d’Adèle de Blois. C’est en effet à elle que le clerc Benoît dédia le Voyage de saint Brendan, peu après 1122, date du mariage d’Adèle48. Plus qu’Adélaïde, c’est l’une de ses sœurs, Adèle de Blois, qui présente l’image même de la femme érudite. ADÈLE DE BLOIS Anselme fut également en relation avec cette sœur d’Adélaïde, beaucoup plus connue que celle-ci. Née en 1067, Adèle épousa en 1081 Étienne-Henri, comte de Blois-Chartres, plus lettré que courageux, comme il
43 Guillaume de Malmesbury, Gesta Regum Anglorum, L. V, § 418 dans éd. Stubbs, t. II, p. 493 ; voir aussi Reto R. Bezzola, op. cit., p. 422-423. Édith d’Écosse (Mathilde après son mariage) naquit en 1079 et mourut en 1118. 44 Né en 1035, mort en 1123, l’évêque de Rennes, contemporain de Robert d’Arbrissel, est notamment l’auteur d’un art poétique, le De ornamentis verborum ; voir Reto R. Bezzola, op. cit., Deuxième partie, t. II, p. 281-282 et 384-389. 45 Peter Dronke, op. cit., p. 213. 46 Éd. René Lavaud et René Nelli, Les troubadours, Desclée de Brouwer, 1960, v. 4477, p. 874 et v. 4807-4819, p. 892. 47 On peut se reporter à l’introduction de Meg Bogin, Les femmes troubadours, Denoël / Gonthier, 1978, p. 69-80 ; cf. aussi Pierre Bec, Chants d’amour des femmes troubadours, Stock, 1995, p. 917. 48 Voir Reto R. Bezzola, op. cit., Deuxième partie, t. II, p. 427-428.

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parut lors de sa participation à la première croisade49 ; mais il est inutile de rappeler, après Reto Bezzola, avec quelle énergie Adèle renvoya à la croisade un époux revenu du combat trop tôt et sans gloire50. Si Anselme n’eut pas avec Adèle l’échange poétique et courtois qu’entretinrent avec elle en latin les prélats poètes de la Loire, comme Baudri de Bourgueil et Hildebert de Lavardin51, il semble que leurs relations furent d’ordre plus politique. Cette protectrice des arts et des lettres, à l’occasion poète elle-même, dépassait son père, non par la valeur aux armes mais par sa culture52. Elle avait aussi la tête politique.
Hildebert de Lavardin, alors évêque du Mans, félicite la comtesse de la prudence remarquable avec laquelle elle gouverne le pays et recommande ses sujets à sa clémence53.

Elle recevait, il est vrai, les meilleurs conseils du grand savant que fut Yves, évêque de Chartres (1090-1116)54. Cette prudence, ce talent diplomatique, Adèle les utilisera pour aider son frère, le roi Henri Ier. « REX ILLITTERATUS, ASINUS CORONATUS », HENRI BEAUCLERC Le quatrième fils du Conquérant, Henri Ier Beauclerc le bien nommé, fut, dit-on, un roi lettré autant qu’un homme d’action.
Orderic Vital et Guillaume de Malmesbury, qui l’ont connu personnellement, lui attribuent tous deux une éducation soignée et des études prolongées […]. C’est ainsi qu’il passa sa jeunesse, se vouant aux études et citant, en présence de son père, le proverbe connu qu’un roi illettré n’est qu’un âne couronné55.

dernier

Si la maxime apparaît sous la plume de Guillaume de Malmesbury, ce

Comte en 1090, il mourut en 1102 en captivité ; quant à Adèle, elle se retira en 1122 au couvent bénédictin de Marcigny (Saône-et-Loire), fondé en 1054 par Hugues, 6e abbé de Cluny. 50 Reto R. Bezzola, op. cit., Deuxième partie, t. II, a rapporté cet épisode p. 369 et note 1. Relevons qu’Étienne-Henri repartit, en 1101, pour la croisade en compagnie de grands barons français et de Guillaume IX d’Aquitaine, qui se fit lui-même battre à Héraclée. 51 Ibid., p. 370-381 ; pour Baudri (1045-1130), voir p. 386-391, pour Hildebert (1056-1133), p. 384-385. 52 Ibid., p. 372, note 1 et Jacques-Paul Migne, Patrologiæ Cursus completus, Series Latina, Paris, 1894, t. 166, p. 1187-1188. 53 Ibid., p. 370-371. 54 Ibid., p. 370. 55 Ibid., p. 410.
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l'attribue à Guillaume le Conquérant en éducateur exigeant de son fils Henri Ier Beauclerc56.

Il est vrai que l'histoire est sans doute trop jolie pour être tout à fait véridique.
The story, even though the Norman kings were notoriously indulgent fathers, is pure journalism […]. The phrase became a cliché57.

En tout cas il n’est guère douteux que ce roi ait possédé un minimum de savoir58. Même si les historiens jugent excessif l'enthousiasme des contemporains, même si, dans les faits, Henri Ier n'était pas aussi érudit qu'on a cru l'imaginer59, sa légende de roi savant, apparue de son vivant, témoigne pourtant d'un profond changement. Roi instruit, il ne limiterait pas son horizon aux seules guerres féodales60 ; il saurait bénéficier du savoir de pédagogues érudits lui découvrant le monde des Lettres comme ils le faisaient découvrir à d'autres dans la haute société laïque61. On peut supposer qu’il sut tirer profit de la présence temporaire à sa cour de Petrus Alfonsi envoyé là en mission. Physicien d’Alphonse Ier d’Aragon, cet Espagnol, juif de naissance puis converti, est l’un des premiers à s’intéresser à l’éducation de la noblesse. Son ouvrage, la Disciplina clericalis, composé entre 1106 et 1140, déborde largement son titre ; cet ensemble d’histoires à but didactique, qui puise largement aux sources arabes, obtint un succès considérable62. Henri Ier eut aussi le mérite d'accueillir à sa cour des poètes, des savants comme Adélard de Bath63, des musiciens, tous plus ou moins prébendés, si on

Martin Aurell, L'Empire des Plantagenêts. 1154-1224, Paris, Perrin, coll. « Pour l'Histoire », 2003, p. 107. 57 Vivian H. Galbraith, The Literacy of the Medieval English Kings, Raleigh Lecture on History, Read 10 July 1935, Oxford University Press, 2e édition, 1957, p. 14-15. 58 Tous les rois anglais depuis 1100, sauf peut-être Étienne, savaient lire ; cf. Nicholas Orme, From Childhood to Chivalry. The education of the English kings and aristocracy 1066-1530, Londres / New York, Methuen, 1984, p. 143. 59 Vivian H. Galbraith, op. cit., p. 13. 60 Ibid., p. 14. 61 Ibid., p. 26 : « The progress of our medieval kings in letters is, after all, only a part of the general movement of lay society towards literacy ». 62 Cf. Nicholas Orme, From Childhood…, op. cit., p. 87. Petrus Alfonsi est mort aux alentours de 1140. 63 Anglais d’origine, formé à Laon et à Tours, Adélard, l’un des grands penseurs de son temps, voyagea jusqu’en Asie Mineure et fut l’un des premiers à établir un pont entre la science arabe et l’Occident ; voir Étienne Gilson, La philosophie…, op. cit., p. 294-296.
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en juge par le seul livre de compte de son règne qui nous soit parvenu, daté de l’an 113164. Mais, si les chansons en langue vernaculaire étaient à la mode, il ne faisait pas bon se gausser de lui dans des vers satiriques, et, le chevalier Luc de la Barre ayant commis un tel outrage, Beauclerc voulut le faire aveugler.
Pire encore : un plaisant musicien fit à mon sujet des chansons indécentes qu’il chanta en public pour m’outrager65.

Ce fait n’empêcha pas qu’il fut aussi surnommé « le Lion de Justice »66. C’est à ce roi savant que s’opposera un temps Anselme67 ; mais ce dernier, connaissant la perspicacité de la sœur d’Henri, s’adressera à Adèle pour apaiser le conflit.
The purpose of his journey, which he revealed to the king’s sister, Adela, countess of Blois, was to excommunicate the king, « for the injury which he had done to God and himself for the last two years and more » […]. The threat was sufficient to alarm the king’s sister Adela, and she warned the king, who was now in the last stages of planning his final great attack on his brother’s duchy of Normandy. To have added excommunication to his other problems would have been folly68.

C’est ainsi qu’elle lui ménagea l’entrevue salvatrice de Laigle le 22 juillet 1105, évitant à Henri l’excommunication contre la restitution de ses revenus à Anselme69. Mais les relations entre Henri Ier et Anselme n’ont pas toujours été orageuses. Le roi Guillaume II (Rufus), frère aîné d’Henri, étant mort lors de la funeste chasse de la « Nouvelle Forêt » le 2 août 1100 , Henri se fit couronner à Londres le 5 août. Comme on le constate et comme le souligne Reto Bezzola,

Reto R. Bezzola, op. cit., Deuxième partie, t. II, p. 421-422. Ibid., p. 421, note 1 : Orderic Vital, L. XII, c. XXXIX, éd. Le Prévost, t. IV, p. 459 sqq. ; voir le texte latin p. 399. 66 Eric R. Delderfield, op. cit., p. 35. 67 Martin Brett, The English Church under Henry I, Oxford University Press, 1975, p. 91 sqq. 68 Richard W. Southern, op. cit., p. 300. 69 Pour le récit détaillé de cet affrontement, voir le chapitre que Richard W. Southern lui consacre, op. cit., sous le titre « Anselm, Henry I and the liberty of the Church », p. 289-307, et notamment p. 300 pour le rôle d’Adèle. 70 Guillaume II, dit le Roux ou Rufus, avait été couronné en 1087 ; pour le récit de cette mort, voir Reto R. Bezzola, op. cit., p. 411, et Eric R. Delderfield, op. cit., p. 34 : « The site of his death is marked by the ‘Rufus Stone’ ».
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Henri, loin d’être seulement le « roi clerc », fut un homme d’action qui agissait avec une rapidité et une décision à toute épreuve71.

Anselme, qui avait appris la mort de Guillaume lors d’un séjour à La Chaise-Dieu, revint en Angleterre en septembre, rejoignant Henri à Salisbury, sur la demande de ce dernier.
Sache, très cher Père, que mon frère le roi Guillaume est mort ; et donc ayant été, par la volonté de Dieu, élu par le clergé et le peuple anglais, et étant déjà sacré roi, quoique à regret à cause de ton absence, je t’invite comme un père, avec tout le peuple d’Angleterre, à venir délibérer72.

Anselme lui apporta son soutien, alors même que le frère aîné d’Henri et de Guillaume le Roux, Robert, revenait de la croisade et pouvait prétendre à la couronne73.
He alone [Robert] could at once restore the unity of England and Normandy, which was important for many great families. Yet Anselm decided against him, and his decision, as was recognized, turned the scale in Henry’s favour74.

De fins lettrés accueillant les grands philosophes de leur temps, tels nous apparaissent les deux enfants du Conquérant, Adèle et Henri, ainsi que la famille d’Aquitaine. La richesse de ces cours de Blois, Chartres, d’Angleterre et d’Aquitaine, dont les membres étaient tous parents ou alliés, permit l’éclosion d’une culture raffinée, un brin épicurienne mais aussi intellectuelle et savante. Ainsi Guillaume IX, qui aura bénéficié d’une longue tradition familiale, sera-t-il également le parfait représentant du seigneur éclairé, attirant à sa cour lettrés et poètes, mais aussi techniciens et juristes75.

Reto R. Bezzola, op. cit., p. 411. Dom Gabriel Gerberon, Sancti Anselmi ex Beccensi abbate Cantuariensis archiepiscopi Opera…, Paris, 1721, Liber III, Epistola XLI, p. 382 a ; voir le texte latin p. 399. 73 Robert étant l’aîné devait, selon la volonté de son père, posséder la Normandie, tandis que Rufus était destiné à régner sur l’Angleterre ; Robert fut vaincu et fait prisonnier par Henri à la bataille de Tinchebray en 1106, voir Eric R. Delderfield, op. cit., p. 35-36. 74 Richard W. Southern, op. cit., p. 291. 75 Cf. Jane Martindale, The origins of the duchy of Aquitaine and the government of the counts of Poitou (902-1137), Oxford, 1965 (Dphil. thesis) ; voir aussi Linda M. Paterson, The world of the troubadours. Medieval Occitan society, c. 1100-c. 1300, Cambridge University Press, 1995, p. 107.
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SAINT ANSELME OU L’AMITIÉ IDÉALE Nous ne chercherons pas à trouver à tout prix les origines de la fin’amor dans l’enseignement des grands théologiens et pédagogues du XIe siècle. Mais il ne convient pas pour autant d’ignorer systématiquement ce qui, grâce à eux, était dans l’air du temps. Si leur influence ne fut sans doute pas directe, la fin’amor ne relève pas non plus de la génération spontanée ; et même si elle exprime un idéal de société laïque, cet idéal, entre le XIe et le XIIe siècle, ne pouvait se constituer que par référence à l’enseignement théologique contemporain. C’est donc lui qui fut le terreau le plus substantiel – même s’il y en eut d’autres – sans lequel, sans doute, les résultats eussent été différents. Les prémices de la fin’amor sont-elles à rechercher dans la conception de l’amitié idéale telle qu’elle s’exprime chez saint Anselme à travers ses lettres ? Comme l’a noté Stephen Jaeger :
The eleventh-century foundations of courtly love were, first, a conception of love that defined friendship as love of virtue in another human being ; second, an ethic and its discipline that aimed at the cultivation of virtue76.

Certes, l’héritage cicéronien est évident, et chacun sait combien le De amicitia fut lu et commenté77. Mais, pour connue qu’elle fût, cette œuvre ne pouvait à elle seule créer un courant de pensée de cette profondeur, né, qui plus est, chez des théologiens. Ce sont les Collationes de Cassian, ou conversations imaginaires avec les Pères du Désert, qui ont servi de base à la réflexion de saint Anselme78. Pierre de Blois distinguera trois types d’amitié : le premier est fondé sur une association naturelle entre parents et enfants, frères et sœurs, époux : c’est une affection charnelle79 ; le deuxième fonde la relation entre communautés d’intérêt, marchands, féodaux ; le troisième désigne l’union des âmes partageant un idéal, et conduit à la caritas, à l’amour divin. Cette amitié-là a un caractère intellectuel (il y faut l’accord des opinions), affectif (elle est charité) et volontaire (elle est bienveillance mutuelle). Elle est l’un des aspects du lien unissant entre elles les abbayes cisterciennes.
In the minds of its founders and of its most representative personality, St Bernard, the basic value of the relationship between the Cistercian abbeys was
C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels. Cathedral Schools and Social Ideals in Medieval Europe, 950-1200, University of Pennsylvania Press, 1994, p. 311. 77 Ibid., p. 312. 78 Cassian (c. 360-c. 430) ; voir Peter Dronke, op. cit., p. 196. 79 Voir Marie-Madeleine Davy, Un traité de l’amour du XIIe siècle. Pierre de Blois, Paris, De Boccard, 1932 ; chez Pierre de Blois, le chapitre traitant de cette « amitié » s’intitule très clairement : De carnali affectu, op. cit., p. 506-507, ou De carnali amore, p. 130-131.
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caritas or love. The constitutional text which explains the links within the order, is called the ‘Charter of Love’ (Carta Caritatis)80.

Cette Charte de charité anime une véritable « école spécialisée dans l’art d’aimer »81 ; c’est la marque de la tendresse de Cîteaux :
à l’égard de l’homme appelé à sortir de sa misère par l’apprentissage de l’amour, dont les progrès permettent de traverser des étapes successives allant du serviteur au fils et à l’ami82.

Depuis saint Jérôme s’est développée une tradition monastique de l’échange épistolaire, littéraire et chrétien, entre amis fervents, unis par un idéal commun, où les mots dilectio, amor, caritas sont synonymes pour désigner cette amicitia chrétienne83. Il est évident que certaines formulations peuvent surprendre un lecteur moderne. Stephen Jaeger cite quelques passages d’une lettre de Hildesheim à un étudiant : « me séparer de vous fut comme descendre au tombeau […] la célébration joyeuse et spirituelle de votre amour »84. Mais, pour étonnante que puisse déjà nous paraître cette tradition épistolaire, l’expression de l’amitié chez saint Anselme l’est plus encore par la violence et la charge émotive des termes qu’il emploie85.
Ô comme mon amour brûle dans mon cœur ! Comme toute ma passion cherche à sortir de moi d’un seul élan ! Comme elle désire s’exprimer par des mots, mais les mots ne peuvent suffire !86

Les deux mots qu’il utilise pour désigner l’affection portée à autrui sont dilectio et, surtout, amor87. Il faut, pour atteindre à l’amour divin, abandonner raison et prudence, et la recherche d’un amour mystique passe par l’amour humain, ou plutôt par l’effusion et la fusion des âmes. Voici un passage qui met en lumière cette amitié idéale née d’une communion avec le divin :

Ludo J. R. Milis, Angelic Monks and Earthly Men. Monasticism and its Meaning to Medieval Society, Woodbridge, The Boydell Press, 1999, p. 123. 81 Marie-Madeleine Davy, Initiation médiévale. La philosophie au douzième siècle, Paris, Albin Michel, 1980, p. 160. 82 Ibid., p. 160. 83 Peter Dronke, op. cit., p. 196 et 199. On aura remarqué que Pierre de Blois utilise indifféremment amor et affectus. 84 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 313 ; voir aussi p. 314-315. 85 Ibid., p. 312. 86 Dom Gabriel Gerberon, op. cit., Lib. II, Epist. XXVIII, p. 352 a ; voir le texte latin p. 399. 87 Ibid., Lib. I, Epist. II, p. 312 a ; Epist. V, p. 313 b ; Epist. XX, p. 319 a.
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Mes très aimés, comme mes yeux désirent déjà vous voir, mes bras s’ouvrent aux vôtres pour vous embrasser. Ma bouche haletante va au-devant de vos baisers, tout ce qui me reste de vie désire votre compagnie [...]. En tout cas, je n’induis pas en erreur, car je suis un ami ; je ne suis certainement pas abusé, car j’ai l’expérience. Soyons donc ensemble des moines, servons Dieu ensemble afin de nous réjouir mutuellement, maintenant et dans le futur, afin d’être ensemble une seule chair, un seul sang, un seul esprit [...]88.

Seuls ceux qui sont parvenus, à l’intérieur de la clôture, à un même état de vertu, de dévotion, voire d’émotion mystique, sont dignes de ce qui n’est pas exactement une amitié amoureuse, mais bien plus un amour en Dieu, la préfiguration de l’amitié céleste89.
The letters and poems of friendship from the eleventh-century schools express the idea of an exalting love, which makes common cause with discipline and cultus virtutum90.

Et Anselme achève l’une de ses lettres sur l’amitié par « non nostri, sed Domini sumus »91. On est ici fort éloigné de l’esprit de la correspondance échangée entre Fortunat, sainte Radegonde et sainte Agnès, au ton familier, voire intime, non dénué d’humour92. On est tout aussi éloigné du registre des poésies de cour, comme le panégyrique que Fortunat n’a pas dédaigné, et qui sont une spécialité des prélats poètes de la Loire, Baudri de Bourgueil ou Hildebert de Lavardin, échangeant lettres et poésies avec Adèle de Blois ; Peter Dronke a finement analysé ces différences et fort justement remarqué combien on s’écartait, malgré Reto Bezzola, du style de la fin’amor93. On pourrait cependant relever que tous les poètes du XIIe siècle ayant été à l’école d’Ovide, ce dernier a laissé dans leurs œuvres quelques traces, et que tous ont pratiqué une poésie de cour, flatteuse par essence, ne négligeant pas le dithyrambe à l’occasion. Peter Dronke note également le rôle éminent des écoles du XIe siècle dans le développement de la poésie savante.
But the most extensive use of the courtoisie of panegyric was made in the late eleventh century, at the time of the great upsurge of the schools in France94.
Ibid., Lib. II, Epist. XXVIII, p. 351 b ; voir le texte latin p. 399. Richard W. Southern, op. cit., p. 143-147. 90 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 313. 91 Dom Gabriel Gerberon, op. cit., Lib. I, Epist. V, p. 313 b. 92 Peter Dronke, op. cit., p. 200-206. Pour une introduction au style de Fortunat, voir Marc Reydellet, « Venance Fortunat et l’esthétique du style », in Haut Moyen Âge : Culture, éducation et société. Études offertes à Pierre Riché, Nanterre, Publidix, 1990, p. 69-77, et notamment p. 73. 93 Ibid., p. 208-212 ; pour les textes latins cités, voir p. 412 et 414. 94 Ibid., p. 209.
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Les lettres d’amitié fervente et passionnée adressées par Anselme à ses amis partageant la règle monastique, comme celles que, plus tard, un Baudri de Bourgueil destine à un jeune élève qu’il veut conduire sur le chemin du cultus virtutum, ont-elles une connotation pédérastique ? Comme l’a remarqué Richard William Southern, la diversité des destinataires, qu’Anselme n’a parfois jamais rencontrés, semble bien exclure un penchant de l’auteur pour ce qu’il juge être, avec la sodomie et la fornication bestiale, un péché contre nature95. De plus, ces lettres d’édification ne relèvent pas de la sphère privée mais publique, destinées qu’elles sont à être lues à haute voix, comme il est d’usage au couvent ; elles sont donc soumises aux règles du comportement en société et de son cérémoniel96. Anselme lui-même s’en explique :
Puisque l’amour vrai se répand sous les louanges et, de la même façon, ne peut se réaliser qu’en aimant pour être irréprochable, je ne pense pas être sans pudeur si je vous manifeste quelque peu mon amour, afin qu’il me soit possible d’obtenir le vôtre ou, l’ayant obtenu, de le rendre encore plus parfait97.

Stephen Jaeger mentionne, quant à lui, l’exemple de Roger de Howden, historien du règne de Henri II et témoin de l’amitié privilégiée unissant Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion ; ceux-ci n’allaient-ils pas jusqu’à partager leur lit et leurs vêtements98 ? On n’a pas manqué de s’interroger sur la nature de ces liens, mais Stephen Jaeger fait justement remarquer que démasquer la nature exacte de ces relations est un souci très moderne99 ; et ce n’était certainement pas le propos de Howden pour qui l’amitié de Philippe honorait Richard. Peutêtre faut-il aussi rappeler qu’il était habituel de partager tissus et vêtements, tant par économie que par amitié, comme on partageait son lit entre jeunes filles, entre valets, entre voyageurs, entre malades100. Le vrai propos des clercs relatant de tels faits était de démontrer le pouvoir de la vertu : les vies de saints en offrent des exemples, et il est bien évident qu’il ne s’agit pas alors de mettre en valeur des préférences sexuelles.
Richard W. Southern, op. cit., p. 148 et 155. C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 312. 97 Dom Gabriel Gerberon, op. cit., Lib. I, Epist. II, p. 312 a ; la lettre est adressée conjointement à ses « Frères très chers Odon et Lauzon » ; voir le texte latin p. 399. 98 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 313 ; cf. aussi sa remarquable étude, « L’Amour des rois : structure sociale d’une forme de sensibilité aristocratique », dans son recueil d’articles, Scholars and Courtiers : Intellectuals and Society in the Medieval West, Ashgate Variorum, 2002, VIII, p. 547-571. 99 Ibid., p. 313. 100 Cf., par exemple, Robert Delort, Le Moyen Âge. Histoire illustrée de la vie quotidienne, Paris, Seuil, 1972, p. 58, commentaire d’une miniature représentant les malades de l’Hôtel-Dieu de Beaune reposant à deux par lit.
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L’ÉDUCATION DES PRINCES

On peut ajouter que, dans la correspondance entre amis, dont l’un au moins est un religieux pédagogue prônant le culte des vertus et la maîtrise des instincts, toute allusion à des sentiments indécents aurait privé le discours de sa portée et lui aurait ôté sa raison d’être. Encore une fois, l’amour étant un moyen d’atteindre à la vertu, le culte de l’amitié va de pair avec la discipline morale et la maîtrise de la libido. Il n’en demeure pas moins une certaine ambiguïté du discours.
Je t’appelle toujours de mes vœux, très cher fils, et je ne doute pas que tu m’appelles toujours de tes vœux101.

Ce jeu sur des motifs érotiques doit contribuer à la correction des mœurs, à la disciplina morum.
Whatever play with erotic motives is present, the accepted, normative, legitimate discourse at work here is that of cultus virtutum102.

C’est aussi un aspect des lettres de Baudri qui écrit à Adèle sur le mode du jocus amoris pour l’inciter à mener une vie en tout point exemplaire.
Baudri of Bourgueil writes poems of courtship to women (in the mode of the iocus amoris) which amalgamate the language of flirtations wooing with the practice of disciplina morum103.

Une éthique rigoureuse, une discipline monacale doivent conduire à la maîtrise des sentiments, des émotions, sans pour autant les nier, bien au contraire, mais en les utilisant, en les canalisant. À un frère Guillaume qu’il jugeait « immoderatus amator sæculi », Anselme donne cette leçon tirée des Évangiles :
Car mon amour pour ton âme crée des obligations à la mienne, et mon âme, qui aime toujours la tienne, ne supporte pas que ton âme ait à supporter ta haine. Tu es, très aimé, tu es ce que l’amour exprime avec douleur et la douleur avec amour, et, puisse Dieu t’en délivrer ! tu as détesté ton âme aimée de mon âme : car qui aime l’iniquité déteste son âme. Iniquité certes, et tes iniquités, mon aimé, ont la force de la passion que tu leur consacres [...]104.

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Dom Gabriel Gerberon, op. cit., Lib. I, Epist. LXV, p. 335 b ; voir le texte latin p. 399. C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 316. 103 Ibid., p. 317. 104 Dom Gabriel Gerberon, op. cit., Lib. II, Epist. XIX, p. 347 b-348 a ; voir le texte latin p. 399.

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L’ENSEIGNEMENT ET SES MAÎTRES

Au siècle suivant, Pierre de Blois utilisera, lui aussi et dans un contexte similaire, cette citation de l’Évangile selon saint Matthieu105. Pour amener le disciple à cultiver les vertus, il faut utiliser la pédagogie de l’amour. Cette amitié passionnée est de l’ordre du spirituel : elle permet la fusion des âmes entre elles et leur ouvre la voie de l’union à Dieu.
It was a product of an intensely realized theology of union in Christ : the unity of souls in friendship is an example and realization of unity in Christ106.

C’est seulement en tenant compte d’un tel contexte que l’on peut comprendre le caractère enflammé de la correspondance du Maître. Sa conception passionnée de l’amitié est certes d’ordre intellectuel – c’est une idée au sens platonicien du terme – mais exprimée avec fougue et feu. LE SYMBOLISME DU BAISER C’est sans doute à travers le rôle du baiser que nous pouvons le mieux comprendre à la fois les intentions d’Anselme et l’importance de son rituel. Aussi bien dans l’expression de l’amitié amoureuse que dans le fait d’embrasser – au sens moderne – la réalité physique du geste et des mots est l’expression d’un état spirituel. Le baiser est, au Moyen Âge, un peu plus qu’un simple « geste universel d’affection, d’amitié et de vénération »107. L’éternité, omniprésente dans la pensée médiévale, est en quelque sorte en arrière-plan de tout acte symbolique de la vie ; c’est elle qui lui donne sens et dignité.
In all his reflections on the physical world, Anselm interprets physical acts as the expressions of a spiritual state ; and the physical acts which he freely mentions – the kisses, hugs, and so on – are symbols of unity in spiritual endeavour108.

Dans la vie conventuelle, le baiser couronne divers moments sacramentels : les vœux des nouveaux moines, la réconciliation des pénitents, l’adieu aux morts, ou encore la bénédiction des objets du culte, des maisons, etc.109 Il a, dans le monde séculier, une fonction presque identique. Richard
Pierre de Blois, éd. Marie-Madeleine Davy, op. cit., p. 126 avec renvoi à Mat. XXXII : 40. Richard W. Southern, op. cit., p. 157. 107 Glynnis M. Cropp, Le vocabulaire courtois des troubadours de l’époque classique, Genève, Droz, 1975, p. 369 ; on n’attend pas, non plus, le XIIe siècle pour que le baiser fasse « partie des rites ecclésiastiques et de la cérémonie de l’hommage », p. 369. 108 Richard W. Southern, op. cit., p. 153. 109 Ibid., p. 153.
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L’ÉDUCATION DES PRINCES

William Southern rappelle que le refus par Henri II de donner le baiser de paix à Thomas Becket joua un rôle important dans leur différend110. Dans le monde laïc aussi, le baiser, expression de l’amitié et de l’amour, confère à la réalité humaine et finie une part d’éternité. Ces sentiments trouvent leur dignité et leur justification dans le fait qu’ils pourront subsister au ciel, alors que toutes les autres réalités physiques seront changées.
Friendship alone survives without essential alteration. It even penetrates the nature of God in the mutual love of the three Persons of the Trinity111.

Symbole mystique en même temps qu’acte physique, le baiser est un signe d’affection et d’amour qui dépasse celui auquel il est destiné. Il est la marque de l’union de Dieu et de l’homme, et c’est l’un des textes les plus commentés de la Bible, le Cantique des cantiques, qui nourrit la réflexion des théologiens sur la valeur symbolique du baiser : la bouche de l’Aimé est inspiration du Christ et son baiser est l’amour de cette inspiration112. On sait que, pour les théologiens, l’Esprit-Saint est le baiser qui unit le Père et le Fils113. Si on garde présente à l’esprit cette véritable théologie du baiser chez saint Anselme et ses correspondants, comme Robert de Tombelaine, on comprend mieux alors la présence, le développement et la signification du baiser dans la vie laïque féodale ainsi que dans la littérature. Tous ces éléments, qui seront théorisés dans le grand traité de Pierre de Blois, De amicitia christiana114, nourriront la pensée du XIIe siècle et contribueront à l’enrichissement de l’enseignement reçu par les litterati, savants, écrivains ou poètes. Qu’il soit, du Xe au XIe siècle, exclusivement destiné aux moines, comme l’a pensé Richard William Southern, ou qu’il soit aussi et déjà destiné aux cours séculières et à la sphère laïque, comme l’écrit Stephen Jaeger115, le culte de l’amitié devient, au XIIe siècle, l’une des manifestations de l’appartenance à la cour seigneuriale. Le cultus virtutum des écoles aura son prolongement dans l’idéal courtois.

Ibid., p. 154. Ibid., p. 155. 112 Ibid., p. 154. 113 Marie-Madeleine Davy, Un traité de l’amour…, op. cit., p. 61. 114 Ibid., p. 7. 115 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 279-280.
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L’ENSEIGNEMENT ET SES MAÎTRES

II- LA PÉDAGOGIE PAR L’AMOUR
HUGUES DE SAINT-VICTOR (1096-1141) Ce qui apparaissait au XIe siècle comme une pédagogie innovante, destinée tant aux moines qu’aux élèves des écoles cathédrales, ne pouvait manquer de se répandre au siècle suivant, si épris de culture.
La culture appartient à l’homme du XIIe siècle, elle fait partie d’un ordre. L’inculte présente quelque chose d’inachevé comme une terre en jachère. La terre doit être ornée, l’esprit de l’homme aussi1.

La nécessité d’éduquer, et tout particulièrement la future élite, celle qui aura des responsabilités, est le souci constant des pédagogues.
The clergy and the nobility, being the governing orders of society, were obviously the most important targets in the eyes of educationists. Educating them would benefit society the most, they had the best resources for the purpose, and they consequently offered the widest scope for advice2.

Comme l’a montré Jacques Verger, l’exigence d’un renouveau culturel se fait sentir entre le XIe et le XIIe siècle3. Non seulement les écoles se sont multipliées, mais les clercs formés au couvent se sont souvent retrouvés dans le monde laïc, chargés d’éduquer jeunes princes et jeunes chevaliers d’Angleterre ou du continent4.
The learned courtier transplanted and maintained it in the wordly setting, partly in order to win the favor of the king and his court, partly in order to civilize the unruly lay nobles, and the two goals were closely connected5.

Dans ces conditions, l’influence des grands centres bénédictins et des monastères affiliés devait forcément se faire sentir dans l’éducation des laïcs. L’humanisme de Saint-Victor de Paris s’est nourri de l’éthique développée au
Marie-Madeleine Davy, Initiation médiévale..., op. cit., p. 159. Nicholas Orme, From Childhood..., op. cit., p. 86. Pour une recension détaillée des écrits et manuels à valeur pédagogique, voir le même auteur, p. 81-111. 3 Jacques Verger, « Petites et grandes écoles du moyen âge » in Les collections de l’Histoire. Mille ans d’école, hors série n° 6, oct. 1999, p. 12-18 ; ici p. 14, col. a-b ; voir aussi, du même auteur, « Les écoles cathédrales méridionales. État de la question », Cahiers de Fanjeaux n° 30, La cathédrale (XIIe-XIVe siècle), Toulouse, Privat, 1995, p. 245-268. 4 Pour une rapide revue des cours méridionales voir Linda M. Paterson, The world..., op. cit., p. 91-99. 5 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 311.
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LA PÉDAGOGIE PAR L’AMOUR

cours du XIe siècle grâce à saint Anselme6 ; et l’amour, alors élaboré en principe pédagogique, contribua à la formation de l’élite seigneuriale.
« Love » is the ideal mood at secular courts as at cathedral schools. The relatedness of the two institutions is obvious : cathedral schools prepared young clerics for court service. The atmosphere of peace and love at school prepared for the ideal atmosphere of the court7.

L’amitié considérée comme le moyen privilégié d’une élévation spirituelle ne pouvait manquer de concerner aussi le monde chevaleresque dès lors que l’Église, qui voulait constituer la chevalerie en ordo et discipliner ses mœurs8, était soucieuse de son éducation.
Passionate friendship distinguished nobles from non-nobles, just as other codes of behaviour did : warrior honor and a refined, cultivated way of speaking, gesturing, dressing, and living. Passionate friendship is in many ways the counterpart in peace of warrior honor in combat9.

Né en Saxe, éduqué à Saint-Victor de Paris par les Augustins, Hugues, néo-platonicien tout autant qu’il participe de l’aristotélisme, attache une importance particulière à la culture classique et à l’éducation10. Il s’agit pour lui de guider ses novices dans leur apprentissage des arts libéraux et de leur donner une véritable méthode de lecture11. Il compose donc, à l’intérieur de son grand ouvrage en sept livres l’Eruditio didascalica, un traité des études, le De institutione novitiorum, qui s’adresse à la noblesse en lui proposant une éthique aristocratique aussi bien destinée aux novices, recrutés souvent parmi les cadets de famille, qu’à ceux qui devraient vivre ensuite à la cour, qu’elle fût seigneuriale ou épiscopale12. Le succès du Didascalicon est très largement dû à l’idée directrice qui sous-tend cette œuvre : l’unité essentielle du savoir.
Ibid., p. 267. Pour les liens entre la mystique des Victorins et celle de saint Anselme, voir Émile Bréhier, La philosophie du Moyen Âge, Paris, Albin Michel, 1949, p. 192 et p. 457, note. 7 Ibid., p. 311. 8 Voir Colette Beaune, op. cit., p. 250-252. 9 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 312. 10 Voir Étienne Gilson, op. cit., p. 303 ; Stephen C. Ferruolo, op. cit., p. 31-40 ; C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 254 sqq. ; Pierre Riché, / Jacques Verger, Des nains sur des épaules de géants. Maîtres et élèves au Moyen Âge, Paris, Tallandier, 2006, p. 106-107. 11 Ibid., p. 303-304. Voir aussi les études réunies par David L. Wagner, sous le titre : The Seven Liberal Arts in the Middle Ages, Bloomington, Indiana University Press, 1983 ; dans l’article intitulé « Geometry », Lon R. Shelby rappelle, p. 197, que Hugues est l’auteur d’une Practica geometriæ. Pour le tableau des arts libéraux enseignés par Hugues, voir Stephen C. Ferruolo, op. cit., p. 34. 12 Cf. Émile Bréhier, op. cit., p. 190-191 et C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 265.
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L’ENSEIGNEMENT ET SES MAÎTRES

The profound and endurig influence of the Didascalicon is due not to the practical advice it offers but to Hugh’s success in developing this idea of the unity of knowledge into a systematic view of the nature and purpose of learning13.

Bien entendu, il s’agit toujours de conduire l’élève à Dieu, à sa Révélation par la connaissance de la pagina sacra, mais le disciple y parviendra d’autant mieux que le maître aura veillé à son enrichissement intellectuel ainsi qu’au développement de son sens esthétique.
Thus, while he begins with Augustine’s rationale for classical education, Hugh ends by going beyond it, relating the arts curriculum to the student’s intellectual and aesthetic enrichment and to his own position on the various, and compatible, ways we can learn about ourselves, the universe, and its creator14.

L’étude des Lettres ainsi que la discipline morale sont les fondements de l’éthique aristocratique. Les concepts essentiels de cet enseignement sont discretio (le jugement) et mensura (la mesure) ou moderamen (la réserve). Quand le corps est gouverné par mensura, alors on atteint l’harmonie, et la vertu se manifeste visiblement par la caritas, l’humanitas ; cette harmonie, qui touche la personne tout entière, Hugues la nomme concordia universalis ou integritas virtutis15. Cette règle de conduite, ce contrôle du corps et des émotions représentent une éthique mondaine conduisant à l’urbanitas, déjà chère à Fortunat. C’est, selon la remarquable analyse de Stephen Jaeger, un véritable studium vivendi, un humanisme bien représentatif de la Renaissance du XIIe siècle, à mi-chemin entre les mouvements ascétiques et monastiques, dont Robert d’Arbrissel demeure la figure emblématique16, et l’éthique mondaine, vaine et relâchée, des cours17. L’enseignement et les idées d’Hugues de Saint-Victor doivent davantage à l’éthique cicéronienne et aux écoles cathédrales du XIe siècle qu’aux traditions monastiques et canoniales. On retrouve le même idéal de vie, le même langage chez son contemporain Guillaume de Conches (1080-1145), qui étudia à Chartres « et

Stephen C. Ferruolo, op. cit., p. 32 ; voir aussi Jacques Verger, Culture, enseignement et société en Occident aux XIIe et XIIIe siècles, Presses Universitaires de Rennes, 1999, p. 50-54. 14 Marcia L. Colish, Medieval Foundations of the Western Intellectual Tradition. 400-1400, Yale University Press, 1998, p. 177. 15 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 261. 16 Voir Jean-Marc Bienvenu, L’Étonnant fondateur de Fontevraud Robert d’Arbrissel, Paris, Nouvelles Éditions latines, 1981. 17 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 267.
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semble y avoir passé le reste de sa vie comme professeur »18. Or Guillaume dédia l’une de ses œuvres, le Moralium dogma philosophorum, à un « Henricus » qui pourrait être Henri d’Anjou, le futur Henri II Plantagenêt19. Peut-être même a-t-il été, avec Jean de Salisbury, le précepteur du jeune Henri lorsque celui-ci revint en Normandie à l’âge de treize ans20. Voilà donc deux philosophes dont les enseignements ont dû jouer un rôle important dans l’éducation de ce prince.
Le niveau de ses précepteurs prouve qu’Henri II enfant a reçu une éducation intellectuelle poussée21.

Cette éducation remarquable, unanimement louée par les contemporains, fait de lui un seigneur parfait et explique que le troubadour Daude de Pradas lui ait attribué la rédaction d’un traité de fauconnerie, science de la noblesse par excellence22.
En un libre del rei Enric D’Anclaterra, lo pro e-l ric, Que amet plus ausels e cas Que non fes anc nuills crestias, Trobei d’azautz esperimens On no cove far argumens, Car non es als mas bona fes, Que sol valer mais c’autra res. (Dans un livre du roi d’Angleterre, le preux et le puissant, qui aima plus les oiseaux et les chiens qu’aucun autre chrétien, je trouvai des expériences convenables où il n’est pas nécessaire d’argumenter, car ce n’est rien que bonne foi, qui vaut toujours plus que tout)23.

Il s’agissait sans doute, étant donné le commentaire de Daude, d’une practica, d’un ensemble de recettes, sans théorie superflue. Son jugement confirmerait, si besoin était, la réputation de pragmatisme des Anglo-Normands
Étienne Gilson, op. cit., p. 273. C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 263. Rappelons qu’Henri II est né en 1133, épousa Aliénor en 1152, devint roi à la mort d’Étienne en 1154 et mourut à Chinon en 1189 ; voir Eric R. Delderfield, op. cit., p. 38-40, et Jacques Boussard, Le gouvernement d’Henri II Plantagenêt, Paris, Librairie d’Argences, 1956. 20 C’est en tout cas l’hypothèse que formule Martin Aurell, L’Empire..., op. cit., p. 109. 21 Martin Aurell, L’Empire..., op. cit., p. 109. 22 Ibid., p. 111 et p. 321, notes 98 et 99. 23 Alexander Herman Schutz, The Romance of Daude de Pradas called Dels Auzels Cassadors, Columbus, The Ohio State University Press, 1945, LXVI, v. 1930-1937, p. 136.
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en général et de Henri II en particulier24. Cet aspect du caractère des Plantagenêts peut expliquer aussi, selon certains critiques, que s’expriment à la fin du XIIe siècle les désarrois et les rancœurs de quelques auteurs littéraires, certes protégés de la cour, mais aux carrières moins prestigieuses que celles des techniciens25. Il convient pourtant de tempérer ce jugement, fondé sur des destins particuliers, comme ceux de Giraud de Barri et Gautier Map ; de plus, les techniciens étaient parfois des romanciers, comme Benoît de Sainte-Maure, le rédacteur de l’Histoire des ducs de Normandie, commandée par Henri II, et l’auteur du Roman de Troie26. Et puis, la cour n’était pas un havre de paix, mais plutôt un petit monde clos où de fortes personnalités étaient en compétition constante, où les continentaux l’emportaient souvent sur les insulaires27. Or Giraud de Barri (alias Gerald de Galles ou Giraud le Cambrien28) et Gautier Map étaient tous deux des insulaires, ce qui pouvait aussi expliquer leurs déconvenues29 ; enfin, si l’on en croit Giraud lui-même, écrivant en latin il aurait été défavorisé en comparaison de son ami Gautier Map qui utilisait la langue vernaculaire30. Que faut-il penser maintenant de l’attribution à Henri II d’un traité de fauconnerie ? Comme Daude de Pradas a vécu un siècle environ après le roi angevin31, il est vraisemblable que cette attribution relève du principe de

On sait la précocité et la valeur des ouvrages administratifs normands en Angleterre. Cf. sur cette question John Hudson, The Formation of the English Common Law. Law and Society in England from the Norman Conquest to Magna Carta, Londres / New York, Longman, 1996, p. 126 sqq. ; voir aussi, du même auteur, Land, Law and Lordship in Anglo-Norman England, Oxford, The Clarendon Press, 1997, et particulièrement p. 253 sqq. pour le rôle de Henri II. 25 Voir Jeanne-Marie Boivin, L’Irlande au Moyen Âge. Giraud de Barri et la ‘Topographia Ibernica’ (1188), Paris, Champion, 1993, p. 42-43, et aussi Jacques Verger, Culture, enseignement..., op. cit., p. 101-108 : « Nugæ curialium. Rancœurs et frustrations d’intellectuels déçus ». 26 L’Histoire fut composée entre 1170 et 1175, le Roman de Troie vers 1165 ; cf. Ruth J. Dean, Anglo-Norman Literature. A Guide to Texts and Manuscripts, Londres, The Anglo-Norman Text Society, 1999, p. 4-5, § 2.2. 27 Pour les rivalités à la cour, voir Judith A. Green, The Aristocracy of Norman England, Cambridge University Press, 1997, p. 255. 28 Né vers 1146, mort vers 1223 ; cf. J.-M. Boivin, op. cit., p. 14-24. 29 Giraud de Barri était né dans le Pembrokshire et l’une de ses grand-mères était galloise ; Gautier Map (c. 1135-c. 1209/1210) était mi-anglais, mi-gallois ; cf. à leur sujet, Arthur G. Rigg, A History of Anglo-Latin Literature 1066-1422, Cambridge University Press, 1992, p. 88-96. 30 Voir Nicholas Orme, From Childhood..., op. cit., p. 149, qui met ce phénomène en relation avec le modeste état des maîtres de grammaire latine à la cour d’Angleterre après 1200. 31 Circa 1214-1282 d’après Martín de Riquer, Los trovadores. Historia literaria y textos, Barcelone, Editorial Planeta, 1975, t. III, p. 1545.
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l’auctoritas, peut-être même d’une confusion32 ; elle s’appuie cependant sur une réalité attestée par Gautier Map, contemporain du roi.
C’était un grand connaisseur en chiens et en oiseaux de chasse, et il était passionné de ce vain divertissement33.

Même si Gautier ne manqua pas de critiquer cette passion du roi pour la chasse34, le témoignage de Daude montre bien quelle admiration lui voua la postérité. HENRI II ET PIERRE DE BLOIS Né vers 1130 à Blois, mort en Angleterre vers 1200, l’auteur du De amicitia christiana connut un destin un peu semblable à celui d’Anselme, puisqu’il devint, lui aussi, archevêque de Cantorbéry. Il fut un fin lettré, un humaniste érudit, épris de littérature antique35. Après un séjour en Sicile, « vers 1167 », comme précepteur du jeune roi Guillaume II, il devint conseiller et secrétaire d’Henri II36 ; à la demande de ce dernier, Pierre de Blois réunit une partie de sa correspondance37. Et, lorsque le roi mourut, Pierre devint pendant quelque temps le secrétaire d’Aliénor d’Aquitaine38. Il eut donc maintes occasions de faire partager ses idées et ses goûts à la cour Plantagenêt, dont il disait dans une lettre à l’archevêque de Palerme qu’elle était une école quotidienne de discussion et de débats sur la littérature ou des questions diverses39. Il rappelle aussi, dans la même lettre, combien Henri II aimait le savoir et dépassait par cet amour le roi de Sicile Guillaume II, qui avait pourtant bénéficié lui aussi, comme on l’a vu, de l’enseignement de Pierre.

« Nous ne saurons jamais si cette attribution est exacte, mais elle rappelle étrangement celle d’un autre traité de fauconnerie qu’Adélard de Bath établit, vers 1130, à destination de Harold », Martin Aurell, L’Empire..., op. cit., p. 111. 33 Marylène Perez, Contes de courtisans. Traduction du ‘De Nugis Curialium’ de Gautier Map, Université de Lille III [s. d.], Publication du Centre d’études médiévales et dialectales, thèse soutenue en 1982, p. 280 ; voir aussi Montague R. James et John Edward Lloyd, Walter Map’s ‘De Nugis Curialium’, Londres, 1923, p. 261. 34 Ibid., p. 298 : la cour, aux dires de Gautier, envoyait le roi à la chasse pour traiter en son absence et librement des affaires du royaume ! 35 Cf. Marie-Madeleine Davy, Un traité de l’amour..., op. cit., p. 22. 36 Ibid., p. 19-20. 37 Ibid., p. 28. 38 Ibid., p. 20. 39 Voir Nicholas Orme, From Childhood..., op. cit., p. 148. La lettre est également citée par Martin Aurell, L’Empire..., op. cit., p. 109.
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Car, si votre roi connaît bien les Lettres, notre roi est encore plus érudit. Je connais en effet leurs aptitudes dans ce domaine. Il est vrai qu’auprès du roi d’Angleterre c’est une école quotidienne : la société permanente des plus lettrés ainsi que les controverses sans fin40.

Au reste Pierre ne se privait pas de rappeler à l’ordre ceux qui, emportés par le goût des Lettres, se laissaient aller aux divertissements poétiques de la cour.
Pierre de Blois sait encourager avec fermeté ses amis au bien. Il gronde l’un d’eux de ses travaux puérils, de ses chansons d’amour41.

Cette éducation raffinée, Henri II voudra en faire bénéficier tous ses enfants, comme son fils bâtard Geoffroy, futur archevêque d’York, envoyé par ses soins aux écoles de Tours vers 117042. THOMAS BECKET Le chancelier de Henri II est aussi l’éducateur de son fils aîné, Henri le Jeune, lo rei jove des troubadours, ainsi dénommé, car il avait été couronné du vivant de son père.
The king places his own son and heir, Prince Henry, to his care. This is the beginning of a close personal friendship between the prince and Becket [...]. Also many princes of the land send their sons to serve at his court and receive education at his hands43.

Quand on sait à quel point Thomas Becket aimait la vie fastueuse, le luxe, parlant parfois le langage de l’amour courtois, on comprend que l’enseignement reçu reflétait un idéal à la fois monastique et mondain44. L’art de se bien comporter à la cour s’apprend et passe par les bonnes manières à table.
Pour Thomas, la commensalité est une école privilégiée : les jeunes se rassemblent autour de lui pour un banquet philosophique ; ils mangent avec

Pierre de Blois, Epist. 66, citée par Vivian H. Galbraith, The Literacy of the Medieval English Kings, op. cit., note 28, p. 35 ; voir le texte latin p. 399. 41 Marie-Madeleine Davy, Un traité de l’amour..., op. cit., p. 24 avec référence aux lettres LXXVI, col. 231 et CXIII, col. 340. 42 Nicholas Orme, From Childhood..., op. cit., p. 67. 43 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 301. 44 Ibid., p. 299 et note 21, p. 471.
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retenue et modération, respectent un ordre hiérarchique pour faire passer les plats ou servir les convives tour à tour45.

L’humanisme né dans les écoles de Chartres et de Paris, nourri des auteurs classiques, permet à l’élève d’accéder à la culture et de se policer en même temps. Ainsi le Policraticus de Jean de Salisbury, ouvrage de type encyclopédique composé vers 1159 et dédié à Thomas Beckett, met bien en lumière le rôle que son auteur accorde à l’éducation et aux Lettres46.
Cette exaltation du pouvoir des Lettres est constante dans les milieux humanistes de la cour d’Henri II : on la trouve chez Jean de Salisbury, chez Pierre de Blois, mais aussi dans le prologue du Roman de Rou de Wace47.

De la sorte, et grâce à des maîtres comme Jean de Salisbury, va se former une élite laïque, mais chrétienne, capable d’assumer les charges les plus lourdes, politiques, administratives et militaires, au service d’une communauté.
John of Salisbury’s tract, Policraticus, indubitably presents the culmination of that literature which dealt monographically with problems of government applicable to a Christian society [...] it is far more than a mere speculum regis : it is a comprehensive synthesis and exposition of those basic ideas upon which any Christian government should rest48.

Le modèle à suivre est alors celui du parfait chevalier : il doit combattre pour la défense de l’Église et de la paix, protéger les plus faibles49. Déjà se forge l’idée, chère aux Italiens, du Bon Gouvernement50. Si une telle conception de l’éducation s’est développée avec autant de succès à la cour Plantagenêt, c’est sans doute qu’elle répondait au souhait profond de cette monarchie de canaliser les violences et de contenir les passions d’une aristocratie si prompte à regimber. Le fait de vivre à la cour contraint l’individu quel que soit son rang.
Martin Aurell, L’Empire..., op. cit., p. 88. Cf. Cary J. Nederman, John of Salisbury. ‘Policraticus’ : of the Frivolities of Courtiers and the Footprints of Philosophers, Cambridge University Press, 1990 ; l’auteur du Policraticus, né entre 1110 et 1120, est mort à Chartres en 1180 ; voir Reto R. Bezzola, op. cit., Troisième partie, t. I, p. 20-31 47 Jeanne-Marie Boivin, op. cit., p. 47. 48 Walter Ullmann, Law and Politics in the Middle Ages, « The Sources of History », Hodder & Stoughton, 1975, p. 255. 49 Cf. Martin Aurell, L’Empire..., op. cit., p. 81. 50 Voir, pour cette notion, Anne-Marie Brenot, Sienne au XIVe siècle dans les fresques de Lorenzetti. La cité parfaite, Paris / Montréal, L’Harmattan, 1999 ; l’auteur y analyse les fresques illustrant le bon et le mauvais gouvernement de la cité.
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La discipline du corps, l’exigence intellectuelle ou l’acquisition du savoir s’inscrivent dans un programme plus large de domestication de la noblesse, qui apprend à la cour la maîtrise des passions, tandis que la violence privée, devenue un monopole royal, lui est désormais interdite51.

Comme l’a autrefois souligné Georges Duby, l’apprentissage de la fin’amor participe de ce dessein de maîtriser la violence des juvenes52. Et, dans les régions où le pouvoir royal s’exerçait moins fortement qu’ailleurs, les pédagogues avaient compris très tôt l’intérêt de promouvoir le cultus virtutum.
Dans les pays d’Aquitaine, où plus tôt que partout ailleurs le pouvoir des rois perdit son efficacité, fut offerte pour la première fois aux détenteurs des armes séculières une voie de salut et de perfection spirituelle : [...] la défense de l’Église et des pauvres, c’est-à-dire des deux autres ordres de la société [...] le progrès de la pensée religieuse dans le cours du Xe siècle construisait au plan spirituel un cadre où, dans le service de Dieu et des pauvres, la nobilitas et la militia pouvaient se réunir53.

Se dessine alors l’image d’un prince des lumières, pétri de culture classique, incité à découvrir les savoirs de l’Orient, à tout connaître de ses propres domaines, jusqu’à la faune et à la flore54. Au-delà de la flatterie et du dithyrambe attendus dans les dédicaces adressées à un grand mécène, philosophes et romanciers représentent un roi idéal dominant toutes les connaissances, s’inspirant de la sagesse de Salomon, faisant de Sénèque et de Cicéron ses guides. De tels princes ainsi formés seront les mécènes de toute une foule de clercs écrivains, de poètes et d’artistes. Ainsi, le langage de la cour méridionale du XIIe siècle rejoint celui des pédagogues du cultus virtutum. À la cour comme à la schola, on reçoit une éducation fondée sur la notion de mensura / mezura. L’une comme l’autre reconnaissent à la femme son rôle d’éducatrice. Baudri de Bourgueil55, Hildebert de Lavardin s’adressent à des femmes. Vertu et bonnes manières feront la bonne épouse, la bonne mère qui transmettra à ses fils ses qualités et celles du père. On

Martin Aurell, L’Empire..., op. cit., p. 90. Georges Duby, Le chevalier, la femme et le prêtre. Le mariage dans la France féodale, Paris, Hachette, 1981, p. 234-235. 53 Id., Hommes et structures du moyen âge, Paris / La Haye, Mouton, 1973, p. 336. 54 Martin Aurell, L’Empire..., op. cit., p. 110-112. 55 Pour Baudri (1046-1130), cf. C. Stephen Jaeger, p. 315-319 ; voir aussi Reto R. Bezzola, op. cit., Deuxième partie, t. II, p. 386 sqq.
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retrouve chez certains troubadours ce rôle de l’enseignement joint, parfois, à la hantise de la bâtardise, qui fait de mauvais père mauvais fils56. La localisation des contacts entre pédagogues et grands seigneurs du temps est étonnamment circonscrite, au moins sur un plan féodal et lignagier. Elle concerne les pays de Loire, dont on sait les liens étroits avec un Guillaume IX, ainsi que la munificente cour d’Aliénor à Poitiers, la cour anglo-normande et, par ricochet, l’Aquitaine57. Passant de l’école cathédrale à la cour seigneuriale, les leçons des pédagogues ont été adaptées à ce nouveau milieu qui les accueillait ; elles ont été laïcisées et sont devenues un mode de comportement en société, notamment en société féminine. Elles ont permis d’adoucir, au moins dans les textes, les relations entre homme et femme, comme un vague souvenir de la dulcedo de Fortunat, même si cette dernière n’avait guère laissé de traces58. L’innovation consiste à transférer et à adapter le langage du cultus virtutum aux relations amoureuses. Quand Baudri de Bourgueil écrit ses lettres et ses poésies sur le mode du jocus amoris il incite à pratiquer en même temps la disciplina morum.
That aspect is one of the many paradoxes of courtly love, perhaps its central one : it subjects eros to rigorous ethical discipline. The discipline of the schools had always sought to restrain the motus animi and the motus corporis, to sublimate and channel them into virtue59.

Bien entendu le fait de prôner l’amour comme force éducative a ses limites. Chez tous les pédagogues c’est un castus amor qui est proposé, un amour qui ne serait pas marqué par le désir charnel, jugé illicite. Les troubadours ne se sont pas embarrassés de tels freins, même si leurs désirs tenaient du rêve plus que de la réalité : ils évoluaient dans une société qui, quoiqu’on en ait dit, laissait assez peu de liberté à l’épouse, et certainement pas celle de tromper son mari ! La fiction poétique avait justement pour rôle de pallier une frustration. Baudri lui-même confiait, comme pour excuser ses poésies un peu libres,
Crede mihi, non vera loquor, magis omnia fingo.

Voir notre analyse dans Les poésies satiriques et morales des troubadours du XIIe siècle à la fin du XIIIe siècle, Paris, Nizet, 1978, p. 293 sqq. 57 Pour la cour de Poitiers, voir notamment Amy Kelly, Eleanor of Aquitaine and the Four Kings, Harvard University Press, 1950, p. 157-178. 58 Pour l’analyse de la dulcedo, cf. R. Bezzola, op. cit., Première partie, p. 41-60. 59 C. Stephen Jaeger, The Envy of Angels, op. cit., p. 322.
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(Crois-moi, je ne dis pas le vrai, mais j’imagine tout)60.

Non seulement l’érotisme n’est pas incompatible avec l’enseignement des pédagogues, mais il lui est essentiel, et saint Bernard en a suffisamment donné la preuve61. De plus, l’exposition du sens moral du Cantique des cantiques, telle que la livre Guillaume de Saint-Thierry vers 1130, ou la mise en garde d’Origène distinguant les deux amours selon la chair et selon l’esprit62, ne sont pas si éloignées de la séparation marcabrunienne entre amor vaira et amor fina.
These ideas of William of Saint-Thierry are very like those of Marcabru, who was his contemporary. Behind Marcabru’s fin’amors there is also the idea of man as part of the nature which was created by God, and able to respond entirely to this nature that have been given to him, by bringing into harmony the desires and demands of his body, reason and spirit63.

C’est tout le contenu du De natura corporis et animæ64. On rejoint là les courants néo-platoniciens du XIIe siècle : le charme et la beauté sont l’expression de la vertu et, si le corps est une prison, il est aussi le temple où Dieu s’est incarné : « le temple de Dieu est saint et ce temple c’est vous »65. Le corps n’est donc pas méprisé, il importe au contraire de lui rendre des soins dans la mesure où cela est nécessaire afin qu’il se tienne au service de l’âme, car il en est le siège, uni à elle par « une association et une liaison ineffables et inintelligibles »66.
En tant que microcosme, l’homme est porteur de la Nature. Il contient en luimême l’Univers. De ce fait, il est temple de Dieu et temple de la Nature.

Phyllis Abrahams, Les œuvres poétiques de Baudri de Bourgueil (1046-1130), Paris, Champion, 1926, p. 258. 61 Voir Giles Constable, Three Studies in Medieval Religious and Social Thought, Cambridge University Press, 1998, p. 204 sqq. 62 Marie-Madeleine Davy, Initiation médiévale..., op. cit., p. 244-246 ; voir aussi Jean Leclercq, L’Amour vu par les moines au XIIe siècle, Paris, Les Éditions du Cerf, 1983, p. 61 sqq. 63 Leslie T. Topsfield, Troubadours and Love, Cambridge University Press, 1975, p. 103 ; voir Jean Leclercq, L’Amour..., op. cit., p. 74-76. 64 Écrit entre 1130 et 1138 ; cf. Michel Lemoine, G. de S.-T. De Natura Corporis et Animæ, thèse de 3e cycle de Paris-I, 1981 ; voir aussi André Adam, G. de S.-T., sa vie et ses œuvres, Bourg-enBresse, 1923 ; Jean-Marie Déchanet, Œuvres choisies de G. de S.-T., Paris, Aubier Montaigne, 1944 ; Id., G. de S.-T. : aux sources d’une pensée, Paris, Beauchesne, 1978. 65 Saint Paul, Première épître aux Corinthiens, III, 16. 66 Guillaume de Saint-Thierry, cité par Émile Bréhier, La philosophie..., op. cit., p. 173.
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Théophore par l’image, théophanie en tant que créature, il porte le « poids du mystère » d’une double présence67.

C’est aussi à travers l’enseignement d’Hugues de Saint-Victor qu’on peut appréhender les prémices de la fin’amor. Si les poètes laïcs n’ont pas forcément reçu directement cet enseignement ou celui d’autres maîtres, ils pouvaient d’autant moins échapper aux idées essentielles qui le nourrissaient que certains textes servaient de base aux sermons des prêtres68 ; d’autres étaient suffisamment connus pour être popularisés plus tard dans une traduction vernaculaire, comme le De quinque septenis du même Hugues de Saint-Victor, dont il existe une version en langue d’oc. Celle-ci commence par cet avertissement :
Saber pot per aquest romans qui non o sap, e qui lati non entent, cal sunt li set pechat principal69.

Si la version d’oc permettait aux ouailles ignorant le latin d’avoir lecture d’un texte édifiant à leur portée, l’auteur du traité, lui, avait puisé à la source victorine.
L’auteur du texte provençal y a certainement puisé directement ; quant à l’auteur de la Somme, il pourrait bien ne l’avoir connu que d’une façon indirecte70.

L’enseignement d’Hugues de Saint-Victor, fondé sur l’amour universel, nous semble mieux éclairer la démarche des troubadours. Que nombre de leurs poésies expriment une tension souvent violente entre l’amor universalis et les exigences parfois contraires de l’amour de la femme, le fait n’ôte rien à la réalité de cette influence. C’est même en fonction de cette influence, rejetée ou acceptée en des termes d’une force parfois identique, que leur poésie se détermine. Il faut donc placer dans ce contexte les relations apparemment conflictuelles entre les poètes et les clercs.
La dame a un chapelain qui la guide. Comment cet univers religieux réagit-il au quotidien face aux troubadours ? [...] une influence dont se plaignent des
Marie-Madeleine Davy, Initiation médiévale..., op. cit., p. 126 ; voir aussi p. 218. Voir Michel Zink, La prédication en langue romane avant 1300, Paris, Champion, 1976, p. 306 sqq. 69 Il s’agit du texte intitulé par Clovis Brunel Li set pechat principal, B.n.F., f. fr. 1747 (ms. du XIVe siècle), f° 9a-19 ; il a été partiellement édité autrefois par C. Boser, « Le remaniement provençal de la Somme le Roi et ses dérivés », Romania, t. XXIV, 1895, p. 83, f° 9a. 70 C. Boser, op. cit., p. 83.
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troubadours en des accents nettement anticléricaux, permet d’imaginer des rapports potentiellement conflictuels entre ces concurrents71.

Cette tension, ces conflits ne sont pas seulement extérieurs : ils sont la matière même de la poésie. Si les princes ont bénéficié le plus souvent d’un enseignement choisi, où et comment les troubadours, d’origine sociale diverse, pouvaient-ils acquérir un savoir ? Quelles écoles ont-ils pu fréquenter ? Leurs biographies et leurs chants nous révèlent certains faits.

71 Claudie Amado « Clercs et moines dans la sphère courtoise (XIIe-XIIIe siècles) », Cahiers de Fanjeaux, n° 35, Église et culture en France méridionale (XIIe-XIVe siècles), Toulouse, Privat, 2000, p. 127-136 ; ici p. 133.

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L’ENSEIGNEMENT ET LES ÉCOLES

III- L’ENSEIGNEMENT ET LES ÉCOLES
L’ÉCOLE URBAINE Il n’est pas dans notre propos d’évoquer ici les rivalités et le conflit qui opposèrent les moines et les clercs et signèrent le déclin des écoles monastiques.
Monastic opposition to the schools was more than a marginal nuisance or a minor obstacle that could be ignored until it went away [...]. The fact that monks and scholars were competing for many of the same positions in the Church partly explains the monastic opposition to the schools1.

L’influence grandissante de l’éducation dans la sphère laïque a pu être ressentie par les monastères comme un défi lancé à leur pouvoir, car le déclin des écoles monastiques se fit au profit des écoles urbaines2. Écoles cathédrales3, canoniales ou de sphère privée, elles « sont la traduction la plus visible de la Renaissance du XIIe siècle »4. L’école cathédrale est mise sous la responsabilité de l’évêque.
Tous sont des clercs, soumis à la juridiction de l’Église [...]. Les maîtres comme les élèves ne reçoivent pour la plupart que les ordres mineurs sans aller jusqu’à la prêtrise. Ainsi leurs obligations d’ordre ecclésiastique sont des plus réduites, il leur est permis de se marier5.

Cette école cathédrale est le plus souvent le lieu du renouveau culturel, mais des écoles privées pouvaient être ouvertes par des clercs ou des laïcs6. La licentia docendi garantissait la qualité d’un enseignement destiné à des élèves dont les plus jeunes avaient sans doute moins de dix ans7. Mais cette éclosion n’est ni homogène, ni universelle, et l’Angleterre a
1 Stephen C. Ferruolo, op. cit., p. 48. Voir aussi Histoire du christianisme des origines à nos jours, sous la dir. de Jean-Marie Mayeur et alii, ici t. V, Apogée de la papauté et expansion de la chrétienté (1054-1274), Paris, Desclée, 1993, p. 434 sqq. 2 Ibid., p. 48-50 ; voir aussi Beryl Smalley, Studies in Medieval Thought and Learning from Abelard to Wyclif, Londres, The Hambledon Press, 1981, p. 17-18. 3 Pour une définition de l’école cathédrale et un essai de localisation dans le Midi, voir Jacques Verger, « Les écoles cathédrales méridionales. État de la question », Cahiers de Fanjeaux, n° 30, op. cit., p. 245-268. 4 Colette Beaune, op. cit., p. 77. 5 Sophie Cassagnes-Brouquet, Cultures, artistes et société dans la France médiévale, Paris, Ophrys, « Synthèse-Histoire », 1998, p. 16. 6 Jacques Verger, « Petites et grandes écoles... », art. cit., p. 14, col. c. 7 Ibid., p. 15, col. a.

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