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Pour une histoire de l'intime

De
202 pages
Prendre l'intime pour l'objet d'étude reste un défi tant la notion est variable selon les époques et les individus et tant son évolution sémantique est complexe. Le volume, qui privilégie l'analyse des textes factuels dans la sphère des écritures de soi, conjugue les approches (historique, linguistique, littéraire, esthétique) pour mieux cerner en diachronie le millefeuille des définitions de l'intime, du XVIIIème à nos jours.
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Sommaire

AnneCOUDREUSEet FrançoiseSIMONET-TENANT.Préambule ............

L’intime : histoire lexicale, histoire des sensibilités

VéroniqueMONTÉMONT.Dans lajunglede l’intime:
enquête lexicographique etlexicométrique (1606-2008) .................
FrançoiseSIMONET-TENANT. Àla recherchedesprémices
d’uneculturede l’intime ...................................................................

e
Tentationset refusde l’intime auXVIIIsiècle

JeanGOLDZINK. Voltaire.Lerefusde l’intime ..................................
Philippe LEJEUNE.Le journalau seuilde l’intimité ...........................
ANNECOUDREUSE. L’intime etle politiquedanslesMémoires
dumarquisde La Maisonfort............................................................

e
Versla consécration de l’intimeauXIXsiècle

StéphanieGENAND.Lesproscritsde l’intime ....................................
Brigitte et José-LuisDIAZ.Lesiècle de l’intime...............................

Intime etmodernité

Anne-ClaireREBREYEND. Représentation desintimitésamoureuses
e
dansla France duXXsiècle ..............................................................
AnneCOUDREUSE.Unsensen moins, du sensen plus:une lecture
deRapport surmoideG.Bouillier...................................................
Jean-LouisJEANNELLE. Entretien. Alain Cavalier : le ilmeur,
lacaméraetlespectateur..................................................................

Comptes rendus
SylvieCRINQUAND(dir.),Dernièreslettres(Kamila Ghlis) ...............
YannPOTIN(dir.),FrançoiseDolto.Archivesde l’intime
(VéroniqueMontémont) ...................................................................
AgnèsVARDA,Les Plagesd’Agnès(VéroniqueMontémont)...........

7

15

39

65
75

91

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117

149

163

175

193

194
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Préambule

1
«Intus, etincute»,écritRousseauenépigraphe
desConfessions,reprenant une formuledupoète latinPerse.L’adjectif « intime » estemprunté
e
auXIVsiècleaulatin «intimus»,superlatifde «interior»qui désignece
qu’ily ade plusintérieur.Lanotionrenvoiedonc, « étymologiquement(et
desurcroît,sous une formesuperlative)àladimension laplusintérieure
de l’expérience humaine, etdans unecertaine mesure,àlamoins
commu2
nicable,à cause desoncaractère foncièrementprivé». C’est à la in du
e
XVIIIsiècleseulement qu’onrelèveuneapplication de l’adjectifauxécrits
autobiographiques qui nesontgénéralementpasdestinés àlapublication,
lecasle plusévidentétantle journal intime.

L’intime, objetd’étude:panorama bibliographiquecontemporain
Prendre l’intime pour objet d’étude reste un déi tant la notion est
variableselon lesépoquesetlesindividus,tant son évolutionsémantique est
complexe et sa réalité protéiforme.Onadumal,aujourd’huique lalittérature
françaiseaccordeune place prédominanteàl’expression de l’intime – ila
3
même existéun prixlittéraire de l’écritintime –,àleremettre en
perspective et à comprendrequ’il n’apas toujours constituéunevaleur, etafortiori
unequalité littéraire.Dans cetterecherchesurl’intime nousne prétendons
pas arriver sur unterrainvierge.Les travauxfondateurs
sontnotables.Rappelons seulementpourmémoireErvingGoffman (La Mise en scène de lavie

1. «Àl’intérieur, et souslapeau. »
2.VéroniqueMontémont, «Danslajungle de l’intime:enquête lexicographique
etlexicométrique (1606-2008) »,infra.
3.Créé parFranceLoisirsàl’initiative dePierreKyria, le prixde l’écritintimeaété
décernéchaqueannée de 1996à2000àun écrivain françaisouétranger, «auteurd’une
œuvre intimiste:journal oucarnetintime,Mémoires,autobiographie,recueil
desouvenirs».Le juryétaitcomposé de dixmembres: LaureAdler,HectorBianciotti,Jean-Jacques
Brochier,MichèleGazier,RolandJaccard,FrançoiseKinot,PierreKyria,HugoMarsan,
Cella Minart,Jean-MarieRouart.Le prixétaitdoté detrente mille francsetl’œuvre primée
étaitpubliéechezFranceLoisirs.Leslauréatsontété: Michel
delCastillo,ClaudePujadeRenaud,Georges-ArthurGoldschmidt,René-LouisdesForêtsetSergeDoubrovsky.

8

PRÉAMBULE

4
quotidienne, 1973),MichelFoucault(SurveilleretPunir, 1975;La Volonté
5
desavoir, 1976),JürgenHabermas(L’Espace public, 1978
),RichardSen6
nett(LesTyranniesde l’intimité, 1979 ),Michelde Certeau(L’Invention du
quotidien, 1980), Philippe Lejeune (LeMoi desdemoiselles.Enquêtesurle
journal de jeune ille, 1993) etlapassionnante exploration parleshistoriens
(PhilippeAriès,GeorgesDuby,MichellePerrot,ArletteFarge,AlainCorbin,
AntoineProst,AnneMartin-Fugier,PhilippeArtières,GabrielleHoubre…
etnousne lescitonspas tous) descontréesde lavie privée. Parailleursdes
ouvragescollectifsontégalementproposéunbalisagede lanotiondans une
perspective généralementinterdisciplinaire.Dès1976, la Société desétudes
romantiques susciteuncollectif passionnantintituléIntime,
intimité,inti7
mismeoùlesmonographies surMusset,Sainte-Beuve,Stendhal etMarie
Bashkirtseffcôtoientdesarticlespluspanoramiquesetproblématiques:
ceux-cis’efforcentdecernerlanotion labile et variable de l’intime etposent
le problème d’unecorrélation entre lanaissance de l’intime etdesfacteurs
sociaux.LarevueAutrementconsacre en 1986 un numéro à l’intime, déini
8
comme «valeur subjective » et«relative
».Levolumeassumesadimensionbric-à-bracpour tenterde discernerl’essentiel de l’intime:journalistes,
biographes, psychanalystes, psychologues, écrivains,
gynécologue,architecte, designer, historien,sociologuesont touràtourconvoquéspour tenter
de cerner cette«frontièreloue entresoiet lemonde,l’espace àpréserver
contre lesagressions.Lecorps, lesexe, l’amour, lamaison, l’imaginaire,
lamémoire…toutcequi estcomplicitéavecsoi-même, lesilence, le
nonsens, le hors-circuit»…Sesont succédé,ces quinze dernièresannées,trois
collectifs universitaires surlanotion,qui ontchoisi
decentrerleurinterroe
gationsur une période déterminée.Le premier seconsacreauXVIIIsiècle et
e 9
audébutduXIXsiècle,L’Invention de l’intimitéau siècle desLumières.
Lesdeuxautres setournent versl’époquecontemporaine etproposentdes
10
perspectives variées(littéraire,
philosophique,sociologique,anthropologique, esthétique) pour interroger laspéciicité d’un intimemoderne et le
surgissementcorrélatif d’unextime, égalementdificile à cerner.
Ontrouve déjà« extime »souslaplume d’AlbertThibaudetdans un
er11
article daté du1 juin 1923, «Lettresetjournaux»:

4.Pourlatraduction françaiseauxÉditionsdeMinuit.
5.Pourlatraduction françaiseauxÉditionsPayot.
6.Pourlatraduction françaiseauxÉditionsduSeuil.
7.Intime, intimité,intimisme,ÉditionsUniversitairesdeLilleIII,coll.
«Encyclopédieuniversitaire », 1976.
8.Autrement, «L’intime », n° 81, juin 1986, p. 9.
9.BenoîtMelançon (éd.),L’Invention de l’intimitéau siècle
desLumières,Nanterre,UniversitéParisX-Nanterre,coll. «Littérales» n° 17, 1995.
10.ÉlisabethLebovici (dir.),L’Intime,Paris,ÉcoleNationaleSupérieure desBeaux-Arts,
1998;Lila Ibrahim-LamrousetSéveryneMuller(dir.),L’Intimité,Clermont-Ferrand,
PressesUniversitairesBlaisePascal,2005.
11.AlbertThibaudet, «Lettresetjournaux»,Rélexions sur la littérature, édition établie etannotée

ANNECOUDREUSE ET FRANÇOISE SIMONET-TENANT

M. Barrès,dans une interview récente,appelait saChronique de la
GrandeGuerreunJournal intime de la France.Quelsinguliercontre-sens!
Etcommece journalisme,qui estde l’action,de l’actionénergique,vivante
et volontairementpartiale,ressemble peuàun journal intime,acte
d’intelligence, miroirde la clairvoyanceau reposoùl’hommes’arrête devivre
pourcomprendre.Il fautdesMaurrasetil fautdesAmiel,comme il fautdes
Barrèsetil fautdesMontaigne;il fautaussichoisirentre lesdeuxdestinées,
etlaChroniqueatoutde lapremière,rien de laseconde.C’est,comme le
journal de la France,toutcequ’on peutimaginerde plusextime.

«Extime »,clairantonyme d’intime, désignecequi est tournéversle dehors,
en prisesurlesévénementsextérieurs.C’estdans
unsensanaloguequeMichelTournier reprend l’adjectif dans sonJournal
extime,revendiquantl’expulsion de l’intimité desesécrits:«On peutparlerde“journal” sansdoute,
mais il s’agit du contraire d’un “journal intime”. J’ai forgé pour le déinir le
12
mot “extime”. »MichelTournier s’attribue doncun néologismeque l’on
trouve en 1923 souslaplume d’AlbertThibaudet, maiségalementetdans
unsensdifférent souslaplume deLacan.L’extimeselonce dernier,c’est
un intimesorti de l’intériorité,un intimeque lesujetespèretrouver, horsde
lui, danslechamp de l’autre.SergeTisserons’estemparé dansL’Intimité
surexposée(2002) de l’adjectif « extime » etdu substantif « extimité » pour
les redéinir à la lumière d’une modernité soucieuse d’exhiber l’intimité.En
surexposant son intimité, en mettantenavant une partie intime desavie,
physique oupsychique, lesujetcontemporainattendqu’ellesoit validée
parleregard d’autrui.Le « désird’extimité » neseraitpasde
l’exhibitionnisme:il nes’agitpasd’exposerceque l’onsaitpouvoirfascinerl’auditeur,
le lecteur, lespectateur ;ils’agitd’exposer son intimité pour que l’autre
nousenconirmelavaleur.Cen’est pas tantaucoupleintime/extimequ’au
trio intime/privé/publicques’est intéresséun numéro très récentdelarevue
consacréeàl’actualitéautobiographique,La Fauteà Rousseau:

Le privé etle publicsont unvieuxcouple.Ilsontfaitleursétudesde droit
ensemble.Depuisles tempsanciens, ils se partagentle monde.Ilsétaient
bientranquilles…L’intime est un outsider venu troublerle jeu,redistribuer
lescartes.Ilest ilsdu “for intérieur”, frère du héros romantique :“Monâme
asonsecret, moncœurason mystère”, maisaussi père d’un nouveau type de
13
communicationsociale.Secrets,connivences,“coming out”,toutluiva!

Si nousavonsentrepris un nouvel ouvragecollectifsurlanotion
d’intime,c’est que letempsnous semblait venude faire lebilan desacquis,
detenterdeconstruire despanoramasetdes synthèses récapitulatifsmais
parceque nousavionsaussi lavolonté d’approfondircertainspointsà
lalumière de nouveauxcorpus, publiésouinédits.Nous souhaitons, en

parAntoineCompagnon etChristophePradeau,Paris,Gallimard,coll. «Quarto », p. 800.
12.MichelTournier,Journal extime,Paris,Gallimard,2004, p. 11.
13.PhilippeLejeune, «Intime, privé, public»,Lafauteà Rousseau, n° 51, juin2009, p. 9.

9

1

0

PRÉAMBULE

étudiantprioritairementdes textesfactuels(autobiographies, journaux,
Mémoires,correspondances,carnets…) etenconjuguantles approches
(historique, linguistique, littéraire, esthétique), afiner la déinition
diachronique de l’intime.Nousnousproposonségalementde mettre l’accent
sur quelques questions :Enquoi l’histoire desformulationsde l’intime
14
s’inscrit-elle dans un itinérairequi nousconduiraitde la conquête du
droitàl’intime jusqu’àson exhibition en passantpar sonappropriation
progressive etaccidentée?Commentle journal en est-ilvenuàexprimer
e
l’intimité?Commentetpourquoi leXVIIIsièclea-t-il inventé l’intime?
e
Pourquoi peut-onconsidérer que leXIXsièclecélèbre lesacre de l’intime?
Dans quelle mesure l’estampille « intime » est-elle devenue
danslesdere e
nièresdécenniesduXXsiècle etle débutduXXIle produitd’unestratégie
commerciale désireuse d’appâter lecteurs et spectateurs potentiels?
L’intimitéserait-elle devenuetyrannique, etle diktatcontemporainquiconduit
certains à l’exhiber neluiferait-il pas perdresonâme?

Pour une approche diachronique de l’intime
Dixétudes tententd’apporterdes réponsesà ces questions.Dans une
perspective diachronique, lesarticlesdesynthèse deVéroniqueMontémont
etdeFrançoiseSimonet-Tenantétudientlanotion dans son évolution, d’un
pointdevue lexicographique etlexicométrique, oud’un pointdevue
historique etlittéraire.Cesdeuxcontributionsconstituentl’introduction naturelle
du volume.L’étudestatistique,surFrantextetlecatalogue de la Bibliothèque
nationale,permetde conirmer scientiiquement
lesdonnéesdelalexicographie, et surtoutde donnerformeàdesimpressions quisanscelaresteraient
trop intuitivesetdoncun peuillégitimes.Elle permetégalementde faire le
point surlaquestioncomplexe du« journal intime ».L’article deFrançoise
Simonet-Tenant, «Àlarecherche desprémicesd’uneculture de l’intime »,
sesitueàla croisée de l’histoire, de l’histoire littéraire etde l’histoire des
sensibilités.Ens’intéressantàl’histoire de la confession etduconfessionnal,
maisaussi dumiroir, de lamontre oude laserrure,cetravail meten évidence
lalentemontée en puissance del’intimevers laindel’AncienRégime.Il
a aussi l’intérêtdeposer laquestiondificile du partage del’intime entrela
lettre etle journal.Cetarticletémoignebien de l’approche pluridisciplinaire
choisie danscevolumesurl’intimequirecoupe des territoiresaussi divers
que l’histoire, l’anthropologie etlalittérature,aussibien dans sesformesles
plus référentielles que dans sesconstructions ictionnelles.Comment, eneffet,
ne pasfaire lerapprochemententreunecertainerevendication de l’intimeau
e
XVIIIsiècle etle développementdu roman épistolaire etdu roman-mémoires

14.Dans sesMémoires,MadameCampan, lapremière femme dechambre deMarie-Antoinette,
signalequ’undes reprochesfaitsàlareine,personnagepublic, estd’avoir voulubénéicierd’une
vieprivée,loindes regards oficielset publics, cequela Couret la Villeont vécu sur lemode de
l’exclusion.L’intime n’estdoncpas toujoursallé desoi etparaîtplutôtde l’ordre de la conquête.

ANNECOUDREUSE ET FRANÇOISE SIMONET-TENANT

quireposent, l’un etl’autre,selondesmodalitésdifférentes,sur uneécriture
àlapremière personne et unsouci d’introspection?
e
Ladeuxième partie est consacréeàl’ambivalence duXVIIIsiècle par
rapport à cette notion.L’intime fait ainsi l’objetd’unrefus radicalchez
Voltaire,comme le montreJeanGoldzink, enchoisissant uncorpusde lettres
etd’écrits autobiographiquesoùle lecteur aurait crupouvoirle décelerou
même le voir triompher. Ce serait sans compter avec la déiance de l’auteur de
Candidepour toute exhibitiondesoi.Même danslecasdujournal, l’intime
est une conquête, dificile et sinueuse. L’analyse de Philippe Lejeune est sur
ce point tout àfaitéclairante et remetencausebiendespréjugés quiassocient
systématiquementl’écriture diaristiqueàlanotiond’intime,alors que leur
rencontre estlente et complexe. «Maisbasta.Ceci est un journal »: tel estle
rappelàl’ordrequese fait Louis-FrançoisGuiguer,baronde
Pranginsaumomentoù, dans son journal,sonécriturevacille etoscilleau bord de l’intime:
amour, désir, attirance, mouvements de l’âme… tout ce qui pour des lecteurs
actuelsestlamatièreattendue et« naturelle » dujournal intime,adû
ygagnerdroitdecité.Autre genre,autresidées reçues:on prétendsouvent que le
genre desMémoires, d’originearistocratique, nese prête guèreàl’expression
de l’intime.OrAnneCoudreuserevient surcettequestion dans sonanalyse
desMémoiresdumarquisde la Maisonfort, oùlavie intime estbeaucoup plus
développée pourl’époquequi précède la Révolution,alors qu’ellese faitplus
discrète pourlapérioderévolutionnaire proprementdite.Ce phénomène,s’il
estpeut-êtreàmettre enrapportavecunecertaine éthiquearistocratiquequi
veut qu’on ne parle pasdesoi, montrequ’on nesauraitnierl’importance des
grandesfractureshistoriques, en particulierde la Révolution françaisequia
permisl’avènementde lasociétébourgeoise etdeses valeurs.
e
Maisavantd’enarriverauXIXsiècle,qui estcelui de la consécration
de l’intime, letournantdesLumières, et toute lalittérature d’émigrationqui
lecaractérise,voit se mettre en placeceux queStéphanieGenandappelle
« lesproscritsde l’intime »:une génération d’émigrés qui nesauraient,
dansl’horreurdesévénementshistoriquesetpolitiques,sereplier sur un
moi, même douloureux.Cette miseaupoint surdesauteursoubliés, ou
encoretrèsconnuscommeChateaubriand ouMadame deStaël, permet
derevenirde manièrecritique etnuancéesurl’idéeque laRévolutiona
été le moment d’un déferlement de l’intime dans la vie publique. Il sufira
e
dequelquesdécenniespour que l’intimetriomphe, dansceXIXsiècleque
BrigitteDiazetJosé-LuisDiazdécriventàjustetitrecomme «lesiècle
de l’intime », en proposant uneamplesynthèsequi leurpermetde faire le
pointde façontrèsprécisesurcette notion hégémonique dans untravail
trèsdocumenté d’histoireculturelle etnon pas strictementlittéraire.
Toujoursdanslaperspective diachroniquequiaservi de principe de
compositionau volume, nousavons voulunousinterroger surlasexualisation
contemporaine de l’intime, maisaussisur samise en images:en effet,une
rélexion sur l’intime et lamoderniténesauraitfairel’économie d’undétour

11

1

2

PRÉAMBULE

parlecinéma qu’ellea vunaître etdanslequel ellesereconnaît.Pourautant,
nousn’avonspas voulu que lapériodecontemporaine prenneune place
démesurée,àl’image decelleque l’intimeyoccupe.Nous avons ainsi préféré
conjuguer trois regardset troisperspectives.Nous avons tentéuneapproche
plurielle, et d’abord historique, grâce au travail d’Anne-Claire Rebreyend sur
e
les«représentationsdesintimités amoureuse dansla France duXXsiècle ».
Sonsouci d’une périodisation précise nouspermetdecomprendreque le mot
d’ordre du«toutintime » etla compulsion de
dévoilementjusqu’àl’exhibition desoi,sontdesphénomènes très récents, et que la sexualitéalongtemps
faitl’objetde nombreux tabous,aussibien danslesmots que dansles choses.
Ces tabous sontau cœurdu récitdeGrégoireBouillier,Rapport sur moi:
dans une perspective
pluslittéraire,AnneCoudreuseyanalysecommentl’intime,qui pourrait se dire parles voiesetles voixde lapsychanalyse, fait
coniance à l’écriture et à son économie pour désaxer
l’autobiographietraditionnelle etproposer unevoix singulière.Ils’agit alorsde mettre enrapport
lanotion d’intimeavec celle d’humour,tout aussi insaisissablesemble-t-il.
Cettecontribution permet unutilerecours àlapsychanalyse, dontnousne
pouvions sansdoute pasfaire l’économie dansl’étude d’unetelle notion,
maisdontnousnevoulionspasnon plus comme langageunique,
naturellement requisetlégitime, pour traiterde l’intime,quirelèveaussi d’autres
approches culturellesetd’autrespointsdevue, dontla variété nous a semblé
nécessaire pourouvrirles approches textuellesoulittéraires àd’autresobjets
etespacesd’investigation.D’oùl’appelultimeau regard du cinéaste, pour
s’interroger surl’intimeàla croisée dumoi etdumonde, duplus archaïque
d’un sujetàl’extrême contemporaind’unemise en œuvre.Ilétaitdificile de
faire l’impassesurlecinéma quiconstitueun langage particulièrement adapté
àl’expression de l’intime etpose le plusnettementle paradoxe d’un intime
dévoilé,rendupublicpourle plusgrand nombre.L’entretien deJean-Louis
Jeannelleavec AlainCavalierpermetd’accéder aulaboratoire d’une œuvre
autobiographiqueilmée, cequichangelescodesd’écriture etde
compréhension de l’intime, maispeut-être pasles questions qu’ils soulèvent,aussibien
du côté du cinéasteque deses spectateurs.La construction dunuméro obéit à
unsouci d’alternance etd’équilibre: articlesdesynthèse etperspectivesplus
strictement monographiques sesuccèdent, cequi nesigniiepas qu’un
panoramanecomporte pasdes analysesde détail, ou,au contraire,qu’unarticle
sur unauteurnecomporte pasdes vuesplusgénéralisantes.
Àla croisée de l’Histoire, de lalittérature etplusgénéralementdes
artsde lareprésentation, etd’unquestionnementéthiquequi nous renvoie
ànotre partd’ombre, la question de l’intime etdeses variations au cours
desderniers sièclesfonctionnecommeunechambre d’échosde notre
société etdeses contradictions.Comme l’amourdanslafameuse formule
deRimbaud, l’intime est sansdouteà réinventer.

FrançoiseSimonet-Tenantet AnneCoudreuse
Université Paris13–CENEL

L’intime : histoire lexicale,
histoire des sensibilités

Dansla jungle de l’intime:enquête
lexicographique etlexicométrique (1606-2008)

Abstract

Since it irst appeared in the French dictionaries of the seventeenth century, the
acceptance ofthetermintimatehas diversiied and proliferated: as a qualiier
reserved for a relationship ofaffection orfriendship, itwas thenused inanumber
of ields (theology, the natural sciences, psychology) and inally achieved the status
ofsubstantiveat the end ofthetwentiethcentury.Theanalysisof itslexicographic
evolution hasbeencompared hereto its usesin language inthe literary textsand
thetitlesofworkspublished inFrancebetween 1600and2009.The interpretation
of itsco-occurrentsledtotheappearance ofatrend ofthesame nameat the end
of nineteenthcentury,andtotheapplication ofthetermtovariousobjects,which,
paradoxically, introducedthe notion ofintimateintothe publicspheretoday.

Keywords: intimate, diary, lexicometry,Frantext,Frenchnational librarycatalogue
Mots clés :intime,journal intime,lexicométrie,Frantext, catalogue généraldela BNF

L’intime estaujourd’huiaucentre d’un étrange paradoxe,régulièrement
souligné par ses théoriciens, et querésume fortbien laformule d’Élisabeth
1
Lebovici:désormaisl’intimité est« enfouie etfouillée, dedansetdehors».
Lanotionrenvoie, étymologiquement(etdesurcroît,sous une
formesuperlative)àladimension laplusintérieure de l’expérience humaine, etdans
unecertaine mesure,àlamoinscommunicable,à cause desoncaractère
foncièrementprivé.Au reste, il n’estpas rareque l’intime,
danslatradition littéraire moderne,soitassociéau«secret»,termeaveclequel on peut
trouverde nombreusesco-occurrenceslittéraires: aussibien dansl’œuvre
deMaine deBiran (qui parle de «rapports secretsetintimes» entre lecorps

1.ÉlisabethLebovici, «L’intime et ses représentations», dansÉlisabethLebovici (dir.),
L’Intime[1998],Paris,ÉcoleNationaleSupérieure desBeaux-Arts,2004, p.20.

1

6

DANS LA JUNGLE DE L’INTIME

2
et l’âme),que dans celledeNathalieSarraute
(«cesgrandespagesgon3
dolées […]d’oùémanequelquechose d’intime, desecret»), en passant
par cellesdeMaurice deGuérin,JulesRomainsouSimone deBeauvoir.
Maisdansle mêmetemps, le motest survalorisé danslasphère publique,
e
oùleXXsiècle lui réserve une fortune exponentielle :qualiierdesécrits,
unrécit,voire desinterviews téléviséesd’intimesrevientàleurconférer
une estampillesingulière, lavaleurajoutée de l’authenticité, de lavérité, de
l’émotion, dontilsemble désormaisallerdesoiqu’elle puisse être partagée
avecdesmilliersd’autresindividus.C’estainsique le numéro 1644 deVSD
de février 2009 nousproposaitencouvertureun «YannickNoah intime »,
livrant«cequ’[il]n’avaitjamaisdit» dans une «biographiesans tabou».
Plusieursauteurs soulignentcetteambiguïtéconstitutive de lanotion
d’intime,cettetension entre publicetprivé,que l’évolution descodes
sociauxetdespratiquesculturellesarendue inévitable.AinsiJean-Pierre
Duiefsoulève-t-il le contraste entreun intime« tantôt perçucommeun
petit monde clos,isolé,secret,propre à chacun,tantôtcommeun inini
extérieurencommunicationuniverselle »,c’est-à-direune «conception
4
romantique » de lanotion .L’ère industrielle, etl’élévation duniveaude
vie, ontjouéunrôle essentiel dansle déplacementdesfrontièresde
l’intime: avecl’apparition decequ’AntoineProstappelle le « desserrement
5
de l’espace domestique »(habitatprivatif,chambre individuelle,salle
debains), l’intimité, en particuliercorporelle,a changé decentre de
gravité,seresserrantautourducorps.Maisl’individu, en parallèle,avules
barrièresdeson moi devenirperméablesàtoutes sortesdesollicitations
etd’injonctions, déverséesdans son espace personnel pardesmédias que
latechnologieasu rendre invasifs.Nul nes’aviserait,comme le faisaient
certains rois, de passeraujourd’huisanuitde nocesen public;maisde
e
quel œilun homme duXVIIsiècle aurait-ilconsidéréla débauche de
conidences surlesliaisons, lasexualité, lavie domestiquequi fontmaintenant
partie de lapanoplie identitaire despersonnalitéspubliques ?
Si le phénomènevarieaugré desépoques,uneconstante demeure, fort
bienrésumée parFrançoiseSimonet-Tenant:«
l’intimeresterebelleàladé6
inition .»Peut-êtreparcequ’il ploie,justement,sous tropde déinitions.
Son évolutionsémantique estaussicomplexequesaréalité protéiforme;
l’évolution,voire larévolution lexicographiquequiafrappé leterme està
l’aune desesmutations sociales.Pour tenterdevoir un peuplusclairdansla
jungle de l’intime, etde distinguerlesétapescharnièresdeseschangements

2.Maine deBiran,Journal,t.I [1824],Neufchatel,La Baconnière, 1955, p. 426.
3.NathalieSarraute,Enfance,Paris,Gallimard, 1983, p.266.
.Jean-Pierre Duief,LesÉcritures de l’intime de1800à1914,Rosny,Bréal,2001, p. 110.
5.PhilippeArièsetGeorgesDuby(dir.),Histoire de lavie privée,t.V,Paris,Seuil,
coll. «Points», 1999, p.64.
6.FrançoiseSimonet-Tenant,LeJournal intime.Genre etécriture ordinaire,Paris,
Téraèdre,2004, p. 13.

VÉRONIQUE MONTÉMONT

d’acception, nous avons choisi d’observerle motdans unedouble
perspective diachronique. La première, lexicographique,s’appuiesurdesdéinitions
de dictionnaires,rédigéesentre 1606et 2008, et surl’examende leurs
variations(souventimportantes);elles’attacheàmettre en évidence le
déplacementducentre de gravitésémantique de l’adjectif.Lasecondeapprochese
fondesurl’exploration de deuxcorpus:lecatalogue général de la
Bibliothèque nationale deFrance («BN-OpalePlus»), interrogésurl’opérateur
«titre »,etla base de donnéesFrantext,quiregroupequatre milletextes
français.Àchargepoureuxde conirmer oud’inirmer lapertinence et la
réactivité dudiscourslexicographiquerelativementàlanotion d’intime.

Parcourslexicographique
Larichecollection de documentslexicographiquesde
l’ATILF7
CNRS(Nancy) nousapermisderemonteraux sourcesde laprésence
du termeintimedansle lexique français.Cetadjectif désigneaudépart un
élémentextérieuràlapersonne, puisqu’il est utilisé
pourdécrireunerelae
tion de proximitéamicale particulièrementmarquée.AvantleXVIIsiècle,
intimeest quasimentinexistantdanslesdictionnairesde langue:leHuguet
ne lui octroie d’ailleurspasd’entrée, nerelevant qu’intimement,avecdeux
exemples traitantde l’amourdeDieuoudeJésus.Le premierdictionnaireà
luiaccorder une déinitionest le Nicot (1606): celle-cicalquel’étymologie
(«Estcequi estauprofond&en l’intérieur») etl’illustre parl’exemple
«l’amitié intimeque j’ayàvous».LeRichelet(1679), donne du terme la
déinition suivante :«Mot qui vientdu latinet quisigniiefortprofond.Il
se diten françoisdesamis& amies,&veutdirequi est un particulieret vrai
ami,qui estami dufondsducœur. »MaisleDictionnaire de l’Académie
française, dans sapremière édition (1694),spécialise d’emblée l’emploi
du terme, en déclarantimmédiatementaprèslavedette etle descripteur
grammatical («adj. detoutgenre»):«Il n’aguère d’usagequ’encette
phrase.Ami intime, qui signiie, Un ami cordial, un homme avec lequel on
aune liaison d’amitiétrèsétroite. »

Déinition d’« intime »,Dictionnaire de l’Académie, 1694 (fonds documentaire ATILF-CNRS Nancy).

7.L’auteur remercieAnnieBernardoff, ducentre de documentation de l’ATILF-CNRS,
pour sonaideaussiamicaleque précieuse danslamiseàdisposition desdictionnaires
anciensetdesdossiersde mots(archivesduTLF).

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DANS LA JUNGLE DE L’INTIME

Cette déinition sera maintenue dans les quatre éditions suivantes, et sa
réactualisation complète devra attendre 1835. Enin Furetière, en 1701,
concentre lui aussi la totalité de la déinition sur la question relationnelle :
«Ami particulier, & aqui ondescouvresoncœur, &sesaffaires
plusconidemment qu’a tout autre. »Dans ces trois cas, la conscience oules affects
de l’individunesontpasévoqués ;lesème étymologique de l’intériorité,
aulieud’être entendudans saverticalité introspective,s’appliqueàune
dimension latérale,àsavoirlaqualité dulienavecunetierce personne.Cette
e
orientation lexicographiquerestreintereste ladominanteauXVIIIsiècle:
Trévoux (170),se contente de décalquerFuretièrepour la déinition
générale, mais yajouteuneacceptionreligieuse:

Intime, en termesde Theologie, signiie aussi, Particulier, étroit, secret.
Lebutde la TheologieMystique estde former uneunion immediate,&
intimeavecl’ame devote deDieu.
Commence,avecleséditions successivesdece dictionnaire,un nouveau
déploiement sémantique:d’abord parl’introduction
d’acceptionsparticularisantes,qui marquentlamigration de l’adjectif:«conseillerintimede
l’Empereur», « liaison intime » (Supplémentde 1752).Ensuite, en 1771,
avec l’apparition d’une acception qualiiée de« métaphysique» ;lesensus
intimusest le« sentiment intérieur,ouconscience».La déinition
poursuit:«C’estainsi quenousconnaissons notre âme,les pensées,la douleur,
le plaisir, enun mot toutcequise passeaudedansde nous-même. »En
des termespluscontemporains, on pourraitdireque lapsychologie fait
son entrée dansletraitementlexicographique de l’intime.Même
évolution ducôté dudictionnaire de l’Académie,qui dans son édition de 1798,
introduit un nouveau syntagme,persuasion intime, déinicommeune
e
« persuasion intérieure etprofonde ».À cetitre, leXVIIIsiècleconstitue
unesorte detransitionsémantique:touten maintenantaupremierplan
laproblématiquerelationnelle, leslexicographesintroduisentdiscrètement
l’idée d’une intériorité du sujetetdesa conscience.Cetélémentnouveau
amorceunviragesémantique majeur,quivaramenerletermeàson
acception étymologique.
SiRaymond (1832), décalqué parBoiste (1834),
metencoreaupremierplan l’idée d’une «affectiontrèsfortene »tre deuxêtres, on peut
considérer qu’en 1848, letournantestconsommé: Bescherelle (édition
1845-1846) donnecomme premiers synonymesde l’adjectifintime
« intérieur, profond », plaçantcependantlaproblématiquesur un plan plus
philosophique,voirescientiique,qu’affectifouéthique :« se dit surtout
decequiconstitue l’essence d’unechose. »Cetteacceptionvadevenir
latête de pontdunouveau territoiresémantique de
l’intime:elleconstie
tue lesens1 duLarousse duXIXsiècle(1873), etenvahitensuitetousles
e e
dictionnairesdelainduXIXaudébutduXXsiècle.Elletrouve parailleurs
denombreuses illustrationsdansdivers titresd’ouvrages scientiiques

VÉRONIQUE MONTÉMONT

proposant àleurlecteurladécouverte etla compréhension de mécanismes
physiquesou biologiques : Laënnecpublie en 1856 sesRecherches surle
développement et la structure intime du tissu osseux,RenéFeret consacre
unvolume d’Étudesàla question de laconstitution intime desmortiers
hydrauliques(1898)tandis queLudovic-AdrienGirondeaunous révèle
lesarcanesdeLa circulationcérébrale intime dans ses rapportsavecle
sommeil(1868).
La déinition de Bescherelle, pour en revenir à elle, est ensuite
complétée par quatresous-rubriques.La quatrième faitentrer,une foisde plus
par la petite porte, la dimension individuelle dans la déinition:«dans
lesens intérieur, cequiexiste aufond del’âme.Persuasion, conviction
intime.Lesentimentintime de la conscience. »Peu àpeu, l’idée de
l’intériorité psychologiquese ménageune place danslesdictionnaires
;observationcorroborée parle dictionnaire deLaveaux(1842),qui explicitesens
intimepar«sentimentdecequise passeau-dedansde nous».On peut
e
donc considérer que dèslapremière moitié duXIXsiècle, le lien
estfermement recréé, dans lesdéinitions, entrelanotiond’intime et sa dimension
introspective.LeDictionnaire historique de lalangue françaised’Alain
Rey (éditionde1992)souligne l’adjonction de sens opérée sousl’inluence
du romantisme,quiassocie l’intimeà«cequi est strictementpersonnel
etgénéralementcachéauxautres», etnotammentau secret.EtLittré, en
1873,synthétiselesdifférentesacceptions, et hiérarchisela déinitionde
lafaçonsuivante:1) plan physique (le plusen dedansetle plusessentiel),
2) plan moral (qui existe au fond de l’âme),3et4) plansaffectif et
relationnel (très-étroitet très-cher), et5) plan éthique (cequ’ilyade plusprofond
dans unechose); une fortecolorationreligieuse estdonnéeà cette dernière
section parlesexemplesdePascal etBossuet.
e
LesdéinitionsduXXsiècle,si elles
reprennentclassiquementl’étymologie,traitenten priorité de ladimension psychologique etajoutentà
leur tourde nouvellesacceptions, explicitantparfoisdesconnotationsdont
lalittératureportait trace depuisbien longtemps. La principaleinlexion
est un déplacementdanslahiérarchisation des« générateurs»,si l’on peut
dire, d’intime:non plus seulementleschoses, maislesêtres.Etmême:
d’abord lesêtres.PourleRobertde 1959, l’intime est«cequi
estprofondémentintérieur,contenuauplusprofond d’un être, liéàson essence;
généralement secret, invisible, impénétrable ».LeGrandLarousse de la
langue française(édition de 1975), place luiaussi lanotion prioritairement
ducôté de l’humain («qui estauplusprofond d’un être, d’unechose »).Le
sens1 estassorti d’une paraphrase d’exemple («Sensintime,sentimentde
notreviepsychique, conscience») qui montrele déplacementdéinitif du
concept versdesnotionsliéesàlaperception,au ressenti,auxaffects, etde
faitpolarisées surlesujetpercevant.D’unecertaine manière, estintimece
quejeressenscommetel.La cristallisation dece nouveau
sensestmatérialisée par son passage danslesdescripteursduGrandRobertde lalangue

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DANS LA JUNGLE DE L’INTIME

française(éditionde 1985):lesecteur,littér.,quiaccompagne le premier
sens,yest assortid’une parenthèse:« (Domaine psychique, humain). »
QuantauTrésorde lalangue française,surlequel
nousauronsàrevenir, il opte,comme il enal’usagedanslecasdenotionscomplexes, pour une
structure de déinition fortement hiérarchisée : la tête de section(«I»)et
sapremièreacception («A») mettentenvaleurlescaractères sémantiques
considéréscomme lesplus saillantsdulemme.En parfaitecohérenceavec
leRobert, le descripteurduchampnotionnelcouvertparI(«[en parlant
d’une pers., desavie intérieure oudeses rapportsavec celle-ci]») insiste
fortement surle fait que l’intimité estavant tout recentréesurl’individu.
L’acception «A»commence parassocier uneterminologie moderne, dont
il faudraitchercherles racinesdansl’épistémologie médicale, et une
dimension deverticalité, elle, étymologique:«quisesitue ou serattache
àun niveau trèsprofond de lavie psychique. »LeTLFn’enreste paslà :
commeses homologues, il ajoute, dans sa déinition, des sèmes que le
e
XXsiècle,
psychanalyseaidant,afortementactualisés,avecdesoppositionsimplicitesentreconscientetinconscient:«quireste généralement
cachésouslesapparences, impénétrableàl’observation externe, parfois
aussi à l’analyse du sujet même. » La deuxièmepartie(«II»)dela
déinition,quireprésente lesdeux tiersdecelle-ci,seconcentresurlespersonnes,
leurmode d’existence, leursrapportsavec autrui.En particulier, etparce
que le dictionnaire offreuneapprocheraisonnéequiseveutexhaustive des
champsnotionnelsconcernés, ony voitexplicitement se dessinerle lien
entre l’adjectifintimeetlavieconjugale, oulasexualité, entendueàdivers
degrésorganiques:vie privéerestreinteaucouple,anatomie généralement
cachée dequelqu’un,vie sentimentale ou sexuelle secrète de quelqu’un.
e
AuXXsiècle, l’intime devientdonc, enquelquesorte, l’espace
d’expression d’une extériorisation limitée et(s)élective, de l’intériorité.Cette
opération peut s’accomplirdanslaprivauté dujournal, ducouple, de la
maison;laqualité d’intime envientainsiàdésigner un périmètreautourde
soi etceque l’onconsidèrecommerelevantdesoi,ycomprisau
sensphysique.Logiquement, la déinition s’élargit et s’enrichit d’autant, à
commencerpar unaccentmis surlecerclerelationnel.Le dictionnaire deGuérin
esquisse, en 1892, l’idée de « famille intime »,quereprend
leNouveauLarousse illustréde 1902.Pource dernier, estintime, «cequi faitpartie de la
famille ».Onremarque égalementl’apparition de lanotion de privauté, dans
leRobertde 1959:«qui est toutàfaitPRIVÉ, etgénéralement tenucaché
auxautres. »PourleDavau-Cohen (1972), lavie intimeest« personnelle et
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familiale, danslePRIVÉ».L’introduction deceterme
estàproprementparler redondante, etmême doublement si l’onseréfèreàl’étymologie
d’intime; mais le fait qu’il devienne nécessaire de qualiier l’adjectif en ce sens
prouveque lafrontière de l’intime estentrain dese déplacer.L’espace dece

8.Nous soulignons.

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