Cet ouvrage et des milliers d'autres font partie de la bibliothèque YouScribe
Obtenez un accès à la bibliothèque pour les lire en ligne
On lit avec un ordinateur, une tablette ou son smartphone (streaming)
En savoir plus
ou
Achetez pour : 18,00 €

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Partagez cette publication

Daniel Cohen éditeur www.editionsorizons.com
UniversitésDomaine littéraire
Collection dirigée par Peter Schnyder
Conseillers scientifiques : Jacqueline Bel– Université du Littoral – Côte d’Opale – Boulogne-sur-Mer Peter André Bloch– Université de Haute-Alsace – MulhouseJean Bollack– ParisJad Hatem– Université Saint-Joseph – BeyrouthÉric Marty– Université de Paris 7Jean-Pierre Thomas– Université York – Toronto – OntarioErika Tunner– Univer-sité de Paris 12. La collection « Universités / Domaine littéraire »poursuit les buts suivants :favoriserla recherche universitaire et académique de qualité ; valorisercette recherche par la publication régulière d’ouvrages ;per-mettre à des spécialistes, qu’ils soient chercheurs reconnus ou jeunes docteurs, de développer leurs points de vue ;mettreà portée de la main du public intéressé de grandes synthèses sur des thématiques littéraires générales. Elle cherche àaccroître l’échange des idées dans le domaine de la critique littéraire ;promouvoirla connaissance des écrivains anciens et modernes ;familiariserle public avec des auteurs peu connus ou pas encore connus. La finalité de sa démarche est de contribuer àdynamiserla réflexion sur les littératures européennes et ainsitémoignerde la vitalité du do-maine littéraire et de la transmission des savoirs.
ISBN : 978-2-296-08768-2 © Orizons, diffusé et distribué par L’Harmattan, 2010
Proust Portrait Peinture
Dans la même collection
Sous la direction dePeterSchnyder: e L’Homme-livre. Des hommes et des livres – de l’Antiquité auXXsiècle, 2007. Temps et Roman. Évolutions de la temporalité dans le roman européen e duXXsiècle,2007. Métamorphoses du mythe. Réécritures anciennes et modernes des mythes antiques,2008. Sous la direction detaniacollaniet dePeterSchnyder:  Seuils et Rites, Littérature et Culture,2009. Critique littéraire et littérature européenne, 2010. Sous la direction danneBandry-ScuBBi:  Éducation – Culture – Littérature,2008. Sous la direction delucFraiSSe,deGilBertSchrencketdeMichelStaneSco:  Tradition et modernité en Littérature,2009. Sous la direction deGretakoMur-thilloy:  Presse écrite et discours rapporté, Théorie et pratique,2009. Sous la direction d’ÉriclySøe:Signes de feu,2009. Sous la direction deGeorGeSFrédéricManche:  Désirs énigmatiques, Attirances combattues, Répulsions doulou-reuses, Dédains fabriqués,2009.
anneProuteau, Albert Camus ou le présent impérissable,2008. roBertoPoMa, Magie et guérison,2009. Frédérique toudoire-SurlaPierre –nicolaS SurlaPierre Edvard Munch – Francis Bacon, images du corps,2009. Michel arouiMi, Arthur Rimbaud à la lumière deC.F.et Ramuz d’Henry Bosco,2009. FrançoiS laBBé, Querelle du français à Berlin avant la Révolution française,2009. GianFrancoStroPPinideFocara, L’amour chez Virgile : Les Buco-liques,2009.
Dautres titres sont en préparation.
Nayla Tamraz
Proust Portrait Peinture
2010
Introduction
« ’art peint avec des mots, avec des sons, avec des couleurs, avec L 1 des lignes, avec des formes » . Balzac pose ainsi le rapport entre les arts, soumettant ceux-ci à un principe commun : l’artpeint, et donc écrire, serait peindre « avec les mots ». Cette pratique aussi bien rhéto-rique que picturale qu’est le portrait – le mot renvoyant indifféremment aux deux arts, la littérature et la peinture – ne confirme-t-elle pas, du reste, cette équivalence ? Il convient, pour remonter à la genèse de ce qui se présente d’emblée sous la forme d’un postulat, de se tourner 2 vers la théorie de l’Ut pictura poesisdes Anciens résumant les considé-rations de Plutarque dans laGloire d’Athènes: « La peinture est une poésie silencieuse et la poésie une peinture qui parle », jolie formule et néanmoins intéressante, qui connut une grande fortune mais aussi des contestations. Dans la pratique littéraire, la conjonction de l’écriture et de la peinture se conçoit bien entendu dans la description, c’est-à-dire dans l’ambition d’une écriture qui se veut « picturale », et qui dit par là même sa dette par rapport à la peinture dès lors qu’il s’agit de 3 « faire voir » .
1.
2.
3.
Honoré de Balzac.-Massimilla Doni.- Paris : Gallimard,1950.- p.377(Biblio-thèque de la PléiadeIX). Horace.-Art Poétique. Célèbre formule qui résume les considérations de Plutarque dans La Gloire d’Athènes, attribuant à Simonides cette formule particulièrement élégante : « la peinture est une poésie silencieuse et la poésie une peinture qui parle ». Dans ses Carnets, Léonard de Vinci, qui entend élever la peinture au rang d’unecosa mentale, reprend à son compte les principes énoncés par Plutarque et met en avant l’intelligence de l’œil qui serait supérieure à celle des autres sens. L’adéquation des méthodes de la peinture et de la poésie est remise en question par l’auteur de Mona Lisa : il compare la « poésie muette » que serait la peinture à la « peinture disserte » que sera la poésie en affirmant la suprématie de la première sur la seconde. En réalité l’histoire artistique et littéraire accordera la primauté tantôt à
8Nayla Tamraz
L’étude du motif pictural dans l’œuvre proustienne permet cette réflexion en créant des lieux textuels où se nouent les rapports entre les deux arts. Réfléchir sur la place qu’occupe la peinture dans une œuvre romanesque n’a du reste rien de nouveau : il suffit de se référer e à la tradition du « roman de peintre » qui traverse la littérature duXIX4 siècle et qui consiste à utiliser un personnage fictif de peintre comme sujet d’une réflexion sur les rapports de l’art et de la réalité, ou plutôt sur la représentation de la réalité par l’art, tradition que Proust reprend pour en souligner les apories : tout en inscrivant son esthétique dans une figure fictive de peintre, c’est-à-dire dans la tradition du roman de peintre, Proust entend s’opposer à ses prédécesseurs et dénoncer l’erreur du réalisme, à savoir une méconnaissance de ce que c’est que « voir » et « sentir ». L’art d’Elstir (qui n’échoue pas comme ce fut le cas dans les romans de Balzac et Zola) est l’occasion de démontrer ce que sont « nos impressions véritables », de définir une esthétique non métaphysique où le « sentir » est le fondement d’une nouvelle théorie de la connaissance, reflet elle-même de sa propre technique stylistique et narrative. À cet égard, Proust dépasse de beaucoup et renouvelle la tradition du roman de peintre. Les nombreuses références à des portraits tableaux dansÀ la recherche du temps perdutémoignent bien, par ailleurs, des goûts de
4.
l’une ou à l’autre discipline. Édouard Pommier relate une anecdote : un personnage du dialogue de Trissino (1478-1550. Gian Giorgio Trissino publie en1515Sofonisba, la première tragédie régulière en italien) décrit pour ses interlocuteurs une femme d’une divine beauté qu’il aurait aperçue quelques temps de là. Il explique que cette femme est d’une beauté telle qu’elle ne peut être comparée à aucune des plus belles femmes qu’on ait rencontrée, et annonce qu’il va procéder comme Zeuxis avec les cinq filles de Crotone pour le portrait d’Hélène, en faisant un portrait composé des parties les plus excellentes de cinq dames de l’aristocratie italienne. Mais il lui manque, pour atteindre la perfection, un élément essentiel : la couleur, « et pour ce faire ne suffisaient d’aventure ni Mantegna, ni Vinci, ni Appelle, ni Euphra-nor, s’ils vivaient encore, mais nous ferons appel au plus noble de tous les peintres, Messire François Pétrarque, et nous lui confierons cette tâche. Il mettra d’abord les couleurs à la chevelure, la faisant toute d’or fin comme celle de sa Laure » (Édouard Pommier. –Théories du portrait. – Gallimard, e 1998.- p.67). Au début duXVIIsiècle, Shakespeare donnera la palme d’or à la poésie pour sa capacité à représenter le cœur de l’homme. Dans le sonnet 24il reproche à l’œil, organe du peintre, de ne peindre que ce qu’il voit, et donc d’ignorer le cœur de l’homme. Le Chef d’œuvre inconnu(Balzac,1834),Manette Salomon(les frères Gon-court,1867),Le Peintre Marsabiel(Duranty,1867),La simple vie du peintre Louis Martin(Duranty,1872),L’œuvre(Zola,1886)…
Proust Portrait Peinture9
l’amateur d’art qu’était Proust.La Recherchecite plus de cent trente peintres qui retracent l’histoire de l’art et du portrait en particulier témoignant de la portée encyclopédique du récit proustien même si elle n’en constitue pas l’essentiel, avec des occurrences plus fortes néanmoins pour Botticelli, Carpaccio, Giotto, Mantegna, Rembrandt 5 et Moreau. Dans une étude des années50Juliette Monnin-Hornung montrait déjà que les idées de Proust sur la peinture se groupent autour de trois grands artistes qui, bien que d’époques différentes, e appartiennent chacun à sa manière auXIXsiècle finissant : Giotto, Botticelli, Elstir. Le premier fut très admiré dans les milieux d’artistes, par Gauguin et Van Gogh notamment qui se passionnaient pour les primitifs italiens. Botticelli jouit d’une grande vogue aux environs de 1890, surtout parmi les esthètes. Quant à Elstir, peintre inventé par Proust, le texte lui prête une évolution artistique parfaitement en ac-e cord avec l’histoire de l’art de la seconde moitié duXIXqui ressemble au parcours de plusieurs peintres : les trois « manières » d’Elstir – la manière mythologique, celle où il avait subi l’influence du Japon et enfin la peinture de l’« impression » – correspondent à une synthèse de la peinture des années1850-1910. Nous savons par ailleurs que Proust avait accumulé une col-lection de gravures et de reproductions de toutes sortes qu’il faisait apporter près de son lit lorsqu’ilvoulait les consulter pour une des-cription qu’il pensait écrire. Les reproductions d’œuvres d’art – gra-vures, photographies, cartes postales – constituaient donc pour lui un matériau romanesque de choix. Réfléchir à l’écriture proustienne au regard d’une problématique des rapports du scriptural et du pictural n’a donc rien d’orignal tant l’exemple de Proust s’impose. Dans son ambition à vouloir représenter la peinture dans les mots, le texte proustien s’offre en effet de manière privilégiée à une étude des rapports entre les deux arts, à ceci près que la peinture n’y a pas qu’une fonction ornementale, elle ne sert pas qu’à fixer un décor comme dans le texte balzacien ou zolien. S’interroger sur la place qu’occupe la peinture dansÀ la recherche du tempsperdu c’est réfléchir à la manière dont la peinture se propose comme une poétique, voire une herméneutique. Inversement, il serait possible de se demander dans quelle mesure la littérature pourrait afficher une intention parmi d’autres, celle de se présenter comme un discours sur la peinture, proposant une manière de la comprendre et de l’envisager.
5.
Juliette Monnin-Hornung. –Proust et la peinture. – Genève : Droz. Lille : Giard,1951.- p.35.
10Nayla Tamraz
6 Dans l’introduction de son ouvrage, Taeko Uenishi définit deux tendances dans les études sur la peinture dansLa Recherche. D’une part, celle qui concerne les tableaux auxquels Proust a pu se référer. L’objet de ces études consiste généralement à reconstituer le musée imaginaire de l’écrivain, à évaluer sa culture artistique, à tracer ses « influences », et ce notamment en décomposant le personnage d’Elstir en peintres réels. D’autre part la tendance qui consiste à mettre en valeur la manière dont Proust se sert de la peinture pour caractériser certains personnages, montrant par leur rapport avec cet art quelques-unes de leurs particularités, indépendamment de la technique picturale proprement dite. Il existe une autre tendance qui consiste à voir dans l’univers pictural de Proust une répétition en abyme des thèmes du roman, et dans les tableaux – réels ou imaginaires – auxquels il se réfère, des noyaux dépositaires d’un sens. La dimension plastique et esthétique des tableaux deLa Re-cherche semble néanmoins présenter un intérêt discutable. Anne 7 Henry l’exclut d’emblée affirmant que l’ambition du discours prous-tien se situe ailleurs que dans une analyse du matériau pictural, et que si l’écrivain exhibe une écriture artiste, il la réserve à des descriptions non picturales. Il existe bien pourtant chez Proust une relation entre 8 9 le texte et l’œuvre picturale sous son aspect technique , une ekphrasis
6. 7.
8.
9.
Taeko Uenishi. –Le Style de Proust et la peinture. – Paris : Sedes,1988.- p.9. Anne Henry. – « Quand une peinture métaphysique sert de propédeutique à l’écriture : les métaphores d’Elstir dansA la recherche du temps perdu» in La Critique artistique, un genre littéraire. – Publication de l’université de Rouen,PUF,1983.- p.221. Taeko Uenishi s’est chargé d’examiner un « style pictural » général à Proust dans le contexte de l’histoire de la peinture en mutation de l’impressionnisme au cubisme (op. cit.- p.83). Apparaissant pour la première fois au premier siècle avant notre ère, l’ek-phrasisdésignait un morceau brillant détachable, ayant donc sa fin en soi, indépendante de toute fonction d’ensemble. Elle est définie comme un dis-cours qui nous fait faire le tour de ce qu’il montre, et qui pouvait aussi bien porter sur des personnes, des animaux, des lieux, des temps ou des faits, ou des objets d’art. Cette notion traverse l’Antiquité, le Moyen-Age et la e Renaissance, jusqu’auXVIIIsiècle, et finit par désigner plus spécifiquement les descriptions minutieuses et complètes qu’on donne des œuvres d’art, les modèles fondateurs étant la description du bouclier d’Achille par Homère aux vers478-617de l’Iliade, et celle du bouclier d’Énée par Virgile aux vers 626-731de l’Énéide. L’art de l’ekphrasis consiste à mettre les choses « sous les yeux », à les donner à voir comme s’ils étaient réellement présents. Il s’agit en somme d’imiter une imitation, de représenter une représentation.