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Récits et recettes de gourmands

De
138 pages
La vie des habitants d'un village d'une région frontalière de la Suisse, contée avec humour par une chatte qui parle et juge les humains. Un regard sur la vieille France catholique et laïque et la Suisse protestante qui avaient les mêmes valeurs morales. Du rire, des émotions, des femmes (forcément infidèles) et plein de recettes anciennes !
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Chapitre 1 Sauvé par un tas de fumier
Grand-Mère tisonne
Dans la ferme de Grand-Mère, nous sommes deux chats. Moi, superbe chatte qui vous parle. L’autre, un affreux matou sans importance. Il y a aussi Sylvain qui dort. Je suis dans une caisse de bouteilles de vin, derrière le fourneau à bois tiède dont le foyer reprend une vigueur bien chaude. Grand-Mère tisonne et fait du bruit, mais un bruit agréable qui va signifier rôtisserie de moi en entier jusqu'au bout de la queue. J'entrouvre un œil, le referme vite. Pas de quoi être enthousiasmée. Je me souviens qu'aujourd'hui c'est encore dimanche. Sylvain le petit-fils doit aller à la messe, à la grande de onze heures, mais moi non. Je veux bien me réveiller mais en gardant les yeux fermés. Dans la famille, personne n'aime aller à la messe, pas plus les chats que les autres habitants. En plus, l'orgue fait fuir les souris qui ont alors un drôle de goût, pas ce goût croquant de la souris de grange légèrement cendrée. La souris de l'église dérangée par l'instrument à vent, ce n'est pas ça du tout. Le curé peut se les garder, bénites ou pas, je ne trouve pas la différence ! N'avez-vous jamais eu l'impression d'être déjà allé plusieurs fois à l'église ? Vous aimeriez que le rêve soit réalisé. C'est le cas de Sylvain chaque dimanche, je le sais. Il est le petit-fils de la ferme, mon ami aussi. Sylvain a comme l'impression de s'être déjà levé plusieurs fois aujourd'hui et d'avoir assisté à plusieurs messes. S’il le dit à Grand-Mère, elle lui répond qu'il n'est qu'un paresseux qui ne veut pas dire bonjour à Dieu de notre
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église du village qui, paraît-il, veille depuis le clocher sur toutes les maisons. C'est Curé qui le dit. Je le connais comme ma poche mon Sylvain. Il est en ce moment dans son lit, glissé entre les draps comme un billet de banque, il ne bouge pas plus : - Il est sept heures, j'veux pas me lever, fait glacial dans cette chambre de derrière la ferme où on garde les pommes jusqu'au mois de mai. Même les pommes reinettes sont fripées de froid sur les tables. Les bouillottes seront bientôt plus froides que moi ! Je suis comme l'amie vieille Chatte celte, pourquoi se lever ? Cette manie de se lever chaque jour. Pourquoi pas tous les deux jours, pour profiter de la position allongée, la meilleure ?
Le chat s'élance depuis la porte
La porte s'ouvre. Grand-Mère hurle : - Sylvain, j'envoie le chat. Tu ne veux pas te lever, tant pis pour toi ! Le chat lâché dans la chambre s'élance depuis la porte en miaulant, monte sur le mur, fait les trois quarts de la pièce, sans jamais toucher le sol et atterrit sur le lit, sur un côté de la pièce frigorifiée qui n'a pas réagi. Après, c'est habitude, cet affreux matou s'enfile dans les draps jusqu'au fond du lit. Il remonte en griffant tout. Sylvain jaillit du lit en hurlant. Grand-Mère s'amuse et se moque du garçon en lui servant le bol de café au lait. J'ai encore les yeux fermés mais j'entends par mes oreilles de chatte toujours dressées : - Qui a appris au chat ? demande Sylvain. - Il a appris tout seul. Depuis qu'il est petit, il fait le mur de la mort comme les motos dans les cirques. Je crois qu'il est dingo ! C'est amusant. Dommage qu'en s'accrochant avec ses griffes, il déchire le papier peint dans les coins.
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Grand-Mère coupe de grosses tranches dans la miche de pain. Sylvain tartine d'abord du beurre puis, en bon gourmand, ajoute une épaisse couche de gelée de coings qui se coupe au couteau tellement elle est ferme. Rien que pour cela il se lèverait. L'ennui, c'est la messe, la grande.
A huit heures, Sylvain est prêt pour aller à la messe de onze heures. L'église est à deux cents mètres en prenant le chemin le plus long par le jeu de boules où les flaques d'eau sont toujours gelées l'hiver. Ça glisse tellement bien qu'il lui faudra longtemps pour arriver à l'église. Parfois il se rapproche même du point de départ, suivant comment ça glisse. Le reste de cette journée sera d'une telle monotonie que j'en bâille.
Des gens sur la route, endimanchés
- Te salis pas, Sylvain, j'ai rien d'autre à te mettre ! lui a dit Grand-Mère. Moi, Faustine, je dors mais Sylvain voit bien que je fais semblant. Je fais bien d'attendre midi pour me réveiller, manger puis siester encore un peu. Il jouerait bien avec moi, juste pour m'énerver, mais, moi, descente de lit mitée à sale caractère, je vais le griffer. Grand-Père lui filera une torgnole pour avoir embêté sa chatte favorite. Il le sermonnera en lui disant : - Elle est plusieurs fois âgée. Elle sait tout un tas de choses. Elle est pénible bien sûr, mais ce n'est pas une raison pour la retourner comme une crêpe alors qu'elle dort les pattes en l'air ! Elle ronfle de trop savoir. Sylvain réfrène son envie de jouer à la crêpe à chatte. A huit heures, il quitte la cuisine pleine de vapeur pour aller traînailler dehors. Il enfile son bonnet avec des ours blancs et sort. Il a gelé à pierre fendre, pour dire que le gel fend les
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pierres. Maintenant il neige un grésil d'un ciel gris et triste. La lampe municipale est encore allumée sur le poteau électrique. Pourquoi ne met-on pas le dimanche un autre jour, moins triste ? Pourquoi ne pas mettre tous les dimanches en été ? Deux mois de dimanches de suite ?
Le jour se lève péniblement, Sylvain se trouve moins paresseux que le soleil. Aujourd'hui, le soleil ne regarde pas en face, il fait tout comme un menteur. Il refroidit trop l'air pour être son ami. L'été au moins le soleil est mieux luné, il chauffe.
En face de la ferme de Grand-Mère, plein de gens s’agitent. 1 Ils sont tous près du tas de fumier. Dans Village , on compte un tas de fumier par maison. D'habitude, à part des poules, il n'y a personne. Le dimanche chez nous n'est pas fait pour visiter les tas de fumier des vaches !
C'est le plus grand tas de fumier du village, un énorme tas en face du seul bistro du village, à côté d’un vieil arbre qui, paraît-il, est un arbre de la liberté planté à la Révolution française. Vous pouvez interroger Sylvain quand vous voulez, il sait la Révolution par cœur, il l'a apprise à l'école communale du village l'année de ses sept ans. Maintenant il en a huit, il a des chaussures qui brillent. Il n’a pas encore le droit de les cirer, il paraît qu’il en met de partout, plus partout ailleurs que sur le cuir des chaussures qui craquent quand il marche.
1 Village : avec une majuscule, il s’agit de notre village ! Les habitants sont les Villageois.
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