Baltus le Lorrain

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1924. Jacques BALTUS, dit Baltus le Lorrain, est instituteur. Son fils a disparu pendant la grande guerre, ce qui a rendu sa femme un peu «folle». Elle le croit encore vivant et met des morceaux de pain à tous les carrefours des chemins, pour nourrir ce fils qui ne vit que dans son esprit. Le père fait le voyage à Verdun en compagnie de sa fille Orane, pour essayer de retrouver la dépouille du fils...Un livre poignant, qui se passe en Lorraine allemande.
Publié le : mardi 30 août 2011
Lecture(s) : 51
EAN13 : 9782820603302
Nombre de pages : 313
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BALTUS LE LORRAIN
René Bazin
Collection « Les classiques YouScribe »
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ISBN 978-2-8206-0330-2
I LA HORGNE-AUX-MOUTONS
En Lorraine de langue allemande, tout près de la frontière, une grande ferme est posée au bord de la forêt. Sa façade principale regarde la France. Comme elle est bâtie sur une colline, on voit de là, et bien loin, les campagnes pour lesquelles les hommes se sont tant battus ; et si l’on fait, en arrière, du côté de l’orient, trois cents mètres seulement, – vergers, grands arbres, champs de fougères et quelquefois de pommes de terre, – on entre dans la forêt du Warndt, qui est de la Sarre. Cela se nomme la Horgne-aux-moutons, cet ensemble de bâtiments où la même famille, depuis quatre générations au moins, – le reste, qui le sait ? – cultive le sol profond dans la plaine, fauche les prés de la pente, et cueille les fruits épars que des futaies protègent contre les vents glacés de l’est. La Horgne ? Le nom lui fut donné aux
temps où la Lorraine, peuplée de Celtes et gouvernée par Rome, parlait la langue latine :horreum,la grange. Et il y en a, des Horgnes autour d’elle ! Rien que dans le pays messin, on le rencontre au moins sept fois, ce nom : près de Peltre, près de Nouilly, près de Chesny, près de Pontoy, près d’Amélécourt et ailleurs. Mais la ferme la plus proche, l’invisible voisine, séparée par un plateau, une vallée, et un plateau encore, se nomme La Brûlée, et lui ressemble un peu de visage. Elle a remplacé la ferme anonyme, à jamais privée d’état civil, qui fut brûlée en 1635, quand les Suédois et de nombreux irréguliers ravageaient la Lorraine. La Horgne-aux-moutons, solide sur un promontoire, surveille tout un pays. La route de Carling à Sarrelouis, longeuse de frontière, passe derrière elle et un peu au-dessus ; les lignes forestières qui partent de là conduisent en Allemagne. La Horgne est seule, puissante, peuplée.
Hélas ! l’homme qui la commande n’a pas d’enfants. Dans cette féconde Lorraine, lui, fils aîné de ceux qui lui transmirent la ferme, lui qui, tout jeune, en est devenu propriétaire, il est seul de son nom sur la terre des Baltus. Sa femme, une belle fille de Pange, épousée à vingt ans, est morte en donnant le jour à un enfant qui n’a pas vécu. D’autres ont cherché à plaire à maître Léo, et, pendant
une période qui fut longue parce qu’il était riche, on parla plus d’une fois d’un nouveau mariage, avec celle-ci, avec celle-là, et elles eussent consenti, assurément, à devenir maîtresses de la Horgne-aux-moutons. Mais lui, il ne voulait pas. Il est vieux à présent. Il a passé toute la guerre de 1914 dans sa Horgne, seul avec de jeunes gars, ou des bossus, bancals, malingres, que la conscription allemande lui laissait, travaillant comme à trente ans, et il en aura tout à l’heure soixante. Son aide la plus assurée et constante, ça été Glossinde, une vieille fille silencieuse et dévouée, claire de regard, d’âme intrépide, douloureuse à jamais, comme tant de femmes de Lorraine qui ont vu les deux guerres, et que la victoire elle-même n’a pas consolées. Le voici, dans la grande salle de la ferme. Le soir du jeudi saint, 17 avril 1924, il est rentré des champs plus tôt que d’ordinaire, puisqu’il y a encore un peu de jour, et qu’on voit assez « pour se conduire dans la campagne ». Par les deux fenêtres, on aperçoit, dans le ciel au-dessus de France, de grands nuages ronds, compagnons du soleil en fuite, éclairés par en bas, et rouges de son feu. Il fait très froid dehors. Glossinde tourne autour de la cheminée, rapprochant les
bouts de tisons, écumant le pot de terre où elle a mis toutes sortes de légumes à bouillir. Léo Baltus est assis devant le feu, sur une chaise basse, penché en avant, les mains à la flamme. Ses genoux sont remontés ; son grand corps replié, tassé, paraît plus gros qu’il n’est ; il a des épaules de porteur de grains, une tête ronde, aux cheveux gris abondants et coupés ras, un visage sans barbe, les traits épais, les yeux jaunes, les sourcils droits. Son frère, le cadet, qui est près de lui, à sa gauche, lui disait autrefois : « Tu as le masque d’un vieux Latin, Léo, et on ne t’appelle pas pour rien « le Romain ».
Jacques Baltus, lui, de six années moins âgé, habillé en demi-bourgeois, assis sur le bout d’un banc de cerisier qu’il a rapproché du foyer, une jambe passée sur l’autre, le dos bien droit, maigre et bâti en hauteur, a le type militaire des grands Lorrains qui servent dans la cavalerie. Ses cheveux, clairsemés sur le haut du crâne, fournis et bouffants sur les côtés, sont blonds, et sa moustache est plus blonde encore. Il a plus de rides que son frère aîné ; il a des yeux bleus, aux mouvements rapides ; les lèvres fortes, trop portées en avant, défaut que cachent à demi les moustaches gauloises, tombantes le long des joues. Pas plus que Léo, Jacques Baltus n’a fait la guerre contre nous, dans les armées allemandes. Sa profession l’a exempté, en 1914 : il est
instituteur primaire à Condé-la-Croix.
La conversation, commencée depuis une heure peut-être, avec son frère, ne vit plus que par soubresauts. On s’est dit à peu près tout ce qu’on pouvait se dire. Tantôt, il regarde Léo, qui ne bouge pas, lui, creusant la même idée, et tantôt il regarde sa fille, dans l’ombre, là-bas, et qui n’a pas dit un mot, ni fait un geste. Elle se tient debout, longue et mince, la poitrine appuyée au mur, et son front touche les vitres de la fenêtre, qui est haute. On lui a donné, ou bien elle s’est donné à elle-même, une consigne dont elle ne s’écarte pas. Elle attend quelqu’un qui doit apparaître, dans les ténèbres presque faites de la cour et des terres en pente. La lumière ne vient plus du dehors à son visage ; la flamme de la lampe, celle du foyer mettent seulement quelques points d’or sur les cheveux blonds qu’Orane porte en bandeaux, selon la mode ancienne. Si, à travers les vitres, un passant apercevait la jeune fille ainsi penchée vers l’ombre, il pourrait ne pas la trouver jolie. Elle est simplement agréable ; on la devine brave, pure, et, tout au fond, tendre. Mais brave d’abord. C’est un être sûr, et qui, malgré sa jeunesse, a le parfait commandement de soi-même. Elle a des yeux tout neufs, tout clairs, tout bleus, où tremblent des étamines jaunes, et elle les gouverne à merveille. Ils se posent sur les yeux de
celui qui lui parle, et ils jugent ; et après cela, si vous avez déplu, cherchez-les : vous ne les trouverez plus. Elle excelle à cacher sa sensibilité frémissante. Elle parle peu. Pour ce qu’elle aime, elle est capable de parler très bien et même avec esprit, et d’attendre indéfiniment, et d’être héroïque. Elle a de la défense, des amitiés, des répulsions, vierge attentive et passionnée.
En ce moment, elle guette ; son cœur est occupé d’une seule pensée, qui trouble aussi, mais inégalement, les deux frères Baltus. Ceux-ci mettent de longs intervalles entre des phrases qui sont des répétitions de crainte ou d’espoir déjà exprimés, et qu’ils prononcent uniquement pour garder le contact, navires en voyage, et qui disent : « Rien de nouveau à bord. » Les ténèbres sont de plus en plus épaisses, sur la campagne. Les nuages les plus bas ont à peine un peu de pourpre à l’ourlet. – Tu dis, Jacques, qu’elle a quitté ta maison à deux heures ? Dans quelle direction ? – Le charpentier Cabayot l’a vue, qui se dirigeait de vos côtés. – Elle n’a pas paru à la Horgne. Les bois sont grands : les chiens s’y perdent. – C’est tous les jours à présent qu’elle court la campagne, avec ses morceaux de pain dans son tablier.
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