C'Était ainsi...

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Publié le : mardi 30 août 2011
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EAN13 : 9782820602022
Nombre de pages : 236
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C'ÉTAIT AINSI...
Cyriel Buysse
Collection « Les classiques YouScribe »
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ISBN 978-2-8206-0202-2
À mon fils Qui connaît la Flandre Qui comprend l’esprit de la Flandre Qui aime la Flandre
Première partie
I
L’huilerie et la minoterie de M. de Beule formaient un groupe de vieux bâtiments, à côté d’un beau grand jardin. Un rentier du village y demeurait jadis. La maison d’habitation était en bordure de la rue ; et les bâtisses, qui plus tard allaient devenir une fabrique, étaient alors une sorte d’asile abritant des vieillards et nécessiteux. Le grand jardin les séparait de la maison du rentier, et de la rue ils avaient leur chemin d’accès. A la mort du rentier, M. de Beule avait acquis le tout. Il y installa sa fabrique, d’abord modestement, puis l’agrandit peu à peu, jusqu’à ce qu’elle absorbât toutes les vieilles maisonnettes. Pleurs et lamentations des vieillards et des indigents, ainsi contraints, à tour de rôle, de chercher un autre toit ; mais, puisque c’était l’inévitable, ils finissaient par se résigner. Et même par en tirer profit. Car ceux qui avaient encore du monde jeune chez eux offraient leurs services à M. de Beule, qui, de son côté, les employait volontiers à la fabrique, de préférence à d’autres. La fabrique de M. de Beule était la seule au village, où elle devenait un peu synonyme de lumière et de progrès. Les gens se sentaient plus de goût à travailler dans une usine mue par la vapeur, qu’à peiner dans l’un ou l’autre atelier où la force motrice était fournie par un cheval ou un moulin à vent. L’arrivée de cette machine à vapeur, – achetée d’occasion, – fut un événement sensationnel pour les villageois. Jusque des environs les gens vinrent contempler la merveille. Les trois chaudières surtout, une très grande et deux plus petites, firent une impression énorme. Il fallut trois gros chariots et douze chevaux pour amener le tout à pied d’œuvre. Le maître d’école y était, avec tous ses élèves, pour leur donner sur place une belle leçon de mécanique ; M. le curé et son vicaire également, comme pour apporter leur bénédiction. En voyant décharger ces engins formidables, on avait l’impression d’assister à un travail
surhumain. Il était dirigé par des ouvriers de la ville, qui criaient leurs ordres dans un langage que les manœuvres villageois ne comprenaient pas toujours. D’où des méprises dangereuses, et qui provoquaient chez les citadins des jurons effroyables, à la grande indignation de M. de Beule qui en frémissait, scandalisé à cause de la présence des ecclésiastiques, et invitait les mécaniciens à modérer leurs expressions. Avec ses coups de chance et ses contretemps, le travail d’installation prit un été ; et au premier octobre enfin tout fut prêt et la fabrique « tourna ». Il y avait six pilons, deux jeux de meules verticales à broyer la graine et deux meules horizontales à moudre le grain. Tout cela se trouvait dans une sorte de large hangar, bas et sombre, aux noires solives. A côté, dans une salle plus claire et aménagée avec quelque coquetterie, comme pour un objet de luxe, était installée la machine à vapeur, séparée de l’huilerie par un mur aux larges baies vitrées. Par ces baies et par les fenêtres au mur d’en face, du trou sombre qu’était l’huilerie on apercevait les pelouses lustrées et la majesté des hautes frondaisons, dans le beau jardin d’agrément de M. de Beule. A six heures du matin commençait le travail. Le chauffeur ouvrait le robinet de vapeur ; et lentement, avec un lourd soupir, la machine se mettait à tourner. Les engrenages mordaient, sur les poulies luisantes les courroies glissaient en s’étirant comme de grands oiseaux du crépuscule volant en cage ; et les boules de cuivre du régulateur dansaient une ronde folle, pendant que l’énorme volant traçait son cercle formidable et noir contre le mur pâle, pareil à une bête monstrueuse et violente, faisant de vains efforts pour échapper à sa captivité. Dans la « fosse aux huiliers » les grandes meules aussitôt écrasaient la menue graine de lin ou de colza, les six fours la chauffaient, les hommes en emplissaient les sacs de laine, les aplatissaient de la main dans les étreindelles de cuir garnies de crin à l’intérieur, les mettaient dans les presses. Bientôt les lourds pilons tapaient à grands coups répétés sur les coins qui s’enfonçaient, et alors, sous la pression violente, l’huile chaude commençait à couler dans les réservoirs. C’était, sous les solives basses, un vacarme effroyable ; à mesure qu’augmentait la
pression, les pilons dansaient en rebondissant plus haut et plus fort sur le bois dur et coincé ; on ne s’entendait plus ; s’il avait un mot à dire, l’homme devait le hurler à l’oreille de l’autre. Jusqu’au moment enfin où une sonnette, après le soixantième coup, leur indiquait mécaniquement le temps de déclencher le chasse-coin : deux à trois chocs sourds, et cela dégageait toute la presse, en un ébranlement de cataclysme. Alors ils extrayaient des étreindelles les tourteaux durs comme planches, y aplatissaient d’autres sacs remplis et les remettaient dans les presses ; et la danse sauvage recommençait, faisant trembler les murs et craquer les mortaises. Les hommes peinaient, manches retroussées, tout luisants de graisse et d’huile. Une odeur fade flottait en buée sous le plafond bas et sombre et le sol était gluant, comme s’il eût été enduit de savon. Bientôt aussi le meunier était à l’ouvrage ; et au pesant vacarme des pilons, le moulin mêlait son tic-tac saccadé et rageur. Parfois les deux moulins à blé marchaient en même temps ; alors la charge devenait trop forte pour la machine, dont le régulateur ralenti laissait pendre ses lourdes boules de cuivre, comme des têtes d’enfants fatigués. En vain le chauffeur bourrait-il de charbon son foyer ; le moteur essoufflé n’en pouvait plus. Il fallait que le meunier finît par lui retirer une des meules ; et aussitôt la machine reprenait haleine et faisait tournoyer ses boules de cuivre, comme en une ronde folle de joyeuse délivrance. Puis tout se régularisait et le travail continuait en une monotonie sans fin. A huit heures, les ouvriers avaient trente minutes de répit pour déjeuner. Lorsque le temps était beau, ils mangeaient leurs tartines dans la cour de la fabrique, alignés contre le mur crépi à la chaux blanche. Ranimés par l’air pur du matin, ils échangeaient des propos enjoués. A huit heures et demie, les pilons se remettaient à bondir et cela durait alors jusqu’à midi, avec la seule distraction de la goutte de genièvre que leur apportait vers dix heures Sefietje, la vieille servante de M. de Beule. C’était un moment exquis. On avalait l’alcool d’une lampée et sentait sa chaleur descendre jusqu’au fond du corps.
Pour sûr, ça vous descendait plus bas que l’estomac. Ils en étaient tout ragaillardis et la plupart, dans la trépidation des pilons, allumaient vivement une pipette ou se bourraient la bouche d’une chique de tabac. Parfois même, au milieu du vacarme, on entendait une chanson. Dommage qu’on ne vous donnait jamais qu’un seul petit verre. Comme un deuxième vous aurait fait du bien ! A midi la machine s’arrêtait et ils allaient déjeuner. Certains d’entre eux demeuraient assez loin de la fabrique, et il leur fallait se dépêcher pour être de retour à une heure. Ceux qui restaient plus près avaient parfois le temps de faire une petite sieste. A deux ou trois qui habitaient trop loin, leur femme ou leurs enfants apportaient le manger dans une gamelle qu’ils tenaient au chaud sur le foyer des presses. Une heure, et les pilons de recommencer leur danse sauvage. A quatre heures, les hommes avalaient encore une tartine en buvant du café clair ; puis les pilons reprenaient leur vacarme assourdissant et monotone jusqu’à huit heures, avec une nouvelle lueur de joie lorsque, sur le coup de six heures, Sefietje leur apportait la goutte du soir. Ces fins de journée étaient souvent d’une accablante mélancolie. Le soir tombait ; de grandes ombres fauves se glissaient sous les poutres massives du plafond bas ; et par les larges baies de la salle des machines, les ouvriers voyaient le soleil couchant dorer les pelouses et les grands arbres du beau jardin de M. de Beule. Une sorte de tristesse nostalgique se lisait dans leurs yeux fatigués. Ils ne fredonnaient plus de chansons ; ils ne parlaient plus. Ils se mouvaient plus lentement, comme des ombres, sous l’ouragan continu des coups. Bientôt une ouvrière venait allumer les lampes, de simples lampes à pétrole qui fumaient et dont la flamme vacillante dansait au choc des pilons. Alors tout semblait prendre un aspect étrange, s’impréciser comme si le travail s’achevait dans une atmosphère irréelle de cauchemar. Les énormes meules verticales, toutes luisantes d’huile, se pourchassaient l’une l’autre en une ronde obstinée et sans fin ; les pilons dansaient une sarabande de spectres ; et les fournaises ouvertes montraient des gueules
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