Fugue vénitienne

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Trompée par son mari, tyrannisée par ses enfants en pleine crise d’adolescence, Clarisse craque !
Finies l’épouse idéale et la mère parfaite, Clarisse part à la reconquête de sa vie. Malgré les conseils de son entourage, elle est bien décidée à ne plus fermer les yeux. De rencontres fortuites en voyages impromptus, retrouver sa liberté ne se fait pas sans heurts ni désillusions. C’est alors qu’en solitaire, elle se décide pour une escapade vénitienne… Et si la magie de la ville des amoureux pouvait tout changer ?


Après une carrière enrichissante de directrice d’un organisme de formation auprès d’un public féminin, Marie-Claude Gay est aujourd’hui l’auteur de nombreux romans à succès. Alliant vivacité de plume et style bien trempé, les femmes sont au coeur de ses intrigues.
Publié le : lundi 1 avril 2013
Lecture(s) : 365
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913488
Nombre de pages : 267
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FUGUE VÉNITIENNE

DU MÊME AUTEUR

 

Aux éditions De Borée

Faustine et le bel amour

Le Serment de Saint-Jean-de-Luz, Terre de Poche

Le Vallon des sources

Une famille bien comme il faut, Terre de Poche

 

Autres éditeurs

Blessures de femmes

Deuxième Vie

Histoires peu ordinaires à Brive-la-Gaillarde

L’Or de Malte

La Part belle

La Passion Inès

Le Défi de Solenn

Le Passant du Bois-de-Lune

Les Amants du Baïkal

Les Roses de Tlemcen

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

 

© img, 2013

Dépôt légal : juin 2013

MARIE-CLAUDE GAY

FUGUE VÉNITIENNE

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À Diego et à Elsa, mes chers compagnons disparus.

I

6 h 30 – Le radioréveil se déclencha. Sur France Info, une voix masculine égrenait sans états d’âme les informations. Couchée sur le ventre, Clarisse tâtonna, fit tomber un livre de la table de chevet, maugréa, trouva enfin l’interrupteur, baissa le son. La jeune femme s’octroya cinq minutes avant d’ouvrir les yeux pour rester dans la chaleur du lit. Les mots « Costa Concordia » la firent sursauter ; elle tendit l’oreille. Le naufrage du paquebot l’avait rendue malade. Elle avait fait une croisière en Méditerranée l’an dernier et avait aimé cette vie sans contraintes, vouée uniquement au bien-être. L’idée que le bateau pouvait sombrer ne lui était même pas venue à l’esprit. Il était question de redresser le navire pour le conduire dans un port où il serait désossé. Elle revit en pensée les belles salles de restaurant, les salons cosy, les bars, et l’intérieur de la chapelle décorée de fresques délicates. Tout le tribord sous l’eau, les images glauques et surréalistes des reportages dans la carcasse éventrée lui revinrent en mémoire, et puis la tragédie de tous ces morts… Elle frissonna. Comment aurait-elle fait si, ce 13 janvier, elle avait été confrontée au même désastre ? Aurait-elle pu nager jusqu’à l’île de Giglio munie de ce fameux gilet de sauvetage ? Sa fille Léa qui l’accompagnait, excellente nageuse, lui avait assuré qu’elle l’aurait conduite sur la terre ferme sans encombre. Léa ! Sa présence l’avait sécurisée même si parfois elle s’inquiétait de voir le lit vide à 4 heures du matin… Les enfants d’aujourd’hui n’avaient pas les mêmes limites que ceux d’hier. « J’ai bien le droit de parler avec mes potes », lui avait-elle dit de mauvaise humeur en regagnant sa couche. Ses potes ? Le bateau n’était parti que depuis deux jours ! À dix-sept ans, elle en prenait à son aise. Mais que faire ? Clarisse soupira, écoutant une énième fois les arguments de la droite contre ceux de la gauche qui souhaitaient voir leur candidat élu. Elle avait dormi, d’un mauvais sommeil haché et se sentait harassée avant même de poser un pied à terre. Se tournant vers Olivier, elle le contempla dans une demi-pénombre. « Où pouvait-il bien être cette nuit ? » La tête appuyée sur un coude, elle le détaillait sans indulgence, surprise de ne plus être sous le charme. Il s’était empâté, perdant ainsi de sa superbe. Le cou et le menton accusaient un piteux relâchement et de grands cernes mauves accentuaient les traits tirés du dormeur, détail qui alarma Clarisse, signe révélateur d’une nuit d’amour. Rentré à 3 heures du matin, que lui dirait-il en guise d’excuse ? Existait-il aussi un facteur Z, celui de l’infidélité masculine occultée avec soin par des chercheurs mâles ? Elle grimaça, irritée d’éprouver tant de méfiance. Et pourtant, qu’avait-il fait de sa soirée ? Lorsqu’elle avait appelé au cabinet, il y avait le répondeur ; au Cercle, lieu privilégié des joueurs de cartes, une voix évasive avait dit, après quelques hésitations, qu’il devait être dans les étages. Dans les étages ! Ridicule ! La fraternité, en cas de suspicion des légitimes, ne pouvait que jouer ! Sans doute avait-il terminé sa sortie chez l’un ou l’autre de ses partenaires de poker devant l’ultime verre. L’état de sommeil ne révélait-il pas l’âme ? Son visage désarmé n’avait rien à voir avec celui qu’il montrait en public. D’ailleurs, dormir n’était-ce pas oublier, se détacher du monde des vivants ? Une sorte de petite mort, une mise à nu de l’être tel qu’en lui-même. Penchée vers lui, elle tentait en vain de percer le mystère de son comportement. « Je ne me vois pas découcher sans explication cohérente. Je voudrais bien voir sa tête si ça m’arrivait ! » Responsable de sa nuit blanche, il n’en payait même pas le prix, continuait à reposer dans une bienfaisante sérénité. Quelle chance avait-il de s’extraire ainsi des corvées, sous le fallacieux prétexte qu’il portait un chromosome Y absent chez elle, pensa la jeune femme. Pourquoi fallait-il que les rôles soient ainsi distribués depuis des siècles et que la gent féminine n’ait pas le choix des armes ? Quelle injustice ! La parité ! Tu parles ! Foutaises ! Subtile invention politique pour faire taire les plus agressives et endormir la majorité du troupeau de femelles bêlantes. Les paupières d’Olivier frémirent imperceptiblement. Sans doute rêvait-il… Univers onirique impénétrable auquel elle n’avait pas accès.

Il n’y avait rien de plus terrible que l’émergence du soupçon qui, taraudant l’esprit, lui enlevait ainsi toute lucidité. Mais un sixième sens l’alertait, allumait une petite lumière rouge dans son esprit, lui conseillant d’être vigilante. Si elle souhaitait la bagarre dès ce matin, elle pouvait l’interroger, mais ce ne serait pas très adroit de le prendre de plein fouet. « Patience et diplomatie », se dit-elle. Elle haussa les épaules, soupira devant l’inanité de tels espoirs, se leva, chercha ses mules sous le lit et se dirigea vers la chambre de son fils.

– Bonjour Arthur, c’est l’heure, lève-toi, dit-elle posément.

N’obtenant pas de réponse, elle poussa la porte entrebâillée et pénétra dans l’antre sacré où flottait l’odeur forte d’un mélange de chaussures malodorantes, de pieds malpropres, de renfermé et d’urine de hamster. Teddy, le chien, couché en travers de la descente de lit, se leva en s’ébrouant et bâilla, ouvrant une gueule démesurée sous l’œil apeuré de Voldemort l’aimable rongeur. La moquette beige était jonchée d’habits froissés que Clarisse s’interdit de ramasser. Une tête hirsute émergea du polochon et l’adolescent, toujours de très mauvaise humeur le matin, gratifia sa mère d’un regard assassin.

– Ça va, j’suis pas sourd ! Et d’abord, t’aurais pu frapper.

Clarisse haussa les sourcils, ne répondit pas et passa de l’autre côté du couloir. Et si Olivier avait une maîtresse attitrée à laquelle il commençait à s’attacher ? Il avait déjà du mal à boucler un emploi du temps de ministre, alors elle se rassurait ne voyant pas comment il pourrait y ajouter une femme pour la bagatelle. Leur scène d’hier au soir avait été violente et elle en avait été la première surprise. Ils avaient échangé des propos peu amènes qui traduisaient une totale incompréhension. En fait, le mal devait être plus profond. Hier, son veston sentait Insolence. Comme elle s’en était étonnée, il lui avait dit qu’il venait de trouver un échantillon que Léa avait dû oublier dans la voiture et qu’il s’en était aspergé afin d’atténuer l’odeur de tabac froid sur ses habits. Possible, c’était un nouveau Guerlain. D’habitude, lorsqu’elle se parfumait, il s’écartait d’elle, accusant le parfum d’avoir une fragrance trop entêtante. « Il me colle la migraine », disait-il. Étrange… Sur le col de sa chemise, elle avait découvert des traînées de rouge à lèvres. « Tu n’as pas à t’inquiéter chérie, c’est ma secrétaire qui a craqué hier au soir au bureau et je l’ai prise dans mes bras pour la consoler. À cinquante-cinq ans, ça prête moins à conséquences qu’à vingt, n’est-ce pas ma chérie ? » Que de coïncidences tout à coup ! Depuis quand les patrons s’arrogeaient-ils le droit de consoler aussi intimement leur personnel ! Si toutes les infirmières de son service avaient un pet de travers, que de sollicitations ! Elle n’était pas du tout convaincue et le doute s’insinuait en elle, pernicieux. Il était bien connu que les médecins se faisaient de tout temps piéger par elles. D’ailleurs, quand il lui arrivait de passer à son bureau, elle en avait remarqué quelques-unes fort appétissantes. La tentation s’avérait forte. Ne lui racontait-il pas les folles parties de jambes en l’air de ses confrères dans les réserves, les chambres de repos ? Alors pourquoi pas lui, même s’il s’en défendait ?

 

Par l’œil-de-bœuf, Clarisse aperçut la lumière dorée du soleil qui tranchait sur la barre plus sombre de l’horizon. Elle aimait le petit matin et sa quiétude lorsque humains et animaux s’éveillaient sortant peu à peu des limbes de la nuit, mais, aujourd’hui, elle n’était pas d’humeur à apprécier cette sérénité.

– Léa chérie, debout. C’est jeudi, tu as cours à 8 heures.

– La barbe, laisse-moi tranquille !

– Comme tu voudras, répondit-elle, déjà lasse.

Elle descendit l’escalier, précédée par le chien, se préparant à subir la bagarre habituelle de ses adolescents dès le petit déjeuner.

Le rituel du savoir-vivre n’était même plus assez branché pour que ses enfants consentissent à s’y conformer. Dire « merci » ou « s’il te plaît », ou plus simplement « bonjour », leur écorchait la bouche. Clarisse se demandait comment ils en étaient tous arrivés là : eux, à fouler aux pieds la bonne éducation qu’elle leur avait inculquée ; elle, la mère, à perdre contenance, accepter de se faire insulter pour un oui ou pour un non sans avoir le pouvoir d’y remédier. Parfois, même si cela paraissait surréaliste, elle détestait ces intrus qui lui gâchaient la vie et souhaitait leur départ de la maison. « Il n’y en a plus pour longtemps, lui avait lancé Arthur fort irrespectueusement. L’an prochain, je me tire et rien qu’à l’idée que je ne t’aurai plus sur le dos je me sens déjà mieux ! » Certes, mais avec quel argent ?

Elle écarta le rideau de la cuisine, aperçut le parterre de crocus qui relevaient leur tête safranée. Le mimosa, voisin des forsythias, éclaboussé par les rayons du soleil levant, resplendissait, paré de ses boules jaunes cotonneuses et odorantes. De l’autre côté de l’allée, un carré de timides pensées bleues et violettes accompagnées de bruyère mauve attirait le regard. Elle tenait à ces fleurs fragiles en souvenir de son grand-père paternel qui en créait des massifs entiers entourés de buis. Le printemps s’annonçait prometteur. La météo était au beau fixe depuis plusieurs jours et la végétation assoupie se réveillait de sa torpeur hivernale. Clarisse aimait ce frémissement perceptible de la terre. Cette vision lui mit du baume au cœur. Après le fort coup de vent de la semaine dernière, c’était une autre respiration qui se mettait en place. Il restait à terre de grosses branches du vieux sapin et des petits arbres décapités qu’elle n’avait pas la force de déplacer toute seule. Olivier s’en foutait. D’ailleurs, il se foutait de tout ! Même de l’éducation de ses enfants. Ils pouvaient faire n’importe quoi, ce n’était pas son problème. « Je te fais confiance », disait-il. Trop facile. Et elle, sa femme, la regardait-il encore ? Clarisse en doutait. « J’en ai marre, marre, marre ! ! ! Je peux me faire lifter, teindre en roux, siliconer les seins, prendre un amant, il ne s’en apercevrait même pas ! En revanche, si je laisse entendre que j’ai potassé en long en large et en travers des postures tirées du Kama-sutra, alors là, je serai illico mieux considérée ! Je vais suivre les petites annonces et trouver un emploi, ça mettra plus de couleurs dans ma vie plan-plan ! »

Soudain, des coups sourds et des hurlements se firent entendre au premier. Excédée, elle leva la tête vers l’escalier.

– Maman, fais quelque chose ! hurlait Arthur, tambourinant contre la porte de la salle de bains, cette conne s’est enfermée et elle ne veut pas que je rentre. J’ai envie de pisser.

– Descends tes affaires dans la douche au sous-sol et arrête ton chahut, papa dort encore.

Clarisse sentant monter en elle une puissante poussée d’adrénaline leva le bras et alluma la télé trônant en hauteur sur son socle dans un coin de la cuisine. Christophe Person présentait la météo sur BFM-TV, annonçant que ce 8 mars 2012 était la journée internationale de la femme et qu’il allait faire beau. Tu parles d’une pitrerie ! Elle ne se souvenait plus qui avait eu cette idée ridicule d’attirer l’attention sur le sexe dit faible ! Un homme sans doute ! Alors aujourd’hui, messieurs, il fallait jouer le jeu : pas de galipettes forcées, aucune contrainte domestique, refus des provocations des gosses, juste une parenthèse de sérénité. « Voyons, que faire ? » pensa-t-elle tout en versant le lait dans une casserole. Elle allait téléphoner à Laura et lui proposer de se mettre en grève. À midi, pas de cantine. Elles iraient au Poêlon d’or, un petit bouchon1 sympathique au décor bistrot des années trente agrémenté d’un plafond classé, le tout rehaussé d’une savoureuse cuisine, les délivrant pour un temps de leurs charges. Ensuite pour digérer, elles iraient flâner dans le parc de la Tête-d’Or aux multiples charmes. Quelle délivrance ! Oui, elle en avait par-dessus la tête de la Sainte Famille ! Muselée, transformée soit en groupie de service pour aider Olivier à son cabinet, soit en garçon de courses, elle aspirait de toutes ses forces à rompre le cercle infernal de la servitude. Et encore ! Elle n’avait pas à se plaindre de son sort. Ailleurs, il y avait pire…

Réflexion faite, cette journée vouée à la femme pouvait attirer l’attention sur cette population féminine bâillonnée par des brutes partout dans le monde à qui elles servaient à la fois d’esclaves, de crachoirs et de vulgaires machines à enfanter, des fils naturellement. Vue sous cet angle, elle admettait mieux la permanence de ce jour. Quel copieux cahier des charges à respecter pour une épouse. Sur le plan des corvées, le nombre d’articles issus de la Constitution écrite par des mâles était cosmique. Au coucher, il fallait satisfaire la libido de l’époux pour lui éviter d’aller voir ailleurs si c’était mieux ! Prendre alors son mal en patience et se laisser caresser dans le sens du poil, avec lenteur, pour provoquer une montée du désir sur le point G où culminait l’Everest de l’orgasme. Alors que toute femme exténuée par une journée de travail, les règlements de comptes des ados, les hurlements du bébé en mal de sein, les courses, la cuisine, bref un programme qui excluait toute envie de se livrer aux joies multiples de la libido, le naïf époux en chaleur la lutinait avec ardeur, tandis qu’elle mimait, faussement haletante, un émoi qu’elle était loin de ressentir ! Bizarrement, Clarisse ne se souvenait plus de la dernière fois où ils avaient fait l’amour pour l’amour ; maintenant c’était pour l’hygiène, sans plus. Devait-elle conclure qu’il allait voir ailleurs ? Osait-il mener une vie parallèle ? L’angoisse la terrassa. Comme un automate, elle remplit les gamelles des chats puis celle de Teddy et vit débouler les enfants.

Dès que les jumeaux se mirent à table dans un grand raclement de chaises sur les tomettes, ils se disputèrent, accentuant la tension de Clarisse. Ils employaient, exprès devant elle, un langage fleuri et leur hargne à s’exprimer la surprenait. Était-ce pour s’affirmer ? La tester ? En quoi fonder une famille relevait-il du domaine de l’illusion ? Au bout de toutes ces années passées à les aimer, à leur apporter du bien-être, à être très présente, elle se le demandait. Depuis quelque temps, elle avait l’impression d’être transparente. Déçue, flouée par les uns et les autres, elle n’avait qu’une envie, séance tenante : partir, les planter là. Quelle jubilation de se retrouver seule, libre d’agir à sa guise. Non, vraiment, ils ne lui manqueraient pas. Enfin, presque pas… Elle secoua la tête, tenta de chasser ses pensées parasites, mais l’une d’elles, inexorable, revenait sans cesse : Olivier devait avoir une liaison. Non, impossible ! Elle se morigéna. Il fallait être cohérente avec ses craintes, et elle ne l’était pas, juguler l’affectif, elle n’y parvenait point.

Léa poussa un hurlement de douleur, sortant Clarisse de ses supputations. L’adolescente se leva d’un bond, secouant sa main.

– Maman, la queue de ta casserole tourne ! Ça fait des mois que je te le dis. Elle verse à côté. Ouille, j’ai mal ! Vite, un glaçon, hoqueta l’adolescente, le visage plissé par la douleur.

– Mais non, mets-y de l’huile d’olive, c’est recommandé ! s’écria Arthur.

– T’y connais rien. Jamais de gras sur une brûlure. C’est Granny qui me l’a dit. Ça pique, mais fais quelque chose ! tempêta-t-elle.

Excédée, Clarisse se dirigea vers sa fille sans mot dire, regarda le dessus de la main, la poussa vers l’évier et ouvrit le robinet.

– Laisse couler l’eau dessus au moins cinq minutes. C’est le seul remède reconnu par les médecins.

– T’as tout faux. Du gras, ça protège. C’est Gonzague qui me l’a dit.

Gonzague ! Léa et Arthur lui citaient sans cesse des noms d’inconnus qui apparemment régissaient leur façon d’être, de se vêtir, de s’exprimer, de posséder les derniers joujoux à la mode. Comment lutter contre ces pseudo-gourous ? Son refus d’acheter le dernier modèle d’iPhone et de MP3 avait soulevé une scène homérique dont elle était sortie laminée. Olivier, agacé, lui avait conseillé de céder pour avoir la paix et cette permissivité avait déclenché une grave dispute entre eux.

Léa trépignait devant l’évier. Au bout d’un moment, elle ferma le robinet, souffla sur le dos de sa main et se dirigea vers la table.

– Je ne veux pas ce beurre maman, dit-elle en repoussant le beurrier. Comme si tu ne savais pas qu’il me faut de l’allégé.

– Ce que tu peux être pénible ! lança Arthur. Tu peux bien te servir toi-même.

– Taisez-vous et cessez de vous chamailler, dit Clarisse en haussant le ton.

– Elle me cherche, elle me trouve, quoi, répondit le garçon, agacé.

Clarisse sentit monter en elle une vague d’exaspération qui ne demandait qu’à éclater, mais elle renonça à répliquer, sachant que son intervention ne ferait qu’attiser l’antagonisme qui animait ses enfants.

Elle se dressa sur la pointe des pieds et saisit une panière posée sur le réfrigérateur.

– Je reçois les Guérande et les Meyreuil ce soir, fit-elle d’un air détaché. Vous viendrez les saluer.

– Alors là, ne compte pas sur moi, ricana Arthur. Les bobos, ça ne m’intéresse pas, j’te les laisse.

– Je viendrai pas non plus, renchérit Léa. J’ai plus dix ans.

– Je ne reçois pas des bobos, dit Clarisse, piquée au vif. Ce genre d’attelage qui se veut bourgeois, le plus souvent fortunés et qui s’habillent en peace and love, très peu pour moi.

Arthur haussa les épaules.

– Contrairement à ce que tu assures, maman, tu es intolérante.

Son fils n’avait pas tort, mais les sentiments étaient si souvent contradictoires.

– Donc tes invités de ce soir sont des botras2 ?

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