La Belle Créole

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Née en 1757 à Cayenne, la petite Rose-Gabrielle grandit choyée par Solitude, la plus fidèle servante de sa mère décédée peu après sa naissance. Envoyée dans un couvent à Toulouse dès l'âge de 8 ans, c'est pour elle un premier exil, loin sa chère nourrice et de sa terre natale.

Quand elle rentre en Guyane dix ans plus tard, Solitude est partie, son père s'est remarié et elle se voit forcée d'épouser le frère de sa belle-mère, un homme déjà vieux néanmoins conciliant. Son véritable amour, elle le voue au jeune Alexandre de Sérigny... mais l'agitation grandissante qui secoue la colonie la pousse à quitter à nouveau la Guyane, cette fois pour Boston.

Pourra-t-elle enfin un jour retrouver ses racines et goûter à une vie paisible aux côtés de l'homme qu'elle aime ?




L'auteur : Isabelle Artiges est une esthète et une femme d'entreprise. Cosmétiques de luxe et mode sont ses choix professionnels ; piano et peinture, ses passions. Avec Belles Créoles, elle nous livre ici son second roman dans la collection Terres de femmes.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 281
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812914225
Nombre de pages : 194
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Extrait
I. Belles créoles

Cayenne, 1757.
Une pluie battante s’abattit soudain sur le toit de la maison, déclenchant un bruit de fin du monde.
Rose était réveillée depuis plusieurs minutes quand le déluge commença. Elle resta immobile, laissant la sueur coller la peau de son dos à sa chemise. Les yeux grands ouverts vers un plafond qu’elle ne voyait pas, elle écoutait l’intérieur de son corps, dans son ventre où bougeait parfois l’enfant qui y grandissait.
Près d’elle, François-Paul dormait du sommeil des sages, un sommeil d’homme à la conscience tranquille qu’aucun tapage ne réveillait jamais.
Ils étaient mariés depuis moins de un an et la grossesse de Rose était déjà bien avancée. Elle n’avait pas vingt ans et changeait d’état comme le serpent de peau : jeune fille sage, épouse disciplinée, bientôt mère. Quel rôle allait-elle préférer ?
François-Paul bougea, le lit grinça légèrement, ou bien était-ce l’eau qui dégoulinait du toit ?
Elle en vint à penser à lui, à cet homme secret qui lui avait ouvert sans la préparer la porte des mystères du corps. Elle frissonna, songea que la fraîcheur de l’air soudain l’atteignait. Elle sentit pourtant en elle des picotements curieux, s’avisa de son audace, se signa comme le lui avait enseigné le jésuite en confession.
Ses pensées allèrent vers Gabrielle, cette jumelle tant aimée, si proche, si entièrement semblable à elle. Elle lui murmurait parfois des mots qui les faisaient rougir l’une et l’autre. Elles se questionnaient, comparaient les manies intimes de leurs époux, leurs désirs inavoués qu’elles comblaient sans un mot.
L’averse avançait et se retirait dans un va-et-vient incertain, comme une chevauchée cherchant son chemin. Quelques minutes de calme laissaient espérer la paix quand soudain le flot de la cataracte se déversait comme si Dieu lui-même avait ouvert les vannes d’un océan céleste.
Rose revint à des sensations plus douloureuses. Elle n’arrivait pas à se sentir apaisée, une angoisse sourde lui prenait les entrailles, amplifiée par la nuit. Son souffle s’affolait jusqu’à ce qu’elle en fût exténuée.
François-Paul bougea de nouveau, certainement dérangé dans son sommeil par une bourrasque particulièrement violente. Elle aperçut alors, à travers les lames des volets, une lueur infime, à peine perceptible, qui lui souleva le cœur de joie. Le jour pointait et n’allait pas tarder à envahir la pièce. Elle soupira longuement et s’endormit.


* * *

La pluie n’avait pas cessé de la matinée. Mai commençait avec abondance de précipitations. Aucun souffle ne venait adoucir les températures, les averses ne rafraîchissaient pas l’atmosphère ; pour Rose, c’était la saison la plus désagréable. Elle souffrait plus cette année de cette chaleur humide qui s’engouffrait dans la maison, passait à travers chaque pièce par des fenêtres seulement protégées d’une fine moustiquaire. Même dans la galerie l’air semblait si lourd qu’en tendant le bras on aurait pu sentir sa masse.
Rose avait enfilé une large robe de coton fin, sans jupon, seulement agrémentée d’une dentelle de Calais sur la poitrine. Elle portait un collier de coraux tressés offert par François-Paul le jour de leurs fiançailles, une perle de nacre aussi transparente que la peau de son visage pendait à chacune de ses oreilles, sertie dans un anneau d’or ; sa mère avait porté ces boucles, à son tour de les faire vivre.
Elle n’avait pas d’appétit et avait terminé sans plaisir une crème de manioc parfumée à la vanille.
L’après-midi avançait doucement, le déluge infernal continuait à tomber sans répit. Elle s’était réfugiée dans sa chambre et tentait de dormir enveloppée sous sa moustiquaire. Protégée ainsi sous ce voile léger, il lui venait parfois des envies de liberté et se retenait pour ne pas déchirer la délicate mousseline.

François-Paul était parti depuis le matin. Sa charge de lieutenant à la caserne du roi l’occupait plus que d’habitude.
L’année 1757 resterait dans les mémoires comme un temps où vivre convenablement pour tous relevait de l’exploit. Les colons qui cultivaient leurs terres se nourrissaient de quelques légumes, de fruits sauvages, de chasse et de pêche, mais aucun médicament n’était arrivé de la métropole depuis trois ans, obligeant le médecin de la colonie à une grande imagination pour soigner les faiblesses. La farine de blé devenait une denrée rare, la colonie s’alimentait presque essentiellement de ressources naturelles.
François-Paul courait chez le gouverneur, rencontrait les responsables de l’intendance, cherchait la clé pour ouvrir la porte du changement. Sa garnison allait pieds nus, comme les esclaves, mangeait des galettes de manioc, tombait malade. Il savait que le salut viendrait du défrichement d’une partie de la savane. Il fallait créer des abattis1 sur lesquels on pourrait semer des céréales indispensables à la survie de cette colonie. Les soldats du roi en étaient réduits à poser des pièges et à ramener quelque gibier pour améliorer un ordinaire succinct. Ils avaient permission de participer à quelques travaux dans les champs qui leur donnaient droit à un petit supplément.
Rose s’était assoupie. Cependant, sentant un souffle chaud près d’elle, elle ouvrit les yeux, découvrant à travers le voile transparent la silhouette frêle de la jeune esclave que son père lui avait offerte en cadeau pour son mariage.

– Solitude ! murmura-t-elle.
Solitude se pencha vers elle. Son visage noir tamisé prenait une teinte curieuse, ses traits changeaient, la lumière de la pièce donnait à son corps si chétif l’aspect d’un être transparent, ses gestes s’évaporaient dans l’air comme un esprit qui ne ferait que passer.
Rose s’était vite attachée à Solitude, elle était devenue depuis son mariage et la séparation d’avec Gabrielle la seconde confidente, la « repose douleurs », la mémoire, son regard plein de bon sens la rendait indispensable à sa jeune maîtresse. Elle était le chien fidèle couché aux pieds de son maître, le gardien protégeant des opportuns, le chat ronronnant dont les pupilles noires aux reflets métalliques posaient sur Rose une douceur rassurante. Rose aimait caresser sa peau d’ébène soyeuse et satinée, elle se rassasiait, avec elle, d’une tendresse que son époux n’avait pas le temps de lui donner.

Solitude aimait Rose plus qu’elle n’aurait voulu l’avouer. Sa protection la ramenait à l’enfant solitaire qu’elle avait été, privée d’une mère morte dans la cale du bateau en partance vers ce pays de colons.
Rose était la représentation humaine de la miséricorde et du pardon envers les Blancs dont Solitude avait besoin pour continuer à vivre sans haine.
– Madame Gabrielle est arrivée, chuchota la jeune esclave. Je l’ai installée dans la galerie.
Rose se redressa vivement, surprise elle-même d’un si grand entrain, et alla rejoindre sa jumelle.
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