La Préférée

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Mais pourquoi Ariane a-t-elle accepté d’accompagner son odieux mari à un séminaire aux Caraïbes ? Non contente d’être une potiche lors des réunions commerciales, elle doit s’exhiber en maillot sur les plages, elle, si complexée, si angoissée ! Les villages vacances, les touristes à la plastique de rêve et aux portefeuilles bien garnis, tout ce qu’elle déteste ! Ariane en profite alors pour s’adonner à l’écriture d’un carnet intime où les souvenirs d’une enfance douloureuse vont enfin s’exprimer et, contre toute attente, ce décor de carte postale deviendra celui de sa plus belle rencontre…


Catherine Neykov est née à Paris. Elle a travaillé pendant trente ans dans différents domaines (finance, gestion, informatique, industrie pharmaceutique). Femme de convictions, elle consacre aujourd’hui son temps à l’écriture et à des associations humanitaires. De sa plume efficace et précise, elle nous dépeint ses personnages avec un réalisme saisissant.
Publié le : mardi 1 avril 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913662
Nombre de pages : 195
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LA PRÉFÉRÉE

DU MÊME AUTEUR

 

Autres éditeurs

 

Le Prince et la Mendiante

Pour l’amour d’Olivia

Un sourire impossible

 

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français d’exploitation du droit de copie, 20 rue des Grands-Augustins, 75006 Paris.

 

© img, 2014

Dépôt légal : avril 2014

CATHERINE NEYKOV

LA PRÉFÉRÉE

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Ce sera comme quand on ignore des causes :

Un long réveil après bien des métempsycoses :

Les choses seront plus les mêmes qu’autrefois.

 

Paul Verlaine, Kaléidoscope.

PREMIÈRE PARTIE

1

En ces temps de disgrâce, je vivais comme un papillon qui n’aurait pas cru à la réalité de sa métamorphose, un attardé qui continuerait à se prendre pour une chenille : des ailes veloutées de princesse et un mental de ver de terre. L’annonce de l’accident m’a trouvée désarmée.

C’était par un matin brumeux de janvier, au bureau. Je me taisais, en marge d’un petit groupe assemblé près de la machine à café. Sarfati racontait qu’il avait surpris Bruno Wacker en train d’embrasser Nathalie Weiss derrière le cagibi des services généraux. Le ragot faisait sensation.

– Ça le change de sa femme qui est blonde, a dit Dutreil.

– Et enceinte, a ricané Claudia, quand est-ce qu’elle accouche déjà, dans trois semaines ?

Julie riait sans retenue. Je les admirais d’être si libres dans leurs propos, quand une secrétaire a fait irruption : le standard, affirmait-elle, « me cherchait partout ». L’appel venait de ma mère, je l’ai pris dans le bureau de Claudia.

– Ça fait dix minutes qu’on me repasse d’un poste à l’autre. Qu’est-ce que vous foutez là-dedans ?… Ton père a eu un accident. Il est à Saint-Georges entre la vie et la mort.

Je me suis laissée tomber dans le fauteuil ergonomique, entre la plante verte, les photos d’enfant et les dossiers confidentiels du patron.

– Qu’est-ce qui s’est passé ?

– Il a été renversé par une voiture, le chauffard a pris la fuite.

– Et qu’est-ce qu’il a ?

– Coma, traumatisme crânien, fractures multiples. Il est sur le billard depuis deux heures.

– J’arrive !

Elle a raccroché et j’ai fondu en larmes. Papa ! J’ai fait un détour pour regagner mon bureau sans rencontrer personne.

 

* * *

 

Au moment de l’accident, mon père avait soixante-quinze ans et l’énergie d’un jeune homme. La retraite avait ouvert de nouveaux horizons à son goût d’entreprendre et à son incorrigible besoin de séduire. Avec des amis issus, comme lui, du négoce international, il avait fondé « Convictions nouvelles » : un club de réflexion sur la mondialisation, les OGM et l’équilibre alimentaire mondial. Il avait renouvelé sa garde-robe, promu Inès, sa secrétaire, chef de cabinet et lancé un blog sur Internet. Depuis, il s’affichait sur les réseaux sociaux et multipliait les conférences, aussi à l’aise dans les arrière-salles des cafés philo que dans les bars feutrés d’hôtels quatre étoiles. Deux semaines plus tôt, il s’était porté candidat aux élections européennes.

Tout en conduisant sous la pluie, à travers les banlieues grises, je pensais à notre dernière rencontre, le dimanche précédent, dans un restaurant du bois de Boulogne. Papa mangeait ses huîtres avec application et gourmandise en évoquant sa candidature : une tête de liste en Île-de-France, avec une infime chance d’être élu « en cas de recomposition entre les deux tours ». On réclamait des détails et il se faisait prier, arborant coquettement, au-dessus d’un nœud papillon, un sourire de bouddha impassible et mystérieux. Mes fils écoutaient bouche bée. L’ancêtre avait lâché quelques informations, puis il avait détourné la conversation sur le rugby, soupesant mentalement les calories et le cholestérol de sa tarte aux framboises, avant de l’expédier à petites bouchées décidées. Il nous a quittés vite, avec l’intention de faire un golf avant que la nuit tombe. Je ne me souvenais même pas de l’avoir embrassé.

Je sanglotais toujours. Un brouillard tenace rendait la chaussée glissante, c’était comme si je cherchais la route avec des yeux qui ne voulaient plus voir. Papa !… J’essayais d’imaginer sa souffrance, l’angoisse qui l’avait saisi quand la voiture avait foncé sur lui, l’instant atroce où il avait compris que le choc était inévitable, qu’il allait être broyé. J’aurais souhaité revenir en arrière au moment douillet du café, lorsque j’écoutais Dutreil médire de Wacker, en pensant que, le jour où le patron apprendrait ça, ce serait la fin des privilèges du petit chouchou : son épouse copine avec Madame, il passe toujours le premier le jour des augmentations. Je me suis reproché cette pensée mesquine à l’heure où mon père était peut-être en train d’agoniser. Et s’il allait mourir sans que l’on se soit réconciliés ?… Je me suis demandé pourquoi cette question m’était venue soudain, comme une urgence.

 

* * *

 

La vue du bâtiment ambitieux et ultramoderne de l’hôpital m’a rendu confiance. J’avais hâte de tenir les mains de mon père dans les miennes, de le réconforter par toutes sortes de petites attentions. Chez l’élégant fleuriste d’en face, j’ai reconnu immédiatement les roses que je désirais : de grosses fleurs carminées, romantiques, aux pétales lâches et fournis, qui embaumaient. J’en ai pris deux douzaines.

Le hall clair de l’hôpital, impeccable et bien chauffé, se présentait comme un havre de guérison. Les hôtesses m’ont orientée vers les urgences. Dans la salle d’attente, ma mère pleurait. Une réticence pudique m’a retenue d’exprimer ma compassion.

– Tu veux bien m’expliquer ce qui s’est passé ?

– Il a été fauché par une voiture en traversant la rue Trichet, projeté à dix mètres. Quand les pompiers sont arrivés, il était en arrêt cardiaque. C’est le SAMU qui l’a amené ici. Tu te rends compte qu’ils ont mis plus de une heure à me prévenir !

D’après ce que ma mère a lâché, par bribes, j’ai pu reconstituer l’accident : Papa revenait à pied de chez l’imprimeur qui composait la maquette de sa profession de foi. Il voulait faire un peu d’exercice, il avait beaucoup de rendez-vous en perspective. Le chauffard a brûlé le feu rouge. Il roulait trop vite, ivre, peut-être. Il y a eu un choc violent et il a pris la fuite. J’ai pensé que si je tenais ce salaud au bout d’un revolver, je presserais la détente sans le moindre remords. J’ai rappelé Loïc, mon mari.

– On ne sait toujours pas si Papa va s’en tirer ni s’il aura des séquelles. Je n’en peux plus. Ça fait trois heures qu’on attend et personne ne nous explique rien.

Silence. Souffle embarrassé dans l’appareil.

– Je ne peux pas te parler maintenant. Les auditeurs sont là pour revoir les accords de coopération commerciale. Essaye de discuter avec le médecin quand il sortira. On dit que Saint-Georges, c’est ce qui se fait de mieux pour la chirurgie orthopédique.

– Selon ma mère, la police tient une piste : le vendeur du kiosque a vu la voiture, une BMW grise immatriculée dans le 92.

– Il faut qu’elle porte plainte, c’est important pour l’assurance. Est-ce qu’on est sûr que ton père traversait au feu rouge ? À son âge, il a pu se tromper.

– Le feu était rouge. Il y a des témoins, on a enregistré leurs déclarations. Au fait, je ne sais pas à quelle heure je vais rentrer…

– Je te signale que moi, je rentrerai tard. Smart’Affair menace d’annuler le séminaire, je suis surbooké. Alors si ça traîne trop longtemps, laisse tomber.

– Je voudrais voir Papa…

– Tu auras le temps demain. Et n’oublie pas la plainte, pour l’assurance.

Je suis retournée m’asseoir près de ma mère, silencieuse, en manteau strict et col roulé beige, les cheveux gris taillés en brosse. C’était une femme énergique, dans la petite soixantaine, dont la corpulence même évoquait l’autorité, comme on dit de quelqu’un qu’il fait le poids. Le visage flétri, net de tout maquillage, arborait fièrement les vestiges d’une beauté qui fut réputée, en particulier pour les yeux, d’un bleu pâle, à l’expression indéchiffrable. Un dossier sur les genoux, les lèvres pincées et le menton en avant, elle fixait le mur, pensive, puis inspectait la pièce d’un regard circulaire et prenait des notes.

J’ai avalé un sandwich au thon, acheté au distributeur, qui m’est resté sur l’estomac. La salle d’attente aveugle et resserrée sentait la pharmacie à faire vomir. Des affiches vantaient l’allaitement maternel et la vaccination antitétanique. J’ai feuilleté une revue d’actualité sociale et je me suis remise à pleurer. Papa !… Ce géant, ce rempart. Sa main tiède et rassurante sur ma joue, son parfum d’eau de Cologne… Seigneur, Seigneur, je ne crois pas en vous, on s’expliquera là-dessus plus tard, mais, s’il vous plaît, faites qu’il vive !

Je n’ai eu le droit de voir mon père que quelques minutes : des pansements enserraient sa tête, les yeux étaient clos, le visage difforme, boursouflé, tuméfié. Un tube scotché dans la bouche le reliait à un appareillage compliqué. Tout paraissait lisse, étranger, aseptisé. Silencieux hormis le sifflement mécanique du respirateur. Sous une mince enveloppe de papier stérile, gisait, comme un arbre abattu, la forme épaisse du grand corps meurtri. Fractures de l’épaule, des jambes, du bassin. J’avais mal de le voir, la nausée, le vertige. Un sentiment bizarre et douloureux d’irréalité. Que dire à celui qui n’entend pas ? Que faire de tous ces « je t’aime », qui s’étouffent dans la gorge en forme de sanglots ? J’ai installé les roses dans un vase à la tête du lit.

– Tout ce qu’on peut faire, c’est attendre, a maugréé ma mère qui venait de questionner le médecin. Il peut sortir du coma dans vingt-quatre heures comme dans un mois. Tant qu’il n’a pas repris conscience, on ne peut pas faire de pronostic.

– Je reviendrai demain.

– Ça ne servira à rien…

J’ai senti qu’elle n’avait pas tout exprimé, qu’elle ruminait quelque chose. Comme nous quittions l’hôpital, c’est venu :

– Je ne marche pas, moi, dans cette histoire d’accident. On peut raconter ça à qui on voudra, on ne m’enlèvera pas de l’idée que ce n’est pas arrivé par hasard, si tu vois ce que je veux dire. Je suis persuadée que quelqu’un a volontairement essayé de le tuer.

2

Je suis repartie à la nuit tombante dans la pluie et le chaos des embouteillages. La remarque maternelle m’interpellait : un geste volontaire… Quelqu’un haïssait-il mon père à ce point ? L’hypothèse paraissait romanesque, produit de l’esprit maladivement méfiant de ma mère qui se trompait régulièrement de cible. Rien dans les activités de « Convictions nouvelles » n’était susceptible de provoquer un drame, même cette candidature, en laquelle je n’avais vu jusque-là qu’un aimable jeu de société. Mais force était d’admettre que je connaissais mal mon père. Son passé restait un mystère, tissé d’absences et de zones d’ombre. Il avait près de quarante ans quand je suis née, je ne savais rien de sa jeunesse. Comme si j’avais appartenu à une seconde vie qui aurait eu le devoir de tout ignorer de la première, de feindre qu’elle n’avait jamais existé. Il importait des céréales d’Amérique du Sud vers l’Europe, toujours en déplacement, au bureau, au téléphone, en décalage horaire. Je le voyais rarement en dehors des dimanches et, dans son esprit, ce n’était pas pour les femmes, les arbitrages, les cours de la Bourse de Chicago, le tonnage des cargos, les avaries et les ravages provoqués par El Niño. Le stress lui causait insomnies et aigreurs d’estomac, il aspirait à se détendre et il détestait les questions. Impossible donc d’écarter l’éventualité qu’une rancune secrète ou une aventure ancienne ait connu, en ce jour, un dernier rebondissement.

 

* * *

 

J’ai regagné la maison, avec soulagement. Les garçons travaillaient dans leur chambre. Lucas, devant ses livres de classe, prenait des notes d’une écriture serrée et précise. Gabriel, affalé sur son lit, les écouteurs vissés dans les oreilles, lisait Science & Vie junior. J’ai été heureuse de retrouver leurs regards vifs, leurs joues fraîches d’adolescents, leur enthousiasme.

– Salut, M’man, ça va ?

La chambre étroite était tapissée jusqu’au plafond de photos de copains, de filles, de soirées, de posters de vedettes du tennis ou du rock. Les étagères débordaient de livres, pulls, vieux jouets et trésors scientifiques. J’ai rangé machinalement une guitare et un maillot de rugby.

– Grand-père a eu un accident, il est à l’hôpital.

J’ai livré un minimum de détails, en choisissant les mots les moins dérangeants, et j’ai reçu en retour le choc de leur émotion et des larmes qui leur venaient aux yeux. Mon estomac s’est crispé de culpabilité. Pas seulement parce que, en ces temps de timidité pathologique, je me sentais coupable de tout, mais en tant que mère qui, en leur donnant la vie, les avait exposés à cette douleur : affronter la mort de ceux qu’on aime. J’ai affirmé bien fort que grand-père allait guérir. J’ai parlé réveil, rééducation, renaissance. Maison de convalescence où, dans un jardin fleuri, des enfants attentionnés tenaient la main d’un vieux monsieur qui recommençait à marcher. C’était réconfortant, je finissais par y croire.

J’ai refermé la porte, le front brûlant et le corps frigorifié, comme si mes chaussures, ma jupe, mes cheveux étaient devenus humides et glacés. J’ai pensé que Loïc allait rentrer et qu’il s’attendrait à trouver la table mise, le repas prêt. Nous menions une vie très rangée, dominée par un souci constant d’économie, il n’aurait pas accepté qu’on fasse livrer une pizza. J’ai commencé à cuisiner. J’espérais beaucoup de réconfort de mon mari. Quand il revenait fatigué, j’étais là pour lui. Il mobilisait mon aide pour reformuler les événements de sa journée, les analyser, rédiger ses notes, au point que c’était devenu comme un avantage acquis, une forme tacite de devoir conjugal. Je m’attendais à ce qu’il me rende la pareille. En entendant sa clef tourner dans la serrure, je me suis sentie rassérénée comme si le monde était redevenu habité.

Les commentaires (1)
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quetoura

j'aimerai lire mais c'est pas possible

mercredi 5 octobre 2016 - 13:58

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