Le Charmeur de rats

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Arthur DaxheletNouvelles de WallonieLe Charmeur de ratsSouvenirs du terroirA une portée de canardière de la ferme du Reinau, occupée par les Dumolu, aufond d’une combe laide et triste, s’accroupissait – je m’en souviens encore – unemasure trapue et comme écrasée sous son vieux toit de chaume moussu.Il paraissait bien, au dire des anciens du village, que cette demeure avait été unedépendance de la métairie des Dumolu, dans une terre desquels elle étaitenclavée ; mais ceux-ci n’avaient jamais pu prouver juridiquement leurs droits à lamaisonnette et au closeau qui l’entourait.C’était pourtant un voisin singulièrement fâcheux qu’avaient les censiers du Reinau.Jean Cretel – ou « li groumacien », comme on l’appelait – avait bien quatre-vingtsans à l’époque dont je parle. Ce qu’on savait de son passé se résumait commececi. Il avait été tambour dans les armées du grand Napoléon. Il était revenu, unjour, à Marnève ; et, dès lors, tout le temps qu’il avait vécu, il l’avait employé à fairele mal ou à purger les innombrables condamnations que lui avaient encourues sesmultiples méfaits.Maquignon à ses heures, braconnier arpentant la campagne et battant les fourréspar toutes les claires nuits, il faisait surtout profit d’un troisième métier, plus lucratifque les deux premiers, celui de sorcier de village. Il passait pour posséder unremède guérissant les enfants de la fièvre lente et il jetait des sorts. On assuraitaussi qu’il administrait d’aucunes fois de ...
Publié le : mercredi 18 mai 2011
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Arthur Daxhelet Nouvelles de Wallonie Le Charmeur de rats Souvenirs du terroir
A une portée de canardière de la ferme du Reinau, occupée par les Dumolu, au fond d’une combe laide et triste, s’accroupissait – je m’en souviens encore – une masure trapue et comme écrasée sous son vieux toit de chaume moussu.
Il paraissait bien, au dire des anciens du village, que cette demeure avait été une dépendance de la métairie des Dumolu, dans une terre desquels elle était enclavée ; mais ceux-ci n’avaient jamais pu prouver juridiquement leurs droits à la maisonnette et au closeau qui l’entourait.
C’était pourtant un voisin singulièrement fâcheux qu’avaient les censiers du Reinau.
Jean Cretel – ou « li groumacien », comme on l’appelait – avait bien quatre-vingts ans à l’époque dont je parle. Ce qu’on savait de son passé se résumait comme ceci. Il avait été tambour dans les armées du grand Napoléon. Il était revenu, un jour, à Marnève ; et, dès lors, tout le temps qu’il avait vécu, il l’avait employé à faire le mal ou à purger les innombrables condamnations que lui avaient encourues ses multiples méfaits.
Maquignon à ses heures, braconnier arpentant la campagne et battant les fourrés par toutes les claires nuits, il faisait surtout profit d’un troisième métier, plus lucratif que les deux premiers, celui de sorcier de village. Il passait pour posséder un remède guérissant les enfants de la fièvre lente et il jetait des sorts. On assurait aussi qu’il administrait d’aucunes fois de diaboliques breuvages aux filles qu’une malencontreuse grossesse mettait dans l’embarras. Mais ce qui lui avait procuré une réputation régionale c’était le secret qu’il tenait de débarrasser greniers et granges de l’engeance des rongeurs. Aussi dans la contrée disait-on souvent, en parlant de Cretel, « le charmeur de rats ».
On racontait d’étranges histoires à ce propos. On avait, des nuits, rencontré le « groumacien » chassant devant lui des légions de ces quadrupèdes voraces, qu’il dirigeait sur l’une ou l’autre cense. On citait tel et tel chez qui, pour se venger, il avait ainsi conduit les funestes visiteurs. On se signait en parlant de cela, les soirs, à la veillée. Quand dans les métairies apparaissait le fléau, on offrait au sorcier de grosses rémunérations pour obtenir son intervention.
Le « charmeur de rats » devint ainsi une puissance dans le canton : on le craignait. Je n’ai pas oublié la terreur qu’il nous inspirait quand, enfants, nous voyions son grand corps osseux se silhouetter au tournant d’un chemin ou que, soudain, surgissait au-dessus des haies, sa figure ridée avec les mèches débandées de ses cheveux blancs et ses yeux aux regards durs et méchants...
Sans doute il avait conscience de la crainte mystérieuse que les imaginations populaires avaient créée autour de lui. Il exploitait cette situation de serviteur de l’Esprit Mauvais, qu’on lui avait faite, ne négligeant rien de la représentation imposée par le rôle qu’il jouait.
D’étranges bruits sortaient de son logis : de sinistres cris, des chants lugubres. Souvent, en les crépuscules tristes, c’étaient d’impétueuses roulées de tambour qui allaient s’alanguissant en le val silencieux ; en l’horreur des nuits, on l’entendit redire de macabres complaintes, et des passants le rencontrèrent affublé d’un linceul, les cheveux au vent... * * * Il y a quelques années de ceci.
Il y avait bien un mois que je séjournais à la Closerie des pierrots, en la vénérée maison où s’écoula mon enfance. Je préparais ma thèse doctorale. Les quelques heures de repos intellectuel que je m’accordais durant la journée, je les passais à
flâner par monts et par vaux à travers les sites enchanteurs du petit village.
Une fois je vis Cretel étendu de tout son long à l’ombre d’un des vieux chênes ragots qui bordent la « Grande Ruelle ».
― Ah ! c’est vous, fit-il, quand il m’aperçut, c’est-il pas vrai que je ne dégringolerai point de si tôt de ma couche ?
― Non, pour sûr, lui répondis-je. Ça va-t-il comme vous voulez, père Cretel ?
Il hocha la tête. Ses yeux s’emplirent de menaces, et son grand doigt maigre et terreux montra par delà les prés la ferme des Dumolu.
― Ils veulent me faire « crever », murmura-t-il, mais j’ai la peau dure...
Il ricanait. Je compris immédiatement. J’avais entendu parler de la haine terrible qui, depuis longtemps, grondait sourdement entre les censiers du Reinau et leur voisin et qui parfois se manifestait en vexations réciproques. ― C’est par ici qu’ils passent, ces salauds ! ajouta encore l’homme couché. Je me remis en marche lentement, me dérobant derrière les haies. Car je voyais revenir des champs Guillaume, le plus jeune des Dumolu, un gars bel et fort, et je me mis à observer. Quand celui-ci fut près, Cretel l’insulta, et, comme le fermier poursuivait son chemin sans répondre, le vieux lui jeta une pierre. Guillaume alors se retourna ; sa lourde canne fendit l’air, retomba sur l’épaule du gueux et la brisa... Ce fut tout. Les deux hommes s’éloignèrent... * * * Cretel ne fut pas longtemps à se guérir : il était de race forte et vivace... Déjà l’automne était revenu, avec le sourire triste de son soleil jaune et ses frondaisons polychromes, sous un ciel romantique. Les coteaux vers le Nord s’étaient faits sombres, revêtant des tons fauves et mauves, se violaçant au loin, avec des floraisons noires de corbeaux et celles multicolores des pigeons pilleurs des guérets ensemencés. La symphonie des champs s’assourdissait en l’air plus humide, éclatant en beuglements dolents des bestiaux attardés, que scandaient encore les rares tirelireli des derniers oiselets, ou l’écho languissant de quelque conversation, ou la répercussion s’amoitissant d’une détonation éparpillée au-dessus des sillons. Cretel convalescent, encore affaibli, traînait, hors des bois vers sa masure, des ramées et des fascines de branches mortes, craquelantes. * * * Comme il passait près du biez du moulin, un soir à la brune, il entendit deux voix qui alternaient, sous un hangar où l’on remisait des copeaux. L’une de ces voix résonnait sourde et mâle, mais avec une douceur voulue et tentée comme pour consoler ; et le sorcier reconnut l’organe sonore de Guillaume Dumolu. L’autre, flûtée et suppliante, s’éraillait parfois en des sanglots, et le vieux fut bientôt convaincu que c’était celle de la belle Delphine, la fille du meunier. Ce Guillaume les aurait donc toutes, avec ses airs conquérants de joli garçon, avec ses yeux câlins, enjôleurs des femmes !... C’était donc bien vrai ce qu’on disait dans le village de cette Delphine !... Avait-elle bien dix-huit ans ? Une gaillarde de brune, bien campée sur ses hanches, les cheveux buissonneux se crêpant, les joues duveteuses et roses comme des pêches mûres, les yeux brillants comme des escarboucles, la bouche sensuelle avec des lèvres saignant sur la blancheur affolante des dents. Rieuse et insouciante, elle l’avait été, certes. Puis l’amour l’avait saisie, elle, la batifoleuse, pour celui-là qu’on appelait « le coq du village » et ç’avaient été les rendez-vous furtifs en les sentiers écartés... Hélas ! un dimanche, elle avait eu une syncope à la grand-messe. Bientôt sa taille
rapidement s’était épaissie ; ses yeux s’étaient cernés, ses pauvres yeux qui s’embrumaient à présent d’inquiétude. En deux jours ç’avait été le secret de toute la paroisse : la fille du meunier était, vous savez... Des gestes grossiers achevaient la pensée ; des regards malicieux s’échangeaient ; on ricanait... Jean Cretel savait tout cela ; il écouta attentivement. ― Alors, tu veux bien m’épouser ? gémissait Delphine. ― Ben, oui, là !... répliquait Guillaume, et il ne faut plus ainsi t’agoniser. Nous avons fauté ; mais nous pouvons réparer. J’ai assez d’honnêteté pour éviter un scandale et je veux que notre enfant naisse légitimement... Faut tout de même qu’il ait le cœur aussi sec que la peau, ton père, pour t’avoir battue... Mais demain matin, je le verrai et tout s’arrangera... ― Que le bon Dieu le veuille ainsi !... * * * Le pas de Guillaume sonna bruyamment sur les cailloux du chemin et la silhouette de la meunière se profila, un instant, sur le petit pont de bois. Le « charmeur de rats » sortant de sa cachette ombreuse rejoignit la jeune fille. Il tenait sa vengeance. Ce qui se passa nul au juste ne le sut. A cette heure, la nuit sans lune presque brusquement s’était étendue, fuligineuse et muette sur le val de Burdinale... Un grand cri s’était élevé dans l’horreur noire, dirent ceux du vinave. Puis, quand, tremblants, ils s’étaient mis à écouter, plus rien n’avait retenti à leurs oreilles que les appels des hiboux et les pleurs du vent dans les arbres... * * * Quand revint le matin et que ceux et celles du Hébret passaient pour aller aux champs, ils trouvèrent près de la cense du Reinau, s’appuyant à la margelle de l’abreuvoir, le vieux Cretel. Son regard leur parut plus sinistre encore que d’habitude. Il ricanait et sa main leur montra à moitié envasé dans la mare boueuse, le cadavre de... la Delphine. Il n’y eut qu’un cri pour accuser la malheureuse de s’être débarrassée de la vie, dans son désespoir de pauvre fille mise à mal et abandonnée par le Guillaume. Elle avait bien besoin d’aguicher le Dumolu ! Voilà où ça l’avait conduite ! Elle était venue mourir là, dans la closerie de son amant !... Mais le sorcier hocha la tête et du geste il leur fit voir sur le corps de la défunte, au cou, les marques trop visibles de la strangulation ; et comme les regards s’interrogeaient : ― Le s... cochon a préféré la faire épouser par la Mort !... dit-il de sa voix cinglante. ― Oh !... Un frisson passa dans la foule qui s’était grossie. Une femme ramassa une pierre et la jeta contre la maison des Dumolu, qui ouvraient leur porte, attirés par le bruit. En un clin d’œil les fenêtres volèrent en éclats. Ils n’y comprenaient rien, les fermiers ; ils s’approchèrent au milieu des huées et ils virent... Guillaume aperçut la morte, dont les yeux ouverts le regardaient, et, tout près, le « charmeur de rats » ricanant toujours... La lumière se fit en son esprit. Puis, presque aussitôt, il vit rouge ; et, comme déjà la foule, affolée et aveugle, voulait le saisir, soudain il bondit. Ses mains de fer serrèrent furieusement à la gorge l’infâme Cretel, qui s’abattit, inerte. Alors, de son talon dur, il lui frappa le crâne et la cervelle du gueux s’échappa, se mariant à la poussière du chemin...
Et tous détournèrent les yeux... La carcasse du « charmeur de rats » fut enfouie, le lendemain au petit jour. Pas un de ceux de Marnève ne suivit le hideux convoi, et le Curé ne fit point sur la tombe du réprouvé les signes qui bénissent. Mais le sorcier se venge – disent les gens simples ; – il revient la nuit canarder le gibier dans les champs et voler le bois mort dans la forêt. * * *
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