Le Puits du Fourchu

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L'an de grâce 1206, Haut-comté de Foix.
Quels sont ces cavaliers qui donnent la chasse une ourse dans le bois de la Source aux Fées ? Et pourquoi une enfant en larmes, lance leurs trousses, les supplie-t-elle d'épargner l'animal ? Tandis que le jour se élève sur la forteresse flanque au sommet d'un piton rocheux, Clara de Berga, la jolie trobairitz qui compagne son amie Docelina ses épousailles au château de Mont-Réal de Sos, surprend une conversation troublante dans les curies. Le meurtre d'un moine l'abbaye Notre-Dame délie les langues. Qui accuse-t-on ? L'ourse de Giralda, la petite villageoise d'Olbier ou bien les cathares, ces hérétiques qui ont trouvé refuge la grotte des Dames ? Alors que l'ombre du Fourchu plane sur la haute-vallée, Clara fait une découverte qui la remplit de stupeur... Une première énigme dénouer pour cette éternelle indomptable.
L'action se situe en Arige. L'héroïne Clara, une toute jeune trobaritz, va devoir démêler une vilaine affaire au Prieur Notre Dame de Sos : meurtres, complot, soupçon d'hérésie, bandes de routiers impitoyables... Tous les ingrédients sont réunis pour entretenir le suspens. Clara fera-t-elle triompher la vérité ?
Ce roman permet de développer une histoire dans l'Histoire o le jeune lecteur découvre que l'on peut conjuguer plaisir de lire et découverte de l'histoire de France... Il nous ramène dans le monde médiéval, au début du XIIIe sicle, quelques années avant que le Pape Innocent III ne déclare la guerre aux tenants du Catharisme... et n'envoie ses légats et les barons du Nord assiéger Bziers, puis Carcassonne...
Le Puits du fourchu est le premier roman d'une sériée d'aventures o Clara tiendra le premier râle. Le second se déroulera Montpellier (1204) et les personnages historiques seront Marie de Montpellier, comtesse de Montpellier et Reine d'Aragon, et Pierre II d'Aragon... L'auteur tient ce personnage particulièrement curé, voulant depuis longtemps faire vivre ces femmes'troubadours' qui ont enchaînât l'Occitanie.
Publié le : vendredi 1 décembre 2006
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EAN13 : 9782296371415
Nombre de pages : 255
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LE PUITS DU FOURCHU

Dominique Laguerre

LE PUITS DU FOURCHU

ODIN éditions www.odin-editions.com

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DANS LA COLLECTION KHARISADO : Les enfants des éléments et le cristal des mages, Naïk Feillet Lecteur, es-tu là ?, Laurent Anne Face à Pile, mensonges, horreurs et splendeurs, Brigitte Tsobgny Rats, Brigitte Tsobgny DANS LA COLLECION KHARIS : La tête, le ventre et le médecin, Paul Zeitoun L’Homme qui aimait Yngve, Tore Renberg La Vie d’un autre, Thierry Acot-Mirande Mémoire des sables, Nicolas Ragu

ISBN : 978-2-913167-57-5 © ODIN éditions, novembre 2006 Graphisme et illustrations : Mette Morskogen, www.perle.no Distribution : Harmattan

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TAB LE DES MATIÈRES

L' OURSE DE G IRALDA ....................................................11 L A GRIFFE ....................................................................27 L E RIRE DU F OURCHU ....................................................45 P EUR SUR LA HAUTE - VALLÉE ..........................................61 C OMPLOT À M ONT-R EAL ...............................................91 L E LOUP BORGNE ........................................................115 L ES RÉVÉLATIONS DE C LARMONDA ...............................137 T RAHISON ..................................................................159 L E CHEVAL DE T ROIE ...................................................171 L E CAVALIER AU LOUP..................................................193 L E SERMON DU P RIEUR DE N OTRE -D AME ......................207 D OUBLE JEU ................................................................217 E PILOGUE ...................................................................249

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Les fées ont disparu Depuis que sonne l’Angélus. Proverbe ariégois

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À Julien, pour son aide.

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L'OURSE DE GIRALDA

Je laissai Délicieuse s’ébrouer dans la petite rivière qui jaillissait de la roche veinée d’ocre rouge. Ma jument s’en donnait à cœur joie, c’était sa récompense pour avoir passé sans regimber le col de la Crouzette ; nous nous trouvions à présent en lisière du bois de la Source aux Fées. Notre voyage touchait à son terme, nous allions bientôt arriver dans la vallée du Sos dans le haut comté de Foix. Les autres cavaliers étaient déjà en selle. Docelina me fit un petit signe de la main. Elle avait le visage chagriné, pourtant le bon air de la montagne avait ravivé son teint. Ma blonde amie s’inquiétait sûrement à l’idée de rencontrer enfin son promis, au château de Mont-Real de Sos. Je lui adressai un sourire réconfortant ; elle talonna sa jument et vint me retrouver : – Nous arrivons Clara ! soupira-t-elle, en désignant de sa main gantée le chemin qui courait vers la vallée. Cette montagne m’écrase, gémit-elle, le bruit des vagues me manque. Comme j’aimerais retourner à Barcelone et revoir le bleu de la mer... les blancs oiseaux....
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– Allons, allons, ma miga ! Quitte cet air maussade ! Oublies-tu pourquoi nous sommes ici ? – Comment l’oublier ! Mon parent, le roi d’Aragon1, m’envoie dans ces montagnes perdues, au bout du monde, pour devenir l’épouse d’un parfait inconnu. Je ne sais même pas de quoi à l’air ce Guilhem de Terride ! – Il est beau garçon d’après ce qu’en disent mes amis les troubadours. Je plongeai mon regard dans le bleu pervenche de ses yeux de biche ; elle était décidément trop jolie pour connaître le malheur. Je lui pris tendrement la main. – Docelina, je te promets de passer les fêtes de la Nativité avec toi. Ainsi tu auras tout loisir de t’habituer à ta nouvelle vie. Je suis sûre que messire Guilhem saura t’amourer. – Dieu t’entende Clara, mais… – Mais ? – Ne peux-tu passer tout l’hiver auprès de moi ? implora-t-elle Je la taquinai gentiment. – Tout l’hiver, le printemps, l’été… l’automne ! Mais Docelina, il faut que je chante pour gagner mon pain, sinon on oubliera vite Clara la trobairitz2, de ce côté-ci des Pyrénées comme de l’autre. – Chante pour moi ! Je te gâterai autant que tu voudras, tu n’auras plus besoin de courir les routes… Que dis-tu de mon offre ?
__________________ 1 Pierre II d’Aragon fut roi de 1196 à 1213. Il succédait à Alfonse II. Depuis 1150, la Catalogne était rattachée au royaume d’Aragon. 2 Femme troubadour en langue d’Oc. 12

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Je lâchai sa main et, prenant appui sur une grosse pierre moussue, me remis en selle. – Ne te tourmente pas ma miga ! Je resterai tant que tu auras besoin de moi. Je vis son visage s’éclairer. Une feuille morte tombée d’un orme roux effleura son front et vint s’accrocher au vair de sa cape. Elle la prit et la piqua dans le ruban de ma tresse. Mes cheveux étaient plus noirs que le plumage du corbeau. – Cadeau d’automne, dit-elle en retrouvant le sourire, cette couleur te va à ravir. J’allais lui répondre quand survint Sandro, le chevalier qui commandait notre escorte. – Domna*, il est temps de reprendre notre route, la nuit tombe vite à cette époque et je crains les loups qui sont toujours plus crânes après le coucher du soleil… Au même moment déboula de derrière un buisson une masse brune, soufflant et grognant de si furieuse façon que nos montures faillirent prendre le mors aux dents. Sandro, l’épée au clair, saisit au frein la jument de Docelina qui avait pris peur, sabotant furieusement le sol empierré. – A moi ! appela le chevalier. Faites cercle, hardis compagnons ! – C’est un ours ! cria Ortez le sergent, en brandissant son épieu. A couvert, domna ! La bête est prise de
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panique, elle peut attaquer sans crier gare… D’ailleurs, je crois bien que c’est une femelle : elle n’hésitera pas à nous charger pour protéger ses petits. Il fit signe à deux de ses hommes qui mirent pied à terre : tandis que l’un s’armait d’un coutelas, l’autre, en retrait, bandait son arc et se tenait prêt à l’action. L’ours n’avait pas quitté sa position, tapi derrière un gros rocher à l’endroit où surgissait la rivière souterraine. Je jetai aussitôt un coup d’œil alentour pour repérer les oursons : je ne vis pas l’ombre de leur petit mufle. J’allais en faire la remarque au sergent Ortez quand Docelina pointa son doigt en direction d’une trouée dans la forêt. – Là-bas ! Des cavaliers ! Ils coursent un animal ! – Sainte Vierge ! m’écriai-je, ce n’est pas du gibier, c’est une enfant ! Avant que Sandro n’ait pu faire un geste pour m’en empêcher, je lançais Délicieuse à toute bride au devant de la fugitive, que les chasseurs étaient sur le point de rattraper. Les cavaliers se trouvaient déjà au milieu du champ. – Clara, Clara ! Reviens ! hurla Docelina. Son appel fut couvert par la plainte du cor. L’enfant me vit arriver sur elle à revers : elle s’arrêta net croyant que je venais prêter main forte à ses poursuivants. Elle me jeta un regard désespéré et mit ses mains en porte-voix :
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_______________________ 1 Anc. Petit luth à chevillier en forme de crosse montée de 4 à 6 chœurs de cordes. 2 Contraction de domna (dame) 3 Raimon Roger, comte de Foix : il était à la fois vassal du Roi d’Aragon et du comte de Toulouse pour les différentes terres de son comté. 15

– Comète, Comète ! s’époumona-t-elle comme une forcenée en direction du lieu où étaient restés mes compagnons. Disparais ! Cache-toi dans la grotte... ils veulent te tuer... À bout de forces, elle se laissa tomber à genoux dans un sanglot, tandis que le cavalier de tête qui semblait être le chef de la battue, mettait pied à terre. J’en fis autant, et me précipitai pour relever la fillette. Il s’interposa avec autorité. – N’y touche pas étrangère ! Qui es-tu ? Une chanteuse, à ce que je peux voir... Son regard s’attarda un court instant sur ma mandore1 accrochée à la bâte arrière de ma selle. Je me montrais courtoise, plus par prudence que par déférence. – Clara de Berga, trobairitz ! déclarai-je d’une voix que je voulais ferme. Je compagne Na2 Docelina au château de Mont-Real, petite-nièce du roi Pierre II d’Aragon, très illustre et puissant voisin... de votre seigneur Raimon-Roger3. J’avais avisé sur sa cotte d’arme, le blason palé d’or et de gueules des comtes de Foix. L’homme changea de visage, il fit un bref salut de la tête et se présenta. – Chevalier Bauclain Roquebestre, déclina-t-il, prévôt de Tarascon. Il se retourna et désigna les cavaliers

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armés en guerre que nous avions pris pour de simples chasseurs : mes hommes et moi-même poursuivons un ours, qui a du se réfugier dans la forêt de la Source aux Fées. Cet animal est féroce, il a tué un homme... La petite qui était restée jusque-là muette, le visage dissimulé sous le capuchon de sa gonelle en peau de lapin, s’interposa avec véhémence : – Ce n’est pas vrai messire Bauclain ! Comète est plus douce qu’un agnelet, elle craint l’homme et n’oserait pas s’en approcher... Le prévôt l’empoigna par le bras sans ménagement. – Ôte-toi de là Giralda ! Tu m’as assez fait perdre de temps. Ton ourse a tué, et elle pourrait recommencer. Je dois faire mon office, justice doit être rendue au frère Arroman. Mais la fillette, loin d’obéir, se débattit et finit par échapper à la poigne du prévôt ; elle se jeta à mes pieds, s’accrochant aux plis de mon bliaud, le regard implorant. – Belle domna, ne croyez pas ces menteries ! Comète est innocente... il faut me croire... empêchez-les de la tuer... La droiture de son regard me toucha. Je pris la défense de la pucelle, au risque de m’attirer les foudres du seigneur Bauclain. – Messire prévôt, commençais-je sans trop savoir quel argument trouver pour infléchir le préposé comtal, ne pourriez-vous repousser la sentence ? Capturer
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l’ourse au lieu de l’abattre sur l’heure permettrait de calmer les esprits et vous laisserez le temps de démêler cette affaire... – Par saint-volusien ! gronda Bauclain de Roquebestre. Est-ce à vous, joueuse de flûtiau, de mettre de l’ordre dans les affaires de la comté ? Malgré le ton bourru, je sentis que le bonhomme voulait éviter la confrontation. Il était embarrassé. Après tout, j’étais l’hôtesse du seigneur de Mont-Real, Dalmas de Terride, apparenté par les femmes aux comtes de Foix. D’un revers de main, j’essuyai les larmes sur les joues de Giralda et tentai d’attendrir le prévôt. – Laissez-lui une chance, messire. Giralda sera sa geôlière et garante que rien de malin ne se produira. Je sentis le souffle tiède de la gamine à travers l’étoffe. Giralda haletait, le regard mouillé, rivé sur l’orée de la forêt. Son cœur battait à rompre. Le prévôt resta un moment songeur, roulant les cuirs de sa ceinture d’armes entre ses gros doigts calleux, puis il posa ses yeux bouffis sur moi et je vis à cet instant que j’avais affaire à un homme juste. – C’est bon, domna ! Mais je ne promets rien, si la bête s’enrage et nous menace, je n’hésiterai pas. Ce sera la mort ! Il virevolta et donna l’ordre à ses hommes de reprendre la traque, puis il enfourcha son coursier avec une prestance qui contrastait avec sa lourde stature.
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Giralda étouffa un cri, serrant son poing dans mes robes. – Les maudits ! Pourquoi s’en prendre à ma pauvre Comète… J’allais la réconforter quand le galop d’un cheval me fit détourner la tête : Sandro, qui veillait sur moi en retrait, s’impatientait. La nuit tombait. Na Docelina devait s’inquiéter. – Nous repartons, Clara, me lança-t-il, impatient. Il jeta à peine un coup d’œil à la fillette. Laissons ces chasseurs traquer l’ours ; ils ne seront pas longs à le débusquer... Ces paroles firent bondirent Giralda qui se campa de toute sa petite taille devant le cavalier, sa tête rousse atteignait tout juste le garrot de son destrier. – L’ourse a franchi le torrent ? questionna-t-elle avec aplomb. – Eh bien... si fait pucelle, dit-il l’œil arrondi. La bête a bondi et a glissé sur une grosse pierre polie en amont du gave. On ne l’a pas vue réapparaître : elle a du tomber dans un trou d’eau et sa longe s’entortiller autour d’une racine. Bah ! Elle se sera noyée… Une lueur étrange passa dans le regard noisette de l’enfançon. – Pourvu que le prévôt soit de votre avis messire chevalier, dit-elle en considérant Sandro avec un brin de mépris. Un sourire fugace illumina l’espace d’un court instant son visage pâlot. Ses yeux démesurément grands et son nez pointu la faisaient ressembler à un renard du
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désert comme celui que j’avais vu à la cour du roi Alphonse de Castille*. Décidément, Giralda était une enfant surprenante, elle piquait ma curiosité, j’avais envie d’en savoir plus. Je lui proposais de nous compagner au château de Mont-Real, Sandro haussa les épaules, il me désapprouvait. – Giralda, que dirais-tu de faire route avec nous ? Je suis sûre que tu seras ravie de nous guider. Après tout, c’est ton territoire ! – Non, celui des ours, domna ! précisa-t-elle en agitant son petit doigt de manière sentencieuse devant les naseaux de Lumineuse qui marquait son impatience en piétinant le sol boueux de la clairière. – C’est bon, Clara, emmenez-la ! finit par dire le chevalier. Et de grâce, partons ! Sinon ce ne sont pas les loups qui nous tendront embûche, mais bel et bien une bande de routiers... – Pour cela vous n’aviez rien à craindre, chevalier, se mêla encore l’incorrigible gamine. Messire Dalmas, notre Seigneur, les a repoussés en forte montagne : ils ont dû aller se vendre en Aragon ! Sandro maugréa dans sa barbe et piqua des deux en direction de la forêt de la Source aux Fées. Je me mis en selle prestement et tendis la main à Giralda que j’enlevai de terre sans effort. Je calai son corps menu contre ma poitrine, à califourchon sur l’encolure de Lumineuse qui ne broncha pas. Elle semblait avoir adopté la petiote.
________________________ * Alphonse VIII de Castille (1155-1214) dit « Le Bon ». Couronné Roi de Castille en 1158. Épouse Aliénor d’Angleterre, fille de la très illustre Aliénor d’Aquitaine... 19

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Nous eûmes tôt fait de retrouver nos compagnons. Je glissai à l’oreille de ma protégée : – Je vais te présenter à la plus aimable domna que je connaisse. C’est mon amie et en même temps ma bienfaitrice. Son cœur généreux me permet de vivre douillettement dans son parage. Je suis plus gâtée que mes confrères qui errent sur les routes, exposés aux frimas et aux attaques des routiers. Et puis, ajoutai-je, tu nous conteras ton histoire par le menu, je veux tout savoir sur le mort du prieuré... A peine avais-je passé le gué de la rivière aux eaux cascadant que Docelina nous rejoignait. Montée en amazone sur sa jument Brocéliande, elle avait belle allure ; je remarquai pourtant une légère crispation sur sa jolie bouche aussi rouge que la guigne de mai. – Enfin, Clara, te voilà ! Ne peux-tu t’empêcher de te mêler de ce qui ne te regarde pas ! Elle avisa la fillette, son ton se radoucit. Qui est-ce ? Elle a le minois d’un renardeau... – Et que penses-tu de ses cheveux ! N’ont-ils pas le flamboiement de son pelage ? J’ébouriffai la toison emmêlée de l’enfant qui secoua la tête avec agacement. – Je me nomme Giralda, fille de Roger l’orpailleur*, homme libre ! rajouta-t-elle avec une pointe de fierté. Elle désigna de son menton aigu quelques maisons éparses au fond du vallon : c’est le village d’Olbier, j’y vis avec mon père. Vous allez au château, belle domna ?
_____________________ * Artisan qui lave les alluvions aurifères pour en retirer les paillettes d'or. 20

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– J’y vais prendre époux, Giralda. Elle soupira. Cet endroit est si différent de mon pays natal... – Elle va y épouser un charmant damoiseau : Guilhem de Terride ! intervins-je, pressentant que mon amie allait encore s’épancher sur sa triste destinée. – Le fils de notre vieux seigneur ? – Oui ! Le connais-tu ? On le dit agréable de visage et de caractère. J’espère que je ne serai pas déçue... j’ai si grande crainte ! Giralda hésita, elle prit un air évasif : – A vrai dire, domna, je ne fréquente pas si noble compagnie d’ordinaire. Je l’ai tout juste entr’aperçu un jour qu’il chassait le héron avec ses compagnons dans le bois qui borde l’étang d’Escalès. C’est vrai qu’il a belle figure... fière apparence... et... Je sentis que la question embarrassait la gamine, et pour couper court lançai : – N’en dis pas plus ! Il faut que Na Docelina découvre tout cela d’elle-même. Ne lui gâtons pas sa plaisance. Nous n’allons d’ailleurs plus tarder à arriver, n’est-ce pas Giralda ? Je lançai un coup d’œil rassurant à ma compagne et retins la fillette qui glissait sur l’arçon de la selle au moment où nous nous engagions sur un passage plus pentu. En contre bas, des essarts révélaient le village au regard. Juste au-dessus, le château de Mont-Real, impérieux, défiait la vallée sur son plateau rocheux en forme de croissant de lune.

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– Impressionnant ! fis-je malgré moi en serrant l’épaule de la petite. – Sinistre ! dit Docelina l’air maussade. – Rassurez-vous belle domna, dit l’enfant, le vieux seigneur Dalmas est un hôte accueillant. Nous l’aimons beaucoup, c’est un homme qui sait faire bonne justice… J’en profitai pour en revenir au sujet qui piquait ma curiosité. – Justement Giralda, parle-nous de cette meurtrerie…et dis-nous pourquoi tu es si sûre que ton ourse est innocente… – Une meurtrerie ? s’affola ma craintive amie. Je m’empressai de lui rapporter brièvement les accusations du prévôt Bauclain. – Si ton ourse a vraiment tué ce moine, déclara Docelina, alors tu es tout aussi coupable de la protéger… – Comète n’est pas une bête sauvage, protesta la fillette, mon père l’a élevée. Elle est habituée à côtoyer les hommes. Frère Arroman la connaissait. Il lui est même arrivé de lui mettre quelques fruits de côté quand il lui prenait l’envie de la gâter un peu. Croyezmoi, ceux qui l’accusent veulent couvrir leur propre méfait. D’ailleurs Comète ne rôde pas la nuit : elle se cache dans sa grotte, et le jour levé, elle reste dans le bois de la Source aux Fées à attendre que l’un d’entre nous ait le temps de s’occuper d’elle… – L’un d’entre vous ? m’étonnais-je.
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– Corbairan, le fils de la cathare Clarmonda, vient parfois lui tenir compagnie et Rainal aussi, quand il vient faire sa cueillette de simples*… Elle ajouta : Rainal, c’est l’aide-jardinier du prieuré. Il aime beaucoup Comète. C’est lui qui a découvert le corps du frère cellérier dans le puits du cloître… – Dans un puits ! s’exclama Docelina. Mon Dieu, quelle horreur ! Avec quels barbares vais-je devoir vivre ! – Allons ma miga, il s’en passe bien d’autre dans notre beau comté de Barcelone. Ne te souviens-tu pas de l’affaire de la noyée du couvent de Sant Domenc à Girona ? C’était une pauvre nonne… et l’on avait accusé à tort un muletier… – Justement ! Tout me dit que tu vas encore fourrer ton nez là où il ne faut pas, maugréa la jeune fille. – Giralda m’est sympathique et son ourse aussi, déclarai-je en caressant la joue de l’enfant, j’ai l’intuition qu’elle dit le vrai… j’aimerais l’aider, si elle le souhaite bien sûr ! Giralda haussa les épaules, incrédule. – Que pourriez-vous faire, gente domna, contre la volonté du prévôt ? – Bauclain Roquebestre n’a pas l’air d’un mauvais homme, avançais-je pour tester la gamine ; pour l’heure, son jugement est juste un peu gâté par des langues malveillantes...
_______________________ * Plantes médicinales.

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– Messire prévôt veut solder cette affaire promptement : il ne veut pas que la situation s’envenime comme à Montaillou où on a fini par accuser les cathares d’avoir empoisonné l’eau de la source. – Qui a accusé ton ourse ? coupa Docelina – Peire de Villemur, soupira Giralda, le prieur de la communauté de Notre-Dame de Sos... Je ne comprends pas, c’est pourtant un cœur généreux… – Las, ma pauvre petite ! la plaignit Docelina. C’est ta parole contre celle d’un homme de Dieu... Comète n’est pas sortie d’affaire... Je lançai un regard de réprobation à mon amie. Au même moment, le chevalier Sandro donna ordre aux porte-bannières d’éployer nos gonfanons pour nous signaler aux guetteurs de la tour nord-ouest du castel. Les couleurs de Catalogne, d’or à quatre pals* de gueules flottèrent fièrement à la cime des hampes. Le sergent Ortez emboucha sa corne et sonna par trois fois. Du château, on lui fit écho. J’approchai ma jument de celle de ma compagne et lui pris la main. – Courage ma miga ! Cette nuit j’ai rêvé de toi : tu dansais dans une roseraie, trois colombes aux ailes lumineuses te couronnaient... ce ne peut être qu’un bon présage. Docelina m’adressa un pauvre sourire et désigna du menton la forteresse qui nous surplombait. – Crois-tu qu’il y ait même un jardin à l’intérieur de cette prison ?
_________________________ * Sur fond d’or barré de 4 traits rouges. 24

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– Ce qu’il y a de sûr, s’en mêla Giralda, c’est que Mont-Real est imprenable. Nulle part ailleurs, domna Docelina, vous ne serez mieux gardée que derrière ces murailles orgueilleuses qui ne craignent pas les échellades. Au regard admiratif que portait le chevalier Sandro sur l’édifice, je vis qu’il partageait l’avis de la donzelle. – Y as-tu déjà... mais que fais-tu ? Giralda d’un coup de rein leste venait de glisser du col de Délicieuse. Où vas-tu petit fennec... reste avec nous... Déjà la gamine disparaissait derrière un bosquet. Elle nous cria : – Comète a besoin de moi, gentilles domnas ! Que Notre-Dame vous protège... – Laisse-la donc partir ! fit Docelina plus soucieuse de l’accueil que l’on nous réservait au château que du sort de la pucelle. Elle ne t’a même pas remerciée ! Je la regardai s’éloigner, petite forme fluette dans sa gonelle couleur d’automne. Je me surpris à m’inquiéter pour ce drôle de lutin que le hasard avait mis sur mon chemin. Je pressentais que Giralda ne nous avait pas tout dit... Que savait-elle réellement de la mort de frère Arroman ? La voix flûtée de ma compagne me sortit de mes pensées. – Viens-tu Clara ? Mont-Real de Sos nous attend... La chevauchée s’engagea sur la sente d’accès, le chevalier Sandro en tête...

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