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Le Temps des hirondelles

De
221 pages
À chaque fois que Michel passe ses vacances dans sa famille, c'est la même émotion qui l'étreint. Retrouver la chaleur et la bonne humeur d'Irène sa cousine, celle de son grand-père Charles l'initiant aux plaisirs de la campagne, celle de son oncle et de ses frères et soeurs qui, eux aussi, participent aux labeurs quotidiens : autant de plaisirs qu'il n'est pas près d'oublier. Et puis, surtout, il y a Julie, qu'il retrouve chaque soir au poste de lait... Saura-t-il un jour ce qu'elle avait de si important à lui dire ?
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Michel Berthod



Le Temps
des hirondelles











Diplômé d’études juridiques, Michel Berthod abandonne le droit et
consacre sa vie professionnelle à l’animation comme directeur de M.J.C.
Homme de culture, passionné par la chanson d’auteur interprète et le
cinéma, il aime aussi prendre la plume. Avec Le Temps des
hirondelles, il se plonge avec talent dans ses souvenirs d’enfance et
partage ses moments de bonheur.


Du même auteur

Aux éditions De Borée


Monica


Autres éditeurs


Mes amis d’un soir : Léo, Georges, Claude…
Monsieur Desroulettes
S’il-te-plaît, monsieur, ouvre-moi la porte
Un silence d’éternité, et autres petits moments de vie





« Les vieux rêves sont de vieux rêves.
Je ne les ai pas tous réalisés,
mais je suis content de les avoir faits. »

Clint EASTWOOD
Sur la route de Madison



À mon grand-père Charles




À Julie




Si un jour, Julie, tu trouves, par hasard, au bas d’une étagère ou au fond
d’une arrière-boutique, un livre dont le titre parle d’hirondelles et de bon vieux
temps, avant de le reposer, ouvre-le et lis quelques pages.
Il est possible que tu te dises : mais, je connais cette histoire ! Alors, tu te
souviendras de ce gamin en culotte courte que des bretelles mal ajustées
retenaient à hauteur de genoux.
Tu te souviendras de cet enfant pour qui un jour sans te voir était un jour
sans soleil. Tu étais son hirondelle et toutes les fleurs des champs.
Tu te souviendras de… celui qui t’attendait avec impatience et t’écoutait
parler les yeux grands ouverts.
J’aimerais tant que tu te souviennes de lui !
Il a aujourd’hui des cheveux gris, du moins ceux qui lui restent sur la tête.
Ce gosse d’autrefois ? C’est moi. L’auteur du livre. Je n’ai pas changé de
nom, comme ça, tu pourras me retrouver s’il reste encore au fond de toi un
petit peu de moi, un petit peu de nous !
La ferme de mon enfance est toujours au bord de la route.
Avant de s’en aller, Joseph, mon cousin germain, a fait rajeunir la façade du
bâtiment et réparer le toit du four à pain.
Une personne l’habite, ma petite-cousine. Même si les volets sont souvent
fermés, les murs ont gardé le souvenir de notre présence.
Alors, aux moindres signes de vie de ta part, j’accourrai.
Peu m’importe si tu as changé un peu ou beaucoup.Je veux te voir, te parler, t’entendre.
En bons petits vieux, nous irons, si tu le veux bien, marcher sur la route
près du bois à morilles, nous pousserons la porte aux gonds rouillés du poste
à lait. Et si nos jambes sont encore assez valides pour nous emmener
jusqu’à la maison en ruine dans le petit bois, nous irons à pas lents. Peut-être
découvrirons-nous la vraie histoire de cette demeure devant laquelle je suis
revenu bien des fois.
Et puis, on se souhaitera bonne chance pour la suite de notre vie.
Je te regarderai encore une fois.
Peut-être qu’on se reverra !
Alors, me diras-tu ce que tu ne m’as jamais dit : « J’ai des choses à te
dire. »
À bientôt ma petite amoureuse.




I.
Autrefois




Dans un coin de campagne, il y avait autrefois, au bord de la route qui relie
Rumilly au village de Lornay, dans le petit hameau de Verley, une ferme
qu’habitait une famille de la terre, celle de mon grand-père Charles.
À l’angle de la maison d’habitation, une petite route non goudronnée
desservait les fermes du haut et s’élevait jusque « Vers les Champs ».
En face de la maison de grand-père, sur la gauche du chemin, prospérait le
jardin nourricier qu’entourait une vieille palissade soutenue par de vieux
piquets en bois.
Séparant la ferme de la route, le four à pain et le poulailler, un mur en pierre
reliait les deux abris. Entre les pierres du mur, lézards et plantes vivaces
avaient trouvé refuge.
Un énorme mûrier, aux fruits violacés, plus gros que des framboises,
ombrageait la cour intérieure où habitants de la ferme, poules, coqs, canards
et dindons venaient se protéger du pesant soleil d’été.
La maison d’habitation, la grange à foin, l’écurie, la cave à légumes et le
pressoir à cidre ressemblaient à toutes les autres bâtisses du hameau.
La cave, au sol en terre battue, était pour moi un lieu de mystère
qu’entretenait l’absence de lumière. Légumes, fruits et tonneaux de cidre y
trouvaient leur place. Une vieille porte en bois aux gonds recouverts de
graisse s’ouvrait sur cette caverne dont les odeurs d’humidité et de fruits
mûrs me caressaient les narines.Derrière, à peine séparée par un petit pré, était l’annexe. Une deuxième
étable avec sa grange à foin et à paille, une cave à cidre, un séchoir à tabac
complétaient le bâtiment principal. Enfin, à côté, au bord du chemin, le
bassin, dans lequel coulait une eau fraîche d’une source jamais tarie.
Dans le jardin, une allée herbeuse bordée de framboisiers et de groseilliers
coupait celui-ci en deux. Au-dessus de l’allée, un fil de fer tendu entre deux
poteaux de bois recevait le linge à sécher. Appuyé à la balustrade, un poirier
donnait des fruits jaunes et sucrés. Au fond du jardin, un cerisier tardif nous
offrait de grosses cerises juteuses au goût de fraise et d’abricot. Dans le
jardin, abondamment enrichi du fumier de vaches, pommes de terre
nouvelles, carottes, poireaux, salades, épinards, haricots verts et à rames,
choux et autres plantes potagères poussaient sans danger de pollution.
Une partie des récoltes servait aux repas quotidiens. L’autre était vendue au
marché du jeudi matin à Rumilly. Les produits de la vente permettaient
l’achat de sucre, de viande, de fromage et autres denrées alimentaires sans
oublier vêtements et tissus.
Ses habitants ?
Grand-père Charles, mon parrain, pépé, avait fait une partie de la guerre de
14-18. Il était grand, un peu voûté et portait toujours sur la tête un chapeau
noir qu’il n’enlevait que pour aller se coucher. Je l’ai toujours appelé pépé.
Mémé, ma grand-mère, était née en 1875, trois ans avant grand-père.
C’était une femme tout habillée de noir. La fatigue accumulée au long des
années avait courbé son dos. Elle était peu bavarde. C’est elle qui assurait
avec ma tante Marie l’intendance de la maison : repas, lavage du linge,
repassage, raccommodage, nettoyage.
Ma tante Marie-Jeanne, « tatan », premier enfant de la famille, s’occupait du
jardin potager. C’est elle qui avait la charge de porter les productions de la
ferme au marché : légumes, fruits, lapins, poulets, œufs… Elle aidait
également mémé ou tonton suivant les besoins.
Joseph, mon oncle, « tonton », était le dernier enfant et le frère cadet de
mon père. C’est lui qui s’occupait de la ferme. Grand-père, qui avait été
blessé au cours de la Grande Guerre, lui avait laissé assez tôt la conduite de
l’exploitation agricole.
Quant à Irène, ma cousine, ma grande sœur, mon aînée de treize ans, que
j’ai longtemps appelée Reine, elle aidait ma tante et mon oncle. Elle était
aussi la responsable du poste à lait et se rendait tous les jeudis matins à
Rumilly comme serveuse au café de La Grenette.Plus tard, elle se mariera avec un autre Joseph, un solide travailleur de la
terre. Mis en confiance, mon oncle lui cédera la ferme, les champs et les
bois.
De cette union, trois filles animèrent de leurs cris, de leurs rires enfantins,
de leurs jeux, la maison d’habitation qu’une rénovation avait rendue plus
agréable à vivre.
C’est dans la ferme paternelle, dans celles des voisins, dans les champs et
les bois environnants que j’ai passé les vacances d’été de mon enfance. Un
espace magique, plein de bonheur et d’émotion.




II.
Des vacances
sans ses parents



À la fin du premier tiers du siècle passé, de nombreux fils de paysans
quittèrent la campagne et vinrent s’établir en ville car il n’y avait pas assez de
travail pour plusieurs hommes dans une ferme. À cette époque, les surfaces
cultivables ne dépassaient guère quelques hectares.
Ce fut le cas de mon père qui quitta au milieu des années 30 la ferme de
ses parents et vint travailler en ville, à Rumilly.
Il se maria, trouva un logement, fit quatre enfants à ma mère, une fille de la
campagne, employée dans une maison bourgeoise.
Moi, je naquis le premier, le mardi 21 janvier 1941 à 6 heures.
La terrible guerre, celle de 39-45, faisait des milliers de morts dans tous les
camps.
De cette période, une image douloureuse est restée gravée en ma
mémoire.
Nous étions en avril 1944. J’avais le corps recouvert de boutons rouges,
c’était la rougeole. Le médecin avait prescrit à ma mère de ne pas m’exposer
au soleil, aussi maman gardait les volets de la chambre mi-clos.
Un après-midi, un convoi d’hommes en liesse traversa la rue du Pont-Neuf,
en dessous de notre habitation. Intriguée, maman me prit dans ses bras et
regarda la rue à travers les volets entrebâillés, quand des coups de feu
retentirent. Aussitôt maman recula et poussa d’une main les battants de la
fenêtre. La manifestation à peine passée, des cris éclatèrent dans la rue.Maman, tout en me portant, ouvrit la fenêtre et poussa un battant du volet.
Alors je vis une femme recroquevillée sur le rebord d’une des fenêtres de la
maison d’en face et du sang couler le long de la façade.
La nouvelle de cet accident fit le tour de la ville comme une traînée de
poudre.
Que s’était-il passé ?
Un groupe de maquisards, auquel s’étaient jointes d’autres personnes, fêtait
un événement, une libération peut-être. Au cours de ce mouvement de joie,
des coups de feu furent tirés en l’air, et Mme Rigaux, qui était à la fenêtre de
l’habitation qu’elle louait, avait été touchée au front par une balle perdue. Les
images gravées dans ma tête et le récit de ce fait marquèrent mon enfance.
Ce n’est que soixante ans plus tard que j’appris de la bouche même d’un des
fils du bailleur que la balle qui avait atteint cette pauvre femme avait été
retrouvée dans une poutre lors d’une rénovation de l’appartement.
En mai de cette année-là, nous rentrions d’une promenade au sanctuaire de
Notre-Dame-de-l’Aumône, à quelques centaines de mètres de notre
habitation. Mon père avait une profonde inclination pour la Vierge de cette
chapelle dont la légende me fut maintes fois contée.
Mon frère Jean, qui rechignait à marcher chaque fois qu’il fallait faire
quelques centaines de mètres, était dans la poussette. Moi, j’avais pris la
main de papa et marchais à ses côtés. Je me souviens que le ventre de ma
mère était très arrondi. Elle portait notre sœur cadette. C’est alors que
voulant imiter mon père je vins me placer près de maman pour lui donner le
bras. Hélas ! tous mes efforts s’avérèrent vains : je dus me contenter de
poser ma main sur son bras. Néanmoins, j’étais fier d’imiter papa. Je portais
aux pieds de petits souliers noirs vernis.
Aux dires de ma mère, mes premiers mois de vie furent difficiles. Elle
mettait ça sur le compte de sa grossesse mouvementée. Elle avait l’habitude
de raconter que « j’avais reçu le choc du bombardement ».
En effet, quelques semaines avant ma naissance elle avait été contrainte
une nuit de fuir avec les habitants de son quartier dans un bois, à la sortie de
Rumilly, pour échapper aux dangers d’un bombardement.
À plusieurs reprises au cours de mon adolescence, maman raconta cette
tranche de vie :
– Ton père avait été réquisitionné avec son unité pour garder la voie de
chemin de fer. Une nuit, alors que j’étais seule, une alerte m’obligea à quitter
la maison. Rapidement j’attrapai une couverture. Notre voisine, qui nous arendu bien des services, m’aida à marcher tellement j’avais peur. On courait
tous vers le bois de La Salle. Dans celui-ci, les balles fauchaient le haut des
arbres. On devait marcher en se baissant. On est resté là une partie de la
nuit. J’étais frigorifiée. Quand ton père rentra, au petit matin, il appela le
docteur car j’avais pris froid. Mon état n’était pas brillant.
Ainsi, ma mère mit sur le compte de cette nuit mouvementée les tracas de
santé qui perturbèrent mes premières années de vie.
À trois ans j’étais, d’après mes parents, « un gringalet ».
Aussi, dès que je fus en mesure de me débrouiller seul, et pensant que la
vie à la campagne me ferait le plus grand bien, mes parents m’envoyèrent
passer les vacances d’été chez mon grand-père Charles.
La première expérience, en été 44, s’étant avérée positive, les années
succédèrent aux années, et mon frère rapidement m’accompagna, pas
toujours de gaieté de cœur parfois.
C’est ainsi que, jusqu’à l’âge de onze ans, ma terre d’été fut celle des
champs.

Pour mon premier bain hebdomadaire, Reine avait versé de l’eau chaude
dans un grand baquet en bois. À cette époque, il n’y avait pas de douche
dans la ferme de mes grands-parents paternels.
Après m’avoir dévêtu devant tout le monde, dans la pièce qui servait de
cuisine et de salle à manger, Reine me porta et me mit dans l’eau. J’en sortis
aussitôt en pleurant car l’eau était trop chaude. Reine y plongea sa main, me
regarda et me dit :
– L’eau est à bonne température.
– Mets de l’eau froide, Reine, demandai-je en pleurnichant.
Pour éviter des cris intempestifs, elle versa le contenu d’une petite
casserole dans le baquet, me prit sous les bras et m’y plongea d’autorité.
Je ne me souviens pas avoir encore pleuré ou crié !
Les autres matins, Reine versait de l’eau dans une cuvette et à l’aide d’un
gant de toilette et d’un savon de Marseille elle me frottait le
« museau » – expression que j’ai souvent entendue dans mon jeune âge.
Enfant, je n’ai jamais vu mon grand-père, ma grand-mère, ma tante Marie,
mon oncle ou Reine se tremper tout nus dans un bac d’eau chaude.
Peutêtre le faisaient-ils en cachette !Je me souviens également d’une séance de coiffure. Reine me disait
souvent :
– Tu as des cheveux aussi beaux que ceux d’une poupée, bouclés et fins.
Cette phrase, même adulte, elle me l’a souvent répétée.
Aujourd’hui, je n’ai plus de cheveux longs ni de boucles, et il m’arrive
souvent de me couvrir la tête d’un bonnet ou d’une casquette pour me
protéger du froid.

Cette année-là et la suivante, je vis souvent des gens s’arrêter, entrer dans
la cour de la ferme et demander s’ils pouvaient acheter des œufs, des
légumes, un poulet ou un lapin. Parfois, certains d’entre eux repartaient avec
quelques œufs, deux-trois carottes, des pommes de terre. Ils rangeaient ces
produits dans leurs sacoches de vélo et repartaient en remerciant mon oncle
ou Marie. Une fois, l’un d’eux était reparti avec un lapin, mais comme celui-ci
ne voulait pas rester dans la sacoche, ils avaient dû lui attacher les pattes
pour qu’il ne s’échappe pas. Je compris bien vite que beaucoup de grandes
personnes et d’enfants souffraient de ne pas manger à leur faim. Même à la
maison, nous mangions très peu de viande et la mie de pain était de couleur
grise. C’était la guerre !
Dès mes premiers étés à la campagne, je découvris bien vite le rude métier
d’exploitant agricole, celui de paysan.
Pour me conduire chez pépé, papa m’emmenait sur son vélo. J’étais assis
en amazone sur le cadre. Je tenais le guidon des deux mains pour ne pas
tomber. Dans les côtes, je sentais le souffle haletant de mon père sur mon
cou.
Le premier déplacement sur le vélo de papa que mon frère fit avec moi
s’avéra plutôt cocasse. Alors que nous venions de monter la côte de Broise à
pied et que mon frère et moi avions repris place sur le vélo, d’un seul coup
celui-ci s’affaissa. Nous roulâmes dans le talus en contrebas de la route.
Mon père se releva prestement, nous demanda si nous étions blessés. Nous
n’avions aucune égratignure. Le vélo gisait à côté de mon père, le cadre
cassé. Nous en fûmes quittes pour une belle peur et nous dûmes finir le trajet
à pied.
Parfois, papa venait nous voir à l’improviste. Quand il repartait, en fin
d’après-midi, je le regardais s’éloigner. Avant le premier virage, au bout de la
ligne droite, il se retournait et nous faisait des signes d’adieu. Je lui envoyais
des bisous. J’étais triste.Mon frère ne voulait pas rester. Alors Reine nous prenait par la main et
nous emmenait avec elle. Elle nous racontait des histoires. La plus fréquente
était celle du Petit Poucet qui semait des cailloux sur le sentier de la forêt
pour ne pas se perdre.
Alors, avec mon frère, nous ramassions des petits graviers sur le bord de la
route et les posions sur la ligne d’ombre que faisaient les fils des poteaux
électriques.
Le soir, je pleurais en cachette.
Le lendemain matin, j’avais tout oublié et je me fondais dans la vie de tous
les jours.
Au cours des mois de vacances de l’année 1945, papa et maman vinrent
nous voir tous les dimanches.
Dans un landau reposait notre petite sœur : Marie-Claude. Elle était née au
mois d’octobre précédent.
À leur arrivée, nous déposions rapidement un baiser sur le front de notre
sœur, car ce qui nous intéressait le plus c’était le contenu de la
pochettesurprise que nos parents nous donnaient après avoir demandé si nous
avions été bien sages. La moue de Reine n’étant pas dissuasive, nous
partions défaire notre paquet à l’écart des regards indiscrets.
L’après-midi, papa aidait tonton aux travaux de la ferme. Il chargeait le foin
sur un chariot tiré par deux bœufs tandis que maman, à l’ombre d’un arbre,
parlait avec ma grand-mère et Marie.
Moi, pour rentrer du champ, je demandais à faire le trajet sur le « charret à
échelle » (la voiture à foin). Alors mon père me hissait sur la charrette et me
disait de bien me tenir. Du haut de la voiture j’étais heureux malgré l’herbe
qui me piquait les cuisses. Mon frère n’y avait pas droit car il était encore trop
petit.
Le soir, au départ de mes parents, je m’accrochais à leur cou et leur faisais
plein de bisous. Mon frère pleurait et moi je l’imitais malgré le conseil de
papa qui me disait :
– Tu es le plus grand, tu dois être fort et montrer l’exemple.
Je serais bien parti avec eux.
Avec Reine on s’asseyait sur le talus herbeux, au bord de la route, à côté
de la haie. Je regardais, la gorge serrée, s’éloigner papa, maman et notre
petite sœur dans le landau que mon père poussait tandis que ma mère lui
donnait le bras.Que se disaient-ils ?
Ils devaient être tristes eux aussi.





III.
Qu’aurions-nous fait
à la maison ?




Passer nos vacances dans l’appartement de la rue du Pont-Neuf s’avérait
difficile tant pour nos parents que pour nous. Et puisque nous avions la
chance d’avoir un pied-à-terre estival à la campagne, pourquoi ne pas en
profiter ? C’est ce que devait se dire mon père pendant nos années de
jeunesse.
Quand mes parents quittèrent le petit deux-pièces de La Curdy, quelques
mois après ma naissance, ils vinrent habiter dans un appartement coincé
entre des immeubles, à quelques dizaines de mètres d’une rivière : le
Chéran.
Nous habitions au premier étage. Au deuxième, logeaient notre copain
Jacky et ses parents.
Au rez-de-chaussée, dans une pièce contiguë à notre cave, logeait un
employé du magasin de meubles Miolany, en face de notre immeuble. Je n’ai
jamais su très bien qui était ce monsieur. On le voyait rarement. Lorsque
nous le croisions dans le couloir, nous, les enfants, attendions qu’il soit entré
chez lui pour sortir dans la rue. Lorsqu’il m’arrivait de descendre à la cave
chercher du charbon ou des pommes de terre, j’entendais parfois des sons
provenant d’un poste de radio. Une fois, j’aperçus, par la porte entrouverte
de la pièce qu’il occupait, un lit avec un tas de couvertures dessus. J’en
conclus qu’il ne devait pas avoir de chauffage.
Dans notre appartement, deux chambres donnaient sur la rue principale.L’une était occupée par papa et maman, la seconde par mon frère et moi.
Ma sœur cadette avait hérité d’une chambrette dans un recoin du corridor
qui reliait la cuisine aux chambres.
La cuisine-salle à manger-salle de jeux était occupée en son milieu par une
table en bois recouverte d’une nappe en toile cirée. Face à l’entrée, un buffet
de couleur chêne clair, la crédence. Maman y rangeait la vaisselle courante
et celle des jours de fête. Dans un angle du mur, la machine à coudre de
marque Helvetia servait à la confection des robes, des pantalons et autres
vêtements. Au fond de la pièce, un fourneau à bois et charbon assurait la
cuisson des aliments et le chauffage de la maison. Derrière le fourneau, une
cheminée n’avait d’usage que le soir de Noël. Elle permettait, paraît-il, au
Père Noël de descendre pour y déposer oranges et papillotes ; c’étaient nos
cadeaux de Noël.
Une fois, nous eûmes l’agréable surprise de découvrir une poupée en tissu
pour notre sœur cadette et une voiture miniature à ressort pour nous les
garçons. Hélas ! le mécanisme de remontage lâcha en fin de journée. Papa
essaya de le réparer, en vain. Alors, maman rangea la voiture. Je la
redécouvris quelques années plus tard, lorsque nous quittâmes
l’appartement du Pont-Neuf pour la cité de l’Aumône.
Nos parents auraient certainement aimé nous offrir davantage, mais peu
argentés, ils ne pouvaient se permettre de faire plus. En compensation, ils
nous offraient leur amour. Quoi de plus beau ?
Le sol de l’appartement était recouvert d’un linoléum incrusté de divers
motifs. Une fois par mois, maman le cirait, de préférence un jeudi. Ce jour-là
nous étions de corvée. Un chiffon à la main, et à genoux, nous frottions pour
le faire briller. Pour ne pas salir ce parquet artificiel, maman déposait à
l’entrée des patins en tissu avec lesquels nous devions nous déplacer.
Quand bien plus tard je fis mes premiers pas sur la glace d’une patinoire, je
n’eus pas trop de difficultés à enchaîner le mouvement des jambes ; j’avais
été à bonne école.
L’extérieur de l’appartement comprenait d’un côté la rue et ses commerces,
de l’autre une petite cour pavée, dans laquelle avaient trouvé place deux
cages à lapins. Les cabinets et un rosier sans propriétaire, que mon père
entretenait par amour des belles roses parfumées, complétaient cette cour
intérieure.
Placé sur un tuyau de canalisation qui gelait presque tous les hivers, un
robinet d’eau froide servait à nettoyer les légumes que mon père rapportait
du jardin et à remplir les bassines pour le lavage et le rinçage du linge demaison. Lorsque le soleil dardait ses rayons sur ce petit espace, maman
remplissait d’eau un bac à linge. C’était notre piscine.
Nous n’avions pas le droit d’aller dans la rue, sauf pour nous rendre à la
laiterie qui était à proximité et à la petite épicerie-fourre-tout, en face de chez
nous. À ces occasions, notre mère nous invitait à faire très attention, à
marcher sur le trottoir et à ne pas traîner en route. La plupart du temps elle
nous accompagnait du regard, de la fenêtre de sa chambre.
Dans la cour, le maigre espace qui restait nous permettait à peine de jouer.
À quoi ?
À pas grand-chose. Car cet espace était la plupart du temps réquisitionné
pour faire sécher le linge des deux familles et gare à celle ou celui qui se
frottait aux draps ou autres vêtements qui pendaient.
Il y avait bien aussi, sous le toit, le galetas qu’éclairait une lucarne par
laquelle s’infiltraient, par beau temps, quelques rayons de soleil. Mais ce coin
mystérieux que mes parents partageaient avec nos voisins était réservé à
entreposer le bois de chauffage, de vieux chiffons et des malles que nous
aurions bien aimé ouvrir. Mais il n’était pas question d’y monter en l’absence
de papa.
Alors il nous restait l’escalier de la cour. Avec Jacky, mon frère et les filles
et garçons du quartier, nous y passions une partie de notre temps à
bavarder, à chanter, à sauter, en comptant le nombre de marches que nous
gagnions petit à petit, au risque de nous fouler une cheville.
Il y avait aussi derrière la cour, au bout d’un passage étroit, coincé entre un
atelier de menuiserie et un muret garni de petites fleurs sauvages, une ruelle
en légère déclivité. Pour sortir de ce boyau, il nous fallait tirer sur une porte
en bois qui grinçait à chaque fois qu’on l’ouvrait. C’est là aussi, dans cette
venelle, que nous, les bambins du quartier, nous nous retrouvions pour jouer.
Le danger était minime. Les rares voitures ou camions à gazogène qui
circulaient en contrebas, dans la rue principale, n’avaient pas accès à cette
ruelle. Et pourtant, ce n’était pas l’envie qui nous manquait d’aller les voir.
Dans la ruelle, les filles jouaient à la corde à sauter, à la marelle, sautant de
case en case à cloche-pied jusqu’au paradis. Nous les garçons, on les
embêtait ou on tapait dans un vieux ballon au cuir craquelé.
Et puis, il y avait « la Josette », une vieille dame qui habitait une maison
vétuste au-dessus du Chéran. Une seule fois j’entrai chez elle. J’y découvris
une pièce sombre, enfumée, au sol en terre battue et des murs quitranspiraient d’humidité. Un lit recouvert d’une paillasse occupait un coin de
l’unique pièce. Elle passait une grande partie de son temps dehors. Elle allait
s’asseoir sur un banc sur la « place du château » et là, elle lisait son journal.
Quand nous la rencontrions, près de la fontaine où elle venait remplir sa
seille d’eau fraîche, nous la taquinions sans méchanceté. Elle, pour qui notre
présence était une compagnie, se prêtait au jeu et souvent nos rencontres se
terminaient par de grands éclats de rire. À plusieurs reprises, maman ou
papa nous invitait à ne pas lui manquer de respect.
En hiver, la ruelle se transformait en piste à luge ou en terrain de glissade.
Que de fois n’avons-nous pas terminé nos dégringolades sur les fesses !
Quand nous n’étions pas dans la cour ou la ruelle, nous jouions dans la
cuisine. À trois enfants, puis quatre, la pièce devint étroite. Nos chamailleries
et le manque d’espace rendaient la vie de notre mère difficile. Nous la
faisions « tourner en bourrique ».
Quand les horaires de travail de papa le permettaient, il nous emmenait
jusqu’au jardin que son usine mettait à la disposition des ouvriers qui
souhaitaient travailler un lopin de terre. Pendant ce temps-là, notre mère
soufflait un peu.
Pendant les courtes vacances et les jeudis, quand il faisait beau, nous
allions nous promener avec maman dans la campagne environnante. Elle
emportait avec elle le goûter. Après quelques centaines de mètres sur les
routes ou chemins de campagne, nous nous arrêtions dans un champ. Là,
maman nous racontait une histoire, nous donnait notre goûter composé la
plupart du temps de pain et d’une barre de chocolat. Puis nous allions jouer
dans le champ. Mais il fallait éviter de piétiner l’herbe haute, ne pas
s’approcher des buissons car il pouvait y avoir des serpents, ne pas monter
aux arbres car nous risquions de déchirer nos vêtements. Mon frère n’avait
que faire de ces recommandations et moi, malgré mes « maman ne veut
pas », je finissais par le suivre. On se faisait réprimander, mais maman savait
bien que nous ne pouvions pas rester dans un bocal. Alors elle nous invitait à
faire attention.

Je me souviens d’un après-midi. D’y penser, j’en ai encore un frisson.
Nous avions quitté l’appartement du Pont-Neuf, direction Provonges, sur la
route de Marcellaz-Albanais.
À environ un kilomètre de notre domicile, nous nous arrêtâmes dans un
champ à l’écart de la route. En quelques enjambées, mon frère et moi nousfîmes le tour du champ et de ses taillis attenants. L’herbe du pré avait été
fauchée quelques jours auparavant. Mon frère avait repéré au-dessus du
champ quelques rangées de vigne et m’invitait à le rejoindre. C’est alors que,
longeant un buisson, j’aperçus près d’un massif de ronces ce qui me parut
être une anse de panier. Je me baissai et me saisis de l’objet couleur rouille.
Mais celui-ci me glissa de la main et disparut dans les broussailles. Je reculai
brusquement et je partis en courant, apeuré. Maman se rendit compte de
mon état et m’appela. Il me fallut quelques minutes pour retrouver mes
esprits et je ne me vantai pas du risque encouru. J’avais probablement
dérangé un reptile, lequel ? Je n’ose y penser.

À cette époque, les vacances d’été commençaient la deuxième semaine de
juillet pour se terminer fin septembre. Trois mois à user nos godasses, nos
pantalons, à se chamailler, à se rabibocher.
Parfois une copine ou un copain partait quelques jours à la mer avec ses
parents ou allait chez une grand-mère quelque part en France. Nous, nous
les regardions partir, nous disant qu’un jour peut-être notre tour viendrait.
C’est ainsi que mon père opta pour ces « belles vacances à la campagne ».





IV.
Rita, Marguerite…
et toutes les autres




À la ferme, c’est Reine qui avait pour mission de faire paître les vaches.
Reine était la fille de Marie. Au tout début, je ne le savais pas jusqu’au jour
où j’entendis ma cousine appeler ma tante « maman ». Je trouvais ça
bizarre !
Intrigué, comme tous les gosses de mon âge, un jour je lui demandai :
– Pourquoi tu appelles tatan Marie, maman ?
– Parce que c’est ma maman, me dit Reine.
– Mais alors, pépé n’est pas ton papa ?
– Eh non !
– C’est qui ton papa ?
Je n’obtins pas de réponse.
Alors, je renouvelai ma question les jours suivants :
– Tu n’as pas de papa ?
Devant mon insistance, elle me dit un jour :
– Si j’ai un papa. Il habite là-bas, au pied de la montagne.
Elle m’indiquait du doigt un petit village perdu dans la campagne.
– Mais pourquoi n’est-il pas avec toi ?