Les Brumes de Vouvray

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Jade et Léa Laurenty vivent et travaillent sur le domaine viticole appartenant à leur famille depuis la nuit des temps. Léa, l'aînée, agronome, cultive la vigne avec Dimitri, son mari œnologue. Jade est célibataire et gère la maison d'hôtes troglodyte à côté du château. Passionnée d'histoire, Jade creuse dans le passé familial, contre l'avis de sa sœur qui souhaiterait garder secrètes les malversations de son père, ex-maire du village ayant détourné des fonds publics. Mais Jade s'intéresse à une histoire beaucoup plus ancienne qui aurait scellé à jamais le sort de sa famille...


L'auteur : Karine Lebert a la passion de l'écriture. Biographe pour des particuliers et correspondante de presse pour Paris Normandie, elle a donné la mesure de son talent de romancière dès son premier livre, Nina et ses sœurs. Avec Les Brumes de Vouvray, elle signe son huitième roman aux éditions De Borée.
Publié le : mercredi 1 octobre 2014
Lecture(s) : 44
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812914249
Nombre de pages : 140
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Extrait
Vouvray - mai 2012

BIEN QUE DÉNOMMÉ CHÂTEAU, Lignon ressemblait davantage à un manoir, dépourvu de tours, donjon ou forteresse imputés à ce terme. La bâtisse Renaissance, dont elle avait conservé les fenêtres à meneaux, au toit d’ardoises, à la façade restaurée au cours du XVIIIe siècle, se présentait tout en longueur et en pierres de tuffeau de la région. À la place de l’ancien pont-levis, une allée gravillonnée enjambait les douves, toujours remplies d’eau, qui faisaient le bonheur des canards et de quelques cygnes. Un parc de cinq mille mètres carrés l’entourait. Le domaine devait sa raison de vivre aux vignes que ses propriétaires choyaient depuis des siècles, dont ils faisaient commerce et qui assuraient leur subsistance. Presque adossé à la roche et faisant face à la Loire, Lignon offrait deux facettes de la Touraine, moitié tourné vers le troglodyte, moitié vers le fleuve mythique qui était à l’origine de sa réputation de douceur de vivre ; situation géographique qui expliquait aussi l’exiguïté de ses jardins, tout en charmant les yeux grâce à une vue imprenable sur le plus long fleuve de France.

En ce matin de mai 2012, les deux propriétaires des lieux, les sœurs Laurenty, travaillaient. L’aînée, Léa, surveillait la poussée des rameaux tandis que Jade confectionnait un repas avec les produits de la région pour le dîner qui réunirait ses hôtes. Si elles logeaient sur le même terrain, Léa avait investi le château avec son mari et ses deux enfants ; célibataire, Jade avait choisi de vivre dans des grottes troglodytiques rendues habitables ; elle y avait ouvert trois chambres d’hôtes. L’apport financier ne suffisait pas à assurer son existence et elle épaulait sa sœur dans la vigne ; elle devenait aussi guide lors des portes ouvertes du château. Ce dernier était assez grand pour accueillir des touristes mais les jeunes femmes souhaitaient conserver une certaine intimité dans ce lieu qui avait abrité leur enfance.
Penchée sur les ceps, Léa observait leurs rameaux, si fragiles qu’il s’avérait nécessaire de les contenir à mesure qu’ils croissaient ; la tâche consistait à les faire passer dans le palissage afin qu’ils soient bien soutenus et qu’ils puissent grandir, même si un fort orage éclatait ou si des vents violents se déchaînaient, à guider le rameau sur une structure en l’y attachant à l’aide de liens. Léa se redressa en se massant le dos, geste coutumier aux viticulteurs ; elle contempla ses alignements de vignes avec tendresse, regrettant toutefois qu’elles ne soient pas accolées au domaine, comme c’était la coutume dans le Bordelais. Cela lui éviterait de prendre sa voiture tous les matins, mais en contrepartie elle ouvrait ses volets sur la Loire, paysage presque aussi attrayant que celui de ses grappes de raisin. Si le vin de Touraine ne bénéficiait pas de la réputation de son prestigieux voisin, celui de la Bourgogne, il se laissait déguster avec légèreté, fin et fruité, propice à l’amitié et aux repas festifs.
Comme chaque matin, elle avait conduit ses enfants, Zoé et Adam, à l’école, avant d’entamer sa journée. Son mari, Dimitri, était œnologue ; l’un passait une partie de ses journées dans les champs, l’autre au sein des caves et du laboratoire. Ils s’étaient rencontrés lors de leurs études et leur passion commune pour le vin n’avait pas été étrangère à leur union ; ils ne se voyaient pas épouser quelqu’un de peu familier à ce milieu.
Justement, la jeune femme avisa la silhouette de son mari venant dans sa direction, précédée par Vodka, la chienne labrador qui le suivait partout, sauf lorsqu’il descendait travailler près de ses cuves ; alors, elle s’allongeait à l’entrée de la cave, dans l’attente de son retour. Derrière lui, le chat de la maison, le tigré, Grelot, marchait à pas précautionneux d’un air alangui, la queue ondoyante, s’arrêtant parfois pour manger un brin d’herbe ou tenter d’attraper un papillon. À la vue de la procession, Léa ne put s’empêcher de sourire.
– Tout va bien ? demanda Dimitri.
– Oui, la météo est favorable.
Comme les agriculteurs ou les maraîchers, les vignerons étaient obsédés par le climat, ses promesses mais aussi ses surprises, parfois tragiques pour la récolte. Au quotidien, Léa inspectait tour à tour le sol et le ciel.
– Jade est déjà en cuisine. Je lui ai demandé de nous en laisser un peu pour notre propre dîner, ça sentait trop bon. Elle est en train d’accommoder une géline avec des pommes de terre et des carottes. J’ai vu qu’elle avait fait le plein de fromages de chèvre. Et, en dessert, elle a du nougat de Tours.
– Tu peux être sûr qu’il y aura un gâteau ! Le nougat sera servi en accompagnement du café.
Par réflexe, Léa se mit à réfléchir aux vins qu’elle proposerait pour la table d’hôtes, moyen de faire connaître puis aimer leur production, espérant que les vacanciers repartiraient avec quelques bouteilles ou même plusieurs caisses. Le dîner, typiquement tourangeau puisque la géline était une volaille du coin reconnue pour sa chair très tendre et le fromage du sainte-maure de Touraine, devait par conséquent s’accompagner de bouteilles du cru. Le principe majeur en matière d’harmonie entre aliments et boissons était de les choisir en fonction de leur région commune. Même si elle ne participait pas autant que sa sœur au labeur du domaine, Jade n’ignorait pas cette tradition et la respecterait à table, ce soir.
En dépit de la joie qu’elle se faisait de cette réunion familiale, Léa grimaça en songeant que les trois ou quatre kilos restés en surplus de sa dernière grossesse ne risquaient pas de disparaître avec le régime qu’on lui imposait à Lignon.
– Tu manges à la maison ce midi ? s’enquit Dimitri.
Éternel gourmet et bien sûr amateur de vin, il ne prenait jamais un gramme malgré son célèbre appétit.
– Non, je déjeune avec un client, tu sais, le fils Poussac, à L’Univers, répondit Léa.
C’était une vaste et ancienne brasserie de Tours, aux plats simples mais goûteux, au service rapide, un endroit parfait pour un repas d’affaires, un lieu emblématique aussi qui existait depuis 1887. Sa verrière, datant de 1896, assortie de peintures murales féminines sur céramique, prêtait au lieu un charme suranné, très Belle Époque, que renforçaient le long comptoir en zinc et les sculptures tarabiscotées du plafond. Une institution en ville.
À la mention de son rendez-vous, Léa regarda sa montre et décida qu’il était temps de s’y préparer ; elle proposa donc à son mari de le suivre en voiture. La chienne sauta avec souplesse dans le coffre de celle de son maître tandis que le chat filait se cacher entre les ceps, ayant l’habitude d’arpenter son domaine en propriétaire, toujours sûr de retrouver le chemin des cuisines, dès que son estomac le lui commanderait. Les deux véhicules roulèrent pendant cinq minutes avant de franchir la majestueuse grille en fer forgé qui s’ouvrait sur une allée gravillonnée au milieu d’un parc aux arbres centenaires au fond duquel se dressait le château. À sa gauche, les fenêtres taillées dans la roche désignaient chaque chambre d’hôtes et le logement troglodytique de Jade. Le contraste entre le classicisme de la bâtisse et le côté à la fois archaïque et moderne des grottes restaurées frappait toujours les visiteurs qui le découvraient pour la première fois. La dissemblance n’en formait pas moins un ensemble harmonieux puisque ce mélange entre ancien et contemporain avait réussi à donner une nouvelle impulsion à des lieux figés dans le passé. « Malgré tout, intemporels », soulignait toujours Léa, assez traditionnelle, alors que sa sœur était plus fantaisiste.
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