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Avertissement

Aussi loin que je puisse remonter dans mes souvenirs, il y a toujours eu des animaux autour de moi.
En tout premier lieu, ceux qui peuplaient la ferme de mes parents, cette arche où nous vivions entourés de chiens, chats, vaches, cochons, chevaux, poules et canards. Je n’avais que trois ou quatre ans quand, fin de la guerre aidant, le docteur s’alarma des carences de mon alimentation. Qu’à cela ne tienne ! Sa prescription fut simple : un bol que chaque matin ma mère me mettait entre les mains. Je filais à l’étable. Le brave homme chargé de la traite le remplissait directement au pis de la vache. Pendant qu’il opérait, en guise de remerciement, j’allais gratouiller le chanfrein sommé de cornes immenses que la brave bête penchait aimablement vers moi. Puis, sans m’éloigner d’elle, je me régalais de ce nectar encore fumant, à l’exacte température de mon corps, tel que plus jamais je n’en ai goûté.

De telles pratiques feraient hurler aujourd’hui. On n’en avait pas d’autres à l’époque. De l’avis même du toubib et de ma mère, ce bol quotidien de lait on ne peut plus pur m’a rendu la santé.
Je n’étais guère plus âgé quand on me mit en selle. Sur un vrai cheval, avec de vraies rênes en main dont il a bien fallu que j’apprenne à me servir. J’avais pour public les chiens et les chats. J’étais heureux.
Rien dans tout cela que de très banal pour un gosse de la campagne. L’âge venant, j’aurais pu, comme beaucoup d’autres, m’en éloigner, vivre autrement ma vie, et ne garder de cette enfance bénie que des souvenirs relégués dans un coin secret de ma mémoire. J’aurais pu affecter le trait tiré, les convenances qui font qu’il devient puéril, de mauvais ton d’évoquer de telles choses dès lors qu’il a fallu un jour franchir la porte de la ferme pour ne plus jamais y revenir.
Les hasards de la vie, comme une certaine obstination à n’en faire qu’à ma tête, m’ont toujours ramené, pourtant, vers ce sillon de la nature et des animaux qui la peuplent. Ma plus grande chance a été de pouvoir ignorer les condescendances. Pour beaucoup, il n’y a que les « simples », les réfractaires à la conception qu’il est de bon ton d’avoir de la culture qui peuvent oser s’encombrer et surtout encombrer leur entourage de telles considérations.

Alors je suis un « simple » et l’assume sans le moindre embarras. Jamais je n’ai estimé « perdre mon temps » à regarder vivre les animaux qui m’ont toujours entouré ; à les observer en respectant autant que possible leur autonomie, dans un état aussi proche que faire se peut de la liberté absolue. De ce long apprentissage, j’ai surtout retenu que l’erreur est de vouloir les comparer à ce que nous sommes.
Certes, un certain mimétisme se crée entre un chat, un chien, un cheval et leur maître dès lors qu’on leur octroie un minimum d’intérêt. C’est l’image ancienne – à supposer qu’elle ait totalement disparu – du chien de ferme attaché à longueur d’existence au bout de sa chaîne et ne sachant plus rien exprimer d’autre que haine et furie, alors que le même chien vivant auprès de ses maîtres et en bonne intelligence avec eux assurera la même fonction de garde tout en sachant « se tenir ». Prenez un cheval vivant au pré sans contact régulier avec l’homme, rapprochez-le de vous, occupez-vous de lui, mettez-le au travail et vous n’aurez évidemment plus le même animal.
Il serait donc vain de nier l’influence que nous avons, nous, les humains, sur les animaux nous entourant. De là à leur prêter un comportement calqué sur le nôtre, il y a une marge à ne surtout pas franchir. L’ennui c’est que, quoi que nous fassions, pour décrire ces comportements, nous n’avons que… des mots ! Ce qu’ils n’ont pas. Dès lors, nous ne pouvons que « traduire » dans notre langage ce que nous percevons d’eux. C’est là que se situe le risque d’anthropomorphisme dans lequel il est si difficile de ne pas se fourvoyer.
Longtemps, malgré l’envie que j’en avais, cet épineux problème du ton à adopter pour les raconter sans les trahir m’a empêché de m’y mettre. C’est en fin de compte sur les instances d’amis, à qui j’avais raconté bon nombre des anecdotes peuplant les pages qui suivent, que je me suis résolu à tenter l’expérience. Ma chatte Topette rêvassant devant la cheminée m’en a donné le premier prétexte. Ce bel élan n’en a pas moins été rudement cassé, à quelque temps de là, par la mort de mon vieux compère Spahi. J’ai été longtemps dans l’incapacité de m’y remettre. Je dois à l’insistance des mêmes amis d’avoir pu, peu à peu, reprendre mon récit et de m’être ainsi libéré du drame qu’a été cette disparition.
Ai-je pour autant échappé à la confusion entre ce que je suis et ce que sont ou ont été tous ces animaux qui m’ont entouré ? Ai-je suffisamment estompé mon image derrière la leur ? J’en ai eu le souci tout au long de cette rédaction. Suffisamment, j’espère, pour que, au cas où elle transparaîtrait un peu trop, il soit aisé, pour le lecteur, d’en faire abstraction.

  Didier Cornaille
Un pour Un
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