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Les guerriers de fer

De
528 pages
"Amalwin, fils du comte Hagmar est le seul survivant d’un massacre perpétré par les Saxons. Grièvement blessé et en proie à des accès de démence qui font de lui un des ces guerriers fous que les Germains croyaient habités par Odin, il est admis à l’école des armes d’Aix-la-Chapelle, grâce à la protection du roi de Charlemagne.
Grâce au soutien du comte Roland et de ses compagnons, il guérira peu à peu de sa folie, maîtrisera sa haine et réalisera son ambition : devenir un jour un guerrier de fer, membre de l’élite invincible de l’armée de Charlemagne. Pour y parvenir, Amalwin devra triompher de bien des épreuves.
Un roman au souffle épique, nourri de rêves héroïques et parcouru par le fracas des armes."
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Titus Flaminius – La Route de la soie (Jean-François Nahmias)
Les Guerriers de fer (Claude Merle)
Responsable d’édition : Sabine Sportouch
Maquette : Farida Jeannet
Corrections : Catherine Garnier
© Nouveau Monde éditions, 2010
24, rue des Grands-Augustins – 75006 Paris
ISBN : 978-2-36943-776-5
N° d’impression :
Dépôt légal : février 2010
Imprimé en France par Présence Graphique
2MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 3
Claude Merle
Les Guerriers
de fer
nouveau monde éditionsMP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 4
À Nathan et Gabrielle
4MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 5
En 776, le royaume de Charlemagne, destiné à
devenir un empire vingt-quatre ans plus tard,
couvre une grande partie de l’Europe occidentale.
Pour maintenir son autorité sur cet immense
territoire, occupé par des peuples nombreux, aux
langues différentes, en proie aux rivalités, aux
ambitions, aux convoitises et aux révoltes permanentes,
le roi réunit chaque printemps l’assemblée de ses
vassaux, et part en guerre. En Saxe, en Italie, en
Bavière, en Bretagne, partout où son pouvoir est
contesté, ses territoires envahis, il fait régner sa loi,
et celle de l’Église à laquelle il s’identifie. En même
temps, il étend son royaume. Conquête lente,
difficile, toujours recommencée, car les distances sont
grandes et les frontières imprécises. En Saxe, en
Espagne, en Bretagne, en Lombardie, les
forteresses ne sont que des tours de guet destinées à
alerter l’armée en cas d’insurrection ou d’invasion.
La force militaire du roi se fonde sur une lourde
cavalerie cuirassée. Les Guerriers de Fer raconte
l’aventure d’un de ces guerriers, Amalwin, acteur
héroïque de cette épopée, de la Saxe à l’Espagne
musulmane, et de la marche de Bretagne à celle de
Bohême.
5MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 6
Repères chronologiques
776 : Révolte des Saxons. Massacre de Brün
778 : Expédition d’Espagne. Désastre de Roncevaux
– Insurrection de Widukind
– Victoire de l’Adern
781 : Bataille de Bocholt
782 : Désastre du Süntel
Massacre de Verden
783 : Mort de la reine Hildegarde
Soumission de Widukind
785 : Capitulaire des Saxons
6MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 7
Personnages principaux
CHARLEMAGNE Fils de Pépin, roi des Francs, puis
empereur (768-814).
HILDEGARDE Troisième épouse de Charlemagne,
reine des Francs (771-783).
FASTRADE Quatrième épouse de Charlemagne,
reine des Francs (783-794).
GILE Sœur de Charlemagne, abbesse de Chelles.
BERNARD Frère de Pépin, oncle de Charlemagne.
HAGMAR Comte de Brün, père d’Amalwin.
CLOTILDE Mère d’Amalwin.
AMALWIN Duc de Saxe.
WIDUKIND Chef de la révolte saxonne.
ROLAND Comte de la marche de Bretagne. Mort à
Roncevaux.
OLIVIER Le Prince Blanc. Vassal de Roland. Mort à
Roncevaux.
AUDE Épouse du comte Roland.
THIERRY Fils illégitime de Roland.
ANSELME Comte du palais, mort à Roncevaux.
EGGIHARD Sénéchal du roi, mor
TASSILON Duc de Bavière.
WALA Fils de Bernard, cousin de Charlemagne.
7MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 8
THIERRY Fils cadet du comte Hagmar.
GEROLD Duc, beau-frère de Charlemagne.
RODOLPHE Comte, père de Fastrade.
SULAYMAN Wali (gouverneur) de Saragosse.
ABD AR-RAHMAN Émir de Cordoue.
HILDEMAR Médecin de Charlemagne.
ITHIER Chancelier du royaume.
KARLOMAN Danois, vassal de Roland, mort à
Roncevaux.
RAYNART Maître d’armes.
THÉODORIC Cousin de Charlemagne.
PAULIN Archevêque d’Aquilée. Ambassadeur de
Charlemagne.
WORAD Comte du palais. Mort à la bataille du
Süntel.
GEILON Connétable. Mort au Süntel.
ADALGIS Chambrier du roi. Mort au Süntel.
Les mots suivis d’un astérisque sont définis dans le lexique
aux pages 522 à 524.
8MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 9
PREMIÈRE PARTIE
LE LOUP
9MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 10
10MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 11
1
La trahison
L E 10 SEPTEMBRE 776, huitième année du règne de
Charlemagne, un froid précoce figeait le vallon de
Brün, au cœur de la Germanie. Le comte Hagmar
contempla les hauteurs du Wald, couvertes de nuées
jaunes, qui précédaient souvent la neige.
– À Arles, on s’apprête aux vendanges,
murmurat-il.
Son fils aîné, Amalwin, le dévisagea avec
étonnement, car cette nostalgie ne ressemblait guère à
Hagmar, homme austère et inflexible, dont les yeux gris
ne reflétaient jamais la moindre émotion. Seigneur
provençal, il avait servi le roi avec un courage légendaire. En
récompense, Charlemagne lui avait octroyé Brün, un
comté indéfendable, à la frontière du pays saxon révolté.
Amalwin examina la forteresse des Francs : une
tour de pierre de six mètres de haut, quelques
maisons de bois, une église, des étables, un enclos, le tout
entouré d’un fossé et d’une levée de terre couronnée
d’une palissade. Un camp retranché, au milieu de
païens aux mœurs sanguinaires : les Saxons.
11MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 12
Au-delà s’élevait le Wald, la montagne d’Arminius,
un Germain jadis révolté contre Rome. Le Barbare
avait attiré les légions du consul Varus sur ses pentes
couvertes de forêts impénétrables. Là, il les avait
exterminées. Sept siècles plus tard, peu de choses avaient
changé. Le pays était toujours aussi irréductible, ses
peuplades aussi farouches. Il fallait occuper les lieux
stratégiques, multiplier les garnisons, édifier des forts,
comme Brün ou son voisin Eresburg, organiser des
raids éclairs, imposer par la force la loi franque et la
religion catholique, réprimer des soulèvements qui
toujours recommençaient.
– Là-bas ! L’homme des tempêtes ! cria Thierry.
Amalwin jeta un bref coup d’œil à son frère cadet
avant de porter son regard dans la direction indiquée.
Sur un éperon de granit, surgi du vert tendre d’une
prairie, un personnage en robe noire, ses longs
cheveux rabattus sur le visage, levait les bras au ciel. Ses
doigts maigres et recourbés semblaient vouloir
accrocher les nuages pour les attirer vers la terre.
– Diablerie ! gronda Hagmar.
Le christianisme intransigeant du comte ne
souffrait pas les rites païens des Saxons.
– La tempête ! Elle arrive ! annonça Thierry.
Amalwin guetta la réaction du comte. Celui-ci se
contenta de hausser les épaules. Si j’avais dit ça, il
m’aurait imposé silence, songea le jeune Franc. Bien
qu’il fût l’aîné, et, à seize ans, un guerrier accompli,
son père le traitait toujours avec moins d’égards que
Thierry. Passe encore qu’il lui imposât des corvées et
le rabaissât sans cesse devant ses hommes, mais, en
se rendant au plaid, l’assemblée générale des
sei12MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 13
gneurs du royaume, c’était toujours le cadet qu’il
emmenait. Jamais lui. « Il compte sur toi pour veiller
sur sa demeure », prétendait Arnaud, le bras droit du
comte. Amalwin n’était pas dupe.
– C’est vrai qu’elle arrive, la tempête, dit-il pour
défier son père.
Les nuages sombres venus du Wald se déversaient
dans la vallée, et le vent, qui se levait, faisait claquer les
toiles bleues des étendards. Les gardes de la palissade
contemplaient le prêtre saxon avec une curiosité
inquiète. Ils percevaient, portées par le vent, les
invocations du maître des tempêtes, ponctuées du nom
d’Odin.
– Mon arc, va chercher mon arc! ordonna
Hagmar.
Thierry s’empressa d’obéir. C’était toujours à lui
que le comte s’adressait lorsqu’il voulait s’équiper.
Amalwin se désintéressa du sorcier pour regarder
les bouviers germains revenant des pâturages. Les
valets, munis de bâtons, poussaient les vaches et les
chevaux vers leurs enclos. Pour les laisser passer, les
Francs avaient ouvert les portes de la citadelle. Les
bêtes mugissantes, énervées par l’orage et harcelées
par les taons, se bousculaient entre les murs de terre.
Le cheptel comptait plus de cent têtes, fruit du tribut
imposé aux Saxons, ajouté au bétail amené de
Francie pour la nourriture de l’armée royale. Les
pasteurs se glissaient au milieu des bêtes, aiguillonnant
les plus obstinées qui bloquaient la progression du
troupeau. Ils sont bien nombreux ! pensa Amalwin,
intrigué.
– ! répéta-t-il à haute voix.
13MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 14
Ignorant le bétail, Hagmar banda son arc, calcula la
trajectoire, et décocha une flèche. Malgré le vent, de
plus en plus furieux, celle-ci frappa l’éperon, à une
coudée à peine du maître des tempêtes. Les Francs
applaudirent l’exploit de leur seigneur tandis que le
sorcier poursuivait ses imprécations avec un mépris
total du danger.
Le comte encocha une nouvelle flèche. Le vent
souleva sa tunique, dont un pan l’aveugla. Un
moment distrait, Amalwin reporta ses regards sur les
vachers et surprit un éclair métallique. Il réalisa
aussitôt ce qui se passait : des guerriers se cachaient
parmi les valets !
– Aux armes !
Sans attendre, le jeune Franc se rua dans la tour,
décrocha du mur la longue épée de son père et la
sienne. Des hurlements s’élevaient du côté de la
palissade. Les Saxons démasqués attaquaient les gardes.
Hagmar orienta son arc vers les envahisseurs. Une
flèche transperça la gorge d’un païen. Une autre se
ficha au milieu d’un front, à la limite d’un casque de
cuir.
– À moi, mes Francs ! cria-t-il.
Arnaud et ses hommes se regroupèrent autour du
comte, au sommet de la butte où s’élevait le donjon.
Les Saxons se précipitaient en masse sur la pente.
Amalwin tenta d’évaluer leur nombre. Trois cents,
peut-être. Deux fois plus que les Francs. Armés de
haches et d’épieux, les païens se jetaient sur eux au
mépris de la mort. Fauchés par les épées de fer, ils
disparaissaient ; d’autres prenaient aussitôt leur place.
De nouveaux guerriers hurlants, à moitié nus,
surgis14MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 15
saient de la forêt voisine. Les gardes, gênés par les
chevaux terrifiés, n’arrivaient pas à refermer les portes.
Amalwin lança un regard à son père avant de se
jeter au milieu de la horde qui montait à l’assaut de la
tour. Son épée trancha un bras à hauteur du coude.
Le cri de la victime attisa sa rage. « Retournez en
enfer, démons ! » Une nouvelle fois, la lame s’abattit,
balafrant un visage. Puis elle frappa un crâne, celui
d’un géant blond dont l’épieu lui faucha les jambes.
Dans sa chute, le jeune Franc laissa échapper son
arme. Son adversaire secouait sa tête sanglante.
« Tombe ! » pria Amalwin. Mais le gaillard se redressa
et brandit son épieu à deux mains pour clouer au sol
le guerrier téméraire. Amalwin tenta désespérément
de récupérer son épée. Trop tard. Le Saxon hurla
avant d’achever sa victime. Soudain, son cri
s’étrangla. Il s’effondra, une flèche plantée à la base
du cou. Amalwin roula sur le côté. Au sommet de la
butte, il vit son père, l’arc à la main, qui venait de lui
sauver la vie.
Dans leurs efforts frénétiques pour s’emparer de la
tour et de ses richesses, les Saxons négligeaient le
jeune Franc. Il ramassa son épée et remonta la pente.
Près des enclos, il aperçut Wilfred, leur allié
westphalien, au milieu de ses hommes. Amalwin pointa son
épée vers la butte :
– Wil, par ici !
Le Westphalien l’entendit, mais, au lieu de venir au
secours des Francs, il lança ses guerriers sur les gardes
regroupés, derniers îlots de résistance. « Maudits
traîtres ! » fulmina Amalwin. La situation était
désastreuse. Privé de ses auxiliaires saxons, Brün ne pouvait
15MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 16
compter sur aucun secours, car l’armée du roi se
trouvait à des dizaines de lieues de là, du côté de la Weser.
Amalwin atteignit le sommet. La tour était leur
dernier espoir. Cernés, le comte et ses fidèles se
défendaient avec vaillance. Les Saxons des premiers rangs
s’écroulaient, aussitôt remplacés, comme s’ils
revenaient à la vie. Hagmar avait abandonné son arc au
profit de son épée. Chaque fois que la lame frappait,
un homme tombait.
– Amalwin !
La voix d’Hagmar stimula le jeune guerrier. Pour la
première fois de sa vie, il se sentait proche de son
père, uni à lui par le danger, peut-être par la mort. Il
se rua dans le dos des Saxons, tailla à droite et à
gauche, se fraya un chemin sanglant, et se retrouva
aux côtés des derniers défenseurs.
– Beau travail ! apprécia Arnaud, avant de dévier
un fer de hache qui ébrécha le mur de pierre.
Un Franc tomba, puis un second. À ce rythme-là,
les défenseurs ne résisteraient pas très longtemps.
– À la tour ! commanda Hagmar.
Donnant l’exemple, il s’engouffra dans le réduit de
pierre. Ses preux suivirent, l’un après l’autre, sans
panique. Amalwin demeura l’un des derniers.
– Qu’est-ce que tu attends ? cria Arnaud, à bout de
souffle.
Ils n’étaient plus que six, défendant la porte avec
une énergie désespérée. De nouveaux contingents
saxons continuaient à déferler sur la butte. Au lieu
d’écraser leurs adversaires, leur nombre et leur fureur
meurtrière gênaient leurs propres combattants. Leurs
archers ne pouvaient se servir de leurs armes. Ceux
16MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 17
qui brandissaient des haches avaient du mal à les
abattre, et devenaient la proie des épées franques.
Amalwin porta un dernier coup avant de se faufiler
dans la tour. Les autres suivirent. Arnaud resta le
dernier. Son épée fauchait de droite à gauche, semant la
mort. Cependant, on sentait faiblir son bras. Un fer
saxon emporta son bouclier de cuir. Hagmar saisit le
*preux par le haut de sa brogne et l’attira à l’intérieur
de la tour. Deux de leurs compagnons fermèrent la
porte. D’autres glissèrent les barres sur leurs
équerres. Au-dehors, des coups furieux retentirent.
Déjà, les haches entamaient le chêne. Le lourd battant
gémit. De la poussière tomba des gonds et du linteau.
– Elle ne tiendra pas très longtemps, constata
Hagmar d’une voix froide.
À la lueur de deux torches de résine, ils se
comptèrent. Vingt. Contre trois ou quatre cents tueurs
assoiffés de carnage.
– Montons !
Le comte s’engagea sur l’échelle. Ses hommes
suivirent. Parmi eux, deux blessés étaient soutenus par
leurs compagnons. Leur souffle rauque témoignait du
combat acharné qu’ils venaient de livrer.
À l’étage se tenaient la comtesse Clotilde et ses
deux filles, Berthe et Aélis. Amalwin regarda avec pitié
ses sœurs qui tremblaient et balbutiaient des prières.
Elles n’auraient pas dû se trouver là, mais à Worms ou
à Fulda. Sa mère avait exigé leur présence. Comme
toujours, la comtesse était belle et impassible devant
les hommes rouges et suants.
Des provisions s’entassaient sur le plancher, entre
le grand lit blanc et la muraille. On voyait aussi
17MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 18
quelques jarres d’eau. À quoi bon ? Ils n’auraient
même pas le temps d’y tremper leurs lèvres. La mort,
et après ? Amalwin sourit devant l’air égaré de Thierry.
En ce qui le concernait, il n’avait qu’un rêve, toujours
le même depuis son enfance : prouver sa valeur à son
père. C’était fait. Il avait lu l’approbation dans ses
yeux, quand la flèche avait percé le cou du Saxon.
Pour la première fois, il s’était senti réellement son fils,
son héritier. À présent, il ne lui restait qu’à mourir avec
courage. Et il s’en savait capable.
Les haches des Saxons avaient fendu le chêne aussi
dur que le métal. Les pierres descellées perdaient leur
mauvais mortier. Le donjon, vestige du vieil Empire
romain, n’était qu’un abri illusoire. Le bois résistait
mieux, mais il brûlait. La pierre s’écroulait. Depuis les
Romains on ne savait plus construire.
– En haut ! commanda le comte.
Ses hommes retirèrent la première échelle pour
retarder les assaillants au moment où la porte allait
céder. Hagmar gravit l’escalier supérieur, plus étroit,
qui débouchait sur une terrasse abritée par un hourd,
charpente de bois en saillie. La plate-forme était
exiguë. Six mètres sur six. Les vingt hommes y étaient
à l’étroit.
– Les armes ? s’étonna le comte.
Arnaud eut un geste las :
– Je ne sais.
– Elles se trouvaient là, affirma Amalwin, qui s’était
exercé la veille.
Il montra la cavité où l’on gardait les arcs, les
flèches et les javelots en prévision d’un siège. Toutes
les armes avaient disparu.
18MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 19
La tête blonde de la comtesse émergea au sommet
de l’escalier.
– Wilfred est venu inspecter les lieux, dit-elle.
– Wilfred !
Pour une fois Hagmar venait de perdre son
sangfroid. Il se reprit aussitôt. Wilfred se prétendait son
ami, et il l’avait cru. Depuis quinze ans qu’il traquait
les Saxons, entre le Rhin et la Weser, il aurait dû
pourtant connaître la ruse et la fourberie des Barbares.
Celui-là se disait noble, descendant du roi Hilderich.
Et il avait, effectivement, des allures royales en
certaines occasions. Simagrées ! Un chien, pas
davantage. Une bête comme tous les autres ! Pire, un païen !
Par les ouvertures du hourd, Amalwin vit que les
assaillants avaient récupéré les épées des preux morts
au combat. Butin royal. Le fer n’avait pas de prix, et les
lames des Francs étaient les meilleures du monde.
À l’entrée de la clôture, les bêtes refluaient
maintenant vers la prairie.
– Ils emmènent les chevaux, constata un Franc
d’une voix sombre.
Cela signifiait que les cavaliers ne pourraient plus
s’échapper. Désordonnés durant le combat, les Saxons
s’organisaient pour le pillage. Certains d’entre eux
emportaient les sacs de grains et les peaux ; d’autres,
les coffres de bois et les outils. Peu de choses. Les
seules richesses du camp étaient les chevaux et les
armes.
Du côté des cuisines et des étables, des
hurlements retentirent. C’étaient les serviteurs saxons, des
traîtres égorgés par leurs frères parce qu’ils avaient
accepté le baptême. Amalwin serra les poings :
19MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 20
– Allons-nous les abandonner ?
Une flèche, décochée d’en bas, se planta dans le
bois du hourd, à quelques centimètres de son visage.
Il cracha sur elle.
– Ne reste pas là, ordonna le comte.
Était-ce une impression ou la voix paternelle était
moins rude qu’à l’ordinaire ?
Les preux guettaient leur maître, attendant sa
décision. Comme la plupart des Francs, ils ne redoutaient
pas la mort. Mais ils se trouvaient plus à l’aise à cheval,
la lance à la main, que pris au piège, au sommet d’une
tour. Tous avaient une épée, trois seulement une
brogne. Deux boucliers, pas un casque, contre une
véritable armée.
– Prions ! commanda Hagmar.
Ils s’agenouillèrent sur le plancher recouvert de
sable. La comtesse les imita, ses mains blanches
jointes sous le menton. Ils prièrent en silence, un long
moment, sans prêter attention aux flèches des Saxons
qu’emportait le vent tourbillonnant.
Hagmar se releva le premier. En bas, les coups
avaient cessé, comme si le Ciel avait exaucé les
défenseurs. Les flammes les détrompèrent : les Saxons
incendiaient les bâtiments de bois, à commencer par
l’église. Et ils jetaient les corps, amis ou ennemis, dans
le brasier.
Arnaud frappa le hourd du plat de l’épée :
– Fils du diable !
La religion chrétienne interdisait de brûler les
morts ; il s’agissait d’un rite païen. La pluie commença
à tomber, fine et étrangement tiède. Le vent la
dispersait, mêlée aux cendres des bûchers. L’orage s’était
20MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 21
éloigné. Du côté de la Weser, on apercevait ses nuées
violettes sillonnées d’éclairs. Au pied du donjon, les
Saxons entassaient des balles d’herbes.
– Que font-ils ? s’inquiéta Thierry.
Arnaud renifla avec mépris :
– Ils vont nous enfumer.
Le traître, Wilfred, commandait la manœuvre, et
tous lui obéissaient. Le Saxon avait bien préparé son
coup, gagné la confiance d’Hagmar, rendu quelques
services et sacrifié certains de ses compatriotes en
attendant le moment propice. Ce moment était
arrivé. La cavalerie de Charlemagne avait franchi la
Weser. Brün était isolé, livré à lui-même. Wilfred avait
trois bons jours devant lui pour accomplir son forfait.
Il ne se pressait pas. Le comte était à sa merci.
Widukind, le héros des Saxons, serait satisfait. Son
vieil adversaire, Hagmar, était aux abois. Celui-ci l’avait
humilié à trois reprises, obligé à se réfugier chez les
Danois. Avec ses moines et ses églises, il avait converti
une partie de ses guerriers. À présent, le temps du
Christ s’achevait, celui d’Odin était venu.
D’abord, débusquer le loup. Wilfred leva le bras.
Les torches s’approchèrent de l’herbe entassée au
pied des murs. Au sommet de la tour, le comte sourit
à ses hommes :
– L’heure a sonné.
Les Francs acquiescèrent. Ils s’écartèrent avec
respect pour laisser la comtesse rejoindre ses filles. Puis
ils descendirent en silence, l’un après l’autre. Hagmar
s’arrêta pour serrer son épouse dans ses bras. Il agit
de même avec Berthe et Aélis, avant de rejoindre ses
guerriers. En bas, ils se regroupèrent. Le comte fit
21MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 22
signe qu’il sortirait le premier. Les hommes retirèrent
les barres. La porte, disloquée, ne tenait plus que par
un gond. Ils l’arrachèrent. Hagmar bondit au-dessus
de l’herbe fumante. Les Francs le suivirent. Devant
eux se dressait un véritable mur d’épieux. Les Saxons
restaient immobiles, attendant l’instant de forcer leur
proie. Apercevant Wilfred, Hagmar demanda :
– Pourquoi m’as-tu trahi, toi ?
– Souviens-toi de l’Irmensul.
Le comte sourit d’un air méprisant :
– Un arbre tout juste bon à faire des planches ! Tu
l’avais renié en recevant l’eau du baptême.
Dans la religion saxonne, l’Irmensul était un rejet
d’Yggdrasil, le frêne qui abritait l’univers. Le monde
entier s’épanouissait à l’ombre de ses branches, il
enfonçait ses racines jusqu’au centre de la terre et
élevait sa couronne jusqu’au ciel. Charlemagne avait fait
abattre ce symbole païen.
Wilfred leva les yeux vers le ciel :
– La pluie d’Odin est plus sacrée que celle de ton
dieu.
– Blasphème !
Hagmar leva son épée. Wilfred exigea :
– Rends-toi !
Il demandait ça pour la forme, sachant que les
preux de Charlemagne ne déposaient jamais les
armes face aux païens, et il s’en réjouissait. Odin, le
dieu guerrier, aurait sa moisson.
Le comte s’élança. D’un seul coup d’épée, il balaya
les épieux et faillit atteindre le traître. Wilfred ne dut
son salut qu’à un bond en arrière. Un Saxon
s’effondra. Un autre porta les mains à son visage balafré.
22MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 23
Hagmar continua à progresser, taillant dans la masse
de ses adversaires.
Ses hommes le suivirent en position de fer de lance
pour empêcher les Saxons de les encercler.
Un bref instant, Amalwin crut qu’ils allaient réussir
à desserrer l’étreinte ennemie. Vingt Saxons gisaient
à terre, les autres reculaient. Cependant, l’un des
païens bondit traîtreusement sur Hagmar et le
poignarda dans le dos. Amalwin perça le flanc du fourbe.
Malgré sa blessure, Hagmar se débarrassa d’un nouvel
adversaire. Il poussa un cri de triomphe, car Wilfred
se dressait devant lui. Au même instant, un épieu,
lancé avec force, atteignit le comte au visage. Amalwin
vit son père lâcher son arme et tomber à genoux. Il se
précipitait à son secours lorsqu’un choc violent brisa
son élan. Il aperçut avec stupeur l’empennage d’une
flèche sortir de sa poitrine. Un Saxon leva une hache
pour lui asséner le coup de grâce. Dans un dernier
sursaut, le jeune Franc réussit encore à le frapper à la
base du cou. Le Saxon tomba. Amalwin regarda
autour de lui, hébété. Ses membres refusaient de lui
obéir. Il n’était plus que le spectateur impuissant d’un
grand massacre. Devant lui, un païen décapita
Hagmar d’un coup de hache. Un Saxon saisit la tête
par les cheveux et la brandit comme un trophée. Les
larmes et le sang aveuglèrent le jeune Franc. Puis une
douleur fulgurante explosa dans sa tête. Il tomba, avec
la conscience de mourir au combat, la vraie noblesse
pour les Francs, comme pour les Saxons.
23MP Guerrier 18/01/10 13:30 Page 24
2
*Le bégaud
L A PLUIE TRANSFORMAIT LA COUR en bourbier. Réfugiés
sous la galerie des logis, les jeunes Francs
regardaient Amalwin en riant. Celui-ci, le visage
stupidement levé vers les nuages, se laissait noyer par l’eau
glacée. Le bégaud ! Ils l’avaient surnommé ainsi à
cause de son air absent et de sa tête tondue. C’était
le fils d’un comte, mais chacun, à l’école du palais,
pouvait en dire autant, à moins d’être héritier d’un
duché ou d’un royaume. Le bégaud, lui, ne savait
plus très bien qui il était, depuis qu’on lui avait
défoncé le crâne. Quand les autres l’interrogeaient,
il avait toujours l’air de sortir d’un rêve. Perdre la
mémoire était pire qu’une infirmité, une
malédiction.
– C’est bien de la pluie, pas de la pisse, inutile de
*goûter ! lui cria Norbert, dont le père était camérier ,
l’un des principaux officiers du palais.
– Il parle aux oiseaux, les seules bêtes qui le
comprennent depuis que son esprit s’est envolé.
Regardez-le jacasser ! ricana Gervais avec aversion.
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Mais ne vous fiez pas à son air stupide. C’est un
sournois et un charognard. Un Saxon !
Ces paroles haineuses surprenaient d’autant plus
qu’elles émanaient du plus beau des élèves de l’École
palatine. Gervais descendait de la plus ancienne
famille d’Austrasie, les Wolf, du nom de son glorieux
ancêtre. Son père était mort, mais ses oncles avaient
du sang royal dans leurs veines. L’allure de Gervais en
témoignait. Il était grand, élégant, fier de sa beauté, et
savait manier les armes en vrai soldat.
Les jeunes palatins s’esclaffèrent :
– Fichez-lui la paix ! exigea Régis, un grand garçon
aux cheveux d’un roux flamboyant.
– Ne te mêle pas de ça, rouge-queue! lança
Gervais.
– C’est pour son bien, ricana Norbert. Son crâne
d’œuf n’est déjà pas très solide. Alors, imagine s’il
venait à geler !
Il s’interrompit en voyant le bégaud quitter sa place
et s’avancer vers lui, les poings serrés. Depuis huit
mois qu’Amalwin vivait parmi eux, les pupilles du roi,
les « nourris », comme on les nommait au palais,
avaient appris à déceler ses soudains accès de
violence. Ces apprentis guerriers avaient bien des
défauts : l’arrogance, la cruauté, la violence, mais ils
n’étaient pas des lâches. Comme le bégaud fonçait sur
lui, Norbert se mit en garde et frappa le premier. Le
tondu bloqua le pied de son adversaire et cogna à son
tour. Son poing s’écrasa sur le visage de son
tourmenteur, qui fut projeté en arrière. À la vue de leur
compagnon étendu sur le sol, deux jeunes Francs
intervinrent. Sous ses airs endormis, le bégaud était d’une
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force peu commune. Il empoigna le premier, le
souleva et le lança contre un pilier de la galerie. Le second
lui encercla le cou par-derrière. Le bégaud se cassa en
deux, fit passer l’agresseur par-dessus ses épaules et
l’assomma d’un coup de pied.
Comme il menaçait les autres, ils se jetèrent tous
sur lui pour le maîtriser. Empoigné aux jambes, aux
bras et au cou, il secouait la meute à la manière d’un
sanglier furieux. Leurs mains glissaient sur ses
membres ruisselants. Certains tombaient. Il les
piétinait. Pour prévenir ses morsures, ils lui glissèrent un
bâton entre les dents, et lui courbèrent la tête en
arrière. Un autre lui mit une corde autour du cou et
l’étrangla. Il râlait, mais luttait encore, refusait de plier
les jambes.
– Saleté d’animal ! hurla Norbert en le frappant au
bas-ventre.
Prenant son élan, Gervais le cogna au visage.
– Laissez-le !
La voix les atteignit en plein effort, à l’instant où ils
réussissaient à mettre le forcené à genoux.
– Vous êtes sourds ? Lâchez-le !
Ils reconnurent le comte Roland à sa haute taille et
à ses longs cheveux dorés. Face à ce grand
personnage, il était prudent d’obéir. Ils libérèrent la brute et
s’écartèrent à contrecœur en se gardant des
réactions de leur adversaire. Cette précaution était
inutile: l’ardeur du bégaud semblait brusquement
refroidie. Il se contenta de cracher le mors qui lui
blessait les mâchoires et d’ôter la corde imprimée à
son cou. Du sang coulait de ses poings et de ses
arcades fendues.
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