Les petits Mouchoirs de Cholet

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Qui aurait pensé que la jolie Louise, petite provinciale timide, deviendrait cette jeune femme au caractère bien trempé et au courage sans faille ? Seul, Paul, médecin à l’élégance et au charme certains, a su déceler en elle ces qualités. La guerre déclarée, il sait la convaincre de le suivre sur le front. Séduite par l’homme et attirée par ce destin qui s’ouvre à elle, elle part au mépris des conventions et des remontrances familiales. Louise se verra alors confier des missions risquées qui la mèneront hors de France. Il faudra toute la force de la passion pour que résiste leur amour à la tragédie qui se noue autour d’eux.


Isabelle Artiges est une esthète et une femme d’entreprise. Cosmétiques de luxe et mode sont ses choix professionnels ; piano et peinture, ses passions. L’écriture s’offre à elle avec bonheur à travers ce premier roman prometteur.
Publié le : dimanche 1 septembre 2013
Lecture(s) : 126
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913532
Nombre de pages : 165
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LESPETITSMOUCHOIRS DECHOLET
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© , 2013 Dépôt légal : septembre 2013
ISABELLEARTIGES
LESPETITSMOUCHOIRS DECHOLET
À Philippe, Catherine et Mariana pour leur soutien.
À la mémoire de Louise…
Enfance Août 1907
La poupée de chiffon ne ressemblait plus à rien. La tête rejoignait directement le corps, sans cou. Les membres finissaient en charpie. Pas de pieds, pas de mains. Sa couleur devenue indéfinissable semblait se confondre avec son odeur, celle d’un enfant et de sa vie au grand air. Elle pendait dans le vide, uniquement retenue par la petite main de Louise, menaçant de tomber à chaque seconde. Elle pendait toujours, mais ne tombait jamais. La prise était ferme, c’était celle d’un trésor que l’enfant ne lâchait pas, l’imaginant vivante lorsqu’elle lui faisait faire le mouvement de balancier. Pour Louise, cette poupée représentait le complément d’amour que lui prodiguaient son père et sa mère, c’était son unique compagne. Louise était assise sur le muret qui faisait face à la maison de ses parents, elle laissait pendre ses jambes et cognait, dans un déplacement lent et régulier, ses pieds sur les pierres granuleuses. Dans un mouvement de réflexe, elle serrait parfois sa poupée si fort qu’elle l’écrasait. C’était une matinée d’août qui ressemblait à la Toussaint. Le jour était né dans une brume épaisse qui se dissipait lentement. La petite fille avait froid dans ses vêtements de gros drap noir mais ne rentrait pas à la maison. Le père s’y trouvait, allongé sur son lit, mort depuis deux jours. Louise dormait et mangeait chez la voisine. On lui avait installé un petit matelas de paille près de la cheminée, cela sentait la cendre froide, et des souris couraient dans les placards. Mais le sommeil des enfants restant béni de Dieu, elle dormait ainsi jusqu’au lever de la maisonnée. Elle trempait un morceau de pain dans un bol de lait tiède et partait s’installer sur le petit mur. Personne ne l’obligeait à faire sa toilette, elle ne se lavait pas et n’en éprouvait pas le besoin. Elle restait là des heures, levant la tête au rythme des allers et venues de la maison, écrasant ou embrassant sa poupée, effleurant de ses pieds les fleurs de la mère que plus personne n’arrosait. Les pieds-d’alouette baissaient la tête, les dahlias et les zinnias flétrissaient doucement, tous friands de la rosée du matin. La maison était calme d’apparence. C’était une petite bâtisse sans étage, une porte et deux fenêtres, elle avait été bâtie avec les pierres grises du Limousin, et possédait une toiture en vieilles tuiles plates. Elle ressemblait aux autres maisons voisines posées sur le bord de la route de Pierre-Buffière, pas très loin de l’intersection avec la route de Limoges. On les appelait les petites maisons d’Arfeuille. Les volets restaient fermés, un rosier ancien aux fleurs fanées depuis le printemps courait sur le mur, Louise suivait parfois des yeux la course de ses branches gourmandes de liberté. La mère était déjà sortie pour nourrir les lapins et les poules, puis s’était avancée vers Louise, lui avait caressé la joue. Elle ne lui avait pas demandé de ramasser l’herbe fraîche, le trèfle et les feuilles de carottes sauvages que les lapins aimaient tant. Ce labeur lui détournait l’esprit du malheur qui l’accablait. Louise l’avait entendu renifler, silhouette frêle et fragile, toute de noir vêtue maintenant, le visage penché dans le fossé. Elle était rentrée dans la maison sans un mot. Le père s’était donné un coup de faux dans la jambe, et depuis lors son état s’était dégradé de jour en jour. Bien sûr, il avait arrêté son travail, s’était assis sur une chaise, devant la maison, puis s’était couché pour ne plus se relever. Le médecin avait diagnostiqué une septicémie et chacun en connaissait l’issue. * * *
Et pourtant, l’été avait si bien commencé. La chaleur était arrivée doucement, dans ce Limousin un peu austère. Et pour le solstice d’été, la tradition voulait que l’on allume un feu, le feu de la Saint-Jean. La veille, la mère s’était levée avant le jour pour cueillir des fleurs sauvages dans la campagne. Elle avait confectionné un bouquet magnifique, cette année, pour faire honneur à ses filles, et dans l’espérance d’un mari pour les célibataires. Elle avait savamment mélangé quelques herbes odorantes, du genévrier, de la sauge, des feuilles de fougère, un peu de menthe sauvage, mais pas trop, son parfum si puissant aurait effacé les autres, de la reine-des-prés avec ses fleurs si légères, des guimauves juste fleuries, quelques achillées et leur bouquet un peu plat et de l’herbe-aux-chats dont le nom plaisait tant à Louise. Elle les avait assemblées avec un lien solide, de la ficelle du père, les avait fait fumer au feu de la Saint-Jean et les avait accrochées sur une poutre du grenier, pour le bonheur de l’année. Tout le quartier l’avait préparé ce feu, et Louise avait même posé sa poupée sur le coin de la table de la cuisine, pour aller, elle aussi, chercher des petits fagots. La route de Pierre-Buffière avait été barrée, puisque le feu se trouvait au milieu. Les petites maisons d’Arfeuille étaient ainsi isolées de la ville. Le curé était monté jusque-là pour le bénir avant de faire le tour de Saint-Yrieix-la-Perche afin de faire de même sur les autres feux. On n’avait même pas attendu que sa carriole et sa jument aient disparu au bout de la route pour l’allumer. Et il avait été à la hauteur des espérances. Des garçons et des filles étaient venus de tous les environs pour former la ronde et chanter des chansons. Louise n’avait que dix ans, mais elle s’était mêlée aux jeunes gens, et puis, dans la danse, se trouvait sa sœur Amélie assez grande maintenant pour trouver un mari. Ils avaient ainsi tourné autour du feu, main dans la main, pendant des heures, s’arrêtant parfois pour reprendre leur souffle jusqu’à ce que le feu ne soit plus que braises. Louise n’eut pas l’autorisation de le sauter, mais Amélie ne s’en était pas privée, recommençant encore et encore puisque ce saut-là signifiait se marier dans l’année. Louise regardait sa sœur rire, sauter et s’exclamer, la jeune fille avait soulevé sa jupe jusqu’aux genoux, elle portait des chaussures d’hiver fermées et hautes pour protéger ses chevilles. Son chignon se balançait à chaque saut qu’elle faisait, et menaçait de tomber, elle en repiquait les épingles quand elle le sentait trop branlant, domptant aussi une mèche égarée, riait, prenait la main qui se tendait vers elle, et recommençait sa danse. La mère s’était assise au bord du fossé, à bonne distance du feu, pour échapper à son ardeur. Louise s’était blottie contre elle et, comme dans un ballet bien réglé, leurs têtes se tournaient en même temps pour suivre l’évolution d’Amélie. – C’est sûr, maman, disait Louise, elle va vraiment se marier dans l’année. D’ailleurs, elle doit bien avoir déjà un amoureux, tu crois pas ? – Oh, je crois bien, répondait la mère machinalement sans quitter sa fille des yeux. D’ailleurs, elle le savait bien la mère qu’Amélie avait un amoureux, puisqu’elle avait déjà vu plusieurs fois un garçon monter jusqu’à la maison et la demander. Mais inutile d’en dire plus, puisque aucun événement ne laissait envisager quoi que ce fût. Et puis, la mère ne savait même pas qui était ce garçon, Amélie n’en parlait pas et la vie continuait. De braises, le feu était devenu cendres. Toutes les femmes étaient allées ensemble recueillir quelques tisons éteints et encore chauds, ramassant aussi un petit tas de cendres pour l’emporter dans leur maison. La tradition du feu de la Saint-Jean rendait le cœur plus léger parce qu’elle laissait les traces d’une promesse de bonheur.
Louise était rentrée se coucher avec la mère alors qu’Amélie avait pris son temps. La petite fille avait eu une inquiétude. – Dis-moi, maman, chuchota-t-elle afin que personne d’autre n’entende, pourquoi ils ont choisi mon père pour allumer le feu, tu crois que c’est le plus vieux du quartier ? – Faut croire, répondit la mère, ou du moins le plus vieux à pouvoir dans la nuit le sauter encore. Louise se souvenait de la fraîcheur de la nuit sur le chemin du retour, de l’odeur un peu âcre qu’avait laissé le feu maintenant éteint. Le chant des crapauds qui commençait avec la nuit n’avait pas encore cessé et elles avaient aussi entendu le hululement d’une chouette dans les arbres voisins, elle avait senti la main de sa mère se crisper dans la sienne. Louise adorait le chant des crapauds et celui des hiboux et des chouettes. Parfois elle sortait au début de la nuit pour les écouter. Ces animaux représentaient pour elle la vie de la nuit, une vie que l’on pouvait entendre et toucher loin des secrets sombres et silencieux des vieilles légendes. La mère tout entière prise dans les traditions n’aimait pas e les oiseaux nocturnes, elle les chassait, mais, à l’aube du XX siècle, elle ne concevait pas qu’on puisse les détruire, reconnaissait leur utilité, puisqu’ils la débarrassaient des petits mulots qui mangeaient parfois les graines destinées à ses poules. * * * Toujours assise sur son muret, Louise eut un frisson, la pierre était dure et froide, à moins que ce ne fût le souvenir du chant de la chouette. Elle lâcha sa poupée qui tomba à terre dans un petit bruit étouffé. Affolée, la petite fille sauta au sol, l’attrapa vivement et l’enferma dans son tablier. Il était encore tôt, la brume allait se lever tardivement. En Limousin, l’automne parfois s’annonçait de bonne heure pour laisser place bien après, vers octobre, à des journées chaudes. Louise allait se rasseoir sur le petit mur lorsqu’elle entendit le loquet de la porte se soulever. Amélie apparut dans la clarté blafarde du jour naissant. Elle avait les yeux gonflés et rouges. Elle se dirigea vers sa petite sœur, lui tendit la main et murmura plus qu’elle ne parla : – Viens, Louise, la mère veut que tu ailles à l’enterrement, et que tu embrasses le père, une dernière fois. Elle sentit sa poitrine se gonfler, son souffle s’accélérer, un vent de panique la submergea. Le père ne l’embrassait jamais, pourquoi fallut-il qu’elle le fît, elle, alors qu’il était mort ? – Oh non ! cria-t-elle, je veux pas ! Amélie redressa son corps légèrement voûté, un peu surprise devant cette réaction si vive, mais si claire. – Je comprends, fit-elle doucement, c’est vrai que c’est une drôle d’idée, mais il faut quand même que tu viennes à l’enterrement. Elle fit demi-tour, souleva de nouveau le loquet de la porte et disparut sans bruit dans la maison. La petite fille calma son cœur, serra fort sa poupée qu’elle avait reprise dans ses bras et remonta sur le petit mur. Puis elle attendit. Elle espérait sa mère qui ne venait pas. Un sentiment nouveau l’envahit qu’elle ne connaissait pas, c’était le poids de la solitude. La bouche sèche, des larmes sur le bord des paupières, le cœur gros, elle se sentait soudain abandonnée. Elle découvrait le fardeau de l’absence, lourd et pesant et pourtant encore si fugace. Elle ne pensait pas à son père, mais à elle seule. Louise était un accident. À cette époque, la plupart des enfants étaient des accidents. Mais Louise était un accident tardif. La mère avait près de quarante ans quand elle l’avait
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