Maurin des Maures

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Comme Alphonse Daudet ou Paul Arène, Jean Aicard chante la Provence en narrant des histoires merveilleuses et drôles, pittoresques et savoureuses. Frère cadet de Tartarin de Tarascon, dont les Aventures prodigieuses parurent en 1872, Maurin est le «prince des braconniers, duc des maires, empereur des gendarmes, roi des Maures». Grand chasseur devant l'Éternel, grand coureur de filles, l'histoire de ce don Juan des bois est surtout prétexte à anecdotes, histoires de chasse et galéjades dans une langue colorée, relevée de provençalismes.
Publié le : mardi 30 août 2011
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EAN13 : 9782820603913
Nombre de pages : 373
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MAURIN DES MAURES
Jean Aicard
1908
Collection « Les classiques YouScribe »
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ISBN 978-2-8206-0391-3
CHAPITRE PREMIER Lequel débute comme un proverbe de M. Alfred de Musset et où le lecteur apprendra que les Provençaux sont les seuls à savoir rire d’eux-mêmes avec un esprit particulier qu’ils nomment lagalégeade.
L’homme entra et laissa grande ouverte derrière lui la porte de l’auberge. Il était vêtu de toile, guêtre de toile, chaussé d’espadrilles. Il était grand, svelte, bien pris. Ce paysan avait dans sa démarche une profonde distinction naturelle, on ne savait quoi de très digne. Il avait un visage allongé, les cheveux ras, un peu crépus, et sous une barbe sarrasine, courte, légère, frisottée, on sentait la puissance de la mâchoire. Le nez, fort, n’était pas droit, sans qu’on pût dire qu’il fût recourbé. De la lèvre inférieure au menton, son profil s’achevait en une ligne longue, comme escarpée, coupée à la hache. Sous sa lèvre, la mouche noire s’isolait au milieu d’une petite place libre de peau roussie, d’un rouge brun de terre cuite. Un souffle d’air froid, sentant la résine des pins et la bonne terre mouillée, s’engouffra avec Maurin dans la vaste salle haute, fumeuse et noire, de la vieille auberge des Campaux. Cette auberge est bâtie presque à mi-chemin entre Hyères et La Molle, au bord de la route qui suit dans toute sa longueur la sinueuse coupée du massif montagneux des Maures, en Provence, dans le Var.
« Tu es toi, Maurin ? fit l’aubergiste. Ferme la porte vivement. Tu nous gèles du coup, collègue ! On dirait que tu amènes avec toi l’humide et tout le froid de la montagne. – Mais en même temps, fit Maurin narquois et immobile, toute la bonne odeur du bois, collègues ! Vous êtes dans une fumée à couper vraiment au couteau ! Par l’effet de vos pipes, comme aussi de la cheminée où vous brûlez un chêne-liège entier auquel on aura laissé son écorce, vous êtes dans un nuage qui m’empêchait de vous voir. Ça n’est pas sain, camarades ! Respirez-moi un peu cette « montagnère ». – La porte ! ferme la porte ! crièrent tous les buveurs sur des tons divers, mais où dominait une manière de déférence. – La porte, Maurin, on te dit ! Il fait un vrai temps à bécasses ! » Il y avait, parmi les buveurs, paysans et bûcherons, deux gendarmes et aussi un garde-forêts reconnaissable à son uniforme vert. Ce garde forestier se tourna à demi et d’une voix de commandement : « La porte ! on vous dit ! animal ! Comment faut-il qu’on vous le dise ? » Il avait l’air bourru et l’accent corse. « Malgré vous, – fit Maurin très tranquillement, – malgré vous, vous en aurez, du bon air frais pour votre santé ! « De quoi vous plaignez-vous ?… Ah ! enfin, on vous voit maintenant, les amis !… Mais je ne connais pas ce garde. C’est un nouveau, je le devine. Et un Corse, cela s’entend… Ah ! n’est-ce pas qu’on respire ? Ton auberge maintenant, Grivolas, sent le thym et la bruyère. C’est bon ! » Il s’obstinait à ne pas fermer la porte. Il y eut un silence pendant lequel on « entendit le dehors », un bruissement prolongé à l’infini, qui se reniflait et s’abaissait comme celui de la mer roulant des sables. « Entends-tu le bruit des pinèdes ? fit Maurin. Trente lieues de bois de pin qui chantent à la fois, compères ! C’est ça une
musique. » Et il se mit à rire. Alors, la fille du garde, assise près de son père et tournant le dos à la porte, regarda Maurin en face. Les deux « vïores » de verre, qui, plantées dans des chandeliers de cuivre, fumaient sur la table, posées près de la fille, éclairèrent pour Maurin son visage ovale, régulier, d’une pâleur brune et mate. Les cheveux étaient collés sur les tempes en deux bandeaux plats, mais épais, lisses et reluisants comme l’aile bleue de l’agace et du merle ; et sous les sourcils qui semblaient peints, Maurin vit luire, en deux yeux d’un noir de charbon, d’une couleur rousse de bois brûlé, deux étincelles. « J’ai froid, l’homme ! » dit-elle placidement. Aussitôt, la porte lourde, en se fermant sous la poussée de Maurin, fit résonner dans toute la vaste auberge comme un écho de montagne. « Excusez, mademoiselle ! fit Maurin. Pour vous servir on aurait fermé plus tôt. » Le galant Maurin n’avait pas seulement la réputation d’être le premier chasseur et piégeur du pays comme aussi le plus franc galegeaïré(ou moqueur et conteur d’histoires joyeuses), mais encore il passait pour le plus beau coureur de filles dont on eût jamais entendu parler. « Agradavo », il plaisait. Telle est la brève explication que donnaient de ses innombrables triomphes amoureux les gens du peuple à qui on parlait de Maurin ; et sa double renommée débordait sur les départements voisins. En le voyant si courtois pour la fille du garde, un des deux gendarmes s’agita sur sa chaise. Ce gendarme, jeune, bien fait, était fort soigné de sa personne : joli, la figure ronde, les traits réguliers, la peau tendue, bien lisse, la moustache d’un noir excessif. Rasé de frais, il avait les joues et le menton bleus comme le ciel. On eût dit une poupée en porcelaine, toute neuve. Un détail de cette physionomie était caractéristique, et semblait plaisant sous un chapeau de gendarme : ses deux pommettes se surélevaient, très roses, comme deux gonflements, deux demi sphères, deux enflures de santé, signes
évidents d’une conscience tranquille et d’une indolence à toute épreuve. Cela rassurait et donnait envie de rire. Ce beau gendarme, gentil comme un ténor, était amoureux de la « Corsoise » ; il s’était fait agréer, mais par le père seulement, en qualité de fiancé. Persuadé qu’il plairait un jour à Antonia, il n’avait pas voulu cependant « brusquer les choses », reconnaissant de bonne grâce qu’il ne suffisait pas de s’être montré trois fois à une jeune fille, et chaque fois durant quelques minutes à peine, pour être certain de n’avoir pas quelque rival secrètement préféré. Depuis un mois tout au plus, le garde nouveau était installé dans la maison forestière du Don, et le gendarme, appartenant à la brigade d’Hyères, ne pouvait venir au Don, dans la commune de Bormes, qu’en voisin… Maurin avait surpris le mouvement d’impatience du gendarme et il en avait aisément deviné la cause. Il vint s’asseoir près des deux gendarmes dont il n’avait rien à redouter, s’étant toujours gardé avec soin de chasser en temps prohibé et sur des terrains interdits, – ou du moins de s’y laisser prendre. « Grivolas ! du café ! du café bien chaud ! cria-t-il. – Tu as donc soupé, Maurin ? – J’ai toujours soupé, moi ! dit-il. Dès que j’ai faim, tu sais bien, je mange, n’importe où je suis. Et je soupe toujours sans soupe. Voilà pourquoi le bon café me réjouit plus qu’un autre. » Il but une gorgée de café brûlant avec une satisfaction visible, et se mit à bourrer sa pipe lentement. Presque tous le regardaient avec beaucoup de curiosité. C’était un homme légendaire que ce Maurin, un homme qui faisait « sortir du gibier aux endroits où il n’y en avait pas ». Et quel tireur, mon ami ! Bête vue était bête morte. Toujours chaussé d’espadrilles, il parcourait en silence les bois, les mussugues (coteaux couverts de cistes), les lits pierreux des torrents, les sommets couverts d’argeras (genêts épineux), les vallons de roches et de bruyères.
Cet homme en pantoufles, ne couchait pas trente fois par an, comme tout le monde, dans une vraie maison. Son carnier de cuir, exécuté d’après « ses plans » par le bourrelier de Collobrières, était une fois plus grand que le plus grand modèle habituel et, tout chargé, pesait quarante livres, qu’il trimbalait « comme rien ». Qu’y avait-il là-dedans ? Un monde ! Tout ce qu’il faut pour vivre à la chasse, seul, au fond des bois, à savoir : douze gousses d’ail, renouvelables ; deux livres de pain, un litre de vin, un tube de roseau contenant du sel, une gourde {1} d’aïgarden ; une coupe taillée dans de la racine de bruyère, coupe d’honneur offerte à Maurin par les chasseurs de Sainte-Maxime ; deux paquets de tabac de cantine, deux pipes, un couteau-scie ; un couteau poignard de marin, dans sa gaine de cuir ; un briquet, de l’amadou, trois alènes de cordonnier, un tranchet, une paire d’espadrilles de rechange (il en usait deux paires par semaine) ; une demi-peau de chèvre tannée, pour le raccommodage de ses chaussures ; deux tournevis, six livres de plomb, trois boites de poudre, deux boîtes de capsules (car bien qu’il possédât un fusil « à système » il prenait quelquefois son vieux fusil à piston) ; une boîte de fer-blanc pour les œufs et les sauces ; douze mètres de cordelette fine et solide dite septain ; une paire de manchons. Ces manchons étaient des gants de cuir de son invention, sans doigts, où ses bras plongeaient jusqu’aux épaules. Ces manchons, qu’il faisait admirer volontiers, ne semblaient pas d’un usage pratique, mais ils lui rendaient, au contraire, les plus grands services en de certaines occasions. Quand on disait, chez les paysans, sur un point quelconque du département : « Maurin… » quelqu’un de l’assistance aussitôt ajoutait, sur le ton de l’interrogatoire : « Des Maures ? » Et si celui qui allait parler répondait : « Oui », vite les têtes se rapprochaient, on faisait cercle pour apprendre quelque nouvelle aventure du roi des Maures, du don Juan des Bois. Les domaines de Maurin étant immenses, on l’apercevait peu de temps dans la même région. C’est pourquoi, ce soir-là, à l’auberge des Campaux, la curiosité était si vive autour de lui. Les joueurs oublièrent leurs cartes, pour le regarder attentivement. Les conversations étaient en déroute.
Maurin eut de nouveau un gros rire. « Je suis tombé ici, dit-il, comme une pierre dans un marais, donc ! que les grenouilles ne disent plus rien ? » Le beau gendarme grommela sottement : « Grenouilles ! Grenouilles ! parlez pour vous, camarade ! » Il ne fallait jamais agacer Maurin. Il avait la superbe d’un chef, et la susceptibilité d’un solitaire que rien ne vient heurter à l’ordinaire. De plus, en présence d’une femme qui ne lui déplaisait pas, jamais Maurin n’eût « laissé le dernier » (le dernier mot) à qui que ce fût. En pareil cas, ce mâle devenait terrible, à la manière de tous les fauves. « J’ai dit : « grenouilles » ! gronda Maurin, vous faisiez dans cette salle un tapage degrenouilles !et vous vous taisez comme desgrenouillesdans le marais, depuis que j’ai fermé cette porte. Je l’ai fermée pas pour vous, mais seulement pour plaire à la demoiselle… Et vous vous taisez, je dis, comme des grenouilles ! – Il enflait le mot. – Voilà ce que j’ai dit. Et la gendarmerie ne peut pas y changer une parole. Ça, elle ne peut pas le faire, la gendarmerie !… » La gendarmerie ne peut pas non plus verbaliser contre une phrase inoffensive, après tout, comme celle que Maurin avait prononcée. Le gendarme, vexé, se tut. La Corsoise, sympathique à Maurin, souriait. Les Corses, race héroïque, sont ou gendarmes ou bandits. Le père de la Corsoise était fils d’un célèbre bandit corse. Élevé dans le maquis jusqu’à l’âge de vingt ans, il était devenu un excellent soldat. Maintenant il était garde forestier et sa fille avait dix-huit ans. Elle eût épousé sans répugnance un gendarme, mais elle n’y avait jamais songé. Au choix, elle eût préféré un bandit, et elle n’y songeait pas. Elle regarda Maurin. Maurin en éprouva une joie physique bien connue de lui. C’était unpeu cequ’il ressentaitparfois au sommet d’une
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