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MAX
M.I.A
© Éditions Hélène Jacob, 2015. CollectionThrillers. Tous droits réservés. ISBN : 978-2-37011-325-2
À Catherine M.
Le jeu peut commencer
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Lundi
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Le chemin retour est plus long que dans ses souvenirs. Ou peut-être cette impression est-elle due à l’heure tardive et au chagrin qui s’est abattu sur elle à minuit, lorsque le vieux Simon Potter a rendu l’âme. L’horlogedu salon,aussi fatiguée que l’homme moribond, a mêlé ses douze coups aux sanglots de la famille rassemblée dans la petite maison décrépite. Gracie a pleuré avec eux, sans retenir la moindre larme, serrée entre la veuve et quelques cousins anonymes. Elle a observé le père Patrick McEnery au chevet du corps désormais inerte, fermant doucement les paupières rigides. L’onction aux malades a pu être administrée à temps et le vieillard est mort en souriant, ce qui a légèrement consolé la jeune femme au moment des adieux. Elle connaissait Simon depuis des années et il va affreusement lui manquer. Gracie et le prêtre jésuite sont restés encore deux heures dans la maisonnette en deuil, prodiguant quelques mots de réconfort à chacun et évoquant la vie bien remplie du trépassé : cinq enfants, treize petits-enfants et un nombre incalculable de gamins appartenant à la quatrième génération. L’homme a été entouré jusqu’au dernier instant, l’amour familial l’aidant peut-être à oublier son extrême pauvreté et les traitements médicaux qu’il n’ajamais pu se payer. Gracie l’espère, en tout cas, et elle ruminesilencieusement sa tristesse tandis qu’ils se rapprochent duSaint Louis Cemetery No. 1 en descendant Basin Street. Elle est légèrement agacée que père Patrick n’ait pas jugé utile d’appeler un taxi pour rentrer.À vol d’oiseau, un peu plus d’un kilomètreet demisépare l’adresse des Potter de celle du prêtre, qui habite à trois rues de Gracie, tout près del’égliseImmaculate Conception. Ce n’est pas énorme, mais cette distance est particulièrement éprouvante lorsque la fatigue, la peine et l’inquiétudes’en mêlent. Cardevoir déambuler dans Tremé en pleine nuit, en longeant le parc Louis Armstrong pour contourner le cimetière par le sud avant de rejoindre louest du Vieux Carré,n’a rien pour rassurerjeune femme. Elle connaît bien sa ville, sa la beauté, mais aussi ses problèmes. Elle est parfaitement consciente qu’ils prennent un risque inutile en arpentant les rues presque désertes et souvent mal éclairées qui jalonnent leur parcours.Elle sait qu’ils s’exposent auxdéshérités qui investissent le parc et ses abords à la nuit tombée. Junkies et miséreux en quête de quelques dollars ne sont habituellement pas loin. Les imprudents y laissent leur portefeuille, parfois beaucoup plus.Enfin, c’est ce qui se dit.
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Peut-être n’est-ce que propagande médiatique, essaye-t-elle de se convaincre en vain. Gracie hésite à sermonner le prêtre,ami de son défunt père, qui l’a vue naître età qui elle voue une admiration et un respect sans bornes. A-t-elle le droit de lui reprocher son sens extrême de l’économie, qui confine parfois à l’avarice? Elle se doute que son intention est louable, mais elle ne peut s’empêcher de lui en vouloirun peu. Un taxi n’aurait pas coûté bien cher, surtout pour un trajet aussi court. En quelques minutes, ils auraient chacun retrouvé la sécurité de leur appartement et pu prendre un repos bien mérité. Au lieu de cela, ils passent d’une rue à l’autreau fil deminutes qui s’éternisent, observantnerveusement les ombres mouvantes tracées par des lampadaires trop rares au goût de la jeune fille. La chaleur lourde et humide ne rend pas leur trajet plus facile. Graciedonnerait n’importe quoi pourretirer la robe ample qui colle à ses cuisses et s’offrirune douche fraîche. Elle a mal aux pieds d’être restée si longtemps debout dans la chambre du mourant.Ses jolies espadrilles au talon légèrement compensécoquetterie, pour une femme qui rejoindra la vie une monastique dans moins de deux semaines, elle en est bien conscientene sont pas adaptées à la situation. Si elle avait su ce matin qu’elle allait devoir enchaîner une veilléefunèbre et un retour à pied chez elle en pleine nuit, elle aurait choisi une paire de chaussures plus pratiques. Des baskets, pour pouvoir courir en cas de besoin, se met-elle à penser. Elle tente de se raisonner, alignant son pas sur celui de père Patrick, dont les grandes jambes etl’énergienaturelle effacentsans peine les trente ans d’âge qui les séparent. Graciele suit difficilement et la moiteur ambiante l’empêche de bien respirer.Elle voudrait que le ciel nuageux craque et libère enfin la pluie attendue depuis deux jours. Père Patrick, pas si vite… J’ai vraiment mal aux pieds. Le prêtre se retourne vers elle, l’air étonné, comme émergeant soudain d’une réflexion profonde. Il lui adresse un large sourire étrange, très éloigné de son expression habituelle, bienveillante mais plutôt réservée. Le rictus disparaît rapidement de son visage. Pardon, Gracie. Je ne m’étais pas rendu compte detesdifficultés. Mais s’attarder ici n’est pas recommandé.Elle se mord la langue pour ne pas lui faire remarquer qu’il estpleinement responsable de leur situation. La future novice duSaint Clare’s Monasteryest de nouveau au bord des larmes. Elle est sur le point de lui répondre lorsqu’il la saisit par le bras, ses yeux perçant la pénombre derrière elle. Je crois que nous sommes suivis. Dépêchons-nous. Avant qu’elle puisse l’interroger, il l’entraîne sans donner plus d’explications, lui imposant un rythme soutenu. Les semelles de corde de Gracie produisent un curieux bruit de frottement
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sur l’asphalte, tandis qu’elle cherche son souffle en aspirant de grandes goulées d’air étouffant. Elle n’ose pas se retourner et reste cramponnée à la main sèchedu jésuite. Ce dernier se charge de surveiller leurs arrières et jette de fréquents coups d’œilsur sa gauche, en direction du parcqu’ils sont en train de dépasser en empruntant lelarge virage de Basin Street qui débouche sur le cimetière. Plus vite, Gracie ! Elle se hâte autant que ses espadrilles le lui permettent, songeant même à les retirer pour
pouvoir courir. Mais s’arrêter pour dénouer les nœuds complexes qui lui enserrent la cheville est hors de question. Elle se fustige intérieurement pour cet achat stupide et inutile. Il lui semble entendre des pas derrière eux, qui vont en s’accélérant. Mais peut-être n’est-ce que le son de son propre cœur, affolé et bien trop bruyant dans ses tympans. Les voitures sont peu nombreuses, en ce tout début de lundi. Depuis plusieurs minutes, aucune n’a emprunté lalarge avenue qu’ils descendent. La jeune femme se sent oppressée par cette absence de vie. Ses pires cauchemars sont toujours ceux où elle fuit un ennemi qu’elle ne peut voir, mais qui se rapproche inéluctablement. Ceuxdans lesquels personne n’entend ses criset où elle compte sur la promesse d’un réveilimminent pour la réconforter. Ils atteignent enfin le mur du cimetière, contre lequel Gracie s’appuie un instant, soulagée d’être maintenant siprèsdu Vieux Carré. D’habitude, elleévite le quartier rempli de touristes ivres venus s’étourdir dans ses rues qui ne dormentMais cette nuit, elle aimerait jamais. pouvoir franchir par la pensée les quelques centaines de mètres qui la séparent de Bourbon Street, pour rejoindre ceux qui célèbrent par anticipation le Satchmo SummerFest. Le festival ouvrira officiellement dans trois jours. Gracie sait bien que, même sans ce prétexte, l’ambiance serait toutaussi festive, mais la perspective d’un nombre accru devacanciers la rassure encore davantage. Le prêtre la sort de ses réflexions par un chuchotement impérieux. Gracie, ce n’est pas le moment det’arrêter! Nous sommes toujours suivis…Elle se laisse une nouvelle fois entraîner. Son ami et mentorn’est pas du genre à s’affoler pour rien. S’il la presse autant, c’est qu’il craint vraiment pour leur sécurité. Elle pensait qu’il allait tout de suite emprunter Saint Louis Street sur leur gauche, pour se rapprocher sans attendredes rues les plus animées du Vieux Carré, mais elle constate avec surprise qu’il reste sur Basin Street et choisit de longer le mur du cimetière. Père Patrick, vous ne voulez pas traverser ici ? Non, il vaut mieux se cacher. Tu ne vas pas assez vite pour distancer celui qui nous suit. Il est en train de nous rattraper. Gracie se sent vexée par la remarque, elle qui ne fait que subir la situation. Mais elle sait
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qu’il a raison. La fatigue et la panique qu’elle ressent lui ont coupé les jambes. Elle ne peut s’empêcher de scruter l’avenue derrière eux, large, videet trop silencieuse. Elle n’est pas certaine d’y distinguer une silhouette qui s’approche, maisles buissons et les arbres qui parsèment le terre-plein central constituent de multiples cachettes. Mais vous êtes sûr d’avoir vu quelqu’un? Il me semble qu’on n’entend plus rien…Fais-moi confiance, Gracie. Viens…Mais le cimetière est fermé à cette heure-ci ! J’ai une clef. Dépêchons-nous…Il ouvre précipitamment le petit portail en fer forgé, laisse passer la jeune femme et repousse le battant derrière elle. Gracie est perplexe et hésite à commenter une telle décision. Le murd’enceinten’est pas bien haut, n’importe quelle personne assez motivée pour le faire n’aurait qu’à l’escalader pour se jeter sur eux. On les a forcément vus franchir le portillon. Son ami a-t-il perdu tout sens pratique ? Comme s’il lisait dans ses pensées, père Patrick luiindique une rangée de tombes d’un doigt pressant. Cachons-nous là sans faire de bruit. On pourra observer l’entrée.Gracie obtempère, malgré ses réserves. Elle se glisse entre un mausolée de belle taille et un caveau bien plus modeste dont les pierres branlantes mériteraient une réfection qui ne viendra sans doute jamais. L’atmosphère du cimetière rempli d’ombres l’oppresse, même si elle n’est
pas vraiment superstitieuse. De nuit, certains lieux ne sont simplement pas faits pour les vivants, ne peut-elles’empêcher de penser. Blottie contre une tombe qui lui meurtrit le dos, elletente de recouvrer son calme en inspirant longuement. Le regard tendu vers l’entrée, dans l’attente d’un bruit de pas ou d’une silhouette qui refuse de se montrer, Gracie sent une nouvelle montée de panique l’envahir. Une vague irrationnelle et irrépressible qu’elle ne parvient pas à contenir. Père Patrick, il faut qu’on sorte d’ici! Gracie, pas si fort, on va nous entendre. Je peux retirer mes chaussures et courir. On traversera vite et…Une gifle précise lui coupe le souffle. Étourdie, hébétée, elle ne peut que murmurer son incompréhension. Pourquoi…? Tu es non seulement bête comme tes pieds, mais tu parles aussi beaucoup trop, ma fille. Mais… Père Patrick…Il lui adresse un nouveau sourire, plus curieux encore que le précédent, qui empêche la
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jeune femme de finir sa phrase. Gracie prend conscience que l’attitude du jésuite est plus que déplacée. Elle est anormale, impossible. Jamais il n’a levé la main sur elleou ne s’est expriméde cette façon. C’est un homme doux et mesuré. Elle sursaute presque lorsqu’il répète ses propresmots d’un ton moqueur, en la singeant.Père Patrick…Arrêtez, ce n’est pas drôle.Pourtant, je me suis rarement autant amusé…Les yeux gris brillent d’une lueur fiévreuse que la clarté lunaire révèle soudain. Gracie ne cherche plus à comprendre ce qui se passe et suit son instinct. Elle se redresse et fait mine de vouloir s’enfuir. Il l’attrape par lecoude et la renvoie vers la tombe la plus proche, qu’elle heurte avec violence. Ellegémit en s’entaillant le bras.Le prêtre est tout de suite sur elle et plaque le corps menu contre la petite crypte délabrée. Gracie perçoit le souffle brûlant dans son cou, les mains osseuses qui la maintiennent. C’est à peinesi elle reconnaît le son de sa voix lorsqu’il lui siffle à l’oreille: Une femelle se doit d’être obéissante.Étranglée par la peur, pétrifiée par l’attitude de celui qui l’a menéeà la religion après l’avoir soutenue dans toutes les étapes importantes de sa jeune vie, Gracie ne trouve pas la force de lutter contre la poigne de fer. Elle essaye de hurler. Il la gifle une nouvelle fois. Elle s’affaisse contre la tombe, une main surla joue et un cri bloqué sur les lèvres. Elle se met à avancer à genoux, espérant confusément qu’il aura pitié d’elle. Qu’il la laissera s’éloigner. La réaction de père Patrick est tout autre. Dans le pire de ses cauchemars, Gracie n’a jamaisvécu
pareille scène.
Il se précipite derrière elle et la maintient d’une main tout en remontant la robe humide de sueur sur ses hanches. Elle entend sa culotte de coton craquer lorsqu’il tire brusquement sur le tissu. Gracie laisse échapper un sanglot et prend conscience que sa vessie vient de se relâcher. La panique, le chagrin et la honte s’entremêlent dans son esprit hébété.Des doigts se glissent entre ses cuisses et la voix moqueuse reprend : Incroyable, tu mouilles déjà…Aux bruits de vêtement qu’elledistingue, elle comprend qu’ilvavraiment passer à l’acte, que tout cela est bien réel. Gracie essaye encore de hurler. Mais elle ne réussit qu’à produire un son grotesque qui renforce d’abord l’hilarité de son père spirituel, avant de décupler soudainement sa colère. Salope, tu vas te taire, oui ? En la tenant par les cheveux, il projette sa tête vers le sol avec une puissancequ’elle ne lui
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