Scandaleuse Alexandrine

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Alexandrine de Tencin, petite dernière d’une fratrie de cinq enfants, est contrainte d’entrer au couvent et de prendre le voile. Révoltée mais déterminée, elle s’instruit patiemment, ourdit sa vengeance et trouve les appuis lui permettant d’annuler ses voeux. Introduite dans les sphères du pouvoir par son amant, l’abbé Dubois, elle va enfin mettre à profit son sens de l’intrigue. Usant de ses charmes comme de son esprit, elle devient l’une des femmes les plus influentes et les plus courtisées de son temps. Mais c’est sans compter une descendance aussi incroyable qu’inattendue…


Madeleine Mansiet-Berthaud a su s’imprégner des atmosphères et des paysages de son enfance afin de transporter le lecteur au fil de son imagination. Mais c’est surtout la grande histoire qui lui offre des sujets et des personnages qu’elle se plaît à incarner avec un véritable souffle romanesque. Scandaleuse Alexandrine est son second roman paru dans la collection terres de femmes.
Publié le : mardi 1 avril 2014
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Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913648
Nombre de pages : 220
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SCANDALEUSEALEXANDRINE
DU MÊME AUTEUR
Aux éditions De Borée
Mademoiselle dite Coco
Autres éditeurs
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, 2014
MADELEINEMANSIET-BERTHAUD
SCANDALEUSE ALEXANDRINE
I
– Encore une fille ! s’exclama Antoine de Tencin à la naissance de son cinquième enfant. – Une future couventine, ajouta Louise de Buffévent, son épouse, considérant le nourrisson d’un air dolent qui traduisait sa lassitude certes, mais aussi et surtout une profonde indifférence. 1 Assurément, le juge-mage ne dérangerait pas l’évêque pour administrer le sacrement du baptême à cet enfant-là, ainsi qu’il l’en avait prié à la naissance de son fils aîné. Si le second fils et les deux filles qui lui avaient succédé avaient été baptisés par le curé de la paroisse, Claudine Alexandrine se contenterait des services d’un simple vicaire. Son arrivée en ce monde en serait-elle marquée du sceau de la fatalité ? Pour un observateur averti, il était clair que la petite fille née dans cette opulente demeure n’avait guère été désirée. Plus la famille s’agrandissait, moins ses sujets présentaient d’intérêt. Aucune fête ne fut organisée en son honneur, ce dont le nourrisson se passa fort bien. Alexandrine grandit dans ce vaste hôtel particulier où défilaient les visiteurs. Tous beaux et intelligents, les cinq enfants étaient confiés aux soins des servantes. La bonne société de Grenoble et des environs, conviée ou non, manœuvrait pour se faire inviter dans cette magnifique habitation adossée aux remparts de la cité ; l’on admirait l’orangerie, les deux étages de cours et de terrasses et les nombreux salons où l’on se répandait pour s’adonner aux bavardages. Ensuite, l’on commentait sa visite par quelques critiques acerbes sur M. de Tencin qui recevait avec faste : – Il étale ses richesses pour prouver qu’il a de l’état. – Les vrais aristocrates se reconnaissent toujours et celui-ci ne trompe personne. – Une Buffévent ! Épouser le descendant d’un porte-balle, quelle déchéance ! Cette mésalliance éclabousse toute la noblesse de la région ! Imaginez ce va-nu-pieds allant de ville en village pour proposer sa mercerie, une marchandise de pacotille ! – Comment a-t-il fait fortune ? Le sait-on seulement ? – Qui était-il exactement ? – Un de ces agriculteurs qui s’exilent durant la mauvaise saison tandis que leurs terres ne requièrent plus leurs soins. Ils se répandent dans la Bresse et le Dauphiné pour y exercer des petits métiers ambulants : aiguiseurs de couteaux, de ciseaux, raccommodeurs de soufflets ou bien rétameurs de casseroles et de seaux. Le printemps revenu, ils regagnent leur pays et se remettent au travail de la terre reposée de l’hiver. Cet artisanat leur permet d’acheter un peu plus que l’indispensable. Pierre Guérin était un de ces porte-balles allant par les chemins. Doué pour le commerce, il a rapidement fait fortune. – Cela paraît incroyable. – Plus tard, il réalisa d’appréciables bénéfices en vendant de l’épicerie. Et comme il avait, dit-on, de l’ambition, il abandonna très vite la pratique de ce négoce pourtant lucratif pour celui de la joaillerie. – De la joaillerie ? – Et l’on dit encore que cette nouvelle activité devint si prospère que, après quelques années d’errance, il avait amassé suffisamment d’économies pour s’acheter une boutique à Romans où il fonda un foyer. L’argent gagné lui attira la plus grande considération de la part d’une clientèle qui grossit de jour en jour. Colporteur, orfèvre et enfin banquier. Sa fortune était assurée. – Cela n’explique pas le titre de noblesse. Par quel stratagème Guérin est-il devenu Tencin ? – Guérin ! Un patronyme des plus ordinaires. – C’est d’un commun !
– Comment un homme qui a bâti sa fortune en se commettant dans le commerce d’une vulgaire bimbeloterie peut-il s’arroger le droit de changer de nom en l’assortissant d’une particule ! Cela devrait être interdit ! – La richesse, ma chère, ouvre toutes les portes : celles du savoir – les deux fils de Pierre Guérin entrèrent à l’université de Valence – et celles du pouvoir – avec l’or amassé et la terre que leur père avait achetée, ils représentaient des valeurs sûres. C’est ainsi que le plus jeune entra dans les ordres et que l’aîné, prénommé Antoine, devint le premier docteur ès lois de la lignée. Son fils François devint le père d’Antoine, époux de Louise, second magistrat de la famille. – Mais vous n’avez pas répondu à ma question. Comment expliquer le titre dont ils s’honorent aujourd’hui ? – Le grand-père d’Antoine, même prénom et mêmes fonctions que celui que nous connaissons, joua un rôle de conciliateur dans les événements qui troublèrent la tranquillité de la ville de Romans. Ayant réprimé les émeutes d’une populace perpétuellement mécontente, il fut proclamé chef suprême par les compagnons et les représentants des métiers du textile. – Ne me dites pas que cette simple action sans éclat lui a valu la distinction suprême réservée aux héros ! – Le roi lui accorda cette récompense pour son heureuse intervention qui mit fin aux conflits, et lui valut l’estime des Romanais. Une histoire banale en vérité. Un quadragénaire qui écoutait en souriant, hochant parfois la tête, se leva et dit : – Je l’aurais bien mariée, cette Louise de Buffévent : fière jeune fille, maigre dot, mais du caractère ! – En épousant une des nôtres, l’arrière-petit-fils du colporteur donnait du poids à une noblesse de fraîche date. – Il ne sera jamais ce qu’il s’efforce de paraître : un gentilhomme. Il faut plus de trois générations pour imposer un titre. Avoir du sang bleu ne s’acquiert pas ; cela se transmet. – Avant de le transmettre, il faut l’avoir mérité par un acte de bravoure. Une voix aigrelette s’éleva : – Pourquoi fréquentez-vous sa maison si son odeur de roturier offense tellement vos narines délicates ? Louise est mon amie. Il serait malséant de la renier à cause de cette… mésalliance. – Je comprends son choix, déclara une jeune beauté blonde en agitant son éventail de dentelle. Tencin a du charme et, ce qui ne gâte rien, beaucoup d’argent. – Son choix… reprit une coquette d’âge mûr avec une moue boudeuse, c’est à prouver. Pour ce qui est du charme de l’élu, vous êtes peu exigeante. Personnellement, son regard de serpent me glace. – Ce qui ne vous empêche nullement de lui faire les doux yeux. – Je cherche la faille… Des rires fusèrent. Une comtesse fanée à la perruque branlante se leva en brandissant sa canne : – Vous n’avez donc aucune pudeur ! Parler ainsi de ce couple qui vous reçoit dans sa demeure où vous ripaillez à plaisir, à qui vous faites mille grâces ! Quelle hypocrisie ! De mon temps, nous avions plus d’égards pour nos hôtes. – Chère comtesse, votre temps est révolu. Et je jurerais que, parmi vos connaissances, vous deviez compter des amis que vous vilipendiez allégrement, sans souci des convenances. Cela est un passetemps commun à notre société. Il est l’amusement favori dans tous les salons et se pratique même à la cour du roi. C’est dire… – Pour en revenir au cas de Tencin, ce nom est celui d’un village sis dans le Grésivaudan, dont François hérita. Devenu, par sa richesse et son savoir, le seigneur du pays, son fils Antoine adopta ce nouveau nom qu’il fit précéder de la particule accordée
2 par le roi. Ensuite, il acheta d’autres terres, tout en exerçant ses fonctions de robin . – Quelle extraordinaire ascension pour cette famille aux origines obscures ! – C’est ainsi que disparut le nom de Guérin, chassé par celui de Tencin, lié à une propriété terrienne. Aujourd’hui, il ne reste rien du colporteur qui allait en chantant par les chemins. À peine un siècle a suffi pour qu’il tombe dans l’oubli. – Croyez-vous ? Que faisons-nous en ce moment, si ce n’est lui redonner vie ? Un silence plana sur l’assistance, chacun méditant sur cette longue conversation qui remettait en question le sens du mot noblesse. L’humble porte-balle qui s’était élevé par le travail et l’ambition méritait-il une admiration posthume ? Quelques personnes se levèrent : – Ce que le roi accorde, nul ne peut le réfuter. – C’est pourtant ce que nous venons de faire. – Avoir un colporteur dans sa lignée est un fardeau lourd à porter. – Aussi lourd que la balle de cet ancêtre bien encombrant pour sa descendance. Sur ce dernier mot salué par un éclat de rire général, le salon se vida de tous ces gens bien « nés »… Si Pierre Guérin avait pu revenir de son voyage dans l’au-delà, aurait-il été fier de sa descendance ? L’homme qu’il avait été ne la valait-il pas ? Aurait-il approuvé l’abandon d’un patronyme pour celui rattaché à une terre ? N’était-ce pas un Guérin qui avait su, par son courage, sa capacité d’entreprise, ses qualités de négociant avisé, bâtir et asseoir la fortune des siens ? N’était-il pas à l’origine de leur puissance, que son souvenir et son nom seul semblaient ternir ? Évidemment, il y avait ce titre de noblesse accordé par le roi qu’il fallait bien assortir d’un joyau pour en aviver l’éclat. Si Guérin convenait au chemineau orfèvre et même au banquier, de Tencin forçait le respect et coiffait 3 avantageusement le président à mortier au parlement. Le pèlerin avait fait du chemin et tracé, de son bourdon, celui de sa filiation, à laquelle il avait légué à la fois le goût du travail et l’ambition sans laquelle on ne saurait ni grandir ni réussir. Ce dernier trait de caractère se retrouvait en ses héritiers devenus magistrats, volontiers hommes d’affaires. En qualité de benjamine, Alexandrine serait forcément sacrifiée sur l’autel de l’argent, aucune dot n’étant prévue pour son établissement dans le monde. Son frère Pierre, de deux ans seulement son aîné, subirait le même sort. Qu’il le veuille ou non, il entrerait dans la prêtrise et sa sœur au couvent. Leur avenir était tracé. Devinaient-ils déjà le destin qu’on leur préparait ou était-ce la faible différence d’âge qui les liait si étroitement ? Ils se comprenaient et s’aimaient comme seuls peuvent s’aimer des jumeaux sortis du même ventre dont ils se sont partagé l’espace, durant les neuf mois de gestation. On ne les voyait jamais l’un sans l’autre. Des deux prénoms de sa petite dernière, Louise avait choisi le second, le plus long et le plus difficile à prononcer, pour l’appeler. Pierre n’en retint que les deux dernières syllabes, ce qui, curieusement, devenait un troisième prénom ; « Sandrine » appelait-il cette sœur à laquelle il vouait une véritable adoration que la fillette lui rendait bien. Marie-Angélique et Françoise étudiaient dans un couvent de la ville. Un abbé venait à demeure instruire le fils aîné d’Antoine de Tencin. Pierre et Alexandrine assistaient aux leçons, essayant d’en saisir des bribes. Lorsque le cours de latin se terminait, une servante apportait le thé, accompagné de quelques douceurs, au précepteur qui appréciait fort l’attention dont il était l’objet. Parfois, Louise de Tencin partageait avec l’ecclésiastique ce moment exquis, durant lequel tous deux devisaient. La richesse du décor, le confort des bergères aux coussins moelleux, le goût délectable des pâtisseries, l’empressement des soubrettes donnaient à l’homme d’Église l’impression d’appartenir un peu à ce monde qu’il n’approchait que pour mieux le juger, et en tirer quelque avantage. Sous ses dehors charmants, l’hôtesse se révélait exigeante, autoritaire, non seulement avec les gens de sa maison, mais également avec son époux à qui elle imposait sa
volonté. Un jour que le maître se trouvait en son hôtel, il entra dans le salon où se tenait l’abbé, assis devant un guéridon sur lequel fumait le contenu odorant d’une tasse. Alexandrine et Pierre le regardaient s’empiffrer de massepain. Afin de s’enquérir des études de ses enfants, le juge vint saluer le jésuite. Il voulait tout savoir de leurs aptitudes à assimiler ses enseignements. Le jeune François donnait-il satisfaction à son précepteur ? Était-il attentif, studieux, voire doué pour la carrière à laquelle son père le destinait ? La magistrature était une tradition familiale qu’il espérait bien lui voir perpétuer. Les filles en sauraient bien assez. Leur jolie figure pourvoirait à leur établissement, à moins qu’elles ne deviennent chanoinesses en quelque monastère. Quant à Pierre, sa voie serait différente. Vers l’enfant de six ans, il se tourna brusquement et déclara : – Dans quelques années, vous porterez la robe, comme l’abbé ! Surpris, Pierre regarda son père et s’écria : – Ah non ! Je ne serai jamais curé ! Je veux me marier avec Sandrine ! Et il s’enfuit à toutes jambes, suivi de sa petite sœur qui, décidément, ne le quittait pas d’une semelle. Quand Alexandrine atteignit sa huitième année, sa mère la prit en particulier et lui dit : – Vous voici devenue grande. Votre père et moi-même avons donc décidé de vous confier aux religieuses de Montfleury, où vous serez éduquée, ainsi qu’il sied à une jeune personne de votre rang. – Je ne veux pas m’en aller. Je veux rester ici avec vous. – Ici, vous n’auriez aucun avenir. – Je n’accepterai de partir que si Pierre vient avec moi. – Lui aussi quittera la maison. Chacun de vous fera sa vie. La fillette pleura bien un peu sur cette éventualité d’une séparation, cependant, ainsi que le lui expliquait sa mère, son avenir en dépendait. Elle n’avait qu’une idée imprécise de ce que signifiait ce mot avenir, et comprenait mal en quoi son bonheur futur dépendait d’un arrachement à une existence sereine, parmi ceux qu’elle aimait. Si ses parents ne lui témoignaient que froideur, en revanche, bien qu’ils s’interdissent de le montrer, ses frères et ses sœurs, qu’elle voyait plus rarement, l’adoraient. Qu’essayait-on de lui laisser entrevoir ? Fallait-il passer par le couvent pour devenir une jeune fille accomplie, comme semblait le souhaiter Louise de Tencin ? Et lorsque Alexandrine aurait atteint l’âge de se marier, un beau chevalier viendrait-il la chercher pour la conduire en son château, dont elle serait la princesse et la prisonnière ? Que deviendrait son frère chéri dans cette histoire ? La suivrait-il ? Qu’avait-on besoin de l’enfermer entre les murs d’un couvent, puisque c’est lui qu’elle devait épouser ? Ne le lui avait-il pas promis depuis longtemps ? Par une belle matinée d’avril, Louise de Tencin se fit conduire au couvent de Montfleury, où la plupart des filles de la haute société du Dauphiné venaient parfaire leur instruction et leur éducation. L’endroit était superbe et présentait l’avantage de se trouver aux portes de Grenoble. Le monastère était construit au pied du mont Eymard qui déjà, du temps des Romains, s’appelait Mons Floritus. Ce nom se justifiait encore par l’abondance des fleurs qui offraient au regard une orgie de couleurs, le jaune ardent des primevères dominant toutes les autres en cette saison du renouveau. Après avoir franchi la barrière du péage dont les bénéfices revenaient aux dames de Montfleury, l’attelage gagna les hauteurs. Sur les premières pentes s’étageaient des vignes, et les clos emprisonnaient des vergers, toutes ces richesses appartenant auxdites dames. Un air très doux balayait les coteaux, il tombait une pluie de pétales blancs que la brise cueillait d’une caresse légère aux branches des cerisiers : ceux-ci couronnaient et habillaient la montagne de splendeurs éphémères. Alexandrine était bien trop jeune et anxieuse pour se laisser gagner par la majesté du site et les débauches d’une nature qui semblait jouer de ses orgues, s’offrant en écho aux prières et aux chants laudatifs que les nonnes
adressaient à la gloire de leur divin créateur. Mme de Tencin se présenta, tenant la main de la fillette fort intimidée par ce qu’elle allait découvrir au sein de cette communauté. Précédemment avertie de leur venue, la sœur tourière ouvrit la lourde porte. Le silence impressionna Alexandrine qui cacha son visage dans les jupes de sa mère. Non sans quelque rudesse, celle-ci l’admonesta : – Allons ! Soyez courageuse. Montrez-vous digne du nom que vous portez ! C’était la première fois que Louise traitait l’enfant en grande personne. Remarquant ce changement, la petite leva des yeux étonnés sur sa mère. Était-ce pour lui faire sentir qu’à partir de cet instant elle n’appartenait plus à sa famille, mais entrait de plain-pied dans celle de l’Église, qu’une certaine tenue y était de rigueur, encore plus stricte que dans l’hôtel particulier de son père ? Elles furent introduites auprès de la supérieure et deux religieuses vinrent saluer Louise qu’elles connaissaient de longue date, pour appartenir au même monde. Le couvent royal n’abritait que des personnes issues de l’aristocratie et, si l’on se référait à l’époque de sa création, l’on apprenait qu’il ne fallait pas moins de quatre siècles de noblesse pour prétendre y entrer. Heureusement, ces temps-là avaient changé et les Tencin s’étaient fortuitement dépouillés du nom de Guérin. Louise de Buffévent, ayant elle-même un ancêtre qui avait suivi Saint Louis aux croisades, l’on pouvait s’enorgueillir de la compter parmi ses relations et passer sur son alliance avec un aristocrate de souche récente. Les religieuses proposèrent à la jeune Alexandrine une visite des lieux. Elle trouva ces personnes fort gracieuses et gentilles et les suivit sans méfiance, tandis que sa mère retournait à sa vie de citadine bien en vue. La petite fille découvrit une suite de vastes salles, un cloître fait pour la promenade méditative et une chapelle où elle remarqua, dans la pénombre, une suppliante agenouillée, le corps ployé face au chœur. Elle fut ensuite entraînée sur la terrasse d’où la vue embrassait la montagne. Le sommet du mont Eymard était coiffé d’une perruque poudrée, comme en portaient les beaux messieurs en habits que fréquentait son père, lui-même sacrifiant à cette mode pour paraître dans les salons. Afin de la rassurer tout à fait, on la présenta à des amies de son âge qui l’entourèrent et la mêlèrent à leurs jeux. Ainsi fut-elle immédiatement happée et conquise par l’esprit de solidarité et l’amitié qui régnaient entre les pensionnaires. La journée s’écoula autour de différentes activités qui eurent pour effet de la distraire de sa peine, chacune des jeunes filles s’efforçant de lui démontrer les agréments de la vie en communauté. La nuit paraissait monter du ventre de la terre pour s’élever jusqu’au plateau, comme un raz de marée inondant la vallée d’un flot noir. Au monastère, on se préparait à entrer dans cet engloutissement en allumant des chandelles. C’était l’heure où les peurs vous remontent au cœur. Alexandrine, dont c’était la première nuit hors de la maison paternelle, tentait d’étouffer la sienne sous un édredon de plume censé la protéger du froid, mais aussi de certains êtres effrayants qui peuplent les mauvais rêves. Sa mère l’avait amenée dans ce couvent pour mieux s’en débarrasser. Elle ne l’avait même pas vue partir. Quelle faute avait-elle commise pour qu’on l’éloignât de sa maison ? Louise ne l’avait même pas embrassée avant de la quitter. Était-elle de trop dans cette riche famille qui occupait une place enviée dans la haute société grenobloise ? Les enfants étaient-ils tous destinés à grandir loin de chez eux, entre les murs d’un monastère, et séparés selon leur sexe ? En ce premier jour, on avait déployé autour d’elle beaucoup de gentillesse et de gaieté. La discipline était légère. Au long des jours, la fillette put se rendre compte que la vie au couvent était agréable, bien réglée, créant une atmosphère rassurante ; ses pensionnaires n’étaient nullement des recluses. On y recevait ses parents et ses amis dans une très grande liberté. Les nonnes étaient charmantes, à la fois des mères et des directrices de conscience,
capables de transmettre un enseignement qui allait bien au-delà des rudiments de la lecture et de l’écriture. Les jeux alternaient agréablement avec l’étude. Les mains ou l’esprit constamment occupés par divers travaux, les pensionnaires n’avaient pas le temps de s’ennuyer. Alexandrine se fit très vite des amies. Cependant, ce changement brutal dans sa vie l’amenait à beaucoup réfléchir. Lorsque le sommeil tardait à venir, elle se prenait à songer à ce fameux avenir dont on lui faisait miroiter les avantages. Serait-ce un privilège que d’être élevée dans un monastère ? La nouvelle pensionnaire apprenait avec une grande facilité. À sa mère qui venait la voir, certains après-midi, les nonnes louaient son intelligence et sa bonne conduite. Elles soulignaient toutefois sa nature sensible et secrète, volontiers dominatrice : – Elle est peu communicative. Nous ne savons jamais ce qu’elle pense ou ce qu’elle ressent. C’est comme si elle s’enfermait sur un mystère. Elle ne se laisse jamais aller à une franche gaieté, même en jouant avec les autres. On dirait qu’elle contrôle ses émotions pour mieux les dominer ; c’est un exercice difficile. Nous avons rarement observé une telle maîtrise de soi ni autant de réserve et de maturité chez une enfant aussi jeune. Que fallait-il retenir de cette analyse ? Mme de Tencin faisait confiance aux religieuses pour mener à bien l’éducation de sa fille. Fortes de leur expérience, elles sauraient développer en elle ses qualités, et l’aideraient à surmonter ses imperfections. Tout au long de l’existence qui l’attendait, elle aurait le temps de s’améliorer. À Montfleury, nombreux étaient les carrosses à se ranger le long des bâtiments ou dans les prés alentour. On y conversait librement. On y parlait littérature, musique, déclamant de la poésie à longueur de stances. Louise de Tencin y était devenue une familière. Parfois, elle amenait Marie-Angélique et Marie-Françoise qu’elle sortait de leur couvent pour une visite à leur sœur cadette. Les jeunes filles ne manifestaient leur attachement à la délicieuse Alexandrine qu’en dehors de la présence de leur mère ; celle-ci était si ombrageuse que toute démonstration d’affection à l’égard de la benjamine assombrissait son humeur. Alors, elles restaient sagement assises jusqu’à ce que la prieure les autorise à se promener dans le cloître ou les allées du jardin. La fête était complète lorsque Pierre accompagnait ses sœurs ou venait seul avec leur mère. Si Antoine de Tencin se déplaçait, c’était pour sermonner sa fille, plus que pour lui témoigner une affection qu’il ne lui portait pas. Les jours et les mois passaient. Alexandrine languissait. Toute son enfance se déroulerait-elle dans ce couvent ? Parfois, elle entendait des reniflements dans le dortoir. Des fillettes avaient reçu leurs parents et pleuraient sur leur départ. Elle s’interrogeait : « S’ils les aimaient, pourquoi les abandonnaient-ils ? » La petite Tencin ne pleurait pas ; elle s’interdisait cette faiblesse. Elle avait hâte de grandir pour enfin comprendre ce qu’on lui cachait. Alors, peut-être pourrait-elle agir… 1. Lieutenant du sénéchal. 2. Familièrement, homme de robe. 3. Le mortier était une coiffure portée par les présidents de parlement et le chancelier de France.
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