Une femme en mauve

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Voilà six ans qu’Elsa, romancière talentueuse, vit seule. Elle est veuve et reste habitée par les souvenirs de son mari qui lui manque terriblement. L’écriture est pour elle un moyen de s’évader, de s’entourer des personnages qu’elle crée au fil de ses histoires, de tromper ses moments de tristesse.

Lorsqu’elle rencontre Paul, un charmant médecin breton, veuf lui aussi, ils se lient immédiatement d’amitié… une relation qui va devenir, au fil du temps, de plus en plus ambiguë. Malgré une attirance réciproque, les doutes et les craintes subsistent. Sont-ils prêts à commencer une nouvelle vie, sans pour autant effacer leur amour perdu ? Les fantômes du passé semblent être encore bien présents… d’autant qu’un mystérieux poète envoie des vers langoureux à Elsa.


Journaliste à L’Est-Éclair puis chroniqueuse littéraire dans ce même journal, Lyliane Mosca a l’écriture chevillée au corps. De sa plume sensible et apte à dépeindre les moindres détails d’une époque, elle signe, avec Une femme en mauve, son premier roman dans la collection terres de femmes.


Publié le : mardi 1 avril 2014
Lecture(s) : 58
Licence : Tous droits réservés
EAN13 : 9782812913679
Nombre de pages : 157
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Extrait
Elsa

Six ans qu’il est parti. Que j’en bave. Que je fais semblant. Non, non, ma peine ne se voit pas de l’extérieur. Je compose. Et plutôt bien, mais ça ne change rien.
Veuve. Un mot détesté que j’associe à punition. Il ne me convient pas. Trop définitif, sans appel. Marginal. Tranchant comme un couperet. Je n’étais pas préparée. Je ne suis plus comme les autres. Je suis seule et j’ai du mal à vivre.
On m’avait assuré – ces gens ayant appris dans les livres, chez les psys ou par ouï-dire – qu’une bonne année se révélait nécessaire, voire deux, peut-être trois, allez, en cas de gros chagrin, pour remonter à la surface. Pour tourner la page, disent-ils ou faire son deuil, selon le terme consacré… cette démarche qui, paraît-il, guérit ou aide à la convalescence. Or moi, Elsa Varelli, habitante de Vaux-le-Printemps, malgré le charmant nom de ce village champenois, je n’entrevois pas d’éclaircie à l’horizon. Je ne suis pas certaine de le souhaiter vraiment. Je pense à Lorenzo tout le temps. J’en rêve souvent, le vois partout, à l’affût des silhouettes qui lui ressemblent. Un sourire, une démarche… Je le sens aussi. Je sens son odeur et pas seulement en débouchant son dernier flacon d’eau de toilette, le soir avant de m’endormir.
Je respire son parfum d’homme dans son atelier dont chaque objet a gardé son empreinte. Dans sa veste, que j’enfile pour promener Léo, son compagnon de chasse dont le rôle a changé. Désormais, il me protège davantage. Me suit partout, me couve, s’inquiète, prend des libertés avec les canapés et me console avec ses moyens de chien et c’est déjà bien. Un regard, un câlin. Une caresse. Il est chaud, doux. Une présence. La seule. Avec les chats.
La veste, je ne l’ai jamais lavée. L’odeur, c’est tout ce qui reste de Lenzo. De vivant. C’est quelque chose de lui. De presque palpable. Une trace que j’absorbe avidement, comme les buvards de mon enfance avalaient l’encre violette de mes cahiers d’écolière.
Lenzo, je l’aime toujours au présent. Son départ, je dis toujours départ – c’est moins terrible que mort, ça évoque un voyage –, n’a pas changé mes sentiments. Je l’aime et refuse l’imparfait. Les sentiments se défient de la séparation et le fil d’amour se prolonge par-delà le miroir. Je murmure pour moi seule les petits mots tendres inventés au début de notre histoire, qui émaillent désormais le quotidien de mes jours de détresse.
Quand le moral s’effondre, je culpabilise. Je n’ai pas dû penser comme il fallait quand il était malade. Pas assez positive, Elsa. À cinquante-deux ans il n’était pas prêt. Moi non plus. C’est trop tôt. Injuste. C’est une lamentable erreur de là-haut. Et je pleure…
Quand le baromètre des émotions remonte, je me réjouis d’avoir vécu vingt-six années auprès de lui. Des années riches. C’est une belle part, en fait. Que certains pourraient bien m’envier et ils auraient raison. Et je souris… À travers mes larmes.
Avec Lenzo, on a mûri ensemble, vieilli ensemble. Un peu. On s’est dépêchés d’être heureux comme si on sentait la menace, en regardant dans la même direction, toujours. Une vie, quoi !
Non, un bout. Seulement un bout, mais fort de joies et de peines et de ces petits riens, ces bonheurs simples qu’on ne remarque pas et qui enflent à vous faire éclater le cœur. Après. Quand ils sont devenus souvenirs ou photos couleur.
On se complétait. On s’était habitués l’un à l’autre. Je comptais sur lui. Il pouvait compter sur moi. Et pourtant, nous avions su préserver nos jardins secrets. Lui s’exprimait dans la peinture. Moi dans l’écriture.
La mort nous a pris de court. C’est étrange comme on s’y prépare mal. On y pense, certes, mais on la voit très loin, chez les autres, pas souvent à sa porte. Alors quand elle arrive, c’est le maelström qui ravage tout sur son passage. Les dégâts sont immenses.
Ainsi, moi, seule, je me débats dans l’enfer de ce tourbillon, pour continuer à vivre. Sans être sûre d’en avoir le droit. Et j’avance autrement sur la ligne du temps. Je m’étourdis. Je triche en m’arrangeant un visage serein. M’habille au mieux. Me maquille et voyage. Il faut bien. Question de survie. Dans notre société où plaisir rime avec loisir, la tristesse est mal vue. On la tolère un peu, on compatit, puis très vite elle ennuie. On passe à autre chose. Les amis se raréfient. Ils craignent la contagion. Alors je m’applique à donner le change. Je trompe le monde. Il m’arrive parfois de croire à cette convalescence.
Elle revit, pensent les uns.
Elle va refaire sa vie, susurrent les autres…
C’est ainsi qu’ils raisonnent, ceux qui ne savent pas. Je le lis dans leurs yeux et l’entends dans leur ton. « Tu es encore jeune », ou bien « la vie continue ».
Refaire sa vie ! L’expression galvaudée, bête, m’indispose. Plus, elle me hérisse. Alors on gomme tout et on recommence ?
Non, je continue, c’est tout. Je sors et vois mes amis, les vrais, les fidèles, je chante dans une chorale et ça m’apporte du bien-être, mais je fuis les hommes dont ma condition de veuve, je le lis dans leurs yeux, ouvre l’appétit. Je ne veux personne dans les affaires de Lenzo ni dans sa maison et encore moins dans son lit. Bref, je refuse de caler quelqu’un d’autre dans mon cœur.
C’est comme ça. Je sais que certaines personnes sont capables d’éprouver un chagrin énorme et sincère, puis d’oublier très vite. Pas moi.
Alors, je fais avec. Depuis toujours j’écris des nouvelles, des romans ou des contes et depuis trois ans ils sont édités. Cadeau du ciel pour combler l’absence. Je le prends ainsi. C’est magnifique d’inventer des histoires et de donner vie à des personnages dont les aventures font rêver. C’est grisant.
Et puis, il y a les dédicaces, les échanges, les animations dans les bibliothèques. C’est excitant. Heureusement que j’ai ça, sinon…
Voilà une de mes bouées de sauvetage. J’en ai d’autres en réserve. J’en use avec parcimonie, dosant les petits plaisirs en fonction de mes états d’âme et ceux de mon cœur, maintenant l’équilibre fragile entre pleurs et sourires.
Bon, assez de nostalgie.
Ce matin d’automne, la journée s’annonce en douceur. Hier, j’ai terminé un manuscrit et c’est toujours un moment fort. Mais le point final me soulage un temps. Après viendront les doutes…
En attendant, j’ai l’esprit clair aujourd’hui. Ma maison, remise en ordre et nettoyée par Sylvia, mon employée et amie, sent le propre, comme disait ma grand-mère. Dehors, les trémières dressent la tête dans une dernière parade tandis que quelques feuilles de marronnier, trépassées avant l’heure, se laissent choir en douceur.
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