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Abdullahi Dan Fodio et la théorie du gouvernement islamique

De
283 pages
Le Califat de Sokoto a été fondé en 1804. Le résultat immédiat de l'action du Cheikh et son jihad fut la création d'un Etat musulman, s'étendant sur nord-ouest du Nigéria jusqu'au nord Cameroun, au Niger et au Burkina Faso. L'auteur nous livre une historiographie riche et documentée de la culture arabo-islamique en Afrique et son développement, notamment entre le XVIIIe et le XIXe siècle. Il apporte en même temps un éclairage fécond sur les notions de pouvoir et d'autorité à travers l'organisation de l'Etat en islam.
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Abdullahi Dan Fodio et la théorie du gouvernement islamique

© L’Harmattan, 2010 5-7, rue de l’Ecole polytechnique, 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr ISBN : 978-2-296-11896-6 EAN : 9782296118966

Sidi Mohamed Mahibou

Abdullahi Dan Fodio et la théorie du gouvernement islamique

L’Harmattan

Collection « Croyances du monde », dirigée par Babacar SALL

Aussi longtemps que l’on remonte dans l’histoire, les croyances ont toujours permis aux sociétés humaines de faire face à l’incertitude et à l’angoisse existentielle. Elles ont fini par construire des identités fortes autour desquelles des groupements ont forgé des communautés de destin à partir desquelles ils pensent le monde et bâtissent des fraternités universelles. Les croyances sont aussi l’objet d’identités conflictuelles qui génèrent des formes de violences aux conséquences multiples et tragiques sur l’actualité et le devenir des sociétés. Lues à travers les exigences de la modernité, elles présentent bien des questions qui montrent toute l’acuité de les replacer dans la problématique contemporaine du monde. Cette présente collection contribue à la meilleure connaissance de ces phénomènes et de leur rôle dans le développement du genre humain.

AVANT-PROPOS Je présente cet ouvrage intitulé : “Abdullahi Dan Fodio et la théorie du gouvernement islamique” aux chercheurs, aux Historiens et aux lecteurs qui s’intéressent à l’histoire et à la culture de l’Afrique au sud du Sahara. J’espère ainsi mettre à la disposition des lecteurs francophones un certain nombre de renseignements sur la culture arabo-islamique en Afrique et son développement notamment entre le XVIlle et le XIXe siècles. En outre, cet ouvrage apportera, je l’espère, un éclairage nouveau sur la notion de pouvoir et d’autorité en islam ainsi que sur l’organisation de l’État à tous les niveaux. L’ouvrage a servi, au départ, à l’obtention du titre de Doctorat de 3e Cycle dans le domaine des Études et Civilisation Islamique à l’Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) au cours de l’année universitaire 1982-1983.

Sidi Mohamed MAHIBOU

PRINCIPALES ABRÉVIATIONS ABU Ahmadu Bello University, Zaria (Nigeria) AS al-Ahkam al-Sultaniyya BN Bibliothèque Nationale de Paris BU Bayero University, Kano (Nigeria) B.W Bayan wajub al-hijra (de’Uthman b. Fudi) CAD Centre of Arabic Documentation, Ibadan (Nigeria) CEDRAB Centre de Documentation et de Recherche Ahmad Baba Tombouctou (Mali) D.H. Diya al-hukkam D . 1. Diya al imam fî salâh-al-anâm D.M. Diya al-mujahidin D. Siy Diya alsiyasat wa fatawa al-nawazil D. Sul. Diya al-sultân wa ghagrihi min al ikhwan D. Diya uli al amr wal-mujahidin GAL Geschichte Der Arabischen Litteratur H.B. History Bureau (Sokoto, Nigeria) Histoire de l’Organisation Judiciaire dans les H.O.J.P.1 Pays de l’Islam LF ou B.I.F Bibliothèque de l’Institut de France (Paris) I.R.S.H Institut de Recherches en Sciences Humaines, Niamey (Niger) L.H Library of the Lugard Memorial Hall, Kaduna (Nigeria) N.A.Z Nasihat ahl al-zaman de Uthman N.Kh Najm al-Ikhwan S. Kh. Siraj al-ikhwan T.H al-Turuq al-hukmiyya fi al-siyâsat T.W. Tazyîn al-warâqat U.L. University Library Ibadan (Nigeria)

INTRODUCTION La fondation du Califat de Sokoto1 Dans la première moitié du XVe Siècle les pays hausa relevaient du Bornou, État musulman depuis le Xle siècle. Cependant, vers la fin du siècle, cette domination s’était quelque peu relâchée. Cette époque marque de façon durable le monde hausa. En effet, les Hausa empruntèrent à la langue arabe de très nombreux mots et introduisirent dans leurs cours l’étiquette qui prévalait au Bornou. Au XVIe siècle, un peuple homogène doté d’une langue commune avait déjà vu le jour et c’est probablement à cette époque que le terme hausa fit son apparition dans l’histoire.
. Voir au sujet de la fondation du Califat de Sokoto les auteurs suivants : ADELEYE (R ; A) Power and diplomacy in Northern Nigeria 1804, (Ibadan History series), London 1971. - Arnett (E.J) The rise of the Sokoto Fulani. Kano, 1922. Containing an English version of Infaq a almaisur of Muh. Bello and history Sokoto. - BIVAR «A.D.H) Nigerian Panopoly. Lagos, 1964. - BURDON (J.A) Northern Nigeria : Historical notes on certain tribes and Emirates and tribes. London 1909. - HISKETT, «M.) Material relating to the state of learning among the Fulani before their jihad, Bulletin of the School of Oriental and African Studie 1957, 19, (3), 550-78. - HISKET (M) An Islamic tradition of reform in the Western Sudan from the sixteenth to the eighteenth century, Bulletin of the School of Oriental an African Stitdies, 1962, 25, 3, 577-96. - HISKETT (M.) The sword of truth : the life and times of the Shehu Usman Dan Fodio. New York, 1973. - HOGBEN (S.J.) and Kirk-Green, A.H.M, The emirates of Nigeria, Oxford, 1966. - JOHNSTON, H.A.S, The Fulani Empire of Sokoto (West African History series, London, 1967). - LAST (M.). The Sokoto Califate Ibadan History series, London, 1967. - SMITH, (H.F.C), The islamic révolutions of nineteenth century, Journal of the Historical Society o Nigeria, 1961, 2, 2, 1969-85. - WALDMAN, (M.R.), “The Fulani jihad : a reassessement”, Journal of African History, 1965, 3. - WILLIS, (J.R.); Jihad fi sabil Allah its doctrinal basis in Islam and somes aspects of its evolution in ninteenth century West African, Journal African History, 1967, 8, 3, 395-415.

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D’après la légende des origines, sept grands États hausa ont vu le jour : Kano, Daura, Kano, Katsina, Zazzau, Gobbi et Goron Gabas. Ils étaient liés par des liens de parenté et de commerce avec sept autres États auxquels on donnait parfois dédaigneusement le surnom d’États bâtards”, parce qu’ils n’étaient pas de “race” hausa, mais avaient tout simplement adopté la civilisation des Hausa. Il s’agit de l’espèce du Kebbi, du Zanfara, du Nupé, du Gwari, du Yauri, du Yoruba et du Kororafa1. A la fin du XVIIIe siècle et au commencement du XIXe siècle, les États hausa ainsi qu’une grande partie du Soudan Central, vécurent, sous la direction de Uthman Fudi, une grande période islamique et révolutionnaire. Le Shaykh était considéré comme l’un des plus grands penseurs musulmans de son époque. On reconnaissait l’originalité de ses multiples écrits et son habileté en matière politique, qui permit de changer l’ordre des choses dans cette partie du monde. Son génie fut reconnu aussi dans d’autres parties du monde musulman2. ————————————

D’après la légende, à une date reculée, Bayajidda ou Abuyzidu, fils du roi de Bagdad, émigra jusqu’au Kanem-Bornou. Là, le Mai du Bornou lui donna sa fille en mariage. Après quoi Bayajidda continua sa migration vers l’ouest et s’arrêta à un endroit nommé Gabas Ta Buram où sa femme donne naissance à un fils, Biram qui fondera un État. Il le laissa là et partit avec sa concubine qui attendait aussi un enfant. Arrivé à une ville dont les habitants étaient privés d’eau à cause de la présence d’un serpent sacré dans le puits, Bayajidda coupa la tête du serpent et libéra la cité de ce maléfice. En récompense la reine, nommé Daura, l’épousa. De Daura, Bayajidda eut un second fils Bawo. Ce fils engendra six enfants qui furent les héros fondateurs de six États Hausa. Ces six États, avec celui créé par Biram, constituèrent ce qu’on appelle les Hausa Bakwaï (les sept États hausa). La concubine aussi eut un fils, lequel engendra à son tour, sept enfants. Ceux-ci étant de souche illégitime furent désignés comme les Banza Bakwai, c’est-à-dire les sept États sans valeur. 2 Dans un échange de correspondance entre lui et le Sultan du Maroc, ce dernier saluait en lui un personnage politico-religieux d’une haute qualité. Voir à ce sujet Infaq al maisur

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Le Califat de Sokoto a été fondé en 1804 aux dépens des pays hausa dont nous avons parlé plus haut. Son fondateur a commencé sa carrière sur le territoire de Gobir, comme un simple prêcheur itinérant, invitant les populations à pratiquer l’islam tel qu’il a été enseigné par le Prophète et à rejeter tout ce qui n’est pas de l’islam. Mais il a fallu peu de temps pour que son action prenne un aspect officiel. En effet, la réputation de Uthman, en tant que réformiste musulman, envahit très rapidement toutes les contrées du Soudan Central et Occidental. Il eut de nombreux disciples qui venaient parfois de contrées lointaines. De nombreux savants lui rendirent visite pour confronter leur point de vue et bénéficier de son érudition. De plus, il fut entouré de nombreux adeptes connus dorénavant sous le vocable al-Jama’a (le groupe). Le Shaykh ne se contentait pas de recevoir les visiteurs, il se déplaçait également pour ses prédications et ses déplacements le conduisaient très loin et durant parfois des mois, voire des années. Le résultat immédiat de l’action du Shaykh et son jihad fut la création d’un État musulman s’étendant sur de vastes territoires qui allaient du nord-ouest du Nigeria jusqu’au nord du Cameroun, au Niger et en Haute-Volta (Burkina Faso). Cet État vécut près d’un siècle et il a survécu sous de différentes formes sous la colonisation britannique. La raison principale qui fut à la base de la création du califat fut la dégradation des relations entre le Shaykh et les dirigeants des États hausa. Cette dégradation était due au fait que le Shaykh qui ne s’intéressait pas, au début de son action, aux hommes du pouvoir, finit par aller chez ces derniers en

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leur demandant d’établir la justice dans leurs territoires1. Dans une rencontre avec le sultan de Gobir, le shaykh fut amené à formuler devant lui les cinq revendications suivantes : 1) Que le sultan2 n’entrave pas sa mission de conversion auprès des habitants du Gobir 2) Qu’il laisse à ses sujets la liberté d’embrasser l’islam 3) Qu’il traite avec toute la considération voulue les porteurs de turbans c’est-à-dire les partisans du shaykh ; 4. Qu’il libère les prisonniers politiques 5. Qu’il n’impose pas à la population des impôts excessifs. Nous constatons d’après ces revendications que l’action du shaykh a pris alors une tournure nettement politique et sociale3. Le fossé entre le shaykh et la classe dirigeante s’élargit de plus en plus. En effet, bien que le sultan de Gobir ait manifesté son accord pour satisfaire les doléances présentées par le shaykh, les hostilités s’engagèrent entre les deux parties. Les dirigeants qui sentirent la menace qui pesait sur leur autorité utilisèrent tous les moyens pour se débarrasser du shaykh. Ils usèrent d’abord de moyens discrets qui se révélèrent inefficaces. Ils changèrent alors de tactiques en attaquant ouvertement le shaykh.
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————————————————————— . F. al-Masri, “The life of Shehu Uthman Dan Fodio before the jihad”, Journal of the Historical Society of NiVria, vol. II, n’ 4, December 1963, P. 441. 2 . Il s’agit de Bawa Jan Gorzo qui régna de 1776 à 1784. . En vérité, les exigences du shaykh sous entendent, la nécessité d’un changement profond de la politique, du social mais aussi du système économique. Les doléances constituent une véritable menace pour les dirigeants hausa qui étaient habitués à régner sans partage.

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Le frère et successeur de Bawa (celui-là même qui avait accepté les revendications du shaykh, Nafata (1791-1798), ordonna trois mesures à l’encontre de l’action du shaykh 1) L’interdiction à tous les disciples du shaykh de faire des prédications. Cette interdiction ne s’appliquait pas toutefois au shaykh lui-même. 2) Interdiction à toute personne dont les parents n’étaient pas musulmans d’embrasser l’islam. 3) Interdiction du port du turban pour les hommes et du voile pour les femmes. Mais c’est surtout le successeur de Nafata, Yunfa (17981808), qui mit le feu aux poudres, en attaquant un des villages du shaykh et en y faisant de nombreuses victimes. Ensuite, Yunfa ordonna au shaykh ‘Uthman de quitter avec sa famille son propre village. Le shaykh ‘Uthman accepta, mais à condition de partir avec toute sa communauté. C’est ainsi que leur hijra eut lieu, suivie de la création du Califat et du déclenchement du Jihâd. De là vient l’idée que la création du Califat s’est imposée à ses fondateurs par la force des choses. C’était pour eux une question de vie ou de mort. Cependant, il existe une autre raison qui revient souvent dans les écrits des fondateurs et qui peut être considérée comme primordiale pour la création du Califat ou du moins pour sa légitimité : l’accusation d’infidélité à l’endroit des dirigeants de Gobir. En effet, bien que les États hausa aient été considérés comme des pays musulmans, du moins officiellement, l’islam n’était pratiqué correctement que par une infime partie de la population. Quant aux dirigeants, toujours d’après les 11

partisans de Uthman, ou bien ils étaient des infidèles ou bien ils étaient de très mauvais musulmans, qui, tout en se prétendant tels, n’en pratiquaient pas moins l’idolâtrie. Or, dit Uthman, un pays est jugé selon son gouvernement. Si celui-ci est musulman, le pays est considéré comme terre de l’Islam. En revanche, s’il est infidèle, le pays est un territoire d’infidélité. par conséquent, c’est un devoir pour tous les musulmans de mener le Jihàd contre ce type de dirigeants et d’arracher le pouvoir de leurs mains afin d’instaurer un régime islamique1. Abdullahi tint lui aussi des propos identiques. Le rôle de Abduliahi2 dans la fondation du Califat Sokoto. de

Abdullahi a joué un rôle prépondérant dans l’établissement du Califat et son organisation future. En effet : 1) Il a été le premier collaborateur de son frère aîné Uthman et son principal conseiller, l’accompagnant dans toutes ses tournées de prédication. Il jouait le rôle d’intermédiaire entre le shaykh et ses disciples d’une part, entre les autres savants et lui d’autre part. En effet, il se chargea d’expliquer et de développer les idées du shaykh aux étudiants. Il aurait eu également la tâche de répondre aux critiques de savants qui ne partageant pas leur point de vue. Il a recomposé en arabe les poèmes du shaykh écrits en langues locales, dans un recueil intitulé : Tarib mâ ‘ajama al-shaykh3.
————————————————————— 1 . B.N. Paris, Mss : n’ 5528, 230a. 2 . Nous avons préféré transcrire le nom de Abdullahi tel qu’il est prononcé dans la région. 3 . Kano B.U. MS N°70.

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Les poèmes traduits en arabe étaient destinés aux étudiants et aux disciples qui ne pratiquaient pas les langues dans lesquelles ils étaient originellement écrits. 2) Abdullahi fut même, semble t-il, le promoteur du Califat. Il est établi qu’il-fut le premier à reconnaître son frère comme Calife1. Depuis la désignation du shaykh, Abdullahi n’a épargné aucun effort pour la réussite du nouveau Califat, tant sur le plan moral que sur le plan matériel. A cet effet, il a beaucoup écrit pour inciter les musulmans à mener le Jihad afin d’établir un État fondé uniquement sur l’Islam. Après la création du Califat, il a continué à écrire. Ses écrits étaient principalement axés sur l’organisation de l’État. Il exhortait plus particulièrement les agents de l’État au respect des normes de l’Islam dans l’exercice de toutes les fonctions étatiques. Sur le plan matériel, Abdullahi participa à plusieurs combats contre les ennemis du jeune État islamique. Il était en effet, non seulement un simple combattant, mais aussi un grand stratège. Il a conduit très souvent ses troupes à avoir confiance en la communauté de Uthman et permit la consolidation du Califat. Il suffit par exemple de rappeler que c’est Abdullahi qui a dirigé la bataille de Gurdam ou Kutu2, qui fut comparée à la bataille de Badr3.
————————————————————— 1 . Cf. Ses déclarations MSS : B.N. n’ 6851, 225 b. et celles de Muhammad Bello, Infa-q, p. 100. . Gurdan est une localité située dans le territoire de Gobir. Quant à Kutu c’est une étendue d’eau aux environs de laquelle le combat eut lieu. 3 . Badr, petite ville au sud-ouest de Médine. C’est là qu’eut lieu le 17 ramadan 2 h/13 Mars 624g, la première bataille dans la carrière du Prophète Muhammad et des premiers musulmans, et qui a opposé ces derniers aux Mekkois qui subirent une défaite totale. A partir de ce moment, la position du Prophète muhammad à Médine fut renforcée. La confiance en eux-mêmes que la victoire donna aux musulmans et le prestige de l’Islam aurait pu difficilement se développer comme il l’a fait. On en vient à considérer ceux qui avaient combattu à Badr comme une aristocratie basée sur le mérite et qui formaient la classe la plus élevée des musulmans. «Voir Encyclopédie de l’Islam, T.1, p. 892, édit. 1959).
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Muhammad Bello dit que cette bataille fut la plus importante qui ait opposé leur communauté aux Gobirawa et qu’elle est assimilée au “Jour de la Distinction”1 (al-Furqan). La ressemblance vient du fait que chacun de ces deux combats a confirmé la personnalité de deux communautés islamiques. Abdullahi dit dans un de ses poèmes : “Demandez au Satan des Gobir du nom de Yunfa, s’il n’a pas été chassé à travers les brousses”. 3) Après la division du Califat par Uthman en 1812 en deux parties, Abdullahi est devenu l’émir des régions situées au Nord-Ouest du Califat, et qui avaient comme capitale Gwandu. Quant aux autres contrées, elles étaient administrées par Muhammad Bello, et leur capitale fut fixée à Sokoto. Cette division permit à Abdullahi d’être plus actif au point de vue administratif. En effet, il n’était plus un simple conseiller de son frère, mais un émir, des régions soumises à son autorité qui jouissaient d’une véritable autonomie. Il mit à profit cette autonomie pour instaurer à Gwandu un régime qui correspondait à la doctrine et à l’idéologie qu’il n’a cessé de prôner. On peut distinguer quatre périodes marquantes dans la vie d’Abdullahi : 1. La période où il était disciple et porte-parole de son frère. Il fut essentiellement, durant cette période, le poète du
————————————————————— 1 . Infaq, p. 103. le jour de la Distinction «al-Furqan) c’est le jour de la bataille de “Badr”. Il est appelé , ainsi parce qu’il a permis de distinguer entre la vérité «Islam) et l’erreur (l’infidélité).

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groupe qui versifiait non seulement les différentes disciplines, mais traduisait également les poèmes de son frère comme nous l’avons déjà mentionné. Une grande partie des poèmes figurant dans tazyîn al Waraqât datent de cette époque qui peut être définie comme la période de l’accord total entre les deux frères, de 1777 à 1804. 2) Abdullahi, Mujahid, de 1804 à 1807. Une partie de ses poèmes portant sur le déroulement du Jihad datent de cette période où, mécontent de la conduite de certains combattants, il décida d’aller en pèlerinage à la Mecque, ce qui signifiait un abandon du Jihad et de toutes ses responsabilités. Diyâ alhukkâm a été rédigé à la fin de cette période. 3) Abdullahi, théoricien et contestataire, de 1807 à 1812. La plupart de ses ouvrages intitulés Diyâ ont été écrits pendant cette période. En effet, c’est pendant cette phase que Abdullahi se mit à décrire ce qui lui apparaissait comme l’État islamique idéal. De même, il manifesta son désaccord aussi bien avec son frère qu’avec son neveu Muhammad Bello, sur différentes questions. En outre, Abdullahi a essayé de former un groupe de sectateurs de la vraie religion. 4) A partir de 1812, Abdullahi est émir. En effet, c’est l’année où le shaykh a divisé le Califat entre Muhammad Bello et lui pour que chacun des deux hommes puisse instaurer son propre système. Ainsi, Abdullahi établit dans la partie confiée à ses soins la tradition d’un gouvernement doux et paisible. C’est pendant cette période qu’il écriVit ses commentaires sur le Coi-an et une grande partie de ses ouvrages relatifs au soufisme.

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PREMIERE PARTIE LA VIE DE ABDULLAHI

La vie de Abdullahi. Sa naissance. Abdullahi naquit dans un village du Gobir qui s’appelait Maganimi1 . Son père se nommait Muhammad dit Fudi2 b. Uthman b. Salih h. b. Harun h. Muhammad Gurtu b. Jobbo b. Muhammad Sambo b. Buba Baba b. Masiran h. b Ayyuba b. Musa Jokollé. Sa mère appartient à la même famille que son père car sa généalogie se croise avec celle de celui-ci à la cinquième génération3. Les opinions des auteurs divergent sur sa date de naissance. pour Abu Bakr Aliyu Gwandu4, sa date de naissance aurait été 1186h/1772, tandis que le shaykh Abu Bakr Gummi, le chef des juges de la loi islamique, au nord du Nigeria, dans son introduction au Diyâ’al-ta’wil de Abdullahi, pense qu’il est né en 1179/1765. Cette dernière opinion correspond à ce qu’écrit Jidado b. Layma, le vizir de Muhammad Bello, qui dit, dans son ouvrage intitulé al-Anis-al-mufid fi alta ‘alluq bi-mashâ’ikhina l-quwwâd : “Il (Abdullahi) mourut dans une nuit de Mercredi, à l’âge de soixante-six ans, au début de l’année 1245 de l’hégire” (1829)5, ce qui situe la naissance en 1179 de l’hégire (1765-66).
————————————————————— 1. Voir M. Hiskett, T.W. Ibadan 1963. Nous avons aussi obtenu cette information en septembre 1980, dans la ville de Kano, du Dr. Muhammad Sani Zahradeen, lui-même auteur d’une thèse sur Abdullahi Abduliahi Ibn Fodio’s Contributions to the Fulani jihad in nineteenth-Century Hausaland, Mac Gill University, 1975. 2. Abdullahi déclare dans son ouvrage “Idatil-nustikh, (p. 3), que le terme Fudi veut dire en peul : lettré. Cependant ce terme est inconnu chez la plupart des Peuls de nos jours. Le terme existe, en revanche, dans plusieurs langues africaines. Al-Jabarti, en parlant de Muhammad Fiidi, indique que le mot Fudi veut dire “le grand” mais sans préciser la langue dans laquelle il a cette signification. Aja’ib al-Athar, 2, 3 1, Le Caire 1959. 3. Le mariage entre les cousins était fréquent chez les peuls, surtout autrefois. 4. Aliyu Abu Bakr Gwandu, Abdullahi b. Fudi. as a Muslim Jurist ; Ph. D. Thesis University of Durham, 1977, p. 36. 5. Abd al-Qâdir b. Uthman h. Layma, al-Anis al-Mufid, fol. 16 (Bayero University, MS/Document n’ 519).

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Il existe toutefois, une troisième opinion qui est celle du Dr. Abu Bakr Ali, lequel pense que notre auteur vit le jour en 17601. On ne doit pas toutefois ajouter foi à cette dernière information, car elle ne met que 6 ans d’écart entre Abdullahi et son frère aîné ‘Uthman qui naquit en 1754. Or, Abdullahi nous affirme, dans un de ses ouvrages, qu’il y a environ 12 ans d’écart entre lui et son frère aîné. Les ascendants de Abduliahi. Abdullahi était très fier de sa famille et de ses origines peules. Il en résulte qu’il saisit volontiers l’occasion de nous conter plusieurs légendes relatives à sa famille et aux origines des Peuls en général. C’est ce qu’il a fait dans son ouvrage : T.W. et dans un autre opuscule : ‘Idâ’al-nusukh man akhadhtu min-al-Shuyukh2 . Il écrivit même deux opuscules spécialement consacrés à cette question, à savoir : “Mas’alat asl-alfullâtiyyîn3 et Kitâb a1-ansâb4. Notre personnage, dans tous ses ouvrages, se déclare donc descendant des Arabes par le mariage de ‘Uqba b. Arnir avec la fille du chef d’un peuple qui se trouvait sur place, mariage dont seraient issus les Peuls. Voici ce qu’il dit : “Sache que notre tribu qui s’appelle Torodbé, et qui vient du Futa, sont les frères de tous les peuls, d’après ce que nous avons appris, et ils partagent la même
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———————————————————— . Abu Bakr’Ali, : al-Thaqafa al’-Arabiyya fi Nigeria, Le Caire, 1967. . Ce titre veut dire en français : “Le répertoire des Shaykh auprès de qui j’ai étudié”. . La signification de ce titre en français est : “Notice sur les origines des Peuls”. . C’est-à-dire : Le traité sur (nos) origines.

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Iangue. Uqba b. amir, le combattant qui a conquit les pays du Maghreb, à l’époque où Amr b. al-’As était en Egypte fut en contact avec leur race d’origine byzantine. Alors leur chef se convertit à l’Islam pacifiquement. Et Uqba épousa sa fille du nom de Bajju Manga. Tous les Peuls proviennent de ce mariage... Cela est une information rapportée par un grand nombre d’auteurs et que nous tenons des hommes de confiance du Futa, c’est-à-dire les savants”1. En réalité, cette légende existe chez tous les Peuls. En effet, tous les Peul” dans toutes les régions, prétendent remonter à ‘Uqba b. Amir, ou Yasir, ou bien Nafi’. On trouve à peu près les mêmes légendes chez les Peuls du Fouta Djallon, chez ceux du Fouta Toro ainsi que chez ceux de l’Adamawa. G. Vieillard, dans un article sur les Peuls du Fouta Djallon écrit : “Toute la race (peule) prétend remonter à ‘Uqba, fils de Yasir, à ses quatre enfants, ancêtres de quatre groupes.2 P.F. Lacroix, dans un article sur les Peuls de l’Adamawa, cite une légende semblable à celle de Abdullahi. Cette légende a été transmise à Von Strumpel par un lettré de Ngaoundéré3. D’autres voyageurs européens ont recueilli des légendes à peu près identiques, dans différentes localités. C’est le cas de Clapperton à Sokoto, de Lauture au Bagirmi et de Madrolle au FOUta Djallon 4.

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. Abdullahi, K. al-Nasab f. 293, et il tient le même propos dans T.W. et Ida-al-nusukh. . G. Vieillard, “Notes sur les peuls du Fouta-Djallon” (Bulletin de l’I.F.A.N). Dakar, 1940, p- 116. . C’est une ville de Cameroun.

. P-F. Lacroix, “Matériaux pour servir l’histoire des Peuls de l’Adamawa (Études Camerounaises N° 3738, Sept.-Déc. 1952, P. 6)

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Cependant, Abdullahi, lui, va plus loin, en rapportant cette légende. Il précise en effet, les deux points suivants : - En premier lieu, il prétend qu’il y a neuf générations entre leur ancêtre Musa Jokolle et ‘Uqba ! Et il va même jusqu’à dire qu’il connaît les noms de ces ancêtres. - En second lieu, Abdullahi essaye de donner au nom peul une origine arabe. Il prétend, en effet, que le mot peul (fallati) dérive du mot arabe “falata” qui signifie : se sauver. Il ajoute que les Peuls furent nommés ainsi par ce qu’ils quittent leur lieu de résidence dès que ce lieu cesse de leur être propice, Or, pour ce qui est de la première allégation1, il est connu, maintenant par tout le monde, qu’aucun des ‘Uqba n’a jamais mis les pieds en Afrique Noire. Quant au deuxième point, Abdullahi est le seul, à notre connaissance, à prétendre que le mot “peul” dérive d’un mot arabe. Certains chercheurs européens pensent que le mot “pullo”, pl. “fulbé” veut dire : “rouge”. Et ils supposent qu’on les appelait ainsi parce que les Peuls sont rougeâtres par rapport aux autres populations noires2. En somme, toutes ces prétentions de la part de Abdullahi prouvent sa volonté de rattacher les Peuls à une origine arabe, sans trop regarder au choix des moyens. En réalité, en cherchant les motifs qui l’ont poussé à formuler toutes ces prétentions généalogiques, on les trouve, à notre avis, dans le souci de faire passer les Peuls pour les premiers musulmans en Afrique Noire. Les Peuls en effet se rattachent à une origine arabe, non seulement pour se montrer de bons musulmans, mais encore pour se placer comme les propagateurs attitrés de l’Islam dans toute l’Afrique Noire.
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———————————————— . c.a.d le fait que ‘Uqba soit venu en Afrique Noire. . Monteil (Charles) réflexion sur le Problème des Peuls-, Journal de la Société des Africanistes, 1950, p. 159.

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Leur ancêtre Tous les Peuls, quelque soit l’endroit où ils se trouvent, sont d’accord pour dire qu’ils ont émigré du Fouta du Sénégal, ou du Macina du Mali. Nous venons de voir ce que notre auteur a dit, à ce propos, dans la citation que nous en avons faite précédemment Delafosse affirme ceci : “D’après toutes les traditions recueillies à diverses époques chez les Peuls des différentes régions du Soudan, les tribus Foulbe échelonnées depuis le Sénégal et le Fouta Djallon jusqu’aux pays entre Tchad et Nil... déclarent à l’unanimité être venues du Fouta Sénégalais ou du Mali, c’est-à-dire des contrées situées entre l’Atlantique et le HautNiger”.1 Quant à la date que notre personnage donne pour la migration de leur ancêtre, elle est invraisemblable, car il la situe au début du 5ème siècle de l’hégire, c’est-à-dire le 11ème siècle A.D ; or, il n’y a que 11 ou 12 générations entre Abdullahi et Musa Jokolle, l’émigrant du Fouta.2 Mais les spécialistes situent, par estimation, leur migration entre la fin du quinzième et le début du seizième siècles. Lacroix dit : “Bien que certains auteurs dont Meek (The Northern Tribes of Nigeria) admettent l’existence des Peuls dans le Kebbi dès le XIIIe siècle, il semble que l’on doive faire remonter leur installation en pays Hausa à une date plus tardive, vraisemblablement la fin du XVème siècle3.
———————————————— 1 . M. DELAFOSSE, Haut Senégal-Niger, 1912, t. 1, p. 211. 2 . Abdullahi : Mas’alat asl al-fullatiyyin folio: 3.
3

. P.F. LACROIX : “Matériaux pour servir à l’histoire des Peuls de l’Adamawa”. Études Camerounaises

N’ 37-38, Sept.-Déc. 1952. P. 12.

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Certains pensent que leur immigration date du XlVème siècle 1. L’origine ancienne, dont parle Meek et dont Thierno Diallo fait aussi état, est revendiquée, sans doute, en partie, pour des raisons politiques2. Sans doute voulait-on par là faire ressortir auprès des populations hausa prêtes à remettre en question la présence des peuls, que ces derniers étaient aussi des autochtones depuis des siècles. C’est ainsi que Abdullahi affirme dans un de ses ouvrages que leurs ancêtres ont précédé même les Hausa dans la région3. Abdullahi écrit que leur ancêtre Musa Jokolle quitta le Fouta Toro à la tête de 400 hommes dont il était le chef et que leur but était de se rendre aux lieux saints de l’Islam. Mais, arrivé aux pays Hausa, ils ont fait halte pour se ravitailler en nourriture. Et les jours se sont succédés sans qu’ils puissent continuer leur voyage. Alors, quand Musa Jokolle perdit tout espoir de continuer son voyage, il décida d’installer ses trois enfants 4 dans trois localités différentes, en imitant son ancêtre présumé le Patriarche Abraham 5.
———————————————————— . C’est la thèse de Oumar Kane maître assistant à l’Université de Dakar : celui-ci précise même le village que Musa Jokolle et son groupe ont quitté au Fouta Toro. Il s’appellerait Foumou-Hara Dembobe. Séminaire, Université de Paris, VII, 1981. 2 . Voir Thierno Diallo, 1972. Voici ce qu’il dit : “Bien que, d’après les chroniques locales, l’infiltration des Peuls dans les pays Hausa date du Xllème siècle, mais cette infiltration concerne seulement les Peuls païens” (f.c.). 3 . Voir : K. Mas’alat asl al-Fullatiyyin
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1

. Abdullahi nous informe que Musa Jokolle avait trois enfants qui s’appelaient respectivement : Adam, Jughu, Ayyub ; ibid. f : 5-6. 5 . Il fait allusion à l’installation par Abraham de son fils Ismael dans le désert de la péninsule arabe.

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- Le premier de ses enfants, Adam, il l’installa dans un endroit qui se nomme Binawa. D’après cet auteur, tous les natifs de l’Adamawa sont les descendants d’Adam. - Le second, du nom de Jughu, il le fait demeurer dans une localité qui s’appelait Kulu. Ainsi tous les peuls qui portent le nom Gegodébé sont les descendants de Jughur. Quant à son dernier fils, Ayyub, il l’a gardé avec lui pour le servir. Et c’est de cet Ayyub que descend leur père Muhammad1. Cette tradition ou légende ne manque pas de signification, si on l’étudie de près. Nous ferons à ce propos quelques remarques : Premièrement : quand il évoque le nombre d’hommes qui accompagna Musa Jokolle lors de sa migration, et le fait que ce dernier soit leur chef, son propos était sans doute d’attirer l’attention des lecteurs sur le fait que les peuls constituent une communauté à part entière et que leur organisation est ancienne. La preuve en est qu’ils sont venus avec leur chef, contrairement à ce que les Hausa pensaient des peuls. Deuxièmement : le même texte essaie de prouver que la domination des Peuls avait été beaucoup plus universelle que ne voulaient l’admettre ceux qui en contestaient la légitimité. A en croire les données de la légende, cette domination avait englobé des contrées aussi diverses que le sud-est du Niger (régions de Konni et Dosso), l’est de la République du Bénin, une grande partie du territoire du Nigeria, ainsi que le nord du Cameroun (avec l’Adamawa). Le récit insinue également que le nom même de l’Adamawa dérive de l’Adam qui avait été
——————————————— 1. Abdullahi, Mas’alat asl al-Fullatiyyin. Traité sur les origines des Peuls.

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le fils de Musa Jokolle. Cette prétention, d’un caractère quelque peu exagéré, est contraire à la croyance généralement répandue parmi les populations locales pour lesquelles le nom dérive d’un autre Adam qui n’est autre que le gouverneur nommé par Uthman b. Fudi après la conquête peule1. L’Adam du récit serait donc la projection mythique d’un personnage historique beaucoup plus moderne, et il va sans dire que cette projection ne pouvait trouver créance que chez les Peuls. Les membres de la famille de Abdullahi et ses enfants. Abdullahi avait deux frères et trois soeurs germains : ce sont le shaykh ‘Uthman, ‘cAli, “-Aïsha connue sous le nom de Mawnuma, Koumbo et Khadidja2. Et il avait d’autres demi-frères et soeurs dont Alfa’ Umar, Muhammad Yero, Muhammad Nainna, Sawda et Addé3 . Si nous n’avons pas beaucoup d’informations sur les autres frères, c’est sans doute parce qu’ils n’ont pas joué un rôle important dans la fondation de l’Empire de Sokoto. Quant aux enfants de Abdullahi, Muhammad Bello4 recense trente-huit dont douze garçons et vingt six filles. Il tient sa postérité de cinq épouses libres5 et de deux femmes d’origine servile.
1

——————————————— . On trouve chez P.F Lacroix dans son article : “Matériaux pour servir l’histoire de l’Adamawa”. Études Camerounaises N’ Sept.Déc. 1952, p. 21. On trouve le même point de vue chez Thierno Diallo, Annales de l’Université de Dakar, P. 173, 1972. 2 . Selon Murray Last, Abdullahi n’avait que deux soeurs germaines qui s’appelaient Mannuma et Sawda (Informations recueillies à Londres, en Juillet 1981). 3 . Muhammad Bello, m.a Cedrab, P. 10- 11
4 5

. ibid.

. Il a dû se marier avec la cinquième femme libre après la mort de l’une d’elles, car il est interdit d’avoir plus de quatre épouses en même temps.

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