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Ahmed Sékou Touré (1922-1984) Président de la Guinée

De
336 pages
Le dernier tome de cette biographie d'Ahmed Sékou Touré est un volume d'annexes permettant d'illustrer ou d'expliquer certains aspects de la vie et de la personnalité du leader guinéen. On y trouvera une description détaillée des relations entre De Gaulle et Sékou Touré, une longue interview de l'auteur au lendemain de la mort du président guinéen, deux analyses graphologiques, deux analyses de son art oratoire, une chronique détaillée de sa vie, une bibliographie, un CD d'une centaine de photos.
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Ahmed Sékou Touré
(1922-1984)

Président de la Guinée de 1958 à 1984












































© L’Harmattan, 2011
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-296-55046-9
EAN : 9782296550469
André LEWIN





Ahmed Sékou Touré
(1922-1984)

Président de la Guinée de 1958 à 1984


Tome 8
Annexes, chronologie et photos















L'HOMME DU 28 SEPTEMBRE
ET L'HOMME DU 18 JUIN :
DE GAULLE ET SEKOU TOURE

par André Lewin
Ancien ambassadeur de France en Guinée (1975-1979)
Président-fondateur de l'Association d'amitié France-Guinée

A deux reprises en septembre 1940, au moment des dramatiques
événements de Dakar (notamment le bombardement de la ville par la flotte
anglaise), le général de Gaulle passe au large de la Guinée - ralliée à la
France libre - mais sans faire escale à Conakry; à l'époque, Ahmed Sékou
Touré est un modeste commis aux écritures à la Compagnie du Niger
Français.
En janvier 1944, de Gaulle y fait une brève halte en se rendant à la
conférence de Brazzaville; Sékou Touré est alors simple employé des postes.
Le 9 mars 1953, de Gaulle, accompagné par Madame de Gaulle et
Jacques Foccart, s'arrête à Conakry dans le cadre d'une longue tournée en
Afrique effectuée notamment à l'invitation du Grand Conseil de l'AOF; à
l'époque, Sékou Touré, déjà révoqué de l'administration, est l'actif
responsable de syndicats locaux liés à la CGT française, n'a pas encore de
mandats politiques électifs, mais il est déjà secrétaire général du Parti
Démocratique de Guinée (PDG), section guinéenne du Rassemblement
DémoAfricain (RDA), qu'il organise avec soin pour en faire
l'instrument d'une conquête du pouvoir qu'il pressent et prépare. Il n'y a
1 évidemment aucune rencontre entre les deux hommes.
A la suite des événements du 13 mai 1958 à Alger, le général de Gaulle
revient au pouvoir en France. Le 1er juin, il se présente avec son
gouvernement devant l'Assemblée nationale; selon certains témoignages,
Sékou Touré aurait pu devenir secrétaire d'État (comme plusieurs autres élus

1
Ce voyage, effectué dans l'avion que lui a offert le président Eisenhower, dure du 4 mars au
1er avril, et conduit le général les 5 et 6 mars à Dakar et Saint-Louis (il y apprend la mort de
Staline et stigmatise la politique expansionniste de l'URSS; voir la note n° 8), les 7 et 8 mars
à Bamako (il y inaugure un monument élevé à la mémoire du gouverneur général Félix
Éboué), le 9 mars à Conakry, le 10 mars à Abidjan, le 11 mars à Lomé, Cotonou et Porto-
Novo, le 12 mars à Ouagadougou et Niamey, du 13 au 16 mars à Fort-Lamy et à Fort-
Archambault, les 17 et 18 mars à Bangui, les 19 et 20 mars à Brazzaville, le 21 mars à
Léopoldville, le 22 mars, revenu à Brazzaville, il y prononce un discours au stade Félix
Éboué, le 23 mars à Pointe-Noire, le 24 mars à Port-Gentil et Libreville, le 25 mars à Douala,
et du 26 au 30 mars à Tunis, Gabès et Bizerte.
5 africains), mais aurait été finalement écarté sur les instances d'Houphouët-
Boigny.
Lors du vote d'investiture, le nouveau gouvernement obtient 329 voix
contre 224; dix députés africains se prononcent en faveur du général (quatre
à l'UDSR-RDA, dont Houphouët-Boigny - qui fait partie du cabinet comme
2ministre d'État , Hamani Diori et Modibo Keita; quatre au Parti du
Regroupement Africain - dont Fily Dabo Sissoko, Hubert Maga et Sourou
Migan Apithy, deux au Mouvement Socialiste Africain); aucun Africain ne
vote contre (comme le font à l'UDSR François Mitterrand et Roland Dumas,
ou chez les Radicaux Pierre Mendès-France), mais vingt et un s'abstiennent
ou ne prennent pas part au vote; parmi eux, les trois députés de la Guinée
(Sékou Touré, Saïfoulaye Diallo, Diawadou Barry), ainsi que Ouezzin
Coulibaly, Gabriel Lisette, Nicolas Grunitzky, Barthélemy Boganda,
Philibert Tsiranana, Mamadou Dia et Léopold Sédar Senghor. En fait, Sékou
et Saïfoulaye ont donné à leurs collègues des instructions de vote, car, en
dépit des recommandations d'Houphouët, ils ont préféré rester en Guinée, en
raison des violents incidents qui ont eu lieu à Conakry fin avril et début mai.
S'il avait été présent, et donc s'il avait entendu le discours de de Gaulle, il
aurait peut-être voté pour l'investiture, car il est sensible au prestige du
général. Le lendemain, lors du vote sur la loi qui met en place la procédure
de révision constitutionnelle, Sékou Touré est porté comme ayant voté en
faveur du texte - mais par procuration.
A ce moment-là le général de Gaulle ne connaît donc pas
personnellement Sékou Touré, contrairement à d'autres leaders africains,
dont plusieurs font d'ailleurs partie du gouvernement qu'il a formé en juin
1958.
En juillet, de Gaulle, sur les conseils d'Houphouët-Boigny, refuse de
nommer Sékou Touré au Comité consultatif constitutionnel, et à son ministre
de la France d'Outre-mer qui plaide en sa faveur, il lance : "Écoutez, Cornut-
Gentille, dans mon gouvernement, c'est pas vous le nègre, alors foutez-moi
3la paix !"
Les deux hommes ne se rencontrent finalement que deux fois au cours de
leur existence, et les deux fois en août 1958. Le 5 août, Sékou Touré, élu

2
Sékou Touré n'était pas à Paris pendant cette période, mais son épouse Madame Andrée s'y
trouvait. Elle rencontra Houphouët alors que la perspective du retour au pouvoir du général
de Gaulle se précisait; le leader ivoirien lui dit qu'il craignait cette éventualité, parce que cela
pouvait signifier le retour à une politique répressive dans les colonies ! Lorsque l'épouse de
Sékou le retrouva avec ses amis après la formation du cabinet, il lui proposa du champagne et
lui affirma qu'il était surtout entré au gouvernement français pour éviter le risque de
répression. Le lui a-t-il dit parce qu'elle était la femme d'un leader progressiste, ou le pensait-
il réellement ? (entretien de l'auteur avec Madame Andrée Touré, Dakar, 16 juin 1997)
3
Cette apostrophe est rapportée par Georges Chaffard, mais Jacques Foccart la met en doute :
"Je pense que Chaffard ou Cornut-Gentille, de qui il tenait sans doute l'anecdote, a enjolivé la
formule, parce que je n'ai jamais entendu le Général employer le mot "nègre" de cette façon.
Mais l'exclusion de Sékou Touré à la demande d'Houphouët est exacte." ("Foccart parle ;
entretiens avec Philippe Gaillard", Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1995, page 158).
6 deux ans plus tôt député de Guinée et depuis 1957 vice-président du Conseil
de gouvernement de la Guinée formé en application de la Loi-cadre
Defferre, est membre d'une délégation parlementaire du RDA venue
présenter au général de Gaulle, alors président du Conseil, les vues de ce
mouvement sur les aspects africains du projet de Constitution, en particulier
l'instauration d'une Communauté entre la France et ses colonies; il se fait
honnêtement le porte-parole du RDA, qui n'a pas pourtant pas fait siennes
ses propres conceptions, plus radicales. Sékou est en effet partisan du "droit
au divorce" et de l'indépendance immédiate des territoires, qui pourront
ensuite s'associer librement avec la France et se lier à la Communauté; il
souhaite également maintenir entre eux un lien fédéral, pour éviter la
balkanisation de l'Afrique. De cette entrevue, Sékou Touré dira : "Le général
nous a dit qu'il comprenait les impatiences des Africains, mais qu'il devait
tenir compte de l'opinion métropolitaine". Lors de cette première rencontre,
de Gaulle n'a donc pas dû repérer en lui le leader populaire et l'orateur
fougueux qu'il retrouvera à Conakry le 25 août, lors de l'avant dernière étape
de la tournée au cours de laquelle il présente en Afrique son projet
constitutionnel; il souhaite évidemment convaincre les électeurs de toutes les
colonies de voter "oui".
Pourtant, à Abidjan, l'étape qui précède celle de Conakry, le journaliste
Jean Mauriac recueille de sa part une confidence étonnante, en réponse à sa
question : "Alors, que pensez-vous du voyage ? Mon général, vous bâtissez
quelque chose d'énorme. Vous êtes en train de faire un Commonwealth à la
française." Sous ses paupières lourdes, le Général laisse tomber un regard
comme de commisération. Il me dit textuellement et sans ménagement, l'air
comme à son habitude un peu goguenard : "Pensez-vous, la Communauté,
c'est de la foutaise ! Ces gens-là vont à l'indépendance. A peine rentrés dans
la Communauté, ils n'auront qu'une idée, c'est d'en sortir." Il s'arrête un
instant comme pour juger de l'effet produit. Et ajoute : "Mais que voulez-
4vous ? Il fallait la faire !"
5L'accueil de la capitale guinéenne est chaleureux . Les militants du
P.D.G. sont mobilisés, avec danses, chants, slogans, pancartes et tam-tams.
Dans la salle de l'Assemblée territoriale, mais avec des haut-parleurs orientés
vers la foule massée devant le bâtiment et qui applaudit au signal des
responsables, Sékou Touré prend la parole; seul de tous les dirigeants qui ont

4 Jean Mauriac, "Le Général et le Journaliste", entretiens avec Jean-Luc Barré (Fayard, 2008)
5
C'est pourquoi on peut s'étonner de lire, dans un article publié à la mi-juin 2010 par le
"FIGARO" et signé de son correspondant en Afrique Tanguy Berthemet, que "le général de
Gaulle a été hué à Conakry" lors de son voyage en août 1958, ce qui est tout à fait inexact. Le
même journaliste attribue d'ailleurs à Sékou Touré le titre de "général Sékou Touré...", alors
qu'on connaît la méfiance que Sékou Touré manifestait vis à vis des militaires de son pays, à
la suite en particulier des complots militaires qui ont renversé (et parfois tué) ses collègues et
amis Lumumba, Nkrumah, Olympio, Modibo Keita, Ben Bella… Voir par ailleurs à ce sujet
en annexe 2 ce qu'il est advenu du passage guinéen du film tourné pendant le voyage par les
caméras du service cinématographique des armées (SCA).
7 accueilli le général en Afrique, il est en tenue africaine, un grand boubou
blanc. Personne de l'entourage (qui pourtant le connaît bien, notamment
Bernard Cornut-Gentille, ancien gouverneur général à Dakar) n'a pris la
peine d'informer le général de la personnalité bouillonnante de Sékou Touré;
personne ne lui a parlé au préalable du contenu du discours, que Sékou avait
6pourtant communiqué au gouverneur . D'ailleurs, ce n'est pas tellement le
fond qui heurte le général, lequel prévoit déjà que les territoires puissent
sortir de la Communauté (il l'a dit la veille 24 août à Brazzaville) et envisage
aussi l'indépendance des territoires (il a même déjà employé le terme d'
"États" lors de son passage à Madagascar, devant le Palais de la Reine
Ranavalo) au sein de la Communauté; c'est plutôt le ton employé par le
jeune leader guinéen (il a 36 ans, la moitié - ou presque - de l'âge du
général), qui lance ses formules comme des slogans, immédiatement
ovationnés par la foule : "Nous ne renonçons pas et nous ne renoncerons
jamais à notre droit légitime et naturel à l'indépendance" et "Il n'y a pas de
dignité sans liberté : nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse
dans l'esclavage".
Pourtant, Sékou Touré semble encore tenter de fléchir la position
française en affirmant : "Notre coeur, notre raison, en plus de nos intérêts les
plus évidents, nous font choisir sans hésitation l'interdépendance et la liberté
dans l'union, plutôt que de nous définir sans la France et contre la France."
"Sur un ton péremptoire", écrit de Gaulle dans ses "Mémoires", "il
m'adresse un discours fait pour sa propagande et coupé par des rafales bien
rythmées de hourras et d'applaudissements."
Sékou Touré me dira un jour : "Le général ne pouvait pas savoir que si
j'ai tendance parfois à parler fort, c'est que ma maman était un peu sourde et
que bébé j'étais déjà obligé de pleurer plus fort que les autres pour avoir du
7lait."

6
Il existe une controverse à ce propos. Sékou affirme qu'il avait communiqué son texte au
gouverneur ainsi qu'à Dakar, et l'entourage du général en aurait pris connaissance mais sans
parler au général de son contenu (il s'agit de Messmer et de Cornut-Gentille, qui ne trouvaient
pas ce texte très bon). Le fond du discours aurait probablement moins heurté le général s'il
avait été prononcé avec moins de force et de véhémence, et si certaines formules n'avaient
pas été régulièrement ovationnées par la foule. D'autres prétendent que le texte n'avait pas été
transmis à qui que ce soit. Le fils du général, l'amiral Philippe de Gaulle, ajoute encore à la
confusion dans ses "Mémoires accessoires II. 1986-1982" (Plon 2000; Perrin Tempus 2010),
en laissant entendre que c'est l'inverse, c'est-à-dire que Sékou Touré n'aurait pas eu
connaissance du discours du général (qui improvisait le plus souvent ses interventions) : "Il
semble que la réponse officielle de Sékou Touré aurait été plus mesurée si le chef d'État
guinéen (NB : Il ne l'était pas encore, ni d'ailleurs de Gaulle, encore président du Conseil
NDLA) avait eu connaissance préalablement du texte du discours du général de Gaulle
avertissant des conséquences d'un vote négatif à la Communauté franco-africaine. M. Cornut-
Gentille ne l'avait pas communiqué à Sékou-Touré (sic, avec le traitd’union), contrairement à
la directive du président français" (pages 136/137).
7
Cette petite infirmité de sa mère, provoquée par une gifle un peu forte de son père, m'a été
confirmée lors d'une entrevue avec la soeur de Sékou, Nounkoumba Touré, dans sa maison de
Conakry le 4 mai 2003.
8 Le général est heurté, ulcéré et même blessé; on le voit, sur les images
filmées de cette scène, pianoter nerveusement de la main sur la table. Il
répond avec une certaine tristesse, commençant par complimenter l'orateur
pour "ce que la culture, l'influence, les doctrines, la passion françaises ont pu
faire pour contribuer à révéler la qualité d'hommes qui en avaient
naturellement." Mais très vite il passe à la partie politique. Il accepte d'abord
l'idée que la libre détermination ne constitue qu'une "étape" et que "les
peuples africains continueront leur évolution". Ensuite il élève la voix et
précise : "On a parlé d'indépendance; je le dis ici plus haut encore
qu'ailleurs, l'indépendance est à la disposition de la Guinée; elle peut la
prendre le 28 septembre en disant "non" à la proposition qui lui est faite (la
foule ici applaudit à tout rompre) et, dans ce cas, je garantis que la métropole
n'y fera pas obstacle. Elle en tirera bien sûr des conséquences, mais
d'obstacles, elle n'en fera pas et votre territoire pourra comme il le voudra et
dans les conditions qu'il voudra, suivre la route qu'il voudra."
Vers la fin de son discours, de Gaulle aborde un thème sur lequel il
reviendra régulièrement à propos de la Guinée (thème assez prémonitoire
s'agissant de ce pays, mais qu'il envisagera semble-t-il avec moins de
sévérité lorsqu'il s'agira d'autres possessions devenues indépendantes par la
suite, et très engagées dans la voie progressiste) : "Je crois qu'à l'avenir, des
ensembles d'hommes libres se formeront... Je crois qu'il faut le faire pour
donner l'exemple au monde, car si nous venions à nous disperser, tout ce
qu'il y a dans le monde d'impérialismes marcherait sur nous. Bien sûr, il y
aurait des idéologies comme paravents, comme étendards pour le précéder,
ce ne serait pas la première fois dans l'histoire du monde que des intérêts
8ethniques et nationaux marcheraient derrière des pancartes."
Et de Gaulle atténue sa rigueur et laisse la porte (un peu) entrebâillée :
"Je m'interromps, en attendant peut-être, si le fait se produit jamais,
l'occasion suprême de revenir vous voir, dans quelques mois, quand les
choses seront établies et que nous célébrerons ensemble, publiquement,
l'établissement, la fondation de notre Communauté. Et si je ne devais pas
vous revoir, sachez que le souvenir que je garde de cette belle, grande, noble
ville, ville laborieuse, ville d'avenir, ce souvenir, je ne le perdrai pas."
En partant, il oublie son képi sur la tribune. Sur les images filmées qui
retracent ces moments, on voit une main qui prend le képi sur la table (le
journaliste Émile Tompapa, futur président du Conseil national de
l'Audiovisuel, a affirmé à l'auteur que c'est lui qui avait saisi le képi et l'avait
remis au général).

8
phrase qui montre bien la continuité de la méfiance de de Gaulle face aux activités tant de
l'Union soviétique que des États-Unis s'agissant du monde, de l'Afrique et de la Guinée. Voici
ce qu'il déclarait à ce sujet le 8 mars 1953 à Bamako, inaugurant, quelques jours après la mort
de Staline, une statue de Félix Éboué : "L'impérialisme écrasant des Soviets pousse, ici
comme partout, à la subversion, en vue d'étendre un jour leur terrible dictature sur des pays
bouleversés. D'autre part, une certain surenchère américaine, trop souvent subie plutôt que
repoussée, ne laisse pas d'y battre en brèche la position et l'action de la France."
9 Un bref tête-à-tête entre les deux hommes ne lève pas le malentendu. Le
général escamote la réception officielle en n'y passant qu'un bref moment, et
se retire dans sa chambre. Futur maître d'hôtel de la résidence de
l'ambassadeur de France après 1976, Bah Gallé Bah lui monte un plateau
dans sa chambre. Le lendemain matin, à l'aéroport, de Gaulle se bornera à
serrer la main de Sékou en lançant un bref "Adieu la Guinée" et dit à ses
accompagnateurs :"Eh bien, messieurs, voilà un homme avec lequel nous ne
nous entendrons jamais. Allons, la chose est claire : nous partirons le 29
9septembre au matin."
Le 28 septembre, le référendum donne en Guinée plus de 95% des voix
pour le non, alors que tous les autres territoires approuvent la Constitution.
L'indépendance est proclamée le 2 octobre. Paris rappelle ses fonctionnaires
et notamment les enseignants, met fin à son aide budgétaire, interrompt la
plupart des projets d'investissements, gèle progressivement les transferts
financiers, cesse de payer les pensions des 20.000 anciens combattants, tente
d'empêcher ou du moins de retarder l'admission de la Guinée à l'ONU...
Comme il le dit à plusieurs de ses interlocuteurs, de Gaulle pense que le
régime de Sékou Touré s'effondrera dans les mois qui viennent (ses
adversaires se verront d'ailleurs encouragés officieusement par Paris).
L'Ivoirien Félix Houphouët-Boigny, ministre d'État dans le gouvernement de
Gaulle, encourage celui-ci à l'intransigeance, afin que ce territoire qui a voté
"non" ne soit pas traité à l'égal de ceux qui ont voté "oui", qui pourtant
demandent eux aussi - et obtiennent - l'indépendance, mais deux ans plus
tard, en 1960, et qui parfois mènent des politiques bien plus radicales encore
que la Guinée de Sékou Touré. Bref, il faut punir Sékou Touré et mettre la
Guinée au coin.
Le 23 octobre, lors d'une conférence de presse, le général de Gaulle est
interrogé sur la Guinée. Il affirme - avec une certaine condescendance - que
"la Guinée est pour nous un devenir, et nous ignorons lequel. Nous
observons ce qu'elle va être et faire sous son actuel conseil de gouvernement,
au point de vue de ses tendances et fréquentations extérieures, et au point de
vue surtout de sa capacité d'État, s'il arrive qu'un État s'y constitue
réellement. Nous établirons des relations avec la Guinée en fonction de ce
qui se passera dans ces différents domaines. Nous le ferons sans acrimonie,
mais sans avoir, je dois le dire, l'absolue certitude que ce qui est aujourd'hui
pourra persister demain. Quant aux Français qui sont en Guinée et dont nous
savons que jusqu'à présent fort heureusement les vies et les biens ne sont pas
en cause, nous ne voyons aucune raison pour qu'ils cessent d'habiter ce
pays."

9
Jacques Foccart raconte la visite à Conakry de manière très légèrement différente, mais il en
a été l'un des témoins directs. On trouvera en annexe sa relation, tirée de "Foccart parle :
entretiens avec Philippe Gaillard", Paris, Fayard/Jeune Afrique, 1995. Selon certains, de
Gaulle n'aurait pas serré la main de Sékou Touré, mais aurait fait un salut militaire, en disant,
selon les uns "Adieu la Guinée", selon d'autres "Bonne chance à la Guinée".
10 Sékou Touré réagit aussitôt à ces déclarations dans un communiqué remis
à la presse : "Aujourd'hui État souverain, la Guinée est reconnue par trente-
six États, avec l'espoir que certains États occidentaux, ayant, par courtoisie,
attendu le geste français, sauront répondre amicalement à la Guinée... Nous
estimons que le problème de la reconnaissance d'un État et celui de la
conclusion des accords avec cet État sont deux choses différentes... Nous
pensons avoir fait le maximum pour prouver nos intentions amicales à
l'égard de la France, bien que certains milieux français se livrent à une
campagne ayant pour but l'isolement de notre pays. La République de
Guinée et son gouvernement, soucieux de préserver et de renforcer les bases
de l'amitié et de la coopération franco-guinéennes, sont certains que
personne mieux que le général de Gaulle ne saura soutenir avec plus
10d'autorité une action allant dans ce sens."
A de multiples lettres et messages envoyés par Sékou Touré au général
pour normaliser la situation, ce dernier ne répond pas, ou alors
laconiquement. Le futur ambassadeur Nabi Youla, bien qu'il ait voté "oui"
au référendum, a été sélectionné par Sékou Touré pour tenter de rétablir un
contact entre de Gaulle et la Guinée indépendante; lors de plusieurs
entretiens en tête-à-tête avec le général, il est pourtant écouté avec attention,
mais ne parvient pas à convaincre; le général lui dit : "Si votre chef (c'est la
formule qu'il emploie pour ne pas nommer Sékou Touré) m'avait parlé à
Conakry comme vous le faites, nous n'en serions pas là." Le 14 novembre
1958, dans une lettre au général de Gaulle transmise par Nabi Youla, Sékou
Touré exprime à nouveau le souhait de voir la Guinée rester dans la zone
franc, et propose en outre l'ouverture de négociations plus générales.
De rares personnalités françaises tentent en vain de s'entremettre; parmi
elles, François Mitterrand, ancien ministre de la France d'Outre-mer, qui s'est
lié avec Sékou Touré lorsque le RDA s'est apparenté avec son groupe
parlementaire de l'UDSR; il se rendra d'ailleurs à plusieurs reprises en
Guinée, dont une fois en compagnie de Pierre Mendès-France, d'André
Bettencourt et de l'ancien gouverneur de la Guinée française Mauberna.
Le 26 novembre, le général de Gaulle (qui n'est encore que président du
Conseil) profite d'un entretien avec le chancelier fédéral Adenauer pour
exprimer le fond de sa pensée à propos de Sékou : "Hier, j'ai fait la
Communauté avec les pays noirs. Tous ont été d'accord, sauf la Guinée, à
cause de son maître communiste Sékou Touré. Je retire de ce pays les
maires, les fonctionnaires et les fonds. Sékou Touré se tourne vers Nkrumah
en vue d'une alliance. Le Ghana marque son accord, les Anglais aussi
d'ailleurs, et donnent à Sékou Touré 12 millions de livres sterling. Ce n'est
pas cela l'alliance...." Il espère évidemment convaincre le chancelier de la

10 "Afrique Nouvelle", N° 586, 31 octobre 1958
11 République fédérale de ne pas passer à la reconnaissance diplomatique de la
11Guinée.
La reconnaissance par la France intervient cependant le 7 janvier 1959,
mais de médiocres relations diplomatiques et la signature de quelques
accords de coopération ne survivent pas à la sortie de la Guinée de la zone
franc, aux nationalisations de plusieurs entreprises françaises, aux expulsions
ou arrestations de Français accusés de comploter contre la Révolution, aux
attaques contre les dirigeants africains proches de la France, à la
radicalisation incessante du régime et à la multiplication des complots et de
leur répression, des procès, des disparitions, des violations des droits de
l'homme...
Le 21 janvier, Nabi Youla est nommé ambassadeur de Guinée en France.
Nommé chargé d'affaires de France en Guinée, Francis Huré est reçu par le
général de Gaulle à l'Élysée, en même temps que Félix Houphouët-Boigny,
alors ministre d'État du gouvernement Debré. Le 24 février, Nabi Youla
présente ses lettres de créance au général de Gaulle à l'Élysée; il a revêtu une
jaquette, pour ne pas rappeler au général sa visite à Conakry, où Sékou
Touré et la foule des militants étaient vêtus de boubous blancs.
Lors de son premier entretien, le 23 janvier 1959, avec Francis Huré, le
chargé d'affaires venu ouvrir l'ambassade de France à Conakry, Sékou Touré
déclare "qu'il avait longtemps pris à coeur nos intérêts, souscrit à la Loi-
Cadre, plaidé en faveur d'une émancipation et d'un regroupement des
peuples noirs sous l'égide de la France, bref, qu'il n'était pas l'adversaire ou
le renégat qu'on avait dépeint. Au moment du référendum, il n'avait pas voté
"non" à la France. Il n'avait pas non plus voté "non" au général de Gaulle. Il
avait seulement voté "non" à un texte dont il appréciait l'esprit mais dont
certaines clauses ne lui semblaient pas acceptables en l'état où elles étaient
formulées. Il s'en était du reste expliqué avant le référendum. On avait voulu
imputer son refus soit à une ambition personnelle, soit à une rivalité avec
d'autres personnalités africaines. Il ne s'étonnait pas de ces fausses
interprétations mais tenait à mettre devant moi les choses au point.
Maintenant, la page était tournée, l'indépendance était acquise et il y voyait
une raison de plus de poursuivre son action sur le double plan de l'union
12africaine et de la coopération étroite avec la France." . Bien plus tard,
Francis Huré racontera qu'il a été reçu pendant une demi-heure par le général
de Gaulle avant son départ; il dira aussi que le souvenir qu'il gardait de
Sékou Touré était celui d'un homme déterminé, cruel et pas particulièrement
13intelligent

11
Extrait des entretiens en tête-à-tête (et donc pas en séance plénière) - entre le général de
Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer à Bad Kreuznach, dans l'après-midi du 26
novembre 1958, publié dans les "Documents diplomatiques français", 2ème semestre 1958.
12 Télégramme en clair adressé par Francis Huré au Quai d'Orsay, 23 janvier 1959
13
Conversation avec l'auteur lors d'un déjeuner sur le cinquantenaire de l'indépendance de la
Guinée, organisé au Sénat par la Société de Géographie de Paris le 16 janvier 2009.
12 Peu après, dans une interview recueillie à Conakry par Lothar Ruehl, son
correspondant à Paris et publiée le 28 janvier 1959 par l'influent
hebdomadaire allemand "Der Spiegel", Sékou Touré déclare que "tandis que
la Guinée a opté pour son indépendance, les chefs politiques des autres
territoires africains ont choisi le passé, mais les peuples ne les suivront pas
longtemps. La Communauté suscitée par la France durera quelques années
peut-être, pas beaucoup plus. Le processus de dissolution fonctionne depuis
longtemps. Paris croit encore contrôler les événements, c'est une illusion. La
France perdra dans un délai plus ou moins bref tous ses territoires africains,
tous, sans exception. Aucune autre politique n'aurait pu éviter cela. Quoi
qu'ait fait la France, l'indépendance de ses colonies eût été au bout du
chemin; aucune politique n'aurait changé cela. Il ne restera rien à l'Europe.
Le Général de Gaulle n'a pas voulu comprendre que sa personne n'importe
pas; qu'il n'exerce aucune influence sur les millions d'Africains qui veulent
leur propre État, qui aspirent à prendre leurs responsabilités. Il est un grand
homme et il inspire l'estime. J'éprouve pour lui du respect. Mais ce n'est pas
là une raison pour trouver sa politique bonne. Je suis Guinéen, responsable
de mon pays et de l'Afrique, pas de Gaulle. D'ailleurs, il a été bien accueilli
chez nous; beaucoup de mes concitoyens l'ont reçu avec enthousiasme, peu
ont fait des démonstrations. Je lui ai dit ce qu'il fallait dire et ce que nul
n'avait dit avant qu'il n'arrive à Conakry. Puis nous avons voté et ce fut tout.
C'est cela la démocratie, nous n'étions pas redevables d'un plébiscite au
Général de Gaulle."
Les complots successifs que dénonce Sékou Touré sont presque toujours
attribués à l'entourage de de Gaulle, en particulier à Jacques Foccart, à la rue
Monsieur - siège depuis 1960 du ministère de la coopération - et au SDECE
- Service de documentation extérieure et de contre espionnage, le nom des
services secrets à l'époque, avec la complicité des "fantoches" Houphouët-
Boigny et Senghor. Selon ce que m'a dit Jacques Foccart lui-même, celui-ci
se serait en réalité à plusieurs reprises fait l'avocat d'une réconciliation avec
le leader guinéen, à tel point que le général l'aurait plus d'une fois rabroué en
14. C'est ce lui disant :"Laissez-moi donc tranquille avec votre Sékou Touré".
que confirme également le futur ambassadeur et ancien gouverneur Guy
Georgy, alors chargé des services économiques au Haut-Commissariat de
l'AOF de Dakar, envoyé après le référendum en mission dans plusieurs
capitales; il rapporta à Pierre Messmer l'entrevue qu'il eut début 1959 avec
Sékou Touré, qui en parla par la suite au général de Gaulle; celui-ci eut une

14
Il rapporte d'ailleurs ce propos dans ses entretiens avec Philippe Gaillard, parus en 1995
(opus cité). L'auteur a également eu accès aux Archives Foccart des Archives nationales,
Fonds public et privé, cartons 400 et suivants. Jacques Foccart a quand même été invité par
Sékou Touré à lui rendre visite en Guinée "pour s'expliquer". Cette rencontre a eu lieu en
juillet 1983, et s'est paradoxalement très bien déroulée (voir dans le Tome 7 de la biographie,
le récit de cette visite)
13 seule et brutale réaction : "Ca suffit, Messmer, votre Sékou Touré n'est qu'un
15crachat".
Les relations diplomatiques sont rompues en novembre 1965. Elles ne
seront rétablies que le 14 juillet 1975, après la disparition du général de
Gaulle et du président Georges Pompidou, l'éloignement de Jacques Foccart
et l'élection de Valéry Giscard d'Estaing, qui se rend en visite officielle en
Guinée en décembre 1978. Pourtant, malgré cette normalisation et la mort de
Sékou Touré en 1984, le choix du 28 septembre 1958 pèse encore
aujourd'hui, nettement quoique de manière atténuée, sur la situation politique
et le développement économique de la Guinée, et donc sur la situation du
peuple guinéen.
Rétrospectivement, l'affrontement entre les deux hommes peut étonner.
Comment le général de Gaulle, l'homme du "non" de 1940, celui qui neuf
ans après le discours de Conakry, s'écria "Vive le Québec libre", a-t-il si mal
compris celui qui s'écriait "Vive la Guinée libre" et voulait recouvrer pour
son peuple l'indépendance, afin de conclure ensuite avec la Communauté les
accords prévus par la Constitution ? Croyait-il réellement que Sékou allait se
laisser manoeuvrer par les Soviétiques ou (et) par les Américains, comme il
16l'a parfois laissé entendre ? . Est-ce l'opposition entre deux conceptions de
la décolonisation et des relations entre une métropole et son ancienne
colonie ? Est-ce le choc entre deux tempéraments, deux formations, deux
générations ? Encore aujourd'hui, il est difficile de trancher nettement entre
ces deux explications, qui sans doute se combinent.
Parfois, de "petites phrases" laissent planer un espoir de normalisation.
Ainsi lorsque le ministre des Affaires étrangères Maurice Couve de Murville
déclare le 3 juin 1960 devant le Sénat de la Communauté : "Notre expérience
depuis 18 mois avec la Guinée montre les difficultés de la tâche, encore que
nous-mêmes et nos amis africains directement intéressés ne désespérions pas
de voir finalement nos rapports avec ce pays reprendre et se normaliser."
Mais de Gaulle lui-même n'a jamais varié dans son hostilité à Sékou
Touré. De multiples propos et notes de sa main le prouvent.
Quelques mois après la conclusion des accords de janvier 1959, une
négociation débute le 15 juin 1959 pour en assurer la bonne exécution et le
suivi. Du côté français, c'est l'ambassadeur Roger Seydoux de Clausonne,
directeur général des affaires culturelles et techniques au ministère des
affaires étrangères, qui dirige la délégation. Il est reçu la veille de son départ
par le général. "Qu'espérez-vous donc obtenir précisément en Guinée ?",
l'interroge de Gaulle, ouvertement sceptique, mais qui n'a pas fait
d'objections à cette mission. Seydoux répond qu'il voudrait compléter les
accords de janvier 1959 par un protocole. La réplique du général est
ironique : "Un protocole ? Monsieur l'ambassadeur veut négocier un

15
Tiré de l'ouvrage de Guy Georgy, "Le petit soldat de l'Empire" (Paris, Flammarion, 1992),
dont on trouvera un court extrait en annexe
16 voir la réaction du général de Gaulle relatée à la note 32.
14 protocole. Avec un communiste orgueilleux... Avec un nègre marxiste...
Enfin, allez-y, je vous souhaite bien du plaisir. Mais souvenez-vous, il s'agit
17d'une négociation technique, pas d'une mission politique" .
A la même époque, de Gaulle écrit une note au Premier ministre Michel
Debré : "Je vois mal quel avantage nous pouvons tirer de ces négociations
qui nous amènent à verser des milliards à M. Sékou Touré, alors que ce que
nous avons donné et laissé en Guinée est incalculable, ne serait ce que le
port de Conakry et la base aérienne. d'autre part, il serait dérisoire de fournir
notre aide à un personnage qui au monde est celui qui nous insulte le plus
souvent et le plus furieusement. Enfin, quel élément de dissociation pour la
18Communauté ! C. G."
Le 15 avril 1960, Sékou Touré écrit au général de Gaulle pour lui exposer
la réforme monétaire menée en Guinée depuis le 1er mars, qui implique la
sortie de la zone Franc et la création d'une monnaie guinéenne et d'une
banque centrale, mais aussi l'existence d'une créance de la Guinée vis-à-vis
de la France, en raison d'un stock de billets et de pièces CFA ainsi retirées de
la circulation mais restées sur place; "Je vous serai reconnaissant de bien
vouloir en envisager le règlement." C'est Nabi Youla, arrivé de Conakry la
veille, qui a le 20 avril remis cette lettre à René Brouillet, directeur de
cabinet du président, en lui précisant verbalement : "C'est une introduction,
point de départ de négociations en vue de régler sur de nouvelles bases,
indépendantes des manifestations d'aigreur, les rapports économiques
franco-guinéens."
De Gaulle répond le 7 mai : "Monsieur le Président, j'ai trouvé votre
lettre du 15 avril à mon retour à Paris le 4 mai. Le gouvernement français
étudiera les questions qu'elle pose et déterminera la suite qu'il jugera utile de
leur donner. Très haute considération. De Gaulle".
Mais entre temps a été révélé, le 23 avril 1960, le "complot pro-français",
qui a entraîné maintes arrestations de ressortissants français, libanais et
guinéens. Le 8 mai, le Tribunal Populaire prononce des peines sévères (11
condamnations à mort, 7 condamnations à mort par contumace – dont un
Français -, plusieurs condamnations à de lourdes peines de prison – dont le
pharmacien français Rossignol). Sékou Touré rend lui-même publiques ces
sentences dans son discours du 9 mai 1960, qu'il termine en assurant : "De
Gaulle croit en certains traîtres et pense qu'avec leur aide, il pourra
reconquérir la Guinée et y replacer le drapeau bleu-blanc-rouge. Il se
trompe."
Les choses ne s'améliorent pas vraiment en 1961. Pour "activités
contraires aux intérêts français", Paris veut déchoir de leur nationalité
plusieurs Français qui travaillent en Guinée, parmi lesquels le professeur

17
Quelques mois plus tard, après que Castro eût pris le pouvoir à Cuba, de Gaulle dira à
Seydoux : "Vous voyez que j'avais raison : Sékou est bien un communiste, je l'ai vu à la
télévision avec Fidel Castro !" (conversation de l'auteur avec Roger Seydoux tenue au
domicile parisien de ce dernier, le 17 avril 1985)
18 Archives Michel Debré conservées à la Fondation nationale des Sciences Politiques
15 Jean Suret-Canale, déjà radié en 1959 des cadres de l'Éducation nationale, et
Jean-Paul Alata (celui-ci, qui a officiellement pris la nationalité guinéenne,
sera effectivement déchu en juin 1962). Pour aider à la libération de
Rossignol (qui a effectivement eu des liens avec les services français), le
général de Gaulle accepte de gracier quelques uns des neuf Guinéens
incarcérés en France ("1, 2 ou 3, le moins possible", précise une note de
Michel Debré en date du 5 mai 1961); mais sa libération n'interviendra
finalement qu'au lendemain de la signature des accords d'Évian, le 1er avril
1962.
"Il ne s’agit pas de retourner à un attendrissement au sujet de la Guinée.
Si elle est déçue de ses amitiés soviétiques, tant pis pour elle. Si elle
recommence à nous désirer, ce n’est pas le moment de nous livrer pour rien.
Nous devons les laisser cuire dans leur jus. Je veux être tenu au courant de
tout ce qui pourrait être sollicité du côté de Konakry, notamment en fait
d’accords sur n’importe quel sujet." (8 août 1961, sur une note de Foccart
relatant la détérioration des relations de la Guinée avec les pays de l'Est).
Alors que la Guinée ne faisait évidemment pas partie de la Communauté
et ne relevait donc pas institutionnellement de la compétence du Secrétariat
général de la Communauté, Jacques Foccart (qui vient de succéder dans ses
fonctions à Raymond Janot) a suggéré au général de Gaulle, par une note du
27 décembre 1961, "surtout vu l’évolution récente de la situation en
Guinée", que ce soit le secrétariat général pour la Présidence de la
Communauté et les affaires africaines et malgaches (le titre venait d'être
ainsi complété) qui s’occupe désormais officiellement (car il les suivait déjà
officieusement) des relations avec la Guinée ("leur normalisation est une
hypothèse qui paraît devoir être retenue"). "Ce secrétariat général paraît
qualifié pour assumer cette mission sans qu’il en résulte une tâche
supplémentaire". Cette note comporte une mention manuscrite de Foccart :
"Le général m'a parlé lui-même de cette question et souhaite que le secrétaire
général s’occupe des problèmes de la Guinée." Une autre mention
manuscrite précise : "M. de Courcel (le secrétaire général de l'Élysée) pas
d’accord."
Dès le lendemain des accords d'Évian qui préludent à la fin de la guerre
et à l'indépendance de l'Algérie, le 20 mars 1962, Sékou Touré (qui a
organisé à Conakry une réception pour célébrer cet événement, et a fait à la
radio un commentaire fort élogieux) envoie un message très positif à de
Gaulle, qui répond par une petite note manuscrite : "J'ai été sensible à votre
message et l'apprécie pour ce qui concerne la coopération de la France et des
jeunes États d'Afrique".
Le 30 mars, l'ambassadeur de Guinée demande d'urgence audience au
général de Gaulle, "afin de lui remettre un message de la part de Sékou
Touré." A Jacques Foccart qui le reçoit le lendemain 31 mars, l'ambassadeur
Tibou Tounkara dit qu'en fait, il n'a pas de message écrit, mais que Sékou
Touré voulait envoyer à Paris une délégation composée de plusieurs
ministres importants et qu'il souhaitait que le général de Gaulle puisse la
16 recevoir "au début de la semaine, si possible le mercredi 4 avril";
l'ambassadeur a ajouté qu'il n'avait aucune précision sur l'objet de cette
mission. Foccart en saisit le général, qui répond par la négative, et précise
par écrit : "Je tiens à ce qu’aucun accord sur aucun sujet, même sur l’envoi
de vivres par nous à Conakry, ne soit mis en négociation - ni a fortiori
conclu - sans mon autorisation personnelle. D’une manière générale, ce n’est
pas le moment de nous attendrir sur le cas de Sékou Touré." (31 mars 1962,
note à Foccart). Le 2 avril, Foccart reçoit de nouveau l'ambassadeur guinéen,
et lui dit que s'il s'agit simplement de remettre un message écrit, il n'y a pas
lieu d'envoyer une délégation, et que s'il s'agit d'ouvrir des négociations plus
générales, celles-ci supposent une préparation sérieuse de part et d'autre, qui
doit se mener par la voie diplomatique.
Le même jour, alors que la délégation guinéenne dirigée par deux
ministres (Ismaël Touré et Keita Fodéba) séjourne déjà à Paris, de Gaulle
précise au Premier ministre Michel Debré : "Je ne recevrai naturellement pas
la "délégation gouvernementale" de Guinée à laquelle je n'ai rien à dire et
dont rien ne nous a été communiqué quant à ce qu'elle voudrait me dire.
Pour la même raison, je tiens essentiellement à ce que le gouvernement, dans
la personne d'aucun de ses membres, ne reçoive le gouvernement guinéen
dans la personne d'aucun des siens. Les ambassadeurs suffisent amplement.
Encore une fois, c'est le moment, ou jamais, de ne pas nous "attendrir" sur la
Guinée de Sékou Touré." (note à Michel Debré, 2 avril 1962, dans les
archives privées de Jacques Foccart, dossier 470).
Au même moment, le président Senghor, estimant le moment venu de
19contribuer à la réconciliation entre Paris et Conakry , écrit le 2 avril 1962
au général de Gaulle :
"(....) La déclaration que le président Sékou Touré a faite le 20 mars à
Radio Conakry pour annoncer que la Guinée entend modifier désormais sa
ligne de conduite à l'égard de la France me paraît de bonne augure. Pour
nous Sénégalais, il serait précieux - oh combien ! - que cette attitude
nouvelle du chef de l'État guinéen puisse trouver en France un écho. Les
circonstances y sont propices non seulement grâce à l'heureuse solution de la
crise algérienne, mais encore en raison de l'évolution politique interne de la
Guinée. Les informations qui me parviennent de ce pays confirment ce que
nous avions pu déceler déjà lors de l'expulsion de l'ambassadeur de l'URSS :
le président Sékou Touré ne veut pas transformer son pays en démocratie
populaire de type "marxiste-léniniste". Par ailleurs, le président Sékou Touré
m'a fait part à plusieurs reprises, il y a peu de temps encore, des ouvertures
en vue de rechercher les bases concrètes d'une coopération entre la Guinée et
le Sénégal. Le Sénégal est tout à fait disposé à y répondre, mais combien
plus heureux serions nous de pouvoir en cette occasion contribuer au

19
en fait, Senghor avait déjà essayé antérieurement; par exemple le 28 juillet 1959, il avait
écrit au général de Gaulle pour lui suggérer d'inviter Sékou Touré à s'arrêter à Paris quand il
se rendrait aux États-Unis pour la prochaine session de l'Assemblée générale de l'ONU; en
vain, évidemment.
17 rétablissement entre la France et la Guinée de liens d'amitié que la récente
histoire n'a pu complètement dénouer. La renaissance de l'amitié franco-
guinéenne, indispensable à la détente et à la paix en Afrique et dans le
monde, viendrait ainsi compléter l'oeuvre magistrale à laquelle Vous Vous
êtes attaché. (...) Signé : Senghor"
A cette lettre de trois pages, de Gaulle répond en trois paragraphes :
"Paris, le 7 avril
J'ai pris bonne note de votre intervention et compris les intentions qui la
motivent. Soyez assuré que j'attache une grande importance aux
informations que vous m'avez ainsi communiquées et à votre opinion sur
l'avenir des relations entre la France et les États africains. Signé : de Gaulle".
20
L'indépendance de l'Algérie est pour Sékou Touré une nouvelle occasion
de lancer un ballon d'essai en direction de Paris. Le 28 juin 1962, il envoie à
Paris le ministre des affaires étrangères, Lansana Béavogui, avec un message
à remettre au général de Gaulle; son passage en France passe totalement
inaperçu et n'est même pas rendu public. Sans se décourager, Sékou Touré
envoie le 3 juillet 1962 au général de Gaulle un télégramme ainsi rédigé :
"Votre attitude courageuse a permis peuple algérien conquérir son
indépendance après sept années de lutte. Peuple et gouvernement guinéens
sont heureux vous adresser personnellement en ce jour naissance État
algérien leurs plus chaleureuses félicitations et leur gratitude. Sommes
persuadés que cet heureux événement permettra désormais développement
amitié et coopération franco-africaine auxquelles peuple et gouvernement
guinéens sont prêts à participer. Souhaitons large compréhension
Gouvernement français et soutien solide peuple français en faveur
installation rapide et heureuse nouvelles structures et institutions
démocratiques en vue consolidation et progrès économique et social Nation
21algérienne. Haute considération. Ahmed Sékou Touré."
Quelques mois plus tard, Sékou Touré déclare :"La guerre d'Algérie
empoisonnait nos rapports. Maintenant, plus rien ne devrait s'opposer au
règlement du contentieux franco-guinéen... Si le général de Gaulle veut bien
rendre visite à la Guinée, j'en serais heureux. Il sera reçu ici, à Conakry,
mieux peut-être qu'il ne l'a jamais été. Nous n'avons pas dit "Non" à la
France, ni à de Gaulle. Au contraire, nous voulions, sitôt notre Indépendance
acquise et garantie, signer les accords d'association prévus par la
Constitution française. Nous avons toujours souhaité la coopération avec la
France. Certainement, je préférerais des techniciens français pour nous aider
puisque nous parlons français et que tant de liens nous attachent à la
France." (interview donnée au quotidien "Nord-Éclair" en mars 1963).

20 Archives Foccart, carton 80, dossier 268
21
Également communiqué à Paris par Télégramme diplomatique de Conakry, n° 422 du 3
juillet 1962, signé Jean-Louis Pons.
18 Au Conseil des ministres du 25 juillet 1962 a lieu une discussion sur la
zone Franc et sur l'accord de coopération monétaire conclu en mai entre la
France et l'Union Monétaire Ouest-Africaine (UMOA). Le Mali de Modibo
Keita a refusé de le ratifier en déclarant : "La souveraineté est incomplète
sans le droit de battre monnaie." Le ministre Georges Gorse intervient pour
dire que "ce sont tous les États africains qui revendiquent chacun leur
monnaie" (comme la Guinée l'a fait en se retirant de la zone Franc en mars
1960). Le Premier ministre Georges Pompidou intervient à son tour :
"L'Union monétaire date de mai. Attendons un peu avant de l'enterrer. Il faut
lanterner. Laissons se dérouler l'expérience de Sékou Touré. Beaucoup
d'Africains commencent à sentir que la politique guinéenne est suicidaire et
contraire aux intérêts de toute l'Afrique." C'est le général de Gaulle qui
conclut : "Il faut penser à ceux qui restent avec nous. Il faut donc les traîner
22en longueur."
Le 22 août 1962, à la suite de l'attentat du Petit Clamart perpétré contre le
général de Gaulle, il lui envoie un télégramme pour le féliciter d'avoir
échappé à cet "acte de lâcheté".
Le 21 septembre 1962, le général de Gaulle reçoit l'ambassadeur Tibou
Tounkara et lui dit qu'il est prêt à un échange de visites ministérielles pour
que commence "une nouvelle période" des relations. Ce qui se traduit par un
télégramme d'instructions au ton nettement plus réticent :
"L'Ambassadeur de Guinée a fait part au général de Gaulle, le 21
septembre, du désir de M. Sékou Touré de voir s'améliorer les relations entre
23la France et la Guinée . M. Sékou Touré souhaite notamment que soient
conclus des accords de coopération analogues à ceux qui lient la France à
d'autres pays africains. Pour cela, il suggère l'envoi d'une personnalité
française en Guinée pour procéder à un premier examen des mesures à
prendre. Le Président de la République a pris acte des intentions de M.
Sékou Touré et déclaré que nous ne refusions pas d'améliorer les relations
entre les deux pays. Il a rappelé que leur détérioration n'était pas le fait de la
France. Celle-ci s'était d'ailleurs déjà prêtée récemment à la conclusion d'une
convention en matière de transports aériens et à certains rajustements d'ordre
financier. Il convenait en premier lieu de régler les litiges avec discrétion par
la voie diplomatique normale. Le Président Sékou Touré pourrait appeler
l'Ambassadeur de France pour lui faire part de ses intentions. Une première
étude des problèmes serait menée sur place par l'Ambassadeur, assisté
d'experts venus de Paris. Ensuite la Guinée enverrait à Paris, ou
éventuellement la France enverrait à Conakry, un Ministre pour marquer le

22
Rapporté par le ministre de l'Information, porte-parole du gouvernement Alain Peyrefitte
dans son livre "C'était de Gaulle", Tome 2, Éditions de Fallois/Fayard, Paris, 1997, pages
546/7
23
L'ambassadeur Tibou Tounkara en avait déjà fait part à Maurice Couve de Murville le 13
septembre.
19 début d'une période nouvelle dans les rapports franco-guinéens. A la suite de
24quoi les accords seraient négociés…."
Et comme l'ambassadeur, suite à ce télégramme, a demandé audience à
Sékou Touré pour faire avancer les choses un peu plus vite, il se fait rappeler
à l'ordre, car le général de Gaulle avait précisé que c'était à Sékou Touré
d'appeler l'ambassadeur, et pas l'inverse.
"Une fois réglé le contentieux, mais pas avant, pourra se poser en effet la
question d’accords de coopération avec la Guinée. Mais à cet égard nous
n’avons rien de mieux à faire qu’à laisser venir les Guinéens, et nous ne
sommes demandeurs en rien. On verra bien ce qu’ils proposent. Le pire de
tout, c’est de se précipiter au devant des quémandeurs qui au surplus ont été
pour nous des insulteurs." (note du 28 novembre 1962 à Foccart sur les
négociations franco-guinéennes qui se concluront effectivement en mai 1963
par des accords).
A la fin de l'année 1962, le CNPF (Conseil national du patronat français)
souhaite envoyer une mission économique en Afrique de l'Ouest, qui serait
dirigée par Pierre de Calan, président de sa commission des échanges avec
l'Outre-mer; cette mission s'arrêterait à Conakry en décembre. Le ministre
des affaires étrangères Maurice Couve de Murville, ayant consulté de
Gaulle, s'oppose à cette escale.
Le 21 mars 1963, Nabi Youla, présenté alors comme "représentant
spécial", est reçu par le général de Gaulle et lui remet une lettre du 17 mars
par laquelle Sékou Touré estime que les rapports entre les deux pays "ont été
marqués depuis un certain temps par une série de faits et actes qui traduisent
la volonté des deux pays pour une normalisation complète de leurs relations.
La France et la Guinée pourraient s'engager désormais dans la voie de la
coopération confiante, conforme à tous égards à l'intérêt des peuples de nos
deux pays. Pour ce faire, le concours de Votre haute autorité est
indispensable."
De Gaulle répond le 26 mars : "Vous m'avez écrit pour faire le point des
relations entre la France et la Guinée. J'ai pris bonne note de votre
communication et vous en remercie. J'ai d'ailleurs reçu votre représentant
personnel M. Nabi Youla qui m'a exposé combien vous souhaitiez que les
relations franco-guinéennes s'engagent dans la voie de la coopération. Vous
pouvez être assuré que j'examinerai personnellement avec grand intérêt ce
qu'il vous paraîtra possible de proposer à cet égard."
Au conseil des ministres du 15 mai 1963, le ministre des Affaires
étrangères, Maurice Couve de Murville intervient : "Les Guinéens insistent
sur leur désir de rétablir de bonnes relations avec la France." De Gaulle
réplique : "J'ai reçu par la poste une lettre de Sékou Touré à mon adresse à
Colombey, où il pense peut-être que je réside en permanence. Il est
chaleureux, ardent, débordant du désir de relations particulièrement étroites
et cordiales." Le ministre Edgard Pisani :"La radio annonce qu'il vous a

24 Télégramme à Conakry n° 335/38 du 25 septembre 1962
20 invité en Guinée." De Gaulle : "Il ne suffit pas de l'annoncer pour que j'y
aille. Je suis allé à Conakry en 58. En cinq ans, l'expérience semble avoir
ouvert les yeux de Sékou Touré. Mais ne nous précipitons pas. Son chemin
est la démonstration par l'absurde des bienfaits de la coopération."
Au conseil des ministres du 22 mai 1963. Charles de Gaulle intervient :
"Sékou Touré revient de loin. Il a voulu faire la grande opération de 58
contre la France et contre la Communauté. Il s'est précipité chez N'Krumah,
chez les Anglais, chez les Américains, chez les Soviétiques. (Le Général ne
parle pas des Chinois, avec lesquels il caresse l'idée d'établir des relations
diplomatiques.). L'expérience n'a pas été inutile, ni pour lui, ni pour ses
voisins. Il est revenu vers la France. Il nous demande une "grande
coopération". Il n'y a pas de raison de se jeter dans ses bras. Mais nous
n'excluons pas un arrangement. Il fait partie d'un ensemble africain qui tient
25à nous de très près, et dont il ne peut rester longtemps à l'écart."
Le général ne dit rien de la note qu'il a adressée deux jours auparavant, le
20 mai, à Foccart : "Une fois de plus, au sujet de la négociation avec la
Guinée, un Conseil "interministériel" prend position et tire des conclusions
avant que j'aie été mis au fait de ce qui s'est passé et que j'aie décidé en la
matière. Cela est inadmissible. Notre négociateur ou nos négociateurs (MM.
Habib-Deloncle, Thibault) auraient dû venir me dire comment s'était
déroulée la négociation et ce qu'ils proposaient d'accepter ou non. Après que
j'aurais fixé, pour l'essentiel, ma réponse, un Conseil restreint aurait été réuni
ici (en conseil des affaires africaines et malgaches). Après quoi, l'affaire se
26serait achevée au Conseil des ministres."
Ce même 22 mai 1963, dans l'après-midi, des accords franco-guinéens
sont signés, portant sur le contentieux financier, les relations commerciales

25
Le récit de ces deux conseils est également rapporté par Alain Peyrefitte dans son livre
"C'était de Gaulle", Tome 2, Éditions de Fallois/Fayard, Paris, 1997, page 464
26
En fait, des négociations franco-guinéennes ont commencé à Paris le 15 mai. Saïfoulaye
Diallo dirige la délégation guinéenne, qui comprend Ismaël Touré, Moussa Diakité, Alpha
Abdoulaye Diallo dit "Porthos", Nabi Youla et l'ambassadeur en France Diakité
Nanamoudou, qui a présenté ses lettres de créance au général de Gaulle le 4 mai. L'auteur,
qui travaillait alors au service de la coopération technique du Quai d'Orsay, a participé à ces
discussions pour la partie concernant l'assistance technique. La délégation a été logée à l'hôtel
Lutétia, ce qu'elle considère comme un geste positif. Le 22 mai sont signés un accord
commercial, une convention particulière sur les relations entre les Trésors, un arrangement
sur le contentieux financier et une convention d'assistance technique. Saïfoulaye Diallo signe
pour la Guinée, le secrétaire d'État aux affaires étrangères Michel Habib-Deloncle pour la
France. Le général de Gaulle reçoit la délégation et il est invité par Saïfoulaye Diallo à se
rendre en Guinée. Partie de Conakry le 14 mai, la délégation quitte Paris le 24 mai; depuis
Addis Abeba où il se trouve pour la naissance de l'Organisation de l'Unité Africaine, Sékou
Touré lui adresse le reproche d'avoir accepté le principe du remboursement de dettes
antérieures à l'indépendance. Il est étrange que le général de Gaulle, qui a parlé avec le
nouvel ambassadeur de Guinée au début du mois de mai et a reçu plusieurs correspondances
de Sékou Touré, semble découvrir le 20 mai que des négociations ont commencé cinq jours
auparavant. Il paraît par ailleurs avoir bien accueilli la délégation guinéenne et se félicite dans
son courrier à Sékou Touré de l' "atmosphère cordiale" des entretiens.
21 et l'assistance culturelle et technique. Accompagné de sa délégation (qui
comprend Ismaël Touré, Moussa Diakité, Alpha Abdoulaye Diallo, Nabi
Youla et le nouvel ambassadeur Diakité Nanamoudou), Saïfoulaye Diallo est
reçu par le général, l'invite à venir à Conakry et lui remet une nouvelle lettre
27de Sékou Touré . Un petit cachet rond avec une Croix de Lorraine et la
mention : "vu" montrent que le général a effectivement pris connaissance de
cette correspondance, dont voici le texte :
"Conakry le 11 mai 1963
Excellence, c'est avec une profonde confiance dans l'avenir des relations
entre la République Française et la République de Guinée et dans tous les
domaines où elles se manifesteraient, que j'ai l'honneur d'envoyer auprès de
Vous, en mission, mes collaborateurs les plus directs, tant au niveau du
Gouvernement qu'à celui de la Direction du Parti Démocratique de Guinée.
Cette Délégation composée de responsables qualifiés de l'État guinéen est
munie de tous les pouvoirs en vue de conclure avec le Gouvernement
Français tous les accords susceptibles de renforcer les bases concrètes d'une
coopération amicale et fructueuse entre nos deux pays et leurs peuples.
Avant le Référendum du 28 Septembre 1958 et après cet événement, il
m'a été donné l'occasion plus d'une fois, d'affirmer les sentiments d'amitié et
la volonté de coopération qui animent le Peuple et le Gouvernement
Guinéens à l'endroit du Gouvernement et du Peuple Français. Nous espérons
que l'intérêt de Votre Excellence apporte à l'amélioration constante des
rapports franco-guinéens demeure, aujourd'hui, le facteur le plus décisif pour
l'aboutissement heureux des négociations qui s'ouvriront à Paris à partir du
14 courant.
Convaincu à l'avance des résultats positifs qui sanctionneront ces
négociations, je prie Votre Excellence de bien vouloir croire à l'assurance de
mes sentiments d'estime et de confiance, en même temps qu'à la volonté du
Gouvernement guinéen de tout mettre en oeuvre en vue de la sauvegarde des
meilleurs conditions d'une coopération fraternelle entre la France et la
Guinée."
Le 27 mai 1963, de Gaulle lui répond : "Monsieur le Président, je vous
remercie du message que vous m'avez adressé avant l'ouverture des
négociations franco-guinéennes. L'atmosphère cordiale des entretiens de
Paris et la conclusion d'accords nouveaux entre la France et la Guinée
répondent, me semble-t-il, aux souhaits que vous exprimiez. Soyez assuré
que je m'en félicite moi-même. J'ajoute qu'il m'a été agréable de l'entretenir
avec le Président Saïfoulaye Diallo et les membres de la délégation
guinéenne. Veuillez croire, Monsieur le Président, à ma haute
considération."
Et Sékou Touré confie à "Paris Match" :"Vous voyez, ce n'était qu'un
malentendu. Je n'ai jamais voulu faire de peine au général de Gaulle. Mon

27
Il ne s'agit évidemment pas de la lettre à laquelle le général de Gaulle a fait allusion lors du
Conseil des ministres du 15 mai 1963
22 discours, je lui en avais fait remettre un exemplaire avant de le prononcer.
Mais un de ses ministres, par distraction, l'avait oublié dans le fond de sa
poche. Si le général voulait bien venir à Conakry, je promets qu'il serait reçu
mieux sans doute qu'il ne l'a jamais été."
Pourtant, même en cette période qui semble plus positive, le général de
Gaulle reste de glace : "Comme je l'ai toujours pensé, dit et pratiqué, il faut
être d'une froideur et d'une circonspection rigoureuses dans nos rapports
avec Sékou Touré et du même coup avec la Guinée. Les illusions et
effusions ne sont absolument pas de mise." (annotation sur un télégramme
diplomatique de Conakry, 15 juin 1963)
Le 12 septembre 1963, Sékou Touré remercie de Gaulle parce que la
France a mis à la disposition de la Guinée les sommes nécessaires à ses
cotisations d'entrée aux organismes de Bretton Woods, notamment au Fonds
Monétaire International.
Mais à Conakry, le défilé du 1er novembre 1963 au Stade du 28
septembre, en présence de Sékou Touré et de Moktar Ould Daddah, en visite
officielle, provoque un incident avec la France, car un groupe censé
représenter l'armée coloniale ridiculise celle-ci. L'ambassadeur Pons quitte la
cérémonie et protestera le lendemain. Sékou Touré le convoque le 8
novembre et lui présente officiellement des excuses. Pourtant, de Gaulle
corrige de sa main un projet de télégramme à Conakry préparé par le Quai
d'Orsay : "En organisant un défilé insultant pour l'armée française en
présence de l'ambassadeur de France et du président de la république de
Mauritanie, monsieur Sékou Touré a témoigné à notre égard de sentiments
auxquels de bonnes paroles prononcées de temps en temps ne peuvent
donner le change. Il ne saurait donc être question d'une reprise de notre aide
à la Guinée."
Le 30 décembre 1963, sur le message que Sékou Touré lui a envoyé pour
la Nouvelle Année, de Gaulle donne par écrit ses instructions pour la
réponse : "Merci très bref".
Du 18 au 24 mars 1964, Sékou Touré est en visite en Algérie; le 20 mars,
il reçoit en audience Georges Gorse, ambassadeur de France en Algérie,
ancien ministre de la coopération, puis il fait un bref séjour en République
fédérale d'Allemagne (où Madame Andrée Touré se trouve déjà). Survolant
la France au cours de son voyage de retour vers la Tunisie, Sékou Touré
envoie un message au général de Gaulle, qui l'en remercie.
Le 7 mai 1964, recevant l'ambassadeur Koenig pour faire le point des
difficultés rencontrées dans l'application des accords de 1963, Sékou Touré
revient sur son entretien d'Alger avec Georges Gorse, espère que
l'ambassadeur sera le "magicien" capable de faire comprendre au "grand chef
de la France" la sincérité de ses sentiments, et précise : "Le "non" de 1958
représentait une option conforme aux textes présentés par le gouvernement
français et n'était nullement dirigé contre la France, avec laquelle une
association s'imposait. (Sékou Touré) est convaincu que le général de Gaulle
est conscient que depuis lors, la Guinée représente un cas spécial, le cas d'un
23 pays d'où l'administration française en partant a tout retiré et laissé
seulement un vide total, et qu'ainsi, la reprise des relations entre les deux
pays peut et doit se faire selon des modalités particulières, comme il l'avait
laissé entendre à M. Gorse à Alger. Il ne comprend pas le maintien d'une
apparente hostilité à l'égard de la Guinée, qui a pris son indépendance dans
le calme, surtout quand il compare cette attitude à celle de la France à l'égard
28 de pays avec lesquels la rupture a été dramatique."
Le 23 juin 1964, sur une note indiquant que la Guinée pourrait être
invitée en 1965 au Salon de l'Agriculture auquel participeront d'autres pays
africains, il note :"La Guinée ne fait pas partie de l'UAM, il n'y a donc pas
lieu de l'inviter".
En juin 1964 encore, l'ambassade de France à Conakry remet aux
autorités guinéennes un lot de matériel et d'équipements sportifs, résultat
d'une initiative prise par Maurice Herzog, haut-commissaire français à la
jeunesse et aux sports. L'accueil est enthousiaste, la radio et la presse
guinéennes soulignent la symbolique de ce geste et le mettent en valeur. Le
général de Gaulle annote le télégramme de Conakry qui relate l'événement
29d'un bref : "Pourquoi donner du matériel sportif ou non à la Guinée ?" .
Le 31 décembre 1964, un télégramme diplomatique signé François-
Poncet (alors sous-directeur d'Afrique au Quai d'Orsay) signifie une nouvelle
fin de non-recevoir à une proposition émanent de trois personnalités
guinéennes : "La suggestion faite par MM. Nabi Youla (ministre de
l'information), Camara Balla (ministre du commerce intérieur) et El Hadj
Fofana, tendant à ménager à M. Sékou Touré une audience auprès du
Général de Gaulle ne peut être retenue. Des contacts officiels franco-
guinéens à un niveau élevé ne sauraient être envisagés avant longtemps. En
tous cas, les difficultés nées de l'application des accords du 23 mai 1963
doivent d'abord être résolues et une amélioration concrète des rapports entre
30les deux pays doit être enregistrée."
Au printemps 1965, Ben Bella, président de la République algérienne,
annonce à Sékou Touré son prochain voyage à Paris. Jacques Foccart a alors
la conversation suivante avec le général de Gaulle, qui dit : "Oui, mais je ne
suis pas pressé du tout de le recevoir. - En tout cas, il faut bien savoir que,
lorsque vous aurez reçu Ben Bella, vous pourrez difficilement refuser de
recevoir Sékou Touré, qui est très sage depuis un certain temps, uniquement
dans ce but; de même, vous ne pouvez pas refuser de recevoir Modibo Keita.

28
Télégramme diplomatique de Conakry n° 198/208 du 8 mai 1964, signé de l'ambassadeur
Koenig (Archives Quai d'Orsay. GU-6-4). Après la rupture de novembre 1965, le football
permettra pourtant un contact entre les deux pays : lors des Jeux olympiques de Mexico, les
équipes de France et de Guinée se rencontrent en huitièmes de finale; la France gagne par 3
contre 1.
29 archives Foccart, carton 63, dossier 206
30 TD n° 339 du 31 décembre 1964, en réponse à un TD de Conakry n° 585
24 - Oui, oui, c'est juste, mais je ne suis pressé de recevoir ni l'un ni les
31autres."
Jacques Foccart raconte, à la date du 29 septembre 1965 : "Je propose un
message à Sékou Touré à l'occasion de la fête nationale comme on le fait
pour tous les États : "L'avais-je fait les années précédentes ? - Pas l'année
dernière. - Alors, il n'y a aucune raison pour que je le fasse cette année."
Puis, à la date du 30 septembre : "Le matin, les aides de camp me
préviennent que le Général a rédigé une note manuscrite qui m'était destinée.
La voici : "Pour M. Foccart. Je veux bien envoyer un télégramme de routine
au président de la Guinée pour sa fête nationale". Le Général avait rejeté hier
mon projet de télégramme. Puis il avait réfléchi et ce matin, alors que rien ne
lui rappelait que c'était la fête nationale de la Guinée, il a fait cette note."
Le 30 septembre au soir, Foccart transmet à l'ambassadeur à Conakry le
message que celui-ci doit remettre à Sékou Touré le jour de la fête
nationale : "Monsieur le Président, à l'occasion de la Fête Nationale de la
République de Guinée, je vous adresse mes vives félicitations ainsi que les
vœux très sincères que je forme pour l'heureux avenir de votre pays et le
bonheur du peuple guinéen. Signé : C. de Gaulle".
Puis à la date du 6 octobre : "Je remets au Général le livre de Sékou
Touré que celui-ci a fait relier pour lui, mais il ne veut pas le regarder. Je lui
dis alors que Sékou Touré a été très heureux du télégramme de voeux qu'il a
reçu. "Oui, bien sûr, mais cela n'a pas empêché son chargé d'affaires à Pékin
de faire toute une diatribe contre les colonialistes américains, français et
32anglais. Il ne peut donc jamais se tenir tranquille !"
Le manque absolu d'intérêt marqué par de Gaulle vis-à-vis des ouvrages
de Sékou Touré doit être considéré à la lumière d'une remarque faite bien
plus tard à l'auteur par le Premier ministre guinéen Lansana Béavogui : "On
sait bien que le général de Gaulle avait en permanence les oeuvres de Sékou
Touré sur sa table de nuit, et que c'est en les relisant qu'il a eu la crise
cardiaque qui l'a emporté !".
Le 15 octobre 1965, de Gaulle reçoit le président Massemba-Débat du
Congo-Brazzaville, et lui donne quelques conseils : "(...) Nous ne savons pas
où vous allez, nous comprenons vos difficultés avec les JMNR (Jeunesses du
Mouvement national de la révolution), mais nous trouvons que cela a assez
duré. Il vous appartient de remettre de l'ordre chez vous. Ce que nous
voulons avant tout, c'est trouver en face de nous un gouvernement congolais
qui ait de l'autorité. Dans cette mesure, nous serons prêts à continuer notre
coopération, et même à l'augmenter. Il faut que vous compreniez qu'il y a ces
réalités et que nous devons nous y tenir. Votre pays est devenu indépendant,
et il doit l'être. La France ne cherche pas du tout à peser sur votre destinée et

31
Jacques Foccart, "Tous les soirs avec de Gaulle; Journal de l'Elysée I, 1965-1967", Paris,
Fayard/Jeune Afrique, 1997). En fait, Ben Bella ne viendra pas en France puisqu'il sera
renversé trois mois plus tard, en juin 1965.
32
Jacques Foccart, "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967", Paris,
Fayard/Jeune Afrique, 1997
25 elle respecte votre indépendance politique, mais nous considérons que vous
devez rester dans la ligne de la France. Si vous vous laissez envahir par
d'autres, si vous acceptez d'avoir avec eux des rapports préférentiels, vous
avez tort. Voyez ce qui s'est passé avec la Guinée. C'est un pays riche. Elle
s'est séparée brutalement de la France. Le résultat immédiat a été que tout le
monde lui a donné de l'argent et des moyens. Les Russes ont donné
beaucoup; Nkrumah s'est précipité, et les Anglais ont suivi, puis les
Américains, les Allemands, les Chinois... tout le monde s'y est mis et, en fin
de compte, voyez où en est la Guinée. Il est certain qu'elle serait aujourd'hui
beaucoup plus développée si elle était restée avec la France. Vous avez
affaire à deux pays, la Russie et la Chine, qui sont deux grandes puissances
concurrentes, qui, croyez-moi, ne se préoccupent pas tellement de votre pays
pour lui-même que pour y exercer leur rivalité. Elles se serviront de vous, et
ce que je dis d'elles est tout aussi valable pour l'Amérique. Vous devez
exister par vous-mêmes. Si vous vous laissez aller sous leur influence, vous
perdrez beaucoup et vous ne gagnerez rien, car à ce moment-là, nous, de
33notre côté, nous nous dégagerons."
Un mois à peine plus tard, mi-novembre 1965, c'est la rupture des
relations diplomatiques entre les deux pays, qui durera dix ans, jusqu'à la
normalisation du 14 juillet 1975. Et bien entendu, après 1965, plus aucun
message de félicitations ne sera envoyé par le général pour la Fête nationale
guinéenne !
A Paris, on en est tout de suite informé des accusations de complot et
d'assassinat de Sékou Touré formulées contre la France, en particulier contre
deux ministres, Louis Jacquinot, ministre d'État chargé des départements et
34territoires d'Outre-mer , et Raymond Triboulet, ministre de la coopération.
L'ambassadeur de France en Guinée, Philippe Koenig, aurait connaissance
de ce complot. Le secrétaire d'État Michel Habib-Deloncle propose de
rappeler l'ambassadeur Koenig en consultation; Foccart s'y oppose, et. le
général de Gaulle l'approuve : "Vous avez raison; un rappel immédiat de
Koenig donnerait à penser que nous attachons de l'importance à cette affaire,
et il ne le faut absolument pas."
En revanche, de Gaulle est d'avis de convoquer Nanamoudou Diakité,
l'ambassadeur de Guinée à Paris "pour lui laver la tête". Et le général
poursuit, s'adressant à Foccart : "Il y a huit ou dix jours, vous me proposiez
encore de renouer avec la Guinée, comme si vous n'aviez pas compris une

33
"Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967", op. cité. Cette dernière
remarque du général de Gaulle n'est d'ailleurs pas conforme à la politique qu'il a menée : la
France ne s'est pas "dégagée" de plusieurs pays qui se sont fortement rapprochés de Moscou
ou de Pékin (Algérie, Mali, par exemple), et même à ce titre, l'exemple de la Guinée reste
unique. A cette même époque, de Gaulle refuse de recevoir en audience Nkrumah, de passage
à Paris, et le renvoie vers le ministre Couve de Murville.
34
L'implication de Louis Jacquinot dans cette affaire s'expliquerait par le fait qu'un guinéen
arrêté à Conakry fin octobre, Coulibaly Wafere Fassou, est le mari d'une demoiselle
Debuchy, qui serait une nièce du ministre français (archives Foccart, carton 63, dossier 206).
26 fois pour toutes qu'avec la Guinée, il n'y avait rien à faire. Ces gens ne sont
pas de bonne foi, et il suffit qu'on essaie de se rapprocher d'eux pour qu'ils
vous fassent des histoires et des avanies." Puis il éclate de colère : "Mais
pourquoi, enfin pourquoi faites-vous cela ? - Jacques Foccart : Moi,
personnellement, je ne suis pas tellement favorable à cette politique. Mais au
Quai d'Orsay, il y a une direction qui travaille tout à fait dans ce sens et qui
souhaite que nous prenions des contacts avec les Guinéens pour améliorer
nos relations. - C'est ridicule : vous devez suivre cette affaire et me tenir
informé; il faut empêcher les diplomates de faire des bêtises, car ce sont
35vraiment des bêtises."
La France demande au Sénégal de représenter ses intérêts en Guinée;
36Senghor accepte le 21 novembre, mais revient sur sa décision le 25 . C'est
finalement l'Italie qui, le 29 novembre, accepte de se charger de cette
mission (cette situation durera jusqu'en janvier 1976, lorsque sera ouverte de
nouveau - par l'auteur - une ambassade de France en Guinée).
Le 6 décembre 1965, Sékou Touré envoie un télégramme de félicitations
à François Mitterrand, qui a mis la veille le général de Gaulle en ballottage
37au premier tour de l'élection présidentielle .
Le 5 janvier 1966, d'anciens militaires guinéens manifestent devant
38l'Élysée . Le remboursement en francs par Paris des pensions payées par la

35 "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967", op. cité
36
Il semble que Senghor ait été informé des intentions de Sékou quant à la France lors du
récent Sommet de l'OERS tenu à Nouakchott, mais il n'en a pas fait état. Le 25 novembre, le
président Senghor faisait savoir à l'ambassadeur de France à Dakar, le comte Jean Vyau de
Lagarde, que la démarche effectuée auprès de Sékou Touré pour l'informer de la décision
sénégalaise avait été fort mal accueillie. En raison du malaise qui pesait à l'époque sur les
rapports sénégalo-guinéens, M. Senghor estimait que l'expulsion de son représentant à
Conakry aurait lieu à bref délai si celui-ci était effectivement chargé de défendre nos intérêts.
Le président sénégalais faisait valoir aussi que son ambassade en Guinée, particulièrement
mal équipée, ne serait pas matériellement en mesure de rendre les services que la France
pouvait en attendre. Il estimait dans ces conditions que le Sénégal n'était pas en état de
représenter la France et que seule pouvait le faire une "grande nation". M. de Carvalho,
ambassadeur du Sénégal en Guinée, était d'ailleurs absent de Conakry au moment de la
rupture avec la France; il est revenu quelques jours plus tard et a pu s'entretenir avec le
chargé d'affaires français, Rey-Coquais. Selon Jacques Foccart, le général de Gaulle a écrit
sur le télégramme diplomatique de Dakar annonçant que Senghor hésitait à accepter la
demande française : "Oui : cela vaut beaucoup mieux qu'il s'en aille", le "il" restant
énigmatique (archives Foccart, carton 63, dossier 206).
37
Certains voudraient voir une collusion entre François Mitterrand et Sékou Touré. Comme
le rapporte Jacques Foccart : "Le 19 novembre 1965. Notre ambassadeur à Conakry, qui est
rentré, se tient à la disposition du Général, qui le verra, mais plus tard, car il ne veut pas avoir
l'air d'accorder trop d'importance à cette affaire. Selon Raphaël-Leygues (ambassadeur de
France à Abidjan), qui est à Paris, Mitterrand serait derrière ces histoires de Sékou Touré.
Cela fait bien rire le Général, mais je lui explique que la thèse des Africains, et pas seulement
d'Houphouët-Boigny, est que Mitterrand est le "copain" de Sékou Touré et qu'il le pousse à
monter des coups afin de démontrer que la France a échoué en Afrique. Le Général s'esclaffe
de plus belle." (Jacques Foccart, "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-
1967", op. cité).
27 Guinée aux anciens combattants et pensionnés civils guinéens a été
progressivement réduit et complètement arrêté après la rupture de novembre
1965, sur instructions personnelles du général de Gaulle. Celui-ci avait dit à
Jacques Foccart, le 17 novembre 1965 :
"Écoutez-moi une fois pour toutes : cela suffit comme ça, et il ne faut pas
servir les pensions. - Ce sont les instructions que j'ai données, mais je
souhaiterais qu'on verse l'argent destiné à ces pensions sur un compte
bloqué. - C'est exactement ce qu'il faut faire, et vous direz formellement, de
ma part, que dès lors qu'il n'y a pas de relations, il ne doit pas y avoir
transfert de fonds. On ne doit transiger en aucun cas et, comme je n'ai
aucune espèce de confiance dans la façon dont les instructions sont
appliquées, je vous demande d'y veiller personnellement et de faire en sorte
que les consignes soient respectées."
Le remboursement de ces pensions au Trésor guinéen reprendra
partiellement en 1974, et complètement après le règlement du contentieux
financier en 1977.
Jacques Foccart relate une réaction du général de Gaulle, notée en
1966 :"Le Général a séjourné jusqu'à ce lundi 11 avril 1966 à Colombey. On
lui a envoyé les télégrammes. Le plus important traitait de la politique des
États-Unis à l'égard de la Guinée, à laquelle ils ont encore versé des fonds (il
s'agit d'un télégramme diplomatique du 31 mars 1966, signé par Charles
Lucet, ambassadeur à Washington). Le Général a écrit en marge : "Les
Américains ont soutenu Sékou depuis le jour même (et sans doute avant) où
il a marqué sa sécession par rapport à la France. C'est la raison de leur
39attitude et celle-ci sera poursuivie quoi qu'il arrive".
Le 10 février 1967, le général écrit sur une note relative à une lettre
récente du ministre guinéen du commerce extérieur et des banques :"La
Guinée a rompu les relations diplomatiques avec la France. Dans ces
conditions, aucun accord d'aucune sorte et sous aucune forme ne peut être

38
"J'évoque avec le Général la manifestation - manifestation spontanée, si je puis dire -
d'anciens militaires guinéens qui s'est tenue devant l'Élysée. Le matin, à la fin du Conseil des
ministres, une soixantaine de ces vétérans sont venus protester en uniforme, avec leurs
femmes et leurs enfants, en proclamant : "Nous nous sommes battus pour la France et nous
voulons continuer à servir dans l'armée française. Nous ne voulons pas être renvoyés." On a
fait tout ce qu'on pouvait pour ces gens, mais je considère leur sort présent comme une
injustice : "Nous ne pouvons pas les abandonner dans la rue, nous ne pouvons pas les laisser
sans liquider tout à fait leur pension, et encore ces pensions ne sont-elles pas suffisantes.
Enfin, il faut s'occuper d'eux." Le Général a pris une feuille de papier et il a écrit : "Pour M.
Messmer (ministre des armées). En ce qui concerne les militaires guinéens "libérés", nous ne
devons pas les abandonner, même si Sékou Touré fait la bête pour qu'ils rentrent chez eux. Il
s'agit, ou bien pour certains de les récupérer, fût-ce dans les services de l'armée, ou bien pour
d'autres de les muter dans une formation professionnelle, ou bien, pour quelques-uns, de leur
offrir des emplois réels dans des services publics ou dans des entreprises." Cette question a
été réglée rapidement. On avait téléphoné à Messmer pour savoir s'il était possible d'obtenir
une solution et, après la lettre du Général, dès le lendemain, l'affaire était close." (Jacques
Foccart, "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967", op. cité).
39 "Tous les soirs avec de Gaulle, Journal de l'Élysée 1, 1965-1967", op. cité
28 conclu avec le Gouvernement Sékou Touré. D'une manière générale, nous ne
devons pas nous amollir dans ce qui concerne ce Gouvernement. Or je note
et je désapprouve la tendance à le faire qui se manifeste à divers égards. C.
G."
Petite anecdote caractéristique : le témoignage du franco-guinéen Momo
Camara, ancien agent des services d'information du gouverneur de Guinée,
puis engagé dans la Marine nationale française avant de devenir pendant de
longues années courrier de cabinet au service de la valise diplomatique du
Quai d'Orsay. Embarqué en 1967 comme second-maître de 1ère classe
manœuvrier à bord du croiseur Colbert qui amenait le général de Gaulle au
Canada (où il allait le 27 juillet lancer au balcon de l'hôtel de ville de
Montréal son fameux "Vive le Québec libre"), Momo Camara est interrogé
par le général lors d'une inspection à bord. "Et vous, d'où venez-vous ?" "De
Guinée, mon Général" "Ah ! De Guinée ! Et vous connaissez Sékou
Touré ?" "Non, pas très bien, mon Général !" "Vous avez raison. Ce n'est pas
40un homme à connaître !".
En 1967 ou 1968, André Bettencourt, alors secrétaire d'État aux affaires
étrangères, avait reçu du président Sékou Touré, qui aimait offrir ses oeuvres
un peu à tout le monde, une collection complète de ses livres, aimablement
dédicacés. Sékou connaissait bien Bettencourt qu'il avait côtoyé lorsqu'il
était lui-même député français entre 1956 et 1958; Bettencourt avait même
fondé après la rupture une association parlementaire d'amitié France-Guinée
et avait fait dans les années 60 plusieurs voyages en Guinée, l'un d'entre eux
41en compagnie de François Mitterrand . Le ministre, dont j'étais alors
conseiller technique avant de devenir son chef de cabinet, m'avait chargé de
préparer une lettre de remerciements à Sékou. J'ai compulsé le dossier avant
de rédiger un texte qui rappelait leurs rapports amicaux et les visites en
Guinée. André Bettencourt avait ensuite rajouté quelques mots manuscrits
pour expliquer que dans les circonstances présentes (il pensait évidemment,
mais sans vouloir l'écrire, "le général de Gaulle étant président de la
République"), il ne pouvait entretenir de relations plus suivies, mais qu'il
espérait qu'un jour, les choses évolueraient et qu'ils auraient l'occasion de se
revoir. La lettre aurait pu être envoyée par la poste normale, mais la routine
administrative - et la malchance - ont fait qu'un obscur agent du bureau du
courrier au Quai d'Orsay a voulu acheminer le pli par la valise diplomatique
italienne, puisque c'était l'Italie qui représentait les intérêts de la France en
Guinée pendant la rupture; elle transita donc par l'ambassade de France à

40 Conversation de l'auteur avec Momo Camara le 7 juillet 2003 à Paris
41
Il s'agit d'un voyage fait en janvier 1962, que François Mitterrand effectua en tant
qu'envoyé spécial de "L'Express" - alors quotidien - au lendemain du "complot des
enseignants" et de l'expulsion de l'ambassadeur soviétique Daniel Solod. L'article de François
Mitterrand, intitulé "Sékou Touré m'a dit...", est paru dans ce journal le 25 janvier 1962. Bien
entendu, le fait que les deux hommes – Sékou Touré et François Mitterrand – soient
pareillement traités par de Gaulle avec réserve et hostilité, faisait partie de ce contexte de
réticence.
29 Rome; cette correspondance n'y passa pas inaperçue. Quelle ne fut pas la
surprise de Bettencourt - et la mienne - de voir revenir ce courrier avec une
note fort sèche de l'Élysée priant le secrétaire d'État de ne pas correspondre
avec un ennemi de la France ! Il était clair que la Guinée de Sékou Touré
faisait partie du domaine ultra-réservé auquel la présidence de la République
42était particulièrement sensible .
Au fil de ces années de rupture, quelques personnalités ont tenté une
réconciliation entre les deux pays, en fait, entre les deux hommes.
Parmi eux, comme nous l'avons déjà vu, Léopold Sédar Senghor. qui
avait rencontré peu auparavant Sékou Touré et avait été convaincu de son
désir de renouer avec la France; à la suite d'une nouvelle démarche de sa
part, le 21 novembre 1967, de Gaulle y fait allusion dans une allocution en
recevant l'éphémère président du Dahomey-Bénin, le colonel Christophe
Soglo : "Il paraît même que le dirigeant de celui des membres de notre
ancienne Union qui avait il y a neuf ans pris le chemin opposé, moyennant
des concours venus des quatre points cardinaux, souhaiterait aujourd'hui
retrouver la France". Pourtant les années suivantes passent sans que rien de
concret ne change dans les relations franco-guinéennes, en dehors de
quelques missions de hauts fonctionnaires.
La veille, 20 novembre 1967, de Gaulle avait écrit de sa main sur une
note du Secrétariat général de Foccart à propos des dettes et créances des
deux pays : "La France peut se considérer comme débitrice de ses anciens
combattants, mais elle n'est pas débitrice du gouvernement de Konakry".
Au sénateur noir américain Brooke, du Massachusetts, qui visite la
Guinée du 14 au 17 janvier 1968, Sékou Touré déclare : "Quand les Français
seront de retour, je dormirai les deux yeux ouverts." Mais quelques jours
plus tard, le 20 janvier 1968, il donne une interview à Radio Luxembourg et
rappelle : "L'appel à la coopération est toujours valable à l'égard de la France
et de la Grande-Bretagne, et de tous les États existant dans le monde. Nous
donnons tout le temps à la France, même s'il le faut un siècle, pour
réfléchir."
Sur une note du 15 mars 1968 du secrétariat général de Foccart à propos
des importations de café africain et proposant que la Guinée, bien qu'elle ne
soit pas dans la zone Franc et qu'elle ne soit pas membre de l'Organisation
internationale du Café, soit ajoutée à la liste, de Gaulle annote : "C'est
absurde. Nous n'avons pas à acheter de café à la Guinée."
Le 25 mars 1968, le général de Gaulle commente l'accession de Sékou
Touré à la présidence de l'Organisation des États riverains du fleuve Sénégal

42
Dans ses "Souvenirs", rédigés en 1999 mais non publiés, André Bettencourt écrit :
"Président républicain, le général de Gaulle laissait pouvoir et liberté aux ministres... Jamais
je n'ai reçu d'injonction d'agir sur tel ou tel point, hormis à propos de ma correspondance avec
le président Sékou Touré." Cette réaction de l'Élysée est d'autant plus incompréhensible que
le général de Gaulle avait lui-même reçu, un an auparavant, alors que les relations franco-
guinéennes étaient déjà au plus bas, des livres de Sékou Touré et qu'il avait fait répondre
aimablement, mais je ne le savais pas à l'époque.
30 (OERS) : "Senghor et les autres n'ont pu s'empêcher de faire des discours
43démagogiques et de flatter Sékou Touré, c'est toujours la même chose !"
Le 4 septembre 1968, Foccart rend compte au général d'une récente visite
de l'ambassadeur d'Italie à Conakry, qui représente en Guinée, depuis 1965,
les intérêts de la France : "Le sentiment des Guinéens est très pro-français,
du moins le sentiment populaire qui se manifeste en toute occasion. De son
côté, Sékou Touré paraît plutôt mieux disposé et désireux de renouer.
L'ambassadeur m'a surtout signalé une importante et spectaculaire action des
Chinois, qui montent une véritable tête de pont à Conakry. Ils sont, selon lui,
quinze mille dans l'ensemble du pays, dont trois mille à Conakry. Ils font des
efforts énormes et veulent construire des chemins de fer. L'ambassadeur a dit
que la propagation de ces Chinois constitue un formidable danger et que cela
lui rappelle la tête de pont prochinoise d'Albanie." Le Général écoute avec
beaucoup d'attention et, à ce moment-là, je fais une erreur
psychologique :"Au fond, son sentiment est que nous seuls pouvons enrayer
ce processus en reprenant des relations ou en améliorant celles qui existent
avec Sékou Touré." D'où un durcissement immédiat du Général : "Nous
n'avons pas de leçon de politique à recevoir des Italiens. - Mon Général, il ne
m'a pas dit que c'était ce qu'il fallait faire; ce n'est pas une leçon qu'il nous
donne. C'est son impression, c'est ce qui se dégage de ses observations. C'est
la même chose. Qu'il nous fiche la paix ! - Mon Général, de la part d'un
Italien, c'est plutôt à l'honneur de la France de reconnaître qu'elle seule peut
faire quelque chose à Conakry, et je crois que c'était son devoir d'en rendre
44compte. - Oui, bon. Ca suffit comme cela." L'occasion est manquée.
Le 4 octobre 1968, Foccart note : "Une lettre de Sékou Touré nous est
parvenue, ainsi qu'un livre de lui dédicacé. Le tout m'a été remis par
l'ambassadeur du Mali, qui représente ici les intérêts de la Guinée. Le
Général lit attentivement cette lettre, au fond un peu maladroite, qui réclame
les reliques de Samory. "Ce Samory, c'est son soi-disant ancêtre ? - Oui,
Sékou Touré est d'origine malinkée comme Samory, et, à l'instar de tous les
Malinkés d'une certaine position sociale, il se prétend descendant de Samory.
- Qu'est-ce qu'il réclame ? Ce qu'il réclame se trouve en partie au musée des
Arts africains, à la porte Dorée; il y a là, en particulier, la selle et le sabre de
Samory, ainsi que le boubou de son fils; mais il n'a pas encore été trouvé
trace du Coran qu'il réclame. Et puis il y a le livre." Je lui fais lire la
dédicace, très flatteuse Le Général réfléchit et dit : "De toute façon, je ne
peux pas répondre. - Non, d'habitude vous ne répondez pas puisqu'il n'y a
pas de relations diplomatiques. - Non. Faites-lui simplement savoir que la
lettre a été bien remise et que j'en ai pris connaissance. Remerciez-le
également pour son livre, mais je ne répondrai pas. Ce n'est pas ma faute si

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"Foccart parle. Le général en mai. Journal de l'Élysée", Tome II, 1968-1969, Fayard/Jeune
Afrique
44ai. Journal de l'Élysée", Tome II, 1968-1969, Fayard/Jeune
Afrique
31 les relations diplomatiques ont été rompues, c'est la sienne. Par conséquent,
je n'y peux rien. - Il faudra bien un jour que tout cela ait une fin. N'oubliez
pas que nous avons des intérêts assez importants en Guinée; c'est ainsi que la
seule source d'alimentation française en alumine est là-bas, faute de laquelle
nous serions tributaires des Américains. - On dit toujours cela, on parle de
l'aluminium, de Pechiney, de toutes ces histoires; on raconte toujours cela.
Mais non, cela ne prend pas." Je n'insiste pas et je dis seulement : "Il y a un
ministre d'État et un ambassadeur itinérant qui arrivent à Paris, l'un pour
représenter la Guinée à l'UNESCO et l'autre parce qu'il s'en va à l'ONU. Ils
souhaitent tous les deux que je les reçoive. – Il n'y a pas de relations
diplomatiques, vous n'avez pas à les recevoir. - Mon Général... - C'est
45comme cela, vous n'avez pas à les recevoir."
Le 21 octobre, Foccart s'entretient avec le général de Gaulle du Mali et de
l'attitude - que certains estiment hostile vis à vis de la France - du président
malien Modibo Keita :"C'est comme Sékou Touré: il ne faut rien lui donner.
Vous m'entendez: il ne faut rien lui donner. - Mon Général, Sékou Touré,
c'est différent. Justement, il se tient tranquille; il ne dit rien contre nous
depuis plus de deux ans maintenant. - Il ne manquerait plus que ça; nous non
plus, nous ne disons rien contre lui. Ce n'est pas comparable, lui comme
leader anticolonialiste, il pourrait joindre sa voix au concert de tous ceux qui
nous insultent en Afrique. Or, il se tient parfaitement tranquille. - Oui, mais
cela ne signifie rien." Je reviens sur la discussion que j'ai eue avec lui peu de
temps auparavant : "Pour lui, je vous rappelle qu'il y a la question des
pensions qui sont dues au gouvernement guinéen, puisque ce sont des
pensions du gouvernement français aux anciens combattants guinéens : c'est
une dette. - Oui, mais à partir du moment où ils ont rompu avec nous, il n'y a
plus à reconnaître cette dette. - Ce sont des dettes personnalisées, et le
gouvernement guinéen se substitue à nous pour les payer. C'est nous qui
sommes en tort. - Enfin, c'est toujours la même chose. Je ne veux pas de tous
ces types, et je vous dis que plus on en fait et plus ils sont insupportables.
C'est très bien comme cela en ce qui concerne la Guinée, il ne faut rien
46 faire."
Lors du décès du général de Gaulle début novembre 1970, Sékou Touré,
désireux de faire un geste vis à vis de la France et du président Pompidou,
envoie aux obsèques une délégation conduite par le Premier ministre
Lansana Béavogui.
Mais à peine deux semaines plus tard, le 22 novembre, des troupes
portugaises (venues de la Guinée-Bissau voisine, encore en pleine guerre de
libération) accompagnés d'exilés guinéens, tentent de débarquer à Conakry,
entraînant 300 morts dans la population, puis une répression très sévère

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"Foccart parle. Le général en mai. Journal de l'Élysée", Tome II, 1968-1969, Fayard/Jeune
Afrique
46ai. Journal de l'Élysée", Tome II, 1968-1969, Fayard/Jeune
Afrique
32 (avec de nombreuses arrestations d'étrangers, parmi lesquels une vingtaine
de Français). Toujours sensible aux signes, Sékou Touré commente
l'événement en rappelant que la tentative a eu lieu le jour de l'anniversaire de
de Gaulle, et en quelque sorte pour lui rendre hommage !
Après la réconciliation de 1975, lors de la première visite officielle que
Sékou Touré fait en France en septembre 1982, 24 ans après son dernier
séjour parisien, il est accueilli par François Mitterrand, devenu président;
entre temps, en 1977, Sékou s'en était pris violemment à lui, car le parti
socialiste avait mis en cause le régime guinéen pour ses violations des droits
de l'homme.
A l'Hôtel de Ville de Paris, il est reçu le 17 septembre par le maire
Jacques Chirac, qui évoque la rencontre de Conakry et "l'exigence
impérieuse de deux souverainetés pleinement autonomes dans le choix de
leurs options, de leur diplomatie, de leurs amitiés."
Sékou Touré lui répond : "On a attribué à une incompréhension entre le
général de Gaulle et nous l'avènement de l'indépendance de la Guinée. Vous
me permettrez de rendre ici un hommage solennel au général de Gaulle et de
vous dire que, même n'étant pas de la même idéologie, nous reconnaissons le
rôle historique de premier plan qu'il a joué au niveau de l'histoire de son
pays. Nous avons vu en lui un patriote sincère, guidé par l'ardente volonté de
redonner à la France sa liberté, sa personnalité et sa dignité. Nous pensons
qu'il est resté conforme aux objectifs qu'il s'était fixés. N'eût été le général de
Gaulle, l'indépendance de la Guinée aurait été une réalité de l'avenir, mais
pas celle de l'année 1958. Nous lui sommes donc redevables de
l'indépendance de la Guinée. L'histoire retient que la Guinée aura sans
effusion de sang fait le passage qualitatif d'un stade colonial à un stade de
souveraineté totale. Une analyse des faits démontre que le général de Gaulle
avait un sens de la dignité et que son comportement était caractérisé par
l'harmonie entre le dire et le faire. Et chaque fois que nous ferons l'histoire
de notre pays, nous rendrons hommage à celui que nous considérons comme
élément déterminant de cette accession de la Guinée en quelques heures à
l'indépendance, à la suite d'un référendum. Et d'ailleurs en signe de
reconnaissance, pour toutes les oeuvres que nous avons eu à publier - le
28ème tome sortira ce mois-ci des presses - le premier exemplaire était
adressé au général de Gaulle de son vivant."
Au début de l'année suivante, toujours féru de symboles, Sékou Touré
sera heureux de présenter aux foules guinéennes des localités de Fria et de
Kindia un Mitterrand et un de Gaulle enfin réunis à ses côtés. Il s'agissait de
Jean-Christophe Mitterrand, fils du président et à l'époque son conseiller
pour les affaires africaines, et de Charles de Gaulle, petit-fils du général, en
visite l'un et l'autre en Guinée à la même époque, en février 1983.
Quelques mois plus tard encore, désireux de refermer définitivement la
page de l'épopée "gaullienne" de l'histoire guinéenne, Sékou Touré invite
Jacques Foccart, qui accepte et vient passer deux jours à Conakry en juin
1983. L'explication réciproque semble si convaincante que Sékou propose
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