//img.uscri.be/pth/919325cd06c098354f3bdbcb10a54ee9c75f4ca7
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 18,30 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Angola 20 ans de guerre civile

De
304 pages
La guerre civile en Angola, ses causes, la participation étrangère, les effets de la guerre sur la population et sur l'économie du pays.
Voir plus Voir moins

Collection "Mémoires Africaines"

Congo, Zaïre, Angola, Namibie à l'Harmattan (dernières parutions)
ANTONIO Manuel: Angola - La deuxième guerre civile, 176p.
BANIAFOUNA Calixte: Démocratie au Congo - Les déboires de l'apprentissage, 2 volumes. BEAUDET Pierre: Angola - Bilan d'un socialisme de guerre, 132p.

Collectif: "Géopolitiques des mondes lusophones", revue Lusotopie, nOl-2, co-édition, CEAN/Maison Pays IbériquesL'Harmattan, 450p. Collectif: Bourgs et villes en Afrique lusophone, 300p. Collectif: Rébellions et Révolution au Zaïre, 2 tomes. DESJEUX Dominique: Stratégies paysannes - Le Congo, essai sur la gestion des incertitudes, 264p. DUNGIA Emmanuel: Mobutu et l'argent du Zaïre, 216p. FRITZ Jean-Claude: La Namibie indépendante - Les coûts d'une décolonisation retardée, 288p. GBABENDU-EFOLO : Volonté de changement au Zaïre, 2 tomes. KALONDA DJESSA Grégoire: Du Congo prospère au Zaïre en débâcle, 24Op. MAKELE Edilo : Long sera le chemin du retour, roman, 142p. MAUREL Auguste: Le Congo de la colonisation belge à l'indépendance, préfacé par J.Ph. Peemans, 352p. MENGA Guy: Congo -la transition escamotée, 218p. MPC : Congo-Zaïre - Démocratie néo-coloniale ou 2è
indépendance?, 192p. NZABA KOMADA: l'Afrique centrale insurgée

- La

guerre du

Congo-Wara 1928-1931, 19Op. WEISS Herbert: Radicalisme rural et lutte pour l'indépendance au Congo-Zaïre - Le Parti Solidaire Africain 1959-60, 400p.
WILLAME Jean-Claude: Gouvernance et Pouvoir

- Essai

sur 3

trajectoires africaines Africains n07-8, 206p.

(Madagascar,

Somalie,

Zaïre),

Cahiers

DIA KASSEMBE

ANGOLA 20 ANS DE GUERRE CIVILE
Une femme accuse...

L'Harmattan 5-7, rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

L'auteur
Née en 1946. Petite-fille de Banda de Kassembe (Kassembe est située entre Dondo et Amboim, dans la province de Cuanza Sul). Elle est donc issue de la lignée des Sobados da Quiçama. A écrit des poèmes, articles, chroniques, publiés entre 1972 et 1974 par les journaux de l'époque coloniale (Provincia de Angola, Revista de Angola, 0 Lobito) sous divers pseudonymes: lvi, Liana, AFC...

Photo de couverture: bronze du Bénin représentant un mousquetaire portugais (16ème ou 17ème siècle).

1995 ISBN: 2-7384-2111-3 ISSN : 0297 - 1763

@ - L'Harmattan

A tous ces "indigénas" qui ont payé dans leur chair et dans leur âme le prix d'une liberté illusoire

A lvi, Rhoy, Paula, Killian et Fabian Banda

Légendes des cartes

1. L'occupation portugaise en 1906. (Henrique Galvao, Historia do nosso tempo, Lisbonne 1931)

2. L'Angola colonial urbanisé (Africa Report, 1967).

3. L'évolution de la population urbaine (Amaral, Estudo de Geografia urbana, Lisbonne 1968). 4. Zones de guérillas (1971) (De Souza Clington, Angola libre? Gallimard 1975).
5. L'Angola indépendante.

6. L'Angola ethnique (in J.P. Cosse et J. Sanchez, Angola: Le Prix de la liberté, Syros 1976, p. 16.).

6

AVANT-PROPOS

L'histoire coloniale et post-coloniale de l'Angola a été principalement décrite par des non-Angolais car notre peuple, de tradition orale, n'a pas laissé d'archives ou de mémoires récents. Les étrangers - missionnaires, soldats, commerçants, colons, fonctionnaires et administrateurs, voyageurs ou chercheurs - ont été animés d'un but spécifique, en général contraire aux intérêts des populations autochtones, et pour la plupart ces" observateurs" du monde africain étaient fortement marqués par les idées colonialistes de leur temps. Cependant, certains rapporteurs de la réalité angolaise l'ont effectivement étudiée sans a priori trop déformants et nous leur savons gré de nous avoir introduite à l'Histoire de notre terre. * Mais le témoignage d'une époque, quand on l'a vécue dans sa chair, vaut toutes les écritures les plus "objectives" sur elle. Et, dans ce sens, nous avons cru de notre devoir de "témoigner", en tant que femme née en Angola, de ce que furent les années de plomb - les siècles de plomb - du colonialisme portugais. Ce colonialisme que l'on veut aujourd'hui faire passer pour meilleur, moins raciste, que les autres colonialismes en vigueur alors dans l'Afrique Noire. Ma "chance" a été d'être la fille d'un agent "indigène" de la santé qui parcourait l'Angola avec toute sa famille. Jusqu'au 15 mars 1961, date du déclenchement de la guerre de libération nationale, nous avons "nomadisé" à travers le pays et connu le quotidien de la vie des urbanisés comme des ruraux angolais. Des plus pauvres aux privilégiés (assimilados), métis etc. Ensuite, nous avons côtoyé les hauts responsables ainsi que la "base" des différents mouvements dits "de libération", qui recrutaient tant en ville qu'en zones rurales, tant au pays qu'audelà des frontières. Une même famille pouvait abriter des éléments appartenant à des partis différents et déjà concurrents
* Nous pensons ici surtout à l'oeuvre de l'historien français René Pélissier. Voir la bibliographie finale. 7

et, également, être constituée d'assimilados, de métis, de Noirs, d'indigenas considérés comme des macaques...

Le 25 avril 1974, le Portugal a été ébranlé par la "Révolution des Capitaines" et il a lâché presque aussitôt ses colonies après y avoir longtemps mené une répression sans merci. Nous avons vécu avec tout notre peuple les années folles 1974-1975 qui ont vu les mouvements armés de libération ouvrir les portes de
l'Angola aux soldats étrangers

- Cubains,

Sud-Africains,

Zaïrois

et autres mercenaires - et recevoir sans discontinuer la manne étrangère pour mieux s'entre-égorger et anéantir l'Angola... Aujourd'hui, face à notre cher pays détruit par 20 années de guerre civile, nous devons nous rappeler quelles furent les souffrances et les espérances des Angolais. Nous devons réfléchir aux responsabilités, à la culpabilité des uns et des autres parmi ceux qui ont eu, ou ont encore, le pouvoir de décider du sort de l'Angola. Pour nous remémorer les dates exactes des événements retracés ici et certains détails oubliés ou trop enfouis dans notre mémoire, nous avons entre autres utilisé deux sources:

CEDETIM (Centre d'Etudes anti-impérialistes) sous le titre
Angola

- l'ouvrage
- La

rédigé par le groupe "Afrique Centrale" du

lutte continue, Editions Maspéro, Paris, 1977.

- l'ouvrage de Claude Gabriel intitulé Angola tournant africain? Editions La Brèche, Paris, 1978.

- Le

Que leurs auteurs en soient remerciés. Il est évident cependant que leurs propres idées n'ont pas été reprises. Nous remercions aussi notre éditeur Monique CHAJMOWIEZ qui s'est efforcée de remettre de l'ordre dans nos souvenirs et nous a aidée à approfondir notre réflexion.

8

INTRODUCTION

ANGOLA: 1.246.700 km2; pays situé en Afrique sudtropicale (ou Australe); environ 10 millions d'habitants (5,7 millions lors du recensement colonial de 1970 - le dernier disponible), amputés de plusieurs centaines de milliers de tués et d'innombrables réfugiés au-delà des frontières et même des mers, avec des centaines de milliers de handicapés physiques et psychologiques à cause de la guerre anti-coloniale, puis civile. Une richesse du sous-sol convoitée tant par les Occidentaux que par le bloc de l'Est (quand il existait encore). Angola: possession portugaise depuis la fin du XVè siècle; soumise durant 3 siècles à la traite des esclaves - jusqu'en 1878 ou même 1916 - ce qui peut expliquer la très faible population actuelle (réservoir à esclaves vendus surtout au Brésil entre 1550 et 1850 qui a ainsi importé 3,5 millions d'humains pour lesquels il a fallu certainement en "acquérir" 7 millions au départ); puis" colonie d'exploitation" entérinée par les puissances européennes lors du Congrès de Berlin pour le partage de l'Afrique (1885) -la Grande-Bretagne notamment y fera de gros investissements; devenue colonie de peuplement lusitanien en 1940, elle se transforme en "province d'outre-mer" en 1951. Le soulèvement populaire de 1961 marque l'ouverture du conflit armé avec la métropole, qui durera presque 15 ans, jusqu'à l'indépendance proclamée le Il novembre 1975. Depuis lors - soit deux décennies -l'Angola est plongée dans le chaos par l'affrontement impitoyable des factions angolaises rivales, en quête du pouvoir exclusif sur les richesses du pays, et pour lesquelles la réalité douloureuse du peuple angolais ne compte certainement pas.

9

o .
1.168

...

20-

22-

24. -

L'occupation portugaise en 1906 : zones non hachurées (source: Henrique Galvao, Historia do nosso tempo, Lisbonne, 1931)

10

PARTIEl LA CONDITION COLONIALE Jusqu'en 1961

<.J

"
f--

~

"
,.

L'Angola des villes et bourgs (source: Africa report, vol. XII, n° 8, 1967)

12

1
A Luanda, la capitale
- La vie quotidienne
Luanda: site majestueux où l'Afrique équatoriale s'ouvre sur l'Océan Atlantique. Isthme qui finit à la "Ponta da Ilha", trois îles: Mussulu, Cazenga et l'lIe aux Oiseaux. Et, dominant le tout, le fort Saint-Michel bâti par les Hollandais qui veille sur la ville édifiée par les Portugais. Dans les années 50, Luanda n'était qu'un village-comptoir où convergaient les marchandises venues de l'intérieur du pays pour être acheminées vers la métropole coloniale. Pas d'immeubles pointés vers le ciel et défiant l'Océan; pas d'asphalte sur les voies menant aux bidonvilles; pas de ville non plus mais quelques maisons aménagées luxueusement pour les maîtres du pays; un aéroport; une banque près du port; une chambre de commerce; quatre salles de cinéma (Tropical, National, Colonial et Restauration); beaucoup d'églises séculaires dont les plus vieilles, la cathédrale de Santa Sé et l'église de Nazaré; un hôpital, un seul: "Maria Pia"; un couvent des Soeurs de Cluny pour éduquer la fine fleur des jeunes filles portugaises; les missions catholiques de Don Pedro V et Sao Paolo; le séminaire; quelques écoles pour les enfants de colons... Le bâtiment des Postes, vêtuste, tout en galeries avec des grilles de fer, insolite pour sa fonction, évoquait une autre Histoire: celle de l'entrepôt d'esclaves en partance pour les Amériques, qu'il avait été... Les rues portaient les noms des conquérants: Diogo Cao, Alvaro Cabral, Senado da Camara, Craveiro Lopes ou simplement Avenida Lisboa. Et, autour de Luanda, des bourgades ou quartiers (Bairros)

13

dont les noms restent dans la mémoire populaire: Caxito, Catete, Muxima, Cassoalala. Noms des ethnies angolaises démantelées par la colonisation et la traite.

- Une population "racialisée"
Luanda, pas plus que le reste du pays, n'offrait une population dense. Trois siècles et demi de traite ont opéré une saignée irréparable. Dans les années cinquante, la plupart des habitants de Luanda étaient fraîchement émigrés de l'intérieur du pays et vivaient regroupés par agglomération d'origine. Au Prenda, prolongement du Bairro (quartier) de Maignanga, vivotaient ceux qui venaient de Catete, Quiçama, Mumbondo. Au Bairro Marcal prédominaient les gens venus de Malange et Dondo. Vers la route de Catete, juste en face du 7è commissariat, le Bairro Madame Bergman où vivaient les fonctionnaires de la police et certains autres "assimilados" (évolués); et de l'autre côté de la grande avenue, se regroupaient les gens venus du nord - là où la persécution restait forte: on les appelait les" Congolais" . Les Bairros de Cazenga et Sambizanga rassemblaient des gens venus de partout, mais qui continaient à se regrouper par lieu d'origine. Il y avait aussi le Bairro "Operario", le quartier des fonctionnaires, autrement dit des premiers "assimilés". Dans le Bairro da Samba et à Praia do Bispo ainsi que sur l'ensemble de l'isthme vivaient les autochtones de Luanda. A l'exception des Bairros Operario et Marcal, tous ces quartiers étaient peuplés par des Noirs illettrés et sans ressources. Le coeur de la ville Baixa (basse) était habité par les Blancs: quelques élégantes vitrines de vêtements pour l'élite de l'Angola blanche et même quelques enseignes publicitaires lumineuses, signes de la modernité balbutiante des années cinquante. L'activité des Blancs, c'était le commerce avec la Métropole. Leur unique but: s'enrichir. Obsession, certitude même, qui avait forgé les dictons: "En Angola, tu donnes un coup de pied dans une pierre et l'argent coule à flots" ou

14

encore: "En Angola, à chaque coin il y a un arbre de patacas" ce qui veut dire, un arbre à sous qu'il suffit de secouer... Tous les Blancs, même si tout leur était permis, ne devenaient pas riches! Tous n'étaient pas commerçants. Beaucoup étaient demi-analphabètes, alors faute de devenir gros commerçants ou petits fonctionnaires, il leur restait les places de commis, coursiers, chauffeurs, puisque celles-là aussi étaient interdites aux Noirs... Ainsi, les Blancs d'Angola étaientils autant le prolétariat que le patronat. Dans les deux cas, cependant, leur supériorité sociale était assurée par la loi et par la pratique. Le plus pauvre d'entre eux pouvait avoir une domestique noire sans salaire. Chaque Blanc, du riche au pauvre, ~vait droit de cuissage sur toute femme noire. Les petits Blancs, descendants de forçats, ouvraient
commerce dans les quartiers indigènes

- ils

y étaient

encouragés

par des indemnités de "bruits et odeurs". Ils se faisaient une réputation de bon Blanc et ils procréaient de nombreux petits Métis. Beaucoup étaient d'ailleurs les "parrains" d'enfants noirs de leur voisinage ou de leur domesticité. Les plus riches - patrons des grands magasins, importateurs, exportateurs de et vers la métropole -ressemblaient aux grands entrepreneurs portugais, ceux qui tenaient l'économie de la métropole entre leurs mains. Il y avait aussi des "intellectuels", techniciens de la santé, de l'agriculture, mais on les considérait comme de qualité inférieure. Les Noirs descendaient des muceques (bidonvilles) à 5h30 du matin jusqu'au coeur de la ville des Blancs et, le soir, à 6 heures, refaisaient le chemin inverse. Là-haut les attendait le petit Blanc avec sa boutique de fortune et le barril de vinho tinto ("gros rouge"), grâce à quoi il récupérait les soixante centimes de la semaine du Noir... Au port, les navires étaient chargés et déchargés par des dockers noirs portant des sacs de 50 et même 100 kilos! Vêtus de loques, ils devaient faire la noria entre le quai et le bateau et recevaient des coups de pied à la moindre faiblesse, de la part du Blanc ou du Métis qui surveillait le chargement et le déchargement. Ce spectacle cruel, qu'on aurait pu juger anachronique dans les années cinquante, n'a été raconté dans aucun journal, comme si personne ne l'avait remarqué...

15

Le sort des pêcheurs Noirs étaient à première vue plus enviable. Pourtant à cette époque, ils avaient déjà perdu la liberté de prendre la mer à leur gré, car la plupart d'entre eux ne possédaient pas de barque propre. Ils devaient donc partir à la convenance du patron Blanc. Ceux qui étaient demeurés indépendants, étaient frappés d'une taxe importante sur les prises, ce qui les décourageait. A côté des pêcheurs prospérait le commerce des poissonnières. Femmes des îles de Luanda, célèbres pour leur beauté, leur port de reine, leurs bijoux - bagues de saphir et émeraude, énormes colliers torsadés, grosses boucles créoles en or massif que le lobe de l'oreille arrivait tout juste à supporter! Ces splendides créatures portaient ces parures avec un naturel parfait sur lequel se greffait tout de même une pointe de provocation, car tout en haut de l'étalage de beauté et de métal précieux, était posée l'énorme bassine remplie de poissons! Sur la tête, un foulard cachait des nattes de la grosseur du poignet on disait que Dieu les avait dotées de cette chevelure pour mieux supporter le poids de la bassine de poissons... Les marchandes parcouraient chaque matin les rues de Luanda et aussi des muceques en scandant d'un ton chanté: "Bora almoço! Bora almoço!" (l'heure du déjeuner!). Les ménagères sortaient alors sur le pas de leur porte pour choisir le poisson juste sorti de la mer... A la fin des années cinquante, la plupart de ces femmes majestueuses s'étaient évanouies au profit du petit revendeur portugais. Et puis, il y avait aussi les travailleurs forcés Noirs qui étaient "loués" dans les rares usines de la capitale. Certains avaient acquis une bonne connaissance de leur métier, surtout les mécaniciens. Mais ils ne pouvaient pas valoriser d'une quelconque façon cet acquis. Enfin, la domesticité noire ne recevait aucun salaire fixe et ne bénéficiait d'aucun droit. Certains domestiques logeaient chez leur patron et leur rémunération consistait à recevoir de vieux habits et un peu d'argent "de poche" selon l'humeur du Blanc. Ils trimaient de l'aube à la nuit, samedi et dimanche compris, sans jour férié respecté. Bien des fois, ils s'enfuyaient de cet enfer. Les maîtres les poursuivaient, et les accusaient de

16

tous les maux pour les faire sévèrement punir par la loi coloniale: les hommes fugueurs étaient accusés d'avoir mal regardé la patronne ou ses filles et les fugueuses, d'avoir volé bijoux ou linge... Ce qui méritait évidemment la sentence du travail forcé et la déportation vers les îles portugaises peu habitées du Golfe de Guinée...

- L'école ségréguée L'éducation sous forme d'écoles ou collèges, était fondée sur la division entre "races" (Noirs, Métis, Blancs) et entre classes sociales. A Luanda, une seule école pour les "indigènes", trois ou quatre pour les enfants "d'assimilés", une dizaine d'établissements pour les enfants blancs et métis. L'enseignement ségrégué était ainsi localisé: Colegio Sao Jose de Cluny pour les Blancs; Asilo Don Pedro V pour les filles métisses et Casa Pia pour les garçons métis; Misao catolica Sao Paulo pour les enfants des "indigenas". Il va sans dire ques les enfants blancs - sauf exception notoire! -étaient tous scolarisés. Dans la population noire, 90 % des enfants n'avaient pas accès à l'école, faute de bâtiments et d'instituteurs. D'ailleurs, pourquoi aller à l'école si aucun travail rémunéré nécessitant de savoir lire ou écrire ne vous était accessible! Les enfants pauvres erraient donc dans les rues entre "petits boulots" et délinquance. D'autres, dont les parents étaient moins misérables, étaient envoyés dans des missaos, missions religieuses en majorité catholiques. Il faut dire que l'Eglise protestante avait beaucoup de difficultés à s'implanter en Angola, surtout à Luanda. Elle offrait des bourses d'études sans condition, alors que l'Eglise catholique, elle, distribuait des bourses aux seuls séminaristes (garçons et filles). Dans la Missao Kessua de Malange, au centre du pays, les enfants étaient traités par les pères missionnaires comme des travailleurs forcés: ils devaient cultiver plus de 8 heures et 4 heures seulement étaient réservées à l'apprentissage scolaire, dont le cours de religion. Ensuite il leur fallait puiser l'eau, préparer le repas, nettoyer la Missao, etc.

17

De la Missao de Soyo, au nord du pays, un "bénéficiaire", Lucas Ngonda, raconte comment le chef de poste venait recruter dans les villages, des jeunes, comme domestiques ou manoeuvres, pour entretenir la Missoa et même construire des routes à l'intérieur de ses limites! Lucas poursuit son récit: "J'ai fait remarquer tout bas à un camarade qu'en me confiant aux religieux mon père croyait que c'était pour étudier. Le prêtre a entendu et comme nous étions au bord de la rivière à puiser de l'eau dans les tonneaux, il m'a saisi par le cou et m'a plongé la tête dans l'eau! J'ai senti la mort venir. Je me débattais. J'ai réussi à lui donner un coup dans les testicules! Il a lâché prise et j'ai sauté comme une bête hors de portée. J'ai couru, couru dans la brousse. Je connaissais bien la région car j'y accompagnais souvent mon père à la chasse. Je suis arrivé chez moi à l'aube et j'ai tout raconté à ma famille. J'avais peur que mon père ne m'oblige à retourner à la Missao... Mais il a fait son enquête et j'ai eu gain de cause. Ensuite, je suis allé chez les missionnaires protestants baptistes. Là, c'était autre chose! On nous apprenait même à jouer du piano! Certains d'entre nous se sont ainsi révélés être de grands pianistes! Aux meilleurs élèves, les protestants offraient une bourse d'études... "
Mais revenons à Luanda. Dans la Missao de Sao Paulo, il y avait environ 30 % de filles noires. On les préparait à devenir catéchistes pour être ensuite affectées aux travaux d'entretien - linge, cuisine, jardinage - qui n'étaient jamais effectués par une soeur blanche. Pour les garçons noirs, la seule façon d'accéder à l'éducation, était le séminaire, qui pouvait même conduire à un perfectionnement au Portugal et un passage à Rome.

L'éducation des enfants métis avait ses particularités. La plupart des Métis étaient enfants illégitimes de père portugais et de mère angolaise. Certains étaient reconnus par leur père, ce dont ils tiraient vanité, même si leur statut social ne différait pas toujours de celui des Métis non reconnus qui étaient la majorité. Nés de mères domestiques ou prostituées du Bairro Operario, où se situait le "Pigalle de Luanda", ils étaient souvent des enfants "à problèmes" rejetés de leur famille Noire qui se sentait déshonorée par leur naissance. Ces enfants traumatisés étaient parfois recueillis à la Casa Pia, sorte de "maison de

18

correction" dirigée par des frères Capucins. Ces garçons métis étaient destinés aux métiers de mécaniciens, électriciens, tailleurs, etc. Aux filles métisses s'ouvrait l'Asilo Dom Pedro V qui leur enseignait la couture, la cuisine, et même parfois la dactylographie comme finalité de "grandes études". Malgré les déclarations portugaises vantant les mérites de la "christianisation" et de la "civilisation" apportées à l'Afrique, la politique coloniale scolaire est caractéristique d'une carence générale: en 1954, aucun Africain n'est inscrit dans l'une ou l'autre des deux écoles agricoles du pays et en 1958, 2 500 élèves - en majorité Blancs - terminent leurs études secondaires. "En 1958, sur 4 362 271 habitants, 135 355 sont inscrits comme "civilisés" - les 2/3 sont Blancs. Et sur 56 000 "assimilés" nonBlancs (Métis et Noirs), 1 101 ont suivi un enseignement secondaire et 47 ont pu accéder à l'Université, au Portugal". C'est ce qu'a rapporté Henrique Galvao, commandant portugais mutiné, héros du navire "Santa Maria", qui en se rebellant contre Salazar, attira l'attention mondiale sur la condition des Angolais. C'était en 1961.

- La santé des "indigénas"

En un mot, la santé des indigènes était la dernière des priorités de l'Autorité Coloniale. Un seul hôpital et un centre de vaccinations, édifiés sous la pression mondiale, lors de l'alerte rouge à la maladie du sommeil. La Croix-rouge travaillait au ralenti et tout ce qu'elle offrait aux indigènes était le poste d'agents sanitaires. J'ai déjà dit que mon père était employé "Pentamidine" qui s'occupait des campagnes de vaccinations contre la maladie du sommeil (Brigada Pentamidina) dans tout le pays. Les agents hospitaliers apprenaient sur le tas, en regardant. Le petit nombre d'infirmières appartenait à une élite blanche ou métisse, car sept années d'enseignement secondaire étaient nécessaires. Les enseignantes étaient des Suisses, ou des Françaises qui

19

appartenaientà la Croix-RougeInternationale.

.

Il Y avait aussi quelques médecins libéraux comme le Dr Guedes Castanheira, obstétricien, le Dr Prazeres de Sà, seul cardiologue de l'époque, bien surveillé par la police d'Etat car il employait un secrétaire noir et de plus originaire du Nord de l'Angola, région considérée comme "rebelle" à la colonisation. Cette provenance le rendait suspect de contact avec les Indépendantistes du Congo belge! Il y avait aussi les Dr Maria de Lourdes Ferreira et Limpo Serra, tous deux pédi~tres. La clinique du Dr Machado Faria était connue pour pratiquer des prix en proportion avec les revenus des patients. Ce médecin était l'un des rares sinon le seul "humaniste" dans la médecine privée à Luanda. Enfin une maternité "Matemidade Maria do Carmo Machado", trop petite car elle avait été construite pour la minorité des colons puis "cédée" aux indigènes.

- Le travail forcé
En résumé, à la veille du 15 mars 1961, la population africaine de Luanda, n'était plus ni pêcheur, ni agriculteur. Les belles marchandes de poissons avaient disparu. Des femmes parcouraient 30 kIns par jour pour aller loin de la ville cultiver un petit lopin de terre afin de nourrir leur famille et vendre quelques produits maraîchers. Des jeunes se fatiguaient à escalader vainement l'administration pour décrocher un poste de commis ou même de portier! Ils erraient inoccupés... A cette époque, dans l'avenida des combatentes, en face de la librairie "Casa Godi" qui appartenait à un juif marié à une Espagnole, il y avait un terrain vague avec des camions qui stationnaient. Dans ces camions avec leurs ridelles hautes et grillagées, s'entassaient des êtres humains qui pouvaient à peine passer les mains entre les barreaux. Ils étaient tous habillés de la même façon, dans un tissu du nom de "pintado", bleu et fleuri. On les appelait les contratados. Ils venaient presque toujours du sud de l'Angola. Ils allaient repartir, avec pour tout bien, accrochés aux ridelles, les casseroles, plats et gobelets en aluminium. On les emmenait quelque part dans les plantations de café, de sisal, de coton, à l'intérieur du pays ou à Sao Tomé

20

et Principe, au large des côtes gabonaises! Les enfants étaient les seuls spectateurs amusés, car les contratados partaient en chantant. Ainsi l'esclavage avait été remplacé par le travail forcé pour lequel l'indigène signait un "contrat" d'embauche! Le "bois d'ébène" était désormais désigné cyniquement comme "contratados" . En fait le travail indigène comptait trois catégories de travailleurs forcés et deux catégories de "volontaires" forcés. - D'abord les indigènes ayant enfreint le code criminel ou le "code du travail" et qui vont être expédiés comme de vulgaires esclaves vers les îles du cacao (Sao Tomé, Principe, FemandoPo) où ils seront vendus: les "ouvriers" adultes pour 30 à 35 livres sterling; les enfants, pour 15 à 20 livres sterling (cela se passait dans les années 20 et continuait encore après la seconde guerre mondiale). - Ensuite, le travail obligatoire qui était appliqué aux mauvais payeurs d'impôts et taxes fiscales à l'exception des chefs traditionnels, des femmes et des enfants de moins de 14 ans ainsi que des cipaios (policiers noirs) responsables des "brigades de travail". - En troisième lieu, le "travail sous contrat", de loin la catégorie la plus répandue où les Africains étaient intégrés d'office! Un rapport du gouverneur général au ministre des Colonies, déclare en 1953: "En application des règlements, tout indigène valide doit pouvoir prouver qu'il vit de son travail". Sont donc en contravention: les Noirs qui ne sont pas capables d'assurer une existence décente à eux-mêmes et à leurs familles; les Noirs vivant dans une barraque de bidonville ou un "logement insalubre"(!); les Noirs qui ne peuvent prouver avoir travaillé durant 6 mois au cours de l'année précédente, soit dans le secteur privé soit pour l'Etat ou comme "bras" loués par l'Etat portugais à la Rhodésie du Nord, au Sud-Ouest Africain ou à l'Afrique du Sud. Sont exempts du "travail sous contrat": les travailleurs d'entreprises, les domestiques, les employés publics, les "éleveurs d'au moins 60 têtes de bétail", les "agriculteurs" reconnus comme tels, les réservistes après leur engagement dans l'armée coloniale. En 1955, les contratados sont évalués à 379 000. - Enfin les travailleurs "volontaires" qui n'étaient pas recrutés et déportés mais "offraient" directement leurs bras aux

21

colons locaux. - Le dernier type de travail "forcé-volontaire" combine "travail sous contrat" et engagement local forcé, sous forme de la "culture forcée". C'est-à-dire que le paysan africain doit quelquefois aliéner une partie des terres à des cultures de rente pour lesquelles il paiera un impôt. Les compagnies (Cotonang etc...) lui fournissent les graines, l'Etat lui fournit ou non la terre, et les prix d'achat de son coton sont toujours inférieurs au cours du marché libre sur lequel le Noir n'intervient pas car la récolte appartient à la Cotonang... On verra, qu'en 1961, cette situation intolérable qui réduisait considérablement l'initiative économique et la production vivrière des zones à coton, entraînera une révolte élargie réprimée dans le sang... Quelque 400 000 Africains étaient enrôlés dans la culture forcée. Jusqu'en 1961, Luanda, avec sa couronne de muceques comptait 8 Noirs sur 10 sans travail et illettrés... Luanda vivait repliée sur elle-même, fermée au monde extérieur. La presse locale était quasi inexistante mis à part les journaux des colons et la radio officielle.

22

2
Dans l'Angola provinciale

- Calulo
Petite ville, apparemment sans histoire, dans une vallée entre Kibala et Gabela, au climat jugé "très favorable" par les Européens, à quelque 200 kIns au sud-est de Luanda. La population indigène était invisible, ou se faisait invisible. Elle se soumettait ainsi aux règlements imposés par les colons qui interdisaient aux Noirs la fréquentation du centre urbain à certaines heures et certains jours. Le centre se résumait à quelques maisons de style colonial et une demi-douzaine de bazars et quincailleries où l'on trouvait le poisson salé à côté des barres de savon, les vêtements de confection au-dessus des bidons d'huile de palme. Le "centre" c'était aussi le fameux "Bar Amonn", le Club Dancing, la poste, l'école primaire pour enfants des colons, l'église, la maison des militaires ou mess
"dos oficiais"

.

Loin du centre se trouvait "la Mission catholique", le meilleur instrument de la colonisation, avec quelques religieux peu convaincants. La petite-bourgeoisie locale vivait ici sans crainte et sans souci car - disait-on -l'indigène ici était inoffensif. L'apartheid était pratiqué très ouvertement et ne choquait personne pas même les indigènes du lieu! Parmi les Blancs, on comptait aussi des Allemands, de "race aryenne", munis pourtant d'une carte d'identité portugaise... Venaient-ils de l'Allemagne nazie vaincue? Etaient-ils arrivés bien avant 1945? Ou était-ce un "trop-plein" d'Allemands nés et élevés dans le Sud-Ouest Africain, au sud de l'Angola, excolonie allemande confiée par la Société des Nations, puis par l'ONU à l'Union Sud-Africaine (devenue par la suite "Afrique du Sud"). Ces hommes, au parler teutonique n'étaient ni colons, ni agronomes, ni médecins, ni missionnaires catholiques ou

23

pasteurs protestants, ni surtout commerçants! Ils n'inquiétaient donc pas les Portugais! On se rappelle que Salazar se disait neutre et que le Portugal n'avait pris part à aucune des deux Grandes Guerres. Et cependant, il avait une étrange façon de pratiquer la neutralité: elle n'empêchait pas la solidarité fasciste qui avait abouti, par exemple, à faire de Calulo, certainement ce refuge pour officiers nazis après la défaite allemande. Déjà, en pleine guerre, Salazar avait su mettre l'Angola au service du Reich. En 1943, à Muxima, entre Luanda et Catete, un vaccin fut expérimenté sur de jeunes Noirs de 3 à 15 ans. Les plus jeunes mouraient et les plus âgés étaient atteints de troubles mentaux qui les conduisaient parfois au suicide. Le vieux lao, qui faisait office d'agent para-médical, avait essayé d'empêcher les gens de se soumettre à l'expérimentation. Il fut persécuté et obligé de se cacher jusqu'au 15 mars 1961. Une autre histoire prouve également que lesdits "Allemands de Calulo" n'étaient pas de simples touristes! Originaire de Calulo, "Vieux Gaspar", rongé par l'arthrose, avait travaillé dans les tavernes des Portugais entre Calulo et Kibala. Il racontait des histoires vraies que tout le monde prenait pour des contes: "Les Pères venaient dans les sanzalas (villes de province ou quartiers) et d'abord nous montraient le film de Jésus-Christ, et les femmes pleuraient. Moi, je disais: "pourquoi tu pleures? Il n'est pas ton père, ni ta mère! C'est pour vous impressionner!" Puis ils montraient des films de guerre et il disaient qu'il fallait aller travailler au coton, au café, pour envoyer de l'argent làbas! Moi, je disais: "je ne pars pas, ni pour le coton, ni pour le café!" Et je me cachais, je me cachais. Puis en 1945, les Allemands sont arrivés. Ils ne parlaient pas portugais. Un jour, là devant moi, ils ont abattu un homme, comme ça! Ils n'aimaient pas les Noirs! Mais moi ils m'aimaient bien, j'étais quelqu'un en ce temps-là! et puis le gouverneur avait dit de ne plus tuer les Noirs" ... Vieux Gaspar préférait le vinho tinto à une épouse, la vie de bohème à une vie de famille. Une épave en quelque sorte de cette société coloniale impitoyable. On apercevait des dizaines de ces épaves, dans les bas-quartiers de Calulo... Les indigènes étaient et se sentaient, étrangers chez eux.

24

Seulement bons pour être travailleurs forcés ou domestiques. Interdits de séjour ou de fréquentation dans les endroits réservés aux Blancs et aux Métis. Ils étaient des parias. Les chefs de village, privés de leur ancienne autorité, étaient devenus léthargiques et venaient eux aussi à la fin de la cueillette, dans les tavernes de Calulo, Kibala, Gabela... Et encore, n'avaient-ils pas accès à toutes les tavernes! Certains cafés se protégeaient par l'écriteau "Interdit aux Noirs". Lorsqu'on apercevait un Noir dans ce lieu, cela signifiait qu'il était un espion de la PIDE (la Sécurité d'Etat), qu'il était là en service commandé. Sa carte de police lui donnait le droit de s'introduire n'importe où, même contre la volonté des Blancs. Car la PIDE était toute puissante en Angola comme au Portugal! Ainsi vivait Calulo à la veille du 15 mars. Sa région était grande pourvoyeuse de contratados (cargos).

- Dondo Cette ville, à 150 kms au sud de Luanda, est le carrefour entre le Nord et le Sud du pays. Un passage obligatoire. Le plus long fleuve d'Angola, le Cuanza, coupe la ville en deux parties. Les Portugais y construisirent le fort Massangano, pour protéger leur activité de traite, car Dondo fut un très important comptoir d'esclaves. Par la suite, les Portugais s'étaient faits "honnêtes commerçants", mais le trafic d'hommes n'avait changé qu'en apparence. Les maisons coloniales du centre-ville étaient transformées en maisons de commerce. Il y avait une prison, une église, une école primaire, deux auberges, une gare de chemin de fer, une pharmacie, un hôpital, un club. Les alentours de Dondo étaient constitués par trois importants quartiers (sanzalas): Mangueira, Cassesse et Candange sur la rive droite du rio Cuanza. Une autre sanzala, Céramica, était en construction en 1958. Des originaires de Catete et de Malange y habitaient. La plupart des terres des environs de Dondo étaient occupées par les cultures obligatoires (sisal et coton) pour lesquelles les paysans devaient abandonner leurs cultures

25

vivrières traditionnelles. Ceux qui renâclaient trop fortement étaient passibles de prison. Et c'est ainsi que rune des images fortes de Dondo, reste celle des détenus de runique prison située dans l'ancien marché aux esclaves, en plein centre-ville, en face du grand magasin de Jaco. Là étaient enfermés de grands et noirs individus, désignés comme" Congolais" ou "Cuanhamas". Entravés par de grosses chaînes. Quelquefois blessés et non soignés. Hommes et femmes ensemble, presque nus, comme des fous. Je les voyais de notre cour, quand ils passaient tous les matins à deux prisonniers portant le kimbangula (demi-barril de vin) rempli d'urine et des déjections nocturnes... Etaient-ils des droits communs? Des nationalistes avant l'heure? De simples réfractaires aux cultures forcées? Le fleuve Cuanza passait donc par Dondo et la pêche y était bonne. Le barrage de Cambambe était alors en construction et il provoquait de nombreux accidents, mais seuls ceux qui concernaient les Blancs méritaient l'attention... Dondo était si petite et si peu peuplée, que tous les Noirs connaissaient les noms et prénoms des commerçants. Ferreira, le pharmacien et Jaco qui avait un magasin de luxe unique en son genre, étaient les seuls mariés à des femmes blanches. Dans l'avenue principale, il y avait la "loja" (galerie, entrepôt) do senhor Vellhinho, qui vivait avec une Noire, dona Antonica, et la loja do senhor Machado. Puis au centre, face au marché municipal, construit au 16è siècle pour exposer les esclaves, il y avait la loja do senhor Neves qui vivait avec une femme noire prénommée Amelia. A quelques pas de là, il Y avait la loja do senhor Ramos qui vivait avec la Négresse Laura. Et puis le senhor Torres dont la concubine était aussi une Négresse. En somme, tous les commerçants, sauf Ferreira et Jaco, avaient une femme Noire. Ces deux-là, il est vrai étaient arrivés il y a quelques années à peine, tandis que les autres étaient là depuis plus d'une génération! Les femmes noires qui appartenaient à ces Blancs, ne partageaient pas vraiment leur existence. La seule chose qu'ils avaient en commun était le lit... et pas toujours! Par exemple, ma marraine Amelia avait sa chambre et le senhor Neves n'y venait qu'au moment de la pleine lune! Quand elles mettaient au monde de jolis métis et métisses, elles étaient autorisées à les 26

nourrir, à les soigner et les dorloter, mais elles n'étaient pas autorisées à les considérer comme leurs enfants! Elles étaient en quelque sorte les esclaves de ces enfants! Et pour marquer la différence de statut entre elles et eux, elles devaient les appeler "Monsieur" ou "Mademoiselle". De même qu'elles appelaient leur pseudo-époux "patron". Elles mangeaient dans la cuisine avec les domestiques après avoir servi le patron au salon. Quand les enfants atteignaient l'âge scolaire, ils étaient envoyés en internat au collège San José de Cluny à Luanda, ou bien ils partaient pour le Portugal et là ils oubliaient le ventre noir qui les avait portés... Ceux qui restaient au pays se comportaient comme leur père: ils étaient servis par la Négresse-mère, et quand il y avait des invités, ils la présentaient comme une domestique. La mère de l'enfant métis n'avait pas de droits, seulement des devoirs. Elle ne pouvait recevoir sa famille noire qu'en cachette et en tous cas, elle ne pouvait pas la présenter à l'enfant de l'homme blanc, comme étant sa famille. A mesure que l'enfant métis grandissait, il s'éloignait de la mère et de son monde, pour s'attacher au monde du père. Toujours bien tenus, lavés, habillés par leur esclave-mère noire, ces enfants s'intégraient à l'élite de la ville de Dondo. Ils se mariaient entre eux ou avec des Portugais. Ils croyaient ainsi échapper à la charge tragique de la négritude... A Dondo, la tragédie de la traite avait laissé de lourdes traces. Dès le début du 16è siècle, la population de Dondo fut razziée pour être exportée à Sao Tomé, puis au Brésil. Les familles nobles de la région - les Banda de Kassembe, les Dungo de Cadange - abandonnèrent Dondo pour échapper aux Portugais. Aujourd'hui subsistent dans le marché, les galerieslabyrinthes et les lojas devenues d'honorables maisons de commerces, souvenirs du sinistre commerce du "bois d'ébène". Dans les années cinquante, les Noirs n'étaient tolérés dans le centre de Dondo que pour des fonctions bien définies, de concubines, domestiques. Cependant, ils avaient une fois par an la permission d'entrer en ville; après la récolte. Ils venaient avec maïs, huile de palme, haricots, miel, etc... et même quelques oeufs de poule. Les règles du troc étaient telles que le paysan s'en revenait au village ayant obtenu, contre son coton, son maïs, son sisal etc... quelques kilos de poissons séchés, une

27

chemise et un pantalon bon marché ou une pièce de mauvais drap, du sel et du pétrole. Le salaire hebdomadaire d'un travailleur était alors de 5 angolares (soit 50 escudos du Portugal) qu'il s'empressait d'aller boire, le dimanche, à la taverne. Mon père, qui était donc agent sanitaire Pentamidine, était un "privilégié "avec ses 30 angolares (300 escudos) mensuels! A Dondo, l'église ressemblait à un château, gouverné par le padre Anibal, le seul prêtre blanc, et entretenu par des séminaristes noirs et des centaines de fidèles pieuses. La statue de la Vierge scintillait de tout l'or offert par la population misérable, convaincue de s'assurer au ciel les honneurs qui lui manquaient sur la terre. Le padre Anibal régnait sur ses brebis qui le prenaient pour le Christ lui-même. Il avait dans ce "château" sa propre résidence avec un vaste salon de méditation et un parc à la mesure du "château" ... Il y avait aussi à Dondo "la Mission". C'était une école où l'on enseignait l'alphabet à quelques enfants indigènes. Une sorte de camp de détenus pour laver les jeunes cerveaux. Les maîtres étaient des séminaristes Noirs qui avaient déjà subi ce "nettoyage". Dans la Mission, il y avait quand même deux ravissantes métisses, fille et petite-fille du commerçant Auguste de Vasconcelos. Dans l'autre école, désignée comme "Escola oficial", les instituteurs étaient des Blancs, vraisemblablement diplômés de l'enseignement secondaire. J'ouvre ici une parenthèse pour raconter l'étrange histoire de la famille Vasconcelos. Vers 1954, notre famille arriva à Dondo. Papa était donc un agent de la Brigade Pentamidine, plein de bonne volonté pour s'adapter à la ville. Cependant, malgré le privilège d'avoir des voisins blancs, nous n'avions pas le droit de fréquenter l'école officielle des Blancs. Les Vasconcelos étaient nos voisins, les deux fillettes Maria-Augusta et Maria de Conceiçao mes seules amies. Elles allaient comme moi à l'école pour indigènes. Un cas étrange: des métisses dans une école de Noirs! On disait que le magasin de Vasconcelos avait été fermé depuis longtemps par les autorités, et que la famille survivait grâce à l'épouse noire qui travaillait sur le marché. Vasconcelos était déjà vieux à notre arrivée; il restait des heures assis dans un

28

fauteuil en bambou à regarder dans le vide. Sa famille était à la limite de la ville - la dernière maison de Blancs avant le bidonville de Cassesse. L'école durait pour nous quatre heures seulement, car l'après-midi était consacrée au catéchisme et au nettoyage du "château". Nous n'avions pas de programme scolaire; l'essentiel était d'apprendre à lire, ce qui était déjà un grand privilège. Le seul moyen d'en savoir plus: le séminaire pour devenir prêtre ou le couvent pour devenir religieuse. C'est seulement en 1975 qu'il m'a été donné de comprendre le pourquoi de la marginalisation de Vasconcelos et de ses filles. J'ai alors retrouvé mon amie d'enfance Augusta, son père n'était plus, mais sa vieille compagne Titina a pu me raconter, dans son langage "lusitano" à peu près ceci: "Il (Augusto) avait tout prévu: le 15 mars 1961, l'indépendance de l'Angola! Tu sais, il s'est même marié avec moi! Le prêtre ne voulait pas, mais lui, il avait écrit au Portugal et même à Rome. Puis il m'a appris à lire. C'était un homme cultivé. Il avait des amis partout dans le monde, jusqu'en Angleterre. Les autres Blancs disaient qu'il complotait avec les Noirs. Ils - la PIDE - sont venus ici, ils ont tout remué de la cave au grenier, mais il n'y avait que moi qui savait où se trouvaient les livres qu'ils cherchaient. Aujourd'hui que tout est fini, regarde, je te les offre! Car malheureusement mes enfants n'ont connu que la Mission. Tu sais, mes garçons, sont tous mariés avec des Noires, c'était encore une idée à lui! Ses enfants étaient des Angolais ! disait-il." Et Titina m'a alors remis trois petits livres rouges: les oeuvres de Mao tsé-Tung! Je viens d'évoquer l'histoire de Vasconcelos le Blanc et son comportement politique pour l'indépendance de l'Angola. Il y a aussi deux autres personnages qui sont dignes du souvenir: l'infirmier Noir Jao Ramos qui vivait au coeur de la ville de Dondo, parmi les Blancs, et qui avait aussi des enfants Métis; et Félix Bravo, un Africain de grand savoir, en mathématiques, en philosophie, un homme ostracisé (mis à l'index?) par la société parce qu'il avait été expulsé de l'Eglise qui l'accusait d'idées subversives et de profanation. Il était originaire de Malange, mais l'entrée de son village lui était interdite. Pour survivre, il donnait de manière clandestine des 29

cours de mathématiques, de physique, de littérature et ceux qui ont eu le privilège de l'écouter, s'en souviennent. Ils se souviennent aussi de sa dénonciation de l'injustice du colonialisme et de son rêve d'indépendance pour l'Angola. Il n'y avait qu'un hôpital pour tout Dondo et ses environs. Un médecin fréquemment "en visite" à Luanda et une infirmière souvent remplacée par un auxiliaire hospitalier, indigène brièvement formé sur le tas et habitué à faire tous les gestes médicaux même les plus spécialisés (chirurgie)! En plus, cet "infirmier" devait faire la tournée des villages pour administrer les soins préventifs (vaccinations). Il est évident que la population préférait recourir aux guérisseurs traditionnels. Quant aux campagnes sanitaires, elles étaient redoutées par les femmes qui y voyaient la cause de certaines stérilités... Les fonctionnaires coloniaux les plus nombreux étaient les "chefs de poste" à la fois gendarme, juge, maire, voire même gouverneur! Leurs auxiliaires noirs s'appelaient "cipaios (cipayes) ou "chimbas", fort utiles pour le difficile "recrutement" des travailleurs forcés. Les cipaios chicotaient durement les Nègres récalcitrants et les mauvaises têtes étaient déportées vers les îles de Sao Tomé ou de Principe qui manquaient de bras, comme nous l'avons dit. Dans la circonscription de Dondo, la population, dans sa majeure partie, avait peu côtoyé le Blanc. Elle consommait ce qu'elle produisait, à part le sel qu'il lui fallait troquer ou acheter. Les femmes cultivaient avec leurs filles et les hommes chassaient avec leurs garçons. C'est pour cela sans aucun doute que les gens semblaient en bonne santé. Dans ces coins retirés, ni école ni mission. Le pouvoir traditionnel subsistait mais, bien sûr, sous contrôle du chef de poste local. Le chef coutumier devait se présenter au ''posto'' et donner le compte de ses
mamcebos

- jeunes

garçons robustes entre 15 et 18 ans

- afin

d'établir la liste des travailleurs forcés. A partir de 21 ans, tout homme Noir devait payer un impôt (dit "Paku ya Mundele"). Les cipaios étaient là pour l'encaisser. Sinon, comme nous l'avons vu plus haut, le malheureux "imposable" devenait
" contratado" .

30