Apollon l'hyperboréen

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Parmi les Olympiens, Apollon est un dieu dont l'originalité peut surprendre même si elle trouve une explication dans une origine lointaine. S'il est responsable de la musique, il est aussi celui qui combat la démesure et juge sans avoir besoin de raisonner comme Athéna. S'il est associé à Dionysos, il l'est aussi à Hermès et peut alors nous aider à comprendre que la mort n'est pas le contraire de la vie, que le Ciel et l'Enfer ne sont pas deux mondes isolés.
Publié le : vendredi 15 avril 2016
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EAN13 : 9782140006753
Nombre de pages : 184
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de lyre plus que de flûte, il est le dieu qui donne toute son
des sons comme des flèches.
Professeur des Universités à la retraite, flûtiste,
Gilbert Andrieu
Apollon l’hyperboréen
Apollon l’hyperboréen
Gilbert Andrieu
Apollon l’hyperboréen
DU MÊME AUTEUR
Aux éditions ACTİO L’homme et la force. 1988. e L’éducation physique au XX siècle. 1990. Enjeux et débats en E.P. 1992. À propos des finalités de l’éducation physique et sportive. 1994. e La gymnastique au XIX siècle. 1997. Du sport aristocratique au sport démocratique. 2002.
Aux PRESSES UNİVERSİITAİIRES DE BORDEAUX Force et beauté. Histoire de l’esthétique en éducation physique aux 19e et 20e siècles. 1992.
Aux éditions L’HARMATTAN Les Jeux Olympiques un mythe moderne. 2004. Sport et spiritualité. 2009. Sport et conquête de soi. 2009. L’enseignement caché de la mythologie. 2012. Au-delà des mots. 2012. Les demi-dieux. 2013. Au-delà de la pensée.2013. Œdipe sans complexe. 2013. Le choix d’Ulysse : mortel ou immortel ?2013. À la rencontre de Dionysos. 2014. Être, paraître, disparaître. 2014. La preuve par Zeus. 2014. Jason le guérisseur au service d’Héra. 2014. Pour comprendre la Théogonie d’Hésiode.2014 Héra reine du ciel. Suivi d’un essai sur le divin. 2014 Héphaïstos, le dieu boiteux. 2015 Perséphone reine des Enfers. Suivi d’un essai sur la mort. 2015
© L’Harmattan, 2016 5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris
http://www.harmattan.fr diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-08348-3 EAN : 9782343083483
CELUI QUI VIENT OU QUI REVIENT DU NORD ?  La première chose qui attire l’attention dans la légende d’Apollon, ce n’est pas qu’il soit beau, qu’il rayonne sur les arts, qu’il soutienne la raison et domine l’oracle de Delphes, c’est surtout qu’il est entraîné chez les Hyperboréens avant même de vivre la moindre expérience divine en Grèce, avant de s’imposer comme une divinité incontournable. Zeus l’a fait naître en aimant Léto, mais nous savons aussi que Zeus, en fin stratège, passe son temps à multiplier les règles qui permettent de soutenir l’ordre qu’il est chargé de mettre en place par sa vraie mère, autrement dit Gaia. Ces règles viennent au monde comme des enfants et nous pouvons dire que Zeus est le géniteur d’un ordre étroitement surveillé par la raison, plus simplement de l’idée qu’il s’en fait.  J’ai pu m’en rendre compte en étudiant ses propres légendes et je me suis aperçu que pour donner aux hommes des ordonnances utiles, à partir desquelles il voulait les voir évoluer, il faisait des enfants à des déesses ou des mortelles. Ce qui m’est apparu également c’est que, sans Gaia, toute cette construction n’existerait pas. En effet, si c’est Gaia qui a demandé à Cronos de la délivrer d’Ouranos en le castrant, première étape d’un changement irréversible semble-t-il, c’est bien elle qui laisse Rhéa tromper Cronos pour que Zeus grandisse et prenne le pouvoir sur les dieux et sur les hommes. Gaia connaissait l’avenir et savait que Zeus régnerait puisqu’elle en avait averti Cronos. Comment ne pas déduire des légendes que la Terre, autrement dit la matière, connaissait le sens du progrès, souhaitait que l’idée et la ruse prennent le pouvoir et dominent toutes les manifestations qu’elle
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envisageait de faire naître avec l’aide d’Éros ? Il est vrai que nous avons du mal à suivre ce changement lorsque nous faisons référence à Hésiode tout particulièrement en ce qui concerne Éros. Bien entendu, je donne ici la conclusion d’une longue observation des légendes et cela peut surprendre, mais il ne faut pas oublier que Gaia et Ouranos, qui n’est que son double masculin qu’elle a fait naître, sans bonne entente pour reprendre une expression d’Hésiode, connaissent le futur et en sont en quelque sorte de point de départ. C’est bien à partir des enfants de Gaia et d’Ouranos que tout se joue, que l’univers est peuplé d’immortels avant d’être peuplé de mortels, que tout ce qui suit sert essentiellement à mettre de l’ordre à l’aide de catégorisations de plus en plus précises. Au début, les hommes vivaient comme des dieux puis il y eut le sacrifice de Prométhée, à la demande de Zeus, et la cinquième race d’Hésiode a dû partager le monde avec des dieux, des demi-dieux ou des héros, des hommes et des ombres, autrement dit les morts. Gaia et Ouranos ne connaissent pas la lumière comme la connaîtront les hommes et nous ne devons pas oublier cette situation originelle qui semble indiquer que l’origine de la vie, telle que nous pouvons l’observer à la lumière du Jour, à l’aide du Soleil, reste la Nuit. Nyx est la fille de Chaos et c’est d’elle que proviennent le Jour et l’Aether, lui-même considéré comme un ciel supérieur dans lequel la lumière serait plus pure. En demandant à Cronos de castrer son père, de la délivrer des monstres qu’il lui demande de garder en son sein, Gaia choisit délibérément d’assumer sa propre nature et de donner naissance à des manifestations de la matière qui pourront être visibles à la lumière du Jour. La castration fait apparaître aussi le temps et cette coupure originelle va entraîner successivement un rapport de force entre les dieux et un rapport de dépendance entre les dieux et les hommes. Elle s’accompagne aussi d’une conquête du pouvoir, la première guerre permettant à Zeus de déposséder son père, le premier monarque des dieux et des premiers hommes. Gaia, probablement consciente de ce qu’elle engendrait comme conséquences de la castration, est donc à l’origine d’un combat
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qui deviendra fabuleux dans les légendes, mais qui signifie que pour changer il faut lutter, qu’avant de renaître il faut d’abord mourir et que le futur doit dominer le passé. Zeus conduira la guerre entre les dieux puis l’enverra sur terre pour que les hommes s’en servent afin de changer à leur tour. Ajoutons que pour les aider il leur donnera la raison et nous comprenons pourquoi Athéna sort de sa tête toute armée, prête au combat. Athéna sera le bras droit de son père tout au long des guerres contre les dieux de première génération, mais elle sera surtout la personnification de la force avec laquelle le changement doit être opéré. Athéna est une déesse à part. Vierge comme Artémis, il ne faut surtout pas les confondre. Elle ne s’occupe ni de mariage ni de fécondité, elle n’hésite pas à faire fuir Aphrodite loin des combats pour lesquels elle n’a pas été mise au monde, elle guide les mortels dans leur propre guerre lorsqu’ils ont décidé de conquérir l’immortalité. N’oublions pas qu’elle est le premier enfant conçue par Zeus, qu’elle est celle qui éclaire toute la stratégie de son père, et qu’Apollon lui-même devra se plier à ses décisions comme nous pouvons en juger dans la tragédie d’Eschyle :LesEuménides.  Bien longtemps après les premières légendes écrites, Eschyle nous brosse un tableau qui peut nous être utile pour mieux comprendre certaines attributions accordées à Apollon. La pièce nous permet de comprendre ce fameux changement entre le pouvoir des Grandes Mères et celui de Zeus. Apollon défend Oreste accusé de meurtre par les Érinyes. Toute la pièce traite de la mise en place d’une nouvelle justice, celle qu’Athéna impose à Athènes en défendant Oreste et en invitant les divinités de la justice ancienne à trouver de nouveaux honneurs auprès d’elle. Les premiers mots de la Pythie nous rappellent le passé :  «Avant tous les dieux, je veux prier et vénérer la première prophétesse, la Terre, après elle, Thémis, qui, dit-on s’assit après sa mère sur ce siège prophétique ; en troisième lieu, de l’aveu de Thémis, et sans recourir à la violence, une autre Titanide, fille de la Terre, Phoibé, s’y assit à son tour.
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C’est d’elle que Phoibos le reçut en présent à sa naissance, 1 avec son nom tiré de celui de Phoibé. »  Bien entendu, elle évoque Zeus à la fin de ses prières et nous le présente comme quelqu’un qui «conduit tout à sa fin» (p.212).  Il n’est pas utile de reprendre la tragédie dans son ensemble, mais nous pouvons noter ce qui nous importe le plus dans l’étude du fils de Zeus. Les Euménides, ou les Érinyes sont les anciennes divinités qui font encore trembler les mortels et qui défendent la loi telle que les destinées l’ont fixée. Ce serait encore vrai si Zeus n’avait pas tout remis en question en faisant naître de nouvelles lois et en faisant naître une autre destinée. Nous sommes bien en présence de deux âges distincts : celui qui était dominé par Gaia et Nyx, auquel appartiennent les Euménides, et celui qui est dominé par Zeus et auquel appartiennent Athéna et Apollon.  L’affaire ne sera pas jugée uniquement par les dieux, mais par un tribunal, du moins par des juges liés par serment qui devront étudier les témoignages et les preuves s’y rapportant. Ces juges seront des citoyens. La réaction aux propos d’Athéna ne se fait pas attendre :  «Des lois nouvelles vont maintenant renverser les anciennes, si la cause et le crime de ce parricide doivent triompher. Ce résultat va disposer tous les mortels à commettre aisément le crime…» (p.222)  Les Euménides ajoutent presque aussitôt :  «Il est bon d’apprendre la sagesse sous la férule de la douleur. Qui donc, homme ou cité également, s’il n’a dans ce monde aucune crainte au cœur, pourrait encore vénérer la justice ?» (p.223)  Eschyle nous fait vivre alors un procès tel qu’il voudrait probablement qu’ils aient tous lieu ou tel qu’ils existaient déjà à Athènes et le traducteur nous dit en note :  «La fondation de cet auguste tribunal fournit à Eschyle l’occasion d’un magnifique éloge de la justice athénienne.» (p.209) 1 ESCHYLEThéâtre complet.Traduction par Émile Chambry. Paris, Garnier-Flammarion, 1964, p.211.
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Pourtant, les propos de la déesse peuvent surprendre :  «C’est à moi qu’il appartient de prononcer la dernière. J’ajouterai mon suffrage à ceux qui sont pour Oreste. Je n’ai pas de mère à qui je doive la vie. Je suis en tout et de tout cœur pour le mâle, jusqu’à l’hymen exclusivement, et je suis indubitablement du côté du père. Aussi je ne vengerai point par préférence la mort d’une femme qui a tué l’homme qui surveillait sa maison.» (p.228) Eschyle ne se limite pas à rappeler la naissance particulière d’Athéna, il oppose deux justices ou deux croyances, celle qui dépendait de Gaia et celle qui dépend de Zeus. La mère a perdu son prestige et le père a pris sa place au sein de la famille comme au sein de la communauté. Retenons enfin la joie d’Athéna qui triomphe :  «Je bénis la Persuasion, dont les regards ont guidé ma langue et ma bouche en face de leurs sauvages refus. La victoire est restée à Zeus, dieu de la parole ; c’est notre rivalité pour le bien qui l’emporte à jamais.» (p.232) Certes, nous sommes en -458, longtemps après Hésiode, mais nous percevons, dans cette évolution du sentiment de la justice, que tout a changé et que Zeus reste toujours le représentant par excellence d’une morale qui cherche pourtant sa voie. Apollon n’est ici qu’un défenseur, un témoin privilégié qui sert d’avocat à Oreste, mais n’est-il pas d’abord le fils qui défend la politique de son père, après Athéna ? Évidemment !
Lorsqu’Apollon vient au monde, bien des changements ont eu déjà lieu, mais il reste encore de vieilles traditions à faire disparaître et c’est peut-être ce que Zeus cherche à réaliser en envoyant son fils à Delphes. J’y reviendrais parce que c’est la mission que Zeus lui donne. Dans la mise en ordre du monde, il s’agit d’un changement important sur le plan oraculaire. Il est difficile de résumer en quelques phrases l’ensemble des changements qu’impose Zeus, ou du moins que suggèrent les premiers poètes-écrivains. Hésiode s’efforce de construire une genèse divine en lui donnant du sens et c’est certainement à partir de l’esprit qui l’anime que nous pouvons nous interroger. En simplifiant, je dirai que Zeus fait naître des divinités qui
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