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Apports des traditions dans les successions royales merina

De
540 pages
Peut-on à l'heure actuelle revoir et rediscuter la succession du roi Ralambo (XVIe-VXIIe siècle), du roi Andriamasinavalona (XVIIe-XVIIIe siècle) ou encore celle d'Andrianampoinimerina (XVIIIe-XIXe siècle) ? Existe-t-il des données et des informations encore inexploitées pour une meilleure analyse de notre histoire ? Les questions de succession, définies par la loi de succession royale merina, restent une problématique majeure dans tous les aspects de la vie des Malgaches et introduisent un débat sur la notion de légitimité selon la conception malgache qui s'écarte sensiblement de son acception occidentale.
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Peut-on encore à l’heure actuelle revoir et rediscuter la succession Aina Andrianavalona RAZAFIARISON
e edu roi Ralambo (xvi -xvii siècle), du roi Andriamasinavalona
e e e(xvii -xviii siècle) ou encore celle d’Andrianampoinimerina (xviii -
exix siècle) ? Existe-t-il des données et des informations encore
inexploitées pour une meilleure analyse de notre histoire ? L’exégèse de
l’histoire précoloniale peut-elle apporter un éclairage sur l’évolution de
notre histoire en général, et de notre histoire politique en particulier ?
L’histoire successorale royale merina est-elle totalement indépendante A d t A
de celle des autres dynasties régnantes de Madagascar, telles que les
Maroseranana, les Anteony, les Betsileo… ? dans les Les questions de succession restent une problématique majeure
dans tous les aspects de la vie des Malgaches (familiaux, sociaux,
politiques…), et introduisent un débat sur la notion de légitimité, r A mA
selon un concept malgache qui s’écarte sensiblement de son acception
occidentale.
Le présent ouvrage, en proposant une analyse phénoménologique e eMadagascar - xvi -xix siècledes successions, s’est fxé l’objectif de renouveler les connaissances
historiques afn d’en tirer la quintessence d’une réfexion sur la loi de
succession royale merina. L’approche de la question, loin de cantonner
l’analyse du problème dans un contexte élitiste, est un échantillonnage
de ce qu’aurait pu être l’attitude globale de la population des périodes
étudiées.
Il n’est absolument pas possible de proposer des réponses aux mul-
tiples problèmes de notre pays sans avoir posé les questions cruciales,
et une connaissance historique encore plus approfondie contribuera
certainement à fournir une base de départ crédible à des analyses équi-
librées des solutions avancées.
Aina Andrianavalona Razaarison est docteur en
histoire de l’université de Paris I – Panthéon-Sorbonne.
Il est également économiste titulaire d’un master en
sciences économiques (université de Toulon et du Var)
eet de diplômes de 3 cycle en assurance (Institut des
assurances d’Aix-Marseille), en management entrepre-
neurial (université de Montesquieu – Bordeaux IV) et
en droit mention conseil et patrimoine (université Paul
Cézanne – Aix-Marseille III).
Il s’est beaucoup investi dans des recherches portant sur la généalogie, l’histoire
politique, l’économie de développement et l’économie institutionnelle.
50 €
ISBN : 978-2-36076-022-0 ISBN : 978-2-336-29338-7
HC_GF_RAZAFIARISON_APPORTS-DES-TRADITIONS-SUCCESSIONS-ROYALES-MERINA.indd 1 28/04/14 15:24
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Apports des traditions
dans les successions royales merina
e eMadagascar - XVI -XIX siècle








© Éditions Tsipika, 2014
Immeuble S.T.T.A. Alarobia - B.P.
3019 101 Antananarivo - Madagascar
Tel : (261) 32 11 119 00
editions.tsipika@tsipika.com
ISBN : 978-2-36076-022-0
© L’Harmattan, 2014
5-7, rue de l’École-polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-336-29338-7
EAN : 9782336293387Aina Andrianavalona RAZAFIARISON




Apports des traditions
dans les successions royales merina
e eMadagascar - XVI -XIX siècle
























Louanges à El Shaddaï en Yeshua Massiah.
Ad majorem Dei gloriam
A Voahirana.REMERCIEMENTS
Je tiens à exprimer ma reconnaissance à tous ceux qui m’ont aidé, soutenu,
encouragé dans cette expérience difficile mais passionnante qu’est la recherche.
Je voudrais exprimer ma très profonde gratitude à M. Bertrand Hirsch, professeur
à l’université de paris 1 panthéon-sorbonne, qui a bien voulu me diriger dans mes
recherches. ses précieuses remarques, ses conseils ainsi que ses encouragements
ont été déterminants dans l’orientation de mes analyses. Un rêve est devenu réalité
grâce à lui, je tiens à lui réitérer mes infinis remerciements.
La relecture de M. Jean fremigacci, maître de conférences émérite à l’université
de paris 1 panthéon-sorbonne, ses remarques ainsi que ses corrections et son
inestimable aide ont été déterminantes dans la réalisation du présent ouvrage. Je ne
le remercierai jamais assez de sa grande contribution.
Les conseils et les encouragements de Mme Lucile Rabearimanana, professeur à
l’université d’Antananarivo, m’ont incité à persévérer à certains moments où je m’étais
rendu compte que quelquefois le chercheur se sent seul face à son but.
Mes sincères et profonds remerciements à M. françois-Xavier fauvelle Aymar,
directeur de recherches au CnRs, pour ses pertinentes remarques. L’analyse des
mythes qui transparaissent dans nos traditions orales fera certainement l’objet des
prochaines recherches.
M. serge Henri Rodin est l’aîné qui m’a relu, guidé, aidé, corrigé, conseillé avec
patience et bienveillance. Je ne saurais dissocier l’approche scientifique de ses
analyses de ses appréciations familiales. il n’est pas seulement l’universitaire, il est
aussi le cousin informateur de son histoire familiale qui recoupe plusieurs branches de
la présente étude.
A M. Jean-pierre domenichini, qui est l’un des plus grands connaisseurs de
l’histoire royale merina et malgache, sont adressés mes infinis remerciements pour sa
précieuse aide, ses informations et sa disponibilité. Grand merci pour sa relecture, ses
remarques pertinentes et ses corrections. Jean-pierre n’est pas seulement
l’universitaire qui a acquis et qui analyse, il a également hérité.
J’ai trouvé dans les encouragements de M. Germain Michel Ranjoanina, assortis
de quelques conseils judicieux, une source de motivation qui m’a permis de
persévérer dans mes recherches. Je lui en sais gré. Les discussions jusque très tard dans la nuit avec M. le pr Raymond Ranjeva,
portant sur les histoires politiques et familiales, m’ont ouvert des voies de réflexions.
son érudition, sa grande connaissance des histoires familiales, ainsi que ses analyses
ont beaucoup contribué à la réalisation du présent travail.
Je tiens à témoigner toute mon amitié à Mme suzy Andrée Ramamonjisoa avec
qui j’ai mis des heures et des heures à discuter et analyser. ses inépuisables
connaissances du monde sakalava m’ont ouvert l’esprit.
Les analyses impartiales de Mme Razoharinoro et nos discussions m’ont permis
de bien tenir le principe de l’objectivité dans mes études. Tous mes remerciements.
Amicaux et infinis remerciements à M. Christophe Tellier, l’ami qui m’a toujours
aidé depuis Antananarivo jusqu’à paris.
Grande affection à ma famille de france qui m’a soutenu lors de la présente
recherche : les Ratsimba, les Rakotomavo, les Andrianarivony, les Randrianjatovo et
les Rakotondrabe.
Un grand et infini remerciement pour la grande famille et les cousins de
l’association Teraky ny Manjaka et des Terak’Andriantompokoindrindra, vous êtes
nombreux à avoir apporté votre jalon dans l’édification de la présente étude, elle est
aussi la vôtre.
Je me remémore avec émotion le regretté Général Gilbert Ratsivalaka, historien
passionné qui était pour moi un vrai guide, un mentor. Quel est l’endroit où nous
n’avons pas discuté d’histoire ? A la faculté, chez lui, dans une voiture… partout !! Je
témoigne au Général une grande admiration et une infinie reconnaissance. il m’a
ouvert l’esprit. A son épouse Michelle également est adressée toute ma gratitude pour
son aide et ses encouragements. Je ne vous oublierai jamais.
Merci mille fois à Mme sahondranomena, ma fidèle assistante, qui s’est occupé
de la reprographie et à M. Liva qui m’a aidé dans la numérisation.
sincères remerciements au Rp Guillaume de saint-pierre Rakotonandratoniarivo
s.j directeur de l’édition Ambozontany de m’avoir autorisé à utiliser les cartes de
l’ouvrage « Teto anivon’ny riaka » en hommage à ce manuel.
Enfin, j’adresse mes plus vifs remerciements à Mme Mireille Rabenoro pour sa
patiente relecture et ses corrections.SOMMAIRE
pRéfACE i ......................................................................................................... 15
pRéfACE ii ........................................................................................................ 17
Introduction générale : Traditions officielles et traditions particulières ............ 25
ere 1 PARTIE
DEBAT SUR LA SUCCESSION DU ROI RALAMBO :
ANDRIANTOMPOKOINDRINDRA ET ANDRIANJAKA
e e(Fin XVI siècle-début XVII siècle).................................... 51
Introduction de la première partie................................................................... 53
Chapitre 1 : La thèse officielle sur Andriantompokoindrindra ............................ 57
Chapitre 2 : La tradition particulière des Andriantompokoindrindra :
les thèses de J. Rasamimanana & L. G. Razafindrazaka............. 69
Chapitre 3 : Les légitimités respectives des deux frères................................... 99
Chapitre 4 : Vers un essai de compréhension des enjeux
d’Andriantompokoindrindra ............................................................ 121
Chapitre 5 : Les conséquences de l’abdication et de la convention ................. 127
Chapitre 6 : Analyse critique de la tradition Andriantompokoindrindra de
Rasamimanana : la particulière devenue tradition
officielle .......................................................................................... 147
Chapitre 7 : Essai d’interprétation de l’endogamie
Andriantompokoindrindra............................................................... 169
Conclusion de la première partie.................................................................... 183eme2 PARTIE
TRADITIONS PARTICULIERES ET SUCCESSIONS ROYALES :
D’ANDRIAMASINAVALONA A ANDRIANAMPOINIMERINA
e e(XVII au début XIX siècle)........................................ 187
Introduction de la deuxième partie................................................................. 189
Chapitre 1 : La succession d’Andriantsimitoviaminandriandehibe et
la naissance du mythe Andriamasinavalona.................................. 195
Chapitre 2 : La succession d’Andriamasinavalona : l’imerina des quatre
principautés ou la décision controversée du roi ............................ 227
Chapitre 3 : de la succession vers l’émiettement ............................................. 263
Chapitre 4 : Les successions des générations suivantes :
le concept altéré du zanakanabavy ............................................... 293
Chapitre 5 : Le destin exceptionnel de Ramboasalama : la légitimité
par la victoire et la réunification de l’imerina ................................. 323
Conclusion de la deuxième partie et comparaison avec la dynastie
Maroseranana sakalava et celle des Anteony-Antemoro ............................. 343
eme3 PARTIE
eLES SUCCESSIONS ROYALES DU XIX SIECLE DU ROYAUME MERINA
AU ROYAUME DE MADAGASCAR : APOGEE ET DECADENCE ...... 347
Introduction de la troisième partie.................................................................. 349
erChapitre 1 : La succession d’Andrianampoinimerina par Radama i :
la rupture avec les visions d’Andriamasinavalona ou
l’extrême solitude de Radama ....................................................... 355
ereChapitre 2 : La succession de Radama par son épouse Ranavalona i :
le parfait coup d’Etat ...................................................................... 389
Chapitre 3 : Radama ii : la succession logique de la mère par le fils............... 405Chapitre 4 : La succession de Radama ii par son épouse Rasoherina :
de la reproduction du schéma « Ranavalonien »
à la fin du pouvoir royal ................................................................. 415
Chapitre 5 : de Rasoherina à Ranavalona ii. Une succession face à une
tentative de restauration ................................................................ 423
Chapitre 6 : La succession de Ranavalona ii par Ranavalona iii :
un choix à la discrétion du premier ministre.................................. 433
Conclusion de la troisième partie................................................................... 447
ConCLUsion GEnERALE ............................................................................... 449
EpiLoGUE.......................................................................................................... 459
BiBLioGRApHiE ................................................................................................ 461
AnnEXEs........................................................................................................... 477
ToUTE noTRE GRATiTUdE............................................................................. 501
GLossAiRE ....................................................................................................... 512
pRinCipAUX pERsonnAGEs HisToRiQUEs CiTEs .................................... 514PRéFACE IPRéFACE I
En consacrant sa thèse d’histoire à des recherches sur les apports des traditions
e eparticulières dans la compréhension des successions royales merina du XVi au XiX
siècle, Aina Andrianavalona Razafiarison s’attaquait à un domaine présentant deux
défis majeurs : il s’agit tout d’abord d’identifier toute assertion écrite pouvant faire
transparaître des faits historiquement ambigus car non corroborés faute de
documents juridiques pertinents (édit royal ou testament olographe) permettant
d’attester sans le moindre doute de la légitimité de telle ou telle succession au trône.
Après l’identification des faits sujets à caution, un travail intellectuel de réhabilitation
de la vérité historique devait commencer. A cet effet, et c’est là que réside le second
défi, il fallait sonder les manuscrits longtemps méconnus mais soigneusement
archivés dans les fonds privés des familles autrefois souveraines de l’imerina parmi
lesquelles figuraient ces fameux « Zokiolona mahatankafatra » c’est-à-dire ces aînés,
e esouvent de grands érudits, fidèles dépositaires au XiX et au début du XX siècle des
récits et messages qui leur ont été transmis de génération en génération par leurs
ancêtres.
de fil en aiguille, Aina Andrianavalona Razafiarison, qui appartient lui-même à
l’une de ces familles et qui est manifestement soucieux d’éviter de créer « une
nouvelle assertion sans contrôle et trop intéressée pour être accueillie de confiance »
(Jaurès), s’est évertué, après étude et analyse approfondies, à expliciter « la logique
des passions » qui a conduit le grand roi Andriamasinavalona (1675-1710), de son
vivant même, à partager ses Etats entre ses quatre fils qui devaient gouverner sous
sa direction aux quatre points cardinaux de l’imerina.
Cette logique était perçue à l’époque, selon le pr. Rajemisa Raolison, comme une
logique renversant l’ordre traditionnel du raisonnement. M. Razafiarison, quant à lui,
soutient dans sa thèse que la logique du roi Andriamasinavalona n’est fondée que sur
un seul et unique souci, à savoir la pérennité de la dynastie et du royaume qui devait
se maintenir sous le sceptre d’un monarque toujours soucieux de l’avenir lointain
(Andriana mihevitra izay ho tompon’ny farany).
La réflexion fondamentale de l’auteur sur cette histoire des successions royales
merina, tout comme la masse d’informations très pertinentes qu’il est parvenu à
recueillir, ne pourront plus désormais être ignorées de ceux qui s’intéressent à
l’histoire de la nation malgache et de sa culture politique au-delà de celle conçue et
entreprise par les auteurs classiques, malgaches et étrangers.Le sérieux de la réflexion, l’originalité dans la recherche donnent à cet ouvrage un
intérêt scientifique sans nul doute durable qui ne peut que forcer notre admiration.
« Celui qui est noble forme de nobles desseins, et il persévère dans ses nobles
desseins » (Esaïe 32:8)
Germain Michel Ranjoanina
Correspondant à l’Académie malgachePPRRééFFAACCEE IIII
nous pouvons nous féliciter aujourd’hui de la publication de l’excellente thèse
d’Aina Razafiarison peu après sa soutenance en sorbonne. Car depuis près de quatre
décennies après le remarquable travail d’interprétation des Tantara Ny Andriana
qu’avait fourni Alain delivré, et près de trente ans après une étude éclairante de paul
ottino dans Les Souverains de Madagascar, (f. Raison, ed.) on attendait une
analyse des traditions royales merina nous livrant un point de vue malgache sur la
question, vue de l’intérieur. A cet égard, avec le travail de bénédictin d’Aina
Razafiarison, nous ne sommes pas déçus.
Comme il arrive souvent en Histoire de Madagascar, l’historien occidental
découvre que la société malgache recèle des trésors documentaires qui vont bien au
delà des sources aisément accessibles comme l’œuvre monumentale du père Callet
pour notre sujet. Aina Razafiarison vient confirmer avec vigueur cette constatation.
Lors de la soutenance, le professeur Bertrand Hirsch a fait part de son
étonnement devant l’ampleur du corpus rassemblé par notre chercheur, selon lui sans
équivalent en Afrique, et auquel seules les chroniques royales éthiopiennes pouvaient
se comparer.
il faudra cependant du temps, probablement, pour que cet ouvrage touche le large
public qu’il mérite. L’auteur est parfaitement conscient des réticences auxquelles il se
heurtera. il y a les objections de principe : pour certains, l’histoire royale est « une
page sombre à oublier », elle n’intéresserait que les Andriana… on connaît ce refrain,
auquel s’ajoutera le grand air du soupçon : Aina Razafiarison n’est-il pas lui-même un
grand Andriana, qui viendrait ajouter sa contribution à toute une hagiographie sur la
question ; comment pourrait-il être objectif ? Lui-même reconnaît la difficulté, et ne se
fera pas que des amis, en reprenant courageusement l’expression d’un de ses
informateurs suivant laquelle l’histoire merina est « une histoire de frustrés », qui tous
avancent des arguments en faveur de leur légitimité piétinée et oubliée, pour se
fabriquer chacun leur propre histoire gratifiante. En imerina, une guerre des mémoires
commencée depuis Ralambo il y a quatre siècles, n’a pas cessé, et c’est bien ce que
ce livre démontre avec force. il a suffi que l’Académie Malgache publie les Tantara en
1908 pour que dès l’année suivante, le dr Rasamimanana leur oppose un livre
détaillant la tradition des Andriantompokoindrindra.
Ecartons donc tout de suite les mauvais procès. La question de la dévolution
successorale merina n’est pas une affaire qui ne concernerait qu’une haute noblesse
réfugiée dans la Haute-ville de Tananarive, ce n’est pas la petite musique d’une
histoire privée parente pauvre de la « grande » histoire. Elle est en réalité la cléd’entrée dans une culture politique malgache toujours vigoureuse aujourd’hui, même
si elle est restée implicite, masquée par les emprunts juridiques, et en particulier
constitutionnels, faits au modèle occidental. de cette culture sous-jacente, mais bien
là, on pourrait dire la même chose que de la constitution anglaise qui comme chacun
sait n’existe pas : elle s’inscrit dans l’histoire. dans le temps long, et à la faveur d’une
démarche comparatiste, notamment avec les sakalava et les Antemoro –mais Aina
Razafiarison fait aussi appel à des références africaines et asiatiques variées –
émergent ainsi des régularités, mais aussi des innovations, pour aboutir à un
empilement de strates successives qui dessinent les contours essentiels de cette
culture politique sans laquelle il me paraît à peu près impossible de comprendre les
problèmes du présent.
Quant à d’éventuels reproches sur l’objectivité de l’auteur, ils me paraissent de
peu de poids au vu du talent qu’il déploie pour interpréter, comparer et critiquer les
traditions, y compris les siennes puisqu’il se trouve être héritier des deux principaux
clans opposés, les partisans comme les adversaires des prétentions à la légitimité
royale des Andriantompokoindrindra. Certes, son attachement à ces derniers, et sa
révérence pour l’ancêtre éponyme expliquent peut-être des affirmations audacieuses,
qui méritent cependant qu’on s’y arrête. Aina Razafiarison conteste ainsi la thèse
communément admise suivant laquelle, en imerina, la noblesse la plus récente est en
même temps celle qui jouit du statut le plus élevé : le grand Andriamasinavalona, fait-il
remarquer, n’était-il pas aussi, par le sang, un Andriantompokoindrindra ? ici, on
pourrait objecter à l’auteur que de nombreux groupes andriana, avec le temps, ont
glissé vers la roture. il semble bien, en fait, que le chercheur veuille surtout montrer,
et là on ne peut que lui donner raison, que les groupes andriana créés, selon la
tradition, par Andriamasinavalona, ne sont pas « nouveaux » dans la mesure où ils
sont issus des andriana préexistants. par ailleurs, il ne se prive pas de dénoncer
assez rudement les non-dits de Rasamimanana. C’est l’occasion pour lui de se livrer
à un brillant exercice de critique quand il démontre comment, face à la tradition
officielle royale imposée de l’Avaradrano, la tradition opposée par le docteur n’est
certes qu’une tradition particulière, mais que cette même tradition, devenue officielle
chez les Andriantompokoindrindra, a occulté d’autres traditions particulières de ce
même groupe andriana. Elle a donc été tout aussi sélective que celle qu’elle voulait
contredire ! d’une façon générale, Aina Razafiarison ne se laisse jamais séduire par
les aspects purement anecdotiques de la tradition. derrière la partie de fanorona, que
tous les écoliers malgaches apprennent, qui aurait valu à Andriantompokoindrindra
d’être écarté de la succession royale, il dégage une fonction que l’on retrouve en pays
sakalava avec Andriamisara, celle du roi-devin qui accepte de s’effacer au profit du
roi-guerrier qu’incarne Andrianjaka, en lui cédant le présent pour mieux se réserver
l’avenir. Cet esprit critique toujours en éveil nous vaut des réflexions qui redressent
des idées reçues, comme celle qui veut qu’Ambohimanga soit la ville sacrée de
l’imerina. En réalité, c’est bien Tananarive, la capitale d’Andriamasinavalona,
détentrice des Tranofitomiandalana, les sept tombeaux alignés des anciens rois, qui
est le foiben’Imerina, la ville sacrée source de tout pouvoir. Ce même regard aiguisé
sait débusquer les anachronismes ascendants de la tradition, comme dans le cas de
18la création du groupe andriana des zazamarolahy, attribuée jusqu’ici à
Andriamasinavalona, mais qui en réalité lui est nettement postérieure. C’est là un
talent fort utile, tant la parole et l’œuvre des souverains ont fait l’objet de manipulations
a posteriori.
il reste qu’Aina Razafiarison ne facilite pas toujours la tâche de ses lecteurs, et je
souscrirais assez volontiers à la remarque qui lui a été faite lors de la soutenance,
suivant laquelle son exposé est d’une lecture quelque peu ardue pour le non
spécialiste. on y décèle un héritage de la rhétorique des clercs malgaches qui
suppose l’existence d’une véritable connivence entre le détenteur du savoir et son
auditoire. il pourra arriver que les lecteurs se perdent dans le labyrinthe des
généalogies comme dans ces huit pages évoquant la descendance des sœurs
d’Andriambelomasina. Mais le lecteur qui fera l’effort de suivre le fil d’Ariane sera
récompensé. Chapitre après chapitre Aina Razafiarison nous dévoile en effet une
donnée constante qui n’a cessé de structurer les comportements politiques à
Madagascar jusqu’à une époque récente : l’importance absolument primordiale de la
parenté, fondement de la légitimité du pouvoir jadis avant de devenir plus tard la
ematrice des oligarchies dominantes, voire, au XX siècle, celle du réseau des sociétés
secrètes et des premiers partis politiques. Les luttes plus ou moins anarchiques pour
le pouvoir qu’elle a très tôt engendrées ont pris une ampleur et une violence nouvelles
quand ce principe de la parenté est entré en conflit avec un autre, également ancien,
mais d’affirmation plus tardive, qui est le principe monarchique, un principe
individualiste, mais aussi garant de la cohésion de la société et pour finir, défenseur
de l’unité nationale et de l’intérêt général.
Le problème, c’est que ces deux principes antagonistes sont en fait étroitement
imbriqués. sur ce point, Aina Razafiarison a une formule forte : le souverain « n’a pas
hérité d’un système, il a hérité des ancêtres ». Cette formule très juste cache une
contradiction redoutable. d’une part, elle fonde le pouvoir absolu du souverain
régnant, dieu vivant, descendant d’une longue lignée aux origines mythiques et
célestes. sa parole sacrée est source de légitimité, ses décisions, dans ce domaine
comme dans les autres, ont force de loi. Mais d’autre part son pouvoir se fonde sur
une légitimité supérieure encore, qui est la détention du Hasina, le fluide sacré qu’il
tient des ancêtres, vertu efficace qui garantit l’ordre du monde et de la société, la
fécondité de la terre et des femmes. Mais de cette vertu, le souverain n’est que
l’usufruitier : car le Hasina est la propriété du lignage royal, et non d’un individu, qui
est donc tenu par la parole ancestrale, dont le non-respect fait perdre la légitimité. Le
souci de la préservation du Hasina dans toute sa pureté détermine donc la sacralité
de la généalogie. dans cette perspective, on comprend que, en l’absence d’une règle
successorale stricte, et notamment d’une reconnaissance du principe de
primogéniture, les traditionnistes-généalogistes aient joué à Madagascar un rôle à
peu près comparable à celui des légistes royaux dans la france de jadis. ils ont fait
parler chacun des souverains, les plus grands surtout, comme un ancêtre. Ce qui
signifie que la parole du souverain régnant et tout-puissant a été régulièrement violée
ensuite, travestie par une manipulation a posteriori suivant les intérêts tantôt des
19branches contestataires de la dynastie andriana, tantôt du principe monarchique qui
pousse à l’isolement d’une lignée de rois fondée sur la primogéniture.
La parenté et la préoccupation unitaire ne pouvaient donc qu’entrer en conflit. Les
reines fondatrices Rangita et Rafohy avaient cru consolider le lignage royal avec le
Fanjakana arindra dans lequel le cadet succède à l’aîné. d’emblée, Andriamanelo
s’en affranchit en faisant tuer son frère cadet…en attendant que son petit-fils
Andrianjaka soit lui-même relégitimé par la grâce d’une mère descendante du cadet
assassiné. Entre-temps, le message de son père Ralambo, par suite des
manipulations qu’il avait subies, a pu alimenter jusqu’à nos jours les revendications
des Andriantompokoindrindra, écartés de la succession et pourtant dotés de privilèges
qui les rapprochent de la famille royale. Mais c’est surtout dans le cas
ed’Andriamasinavalona, premier unificateur de l’imerina à la fin du XVii siècle, que l’on
peut mesurer quels effets pervers a engendré l’interférence des principes en conflit.
Le grand souverain a voulu consolider son royaume en s’érigeant en nouveau point
de départ des généalogies royales et en refondant le lignage royal par sa délimitation
stricte et une nouvelle structuration des groupes andriana. Le nombre des
prétendants, pensait-il, serait ainsi restreint. Mais, s’il a bien assuré l’avenir de sa
lignée dynastique, il n’a pu éviter l’éclatement de l’imerina, ses quatre fils
autonomisant leurs apanages en autant de royaumes après avoir écarté le neveu
utérin qui était l’héritier désigné de l’ensemble. Cette victoire de la parenté sur le
principe monarchique a débouché sur un siècle de guerres civiles. Ainsi, de
l’endogamie farouche des Andriantompokoindrindra, expression de leur volonté de
garder leur proximité avec le lignage royal et de se distinguer des autres andriana,
comme des choix de Ralambo et d’Andriamasinavalona, une conclusion se dégage :
la parenté, la sacralité de la généalogie ont engendré de puissantes forces de
morcellement, de cloisonnement et d’exclusion, de discorde et de luttes sans fin dans
la société merina, sur laquelle a pesé comme une fatalité : l’exigence unitaire ne
semble réaffirmée avec insistance que pour être aussitôt transgressée et laisser la
place à une atomisation politique. La violence des relations entre aînés et cadets dans
la société antemoro contemporaine, illustrée par l’assassinat du roi anteony en 1947,
nous donne l’image de ce qu’ont pu être ces mêmes conflits jadis, quand les
Andriantompokoindrindra se proclamaient les « aînés de l’imerina ».
dans cette histoire mouvementée, Aina Razafiarison met en relief, et c’est un
apport essentiel de son enquête généalogique d’une minutie sans pareille, le rôle très
souvent décisif des femmes. Assez paradoxalement, on pourrait même dire que c’est
e elorsqu’elles n’ont pas été souveraines en titre, entre le XV et le XiX siècle, qu’elles
ont joué le plus grand rôle, comme épouses, mères, filles ou sœurs des souverains
en place. C’est qu’elles détiennent un privilège essentiel : ce sont elles qui, sans
pouvoir l’exercer, transmettent le hasina, et par conséquent la légitimité. Après
Andrianjaka, Andriamasinavalona tient lui aussi sa légitimité de sa mère, et il en sera
de même pour Andrianampoinimerina, dont le père semble par ailleurs être resté
assez inconnu. Aina Razafiarison démontre ainsi que les quatre princes désignés par
Andriamasinavalona pour prendre la tête des grandes divisions de l’imerina furent
20choisis sur la base du hasina, de la puissance de leur mère. Mais surtout, ce
souverain réaffirme le principe de la succession matrilinéaire en plaçant au-dessus de
ses propres fils un neveu utérin, un zanakanabavy, fils de sa sœur. L’échec de cette
solution visant à préserver l’unité du royaume n’empêcha pas sa reprise ultérieure
avec ce qu’Aina Razafiarison appelle « le zanakanabavy altéré », formule privilégiant
cette fois non plus la lignée de la sœur, mais celle de la fille. dans ce contexte on voit
émerger de nombreuses figures d’actrices de l’histoire, dont la plus remarquable me
paraît être Rangorinimerina, à la fois petite-fille et nièce d’Andriamasinavalona,
devenue « ventre dynastique », accessoirement à l’origine des andriana
zazamarolahy, mais aussi mère d’Andriambelomasina, roi d’Ambohimanga, qui
transmettra à son petit-fils Andrianampoinimerina sa légitimité à dominer l’imerina.
Une comparaison éclairante avec divers peuples africains montre que cette
succession matrilinéaire est caractéristique de « sociétés agraires pratiquant des
cultes de fécondité et honorant des déesses-mères ».
A côté des femmes, le peuple, à maintes reprises, joue un rôle dans le choix du
souverain entre divers candidats à la légitimité comparable. C’est là un point qu’il
convient de souligner si l’on veut démontrer qu’il existe bien des forces démocratiques
dans une société qui n’est pas vouée de toute éternité à se courber devant un pouvoir
venu d’en-haut – même s’il est probable que les traditionnistes ont fait dire au peuple
ce que voulaient les clans dominants du moment, qu’ils ont prêté toutes les qualités
au vainqueur et affublé le vaincu de tous les vices pour justifier dans un cas l’adhésion
et dans l’autre la détestation populaires. Les exemples d’Andriamasinavalona, qui a
pu écarter ainsi son frère aîné, ou d’Andrianampoinimerina « le seigneur cher au cœur
de l’imerina » sont connus, tout comme l’explosion de joie populaire à l’avènement de
eRadama ii. Aina Razafiarison voit dans un modeste roi du Marovatana au XViii siècle,
Andriambelanonana, imposé par le peuple contre le candidat de la terrible reine-mère
Ramorabe, le premier « roi démocratique ». plus tard, Andrianampoinimerina, dans
erson choix en faveur du futur Radama i , tiendra compte du soutien de l’Avaradrano à
ce dernier. inversement, les souverains qui « mangent » leurs sujets (les vendent
comme esclaves) sont rejetés. pour durer, un roi doit recueillir l’adhésion et surtout
garder l’attachement de son peuple.
il reste que, régulièrement, c’est le recours à la guerre et à la violence qui se
charge de trancher les querelles de succession et plus généralement les conflits
politiques. Andriamanelo, on l’a vu, en a le premier donné l’exemple. Les légalistes
n’ont pas eu souvent le dessus dans l’histoire. pour Aina Razafiarison « le trône ne se
donne pas, il se prend ». Comme le Hasina n’appartient pas à un individu en
particulier, mais à un lignage, le vainqueur, parmi les rivaux en lice, tous parents et à
ce titre, dotés d’une légitimité indiscutable, démontre qu’il a pour lui la force d’un
destin favorable, que zanahary l’a prédestiné à l’emporter. Telle est la forme que
prendra le légitimisme des Malgaches. C’est ainsi qu’Andriamasinavalona s’impose
contre son frère en place, qu’Andriambelomasina l’emporte sur son frère
21Andriamohara, prince d’Alasora, et Andrianampoinimerina sur Andrianamboatsi-
marofy, roi de Tananarive.
A cet égard, on observe un glissement dû probablement au développement des
e econtacts avec l’étranger. de la « guerre paisible » (J.-p. domenichini) des XVii -XViii
siècles, on va passer à un niveau de violence bien plus brutal. La figure du roi-devin
comme l’était encore Andriamasinavalona, va s’effacer pour laisser la place à des
monarques pour qui le meurtre est une solution aux problèmes politiques.
Andrianampoinimerina est en quelque sorte en avance sur son temps quand il fait tuer
son oncle Andrianjafy, enfreignant ainsi la règle qui veut que la personne royale soit
inviolable et sacrée. Le choix très politique de Radama comme successeur
s’accompagne du meurtre de son frère aîné, Ramavolahy, un grand guerrier pourtant.
Radama sera un digne émule de son père en condamnant à mort sa propre mère qui
s’opposait à sa politique d’ouverture à l’étranger (elle sera sauvée cependant). Et le
er erepassage de Radama i à Ranavalona i sera marqué par un véritable massacre.
Victoire de la modernité, de l’individu et de la raison d’Etat sur le vieux principe de la
parenté ? on peut en douter. Car cette victoire a des conséquences désastreuses
pour la monarchie. En affaiblissant leur propre famille, ni Andrianampoinimerina ni
Radama n’ont pu devenir des références dynastiques comme avant eux
Andriamasinavalona. La solitude de Radama laisse le champ libre, après sa mort, aux
clans de roturiers hova qui avaient soutenu son père dans son ascension. il était en
fait trop tôt pour qu’un individu puisse se dispenser du soutien et s’affranchir
totalement de l’emprise d’un groupe dominant. A la monarchie succède en fait une
oligarchie elle-même toujours fondée sur la parenté. Mais officiellement la tradition est
intégralement conservée. Les quatre reines qui vont occuper le trône après 1828,
eremême si elles n’ont plus, surtout après Ranavalona i , qu’une apparence de pouvoir,
ont toutes au départ une forte légitimité généalogique, que les clercs royaux s’affairent
à renforcer encore par une réécriture de la tradition, qui ira jusqu’à faire de
ereRanavalona i la fille d’Andrianampoinimerina ! Mais entre les mains d’un Machiavel
comme Rainilaiarivony, la généalogie n’est plus là que pour être manipulée : la façon
dont le premier Ministre choisit la future Ranavalona iii parce qu’elle lui permettra de
nourrir les espérances d’accès éventuel à la royauté d’un maximum de lignages
andriana, qui se neutraliseront mutuellement, c’est du grand art ! Les chefs d’Etat qui
ont répondu à la menace de la démocratisation en favorisant le pullulement des partis
n’ont rien inventé. Divide et impera…
Le livre de Aina Razafiarison, si l’on sait le lire, est bien un manuel de politologie
malgache théorique et pratique toujours d’actualité. L’époque coloniale a étouffé la vie
politique du pays en lui substituant pour finir le modèle institutionnel et les pratiques
de l’occident. Mais dès 1946, avec les débuts de la décolonisation, les anciennes
structures mentales s’affirment à nouveau : les Malgaches sont une grande famille, ils
sont tous frères, ils – et elles, car les femmes tiennent toute leur place – se rangent
avec une ferveur religieuse derrière un chef charismatique qui leur a été envoyé par
dieu. « Andrianampoinimerina n’est pas mort et Ravoahangy est son petit-fils »
répètent certains propagandistes du MdRM. Mais très vite l’unanimisme proclamé est
22source d’affrontements violents, puis d’une atomisation politique dont on ne parvient
à sortir que par un régime de parti unique sous un homme fort, qui lui-même finit par
succomber à la suite d’un mouvement populaire. Entre autoritarisme d’un fanjakana
ambony et menace de dislocation anarchique de la société, le peuple malgache peine
toujours à faire entendre sa voix.
Jean frémigacci
Maître de conférences émérite
Université de paris1 panthéon-sorbonne
23INTRODUCTION GENERALE :
TRADITIONS OFFICIELLES ET TRADITIONS
PARTICULIERES
La tradition orale a toujours été le principal vecteur de l’histoire de Madagascar et
il est indéniable qu’à travers le temps, l’oralité a transmis des traditions
superficiellement ou profondément altérées. de ce fait, l’histoire relatée de ce pays a
toujours suscité plus d’interrogations que de réponses, et nombreuses sont ainsi les
ambiguïtés historiques qui sont restées en suspens et qui ont suscité des débats
résultant d’idéologies divergentes et de conflits d’intérêts séculaires. L’histoire royale
en général et les dévolutions successorales de la dynastie merina en particulier
n’échappent pas à ces problématiques. Ces divergences se retrouvent non seulement
dans des discussions scientifiques et/ou universitaires mais également dans des
traditions qui souvent se heurtent au niveau familial ou clanique. Et si une tendance
simpliste semble vouloir mésestimer ces mésententes en les cantonnant au niveau
folklorique ou encore à une guerre d’ego anachronique et sans intérêt, il est en
revanche fallacieux, voire malhonnête de ne pas reconnaître que le Malgache en dépit
de ses soucis alimentaires et matériels quotidiens est très fortement imprégné de son
histoire. Les soucis du passé bien que peu extériorisés, ou hypocritement minimisés
planent toujours au-dessus de la société malgache.
eAvant l’arrivée de l’écriture au début du XiX siècle, l’histoire fut l’apanage des plus
puissants et de ceux qui avaient la force publique comme outil de propagande. Les
e erécits concernant la période du XVi au XiX siècle sont étrangement uniformes et le
peu d’historiens qui s’étaient penchés sur cette période avaient dans la majorité des
cas adopté comme hypothèse de départ la véracité des faits officiels rapportés par le
canal du pouvoir en place, dont l’objectivité est cependant incertaine. Même pendant
la période scripturale, depuis l’entrée des missionnaires britanniques à partir de 1820,
l’histoire royale est le reflet d’une forme de pensée unique qui a semblé régir la
conscience populaire et la façon dont les Malgaches, plus particulièrement les Merina,
se font une idée de leur passé et de leur état présent.
La cour royale ne semblait pas avoir disposé de scribes historiques authentifiés ou
avoir transmis officiellement leurs noms à l’exception de quelques-uns lors du règne
erede Ranavalona i (1828-1863), mais le fait est tangible : l’histoire royale a coulé d’une
même source et a été l’outil de propagation d’un modèle unique d’histoire des
générations successives de rois. Leurs modes de succession, leur légitimité
irréfutable et la manière dont ces traditions ont été comprises et interprétées sont
univoques.
Le Rp Callet, en faisant le recueil des traditions dont la première ébauche fut
l’édition de 1873 du monumental « Tantara Ny Andriana » (histoire des rois d’imerina)
avait rapporté l’essentiel de la tradition officielle de l’Ancien Régime. La remarquable
251thèse d’Alain delivré (1974) qui a minutieusement analysé les méthodes et le
contexte dans lesquels ont été recueillis les éléments des Tantara, nous a permis une
plus grande perception et une compréhension de la subtilité de ce recueil, et en tout
état de cause ce recueil reste, du moins aux yeux de l’opinion publique, l’histoire
officielle du royaume merina. d’ailleurs, il reste la plus grande référence et la plus
grande source d’informations de l’histoire de l’Ancien Régime. L’histoire royale merina
s’était faite indéniablement suivant une ligne directrice, et souvent sans ou avec peu
de contradictions. En dépit de quelques timides réactions, la tradition royale s’est
inscrite dans un sillon tracé par des faiseurs d’opinions qui avaient été proches du
pouvoir en place et qui avaient bénéficié d’intérêt certain dans la manière dont ils
avaient conçu « cette histoire sur mesure » qui jusqu’à aujourd’hui reste pour la
plupart « la plus crédible ».
nous n’allons pas dans cette thèse revenir sur les approches de delivré
concernant l’analyse des sources d’informations du Rp Callet. nous allons en
revanche affirmer d’emblée une réalité historique importante, qui nous servira de point
de départ à nos analyses. Cette réalité fut connue de nos aïeux, de génération en
génération, plus ou moins diffusée, plus ou moins cachée par des familles longtemps
brimées et ayant transmis une certaine culture du secret liée en grande partie à une
culture de la peur : la tradition royale dont le « Tantara Ny Andriana » fut le premier
outil de transmission (malgré lui) est « une tradition officielle des Avaradrano » pour
servir et raffermir leurs intérêts séculaires.
Ces Avaradrano ont été les régnants, les notables, les puissants conseillers, les
militaires du nord-est de l’imerina qui, grâce aux Tantara pouvaient non seulement
transmettre, légitimer des droits acquis à des guerres gagnées sous diverses
formes mais également revendiquer une préséance sur les autres clans des autres
régions de l’imerina. d’ailleurs les Tantara, comme delivré les a si bien analysés, ne
peuvent être traduits d’une manière simpliste par histoire, car les Tantara sont une
méthode utilisée par une famille, un clan pour faire souvenir, rappeler aux jeunes
générations et à tout enquêteur les privilèges qui lui sont accordés à un moment de
2l’histoire par un Roi, et pouvoir en faire usage si nécessaire.
Quand bien même le Rp Callet était allé dans d’autres régions, il ne pouvait
généralement récolter que des traditions conformes à celles voulues par le pouvoir en
place car, soit inconsciemment, les enquêtés avaient déjà hérité de traditions policées
par la force publique, soit par crainte ou par goût du secret, ils ont fourni des
informations qu’ils pensaient plaire à l’enquêteur, ou au futur lecteur de l’enquêteur.
Quand par exemple, le Rp Callet était passé à Alasora pour recueillir les traditions
du sud-est de la région d’imerina, les informations qui y étaient récoltées ne pouvaient
1. A. delivré (1974) : L’histoire des rois d’Imerina, interprétation d’une tradition orale. paris,
klincksieck.
2. A. delivré op. cit. p. 164.
26être fiables quand on sait que cet endroit avait été « vidé » de ses grands seigneurs
qui avaient gardé des traditions d’une grande importance, méconnues de la majorité
des historiens (seuls certains descendants ont pu conserver une partie de ces
histoires) et qui pourraient pourtant apporter d’autres éclairages cruciaux sur l’histoire.
Les personnes trouvées sur place par Callet n’étaient que des personnes acquises au
pouvoir en place. Ces informations souvent tendancieuses étaient devenues des
vérités historiques sans avoir été vérifiées par les historiens et critiques.
En effet, le régnant étant « Tompon’ny Razana », maître des ancêtres, aucune
contradiction officielle ne fut possible même quand l’histoire officielle s’attachait à
« oublier », voire falsifier certaines traditions particulières qui auraient pourtant pu être
déterminantes dans la compréhension globale de l’histoire royale d’imerina. dans le
cas particulier du Tantara Ny Andriana qui retrace «officielle » telle que l’ont
voulue les puissants de chaque période, nous ne pouvons que rappeler qu’elle n’a été
recueillie et écrite que du temps du règne de la reine Ranavalona ii (1868-1883) et
sous l’effective direction de Rainilaiarivony, qui dans la suite logique des gouvernants
successifs depuis au moins quatre siècles, était particulièrement méfiant vis-à-vis des
érudits et des pseudo érudits qui pouvaient ne pas concevoir l’histoire dans le sens
voulu par les tenants du pouvoir.
suite à ces faits donc, depuis un siècle, notre niveau de connaissance de l’histoire
dynastique royale n’a pas beaucoup évolué, ou n’a pas évolué du tout. L’histoire des
dynasties royales est de ce fait simplifiée, sa connaissance est essentiellement liée à
une lecture assidue des Tantara, qui ont retracé les épopées des rois et des reines
« régnants » : un Tantara officiel d’allégeance. L’histoire traditionnelle « officielle »
telle qu’elle fut conservée dans les textes imprimés, respecte les décisions royales qui
visaient à oblitérer ou à orienter le récit qui en était fait au profit de la dernière
dynastie. L’histoire de l’Ancien Régime n’a pas été analysée par plusieurs écoles de
pensée scientifiques, car les données sont « épuisées », et très peu nombreux sont
ceux qui semblent s’intéresser à cette histoire, du moins dans le sens universitaire du
terme. C’est d’autant plus désolant que les Malgaches semblent être limités ou
inhibés quand il s’agit de discuter des généalogies royales ou de celles des familles
royales qui, quoiqu’on dise, ont marqué de leur empreinte plusieurs siècles d’histoire
de Madagascar, plus que l’ère de la colonisation et celui de l’indépendance réunis.
C’est pour cette raison d’ailleurs que peu nombreux sont les historiens qui se sont
intéressés aux discussions portant sur l’histoire politique et les successions royales et
esurtout à la généalogie royale merina à partir du XVi siècle.
Mais outre ces faits marquants de la création de l’histoire royale de l’imerina, les
données sont très difficilement accessibles ; rares sont ceux qui détiennent des
informations écrites crédibles, et le peu de personnes qui en ont les conservent
religieusement sans forcément pouvoir en tirer des analyses conséquentes, car ils
n’ont que des bribes. sans une vue globale de ces documents, renforcée par des
enquêtes recueillies auprès de vieilles familles dont les connaissances sont très liées
à une culture et une conscience familiale pluriséculaires, l’histoire royale est vouée à
27l’épuisement et ouvrira la voie indubitablement à de nouvelles histoires parallèles qui
ne seront que très peu reconnues des connaisseurs et des initiés mais qui, grâce au
développement considérable des technologies d’information et de communication,
pourront occuper la place laissée vacante par les détenteurs de l’histoire royale
authentique, qui sont peu enclins au partage. Ces derniers sont souvent d’une jalousie
ombrageuse quand il s’agit de communiquer ou montrer des informations qu’ils
estiment sacrées. Ce qui n’est absolument pas blâmable, quand on se remémore les
difficultés et les persécutions silencieuses dont furent l’objet ceux qui connaissaient
des histoires qui pourraient contredire l’histoire officielle, consacrée à la gloire du
régnant.
Ainsi, à l’heure actuelle, le déficit historique est dû en partie à un manque de
recueil systématique des traditions orales. souvent des connaisseurs en histoires
particulières, appelés encore historiens indépendants ou chercheurs marginaux ou
iconoclastes semblent être ignorés par les historiens classiques alors que leurs
connaissances de certaines données historiques ne peuvent être mises en doute. Ces
chercheurs s’intéressant à un point précis d’une histoire ont accès à des sources et à
des confidences auxquelles les historiens classiques ne peuvent accéder car
l’histoire, l’histoire inédite, la vraie histoire d’un groupe ne se transmet que dans un
cercle restreint, un cercle de confiance concomitant à des liens de parenté ou des
liens matrimoniaux. C’est cependant la somme de ces histoires particulières qui
permettent de nouvelles avancées de l’histoire générale du pays.
Est-il par exemple possible de connaître et/ou percer la tradition du groupe
nobiliaire des Andriantompokoindrindra d’Ambohimalaza, de comprendre les
imbrications généalogiques liées à la tradition et aux intérêts familiaux, de démêler les
fils des alliances matrimoniales et de situer le plus clairement possible la cause exacte
d’une décision royale, ou de certaines alliances politiques, si on n’est pas soi même
Andriantompokoindrindra ? Est-il possible de pouvoir bien analyser et séparer le vrai
du faux si on n’est pas né et si on n’a pas été éduqué dans ce milieu, et si on n’a pas
écouté des traditions souvent d’apparence anodine mais certainement d’une
importance capitale ? La réponse est sans aucune hésitation négative, et nous
ajouterons que quand on voit le peu d’intérêt que montrent les générations montantes
pour leur histoire, peu nombreux sont les historiens locaux qui pourront étudier
objectivement un groupe ou un clan qui plus est royal, parce que d’abord, l’accès aux
informations est limité, mais ensuite, souvent pétris de préjugés liés à leurs histoires
particulières, ils ne s’intéresseront à ces histoires que pour les critiquer, et souvent les
analyses ne reprendront que des faits antérieurs.
C’est pour ces raisons qu’aucune critique constructive de l’œuvre du dr
1Rasamimanana (1909) n’a pu se faire, car ce dernier avait récolté ses informations
auprès de vieillards de sa génération donc nés aux alentours de 1840-1850 ; il nous
semble qu’aucun autre recueil n’est plus possible, et que désormais apporter son
1. J. Rasamimanana & L. G. Razafindrazaka : Fanasoavana ny Tantaran’ny Malagasy – Ny
eAndriantompokoindrindra. Ambohimalaza 1909. 2 éd. Librairie Mixte, Antananarivo 1999.
28point de vue sur son œuvre relève de la gageure ou d’une entreprise aléatoire. parler
des écrits du dr Rasamimanana revient alors maintes fois à se prononcer si on en est
pour ou si on en est contre, sans aucune autre justification que d’appartenir à un clan
proche ou à un clan rival de celui de l’auteur. nous avons pu noter des réactions
contrastées en fonction de l’origine de la personne.
La présente thèse ne saurait prétendre aborder toute l’histoire royale de l’imerina,
mais grâce aux informations recueillies, elle en abordera essentiellement un élément
clé : la dévolution successorale royale. Ce point est plus qu’important car il nous
permet non seulement de revoir et de réinterpréter les généalogies royales, mais en
outre d’essayer de comprendre les luttes de pouvoir, ou les tractations de successions
en prenant en considération des traditions particulières qui sont dignes de
reconnaissance car elles ont été obtenues de vieilles familles appartenant à ce milieu
historique. L’étude à faire est particulièrement ardue mais essentielle car elle retrace
des luttes de pouvoir familiales entre des cousinages opposés par les intérêts mais
liés par des réseaux d’alliances sanguins – des alliances dont le démêlage nécessite
des travaux de longue haleine mais qui sont pourtant très utiles afin d’expliquer (du
moins en partie) les causes de certaines décisions politiques, et les raisons qui ont
amené à « oublier » ou effacer traditions particulières.
Comme il est indéniable que l’histoire a subi des déformations, intentionnelles ou
non, il est important de « revisiter », mettre à jour des traditions familiales longtemps
mises en veilleuse pour une meilleure compréhension du passé, et apporter ainsi une
contribution à une analyse plus équilibrée du présent. il n’est pas alors surprenant de
savoir que la présente thèse est le fruit de plus d’une vingtaine d’années de
recherches, de travaux sur le terrain, de discussions, d’analyses, de recoupements,
sans tenir compte des années d’écoute des aînés qui racontent.
des données historiques, généalogiques, des documents familiaux inédits, des
traditions particulières qui méritent l’attention ont pu être récoltés ; sans aucun doute
ils permettront d’avoir une nouvelle compréhension du passé et plus particulièrement
de l’histoire politique, des luttes de pouvoir et de l’étude des dévolutions
esuccessorales des souverains d’imerina, particulièrement d’Andrianjaka (XVii siècle)
eà Ranavalona iii (XiX siècle).
La méthode utilisée est donc simple : revoir l’histoire de la légitimité des régnants
à la lumière des traditions particulières et familiales inédites et pouvoir ainsi apporter
un nouvel éclairage sur certains événements politiques de l’Ancien Régime, sous un
autre angle que les traditions officielles et légitimistes.
Mais des objections peuvent immédiatement surgir au présent essai, concernant
la méthode utilisée :
L’objection première qui s’impose est évidemment le doute sur l’existence effective
d’informations fiables qui peuvent encore remettre en cause des traditions établies
plusieurs siècles auparavant et considérées grâce au privilège de l’âge comme des
29réalités historiques. peut-on encore à l’heure actuelle revoir et rediscuter la
e e e esuccession du roi Ralambo (XVi -XVii ), du roi Andriamasinavalona (XVii -XViii ) ou
e eencore celle d’Andrianampoinimerina (XViii -XiX ) ? ne serait-il pas prétentieux,
pédant de vouloir revisiter des faits bien établis alors qu’il ne reste plus beaucoup
d’indices qui puissent permettre une telle entreprise ? on ne recense pratiquement
plus d’historiens et traditionnistes de l’histoire royale connus comme Rabenjamina
1Androvakely actuellement, et les rares personnes qui écrivent ont souvent pour
objectif de faire valider ou de vulgariser des généalogies ou des histoires familiales en
vue de prétendre à tel ou tel rang dans l’historiographie royale.
nous sommes trop loin des périodes étudiées, Ratsivalaka Gilbert (2000) a écrit
« que le temps joue un rôle considérable dans la conservation d’un évènement. (…)
Plus l’époque du recueil est éloignée de l’évènement plus le récit oral présente des
altérations, puis une véritable érosion déformant complètement le récit au point que
comparé à un manuscrit contemporain on n’y trouve plus que de très vagues
2ressemblances. »
Ensuite, en antithèse de ce que nous voulions affirmer plus haut, Ratsivalaka a
ajouté que dans les recueils des traditions orales, « le risque de déformations est
d’autant plus important que l’enquêteur appartient à la même ethnie que le (ou les)
gardien des traditions orales, ainsi qu’il arrive très souvent de nos jours.
L’appartenance à une même aire culturelle et parfois à une même famille risque, à
cause de l’implication personnelle de l’enquêteur, de réduire l’objectivité minimale
nécessaire à toute recherche historique, en particulier si le récit relate une défaite
3comme c’est souvent le cas à Madagascar ».
A la quasi-inexistence de données fiables, s’ajoute donc le manque d’objectivité de
l’enquêteur ; se sentant personnellement concerné par ses informations historiques, il
ne pourrait que déformer le sens des données pour préserver l’honneur de son clan.
Cela limiterait l’intérêt de l’étude des traditions particulières royales dans le sens où
très souvent les confidences les plus intéressantes ne peuvent être recueillies que par
un membre de la famille.
La troisième objection est ce désintéressement ou cette aversion de certains
historiens locaux pour l’histoire royale, encore plus pour la généalogie royale.
L’histoire de l’Ancien Régime semble faire du sur-place ou pire, s’appauvrit, car elle
est devenue moins un sujet d’études sérieuses, objectives et rationnelles qu’un sujet
passionnel dont souvent le faux dépasse largement le vrai. En effet, on assiste
actuellement à des tendances qui peuvent causer un préjudice certain à la recherche
et à la découverte d’éléments historiques nouveaux et crédibles. d’un côté, un certain
1. il avait porté par écrit de nombreuses traditions orales. Ex : in ny Mpandinika du 4/11/1938.
2. G. Ratsivalaka (2000) : Pour une reconstruction de l’histoire de Madagascar. Archives
privées M.p. 27.
3. G. ibid. p. 26.
301intérêt à l’endroit de l’andrianité mais qui est souvent maladroit, ignorant, folklorique,
parfois usurpateur, dont le mode de communication peut heurter des sensibilités ; de
l’autre côté, et parallèlement, une tendance à une réaction épidermique à l’endroit de
toute forme de communication ou de partage de l’histoire des Andriana et des familles
royales. souvent cette tendance oppose systématiquement histoire royale et histoire
du peuple.
il y a actuellement une forme d’incompréhension réciproque qui fait qu’on
cantonne cette branche de l’histoire de Madagascar à l’histoire des élites. La situation
actuelle semble satisfaire tout le monde, et toutes les tendances :
d’abord les Andriana conservateurs, ces vieilles familles souvent liées entre elles
par des liens de cousinage, imprégnées d’histoires royales. Leur connaissance du
milieu est incomparable ; elles sont d’une très grande discrétion, et sauf à de rares
exceptions, semblent se complaire à préserver jalousement leurs savoirs, tout en
espérant les transmettre aux générations montantes, et s’estimant privilégiés d’être
des gardiens d’éléments d’histoires qui ne seront jamais accessibles aux autres.
Ensuite il y a les nouvelles histoires qui se créent en dehors de ce cercle privé, et
en dehors du monde universitaire, où peuvent se trouver des analyses intéressantes
de l’histoire, mais où se côtoient souvent les théories les plus farfelues et des
généalogies des plus douteuses.
Enfin, comme nous l’avons cité, la tendance qui nourrit une très grande méfiance
à l’endroit de toute histoire royale, la considérant comme l’avocate d’un système de
castes, histoire inutile qui retarde le développement du pays. Cette tendance parle de
la nécessité prioritaire de faire l’histoire du peuple et non de l’histoire des anciens
privilégiés. Elle ne trouve plus ou s’efforce de ne plus trouver d’intérêt dans l’exégèse
des histoires royales. En bref, une tendance qui lie l’histoire à la lutte de classes.
souvent, l’histoire royale n’est intéressante que si on peut la dénigrer.
C’est pour cette raison d’ailleurs qu’une grande partie de l’histoire précoloniale du
pays est largement tributaire des chercheurs étrangers, qui ont le mérite d’avoir pu
rassembler des informations et faire avancer la connaissance. souvent ils ont pu
rendre publics des documents de grande valeur. nous pensons entre autres à la
2grande contribution d’Ayache (1976) qui a obtenu des familles concernées la
communication des manuscrits d’un Andriana comme Raombana, qui est d’ailleurs
considéré depuis comme le premier historien malgache. il est indéniable, pour le cas
de l’histoire royale, que nous devons beaucoup aux chercheurs étrangers.
1. Terme évoqué par J.-p. domenichini que nous estimons être une traduction libre de ce qui est
relatif à la noblesse malgache.
2. s. Ayache (1976) : Raombana l’Historien (1809-1855). Introduction à l’édition critique de son
œuvre. fianarantsoa, éd. Ambozontany.
31Ces éléments d’objection ont eu le mérite de nous faire réfléchir sérieusement sur
l’opportunité d’une telle démarche de recherche, qui à première vue semble
hasardeuse ou aléatoire. Cependant, ces objections sont relativisées par le grand
intérêt que peut apporter la démarche tant aux chercheurs, aux historiens qu’aux
familles concernées.
La première objection qui s’était interrogée sur l’existence d’informations dignes
de foi, est légitime. Toutefois les travaux sur le terrain durant plus de deux décennies,
les enquêtes effectuées et les entretiens dans les cercles et les familles informés
permettent d’affirmer avec certitude que des informations existent, et elles relatent des
faits inconnus du grand public dans le sens où elles n’ont jamais été diffusées, étant
donné que la connaissance publique de l’histoire est toujours liée à la connaissance
du référent Tantara Ny Andriana du Rp Callet.
edes manuscrits familiaux fiables existent, allant du milieu du XiX siècle jusqu’au
eXX siècle. des généalogies familiales ont été transmises depuis des générations et
erédigées depuis le XiX siècle, les traditions orales peuvent remonter jusqu’à cinq
siècles.
sans aller jusqu’à des prétentions archéologiques, l’existence de faits réels,
l’aménagement spatial et territorial d’une seigneurie, permettent aussi de recouper
une histoire. Exemple : Les Tantara relatent invariablement que le fils préféré
ed’Andriamasinavalona (XViii siècle) fut Andriantsimitoviaminandriana qu’il avait
privilégié en lui attribuant un territoire de choix : le nord-est du royaume. Comment
est-il possible d’adhérer sans discuter à cette affirmation alors que le grand roi affirma
qu’il restera au nombril de l’imerina (foiben’imerina), l’espace royal d’Antananarivo qui
est donc réservé au roi et qui fut transmis à son autre fils Andrianjakanavalo-
mandimby.
outre ces données inédites, il existe des ouvrages assez anciens datant du début
edu XX siècle qui sont relativement méconnus alors qu’ils présentent des informations
dignes de confiance. Quelques grands connaisseurs de l’histoire et des généalogies
royales existent dans un cercle assez restreint ; ils s’échangent des informations et
des avis, se rencontrent pour discuter, mais cela reste dans un cadre familial et privé
et ils sont donc méconnus alors que le niveau des débats et des connaissances sont
sans commune mesure avec l’histoire royale connue, l’histoire royale est en effet
devenue une histoire de famille.
Concernant l’altération des données récoltées, effectivement réétudier les
données officielles fournies par les Tantara presque un siècle et demi plus tard semble
hasardeux, mais une rapide comparaison, compte tenu des marges d’erreur, nous
1permet de conclure que la période entre la date du décès du roi Andriamasinavalona
(vers 1710) et la date du recueil du Rp Callet d’un côté, et la période entre le recueil
1. selon l’estimation d’A. delivré op. cit. p. 234.
32et aujourd’hui sont sensiblement les mêmes. notre propre arrière-grand-père né vers
1850 ou son père aurait pu être un informateur du père Callet. Le risque d’altération
ne peut être totalement éliminé mais la crédibilité des faits rapportés au père Callet
sur Andriamasinavalona ne peut être en aucun cas supérieure à la nôtre, dans le sens
où il est possible, par le biais des réseaux familiaux, de bénéficier d’un canal de
transmission assez sécurisé. En effet, l’histoire qui nous intéresse dans cette thèse ne
concerne pas la répétition des faits déjà connus mais l’existence justement d’éléments
ou d’analyses qui contredisent la tradition officielle. Ce qui est intéressant dans les
traditions particulières, c’est le fait d’avoir hérité non seulement d’une tradition orale,
d’une histoire, mais aussi de l’émotion transmise par les aînés, ce qui permet à celui
qui transmet à son tour de ne pas altérer l’essentiel du message, d’une valeur, d’une
culture propre à une famille. il ne s’agit pas en effet, de transmettre seulement des
péripéties ; il s’agit de transmettre l’essentiel qui permet à une famille de se
reconnaître et de préserver son identité. C’est pour cette raison que la généalogie,
malgré les imperfections qui l’accompagnent, est un outil indispensable de la présente
thèse. dans certaines familles de conservateurs, des traditions de quatre ou cinq
générations sont restées fiables, et des généalogies inédites d’une dizaine de
générations sont pieusement conservées sans avoir jamais fait l’objet d’une
quelconque divulgation.
Les témoignages et les récits anecdotiques de p. Ramomaharisoa et de C.
1Rasoarimalala , par exemple, nous sont aussi sinon plus précieux qu’un écrit datant
ede la moitié du XiX siècle, en ce sens qu’elles ont hérité directement, qu’elles ont été
nourries directement de traditions rapportées par leurs proches parents dont la
position les avait mises au centre de flux d’informations : il s’agit entre autres de leur
père le dr prince Rafaralahy Ratsimamanga, cousin germain de la dernière reine de
Madagascar, et surtout de leur grand-mère, la princesse Razafindrazaka, petite-nièce
de l’avant-dernière reine, et de plusieurs autres qui font en sorte que les données à
leur disposition recoupent une dizaine de branches de la famille royale, fait qui leur a
permis d’hériter d’informations sans aucun doute de première qualité. souvent, il est
vivement recommandé dans le cadre d’études historiques de faire référence à la date
d’écriture des documents historiques ou des manuscrits, pour ainsi octroyer plus de
faveur au récit le plus ancien, mais à notre avis à partir du moment où celui qui l’a écrit
n’est pas contemporain des faits rapportés, il ne peut en aucun cas avoir plus de
valeur que ceux transmis oralement. nous tenons compte plus de la qualité de celui
qui transmet que du canal par lequel l’information a été transmise. Enfin, il ne s’agit
epas de recueillir de nouvelles données au XXi siècle, il s’agit plutôt de rendre publique
une partie des données conservées bien avant le recueil des Tantara du Rp Callet
pour pouvoir rehausser le niveau de connaissance collectif de l’histoire.
1. nous avons eu une multitude d’entretiens avec elles ; leur connaissance des traditions
familiales et des liens généalogiques sont particulièrement remarquables. p. Ramomaharisoa et
C. Rasoarimalala (Antananarivo) Entretiens depuis 2000.
33nous réitérons qu’il s’agit d’une partie des traditions, car des données trop
personnelles ou des informations dont nous avons reçu l’interdiction de divulgation de
la part des communicateurs ne seront pas utilisées. nous tenons aussi à signaler le
total respect que nous témoignons à la sacralité qu’assignent certains conservateurs
aux généalogies familiales. sauf autorisation des concernés, nous utiliserons plutôt
les royales, c’est-à-dire les généalogies plus lointaines, sans montrer
directement leurs liens, de générations en générations avec des générations
contemporaines. de nouveaux éclaircissements dans la compréhension de l’extrême
complexité de l’histoire royale merina ne peuvent se faire sans l’apport de faits inédits.
Les sources ne sont pas épuisées, et il est encore possible et nécessaire de
rassembler des éléments qui nous permettraient de « réanalyser », sans prétendre
réécrire l’histoire, en l’occurrence l’histoire des successions royales, dans un but
moins de critiquer que de partager.
Le débat, puis cette hésitation entre le secret et le partage des connaissances,
restent d’actualité dans de nombreuses familles conservatrices. des manuscrits ont
1 2 3pu être édités, tels les écrits de Rakotovao , de Rabison ou de Raombana grâce à la
contribution des familles, ce qui a fait évoluer la connaissance historique de certaines
périodes, mais il est certain que les documents partagés sont infimes par rapport à
ceux qui restent à l’abri des regards. Ces sont considérés plus comme des
reliques sacrées que comme objets d’intérêt intellectuel. Toutefois, il n’est pas
possible à l’heure actuelle de porter un jugement sur l’attitude de chaque famille vis-à-
vis de ses documents et ses savoirs (partagés ou cachés), car la considération que
chacun apporte à son patrimoine documentaire est très différente. La différence de
conception, de croyance, d’échelle de valeur ne peut être jugée seulement à l’aune de
l’intérêt intellectuel, car parallèlement, des enjeux de légitimité, de préséance, de
risque d’usurpation, d’ascendance morale et spirituelle des détenteurs du savoir et
des Tantara restent très présents dans les relations entre les individus et les familles.
4Au sein de l’association familiale Teraky ny Manjaka , et dans les réseaux
familiaux, ce débat reste ouvert, mais on prend de plus en plus conscience qu’à côté
du profond respect que chacun voue à son histoire et à ses connaissances (les
connaissances sur les traditions royales officielles et particulières au sein du Teraky
ny Manjaka sont actuellement incomparables), et en dépit de cette tendance naturelle
à la discrétion, partager ne serait-ce qu’une partie de ce grand savoir historique et
faire avancer la connaissance commune de l’histoire du pays sont utiles pour la
compréhension que le Malgache devrait avoir de sa propre personne et son pays. Ce
1. Ny Bokin-dRAKOTOVAO (1992) présenté par A. Cohen-Bessy Antananarivo, éd. Tsipika.
2. Ny Bokin-dRABISAONA 1873-1906 (1993) présenté par A. Cohen-Bessy et H. Rajaonarison
Antananarivo, éd. Tsipika.
3. Raombana (1980) : Histoire. Tome 1. fianarantsoa, éd. Librairie Ambozontany.
4. Association familiale regroupant les trois premiers groupes nobiliaires merina : les
zanakandriana, zazamarolahy et andriamasinavalona. Les membres de cette association
étaient jusqu’au mois de juin 2009 au sein du Jaky Mena.
34qui contribuerait sans nul doute à mieux définir un modèle de développement qui
corresponde à la mentalité, aux valeurs et à l’attitude d’un peuple.
En effet, l’histoire royale merina et à travers elle toute l’histoire de Madagascar
n’est pas simple ; le fait de disposer d’éléments nouveaux (inédits et non pas
nouvellement construits) et les utiliser pour comparer ou analyser les documents
anciennement publiés ferait certainement avancer notre compréhension de l’histoire
du pays. En effet, nous avons maintenant compris l’injonction à l’extrême prudence de
nos aînés, dans la lecture et l’interprétation de l’histoire officielle et royale, transmise
par le recueil du Rp Callet : le « Tantara Ny Andriana ».
La seconde objection concerne le doute sur l’objectivité de celui qui recueille la
tradition particulière, surtout s’il a la même identité que l’enquêté. dans son analyse,
Ratsivalaka parle de généralités, notamment en parlant d’ethnie, mais dans le cas des
traditions royales, le risque est donc encore plus élevé dans le sens où un recueil de
la tradition particulière d’un clan royal ne peut souvent se faire que par un membre du
clan ou par quelqu’un ayant un lien de parenté avéré avec l’enquêté.
Cette objection est d’autant plus sérieuse qu’ayant été émaillée de luttes de
pouvoirs entre des prétendants, l’histoire royale a forcément créé des frustrations au
sein de ceux qui pensaient se prévaloir de plus de légitimité mais qui furent pourtant
écartés du pouvoir. on en déduit donc que les traditions particulières avaient été ainsi
créées et transmises dans le but de contrecarrer et désacraliser en privé le vainqueur,
à défaut de pouvoir – par manque de force – lui faire face, et lui signifier son
« usurpation ».
1zo Rasoldier , dans ses analyses lors de nos divers échanges, était arrivé à la
constatation que les histoires et les traditions particulières sont des histoires qui
critiquent celui qui a dominé l’histoire, et que dans ce sens, « l’histoire malgache est
une histoire de frustrés ». En ce qui concerne l’histoire royale, vu le nombre de
branches royales susceptibles de régner, et quand on sait que le régnant est unique,
l’histoire est devenue ainsi sans intérêt dans le sens où chaque frustré du trône va
donc se créer une histoire qui préserve ses intérêts et évidemment, qui égratigne tout
clan rival. Ainsi, les traditions particulières sont des critiques des uns envers les
autres. dans ce cas, il n’est plus possible de concilier les traditions des différentes
branches et ainsi de pouvoir se constituer une vue d’ensemble des traditions. En effet,
pour un sujet d’étude il y aurait alors une multitude de versions.
Au vu de certaines attitudes vis-à-vis de l’histoire officielle, nous avons pu
effectivement constater des points de vue diversifiés vis-à-vis de tel règne ou de tel
1. zo Rasoldier est descendant des Andriamasinavalona érudits d’Anosimiarinimerina et du
zazamarolahy Andriamaheritsialaintany. son arrière-grand-père fut un ami et condisciple du
prince Rakotomena, neveu de la dernière reine. il est par ailleurs étudiant en histoire. de
nombreux entretiens depuis 1999.
35autre, une déification sans limite d’un monarque ou au contraire un rejet total.
L’objectivité absolue dans la manière de considérer, de rapporter, de recueillir une
tradition, une histoire royale est difficile, et la position d’un individu, d’une famille,
d’une lignée vis-à-vis d’un règne est assez sensiblement liée aux relations qu’ils
entretenaient avec le monarque.
Cependant, quand on a à sa disposition des outils, des connaissances permettant
d’avancer de nouvelles thèses, de nouvelles analyses, bref de faire avancer l’étude de
notre histoire, on ne peut pas se permettre de les dédaigner et de faire l’impasse sur
elles, même si on ne peut échapper à une erreur d’appréciation consécutive à une
impossibilité d’avoir une totale objectivité de celui qui a recueilli l’histoire. nous
sommes proches des termes « distanciation et impartialité » de prost (1996) pour
1qualifier notre souci d’objectivité . si des éléments a priori fiables sont obtenus, ils
méritent d’être traités et analysés, quitte à les retraiter ou les critiquer si apparaissent
de nouvelles données ou de nouvelles méthodes d’études pouvant être utilisées pour
améliorer notre connaissance de cette histoire royale. Car un fait est clair, l’histoire
royale d’imerina, notamment la succession royale, a été très peu traitée et
pratiquement pas analysée par des Malgaches.
si d’un côté, temporellement, on s’éloigne de la période de l’Ancien Régime, et
que les traditions et les Tantara semblent s’estomper dans les esprits ou pire sont en
train de se volatiliser avec la disparition des plus âgés et des plus conservateurs, de
l’autre côté, c’est le moment opportun pour recueillir des traditions avec de nouvelles
visions de l’histoire vues par les générations actuelles qui portent en elles
simultanément l’histoire des branches privilégiées et des branches écartées, des
persécutés et des persécuteurs, des frustrés et des dominateurs, bref des clans
royaux jadis rivaux mais qui, grâce à des alliances matrimoniales, ont pu concilier
leurs lignées, leurs traditions, leurs états d’esprit et leurs histoires dans ceux de leurs
descendances communes.
nous estimons ainsi que le recueil des traditions royales est actuellement
beaucoup plus intéressant, grâce à un certain détachement que l’enquêteur et
l’enquêté ont vis-à-vis de leurs propres traditions. « favoriser la lignée de la main
gauche aboutit à dénigrer la lignée de la main droite », ce qui est un exercice plus que
difficile pour une même personne. nous estimons que ce recul est plus faisable
actuellement qu’il y a un siècle. par exemple, interpréter objectivement les
er ereassassinats, par Radama i , des proches parents de son épouse Ranavalona i , et
la vengeance que celle-ci avait opérée plus tard, est actuellement possible car il existe
2des familles qui sont issues en même temps des deux clans rivaux. C’est ainsi
d’autant plus intéressant que les familles conservatrices issues de lignées royales
autrefois rivales se font des analyses de ce volet de l’histoire assez équilibrées en ce
sens qu’elles ne peuvent favoriser une lignée particulière contre une autre lignée.
1. A. prost (1996) : Douze leçons sur l’histoire. paris, éd. du seuil.
2. nous remercions R. Ranjeva, avec qui nous avons eu des échanges fort intéressants sur ce
point.
36Ainsi, l’objection concernant la subjectivité trop appuyée d’un recueil peut être
contournée dans le cadre précis de l’histoire royale, car un individu ayant hérité de
quatre traditions particulières de ses quatre grands-parents par exemple, est obligé
d’être loyal envers toutes ses origines.
pour en terminer avec cette objection, en reprenant la théorie de la déformation de
l’histoire par un enquêteur trop concerné, et en suivant ce raisonnement,
n’aboutirait-on pas à une conclusion qui stipulerait que l’histoire de Madagascar et des
Malgaches ne pourrait donc être recueillie et écrite que par des étrangers ? Le
Malgache ne pouvant être objectif vis-à-vis de son histoire, il faut donc être issu de
l’extérieur d’un milieu pour pouvoir l’analyser efficacement. Mais même avec un
étranger, peut-on être sûr à cent pour cent de son objectivité ? En effet, un individu a
toujours des affinités liées à son milieu, sa formation, ses points de vue politiques,
etc., et il aura toujours tendance à raisonner en cohérence avec ses convictions, quitte
à sacrifier son souci d’objectivité.
La troisième objectionsoutient que l’histoire royale n’est plus digne de cet intérêt
et qu’elle ne mérite plus d’être approfondie. faire de l’histoire populaire, l’histoire du
peuple est plus conforme à une vision plus démocratique et plus égalitaire de
l’histoire. En effet, dans la pensée populaire, on avait opposé monarque noble et
esclave, oppresseur (le roi et les princes) et opprimé (le peuple), de telle manière qu’à
chaque fois qu’on parle de l’histoire royale, la première réaction, c’est de dire que
cette histoire est terminée, révolue, sans intérêt, avec toutes les connotations
négatives. L’histoire royale est ainsi considérée comme une page sombre à oublier
pour nombre d’historiens.
Cette perception de dualité est aussi constatée chez certains de ceux qui se
considèrent héritiers de l’histoire aristocratique, et ceux qui se considéraient victimes
ou non héritiers de l’Ancien Régime. souvent, on ne se rend pas compte, ou on oublie,
que la dualité se situe au niveau des factions qui luttent pour accéder au pouvoir, de
quelque origine que l’on soit, et non pas dans la gestion individuelle de la vie courante
et de la position sociale (ancienne et actuelle) qu’offre un titre, ou un lien de parenté
royale. il n’est pas superflu de réaffirmer que dans le contexte malgache une
appartenance à la famille royale est souvent plus honorifique que source de réel
privilège, et un titre des plus prestigieux n’est pas forcément rentable. n’a-t-on pas
toujours dit que la mère de la reine Ranavalona iii était très riche généalogiquement
1mais pauvre matériellement (avant l’accession de sa fille au trône) ?
il est regrettable de considérer l’histoire monarchique de Madagascar seulement
comme un régime autocratique qui a pour but de défendre des privilèges familiaux au
détriment du peuple, alors que paradoxalement, par exemple, le mythe du roi
Andrianampoinimerina reste vivace, mythe qui le considère comme ayant créé un
modèle de gestion administrative et politique en adhésion avec l’aspiration et l’identité
1. in Rabenjamina : “ny Tantaran-dRanavalona iii” in ny Mpandinika du 4/11/1938.
37de ses administrés. il nous semble alors tendancieux de toujours vouloir rejeter ceux
qui nous ont précédés, y compris les apports considérables qu’ils ont pu apporter.
L’histoire royale est devenue une histoire familiale, et est aussi une histoire du
peuple, car les descendants des rois, les Andriana sont devenus peuples, et il n’est
plus possible de tirer un quelconque bénéfice d’ascendance autre que la fierté d’avoir
une histoire. depuis la période royale, le mérite a été l’ascenseur social individuel,
bien que l’ascendance puisse être une source de charisme liée à une obligation de
devoir envers les autres.
de nouveaux apports dans la connaissance de l’histoire royale et dans la
dévolution successorale présentent un intérêt considérable non seulement dans un
sens intellectuel mais également dans la compréhension de la société traditionnelle
merina et malgache. Les attitudes et les comportements des hommes dans le
système de pouvoir royal sont sans aucun doute les reflets de ce qu’auraient pu être
la mentalité, le système de valeur, l’état d’esprit de tout un peuple, de toute une nation,
(aussi bien le côté positif que négatif) et pourrait vraisemblablement faire avancer la
compréhension de ce peuple si énigmatique.
Quelles ont été les méthodes de recueil des données ?
Le choix des familles enquêtées
Les familles approchées ont été essentiellement les familles de la descendance du
clan des Andriantompokoindrindra d’Ambohimalaza et les familles de la descendance
du roi Andriamasinavalona, qu’ils s’identifient comme zanakandriana, zazamarolahy
ou et les autres individus ou familles qui leur ont été très proches
pour diverses raisons.
Le choix des enquêtés est dicté par une raison évidente d’accessibilité liée à des
liens familiaux, d’alliances, ou de cousinages à différents degrés dans ces deux types
de clan aristocratique. En plus d’abondants récits qui nous ont été transmis depuis
notre enfance, les enquêtes ont été effectuées dans un intervalle de plus de vingt-cinq
ans. Les entretiens s’étaient déroulés sous diverses formes en fonction du lieu de
rencontre, de l’organisation de l’entrevue et du temps consacré aux discussions.
La portée et l’intérêt des connaissances et traditions rapportées sont très
hétérogènes. nous avons pris soin de ne pas tenir compte des « pseudos traditions »
qui ne sont que des répétitions des histoires lues dans les ouvrages édités, le but des
entretiens étant de faire ressortir des inédits qui méritent d’être répertoriés et
analysés.
Citons un exemple : Certains originaires d’Ambohimalaza qui se disent
connaisseurs de l’histoire et des traditions particulières andriantompokoindrindra ont
lu l’ouvrage de référence « ny Andriantompokoindrindra » du dr Rasamimanana et de
Razafindrazaka et ne font que répéter les informations qui y sont contenues dans un
38style de confidence. Les informations transmises ne sont pas classées comme
tradition particulière ou familiale, les traditions andriantompokoindrindra rapportées
par Rasamimanana, bien que particulières vis-à-vis de la tradition royale, sont
devenues la tradition officielle des Andriantompokoindrindra. il en est de même pour
les traditions d’Andriamasinavalona qui ne font que rapporter le « Tantara Ny
Andriana » du Rp Callet.
Les personnes interrogées sont d’autant plus intéressantes qu’elles sont issues de
branches autrefois concurrentes, ou en situation conflictuelle. Cela nous a permis
d’analyser comment les familles, les clans ont pu « concevoir » leurs propres
histoires, émaillées de conflits et de concurrences entre clans. Quelquefois, ces clans
se retrouvent « unis » dans une seule et même personne.
Ces cas sont fréquents ; citons ceux qui descendent d’Andrianampoinimerina et
qui sont en même temps très fortement imprégnés de la tradition particulière des
zanakandriana d’Alasora descendants d’Andriamohara, grand-oncle
d’Andrianampoinimerina, un clan qui s’est toujours considéré comme l’héritier naturel
du trône.
nous pouvons également évoquer le cas de certains qui descendent en même
temps des princes du Marovatana (nord-ouest d’Antananarivo), donc proches du roi
erRadama i et des princes d’Ambatomanoina, proches parents de la reine Ranavalona
erei , qui ont été des branches fortement concurrentes.
nous tenons toutefois à préciser que les entretiens et les enquêtes ont été
effectués non pas dans un but d’en faire une thèse mais dans une optique familiale,
où celui qui enquête, étant un membre de la famille proche ou éloignée, cherche à
retracer les liens familiaux, à comprendre des histoires, des bribes transmises d’une
manière anecdotique. il n’est plus possible de se contenter des seules traditions de la
famille, il est plus qu’important de voir celles des autres clans pour pouvoir se forger
une analyse qui se rapproche de la vérité, et proposer un niveau de connaissance
plus avancé et plus élaboré de l’histoire dans le but de relever la
commune d’un pan de l’histoire. C’est seulement après, en reconnaissance des aides
et des informations fournies, que l’idée de la thèse a germé : pour que la
connaissance ne soit pas seulement l’apanage de quelques initiés mais que le
maximum de personnes, et surtout les générations futures, puissent en bénéficier ; et
pour que ce soit un pas de franchi, un acquis pour les futures recherches.
il est certain que certains détails, certaines histoires resteront gardés jalousement
dans des cercles de connaisseurs, mais il est toutefois plus que nécessaire de rendre
publique une partie des faits, des traditions, car le meilleur moyen de préserver est de
partager.
Les Andriantompokoindrindra, tous pratiquement liés par des liens matrimoniaux
et de cousinage assez proches, se situent assez facilement entre eux par une
39remontée généralement de moins de trois générations de la généalogie. Les
descendants du roi Andriamasinavalona (les zanakandriana, zazamarolahy,
Andriamasinavalona) sont plus éparpillés et se reconnaissent plus difficilement, plus
eparticulièrement entre les descendants des Andriana urbains du XiX siècle et des
Andriana paysans, mais après des recoupements familiaux, de cousinage, et de lieu
d’origine, ils se reconnaissent toujours.
L’interface la plus importante dans notre récolte d’informations est également
l’association Teraky ny Manjaka, une association dont l’une des vocations prioritaires
est le recueil et l’analyse de documents historiques sur la famille royale, et il ne saurait
être exagéré de dire qu’à ce jour les informations détenues dans ce cercle sont
inégalables, tant les membres qui représentent toutes les branches de l’histoire royale
d’imerina ont chacun apporté leur contribution, leurs pièces du grand puzzle de
l’histoire.
Les entretiens menés dans ce milieu ne peuvent être finalement qualifiés
d’enquêtes car les réunions de l’association commençant toujours par des
discussions historiques, des apports de traditions particulières, ont fait en sorte qu’en
une dizaine d’années les informations les plus précises sur des généalogies, des faits
historiques, des traditions familiales sont relatées et répertoriées, embrassant une
grande partie de toute l’histoire de l’imerina.
il s’agit non seulement de consultation des manuscrits familiaux mais aussi et
surtout de réitération, répétition de la discussion d’un sujet, d’une généalogie, entre
les aînés dépositaires d’une masse d’informations et les cadets qui doivent poser,
reposer, reformuler des questions d’une autre manière pour qu’en plus des faits
communément connus sortent des détails cruciaux qui font la différence dans la
compréhension de l’histoire. Les discussions au sein du Teraky ny Manjaka sont
d’autant plus intéressantes que les traditions de chaque famille se recoupent ou se
contredisent à tel point qu’une certaine objectivité des faits a pu souvent être
dégagée.
Le choix des familles enquêtées est donc crucial dans le crédit que nous
accordons aux récits rapportés.
Les enquêtes sur terrain
Mais en plus de discussions familiales, les enquêtes sur les sites historiques et les
rencontres avec les habitants ont pu apporter des connaissances sur l’histoire
particulière de ces sites. notre souci n’est plus de relever des informations qui sont
dans la majorité connues depuis longtemps, mais de puiser dans ces masses de
données quelques détails ou même un détail inédit qui pourraient apporter une
contribution à la compréhension globale d’une tradition. Les discussions ne se
présentent jamais sous forme d’enquête intellectuelle, mais viennent de la volonté
d’une famille éloignée de connaître les traditions d’un autre lieu.
40Les critères de sélection des traditions recueillies.
La longue pratique des discussions historiques, et des connaissances accumulées
nous permettent souvent très rapidement, de déceler s’il s’agit de connaissance
livresque, de tradition transmise ou ... d’invention.
Certaines vérifications, traditionnellement utilisées par les gardiens de l’histoire
royale sont retenues ici. C’est ce que les traditionnistes appellent les preuves
matérielles. Exemple : le statut d’un endroit de sépulture est vérifié par l’existence ou
non d’un fossé, l’existence ou non de fasana miandalana (tombeaux alignés côte à
côte), appelé communément fitomiandalana (les sept alignés) même si les tombeaux
alignés peuvent dépasser la dizaine. notons également l’existence ou non du kianja
(agora à l’ouest des tombeaux).
pour être admises comme outils de recherche, les traditions rapportées devraient
être des faits pas seulement transmis en vue de prétendre à un éventuel statut
nobiliaire, surtout si le statut revendiqué n’est pas en adéquation avec celui du lieu de
sépulture de la famille. Ainsi, nous avons recueilli et admis des traditions, si elles ne
visent pas à changer le statut traditionnellement admis d’une famille, d’un clan, d’un
lieu, mais en tout état de cause, c’est pour cette raison que selon nos critères, la
crédibilité des traditions recueillies est intimement liée à la famille qui l’a transmise et
à la terre qui y est liée. il est certain que les éléments recueillis ne sont pas exhaustifs,
et nous avons peut-être éliminé des traditions dignes de confiance mais nous avons
pris le risque d’éliminer des traditions sujettes évidentes à des réserves et des
critiques.
Le recoupement avec les ouvrages officiels ou des documents de référence.
Les traditions recueillies et décortiquées sont toujours comparées à d’autres
traditions disponibles, à l’histoire officielle, à d’autres thèses ou à des manuscrits
contemporains de l’époque étudiée, s’il y en a de disponibles. Très rares ont été les
cas où nous étions en présence de deux tendances totalement incompatibles. il est
souvent surprenant qu’après des analyses approfondies, les traditions particulières et
les traditions officielles a priori contradictoires se recoupent finalement pour démontrer
la véracité d’un fait. En effet, souvent pour confirmer son authenticité, la version
officielle au lieu de sciemment falsifier des faits, opte souvent pour des omissions qui
affaibliraient une généalogie ou une famille ; et la présence d’une tradition particulière
éclaire les faits, les complète et donne un nouveau sens à la compréhension de
l’histoire et une relecture avec un œil nouveau de l’histoire royale des successions.
finalement, les traditions ne s’opposent pas, elles se complètent, ce qui ne fait que
prouver la véracité des faits que nous tenons à rapporter.
Vers une relecture de l’histoire des successions royales.
1delivré, dans sa thèse de doctorat (1967), a réétudié les successions royales.
Grâce à de très éclairantes analyses, il nous a permis de redécouvrir certaines
1. Op. cit.
41données peu ou mal utilisées, mais il va toujours dans un sens de légitimation des
souverains successifs, ce qui finalement n’aboutit qu’à conforter les thèses de
l’histoire officielle. sans vouloir rechercher systématiquement la contradiction avec les
thèses officielles et les conclusions de delivré, devons-nous donc également conclure
que tout débat se rapportant aux successions royales est désormais clos ? dans notre
présente analyse, nous voudrions démontrer la culture de « l’illégitimité » dans ces
successions eu égard à des données généalogiques et/ou contextuelles qui
expliquent le fait que la dynastie issue de Rafohy et Rangita (acceptée comme la
source de la dynastie andriana) est une dynastie sans épicentre, mais avec plutôt des
épicentres évoluant au gré des évènements.
Ralambo, Andriamasinavalona, Andrianampoinimerina (objectivement illégitimes)
avaient voulu redéfinir en leur personne le centre de cette dynastie ; « les moins
illégitimes » des souverains et des prétendants successifs étaient à chaque fois mis
hors course et rayés de la généalogie officielle. L’histoire a toujours légitimé les
vainqueurs, il est nécessaire de ressortir des « oubliettes » (toutefois avec toutes les
précautions utiles) les éléments qui nous permettent de mieux appréhender l’histoire
de nos rois et des institutions de l’Ancien Régime.
Et pour paraphraser Ayache (1976), nous dirions que depuis longtemps, chacun
« s’est pris donc à rêver d’un historien malgache authentique, né au milieu du peuple
1de Madagascar, capable d’en saisir et de transcrire les traditions profondes (…) » .
Celui-là dispose donc d’un atout considérable par rapport à l’étranger qui étudie notre
histoire : celui d’avoir une autre vue de l’histoire, une histoire vue de l’intérieur, d’être
né dans cette ambiance, d’avoir été bercé de cette ambiance, d’avoir vécu dans cette
ambiance, d’avoir accès à des confidences longtemps refoulées, des documents
inaccessibles, en essayant toutefois d’éviter de verser dans le lyrisme mais essayer
autant que possible d’être objectif. des historiens de ce genre ont existé, comme
Raombana, Andriamasinavalona d’Anosimiarinimerina dont les écrits restent
actuellement un excellent outil de comparaison avec la tradition officielle, ou du
dr Rasamimanana, descendant d’Andriantompokoindrindra d’Ambohimalaza, qui a
rassemblé un nombre considérable de traditions particulières andriantompoko-
indrindra. nous nous proposons de rassembler ce qui est épars, peut-être avec des
atouts en moins : être plus éloigné dans le temps de notre champ d’étude, mais en
revanche avec un atout clé : ce qui était intellectuellement et émotionnellement
impossible pour nos grand-parents et nos arrières-grands-parents nous est
maintenant possible : le fait de pouvoir étudier la succession royale avec plus de
détachement car l’histoire de la succession royale est une histoire de lutte de pouvoir
entre des clans. L’héritage historique des branches concurrentes permettra
certainement une liberté d’analyse, et un accès à des informations cruciales. Ce qui
serait un jalon apporté à l’édification de la connaissance historique de Madagascar.
1. s. Ayache : op. cit. p. 9.
42Une question essentielle suivra ainsi le lecteur durant ce voyage intellectuel dans
les dédales des successions royales merina. Quelles sont les règles successorales
royales merina et comment s’étaient déroulées ces successions ? La question ira
même jusqu’à savoir si une règle de succession royale existe à partir du moment où
les traditions officielles s’attacheront toujours à légitimer des accessions qui auraient
pu être sujettes à de virulentes contestations dans d’autres contextes dynastiques.
1Jean de Terre Vermeille (1586) dans ses traités sur la légitimité royale française
explique que la fonction royale dépasse l’existence de ses représentants et les rois,
et que la coutume règle les successions. on retrouve ces fonctions dans tous les
royaumes, bien que la coutume change. pour ramener la question à une
représentation organisationnelle, Terre Vermeille place au sommet de l’organigramme
de la société une case « roi » et non une personne. L’organisation reste la même
quels que soient les rois.
La présente thèse nous montre en revanche la particulière complexité de la
dévolution successorale merina en ce sens qu’à première vue, il n’y a pas de règle
successorale claire et immuable, et qu’il s’agit de successions soumises au gré des
événements et des rapports de forces du moment. Le facteur « destin » est un
élément clé de légitimation a posteriori des monarques, le temps n’est pas un bien
rare, et les Tantara à plusieurs générations d’un monarque et de sa descendance
jugeront de la réelle légitimité d’un souverain ou du bien-fondé de ses actions.
Toutefois, bien que pouvant se mouvoir au sein d’un espace de liberté, cette
légitimité toujours discutable n’est jamais sortie au-delà d’un cercle en dehors duquel
on pourrait parler d’une pure usurpation. Ce qui est surprenant, car à une règle
d’apparence très ouverte se rattache un non-dit qui respecte sous peine de
malédiction les préceptes antérieurs. La personne du roi, dieu vivant, a une parole
sacrée qui respecte toutefois les paroles sacrées de ses prédécesseurs. il n’a pas
hérité d’un système, il a hérité des ancêtres. La préservation du Hasina (du sacré
royal) au sein d’un même lignage nous a permis d’avancer sans hésiter la « sacralité»
de la généalogie comme base de toute légitimité royale merina.
pour pouvoir apporter des éléments de réponses à la question récurrente, il nous
faut d’abord nous rapprocher de la réalité des faits, au-delà des interprétations
officielles, pour pouvoir y porter un nouveau regard plus objectif s’appuyant sur des
données inédites. Une analyse phénoménologique des successions nous permettra
ainsi de renouveler les connaissances historiques afin d’en tirer la quintessence d’une
réflexion sur la loi de succession royale merina. Cette approche royale ne serait sans
doute qu’un reflet de la profonde mentalité malgache, ce qui nous permettra
vraisemblablement de dégager une ébauche de réponse sur la notion de légitimité au
sein d’une société malgache qui est actuellement sujette à de grandes interrogations.
1. J. de Terre Vermeille (1586) : Tractatus de jure futuri successoris legitimi in regiis
hereditatibus, Arras, i, 1, p. 28.
43DE QUELQUES ASPECTS DE LA DYNASTIE ANDRIANA
Avant de nous plonger dans les méandres de la dynastie et des généalogies
andriana d’imerina, nous nous proposons de présenter d’une manière synthétique la
dynastie andriana et les principaux groupes statutaires qui composent cette
« noblesse » merina.
Lignages aux origines mythiques, où se mêlent des traditions qui les rattachent à
1 edes lignées arabo-persanes, africaines ou indonésiennes , c’est au Xiii siècle
2qu’apparaît le nom d’Andriandravindravina , premier souverain retenu par les annales
et répertorié dans la généalogie merina. d’autres sources évoquent en revanche
3 eAndriantsitakatrandro comme étant le père d’Andriandravindravina au Xii siècle.
(…).
douze générations séparent ces antiques ancêtres, de Rangita qui est considérée
ecomme la source commune des andriana actuels. il faut attendre le XV siècle et
l’accession au pouvoir de Rangita et sa fille Rafohy pour que la dynastie andriana
merina émerge en étant dotée d’une ambition de suzeraineté sur les autres rois
locaux souvent en guerre les uns avec les autres. Le fils de ces souveraines, le roi
eAndriamanelo accédant au pouvoir au XVi siècle et ayant maîtrisé le fer pour en faire
des armes, avait alors pris un ascendant considérable sur les autres petits seigneurs
et les écrasa. Ces vaincus désormais appelés les vazimba furent chassés, et
l’ébauche d’un royaume plus consistant prit forme, la dynastie andriana commença
son ascension et sa prépondérance sur les hautes terres malgaches. Andriamanelo
s’installa à Alasora, au sud-est d’Antananarivo qu’il fortifia.
En vertu d’une règle de succession qui institua le « fanjakana arindra »
(succession arrangée) où le cadet devait succéder à son aîné, Andriamanelo devait
laisser le trône à son frère cadet Andriamanananitany, mais voulant imposer son fils
Ralambo, l’aîné fit assassiner son jeune frère. C’est de Ralambo que fut établi le
premier ordonnancement des Andriana qui étaient en gros les parents du roi. Cette
décision de Ralambo répondait à un double objectif interne et externe à sa famille.
– d’abord d’arranger les protocoles au sein de la famille royale de l’époque et
organiser l’ordre au sein d’une dynastie qui faisait face à des difficultés internes
inhérentes à des prétentions légitimes mais opposées. A défaut de pouvoir satisfaire
4toutes les ambitions, il fallait un ordre de « noblesse » qui calmât les prétentions
naissantes et qui allaient sûrement s’accroître au fur et à mesure des générations et
de la multiplication de la parenté royale. Cet ordonnancement avait fixé les privilèges
1. p. ottino(1983) : « Les Andriambahoaka malgaches et l’héritage indonésien » in f. Raison-
Jourde (éd). Les Souverains de Madagascar. paris, karthala 1983 p. 71.
2. p. ottino op. cit. p. 89.
3. Rainitovo : Tantaran’ny Malagasy manontolo. Tananarive, Ed. paoli & fils Antananarivo.
p. 55.
4. La noblesse ici pourrait être traduite par parent du roi, et ne saurait être comparée à une
interprétation occidentale du terme.
44et surtout les attributs honorifiques et mystiques des lignées apparentées au roi et que
ce dernier reconnut comme étant de sa propre famille.
– Eu égard à la montée en puissance de la dynastie, le second objectif de
Ralambo, externe à la famille, visait à accroître et fortifier une cohésion et un
sentiment d’appartenance de ces familles désormais titulaires d’une aura, et ainsi
fermer à d’autres parentés ou d’autres clans ambitieux toute prétention qui était
désormais réservée et exclusive et dont le roi était le centre. Ce qui est à notre avis,
logique dans le sens où la multiplicité des prétendants a toujours été source
d’anarchie, d’autant plus que cette notion d’Andriana longtemps interprétée comme
étant un pouvoir n’était pas a priori fondée sur les privilèges mais sur le sacré des
liens familiaux avec le roi, le « Hasina ». nous estimons pertinentes les analyses de
1Bloch (1983) sur ce point . Le statut andriana, en étant transmissible à la
descendance, ne garantit ni la puissance, ni la richesse, ni le pouvoir politique ; il est
surtout la proximité des liens avec le souverain et cette conscience d’être la
ramification d’une même racine. Être Andriana est avant tout être issu d’une lignée, ce
qui sous-tend le concept généalogique et être un maillon visible et reconnu de liens
2familiaux séculaires . Ce relatif hermétisme allait être institué par l’obligation
d’endogamie à laquelle les Andriana devaient se soumettre pour pouvoir se renforcer
aux yeux et auprès du souverain, quand grâce à un mariage, celui-ci raffermissait et
rapprochait un lien distendu par le temps égrené et les générations éparpillées.
Ralambo institua alors le premier ordre des Andriana, et à part sa personne royale
qui en était le centre, il créa 4 groupes qui étaient par ordre protocolaire :
– Andriantompokoindrindra son fils aîné, et sa descendance, établi à
Ambohimalaza.
– Andrianamboninolona son cousin germain, fils du prince Andriamananitany qui
devait régner après Andriamanelo, père de Ralambo et dont il avait épousé la fille.
– Andriandranando, un lointain cousin, marié à la sœur de son père et dont la
valeur guerrière était utile au royaume.
– Les Zanadralambo, les enfants de ses diverses épouses qu’il avait exclus de
l’accès au trône.
notons d’ores et déjà l’unicité du nom Andriana qui désigne en même temps la
personne du souverain, et les parents qu’il reconnaît comme étant tels, institués dans
ces clans ou groupes statutaires de parents du roi. Ceci, pour préciser la même
essence et le même Hasina qui animent le roi qui en est le premier détenteur mais
également ses parents.
1. M. Bloch : « La séparation du pouvoir et du rang comme processus d’évolution » in f. Raison-
Jourde (éd) Les souverains de Madagascar op. cit. pp. 265-298.
2. Les andriana sont ceux qui ont toujours été reconnus comme tels par la Grande famille
depuis des générations et non en vertu de récentes prétentions sans fondements familiaux
séculaires ni historiques.
45Andrianjaka, fils cadet de Ralambo, succéda à son père en intégrant sa
descendance dans les zanadralambo, en précisant toutefois qu’ils étaient les
Zanadralambo amin’Andrianjaka (fils de Ralambo par Andrianjaka) et réservant à
son seul fils désigné la prééminence royale. A Andrianjaka succéda
Andriantsitakatrandriana puis Andriantsimitoviaminandriandehibe dont le fils cadet et
esuccesseur Andriamasinavalona allait être au XViii siècle le centre de la dynastie
régnante jusqu’à la fin de la monarchie merina en 1896.
A fut théoriquement attribuée la surimposition de l’ordre
hiérarchique Andriana de son aïeul Ralambo, par deux autres ordres qui étaient sa
propre descendance et celle de ses frères et sœurs :
– Les Zazamarolahy et
– Les Andriamasinavalona.
nous pouvons différencier les deux ordres par le fait que les zazamarolahy étaient
un clan royal où se « recrutaient » les princes pouvant prétendre au trône, alors que
les Andriamasinavalona étaient des descendants du Roi désormais écartés du trône.
Une analyse généalogique permet cependant de déterminer avec une certaine
précision que les zazamarolahy étaient les descendants de Rangorinimerina, nièce et
petite-fille d’Andriamasinavalona qui estima que les neveux utérins étaient les
légitimes successeurs de son trône. nous entrerons dans les détails de ce cas des
zazamarolahy dans la présente thèse.
Au-delà de ces sous-ordres d’Andriana se situent :
– les Zanakandriana, les enfants royaux ou izimianadahiavy (les frères et sœurs
héritiers du trône) qui ne sont pas un ordre d’Andriana car c’est un titre individuel et
nominatif qu’octroie le régnant à ses proches. Entre deux frères par exemple, l’aîné
peut être zanakandriana et non le cadet ou l’inverse ; la sœur et non le frère etc. Le
statut de peut s’acquérir et peut être enlevé selon le bon vouloir du
souverain ; en tout état de cause, ce titre ne peut être acquis que pour les très proches
parents du souverain aussi bien par la généalogie que dans le temps. Le
zanakandriana n’est pas un titre héréditaire car le vrai clan d’origine des
zanakandriana est zazamarolahy ; à chaque régnant est attribué ses zanakandriana.
e esi les enfants d’Andrianampoinimerina (XViii -XiX siècle) étaient des
erzanakandriana, lors de sa succession par son fils Radama i les fils
d’Andrianampoinimerina étaient des zazamarolahy. si l’enfant ou le petit-fils d’un
régnant est a priori un zanakandriana, un arrière-petit-fils de roi ne peut se prévaloir
du titre de zanakandriana que si le souverain l’y intègre car il n’est pas un enfant de
roi, il n’en est qu’un descendant.
nous pouvons ainsi constater que la préséance protocolaire des ordres andriana
se rattache surtout à la proximité des liens avec les souverains les plus récents. nous
461ne pouvons en revanche accepter les analyses qui estiment que contrairement à la
noblesse occidentale, les andriana merina les plus récents sont les plus élevés, pour
dire que « la vieille noblesse » en imerina (qui est la plus prestigieuse en occident) est
déclassée. Autant dire que les zazamarolahy et les zanakandriana issus de
« nouvelles dynasties » selon ces termes pourraient être assimilés à la noblesse
2d’empire française ! Ce que nous estimons être un illogisme car une fois de plus nous
rappelons que le statut d’Andriana est un lien familial et les alliances matrimoniales en
sont l’élément clé. Les zazamarolahy ou Andriamasinavalona ne sont pas des
nouveaux Andriana, ce sont des Andriana isolés par le souverain dans la masse des
Andriana pour former un groupe qui lui est institutionnellement et généalogiquement
proche. Contrairement à la noblesse occidentale où le roi n’a pas forcément de liens
familiaux avec les grands seigneurs féodaux, les Andriana merina sont tous de la
3même parenté ; qu’ils soient zanadralambo ou zazamarolahy , ils puisent tous leurs
racines communes des souveraines mères que furent Rafohy et Rangita. Ce que
4certaines analyses ont semblé oublier, c’est que les derniers sous-groupes liés aux
derniers souverains, les zazamarolahy et Andriamasinavalona ou encore les
zanakandriana, sont issus par un lien généalogique et filial direct des anciens
andriana fixés par Ralambo. il n’y a pas d’anciens ou nouveaux andriana, il y a eu en
revanche de nouveaux rangs d’andriana. L’expression « d’ancienne noblesse » ou
« nouvelle noblesse » est un non sens dans le concept merina car les nouveaux rangs
d’andriana sont issus des anciens par la filiation et en ce sens dresser, par exemple,
une généalogie des zazamarolahy, descendants du roi Andriambelomasina
e(XViii siècle) qui les lient à Andriantompokoindrindra, Andrianamboninolona ou
Andriandranando relève d’un exercice élémentaire.
1. Ex : f. Raison-Jourde et s. Randrianja (2003) : « La nostalgie de la monarchie merina.
Madagascar (1938-1995) » in C.H. perrot et f.-X. fauvelle Aymar. (éds), Le retour des rois. Les
autorités traditionnelles et l’Etat en Afrique contemporaine. paris, karthala. p. 437.
« Hiérarchisées en sept échelons, les plus prestigieux étant les plus récents et non les plus
anciens, à la différence de l’Occident ».
2. Comme si les zazamarolahy et zanakandriana avaient fait l’objet d’un récent anoblissement.
p. Verin avait estimé que : « l’ancienneté dévalue la noblesse et ces descendants des habitants
du territoire de Ralambo, parce qu’ils se rattachent historiquement à un roi contemporain d’Henri
IV, sont moins considérés que ceux qui revendiquent des titres de noblesse plus récents. Ce qui
serait comme si, en France, on avait privilégié la noblesse d’empire par rapport à celle à quatre
quartiers de Saint-Louis ». p. Verin (1990) : Madagascar. paris, karthala pp. 78-79. nous ne
partageons pas l’analyse en ce sens que les zanakandriana, zazamarolahy ou
Andriamasinavalona de souche sont issus des mêmes sources que les autres.
3. nous connaissons de nouvelles admissions au sein des groupes andriana ; toutefois ces
admissions, pour pouvoir perdurer, devaient satisfaire aux exigences matrimoniales afférentes
à chaque groupe statutaire. sinon, ils seront andriana à titre honorifique et ne peuvent plus
prétendre appartenir à la grande famille. Les « andriamasinavalona » de Betafo ayant reçu ce
estatut d’Andrianampoinimerina (fin XViii siècle), par exemple, sont actuellement apparentés à
toutes les familles andriamasinavalona « de souche » de l’imerina. Les alliances endogamiques
sont requises pour pouvoir prétendre à l’admission dans le tombeau andriana de
« Tsaravavaka », Betafo.
4. Raison-Jourde & Randrianja op. cit. ou Verin op. cit.
47nous rappelons succinctement les suites des souverains depuis les règnes de
Rangita et Rafohy :
eXV siècle : Rangita – Rafohy
eXVI siècle : Andriamanelo – Ralambo – Andrianjaka
eXVII siècle : Andriantsitakatrandriana – Andriantsimitoviaminandriandehibe –
e eFin XVII -XVIII siècle : Andriamasinavalona
eXVIII siècle : le partage de l’imerina.
– Les quatre fils d’Andriamasinavalona des quatre principautés.
– Les petits fils et arrières petit-fils.
– Avènement d’Andrianampoinimerina qui rassemblera l’imerina
eXIX siècle : Le royaume de Madagascar.
er ereAndrianampoinimerina – Radama i – Ranavalona i – Radama ii – Rasoherina
– Ranavalona ii – Ranavalona iii
1897 : fin du royaume de Madagascar.
Ce succinct rappel devrait aider le lecteur à s’orienter dans les arcanes imbriqués
de l’histoire et des généalogies royales merina.
48Figure 1 : CARTE DE L’IMERINA
Merina
source : Giambrone & Ramaroson “Teto anivon’ny riaka” éd. Ambozontany 1973 ; p. 40
49ere1 PARTIE
DEBAT SUR LA SUCCESSION
DU ROI RALAMBO :
ANDRIANTOMPOKOINDRINDRA
ET ANDRIANJAKA
e e(XVI -XVII siècle)INTRODUCTION DE LA PREMIERE PARTIE
pourquoi avoir commencé notre analyse des successions royales à partir de celle
du roi Ralambo ? pourquoi ne pas être monté plus haut dans la généalogie ou au
contraire nous rapprocher de notre ère pour avoir plus de chances de disposer
d’informations ? Le choix est justifié par l’existence de débats, qui bien qu’ayant été
maintes fois abordés ne sont pas encore près d’être clos. plus de 400 ans après les
faits, les passions restent vives dans les cercles concernés d’autant plus qu’elles ont
été ravivées par des engouements assez récents pour l’Andrianité et la royauté.
nous avons fait le choix de commencer par la succession du roi Ralambo, car la
thèse officielle penche évidemment du côté du cadet Andrianjaka, devenu dès lors
Roi, alors que la tradition Andriantompokoindrindra d’Ambohimalaza et d’autres
documents sont loin d’être totalement utilisés dans la compréhension de ce choix au
détriment de l’aîné. Ayant beaucoup travaillé dans ce cercle, ayant hérité de beaucoup
de confidences, de traditions d’Ambohimalaza, nous estimons que nous sommes à
même de traiter avec une certaine précision les données récoltées. La réponse
semble être une vérité de la palisse, nous ne pouvons qu’aborder les sujets que nous
connaissons bien.
Les 26 et 27 août 2006, les descendants du prince Andriantompokoindrindra
eavaient organisé une fête commémorant le 450 anniversaire de leur ancêtre dans leur
seigneurie à Ambohimalaza. si le texte en français sur la plaquette-souvenir semble
eassez anodin : « Célébration du 450 anniversaire d’Andriantompokoindrindra », au
texte en malgache est rajouté un mot lourd de signification :
1« LAHIMATOAN’IMERINA » qui se traduit par Andriantompokoindrindra : Aîné de
l’imerina. Les réponses à toute question s’enquérant de la signification exacte du
terme aîné de l’imerina sont cependant assez évasives, et même quelquefois
différentes. Les significations sont données selon le raffinement, le niveau de
connaissance, la sensibilité ou encore le degré de diplomatie du questionné.
Les réponses varient donc de la plus basique : Andriantompokoindrindra est le
frère aîné du roi Andrianjaka, au plus développé, plus subtil : lors des discours royaux,
ce furent Andriantompokoindrindra en personne et plus tard le représentant des
Andriantompokoindrindra qui devaient discourir en premier pour répondre au
souverain, c’est à l’aîné qu’est échue la prestigieuse charge de la parole : c’est dire la
prééminence des et de leurs ancêtres éponymes par
rapport aux autres clans d’Andriana.
Les réponses apportées ne peuvent cependant qu’aller dans le sens du profond
sentiment qui a toujours animé les Andriantompokoindrindra : en dépit de l’abdication
1. Ce terme a été également évoqué une fois dans le supplément du Tantara Ny Andriana
(Histoire des rois) de Callet sans que l’on puisse s’enquérir de sa signification exacte.
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