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AU TOURNANT DE L'INDEPENDANCE CAMEROUNAISE

De
136 pages
L'Assemblée Territoriale du Cameroun (l'ATCAM) n'a eu qu'une brève existence : installée en 1952, son premier mandat s'est achevé en 1956 et son second en 1957, lorsqu'elle a été remplacée sous la " loi Deferre " par l'Assemblée Législative, et ce jusqu'à l'indépendance. André Bovar fut le secrétaire général de l'ATCAM en ces moments décisifs où furent mis en place les instruments du régime parlementaire africain. Il nous éclaire sur l'Histoire - la grande et la petite - du tournant de l'indépendance camerounaise.
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Collection " MEMOIRES AFRICAINES"

Couverture:

Insigne des membres de l'Assemblée du Cameroun (A TCAM)

Territoriale

André BOV AR
Secrétaire Général Honoraire de l'Assemblée Territoriale du Cameroun

AU TOURNANT DE L'INDEPENDANCE CAMEROUNAISE

Éditions L'Harmattan 5-7. rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

L'Harmattan Inc. 55. rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y IK9

L'auteur André Bovar, après des études juridiques a été cadre dans l'exportation et a rempli des fonctions technicocommerciales dans la soierie. Il a complété sa formation aux affaires avec l'Institut de Contrôle de Gestion. Il a exercé de 1952 à 1957 les fonctions de Secrétaire Général de L'Assemblée Territoriale du Cameroun. A son retour en France, il a été nommé Directeur Général Adjoint de la Chambre de Commerce et d'Industrie de Nantes, puis a été élu Adjoint au Maire de Nantes. Il a publié: - Regard sur l'économie Editions GAMMA. Paris 1975. - La Chambre de Commerce de Nantes CID Editions. Saint Herblain 1990 - L'entreprise Pourquoi? Comment? Vuibert Entreprise. Paris. 1991

- Emile Decré, un grand commerçant chrétien.
Kerdore-Siloë. Laval 1996. - Clefs pour les CCl ACFCI/CECODIF. Paris 1999.

@ L'Harmatan 2 000 ISBN: 2-7384-9055-7

L'ASSEMBLEE TERRITORIALE

L'Assemblée Territoriale du Cameroun, appelée familièrement l'ATCAM, créée par la loi du 6 février 1952 a succédé à l'Assemblée Consultative qui a siégé de 1947 à 1952,mais qui n'avait le pouvoir que d'émettre des avis et non de prendre des délibérations. L'ATCAM, au contraire, était dotée de réels pouvoirs: elle votait le Budget local et avait à ce titre à se prononcer sur les travaux publics; les investissements et les missions des grands services locaux. Elle délibérait sur les textes réglementaires applicables localement. Elle avait, en outre, un assez large pouvoir d'investigation en matière économique, sociale et, dans une certaine mesure, administrative. En application de la Loi Cadre, ou Loi Defferre, elle sera remplacée, en mai 1957, par l'Assemblée Législative, puis, en août 1960, après l'Indépendance, par l'Assemblée Nationale. Les dossiers étaient instruits et transmis à l'ATCAM par les services du Haut-Commissaire, dont le représentant assistait aux séances sans droit de vote, mais avec la possibilité d'intervenir dans les débats. Ils étaient répartis par le Secrétaire Général de l'ATCAM entre les différentes Commissions Finances, Affaires Administratives, Affaires Economiques, Grands Travaux et Plan, Affaires Sociales, Vœux et Affaires Diverses. Chacune d'entre elles établissait un rapport, soit pour avis, soit au fond, qui était présenté en séance plénière par son Président ou par un Rapporteur désigné en son sein. Il existait, en outre, une Commission Permanente dont le rôle était particulièrement important puisque, en liaison avec le Président, elle assurait la continuité de 5

J'activité de J'Assemblée dans l'intervalle des deux sessions annuelles. L'ATCAM était composée de 50 membres élus au suffrage universel, 18 pour le Premier Collège (citoyens français) et 32 pour le Second Collège (Camerounais ). Officiellement, il n'existait pas de groupes parlementaires politiques et les Conseillers étaient placés dans la salle des séances, tous collèges confondus, en fonction de l'ordre alphabétique des Régions dont ils étaient les élus. En fait, beaucoup d'entre eux étaient plus ou moins adhérents à l'un des grands courants qui divisaient le milieu politique camerounais. Le courant marxiste n'était pas ouvertement représenté à l'ATCAM, bien que quelques Conseillers en étaient sans doute assez proches. Il était articulé autour de l'U.P.C., Union du Peuple Camerounais, fondé en 1948, suivant un schéma venu de Paris, et importé par l'instituteur communiste Donat, par Urn Nyobe Ruben, Félix Roland Moumié et Charles Assale, avec l'aide discrète de Paul Soppo Priso qui participa, en les édulcorant, à la rédaction des statuts. L'U.P.C. sera à l'origine d"'événements" sanglants et de la constitution de maquis, qui seront éradiqués plus durement encore après l'indépendance que sous l'administration française. Bien des années après, l'u.P.e. renaîtra de ses cendres sous forme d'un parti qui acceptera de participer au jeu parlementaire, ce que refusaient farouchement ses fondateurs. Le courant socialiste était largement dominé par la personnalité de Paul Soppo Priso . Autour de lui, se sont créés, ont disparu, se sont reconstitués, sous d'autres noms et avec d'autres hommes, de multiples partis souvent soutenus, sinon suscités, par l'administration, notamment le Haut-Commissaire Soucadaux. Utilisant ses relations et sa très grande fortune, ennemi de toute violence, il résumait parfois sa pensée en disant "J'exige 6

l'indépendance immédiate, mais je suis prêt à négocier les conditions de la jouissance de l'indépendance." Ce courant a été vivement combattu après l'indépendance par le Premier Ministre André-Marie Mbida et le Président de la République Ahmadou Ahidjo, mais il est toujours présent et reste l'armature de l'opposition modérée à l'actuel Gouvernement du Cameroun. Un courant proche, de la Démocratie Chrétienne et des Indépendants d'Outre-Mer, était représenté par le B.D.C., Bloc Démocratique Camerounais, fondé par le Dr Aujoulat, premier Président de l'ATCAM. Il ne se voulait pas confessionnel, et le futur Président de la République, Ahmadou Ahidjo en fut très proche. Cependant, il recruta surtout dans les régions du Centre, à dominante catholique, et, malgré une certaine réticence de la hiérarchie, il était vu avec bienveillance par les jeunes missionnaires et les abbés africains. Après l'opposition du Gouverneur Soucadaux, modérée par le fait que de Dr Aujoulat était un Ministre Français, le Gouverneur Roland Pré lui fut très favorable. Ce courant se dispersa à la retraite de la vie politique de son fondateur, mais les options sociales et personnalistes qu'il défendait subsistèrent, notamment dans l'entourage de l'actuel Président de la République, Paul Biya. En dehors de ces courants politiques, d'autres tendances étaient représentées à l'ATCAM. Plusieurs européens, notamment les" vieux camerounais" se disaient apolitiques, mais beaucoup, ayant combattu auprès du Général Leclerc, se sentaient gaullistes ou conservateurs un peu paternalistes. Les représentants du Nord islamisé, surtout les sultans et lamidos, voyaient de loin les combats politiques et désiraient surtout maintenir leur pouvoir traditionnel, ce qui faisait d'eux des adversaires très durs de l'U.P.C., qu'ils connaissaient surtout par les jeunes fonctionnaires 7

du Sud, " exilés" dans leur région par l'administration. Ce milieu politique, généralement plus ou moins informel, était assez fluctuant, certains responsables, comme Charles Assale ou André-Marie Mbida, passant d'un courant à l'autre en fonction de la modification du contexte et de leur évolution personnelle. Le Palais de l'Assemblée, de style colonial allemand était implanté en contrebas d'une place triangulaire bordée, en face, par la mairie de Yaoundé, ancien bâtiment banal auquel on accédait par une rampe et quelques marches, et, sur le troisième côté, par le commissariat de police, immeuble de trois étages construit au début des années 50. Sous des arcades, du côté de la place, une petite porte donnait directement sur la salle des séances, mais elle n'était que rarement ouverte, au contraire de l'autre, située à une extrémité et accessible par quelques marches, qui donnait accès au secrétariat et constituait l'entrée normale, tant pour les Conseillers que pour le personnel. Il existait bien une porte principale, sur une sorte de cour, dans un mur blanc surmonté d'un :&ontonorné d'un blason tricolore portant les lettres R.F., mais elle ne servait que pour les officiels lors des séances inaugurales des sessions ou pour le public admis dans la salle quand l'Assemblée siégeait. Cette salle était un long quadrilatère sans fenêtres aéré par des claustras et de gros brasseurs d'air suspendus au plafond. Sur le mur opposé à l'entrée d'honneur, était peinte une grande carte du Cameroun avec des illustrations évoquant la faune et la flore de chaque région. Elle était encadrée de chaque côté de deux drapeaux, le :&ançais et celui de l'O.N.D., rappelant que le territoire était sous tutelle des Nations-Unies. Devant cette carte, sur une estrade, un long bureau était occupé par le Président, parfois entouré d'un Vice-Président et d'un Secrétaire membre, et assisté du Secrétaire Général qui lui 8

transmettait les dossiers, le cas échéant en les lui commentant. Devant cette tribune, quatre grands fauteuils étaient réservés aux Députés et Sénateurs qui, nonmembres de l'Assemblée, souhaiteraient assister à une séance. Devant chacun des longs murs, deux rangs de bureaux continus étaient réservés aux Conseillers, assis sur des chaises. D'autres chaises, alignées le long des murs, pouvaient être occupées par les assistants et secrétaires des Conseillers ou par des notables et des gardes du corps accompagnant les grands lamidos et sultans du Nord. C'était une disposition plus proche de celle des parlements britanniques que des amphithéâtres français. Vers le fond de la salle, les bureaux étaient incurvés pour former une sorte de U en laissant au centre un espace occupé par une tribune où siégeait le représentant du HautCommissaire. Derrière lui, quelques tables volantes étaient destinées à ses collaborateurs. Plus en arrière, un espace assez réduit, séparé par une barrière de bois, et garni de quelques chaises était réservé au public. Au centre de la salle, à quelques mètres de la tribune présidentielle, une petite table et une chaise étaient à la disposition des sténotypistes qui s'y succédaient tous les quarts d'heure

pour prendre en note les débats.

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A l'opposé de la rue, des arcades symétriques dominaient de quelques marches une petite cour intérieure fermée, du côté de la tribune présidentielle, par un bâtiment ancien réunissant autour d'un petit hall les bureaux du Président et du Secrétaire Général et des quelques fonctionnaires de l'Assemblée. En face, une assez grande pièce servait de salle des pas perdus et de buvette pendant les sessions. Sur le quatrième côté, un bâtiment plus récent abritait quatre salles de commissions dont la plus grande avait été dotée de l'unique et bruyant climatiseur de l'Assemblée.

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La "salle des pas perdus" de l'ATCAM, le bureau de son Président et, la nuit, la discrétion des chambres de l'hôtel des Conseillers, construit en bordure du lac et proche du "Palais" de l'Assemblée, étaient des lieux propices aux rencontres et conciliabules. D'une façon plus générale, l'ATCAM offrait un point de vue unique pour l'observation d'un pays au tournant de son indépendance.

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LE PRINCE

" Excusez-moi, docteur, pour ce désordre. Sous ce climat les femmes sont tellement nerveuses!" C'est par ces mots que le Prince Douala Manga Bell accueillit sur le pas de sa porte son médecin appelé d'urgence, le docteur Pierre Laouilheau, par ailleurs membre de Assemblée Territoriale. La maison était, en effet, dans un désordre effroyable, et la vaisselle brisée, que le boy s'efforçait de ramasser, témoignait de la violence de la scène qui avait dû se dérouler. La Princesse, une belle femme au teint clair, sanglotait sur un canapé. Le médecin lui administra un calmant et rejoignit le Prince qui l'entraîna vers son bureau, une petite construction sur pilotis, un peu à l'écart de la maison. Ils devisèrent calmement en buvant un vieux whisky, que le docteur apprécia d'autant plus qu'il savait que, vu l'impécuniosité de son client, il ne pouvait en attendre d'autres honoraires. Né le 3 décembre 1897, le Prince Alexandre Douala Manga Bell avait alors un peu plus de 50 ans. Son père, Rudolf Douala Manga, chef supérieur des Doualas, avait été condamné à mort par les Allemands le 8 mai 1914, et aussitôt pendu, car il était soupçonné d'avoir comploté avec les Anglais qui, accueillis en libérateurs le 28 septembre 1914, lui donnèrent comme successeur son frère Richard. La fin tragique de Rudolf, l'importance et l'originalité de son palais, la "Pagode", devenu une librairie, en plein centre de Douala, lui firent donner, à titre posthume, le titre de Roi Bell, et son fils Alexandre prit celui de Prince. Comme un certain nombre de fils de notables africains, il avait été emmené en Allemagne pour y faire 11

ses études. Son origine l'avait fait admettre à l'Ecole des Pages de Postdam, avant d'être affecté à la Garde Impériale. Lorsqu'il apprit l'exécution de son père, il déserta et réussit à regagner le Cameroun. En 1920, il fut le premier africain à parler d'autodétermination et de pouvoir noir, mais la crainte du communisme et du syndicalisme l'amena à se rapprocher des colons dans leur lutte contre les éventuels fauteurs de troubles. En 1945 il prendra, d'ailleurs une part active à la lutte contre les émeutiers et, en 1948, il eut le courage d'apporter la contradiction dans un réunion publique de l'u.P.e. marxiste. Il avait alors de très importantes ressources provenant des revenus de sa chefferie, de la vente de ses terrains au fur et à mesure de ses besoins, de son traitement de Député et d'aides plus ou moins occultes de l'administration; il exerça aussi divers métiers parallèles, et l'on dit qu'il fut un moment guide de chasse. C'était un homme assez petit, au teint clair avec des traits fins: à l'exception de la barbe, il avait assez l'allure et la prestance du Négus d'Abyssinie. Citoyen français, il fut élu au titre du collège européen aux élections aux Constituantes de 1945 et 1946 puis aux élections législatives de 1946, 1951 et 1956. Il fut apparenté M.R.P. puis rejoignit le groupe des Indépendants d'Outre Mer. En 1956, le groupe communiste avait demandé son invalidation à l'Assemblée Nationale, sans aucune chance de l'obtenir. Vexé, il voulut prouver qu'il était bien élu. Complètement ivre, il monta, avec l'aide des huissiers, à la tribune du Palais Bourbon, jeta ses insignes de Député dans la salle et donna sa démission. Il repartit aussitôt en campagne électorale et montra son ascendant sur les électeurs. Ainsi, passant outre à l'avis de ses conseillers, il se rendit dans un village qui, aux élections précédentes, lui
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avait été défavorable. S'adressant aux électeurs, il leur dit: " La dernière fois, vous avez voté contre moi, c'est votre droit! Mais si vous recommencez cette fois ci, les pierres sortiront la nuit du marigot et iront voter à votre place. Quand on ouvrira l'urne qui aura l'air bête ?" Il obtint 90 % des suffrages. Il savait ménager ses effets. Ainsi, lors de l'inauguration du barrage d'Edéa par le ministre Jacquinot, il n'avait pas rejoint à l'heure prévue le cortège officiel, qui devait se rendre à l'entrée de la centrale en passant entre deux haies de nombreux spectateurs. C'est seulement lorsque le ministre et sa suite allaient entrer dans l'usine qu'il surgit de l'on ne sait où, et, vêtu d'une grande cape, il franchit seul, d'un pas rapide, au milieu des acclamations, la centaine de mètres qui le séparait des officiels. En 1948, il fit partie, avec le Dr Aujoulat, de la délégation française à l'O.N.U. pour témoigner que les Camerounais voulaient le régime de la tutelle. A l'Assemblée Nationale, il s'était, un moment, opposé à cette perspective mais avait changé d'avis, et souhaitait que la France reste présente au Cameroun pendant une trentaine d'années, car il craignait qu'une indépendance trop rapide ouvre la porte aux trusts anglo-saxons. Parlant couramment le français, l'allemand, l'anglais et connaissant un peu de russe, il fut le seul membre de la délégation française à pouvoir s'adresser dans leur langue à chacun de ses interlocuteurs. Il pouvait également lire dans le texte le latin et le grec, et aimait réciter les plus beaux passages d'Homère. Dans son bel appartement du l6ème arrondissement de Paris, rue des Bellesfeuilles, il menait une vie fastueuse, très "Ancien Régime". Il avait pu se faire admettre au très fermé Jockey Club, à l'unanimité, moins une voix, et avait provoqué en duel le membre qui s'était opposé, mais le vote étant anonyme, et l'étant resté, personne ne releva son défi. 13