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Auschwitz oblige encore

De
188 pages
Auschwitz peut-il encore obliger la pensée aujourd'hui ? C'est à cette question que cet essai tente de répondre par l'affirmative, dans la trace vive du livre exceptionnel que Primo Levi rédigea en 1986, c'est à dire quarante ans après Auschwitz, intitulé en français "Les naufragés et les rescapés", mais egalement dans la lumière spectrale et inquiétante de la mort violente que l'écrivain s'est donné un an plus tard, un matin d'avril 1987 à Turin.
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Auschwitz oblige encore
Tentative pour penser le mal absolu à partir du bien toujours relatif

Collection La Philosophie en commun dirigée par S. Douailler, J. Poulain et P. Vermeren
Nourrie trop exclusivement par la vie solitaire de la pensée, l'exercice de la réflexion a souvent voué les philosophes à un individualisme forcené, renforcé par le culte de l'écriture. Les querelles engendrées par l'adulation de l'originalité y ont trop aisément supplanté tout débat politique théorique. Notre siècle a découvert l'enracinement de la pensée dans le langage. S'invalidait et tombait du même coup en désuétude cet étrange usage du jugement où le désir de tout soumettre à la critique du vrai y soustrayait royalement ses propres résultats. Condamnées également à l'éclatement, les diverses traditions philosophiques se voyaient contraintes de franchir les frontières de langue et de culture qui les enserraient encore. La crise des fondements scientifiques, la falsification des divers régimes politiques, la neutralisation des sciences humaines et l'explosion technologique ont fait apparaître de leur côté leurs faillites, induisant à reporter leurs espoirs sur la philosophie, autorisant à attendre du partage critique de la vérité jusqu'à la satisfaction des exigences sociales de justice et de liberté. Le débat critique se reconnaissait être une forme de vie. Ce bouleversement en profondeur de la culture a ramené les philosophes à la pratique orale de l'argumentation, faisant surgir des institutions comme l'École de Korcula (Yougoslavie), le Collège de Philosophie (Paris) ou l'Institut de Philosophie (Madrid). L'objectif de cette collection est de rendre accessibles les fruits de ce partage en commun du jugement de vérité. Il est d'affronter et de surmonter ce qui, dans la crise de civilisation que nous vivons tous, dérive de la dénégation et du refoulement de ce partage du jugement. Dernières parutions

'

Laurent FEDI ((éd.), Les cigognes de la philosophie, études sur les migrations conceptuelles, 2002. John AGLO, La Vie et le vivre-ensemble, 2002. Jean-Marc LEVENT, Les ânes rouges, généalogie des figures critiques de l'institution philosophique en France, 2002. Charles RENOUVIER, Sur le peuple, l'Eglise et la République, 2002. Serge VALDINOCI, Merleau-Ponty dans l'invisible, l'œil et l'esprit au miroir du Visible et l'invisible, 2003.

Hélène Van Camp

Auschwitz oblige encore
Tentative pour penser le mal absolu à partir du bien toujours relatif

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRŒ

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALŒ

(QL'Harmattan,

2003

ISBN: 2-7475-4170-3

En mémoire de deux naufragés: Le tatoué 174517, Primo Levi, et Philippe Kabiligi ; l'un rescapé d'Auschwitz, l'autre du génocide rwandais.

"Tu as honte parce que tu es vivant à la place

d'un autre? Et en particulier, d'un homme plus généreux, plus sensible, plus sage, plus utile, plus digne de vivre que toi ?(..) C'est une supposition, mais elle ronge; elle s'est nichée profondément en toi, comme un ver, on ne la voit pas de l'extérieur, mais elle ronge et crie. "

Primo Levi, Les naufragés et les rescapés.

La cendre industrielle

Auschwitz peut-il encore obliger la pensée? Peut-il nous donner à penser le mal et sa persévérance aujourd'hui sous d'autres fonnes ? L'extennination industrielle de millions de juifs devrait du moins demeurer, depuis qu'elle eut lieu à une période détenninée de l'histoire européenne, et pour toutes les extenninations collectives singulières d'hier, d'aujourd'hui, de demain, la preuve à peine recevable dans l'ordre. du droit, que le mal peut devenir absolu car il est capable de réaliser parfaitement son intentionnalité dans l'ordre de l'effectivité. Cependant en tant que mal, il ne se laisse pas aisément percevoir comme tel et réussit d'autant plus qu'il travaille à la négation de son identité de crime. Tel déni peut se lire certes encore dans la littérature du négationnisme ou du révisionnisme (différence que je ne fais pas), qui nie l'existence des chambres à gaz, des fours

crématoires ou diminue le nombre des victimes de façon telle que le génocide puisse devenir simple fait de guerre auprès de ses incessants nouveaux adeptes; mais telle dénégation, si elle n'est remarquée que là, pourrait paraître seulement accidentelle. Or il est probable que ce soit pour raison essentielle qu'en vue de réussir absolument, le mal en appelle à sa propre négation. De plus, il est possible également que, par la nouveauté de sa spécificité bureaucratique et industrielle, le mal ait trouvé depuis Auschwitz une voie d'effectuation nettement plus redoutable, à savoir sa banalité et sa banalisation, dans la mesure où il a pu de la sorte (et peut encore autrement depuis) rendre l'honnête homme ordinaire complice de son abomination ainsi occultée. La pensée du mal G'entends également le mal comme pensée car le mal a été pensé, s'est fait pensée à Auschwitz) exigeait un processus de chosification de ses victimes afin de réaliser sa perfection, et par là, l'unique mode" possible à sa solution, c'est-à-dire le traitement industriel. Et même s'ils n'ont pu que le soupçonner, les chefs nazis savaient qu'ils réalisaient une "perfection" quand bien même celle-ci n'eût jamais pu être achevée. Le mal était déjà fait à peine pensé. Si l'on m'autorise cette expression, il suffisait d'y penser. Hitler, dès avant la conférence de Wansee en 1942, n'eut qu'à imposer l'idée de la Solution Finale, la mise en place de cette machine à tuer allait suivre. On ne peut même pas l'accuser d'en avoir conçu toute l'horreur dans ses effroyables et minutieux d~tails opérationnels ou parfois absurdes, et que l'on juge bien naïvement en les qualifiant seulement de sadisme. Car il ne s'agissait rien moins que de la science froide et rigoureuse du mal par laquelle l'intentionnalité accédait à sa nécessaire actualisation technologique. Ainsi, dans un sens strict qu'il faut manier avec e~trême prudence, on pourrait avancer l'hypothèse que le meurtre n'a pas vraiment eu lieu et d'une certaine façon ne pourra

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hélas jamais avoir (de) lieu, car des hommes capables de transcender leur humanité ont pu exécuter des masses d'hommes à qui ils l'avaient soustraite. Négation de l'identité même du crime mais précisément comme sa plus parfaite essence mise en acte. Il n'y a pas meurtre car pour qu'il y en ait, il faut qu'un homme tue un autre homme. Pas meurtre du moins aux yeux de ceux qui avaient délaissé leur humanité par le haut, en soi-disant surhommes. On peut comprendre ainsi l'absence totale d'émotions et de remords dans le propos de dirigeants SS au procès de Nuremberg ou d'Eichmann à Jérusalem, et sur lequel je reviendrai plus loin. Les SS n'ont été que des ingénieurs ou techniciens qui traitaient la transfonnation de choses de façon spéciale, à savoir banalement et exclusivement comme on traite aujourd'hui la question de la destruction et du recyclage des déchets ménagers et industriels. Qui jugerait de tels hommes assassins? Dans ce dernier cas, personne ne reprochera à personne un manque d'état d'âme. Il était essentiel pour les acteurs presque parfaits de la pensée de la destruction radicale de l'autre (de tant et tant d'autres, chaque fois autres) de faire accompagner le gazage de toutes sortes de crimes qui ne sont immondes et sadiques qu'aux yeux d'humains, pas même donc toujours (l'ignominie atteint ici son paroxysme) pour la majorité des survivants en sursis dans les camps de la mort; ces tatoués, ces gazés de l'âme par le torse puis le bras, parce qu'il n'était quasi pas scientifiquement possible de sauver son humanité dans les camps d'extennination, sinon au risque de mourir avant que d'être tué. Et comme l'écrit et le répète Primo Levi avec une radicalité inouïe: ''Les "sauvés" du Lager n'étaient pas les meilleurs (...J tout ce que j'ai vu et vécu montrait le contraire. Ceux qui survivaient étaient de préférence les pires, les égoïstes, les violents, les Il

insensibles, les collaborateurs de la ''zone grise", les mouchards. (...) Les pires survivaient, c'est-à-dire les mieux adaptés, les meilleurs sont tous n10rts. " 1 Il était essentiel de soustraire l'humanité aux humains qui devaient être exterminés, non pas seulement à leurs propres yeux, et ce afin de briser toute ultime résistance, mais peut-être d'abord pour ceux qui devaient en être les bons et loyaux exécutants. Fondamental par exemple la soi-disant perte de temps en détails maniaques bureaucratiques, de telle façon que l'attention des serviteurs d'un état génocidaire soit le plus possible tout entière occupée à des tâches somme toute banales et ainsi incessamment distraite de la finalité monstrueusement criminelle de ce dernier. Symptomatique me paraît tel échange de courrier ordinaire entre Berlin et l'administration d'un camp d'extermination et où l'objet central du courrier n'est point la liquidation de milliers d'êtres humains mais le budget de lampes pour les camions à gaz. Pertinent donc du point de vue de la réalisation de l'absolu du mal, cette façon d'envisager un renversement radical de ce qui est prioritaire, dans ce cas la protection des lampes dans les camions à gaz contre le chargement. Et s'il avait été possible d'exclure le mot cri dans ce document que Claude Lanzmann lit dans son film Shoah, aussi remarquable qu'indispensable, qui aurait jamais pu réaliser qu'il y était question des actes les plus immondes qui soient contre des enfants, des femmes, des hommes, des vieillards, des malades? Je le cite dans une lettre datée du 5 juin 1942, émanant de Berlin, sous le registre Geheime Reichssache:

1 Primo Levi, Les naufragés Arcades, p. 81.

et les rescapés, Paris, Gallimard,

1986, coll.

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''Il faut protéger l'éclairage contre la destruction plus qu'on ne l'a fait jusqu'à présent. Des grillages en fer doivent entourer les lampes afin d'éviter qu'elles ne soient endommagées... La pratique a démontré qu'on pouvait se passer de lampes, étant donné que celles-ci ne sont apparemment jamais utilisées. Cependant, on a pu observer qu'au moment de la fermeture des portes, le chargement se presse toujours vers celles-ci dès que l'obscurité survient, ce qui rend la fermeture des portes difficile. En outre on a pu observer qu'à cause du caractère inquiétant de l'obscurité, les cris éclatent toujours au moment de fermeture des portes. Il sera donc opportun d'allumer l'éclairage avant et pendant les premières minutes du fonctionnement. " 2

Il était de même rigoureusement essentiel d'un point de vue théorique et en vue de l'exécution pratique de la Solution Finale sur le mode industriel, de produire de la mort, c'est-à-dire aussi sauver des restes. Récupérer et transformer ce qui pouvait l'être du juif en tant que matière secondaire: ses cheveux pour le bourrage de coussins ou la confection de tissus, ses dents en or pour le Trésor Publique, sa peau pour la confection de ceintures ou d'abat-jour, sa graisse pour la production éventuel de savon, ses lunettes peut-être pour un marché de seconde main, ses maladies et anomalies pour l'avancée de la science médicale. Ses cendres enfin comme isolant thermique, comme fertilisant phosphaté ou comme revêtement des sentiers des villages SS ou encore comme engrais pour les rosiers de leurs jardins. Il est essentiel de ne pas lire ceci avec état d'âme.

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Au sujet de Shoah, Lefilm de Claude Lanzmann, Paris, Belin, 1990, p.100. 13

Sans état d'âme

Tenter de penser le plus rigoureusement possible le mal absolu est expérience dangereuse pour des raisons essentielles, et il peut arriver - il est arrivé à des témoins survivants de la Shoah -, qu'on y laisse sa peau. Je l'essaierai avec la plus grande froideur dont je m'espère capable. Sans état d'âme. Je n'ai pu advenir à cette évidence que très tard, lorsqu'il fut presque trop tard pour ne point m'abîmer. Sans état d'âme et non sans âme ; ce petit quelque chose qui n'est pas quelque chose, et que l'on risque de perdre à l'essai de la pensée de l'absolu en tant que mal. Je veux dire ici la pensée du mal à partir du bien penser toujours relatif Il faut prendre cette expression sans état d'âme comme un concept et en tant qu'il signifie une condition de possibilité a priori de cette expérience du bien penser le mal absolu.
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L'absence d'état d'âme est indispensable parce qU'lIn des dangers et pièges pour qui se met à l'artisanat de cette pensée du mal en tant qu'absolu, réside dans sa mystification, sa satanisation. Da.nger pour la sal1té mentale et piège grossier, quoique insidieux, qui fait in1passe au cheminement de et vers cette pensée. A l'expression" mystère d'Illiqllité ", qui tenterait de signifier le caractère absolu que peut prendre le mal, je ne souscris pas et ce en raison de sa connotation religieuse. Il ne peut être question d'interpréter l'exemplarité historiqlle d'un enfer (terrestre) tel qU'Allschwitz (se chargeant de représenter les autres camps d'extermination, de concentration et d'exécutions massives) à l'appui du moindre au-delà ou en-deçà des responsabilités d'hommes ordinaires. On n'écrit pas la douleur dans la douleur ou avec l'encre de ses larmes, cela paraît évident. C'est toutefois beaucoup plus complexe pour la pensée du mal. Il faudrait biefl penser le mal, ce qui ne me semble pas parfaitement possible ni mêlTIe suffisant. Dll moil1s pas comme le mal peut se penser absolument lui-même, quand il fait ce qu'il pense parce qu'il peut penser ce qu'il fait, c'est-à-dire lui-même, le mal, et ce lorsqu'il rencontre un "penseur" malin, celui qui n'a plus aucun état d'âme ni d'âme. Hitler et sa petite clique de salauds par exemple, mais il y en a d'autres, autres. Toutefois les tentatives de penser l'absolu du mal échoueraient, et peut-être dangereusement, si l'on ne résistait pas au mouvement de la diabolisation d'un Hitler, d'un Milosevic ou d'un Ben Laden, pour ne citer que ceux-là. Avec les événements apocalyptiques que nous traversons depuis plus d'un demi-siècle, nous n'avons jamais tant cru percevoir les spectres de satan. Les temps présents qui n'en finissent pas d'être eschatologiques de la pire des façons, nous prouveraient bien plus l'existence du diable que de Dieu. Et la citation rabâchée et mal attribuée à André 16

Malraux (elle m'exaspère et je n'y vois aucun sens, sinon lapidaire comme une prophétie, et que les hommes ne se méfient décidément toujours pas de leurs prophètes !) : "Le 2ie siècle sera religieux (parfois on dit métaphysique) ou ne sera pas" serait plutôt à mettre à l'afflfmative. Et ce n'est peut-être pas hasard si une culture satanique fleurit en ces temps sombres, voire lugubres et qui y engloutit bien des jeunes en situation de soufftance et de détresse. Dans le mal vivre, on fmit de temps à autre par croire au Mal comme à un dieu à l'envers. La pensée ne peut pas prendre le mal pour satan. Ce dernier pourrait fort bien s'appeler manichéisme, même s'il ne se donnait pas l'allure grossière et dangereusement simpliste d'une logique militaire ou terroriste, ainsi qu'elle se développe depuis le Il septembre 2001 en axe du bien contre celui du mal. Elle ne le peut pas non plus car la pensée se doit de résister au mouvement de fascination que l'absolu du mal exerce sur quasi tout le monde. La vision de l'horreur (fût-elle sans images comme dans le récit des survivants) hallucine nécessairement un certain temps ou à certains moments donnés, sous l'effet de la contamination de la terreur dont il nous est porté témoignage, et cela précisément parce qu'ayant la chance de n'avoir pas été menacés d'inhumanité objective, nous pouvons encore être touchés par le mal subi atrocement, et les victimes peuvent demeurer, nous semble-t-il, notre prochain. Mais il y a une dimension dans cette fascination qui est inquiétante. Car sans dessaisissement, l'effroi tue, je veux dire aussi qu'il fait tuer; qu'il entrâme quelquefois des effets dramatiquement autodestructeurs (le suicide de survivants et parfois d'enfants de survivants) ou meurtriers (la reproduction de la terreur).

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Ce pourquoi, tout autrement certes que les responsables nazis, il est toutefois essentiel d'être capables comme eux de penser le mal sans état d'âme.

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