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Aventure d'un soldat d'occasion de la France libre

De
256 pages
Publié par :
Ajouté le : 01 janvier 1993
Lecture(s) : 103
EAN13 : 9782296273252
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AVENTURES D'UN SOLDAT D'OCCASION DE LA FRANCE LIBRE De L'Aber-Wrach à Bir Hakeim

JEAN GUILLERMOU

AVENTURES
D'UN SOLDAT D'OCCASION LIBRE DE lA FRANCE

De L 'Aber-Wrach

à Bir Hakeim

Editions L'HARMATTAN
5-7. rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

@ L'HARMA

TI AN, 1993

ISBN: 2-7384-1654-3

« Eviter la guerre, c'est le devoir

de tout homme sage. »
Cassandre.
Les Troyennes, d'Euripide.

Avant-

propos

Ayant eu l'occasion de participer à la dernière guerre dans des conditions exceptionnelles, je pensais que le récit de mes aventures et de celles de mes copains intéresserait quelques personnes et je m'étais donc proposé d'écrire mes « Mémoires» dès que j'en aurais le loisir. Malheureusement, au cours des années 1950 je suis tombé sur un livre dont j'ai oublié le nom de l'auteur, mais pas le titre (C'est Dupont, mon Empereur), et qui racontait les prétendus souvenirs d'un simple soldat de l'Empire, Dupont. Ce brave homme, après avoir fidèlement suivi partout « son » Empereur, s'était (uniquement par naïveté, si j'ai bonne mémoire) trouvé impliqué dans la dénonciation et l'arrestation du Maréchal Ney en 1815 et il avait pris brusquement conscience de sa responsabilité en cette affaire. Ses Souvenirs se terminaient donc par les

phrases: « Je suis un salaud. Je n'ai plus qu'à écrire mes Mémoires. »
Ç'a été pour moi une révélation soudaine: je n'avais pas le droit de livrer à la vindicte de tel ou tel président d'une association d'anciens combattants les copains dont les paroles ou les actions n'avaient pas toujours été conformes au Règlement des Armées (qui n'avait même pas encore été modifié). Pendant plus de trente ans, ce scrupule a servi d'alibi à ma paresse. Mais aujourd'hui j'ai mauvaise conscience: je ne peux tout de même pas laisser dans l'oubli le souvenir de ces copa~ns qui, à un niveau qu'on pourrait appeler« subhistorique », ont contribué à 7

la création d'une Histoire officielle que certains avaient particulièrement intérêt à estimer glorieuse. J'ai donc décidé enfin de tout dire sans rien cacher. Toutefois, pour ne pas risquer de nuire à la réputation de mes copains, dont plusieurs, hélas! sont morts, j'ai préféré attribuer à presque tous des noms plus ou moins imaginaires. D'autre part, je ne pouvais pas parler individuellement de chacun d'entre eux: cela m'aurait contraint de donner à chaque fois quelques détails sans intérêt ou quelques rappels qui auraient allongé inutilement mon récit. J'ai donc attribué les principales actions et paroles à une douzaine de personnages qui me paraissaient représentatifs de notre équipe. En outre, afin de décou-

rager les chercheurs de « clefs », j'ai situé la plupart des
personnes dont je parle dans. un cadre géographique ou administratif qui n'était pas nécessairement le vrai. Ce sont les seules entorses à la vérité que je me sois permises et c'est pourquoi je peux affirmer que, si je n'ai pas écrit mes « Mémoires », ce récit peut légitimement être considéré comme mes vrais souvenirs.

8

CHAPITRE

I

19 juin 1940

Longtemps, je me suis levé de bonne heure. Il faut dire que j'étais pensionnaire dans un« Collège» catholique et que nous devions quitter notre lit à 5 heures et demie pour assister à la messe (vers 6 heures), « avoir étude» de 6 heures 35 à 7 heures 25, puis déjeuner... avant les cours, qui commençaient immanquablement à 8 heures. Ce 19 juin, je me suis levé assez tard (vers 7 heures) parce que j'étais à la maison. A peine avais-je fini de déjeuner, mon père me dit: « Tu vas prendre tous les bidons vides d'essence

et les faire remplir. »
Je vais donc au garage, range sur la plate-forme de la camionnette tous les bidons disponibles et me rends chez le camionneur qui faisait office de pompiste. Tandis qu'on procédait à ce remplissage, une vingtaine de marins et d'officiers mariniers s'étaient arrêtés à hauteur de la camionnette. Au moment où je remontais dans la voiture un des « seconds maîtres» me dit: « Vous ne pourriez pas nous conduire jusqu'à Morlaix? Les dépôts à Brest sont en flammes et nos chefs nous ont conseillé d'aller chez nous. Sinon, les Fritz vont nous coxer. On a marché toute la nuit sans trouver une voiture qui puisse nous prendre. Il y en a parmi nous qui sont de Kerlouan, d'autres de Plouescat et quelques-uns de Morlaix. » 9

Que faire? Cela allait brûler un peu de l'essence que mon père comptait mettre en réserve, mais je ne pouvais pas accepter l'idée qu'à cause de moi ces braves gars risquent d'être pris par les Fritz. Je les fais donc monter et fonce en direction de Morlaix. En cours de route, je m'arrête de temps en temps pour laisser descendre ceux qui sont arrivés près de chez eux. A notre arrêt à Plouescat, un des marins rencontre un copain, qui lui dit: « Il y a déjà des motards allemands qui viennent d'arriver à Morlaix, paraît-il. » « Merde! s'écrie un des seconds maîtres. Qu'est-ce qu'on va faire, nous, ceux de Morlaix? - Vous en faites pas, répond le " civil ". Pendant quelques jours le gros de l'armée des Fritz ne rolliera que sur les grandes routes. Ce n'est pas les petits chemins qui manquent par ici pour aller jusqu'à Morlaix et on vous trouvera des frusques civiles: ça, c'est pas difficile. » Les cinq marins qui restent descendent donc de la camionnette et je reprends aussitôt, et à toute vitesse, le chemin de Lannilis. Tout en roulant, je repense aux projets que nous avions faits la veille, quelques copains et moi, pour rejoindre l'Armée Française en déroute. La Bretagne n'a, pour ainsi dire, jamais été occupée par une armée ennemie et pour nous cette idée d' « occupation» est donc absolument inacceptable. Mais comment faire pour rejoindre l'armée française si les Frisés sont déjà à Morlaix? C'est pour cela que Jacques Le Gall devait aller voir ce matin à L' Aber-Wrach s'il n 'y avait pas de bateau qui y avait fait escale. Justement. A peine suis-je de retour à la maison, Le Gall m'appelle au téléphone depuis un café de L'Aber-Wrach. « Il y a un bateau, me dit-il, un petit bateau de guerre, qui part dès que la marée sera assez haute (vers midi et demi). Le commandant comptait aller se ravitailler à Brest mais, comme le dépôt est en flammes, ça ne servirait à rien. Il a tout juste ce qu'il faut en mazout pour se rendre en Angleterre, à Plymouth probablement. Il veut bien nous emmener. Débrouille-toi pour rassembler le maximum de copains. Tu prends la camionnette de ton père et tu leur donnes rendez-vous sur la Place, à côté de la pissotière. » 10

A Lannilis, la pissotière, c'est comme le monument aux morts de la Gare Saint-Lazare pour les Parisiens de l'époque. On ne peut pas donner rendez-vous ailleurs que là. C'est en ce lieu que nous avons tous fait nos classes de barres parallèles sur les poutrelles rongées par la rouille mais encore solides. A onze heures, Jacques Le Gall, revenu de L' Aber-Wrach, est debout sur la plate-forme de la camionnette. Avec le dynamisme et la faconde d'un sergent-recruteur des temps jadis, il harangue tous les passants et apostrophe les copains. Voici justement que passe par là Robert Bilie, portant un panier de trois livres de fraises superbes. Jacques Le Gall lui crie aussitôt: « Hé ! Bilic ! Amène-toi ici, et en vitesse! On part tout de suite pour l'Angleterre. - Mais, répond Bilic, il faut que j'envoie (sic) d'abord ce panier à ma mère: elle attend ces fraises. - Et les Fritz, tu crois qu'ils vont attendre? Allons, grouille-toi! » Bilk hésite un peu puis il rejoint la vingtaine de copains sur le plateau de la camionnette, « envoyant avec lui » (comme on dit à Lannilis) un panier de fraises pour tout viatique. Heureusement, les autres ont quelques vivres dans leur musette ou dans un petit sac marin. Dès la sortie du chenal, le chalutier (armé en « croiseur auxiliaire») a mis le cap vers le nord. La mer est assez belle et la visibilité bonne: on peut voir au sud-ouest de hautes colonnes de fumée, qui s'élèvent des dépôts maritimes de Brest. Soudain, branle-bas de combat: les marins vont, qui aux canons, qui aux mitrailleuses de D.C.A. Un avion apparaît à l'horizon, vers l'est. Est-il allemand ou français? On s'aperçoit bientôt que c'est un chasseur anglais. Il passe au zénith du bateau puis s'éloigne vers le nord. Grosse déception chez les uns, soulagement chez les autres: certains n'auraient pas été fâchés d'avoir quelques émotions fortes de guerriers dès le départ, mais d'autres préfèrent attendre. .. Les gars ouvrent leur musette ou leur sac et partagent avec les copains dont la mère n'a pas eu le temps de préparer des 11

vivres à emporter. Le Lieutenant de Vaisseau qui commande le bateau passe au milieu du groupe et sourit en les voyant se jeter sur les trois livres de fraises. « Ce n'est pas prudent de trop en manger, dit-il: on va entrer dans une zone où la houle est assez forte. » Naturellement le Gall a immédiatement trouvé une réplique qui paraît être de circonstance: « Mais, Commandant, on a le pied marin, nous: on est des Bretons de la CÔte.» Maintenant, de tous les CÔtés,c'est la mer, une mer assez houleuse en effet. On ne voit plus de fumée au sud et le chalutier avance toujours plein cap sur le nord. Les conversations sont de moins en moins animées, quelques futurs héros s'écartent discrètement du groupe, installé sur la plage avant du bateau, et ils vont s'accouder au bastingage de poupe. Petit à petit, les bonnes fraises de Plougastel-Doulas remontent par saccades dans les œsophages... pour aller plonger dans l'écume des vagues. Vers le milieu de l'après-midi, un marin vient nous dire que le Commandant veut nous voir les uns après les autres dans sa cabine. Passé un court moment de stupeur, Bilic s'écrie: « Il tient à nous voir séparément parce qu'il veut nous décourager de répondre à l'appel de de Gaulle. - T'es dingue ou quoi? lui lance Le Gall. Pourquoi il nous aurait pris à bord s'il ne nous approuvait pas ? - Mais il appartient peut-être à la cinquième colonne! Tu sais bien qu'il y en a partout, des types de la cinquième

colonne. »
Depuis un mois, les bruits les plus invraisemblables circulenten Francesurles agissements e la « cinquièmecolonne». d Parmi ses membres, il y a, dit-on, des Allemands ou des espions qui sont habillés en gendarmes français. TIs se postent aux carrefours importants, ils arrêtent les régiments qui font retraite et ils les dirigent vers des routes où ils vont tomber dans des embouteillages inextricables et donc se faire prendre par l'ennemi. Pour ces agents de la « cinquième colonne », tous les déguisements sont bons: c'est ainsi qu'on a vu des « bonnes sœurs» se raser à l'aube dans un bois. Le. groupe se dirige maintenant vers la cabine du Commandant. Celui-ci se contente de demander le nom et 12

l'adresse de chacun de nous, ainsi que sa date de naissance. Bien entendu, la plupart d'entre eux n'ont pas de carte d'identité mais quelques-uns ont leur pennis de conduire. De toute façon, l'interrogatoire est très rapide: manifestement tous ces jeunes gens ont moins de vingt ans.et aucun d'entre eux ne peut donc être un déserteur de l'Année française. Jusqu'à la tombée de la nuit, il fait assez chaud malgré la brise et la vitesse du bateau, mais ensuite la température tombe très vite et, pour pouvoir donnir sans couverture sur le pont, il faut être à l'abri du vent: les moindres recoins sont alors méthodiquement recherchés et utilisés. Comme mon vieil ami Yvon Keravel n'a pas plus sommeil

que moi, nous allons tenir compagnie au marin qui est « de
quart» à l'arrière, près de la mitrailleuse de D.C.A. Celui-ci nous confinne que le bateau va à Plymouth et que lui-même compte y « débarquer» alors, pour rentrer en France. Il en a assez, dit-il, de cette guerre: pendant dix jours, le chalutier a fait la navette entre Dunkerque et Douvres pour y transporter des blessés français, tout cela sous des bombardements incessants et avec, pour toute défense anti-aérienne, deux mitrailleuses lourdes. Lui-même, il ne pense plus qu'à se faire démobiliser, retrouver sa femme et son « boulot peinard ». La guerre, il en a sa« claque ». Malgré cette profession de foi, Yvon n'est pas découragé et il entreprend même de lui prouver que « la France a perdu une bataille mais n'a pas perdu la guerre ». Peine perdue! Dans l'espoir de faciliter les relations entre ce marin et nous, je suis allé chercher dans ma musette la bouteille de vin qu 'y a placée ma mère. Quelle idée! me dis-je. Elle sait pourtant que je ne bois jamais de vin. Je tends la bouteille au marin, en prononçant la phrase rituelle: « Vous boirez bien un p'tit coup? - Ah! ce n'est pas de refus, répond-il aussitôt. » En un tour de main la bouteille est décapsulée et débouchée. Stupéfait, je regarde le vin descendre vers le gosier de l'homme. Ce Saint-Emilion 1929, qui ne se dégustait qu'à tout petits coups, avec des airs gounnands et des claquements de langue de connaisseurs, coule maintenant comme l'eau d'un robinet grand ouvert.

13

La précieuse boisson a été engloutie et le marin, de sa manche, s'essuie les lèvres. Timidement,je demande: « Vous
aimez bien le Saint-Emilion ? - Ah ! dit-il, en continuant à s'essuyer les lèvres, ça se

laisse boire. »
Et, sans transition, il ajoute: « Je vais à mon tour te donner un petit quelque chose. Tu vois ce bout de ruban, rouge et vert? TIsont voulu à toute force me le donner. Je ne sais pas pourquoi. Garde-le. Peut-être que tu auras le droit un jour de le porter à ton tour. Moi, je m'en

fous. Pour moi, tu comprends,la guerre, c'est fini. »
Je garderai ce ruban pendant deux ans, mais lorsqu'à mon tour j'aurai le droit de le porter (sans savoir pourquoi, comme ce marin), je ne l'aurai plus à ma disposition: avec toutes mes affaires, il aura disparu à Bir Hakeim.

CHAPITRE

n

Un très britannique accueil
Yvon et moi, nous avons fini par nous endormir, serrés l'un contre l'autre, dans un recoin près de la cuisine. Nous sommes réveillés par l'arrêt des machines et, sans doute aussi, par l'odeur du café, qui commence à flotter en cet endroit. Dans une immense baie sont ancrés des dizaines de bateaux de toute sorte, peut-être une centaine. Les ballons captifs qui protègent le port des bombardements en piqué brillent d'une lueur argentée dans le ciel mais ils n'y restent pas longtemps: les voici qui descendent lentement pour la journée. La plupart des copains sont déjà debout et regardent autour d'eux, en battant la semelle et en se frottant les mains pour les réchauffer. Un marin les invite à choisir, dans un tas de boîtes vides, ce qui peut leur servir de tasse pour le café. « Sur ce rafiot, précise-t-il avec un clin d'œil gentiment malicieux, il n'y 14

a ni assiette ni tasse pour les... passagers. Chaque membre de l'équipage a son couvert individuel et c'est tout. » Tous se précipitent donc vers les boîtes et chacun choisit celle dont le bord lui paraît le moins coupant. Puis c'est la queue au poste d'eau. Et de rincer, de rincer encore. TIrestera bien un peu de graisse dans certaines « tasses », mais le café bouillant emportera le tout.

En servant ses « passagers », le cuisinier leur recommande
de garder ces boîtes et d'en prendre de plus grandes pour le « rata» de midi car ce serait bien étonnant qu'il puissent débarquer avant ce soir. « A votre place, ajoute-t-il, je commencerais à me fabriquer une sorte de cuiller avec le bois de ces cageots.» Les mères ont en général pensé à glisser un couteau dans la musette ou le sac marin. C'est heureux car ces Lannilisiens sont tous des garçons du « bourg », et non pas de la campagne: ils n'ont donc pas habituellement, dans la poche droite du pantalon,. un couteau, relié à la ceinture par une chaînette d'acier et prêt à tous usages. Armés donc de notre couteau de cuisine (ou de table), nous commençons à tailler, dans le bois des cageots, la cuiller de bois salvatrice. Bilic, qui n'a que son panier de fraises vide pour tout bagage, attend patiemment que le plus rapide d'entre nous ait fini son œuvre d'art. Donner la forme générale d'une cuiller, c'est assez facile somme toute quand le bois est tendre. La grosse difficulté, c'est de faire un creux assez profond (le ventre en quelque sorte), sans fendre le dos de la cuiller. Certains recommencent trois ou quatre fois, mais d'autres se disent qu'après tout une petite fente n'empêchera pas de pêcher dans la boîte ce qui est censé être à peu près « solide ». Quant à la sauce, elle peut se boire à même le rebord de la boîte. Les plus courageux ont même prévu la confection d'une fourchette, mais ces bourgeois s'apercevront vite qu'une fourchette de bois ne permet guère de piquer la viande ou les haricots qui nagent dans la sauce d'une boîte. En guise de pain, il faudra se contenter, pour ce repas, des traditionnels biscuits de guerre, presque aussi durs que du bois. Vers les quatre heures de l'après-midi, arrive un bateau ravi-

tailleur en mazout, puis un ravitailleur en vivres. Avec émer15

veillement, nous voyons monter à bord quantité de boules de pain: c'est déjà ce qui nous manque le plus. Ce n'est que deux jours plus tard que nous pourrons enfm débarquer, sur un quai de Plymouth. Le Commandant et l'équipage du bateau, avec un mélange d'envie pour notre ardeur et de pitié pour nos illusions, nous ont souhaité « Bonne chance ». Nous voici sur le quai, accueillis par des darnes du genre « darne d'œuvres» en uniforme, qui nous prient, tout en nous servant du thé, de former une queue en direction du Bureau d'Immigration. « Qu'est-ce qu'elles donnent? demande Le Gall. Du café? - Non, répond Alain Tariec, un autre de mes copains, c'est du thé. - Du thé ? s'écrie Le Gall. Mais on n'est pas malades, nous. - Mais en Angleterre on boit du thé tous les jours et même plusieurs fois par jour. D'ailleurs en France il y en a qui font comme eux. - En France peut-être, mais pas en Bretagne en tout cas. - Bien sûr que si ! dit Alain. Ma grand-mère en boit tous les jours à quatre heures.

- Oui, mais ta grand-mère,elle n'est pas comme les autres.
Elle est un peu... spéciale.
»

Yvon Keravel, qui sait très bien que la grand-mère d'Alain Tariec a la réputation d'être un peu excentrique et qui s'attendait, certainement d'ailleurs comme ses copains, à entendre le qualificatif « piquée », est un peu soulagé et il s'empresse d'intervenir: « Regarde, Le Gall. C'est du thé au lait. Chez nous, on boit beaucoup de café au lait. Les Anglais, eux, préfèrent en général du thé au lait. - Ah ! ben alors, s'écrie Le Gall, ça, c'est le comble! Ça doit être infect! Une tisane bien sucrée quand on n'a le droit de rien manger, ça peut passer; mais avec du lait, qu'est-ce que ça doit être? » Tout en grimaçant, Le Gall a pris la tasse de thé que lui tendait une darne et, précautionneusement, il se met à boire. « Ça aurait pu être pire, conclut-il. » 16

Le Bureau d'Immigration est devenu un grand couloir dans lequel des employés, attablés à des planches installées sur des tréteaux, inscrivent sur des sortes de grandes fiches en carton léger le nom, les prénoms, la nationalité, la date et le lieu de

naissance de chacun des « immigrés ». Pour ceux qui ont une
carte d'identité ou un pennis de conduire, c'est assez rapide, mais pour les autres, le remplissage de la fiche est assez laborieux, sauf lorsque les employés veulent bien confier aux intéressés eux-mêmes le soin de la remplir..., et en lettres d'imprimerie. A peine a-t-il fini de remplir sa fiche, Le Gall s'aperçoit que tout en haut est écrite, en grand, la mention « Refugees from Holland and Belgium» (Réfugiés de Hollande et de Belgique). Il se récrie aussitôt et, en un anglais assez laborieux et bien obscur, il explique à l'employé que, premièrement, il vient de France, et même de Bretagne..., et que, deuxièmement, il n'est pas un réfugié, mais un volontaire pour l'année du Général de Gaulle... Conciliant, l'employé lui explique que le Bureau d'Immigration n'a pas encore reçu de fiches imprimées pour les réfugiés venus de France, mais que la nationalité de chacun doit être bien spécifiée sur chacune de celles-ci. « D'accord, reprend Le Gall, toujours en un anglais assez approximatif, mais on n'est pas des" refugees" ; on est des "volunteers ". - Of course (bien entendu), of course, répond l'Anglais.

French voluntary refugees (réfugiésvolontaires français). »
Puis, poussant gentiment Le Gall, il ajoute en tendant une fiche au suivant: « Next, please» (Au suivant, s'il vous plaft). Ensuite, chacun de ces « voluntary refugees» est invité à s'attacher à un bouton de sa veste ou de sa chemise la ficheétiquette. Tout en faisant le petit tortillon de fil de fer autour d'un bouton, Le Gall lance le cri des manutentionnaires dans les services d'expédition: « Envoyez! C'est pesé. » Puis baissant un peu la voix, il ajoute en riant: « C'est égal, on fait de sacrés colis, nous! » « Ah ! ce Le Gall! Toujours le même! disent entre eux ses vieux copains. Il ne peut pas faire autrement que de se mettre en pétard ou de faire le clown. » Alain Tariec, qui a fait un peu 17

plus d'anglais que lui, souffle alors à mon oreille: « C'est une chance qu'il ne connaisse pas la différence qui existe entre " voluntary" et " volunteer" ! » Dans le couloir suivant, nous trouvons un autre groupe de Français, pareillement étiquetés, et qui parlent avec une très vive excitation. « On va leur montrer qu'on n'est pas des réfugiés, dit l'un. - Et ça ne va pas tarder, renchérit un autre. » Naturellement, Le Gall s'approche d'eux aussitôt pour prendre part à cette conversation animée. Il n'a pas le temps d'intervenir que surgit un jeune homme qui brandit une banderole sur laquelle est écrite, en très gros caractères (et à la peinture, semble-t-il) l'inscription:

«Volunteers for Gen. De Gaulle's Army. »
« Où a-t-il pu, en si peu de temps, dénicher de quoi faire une banderole? me demandé-je. Où a-t-il trouvé cette peinture? » Mais je ne suis pas au bout de mes surprises: je ne tarderai pas à apprendre que, pour peu qu'ils le veuillent, les Français arrivent toujours à trouver ou à retrouver les objets les plus inattendus dans les endroits les plus étranges. Une porte s'ouvre au bout du couloir et un employé nous fait signe d'avancer. A la sortie de ce couloir, plusieurs autobus sont rangés et les « refugees» sont invités à y monter. Le jeune homme à la banderole se précipite dans le premier autobus et, par une vitre ouverte à gauche, à l'avant, il la laisse pendre, tandis qu'un copain s'empresse d'aller ouvrir les autres vitres du même côté. Avant même que le chauffeur, interloqué, ait eu le temps d'intervenir, la banderole est tendue sur presque toute la longueur de l'autobus. Tous les « refugees» sont montés. Le premier autobus démarre. Aussitôt retentit une voix haut perchée: « Allons, enfants de la patrie... » Un court instant de stupéfaction, et tous les passagers de cet autobus enchaînent, à des tons qui varient incessamment de l'octave de départ à l'octave inférieure. Très vite, les deux autres autobus s'emplissent des accents du même hymne, avec les mêmes variations, et les plus dynamiques s'empressent d'ouvrir toutes les vitres pour faire bénéficier de leur concert les passants, qui les regardent, éberlués. 18

Une demi-heure plus tard, les autobus pénètrent dans la cour d'une école, libérée de ses élèves et même de ses internes. Tasse de thé, sandwiches. Distribution de deux couvertures à chacun. Répartition dans des salles de classe dont les tables et les chaises ont été repoussées et empilées contre l'un des murs. Chacun installe ses couvertures sur le plancher, pour bien délimiter la place de « son» lit, et dépose sa musette ou son sac contre le mur, puis il s'en va inspecter les environs. La grande grille de l'école est fennée maintenant et un Bobby (agent de police), bien placide, essaie, vaguement et mollement, d'écarter les enfants, venus voir par quelles bêtes curieuses ils ont été remplacés dans leur école. Le Bobby finit par renoncer à ce travail et il laisse désormais les enfants tendre leurs carnets d'autographes pour que ces jeunes gens leur donnent un peu de leur prose. Voici les «refugees» considérés comme des vedettes! De temps en temps, un adulte s'approche et essaie d'engager la conversation avec nous. Cette concurrence n'est pas du goût des enfants et des adolescents. Avec d'énonnes grimaces, ceux-ci articulent silencieusement, en montrant discrètement du doigt la « grande personne» : « Pay attention: fifth columnist» (Attention! C'est un agent de la cinquième colonne). Décidément, la peur de la fameuse cinquième colonne s'est répandue jusqu'en Angleterre. En tout cas, il y en a déjà qui savent utiliser la peur qu'elle peut faire naître pour écarter leurs rivaux. L'Annistice en France a été accepté et c'est la consternation chez nous. Certains sont heureux d'apprendre que la France ne sera pas occupée entièrement: ils ne savent pas encore que pratiquement toute l'Armée française est prisonnière. La plupart d'entre nous continuent à penser qu'il existe entre de Gaulle et Pétain un accord tacite, qui va pennettre le regroupement des forces françaises stationnées en dehors de l'Hexagone. Ainsi, se disent-ils, dès que les Allemands violeront la moindre clause de l'annistice, la guerre reprendra contre eux, et la France pourra être libérée grâce à l'aide des Anglais et à celle de l'année du général de Gaulle. Les nouvelles sur les conditions de l'annistice ont déclenché des discussions sur la longueur probable de la guerre.

19

Malgré l'écrasement récent, certains se voient déjà débarquant en France dès le printemps 1941. La plupart envisagent comme possible un débarquement en 1942. Rares sont ceux qui pensent que la nouvelle guerre durera autant que celle de 1914. Le bruit commence à courir que les Français qui ont répondu à l'appel du général de Gaulle sont, ipso facto, déchus de leurs droits de citoyen; mais cela ne trouble pas beaucoup la plupart de ces jeunes gens: ils pensent que l'occupation de leur sol par les troupes allemandes a pour conséquence de priver pratiquement tous les Français de leurs vrais droits. Les hommes plus âgés, assez rares parmi nous, s'interrogent tout de même, et certains commencent à se demander s'ils n'ont pas eu tort de quitter la France. Trois jours après l'arrivée dans ce centre, toujours bien étiquetés, les « refugees» sont embarqués dans un train. Chose étrange, à toutes les stations les plaques indicatrices du nom de la gare ont été enlevées, si bien qu'il est impossible de savoir dans quelle direction va ce train. A en juger par le soleil, il se dirige vers l'est, vers Londres peut-être. Partout aux fenêtres des immeubles dans les villes que traverse le train, des bras s'agitent, sans doute pour saluer les soldats qui sont dans les wagons de tête. TIest quatre heures de l'après-midi et le train, depuis plus de vingt minutes, traverse manifestement une ville ou sa banlieue. « C'est certainement Londres, dit Alain Tariec : je ne vois pas quelle ville du sud pourrait être aussi étendue. » Quelques minutes plus tard, le train s'arrête dans une grande gare. Yvon Keravel se penche à une vitre et demande à un employé qui travaille sur le quai si c'est« London ». Celui-ci le regarde avec attention puis répond qu'il ne sait pas. Yvon, interloqué, s'écrie: « Vraiment, la peur de la cinquième colonne en France, ce n'était rien à côté de celle qu'on a des" fifth columnists " en Angleterre. » Entre-temps, un des jeunes passagers, qui est déjà venu en Angleterre pour se perfectionner en anglais, a reconnu la Gare Victoria. C'est donc bien Londres le terminus de ce voyage. Quelques minutes plus tard, des dames distribuent aux « refugees» des sandwiches et leur servent l'inévitable thé. « Après 20

tout, ce n'est pas si mauvais que ça, dit maintenant Le Gall. »
Ensuite, on nous invite à descendre du train et à nous rendre à un endroit où sont stationnés plusieurs autobus, qui nous sont réservés.

CHAPITRE III

Un stage à Londres
En une vingtaine de minutes, les autobus arrivent à la grille d'Anerley School et y pénètrent. A leur descente, les « refugees» sont invités, bien entendu, à boire une tasse de thé. Puis les employés notent sur leurs registres les indications que portent les fiches-étiquettes. Recommencent alors la cérémonie de la distribution des deux couvertures et celle de la répartition entre les diverses salles de classes, où chacun dépose son petit bagage. Puis c'est l'exploration. Par chance, il y a un grand parc avec de très grands arbres et quelques pelouses, dont une assez vaste. Dès le lendemain matin, ceux qui le veulent peuvent changer leur argent français contre des livres anglaises. Dans notre groupe, Le Gall organise une sorte de collecte pour les quelques camarades qui ont embarqué sans argent. En quelques minutes ceux-ci sont aussi riches que leurs compatriotes. Chacun peut donc désormais acheter, à l'intérieur d' Anerley School, des journaux, des fruits et diverses boissons, qui changent agréablement de l'éternel thé au lait. La lecture ne saurait meubler tous les loisirs des « refugees », d'autant plus que la plupart d'entre eux ne connaissent pas bien l'anglais. Heureusement des auditions de chansons s'organisent spontanément. Les plus hardis chantent devant leurs compagnons, assis sur la grande pelouse, les chansons qu'ils connaissent bien, et tout le monde, ou presque, reprend le refrain. 21

Manifestement cela n'est pas du goût de tous. Voici que soudain arrive un homme vêtu de noir, des pieds à la tête, avec une longue barbe, noire également: « Que va-t-il nous chanter celui-là? se demande-t-on. » Il s'est placé au centre des auditeurs et s'écrie: « Vous n'avez pas de la honte pour chanter et pour rire comme cela? Le France, votre pays, a été envahi par le Allemagne. Beaucoup de Français a été tué ou blessé. Au lieu de chanter et rire, vous devez de pleurer, de vous lamentationner pour le malheur de votre pays. » Malgré les fautes de français, qui les font sourire, la plupart des auditeurs ont baissé la tête : ils se sentent un peu coupables de ne pas penser assez au sort de leur pays; et pourtant, ils ne peuvent pas passer leur temps à pleurer et à se lamenter. Profitant de cette gêne manifeste, le prêcheur reprend: « Oui, je souffre, moi, quand je pensais à la malheur de votre pays. Car je l'aime, moi, le peuple française. » Alors, d'un endroit éloigné de la grande pelouse, jaillit la phrase libératrice, dite avec un curieux mélange d'un accent qui veut être méridional et d'intonations typiquement bretonnes: « Il se peut que tu l'aimes, le peuple française. Mais le peuple française te dit merde..., comme la Marine française. » AussitÔt c'est un éclat de rire général, suivi de huées à l'adresse du prêcheur: « A l'école! A l'école! » Le pauvre homme s'empresse de fuir, avec des regards furibonds, vaincu par Pagnol, qu'il n'a probablement jamais lu. A peine est-il parti qu'un jeune homme se lève et entonne, avec les « R » à peine roulés de Rina Ketty :
« Je chante les grands sombreros

Et les mantilles.
J'entends des airs de fandangos,

De séguediIles...» Désormais plus rien ne pourra interrompre ces auditions..., sauf l'arrivée d'un lieutenant, venu nous parler de l'embryon d'armée française qui se forme en Angleterre. Il annonce que ceux qu'on appelle les « refugees» vont être interrogés à tour de rôle par des officiers britanniques et qu'ils devront leur dire 22

si, oui ou non, ils désirent s'engager dans cette année pour la durée de la guerre. Les interrogatoires commencent dès k lendemain. Pour les plus jeunes, c'est très rapide, mais les hommes qui ont plus de vingt ans sont très longuement interrogés: apparemment, elle

est toujours très forte, cette peur des « fifth columnists ».
En attendant d'être régroupés dans un autre centre, les vrais « volunteers» restent mêlés aux autres hommes, des Français pour la plupart, et aux quelques femmes françaises qui sont passées en Angleterre sans passeport. Quatre panni celles-ci ont un aspect étrange: leur toilette est nettement plus voyante et plus recherchée que celle du commun des femmes et, surtout, elles sont très fardées. Le bruit court que ce sont des pensionnaires d'une cenaine maison de la rue Guyot à Brest, que connaissent bien les marins en bordée et dont le seul nom enfièvre l'imagination des adolescents de la région brestoise. Certains prétendent même qu'elles continuent à exercer, très discrètement, leur profession à Anerley School... Les Anglais se donnent beaucoup de mal pour héberger et nourrir tous ces réfugiés et ils ont bien du mérite car il faut avouer que ceux-ci leur compliquent singulièrement la tâche. En particulier, ils réclament beaucoup de pain, toujours plus de

pain, à leurs repas. Dès que la porte du réfectoire s'ouvre, des
petits malins, qui faisaient la queue à l'entrée depuis une heure, parfois plus, se précipitent et, avant de s'installer tout au bout de la salle. près de la sortie, ils raflent au passage les tartines qui sont exposées en piles sur les tables. Lorsque leurs camarades viennent s'asseoir à celles-ci, ils s'aperçoivent qu'il n'y a plus de pain et ils en réclament aux employés, qui s'étonnent et s'interrogent: ils croyaient bien en avoir approvisionné toutes les tables. Mais tout le monde peut se tromper et... ils apportent d'autres piles de tartines. D'autres « refugees» ont découven que l'office où sont entreposés les « loaves» de pain (c'est-à-dire les miches) se trouve près de la salle où se fait la vaisselle. Aussi se sont-ils panés volontaires pour cette corvée. Au moindre moment d'inattention du responsable anglais de ce service, ils fourrent dans leur blouson ou sous leur chemise un « loaf» et disparaissent dans le réfectoire. Le pauvre Anglais est donc constam23

ment obligé de venir demander de nouveaux volontaires pour cette corvée et il en sourit: il n'a pas encore pensé à établir un lien entre ce dévouement exemplaire à la cause commune et l'emplacement de l'office. D'autres « refugees », en très grand nombre d'ailleurs, ont découvert qu'en passant au premier service, il était possible de bénéficier, en plus, du troisième. Dès qu'ils sont sortis du réfectoire par la porte justement prévue pour la sortie, ils retournent faire la queue à l'entrée. Pendant deux jours successifs le système a correctement fonctionné. Mais voici que des bénéficiaires du second service ont décidé de faire inaugurer ce jourlà un quatrième service et ils viennent donc refaire la queue à leur tour... Cette fois, l'astuce est trop grosse et, bien que peu habitués encore à la « resquille à la française », les Anglais sont bien obligés de s'apercevoir de la tricherie. Informé de la création de cette nouvelle queue, l'économe vient lui-même avec un interprète pour faire savoir qu'il a déjà été servi I 200 repas alors qu'il n'y a que 967 « refugees» à Anerley School. Il ne sera donc pas fait de « quatrième service ». Des protestations s'élèvent aussitôt mais l'économe se contente de fermer la porte et bien vite la queue de ceux qui prétendaient n'avoir pas encore mangé se disperse. Le tri entre les « refugees» et les vrais volontaires est terminé et ces derniers sont transportés à l'Empire Hall, vaste immeuble de sept étages où, en temps normal, s'installent beaucoup d'expositions. Ces sept étages sont des sortes de très larges corbeilles superposées, accrochées aux murs intérieurs. Naturellement, c'est assez bruyant, mais la plupart des jeunes volontaires sont ravis de pouvoir, du haut de leurs corbeilles, voir ce qui se passe au rez-de-chaussée ou aux étages inférieurs, rien qu'en se penchant un peu sur la balustrade. C'est un mouvement incessant: il arrive à toute heure de nouveaux volontaires, qui sont aussitôt accueillis avec les inévitables tasses de thé et dirigés vers les divers recoins où on enregistre leurs voeux d'affectation et où on leur fait passer la visite médicale adéquate. La plupart de ces jeunes gens demandent à être affectés à l'Aviation: ils se voient déjà pilotant leur avion et luttant contre les affreux Messerchmidt dans le ciel de France ou celui de 24

l'Allemagne. Alain Tariec et Yvon Keravel ont, comme moi, préféré demander l'Artillerie et nous sommes donc provisoirement séparés de nos camarades lannilisiens. Le bruit court que nous serons tous bientôt dirigés sur des camps d'entraînement, dans la région d' Aldershot, mais une nouvelle inquiétante est venue perturber nos esprits: craignant que la Flotte française qui mouillait dans le golfe d'Oran, à Mers-EI-Kébir, ne tombe un jour entre les mains des Allemands, les Anglais ont sommé l'Amiral qui la commandait de reprendre la lutte contre l'Allemagne ou de laisser désarmer tous ses navires. Celui-ci a refusé cette alternative; les Anglais ont alors tiré et ils ont coulé une bonne partie des bâtiments. Des milliers de marins français auraient été tués ou blessés au cours de ce combat. Nous nous demandons comment on a pu en arriver là et quelles vont être les conséquences de ce tragique malentendu. Du coup, combien de marins, parmi ceux qui en ce moment se trouvent encore en Angleterre dans les ports, accepteront de rallier les forces que commence à regrouper de Gaulle? Et en Afrique, quelle sera la réaction de ceux qui espéraient pouvoir reprendre bientôt le combat aux côtés des Anglais pour libérer la France ? Les Anglais ont-ils senti ces inquiétudes qui nous troublent si fortement? C'est possible. En tout cas, ils nous permettent désormais de sortir chaque soir à Londres de 17 heures à 21 heures, munis d'un laissez-passer. Nous nous précipitons vers les lieux les plus réputés: La Tour, Buckingham, Westminster, etc. C'est l'occasion de mettre à l'épreuve nos connaissances d'anglais, acquises au lycée ou au collège, épreuve très décevante en général. Et pourtant, nous n'avions pas trop de mal à comprendre la plupart des articles dans les journaux. Malgré les joies que donnent ces sorties vespérales dans Londres, nous souhaitons tous aller le plus vite possible dans le camp d'entraînement: ce n'est pas pour faire du tourisme que nous sommes venus en Angleterre. Nos aspirations sont assez vite satisfaites: le 8 juillet, on nous fait prendre le train et nous débarquons trois heures plus tard dans un camp de la région d'Aldershot, à Cove, non loin de Farnborough. 25