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Baudin - Flinders dans l'océan indien

286 pages
Les routes de Nicolas Baudin (1750-1803), navigateur et scientifique français, et Mathew Flinders (1774-1814), explorateur britannique, se croisent à l'île Maurice, où le premier trouva la mort, et le second connut la captivité. Une aura quasi mythique entoure la rencontre de ces deux géants de la navigation au large de l'Australie en avril 1802. (Des articles en français et en anglais).
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BAUDIN

- FLINDERS

DANS L'OCEAN INDIEN

Voyages, découvertes, rencontre Travels, Discoveries, encounter

Sous la direction de Serge M. Rivière et Kumari R. Issur

BAUDIN

- FLINDERS

DANS L'OCEAN INDIEN

Voyages, découvertes, rencontre
Travels, Discoveries, encounter

Actes du colloque international organisé par l'Université de Maurice, octobre 2003

L'Harmattan

(Ç) 5-7, rue

L'HARMATIAN,

2006 75005 Paris

de l'École-Polytechnique;

L'HARMATTAN, ITALIA s.r.l. Via Degli Artisti 15 ; 10124 Torino L'HARMATTAN HONGRIE Kônyvesbolt; Kossuth L. u. 14-16 ; 1053 Budapest L'HARMATTAN BURKINA FASO 1200 logements villa 96 ; 12B2260; Ouagadougou 12 ESPACE L'HARMATTAN KINSHASA Faculté des Sciences Sociales, Politiques et Administratives BP243, KIN XI ; Université de Kinshasa - RDC http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo. fr harmattan 1@wanadoo.fr ISBN: 2-296-02280-4 EAN : 978-2-296-02280-5 9782296022805

In memoriam

Gérard Fanchin (1948-2006)

Ton souvenir en moi luit comme un ostensoir! Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal

Remerciements

Le Ministère du Tourisme et des Loisirs Le Ministère des Arts et de la Culture The British High Commission L'Ambassade de France The Australian High Commission Air Mauritius L'Université de Maurice The National Heritage Fund The Blue Penny Museum Terra Australis, France Contre-Amiral François Bellec Prof Vinesh Y. Hookoomsing Dr Huguette Ly-Tio-Fane Dr Madeleine Ly-Tio-Fane M. Patrice Curé, Président du Comité national, « Encounter Mauritius 2003 »

Sommaire
AVANT-PROPOS
FORE WORD. . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . . . ..

Il
1 3

DISCOURS DU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE DE MAURICE

IS

Claude WANQUET L'lIe de France à l'arrivée de Baudin (mars 1801), une île malade du syndrome de Saint-Domingue 19 François BELLEC La cartographie nautique de l'Océan Indien:
d'ex ce I I en ce.. . .. . . . . . . . . . . . . . . . .. . . . .. . . . ......

une hydrographie
. . .. . . . . 43

.. . . . . . . .. . . . . ... . . . . ... . ..

Muriel PROUST de la GIRONIÈRE L'expédition de Baudin en Nouvelle-Hollande:
S tra té gi que.

une mISSIon
5 7

. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . .. . . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . .. . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . .. .. . .. . . . . . . . . . . . .. . . . . . . . . . . ..

Michel JANGOUX Le retour du Géographe (août 1803) : récit naturaliste et politique d'une fin d'expédition à l'lIe de France 65 Jacqueline GOY Les dédicaces des méduses australiennes de François Péron

81

Mayila PAROOMAL La presse à l'lIe de France du temps des expéditions aux Terres Australes de Nicolas Baudin et de Matthew Flinders 89 Robert FURLONG Et pendant ce temps-là, en littérature...

109

Pierre RIVAILLE «Mon oncle Nicolas» ou le commandant Baudin vu par un de ses lointains amère-petits-neveux 123

Edward DUYKER The Isle de France and Baudin's precursors in Australian waters

137

Jean FORNASIERO Of rivalry and reputation: Nicolas Baudin and Matthew Flinders ... 157
John WEST -SOOBY Baudin, Flinders and the scientific voyage

179

Margaret SANKEY The English translation (1809) of the Voyage de découvertes aux Terres Australes of François Péron: The politics of discovery in early nineteenth century France and England 195 Marina CARTER Flinders and friends at the Isle de France, 1803-1810: Insights from an
ex pl 0 rer narra ti v e . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. 2 1 7

Marc Serge RIVIÈRE A degree of reciprocity correspondence (1805-1814)

in

friendship:

The

Flinders-Pitot 225

Gillian DOOLEY Getting to know Matthew: A personal account of editing Flinders'
private j 0 umal.. .. . .. o.. .... ... .. .. ... .o.. . .. .. .. ...... .o.. o ... .. .. ... .. .. 245

Nigel RIGBY (.The whole of the surveying department Flinders, hydrography and the Navy Peter ASHLEY HMS Investigator - a 'copper-bottomed'

rested on me': Matthew 259

ship?

271

Avant-propos
Pendant le ISe et début 1ge siècles, l'Océan Indien bouillonne d'aventures, de voyages et de rencontres dans le sillage des rivalités expansionnistes entre les puissances coloniales européennes pour la suprématie sur terre et sur mer dans cette partie du monde. Commerçants, administrateurs, chercheurs de trésors sillonnent les mers, mais il y a aussi des philosophes, des naturalistes, des astronomes, des scientifiques, des anthropologues et des écrivains qui glissent avec enthousiasme sur la nouvelle vague et l'esprit des Lumières. Nicolas Baudin et Matthew Flinders appartiennent à cette deuxième catégorie. L'histoire de leur rencontre presque mythique a été racontée et recontée de différentes manières allant de journaux intimes, chroniques de voyages et dépêches coloniales aux reconstitutions historiques et écrits littéraires. La mémoire de leurs carrières et de leurs aventures a été conservée à travers toutes sortes d'objets et de documents. La célébration de leur "encounter" - dont l'équivalent français ne traduit pas l'élément insolite ou extraordinaire - dans la baie sauvage de la Terra Australis met en exergue surtout l'exploit du «circumnavigateur» anglais. A l'auréole de «champion» du premier tour marin complet du continent austral s'ajoute celle du plus célèbre prisonnier des mers indiennes. Le séjour forcé de Flinders dans la prison dorée de l'lIe de France constitue à cet égard un cruel épisode des guerres coloniales francoanglaises dans cette partie du monde. Naviguant dans le sillage de Matthew Flinders, Nicolas Baudin est longtemps apparu comme une triste et pâle figure, victime de surcroît d'une usurpation de ses droits de propriété scientifique et intellectuelle. Le rétablissement des faits de l'histoire, fruit d'un long et patient travail mené par les Amis de Nicolas Baudin et par Jacqueline Bonnemains, directrice du Musée Nicolas Baudin au Havre, a abouti à une juste et nécessaire réhabilitation du navigateur infortuné, en France comme en Australie, dans le cadre des célébrations du bicentenaire de la rencontre Baudin-Flinders en 2002. L'année suivante, Maurice prenait le relais, pour ajouter le chapitre «Isle de France », grâce notamment aux travaux antérieurs de Huguette et de Madeleine Ly-Tio-Fane, en célébrant le bicentenaire de l'arrivée de Baudin - et de son décès quelques mois plus tard dans l'île - suivie de

Il

l'escale transfonnée en détention prolongée de son illustre compagnon d'infortune, Matthew Flinders. Organisé dans le cadre de ces célébrations nationales, le colloque qui s'est tenu à l'Université de Maurice du 20 au 23 octobre 2003 a rassemblé des chercheurs venant de l'Europe, de l'Australie et des îles du sud-ouest de l'Océan Indien. Sont réunies dans le présent volume leurs contributions interdisciplinaires alliant I'histoire, la géographie, les lettres, les sciences naturelles, ainsi que celles de la marine et de la navigation. La publication de cet ouvrage a été rendu possible grâce au soutien de Terra Australis.

12

Foreword
During the eighteenth and nineteenth centuries, the Indian Ocean teemed with travel adventures and encounters as a result of European colonial expansionist rivalries for land and sea supremacy in this part of the world. Traders, administrators, treasure-hunters criss-crossed the seas. Moreover, there were philosophers, naturalists, astronomers, scientists, anthropologists and writers who enthusiastically rode the new wave, inspired by the spirit of the Enlightenment. Nicolas Baudin and Matthew Flinders belong to the latter category. The story of their almost mythical encounter has been told and retold in a variety of ways ranging from personal journals, travel chronicles, colonial dispatches to historical reconstructions and literary writings. Memories of their respective careers and adventures have been preserved through all kinds of artefacts and documents. The commemoration of their encounter in the secluded bay of Terra Australis, turns the spotlight, above all, on the exploits of the English explorer. Alongside the glorious achievements of the "champion", who had accomplished the first complete circumnavigation of Australia, must be placed the celebrity of officer imprisoned in the Indian Ocean. His enforced stay in the golden "cage" of Isle de France constitutes, in this respect, a tragic episode of the Franco-British colonial conflicts in this comer of the world. Sailing in the wake of Matthew Flinders, Nicolas Baudin has long been depicted as a sad and colourless figure, a victim to boot of the systematic attempt to deprive him of his intellectual rights of ownership as a discoverer. The facts have been re-established, thanks to a long and painstaking campaign by the "Friends of Nicolas Baudin" and the work of Jacqueline Bonnemains, Curator of the Nicolas Baudin Museum at Le Havre, France. This has led to the just and long-overdue rehabilitation, both in France and Australia, of the ill-fated navigator, marked by the bicentenary celebrations, in 2002, of the Baudin-Flinders encounter. The following year, Mauritius added the Isle de France chapter, enriched by the previous research work of Huguette and Madeleine Ly-TioFane. National celebrations were held to mark the bicentenary of the arrival of Nicolas Baudin - followed by his death a few months later and the stopover, that became a period of prolonged detention, of his renowned companion of misfortune, Matthew Flinders. 13

As part of the Baudin-Flinders Bicentenary Celebrations, the International Conference organised by the University of Mauritius, from 20 to 23 October 2003, brought together researchers from Europe, Australia and the south-west Indian Ocean islands. Their inter-disciplinary papers are presented in this volume, bridging history, geography, literature, the natural sciences as well as marine science and travel writing. The publication ofthis volume has been made possible thanks to the financial support of Terra Australis.

14

Discours du Président de la République de Maurice
I am very pleased and honoured to share with you some thoughts on what Baudin and Flinders mean to Mauritius, on the occasion of this International Conference on their travels, discoveries and encounter. There are several reasons why we are celebrating the bicentenary of the presence of Nicolas Baudin and Matthew Flinders on such a grand scale. The most obvious one is of course that these two historic figures are part of our history, and therefore of our heritage. But there is also the fact that we are celebrating this event together with Britain, France and Australia. And that is because the two illustrious navigators also belong to our shared history and heritage. Thanks to them, we are connected to the greater world of the Indian Ocean and beyond. Indeed the globalized world we live in today has in many ways been shaped by the spirit of courage, adventure and innovation that has inspired explorers of the calibre of Baudin and Flinders. This is particularly true of Mauritius: when these two great men reached our shores, the history of the Isle de France was barely threequarters of a century old. And yet, thousands of pioneers, whether slaves or settlers, had laid the solid foundations of a new social organisation, solid but flexible enough to adjust, without too much disruption, to British rule in 1810. Flinders' rather ill-fated encounter with the Isle de France coincides with the last years of the island as a French colony. Held in captivity right from his arrival, he was nevertheless adopted by the French settlers in spite of the war between France and Britain, and of the hostility of Governor Decaën. The latter, incidentally, resided not very far from here, in the Château du Réduit, now the State House and the Office of the President of the Republic. Matthew Flinders learned French from his hosts and friends, and taught English, Maths and Navigation to their children. He made good use of his captive condition to write a unique account of Mauritius and of its people during the last years of French rule, and more importantly to pursue his scientific studies. The legacy of the savant navigateur has been acclaimed worldwide, and his memory kept alive in the four countries mentioned. Human solidarity and natural justice have thus triumphed over arbitrariness and abuse of authority. AIId it is with a legitimate sense of pride that I quote the 15

noble feelings expressed by Charles Thomi Pitot, Matthew Flinders' host and best friend during his captivity on the Isle de France. In his appeal to Mr Bougainville, himself a renowned explorer, Thomi Pitot describes Flinders as follows: Un homme à qui toutes les nations paieront sans doute un jour le tribut de la reconnaissance qui lui est dû si légitimement pour prix de ses travaux utiles à l'accroissement des sciences nautiques et de géographie. And he adds: Ce n'est pas pour un Anglais, monsieur, que je vous implore ici: en devenant chef d'une expédition de découvertes, Flinders est devenu l'homme de toutes les nations policées, toutes l'ont adopté, toutes ont vu, toutes ont dû voir en lui un ami dévoué au bonheur, à l'utilité générale. Ladies and Gentlemen, I would like here to put on record my appreciation of the remarkable historical work done by Dr Huguette Ly-TioFane on Matthew Flinders from a Mauritian perspective, and by Dr Madeleine Ly-Tio-Fane on Nicolas Baudin, in collaboration with Dr Jacqueline Bonnemains of the Musée du Havre in France. History was probably more cruel in the case of Nicolas Baudin, since he died in Mauritius a few months before having had the chance to publish his journal as well as his scientific findings. In his preface to the historical narrative written by Muriel Proust de la Gironière entitled "Nicolas Baudin, Marin et Explorateur", Etienne Taillemite of the Académie de Marine writes: II est temps, en ce deux-centième anniversaire de son départ de France, de faire mieux connaître l' œuvre de cet homme à qui le destin ne permit pas d'assurer lui-même sa renommée. Mesdames et messieurs, Maurice a rendu hommage au scientifique ainsi qu'à l'homme imbu des principes du Siècle des Lumières, il y a deux ans, pour commémorer son escale à l'Isle de France, en route vers Terra Australis. Nous avons ainsi procédé à l'émission de quatre timbres spéciaux pour marquer le bicentenaire de l'expédition Baudin, avec une reproduction 16

de l'habitation de Mme Quérivel sur l'enveloppe. C'est en effet dans cette demeure que mourut Nicolas Baudin le 16 septembre 1803. Et le mois dernier, Maurice a eu l'honneur d'accueillir M. Michel Rocard en sa qualité de Président de Terra Australis dans le cadre d'une série de manifestations commémoratives organisées autour de Nicolas Baudin par le Comité national avec le concours de l'Ambassade de France et la Société d'Histoire de Maurice. Le présent Colloque, organisé par l'Université de Maurice, fait partie d'un programme étoffé préparé par le Ministère du Tourisme et des Loisirs, en collaboration avec le Ministère des Arts et de la Culture, avec le concours des ambassades de Grande Bretagne, de France et d'Australie, et également avec la participation d'organismes de l'état et du secteur privé mauricien. Ladies and gentlemen, I have looked at your conference programme, and I congratulate the University of Mauritius not only for the quality of the design and presentation of the conference documents, but also for the excellent organisation of this high-level academic gathering. I am very pleased to see that the speakers come from the Baudin-Flinders continent and archipelago of countries. And I am sure your meeting will add a new and inspiring title to the Baudin-Flinders collection. I would like to extend a warm welcome to the participants who have come from abroad and to wish you all a fruitful meeting. It is now my pleasure and honour to declare open the International Conference on Nicolas Baudin and Matthew Flinders. Sir Aneerood Jugnauth, G.C.S.K., K.C.M.G., Q.C.

17

L'lie de France à l'arrivée de Baudin (mars 1801), une île malade du syndrome de Saint-Domingue

Claude Wanquet Université de La Réunion

L'arrivée, en mars 1801, du Naturaliste et du Géographe à l'lIe de France et leur bref séjour dans l'île (31 jours) ont été racontés de façon très vivante par plusieurs membres de l'expédition. Par Baudin lui-même dans son journall et surtout par deux de ses passagers qu'il laissa dans l'île à son départ le 14 avril, Bory de Saint-Vincent2 et Milbert3. Or ce qui est particulièrement

intéressant dans ces récits, c'est qu'ils confirment - et même confirment de façon quasi caricaturale - les traits les plus signifiants de la vie politique et
sociale de l'île, son organisation, ses peurs et ses fantasmes.

La crainte de « la perfide Albion » « L'heure de la bourse et des affaires passée, l'on n'a plus rien à faire au port nord-ouest4, de sorte que beaucoup de personnes oisives se rendent sur un lieu élevé, duquel on découvre la rade, et qu'on nomme la petite montagne. Elles y règlent les intérêts des nations, comme on le fait dans les cafés du Palais Royal à Paris », écrit Bory de Saint-Vincent. Or, qu'avait-on «d'abord décidé sur la petite montagne, que nous étions des Anglais qui formions l'avant-garde de l'escadre destinée à attaquer l'île »5.
Cf. Mon voyage aux Terres Australes. Journal personnel du Commandant Baudin, texte établi par Jacqueline Bonnemains avec la collaboration de Jean-Marc Argentin et Martine Martin, Paris, Imprimerie nationale, 2000. 2 Voyage dans les quatre principales îles des mers d'Afrique, fait par ordre du gouvernement pendant les années neuf et dix de la République (1801 et 1802), Paris, An XIII (1804), t. I. 3 Voyage pittoresque à l'lIe de France, au Cap de Bonne-Espérance et à l'lie de Ténériffe, Paris, 1812, t. I. 4 C'est alors le nom de Port-Louis. 5 Bory de Saint-Vincent, op. cit., pp. 167-168. 19
I

«Ce qui avait surtout contribué à nous faire considérer» comme tels, précise Milbert, «c'était précisément notre manœuvre et le lieu choisi pour notre mouillage ». Le Géographe, sur lequel il naviguait, était d'abord passé, le 15 mars, près de l'île Ronde avant de se rapprocher, le lendemain, du Port Nord-Ouest «sans rien comprendre» aux signaux des vigies de la montagne de la Découverte. Si bien «qu'on prît notre pavillon pour un déguisement à l'aide duquel des bâtiments ennemis tentent parfois d'approcher la terre». D'où, immédiatement, un véritable branle-bas de combat: «une partie des habitants s'était armée, les troupes s'étaient rendues à leur poste, et les canonniers sur les batteries »6. Cet émoi, la réputation de perfidie, devenue quasi proverbiale, des Anglais, peut l'expliquer. Et surtout, plus sérieusement, l'accentuation, depuis août 1798, de la pression que leurs croisières exerçaient sur les Mascareignes7. Si l'on en croit Cossigny Palma8, qui affirmait disposer de sources sûres, les Anglais auraient ainsi, en octobre 1800, accumulé dans l'Océan Indien une formidable armada: «39 bâtiments de guerre, soit vaisseaux de ligne (14 ou 15 dont 5 en station au Cap), soit frégates, soit corvettes ou bricks» et une forte expédition contre la colonie, que le commodore Hotham (qui auparavant avait croisé devant le Port Nord-Ouest pendant 10 mois) était parti solliciter en Europe, était parfaitement crédible. La crainte «d'une attaque prochaine» et le souci de ne pas «dégarnir imprudemment [la colonie] de la faible portion de vivres [y] existant» sera d'ailleurs l'argument utilisé par la Commission intermédiaire pour refuser à Baudin les approvisionnements qu'il espérait9.

Une île hantée depuis des années par la crainte de «la vengeance nationale » et de l'abolition de l'esclavage Rapidement cependant, vérification est faite que la nationalité des arrivants est bien française. Mais cela n'apaise pas pour autant les craintes des
6 Milbert, op. cit., pp. 118-122. 7 Cf. CI. Wanquet, Histoire d'une Révolution. La Réunion 1789-1803, 1. III, Marseille, J. Laffitte, 1984,pp.356-358. 8 Lettres à Forfait et Lescallier des 6 et Il brumaire an IX (28 octobre et 2 novembre 1800), A.N. (Archives Nationales de France) col C4/113, p. 73 et A.M. (Archives Nationales de Maurice) A 103/4. 9 Lettre du 23 mars 1801, inMon voyage aux Terres Australes [...], op. cit., p. 158. 20

habitants, bien au contraire. Car la question qui les hante est celle-ci: que vont révéler ces Français sur les intentions réelles, à l'encontre des colonies orientales, du gouvernement consulaire qui depuis moins de deux ans a pris le pouvoir en métropole? Ne sont-ils pas, ces Français, sous une forme ou sous une autre, missionnés pour préparer dans ces colonies ce dont leurs possédants ne veulent à aucun prix, l'abolition de l'esclavage? Bory, encensant au passage Bonaparte, traduit bien la perplexité angoissée de ces possédants: «à peine savait-on [alors] à l'lIe de France... qu'une révolution salutaire, terminant une révolution sanglante, venait de placer à la tête du gouvernement un pacificateur; cette nouvelle n'était pas bien confirmée, et les colons ayant résisté longtemps à la tyrannie directoriale, redoutaient une vengeance terrible et tardive de la part du gouvernement français »10. La crainte d'une abolition forcée de l'esclavage imposée par la métropole doublée d'un sanglant et massif soulèvement des esclaves était devenue obsessionnelle. Une véritable maladie selon les propres termes du gouverneur Magallon. Evoquant les espérances d'abord suscitées par l'arrivée, quelques mois plus tôt, de Cossigny Palma, il ajoute que «ces sentiments ont été troublés et même ont dégénéré en vives agitations lorsqu'on a cru retrouver dans l'objet de sa mission les traces, les annonces d'un objet dont la seule pensée ici est une maladie incurable, une crise violente »11.«La maladie est grave, enracinée », répète-t-il un peu plus loin, une maladie que je qualifierai de syndrome de Saint-Domingue. Pour en comprendre l'acuité, un retour en arrière jusqu'en 1791 et une chronologie rapide des événements intéressant à la fois l'abolition de l'esclavage en général et son éventuelle application aux colonies orientales sont indispensables12. C'est dans la nuit du 21 au 22 août 1791 que débute à SaintDomingue la grande insurrection des esclaves et dès l'automne suivant certains discours et journaux décrivent avec une espèce de complaisance morbide les horreurs commises dans l'île: on parle d'un colon scié vif entre deux planches, d'un jeune enfant embroché et brandi par les insurgés comme un étendard et même de scènes de cannibalisme. Se forge ainsi une image horrifique de Saint-Domingue, «théâtre de tous les crimes », que la
10

11

Bory de Saint-Vincent, op. cit., t. l, p. 170.

12Pour une vue détaillée de ces questions, on se reportera à CI. Wanquet, La France et la première abolition de l'esclavage 1794-1802. Le cas des colonies orientales, lie de France (Maurice) et La Réunion, Paris, Karthala, 1998, 724 p. 21

Lettre à Forfait du 27 vendémiairean IX (19 octobre 1800),A.N. col C4/113,pp. 21-22.

propagande antiabolitionniste utilisera ensuite abondamment. Cependant, sur place, les commissaires civils Polverel et Sonthonax, envoyés par Paris, sont bientôt débordés par la guerre civile et la double invasion anglaise et espagnole: sans doute par conviction mais aussi dans l'espoir de rallier à la République les Noirs révoltés, ils proclament, fin août 1793, l'abolition de l'esclavage dans l'Ouest et le Nord de l'île et envoient trois députés expliquer leur politique à la Convention. C'est suite au discours de l'un de ces députés que l'Assemblée, le 16 pluviôse an II (4 février 1794), abolit l'esclavage « sur tout le territoire de la République ». Mais ce décret, pris dans l'enthousiasme, tarde à être accompagné de mesures concrètes d'application: les Mascareignes qui en connaissent l'existence dès septembre 1794 affectent de l'ignorer. Cependant la Constitution française du 5 fructidor an ill (22 août 1795) qui érige par ailleurs l'lIe de France et La Réunion en départements et souhaite les assimiler le plus étroitement possible à leurs homologues métropolitains, confirme solennellement, dans son préambule, l'abolition. Et, au début de 1796, le Directoire décide de monter une importante expédition chargée de faire appliquer cette constitution dans les îles orientales: elle arrive au Port Nord-Ouest le 30 prairial an IV (18 juin 1796) mais après trois jours de discussions tortueuses les colons, aidés par le vieux et faible gouverneur Malartic et par le contre-amiral Sercey, commandant de l'escadre, expulsent les commissaires Baco et Burnel que le Directoire avait pourtant nantis des pleins pouvoirsl3. A partir de cette date les Mascareignes sont dans une situation foncièrement équivoque. Elles affichent envers la France un bruyant loyalisme, avançant en particulier comme justification décisive au renvoi de Baco et Burnel un réflexe patriotique et le souci de conserver intactes à la mère patrie deux colonies «précieuses ». Mais elles se sont bel et bien révoltées contre une de ses lois fondamentales et redoutent que leur rébellion soit durement châtiée. Au gré des nouvelles, parfois passablement

13 Cet épisode majeur de l'histoire de l'lIe de France a fait l'objet de nombreux commentaires. Cf. pour une synthèse, CI. Wanquet, La France et la première abolition [.. .], op. cil., pp. 279-362, ou «La tentative de Baco et Burnel d'application de l'abolition aux Mascareignes en 1796. Analyse d'un échec et de ses conséquences» in M. Dorigny (ss la dir. de), Les abolitions de l'esclavage de L. F. Sonthonax à V. Schoelcher, Paris, UNESCO, 1995, pp. 231-240. 22

fantaisistes, qui leur arrivent par les neutres14 sur les changements divers qui s'opèrent à la tête du gouvernement parisien, elles passent par des alternances de peur ou de soulagement qui se traduisent, dans leur intérieur, par des crises politiques plus ou moins graves. La victoire, au printemps 1797, des royalistes, le «parti clichyen », aux élections aux conseils du Directoire, semble assurer aux colons un long répit: plusieurs de leurs amis fidèles occupent des places essentielles dans les arcanes du pouvoir15 et d'aucuns demandent même pour eux des remerciements officiels pour n'avoir pas craint « de se montrer contraires aux dispositions de la métropole pour rester fidèles à la patrie »16.Mais le coup d'Etat parisien du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) change complètement la donne: les amis des colons sont massivement « déportés ou proscrits» 17et quelques voix, telles celles du député breton Riou ou du général de brigade Jean-Jacques Avril, demandent de faire preuve d'énergie à l'encontre des «rebelles» des colonies orientalesl8. Cependant l'opinion qui paraît majoritaire en France, incarnée par le faible ministre de la Marine Pléville-Lepelley et surtout par son conseiller, le très ambigu Daniel Lescallierl9, ex-commissaire civil aux colonies orientales de 1792 à 1797, réduit l'effectif de ces rebelles à «quelques agitateurs, quelques membres de l'Assemblée coloniale» qu'il sera facile, sans que l'on dise concrètement comment, de mettre à la raison pour évoluer vers une abolition de l'esclavage graduelle et maîtrisée2o.
14Au moment où Baudin arrive il y a ainsi, au Port Nord-Ouest, «un grand nombre de vaisseaux danois, prussiens, hambourgeois et américains », Milbert, op. cit., t. I, p. 124. 15 Ainsi François Barbé-Marbois, ancien intendant à Saint-Domingue, élu président du conseil des Anciens, est le frère d'un des membres de la commission des neuf dont le rôle a été décisif, à l'lIe de France, dans le renvoi de Baco et Burnel. 16Adresse au Directoire du 1er messidor an V (19 juin 1797) signée par une vingtaine de négociants de Bordeaux, A.N. AF III 208, dossier 947. Sur l'ensemble de la politique, quasiment néo-esclavagiste, des Clichyens, voir CI. Wanquet, La France et la première abolition [...], op. cit., pp. 408-449. 17 Lettre du Comité de Sûreté publique de l'lIe de France à celui de La Réunion du 1er germinal an VI (21 mars 1798), ADR (Archives Départementales de La Réunion) L 35. 18Cf. CI. Wanquet, La France et la première abolition [.. .], op. cit., pp. 457-458 et 487488. 19 Voir CI. Wanquet, «La première abolition française de l'esclavage fut-elle une mystification? Le cas Daniel Lescallier », in M. Dorigny (ss la dire de), Esclavage, résistances et abolitions, Paris, CTHS, 1999, pp. 253-268. 20« Réflexions» sur les colonies orientales de Lescallier et rapport de Pléville au Directoire des 5 et 20 vendémiaire an VI (26 septembre et Il octobre 1797), A.N. col C 4/111 pp. 237-240 et 179-181. 23

Surtout occupé à fantasmer sur une intervention en Inde, le pouvoir métropolitain se borne à quelques projets assez flous d'intervention aux Mascareignes, comme, en octobre 1798, celui, rapidement décommandé, qui devait être confié à Louis Monneron ou un autre, de l'automne 1799, demeuré à l'état de brouillon21. Reste que, vu des îles, «une vengeance terrible et tardive de la part du gouvernement français », dont parle Bory, est toujours à redouter22. Et que la connaissance qu'on peut y avoir de la prééminence des républicains dans le Directoire y encourage des mouvements de révolte d'inspiration (au moins partiellement) néo-jacobine contre le pouvoir ultra-conservateur des Assemblées coloniales et de Malartic, tels l'insurrection du Sud ou celle d'une partie de la garde nationale à La Réunion en mars-avril 1798 et février 179923 et, à l'lIe de France, le bref renversement de l'Assemblée coloniale par une partie de la garnison en novembre 179824. Crises qui se soldent toutes par la victoire des conservateurs et la déportation d'individus considérés comme des extrémistes qui, une fois revenus en France, deviennent généralement autant d'ardents partisans de la vengeance à exercer par la Nation sur les colons « rebelles ».

Une île perplexe sur les intentions bonapartiste débutant

réelles, à son égard, du régime

Que pouvaient attendre du nouveau régime bonapartiste les colonies orientales esclavagistes? C'est la question qui prédominait alors totalement dans les esprits et force est de constater que les ambiguïtés des positions, connues ou supposées, des instances parisiennes ne permettaient guère d'y apporter une réponse catégorique. La nouvelle du coup d'Etat de brumaire an vm (9 et 10 novembre 1799) est parvenue à l'lIe de France, grâce à un neutre porteur d'une gazette
21Sur tout ceci, voir CI. Wanquet, La France et la première abolition [.. .], op. cit., pp. 457518. 22 D'autant que le groupuscule, de plus en plus réduit, des notables qui les dirigent a tout intérêt à continuer à alimenter cette crainte pour consolider son pouvoir. 23Cf. CI. Wanquet, Histoire d'une Révolution [...], op. cit., 1.III, pp. 174-188 et 282-314. 24 Sur cette crise qui demeure relativement mal connue (faute peut-être d'archives), voir A. Pitot, L'/le de France, esquisses historiques, 1.I, Port-Louis, E. Pezzani, 1899, pp. 214-215, ou R. d'Unienville, Histoire politique de l'Isle de France, t. III, Port- Louis (Maurice), NIM, 1989, pp. 46-50. 24

anglaise, dès le mois d'avril 180025 et a immédiatement suscité chez ses dirigeants de grandes espérances. Certes est connue peu après la proclamation des Consuls aux «Braves Noirs de Saint-Domingue» du 4 nivôse an VIII (25 décembre 1799) qui, en leur annonçant «le nouveau pacte social » qui régit la France, leur garantit « que les principes sacrés de la liberté et de l'égalité des noirs n'éprouveront jamais parmi eux d'atteinte ou de modification ». Mais si la Commission intermédiaire du Port NordOuest juge sage de n'en point faire de lecture publique, «parce que des personnes peu susceptibles de raisonner auraient pu au premier moment s'alarmer et propager une opinion dangereuse », elle ne s'en émeut pas. Car, de même que Malartic, elle est convaincue que cette proclamation n'est qu'une concession imposée à Bonaparte par les circonstances et qu'insistant elle-même sur les nécessaires variations de la loi en fonction des différences géographiques, elle ne concerne en rien les Mascareignes26. En quoi d'ailleurs elle n'a pas tort. En effet l'article 91 de la nouvelle Constitution de l'an VITI «porte que les colonies françaises seront régies par des lois spéciales ». Une disposition qui est en fait un retour à la situation de 1791 qui confiait aux Assemblées coloniales le pouvoir de décider localement27 et qui «dérive, selon les Consuls, de la nature des choses et de la différence des climats ». «Les habitants des colonies françaises situées en Amérique, en Asie, en Afrique, précisent-ils, ne peuvent être gouvernés par la même loi. La différence des habitudes, des mœurs, des intérêts, la diversité du sol, des cultures, des productions exigent des modifications diverses ». Certes cela ne signifie pas automatiquement qu'en fonction des localités l'application du décret de pluviôse pourrait être suspendue ou différée mais comme le dira crûment Forfait, quelques jours plus tard, cet article peut être « un correctif à la loi... qui a porté aux Antilles la désolation et la mort »28.

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Cf. l'adresse de la Commissionintermédiairede l'lIe de France au Comité administratif

de La Réunion du 8 floréal an VIII (28 avril 1800) transmettant la traduction de cette gazette. Donc quand D'Epinay écrit (Renseignements pour servir à l'Histoire de l'lie de France jusqu'à l'année 1810, inclusivement, p. 429) que c'est seulement le 13 octobre 1800 que le régime consulaire a été connu aux Mascareignes, il parle seulement de sa confirmation officielle apportée par Cossigny Palma, son mandataire. 26Lettre au Comité administratif réunionnais du 2 prairial (22 mai), ADR L 47. 27A cette importante différence près, toutefois, qu'en 1791 le maintien de l'esclavage avait été implicitement reconnu alors que là rien n'est dit à son sujet. 28 Rapport aux Consuls du 28 nivôse an VIII (18 janvier 1800), A.N. AF IV 1214, p. 4. 25

Plusieurs lettres privées apportées par Le Huron et un navire américain, partis de Bordeaux respectivement le 28 février et le 10 mars 1800, ont conforté les conservateurs insulaires dans leurs espérances. En particulier une lettre du 17 février (28 pluviôse an Vill) au maire de PortLouis, Journel de Joyeuse29, un officier d'artillerie dûment mandaté en 1796 par l'Assemblée coloniale de l'lIe de France pour être son porte-parole à Paris et défendre les positions qu'elle avait prises à l'encontre de Baco et Burnel3o. Joyeuse qui n'a pas hésité en 1797, au moment où les Clichyens dominaient, à demander «la révocation du principe» de l'abolition31, affirme aux colons que «le Premier Consul a dit hautement qu'il fallait sauver» les Mascareignes et leur ôter «toutes inquiétudes» ; qu'il va leur envoyer des secours en argent, tirés d'Espagne et des troupes suffisantes pour les défendre contre les Anglais mais pas assez nombreuses pour leur faire craindre pour l'ordre social intérieur; que déjà il consulte leurs véritables amis, les déportés du 18 fructidor32 dont le rappel fait «la joie universelle» et Dupuy, l'ancien intendant de l'lIe de France nommé à la veille de la Révolution et demeuré en fonctions dans l'île jusqu'en 1797. Un homme sans doute trop habile et prudent politique33 pour s'être mis en avant lors de l'expulsion de Baco et Burnel mais qui l'a peut-être encouragée en sous-mains et, à coup sûr, approuvée ensuite34. Et un homme dont Malartic est persuadé qu'il ne proposera au gouvernement français «que des projets qui rendront heureuses ces colonies ». Tant et si bien que le vieux gouverneur général qui trouve la nouvelle Constitution «fort sage », peut écrire, quelques jours avant sa mort, à Jacob, le commandant de La Réunion: « quand j'ai su Buonaparte premier consul, je me suis dit voilà nos colonies sauvées »35.
Il s'agit de Jean-Marie Villaret-Joyeuse, frère de l'amiral Louis-Thomas qui sera en 1800 prévu pour être le commandant d'une expédition aux Mascareignes fmalement avortée. 30 Sa mission est clairement défmie par un arrêté de l'Assemblée coloniale du 4 fructidor an IV (21 août 1796), A.M. B 24/B. 31Lettre à l'Assemblée coloniale du 2 prairial an V (21 mai 1797), ADR L 35. 32Il s'agit des royalistes qui avaient paru dominer en 1797 et que le coup d'Etat néo-jacobin du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) avaient renversés. 33 Notons qu'il a survécu à tous les régimes politiques pour devenir successivement conseiller d'Etat, sénateur et comte sous l'Empire et terminer sa carrière sous la Restauration comme gouverneur de l'Inde française et membre de la Chambre des pairs. Cf. la notice d'Harold Adolphe dans Le dictionnaire de biographie mauricienne, p. 664. 34Voir, sur ce point, CI. Wanquet, La France et la première abolition [...], op. cit., p. 344. 35Lettres 173 et 175 des 3 et 22 messidor an VIII (22 juin et Il juillet 1800), ADR L 88. 26
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Malheureusement pour les conservateurs, si les nouvelles qui filtrent de France, relativement abondantes, laissent présager une expédition prochaine pour les îles, le gouvernement consulaire tarde à faire connaître clairement ses intentions. Pire, l'arrivée au Port Nord-Ouest, le 22 vendémiaire an IX (14 octobre 1800), de Cossigny Palma ravive les interrogations sur ces intentions et, conséquemment, les inquiétudes. Certes Cossigny, originaire de l'île dont il a été durant plusieurs années le « député extraordinaire »36 à Paris, n'a rien personnellement d'effrayant. Certes aussi il est porteur d'une lettre très élogieuse de Forfait à Malartic37 et surtout d'une proclamation du ministre du 13 ventôse an vm (4 mars 1800) aux habitants des Mascareignes qui, leur annonçant le, changement de gouvernement intervenu en France, leur garantit qu'ils «n'ont plus à craindre qu'une législation brusque et non préparée brise tout à coup leurs habitudes et leurs institutions ». «Les Consuls de la République veulent, et c'est aussi le vœu de la Nation, que les premiers éléments des lois qui doivent vous régir soient formés au milieu de vous; que vos intérêts soient discutés en votre présence et avec vous-mêmes; que des interprètes fidèles transmettent à la métropole vos craintes, vos espérances et vos vœux », écrit Forfait aux colons. «Cette faculté qu'on donne» aux Mascareignes «de travailler à leur législation doit à la vérité nous tranquilliser sur les dispositions du Ministre et des Consuls », écrit la Commission intermédiaire de l'lIe de France, «mais les terreurs renaissent en voyant que le gouvernement croit avoir fait tout ce qu'il était possible en nous promettant que nous n'avions plus rien à craindre »38. Et renaissent plus encore à la lecture des instructions dont Cossigny est porteur39. Officiellement Cossigny est simplement le nouveau directeur du moulin à poudre. Mais par ses attributions, qui l'autorisent à ignorer totalement l'autorité de l'Assemble coloniale4o, il doit être de fait l'initiateur d'un changement statutaire des esclaves placés sous ses ordres que l'on peut légitimement considérer comme une première étape sur le chemin de
36 C'est le titre qu'il se donnait lui-même. 37 Lettre du 3 floréal an VIII (23 avril 1800), A.N. col C4/113, p. 139. 38 Lettre au Comité administratif de La Réunion du 23 vendémiaire 1800), ADR L 74.
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an IX (15 octobre

Et dont, à la différence de Baco et Burnel, il donne immédiatement connaissance aux

autorités locales. 40 Seuls pourront lui donner des ordres « le gouverneur général pour la direction supérieure des opérations et l'ordonnateur pour les objets relatifs à la dépense en comptabilité ».

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l'abolition. Il doit en effet octroyer à ces esclaves, en sus de divers habillements et parcelles de terres à vivres, une paye mensuelle. Dans deux adresses, l'une au ministre de la Marine du 20 vendémiaire (12 octobre), l'autre aux Consuls du Il brumaire (2 novembre), l'Assemblée coloniale du Port Nord-Ouest explique pourquoi elle a immédiatement mis le holà à cette mission (Cossigny se pliant tout aussi immédiatement à cette décision) et de façon plus générale tente de justifier, une nouvelle fois, son refus absolu de tout ce qui, de près ou de loin, pourrait conduire à l'abolition. «Tous les revenus de la culture » (considérés alors comme médiocres) n'auraient pu suffire, affirme-t-elle, pour payer les salaires qu'inévitablement il aurait fallu octroyer à tous les esclaves une fois que ceux du moulin à poudre auraient commencé à en bénéficier. Surtout elle invoque, de nouveau, le terrible précédent de Saint-Domingue pour montrer quelle catastrophe générerait pour les Mascareignes, mais aussi pour la France, l'abolition de l'esclavage: « la France ne voit que le crime et la dévastation là où un système délirant lui promettait de faire triompher l'humanité. Elle regrette une population laborieuse qu'une race étrangère ne devait, ne pouvait pas remplacer ». Par contraste, elle présente un tableau idyllique de la société locale: «l'ordre et le calme règnent dans nos campagnes, l'autorité des maîtres est bonne et conservatrice, les travailleurs sont plutôt sous leur garde que dans leur domaine. Nos lois les recommandent à la vigilance et à la protection du magistrat ». Insistant sur l'importante augmentation, depuis l'an ill, du nombre des affranchissements individuels41que les autorités insulaires ont systématiquement présenté comme un succédané aussi efficace que paisible à l'abo'lition, elle conclut que tout doit « se borner », aux colonies orientales, «à perfectionner cette partie de l'administration publique ». Elle s'en remet, pour ce faire, à «l'esprit de bienveillance, d'ordre et d'intérêt général qui anime un gouvernement ferme autant qu'éclairé », mais non sans le prévenir du « vœu unanime et fortement prononcé dans les deux isles de s'ensevelir sous leur ruine plutôt que d'admettre aucun mode d'exécution du décret »42. Une
41 Encore que l'Assemblée reconnaisse qu'il avait fallu récemment restreindre cette politique à cause du développement de vices multiples - débauche, vols, oisiveté, insolence... - qu'elle engendrait chez les nouveaux libres. 42A.N. col C 4/113, pp. 57-70. La position des colons est fortement appuyée - ce n'est pas une surprise - par Cossigny lui-même. Dans des lettres à Forfait et Lescallier des 6 et Il brumaire (28 octobre et 2 novembre 1800), il reprend à son compte l'argument selon lequel l'appauvrissement relatif des colons par la révolution et la médiocrité de l'économie locale 28

résolution sans équivoque sur laquelle surenchérit même l'Assemblée réunionnaise qui écrit: «il ne nous est pas possible de rien admettre sur ce point... parce qu'on ne compose pas avec la mort »43.

Un acteur décisif dans la crise, le gouverneur Magallon En recevant fin février 1801 ces pétitions, Forfait, et surtout Bonaparte désavouent la mission de Cossigny, dont ils attribuent la paternité à une initiative malencontreuse de Lescallier44. Mais bien évidemment les colons l'ignorent au moment où ils voient arriver Baudin. Et chez les plus exaltés d'entre eux c'est une méfiance très difficile à dissiper qui l'emporte: «on crut, dès que l'on connut notre couleur, écrit Bory, que nous apportions des agents de la métropole chargés de punir. Quand on fut désabusé, en apprenant que le directoire avait été précipité de son trône de fer, des esprits plus inquiets, et qui n'avaient connu le nouveau magistrat dont la France chérissait le gouvernement, que par les calomnies des journaux anglais sur sa conduite antérieure, répandirent le bruit que le titre d'expédition de découvertes n'était qu'un passeport pour nous introduire dans la colonie sans résistance, et y seconder le débarquement d'une plus grande quantité d'agents qui nous suivaient ». La réputation laissée par Baudin à l'lIe de

(durement affectée, de plus, rappelle-t-il, par le cyclone du 17 pluviôse précédent'(6 février 1800) dont les dégâts ne sont pas encore réparés) interdisent de salarier les esclaves. Il insiste sur l'unanimité des colons à refuser le décret et sur le caractère inéluctable de leur résolution: «les malheurs affreux de Saint-Domingue... font sur les esprits une impression si forte, si profonde, que je ne crois pas qu'il soit possible de les rassurer, quelque tempérament que l'on prenne ». Il conjure donc, de façon pathétique, le gouvernement de maintenir aux îles le statu quo social. A.N. col C4/113, p. 73 et A.M. A 103/4. Soucieux de mettre un terme à toutes les inquiétudes que son retour aux Mascareignes avaient suscitées, Cossigny repart pour la France fm janvier 1801 soit deux mois environ avant l'arrivée de Baudin. 43Adresse à Forfait du 1er brumaire (23 octobre), ADR L 47. 44 Sur leurs réactions, en réalité sensiblement ambiguës, voir CI. Wanquet, La France et la première abolition [...], op. ci!., pp. 605-606.

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France, où il était plusieurs fois venu avant la Révolution45, les conforte dans leur suspicion46. Mais pour calmer les inquiétudes, un homme joue vraisemblablement les médiateurs, le gouverneur Magallon dont il est fondamental, pour comprendre la situation qui existait alors à l'lIe de France, d'examiner d'une part le cursus et les idées, d'autre part les démêlés qu'il avait pu avoir auparavant avec l'Assemblée coloniale. Jusqu'à la mort de Malartic, le 28 juillet 1800, le général François Louis Magallon Lamorlière commandait les troupes. Il était arrivé dans l'île en 1796 à la tête des soldats qui accompagnaient les envoyés du Directoire. «Accoutumé de bonne heure à exister assez durement », ainsi qu'il l'écrit lui-même47 non sans une certaine auto-complaisance qui transpire ftéquemment dans sa correspondance, il avait derrière lui une longue carrière militaire, de sous-lieutenant en 1769 (à l'âge de 15 ans) à général de division en pluviôse an ill (février 1795)48. II avait en particulier été, à l'armée de l'Ouest, l'adjoint de Hoche qui le tenait en grande estime49.

Sa position sur la question de l'abolition de l'esclavage - si tant est
que l'on admet comme entièrement sincères ses propos (ce qu'il ne cesse

d'affirmer) - est relativement nuancée. «Ami de mes semblables, écrit-il
quelque temps après le renvoi des agents, né avec un caractère humain et dépouillé d'orgueil et d'ambition, je n'ai jamais cru que la nature ait été marâtre à l'égard de l'homme de couleur et qu'en morale il ne soit point l'égal des autres hommes »50. Cependant il aurait souhaité une abolition soigneusement contrôlée, «résultat des plus sages et plus profondes méditations... calculée sur les caractères, la localité et exécutée sans que l'individu qui en est l'objet s'en mêle car il n'est que trop prouvé qu'il s'égarera sur les devoirs du Citoyen, qu'il prendra la licence pour la liberté...
45 La première fois en 1775 comme militaire et surtout en 1787 pour commander le navire sur lequel le naturaliste Boos embarqua ses collections. Cf. M. Ly-Tio-Fane, 'Le Géographe' et 'Le Naturaliste' à l'lie de France. 1801,1803, Port-Louis (Maurice), MSM Press, 2003, pp. 30-31 et 42-49. 46 «Nous connaissions déjà votre M. Baudin, et nous le croyons capable d'un trait pareil », déclarent à Bory les tenants de cette hypothèse, Voyage [...], op. cit., t. I, pp.170-171. 47Lettre au ministre du 15 nivôse an IV (5 janvier 1796), A.N. col C4/110, pp. 266-267. 48Pour le détail de cette carrière, voir la notice d'Auguste Toussaint dans le Dictionnaire de biographie mauricienne, p. 27. 49 Cf. la lettre que Hoche lui envoie le 25 pluviôse an III (13 février 1795), A.N. col C4/111, p. 80. 50Rapport du 10 fructidor an IV (27 août 1796), A.N. col C 4/111. 30