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Blasphème et sacrilège devant la justice de Metz (XIIe-XVIIe siècles)

De
227 pages
Des siècles durant, les justices seigneuriales du Pays messin s'attachèrent à éradiquer des blasphémateurs irrespectueux, les tenant pour responsables de la maladie, la famine, et autres déboires endurés par les classes laborieuses. Une meilleure approche de la médecine, des phénomènes climatiques et des cataclysmes naturels ne mettra pas fin aux poursuites, moyen légal d'assouvir des haines, tout en s'appropriant les biens confisqués...
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Blasphème et sacrilège devant la justice de Metz
(XIr - XVIr siècles)

Du même auteur : Sorciers et guérisseurs à Metz et en Pays messin (XVr et XVIr siècles), L'Harmattan, 2009.

@ L'Harmattan, 2009 5-7, rue de l'Ecole polytechnique; 75005 Paris http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr harmattan l@wanadoo.fr ISBN: 978-2-296-08211-3 EAN: 9782296082113

André BRULÉ

Blasphème

et sacrilège

devant

la justice

de Metz
siècles)

(XIIe

- XVIIe

L'Harmattan

Remerciements

À Kama Syvor Kamanda, pour la sollicitude dont il a, de longue date, fait preuve à mon égard;

À Dominique et à Hugues, pour leur généreuse assistance photographique et informatique; À Hervé, Marie-André, Murielle, mes autres enfants, À Kanagasabaï Vasudevan, mon gendre, pour leur stimulante présence à mes côtés; Aux Conservateurs du Patrimoine des Archives municipales de Metz, de la Bibliothèque municipale et des Archives départementales de la Moselle ainsi qu'à leurs personnels, pour m'avoir fait bénéficier de leur compétence tout autant que pour l'amabilité de leur accueil.

Abréviations utilisées

ADMO : Archives départementales de la Moselle AMM : Archives municipales de la ville de Metz BMM : Bibliothèque-Médiathèque de la ville de Metz SHAL : Société d'Histoire et d'Archéologie de la Lorraine

Préambule

Le 30 juin 1667, sentence était rendue à l'encontre d'Euchaire Médard, laboureur domicilié à Liverdun I. À la requête du procureur fiscal des terres et seigneuries dépendantes de l'église et évêché de Toul, le prévôt de Liverdun lui avait fait un procès extraordinaire au cours duquel il était apparu qu'Euchaire Médard était suffisamment atteint et convaincu d'avoir, le 16 juin « et plusieurs autres fois », non seulement juré, blasphémé et renié le saint nom de Dieu, mais également tenu « en divers temps» des propos insolents visant la personne du roi. Outre une amende de 50 livres, le laboureur s'était vu condamné à faire amende honorable devant l'église Saint-Euchaire dudit lieu, puis à servir le roi durant 9 ans sur ses galères. Appel est introduit par le procureur général du roi. Les pièces de la procédure sont examinées par la cour de parlement, laquelle avait quitté Toul pour faire retour à Metz le 1er décembre 1658. Après avoir procédé à un nouvel interrogatoire de l'accusé en la chambre de la Toumelle, le président De Bretagne et Bazin rendent leur verdict le 7 juillet. Dans ses attendus, la cour passe sous silence les violences dont se serait également rendu coupable le laboureur. Il aurait projeté de tuer les nommés Grosjean de Villey-SaintÉtienne, Nicolas Gosseré, François Diotté de Saizerais et ledit La Montagne de Liverdun. Il aurait, de plus, attenté de nuit, alors qu'elle était couchée et en l'absence de son mari, à l'honneur et à la pudicité de Barbe Gérard, femme de Jean Antonicet. De tout cela la cour ne tient aucun compte. C'est pour ses multiples blasphèmes et ses insolences envers le roi qu'Euchaire Médard est condamné « à faire amende honorable, nud, en chemise, la corde au col, au-devant du grand portail de l'église cathédrale de Metz et, estant à genoux, tenant en ses mains une torche ardente du poids de deux livres, dire et déclarer que malicieusement et meschammant il a blasphémé et renié le sainct nom de Dieu, proféré des parolles de mespris et de perfidie contre la personne sacrée du Roy et tenu des propos vilains et scandaleux contre monsieur l'Évesque de Toul son seigneur et les officiers de sa justice, qu'il s'en repent et en demande pardon à Dieu, au Roy et à Justice. Ce fait, avoir la langue percée d'ung fer chaud, banny à perpétuité des terres et pays de l'obéissance du Roy, ses biens déclaréz aquis et
I

ADMO, B 2198, f" 360 (annexe XII-2, p. 169).

Il

confisquéz à qui il appartiendra, sur iceux préalablement pris la somme de cinquante livres d'amende envers le Roy, avec deffenses de recidiver ny d'enfraindre son ban à peine de la hart (pendaison»). Abstraction faite de la mention se rapportant à l'évêque de Toul et à sa justice, cette sentence, prononcée et exécutée le surlendemain 9 juillet, reproduit très exactement un arrêt rendu en la chambre de la Tournelle du Parlement de Paris le 27 janvier 1599, soit près de soixante ans auparavant, à l'encontre d'un certain Nicolas le Mesle, appelant d'une sentence du lieutenant criminel du Mans, à cela près qu'il devait, de plus, avoir les deux lèvres fendues et que « le procez sur lequel estoit intervenu ledit Arrest seroit brûlé ». Peines afflictives, l'abrasion des lèvres au fer chaud, «de sorte que les dents paroissent», le percement de la langue d'une lame incandescente, son arrachement à la pince de forgeron n'étaient pas châtiments nouveaux frappant les organes de la parole. Ami d'Érasme, l'historien Hector Boece (Boethius) rapportera, dans son ouvrage Seotorum Historiœ paru en 1527, que ces peines avaient déjà fait l'objet d'un édit, rendu par l'un des trois rois écossais du nom de Kenneth2, peu avant l'An mil. Si l'on se reporte au Livre des saintes paroles et des bons faits de notre saint roi Louis, ouvrage composé par le sénéchal de Champagne, Jean sire de Joinville, « ce Saint estant à Césarée outre mer, il fit eschaller (exposer sur un échafaud, au pilori) un Orfèvre en brayes et chemise moult vilainement et à grand deshonneur pour avoir blasphémé Dieu; et depuis qu'il fut retourné d'outre mer (1254) il fit brûler et marquer à fer chaud le nez et la banlievre d'un Bourgeois de Paris, pour un blasphème qu'il avoit faie ». Avant lui, selon François de Belleforest, historien du XVIe siècle (15301583), auteur notamment d'une Histoire des neuf rois Charles de France, Philippe II Auguste, le vainqueur de Bouvines (27 juillet 1214), aurait rendu «un Edict, [afin] que les jureurs et blasphémateurs du nom de Dieu, fussent plongéz dans la rivière pour la première fois, et punis plus grièvement s'il y escheoit4». Cet édit serait probablement postérieur à 1194, le roi ayant perdu toutes ses archives, lors de la défaite qui lui fuit infligée à Fréteval le 3 juillet de cette année. Ne jamais offenser le Créateur devait rester pour saint Louis une préoccupation majeure. Franciscain, confesseur de Marguerite de Provence veuve de saint Louis puis de sa fille Blanche, Guillaume de Saint-Pathus, par ailleurs auteur d'une
1er Mac Alpin (t 858), roi des Scots et des Pictes Kenneth Il (971-995) et Kenneth III Kenneth (997-1005), rois d'Alba. devenu par la suite royaume d'Écosse. 3 G. GUÉRET, Des blasphémateurs et de leur punition, in C. LE PRESTRE, Questions notables de droit. décidées par plusieurs arrests de la cour de parlement et divisées en quatre centuries, Paris, Jean-Baptiste Coignard, 1679, Quatrième centurie, chapitre LXIII, p. 756. 4 Ibidem. 2

-

12

Vie et miracles de Saint Louis (Sermo in honorem sancti Ludovici), rapporte, dans son Histoire de Saint Louis, qu'à la veille de sa mort sous les murs de Tunis (1270), le roi implorait le Très-Haut de bien vouloir venir en aide à la troupe qu'il s'était proposé de conduire en Terre sainte: « Beau Sire Dieu, aie merci (pitié) de ce peuple qui ici demeure et conduis-le en son pays pour qu'il ne tombe en la main de ses ennemis, et qu'il ne soit contraint à renier ton noms ». Au demeurant, il était prêt à subir lui-même le châtiment réservé aux blasphémateurs s'il avait pu, ce faisant, éliminer le blasphème de ses terres: «Et luy avoit oüy dire de sa propre bouche (c'est le sire de Joinville qui parle) qu'il eust voulu avoir esté signé d'un fer tout chaud, et (si ce faisant) il eust osté tous blasphèmes et juremens de son Royaume6 ». Ces châtiments s'ancraient, du reste, dans la tradition biblique. Au moment d'affronter Nikanor le blasphémateur, Maccabée implore Yahvé: «Que par la grandeur de ton bras soient frappés ceux qui sont venus le blasphème à la bouche, attaquer ton peuple saint' ». Ayant été retrouvé mort sur le champ de bataille, «Judas ordonna de couper la tête de Nikanor et son bras jusqu'à l'épaules ». « Puis, ayant coupé la langue de l'impie Nikanor, il dit qu'on la donnât par morceaux aux oiseaux9 ». Décapitation, amputation du bras, ablation de la langue revêtent une valeur symbolique. C'est la tête pensante qui a commandé à la langue de proférer le blasphème, c'est encore elle qui a armé de l'épée et brandi le bras sacrilège dirigé contre le « peuple saint ». De fait, c'était bien la peine de mort qui était habituellement requise à l'encontre du blasphémateur: «Qui blasphème le Nom [de Yahvé] devra mourir, toute la communauté le lapideralo ~~. e sera le sort réservé à Nabot de C Yizréel, sur la foi de faux témoignages suscités par Jézabel: «Nabot a maudit
Dieu et le roi

C'est encore pour avoir « insulté, blasphémé [...] contre le Saint d'Israël» que Sonnachérib, roi d'Assyrie, sera frappé à mort par l'épée de ses fils Adrammélek et Saréçerl2. Certes, le Christ n'était-il pas mort crucifié au Golgotha, accusé d'avoir blasphémé contre le dieu des patriarches Abraham, Isaac et Jacob-IsraëlI3 ?

[...],

on le fit sortir hors de la ville, on le lapida et il mourut

Il ».

5

J. P. VIVET (sous le direction de), Les Mémoires de l'Europe, Paris, Robert Laffont, 1970-1973,

t. I, L'Europe de la Foi (800 -1450), p. 352. 6 G. GUÉRET in C. LE PRESTRE, ouvrage cité, p. 756. 7 Second livre des Maccabées, 15 23. 8 Ibidem. 1530. 9 Ibidem, 15 33. ]0 Lévitique 24 ]6. 11Premier livre des Rois, 2113. 12 Deuxième livre des Rois, 1922 et 1936. 13MATTHIEU, 2665-66 _ MARC, 1463-64 . LUC, 22 70-71_ JEAN, 197.

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Cependant Saül, «naguère un blasphémateur [...], un insulteur », bénéficiera, en devenant Paul, de la miséricorde divine, n'ayant agi par le passé que par ignorance et méconnaissance de la foi!4. La cour de parlement de Metz n'ira pas jusqu'à suivre le Lévitique. Cependant celle du Parlement de Paris ne s'était pas fait faute de condamner à la pendaison sur le parvis de Notre-Dame, encore le 15 février 1607, le nommé Duval Savetier, «pour blasphèmes exécrables contre la Vierge!5 ». La cour de Metz ne rendra pas sentence de mort contre Euchaire Médard, mais, en le condamnant à avoir la langue percée d'un fer chaud, elle imposera une peine afflictive qui n'avait pas été requise par le prévôt de Liverdun. À plus d'un titre, cette procédure peut être tenue pour exemplaire. L'accusé n'a pas seulement blasphémé, il a également renié le saint nom de Dieu. Réapparaît en cette circonstance le premier des chefs d'accusation retenu dans les procédures en sorcellerie. Après soumission à la question préparatoire, tous les « sorciers », toutes les « sorcières» reconnaissent, à de rares exceptions près, avoir «renié Dieu le Créateur », l'avoir «renuncé ». De plus Euchaire Médard s'est laissé aller à tenir des propos méprisants envers le roi, envers « la personne sacrée du Roy». De fait l'Église sanctionne sa souveraineté par la cérémonie du sacre. Elle se déroule toujours à Reims où Clovis a été baptisé par saint Remi, exception faite de Henri IV qui sera sacré à Chartres en février 1594. Le roi de France l'est donc de droit divin et ce droit couvrira aussi les personnes auxquelles il délègue partie de son autorité. Mépriser le roi, l'oint du Seigneur, le descendant de saint Louis, c'est toujours injurier Dieu dont il est l'émanation et le défenseur: « Nous nous estimerions indignes du titre que Nous portons de Roi Très-Chétien, si Nous n'apportions tous les soins possibles pour réprimer un crime si détestable, et qui offense et attaque directement, et au premier chefla divine Majesté!6 ». N'est-il, d'ailleurs, pas écrit dans l'Exode: «Tu ne blasphémeras pas contre Dieu, et tu ne maudiras pas un prince de ton peuple!? »? C'est ainsi que toute atteinte à la personne physique du roi sera considérée comme authentique sacrilège et vaudra à son auteur la peine de mort par écartèlement. Ainsi en sera-t-il en 1610 du Feuillant François Ravaillac, meurtrier de Henri IV. Il en ira de même de Robert François Damiens le 28 mars 1757, pour avoir porté la main sur la personne du roi Louis XV. Euchaire Médard apparaît donc doublement coupable et ce d'autant plus qu'il est récidiviste. C'est à plusieurs reprises, qu'il a tenu des propos blasphématoires envers Dieu, injurieux et perfides envers le roi. Aussi la cour estime-t-elle à juste cause de devoir, en l'occurrence, faire application
14

ISG. GUÉRET in C. LE PRESTRE, ouvrage cité, p.757. 16Déclaration contre les Blasphémateurs, 30 juillet 1666 (annexe VII, p. 156).
17 Exode, 22 28.

PAUL, Première épitre à Timothée,

113.

14

d'anciennes ordonnances, lettres patentes, déclarations et édits royaux qui ne sont pas tombés en désuétude, tant s'en faut. Elle en avait, au demeurant, fait rappel en rendant le Il janvier 1656, alors qu'elle siégeait encore à Toul, une Ordonnance contre les blasphémateursl8, estimant «nécessaire pour apaiser l'ire de Dieu [et] d'en arrester le cours [...] de renouveler la sévérité tant des anciennes ordonnances du Roy Sainct Louis, Philippe, Charles Sept, Louis douze, Henry second et Charles Neuf, que des années mil cinq cens quarante quatre (François 1er),mil cinq cens soixante et douze et mil cinq cens soixante et quinze (Henri III) ». Aussi la cour avait-elle ordonné «que les anciennes ordonnances, déclarations et arrests contre les blasphémateurs seront de nouveau publieu, et conformément à icelles faire itératives inhibitions et deffenses à toutes personnes de quelque qualité et conditions qu'ils soient, de jurer, blasphémer le nom de Dieu, de la Vierge et des saincts sur les peines portées par lesdictes ordonnances et arrests, enjoinct à tous juges d'informer contre les contrevenans pour en estre faictjustice exemplaire ». C'était reprendre à son compte, et presque mot à mot, l'arrêt du Parlement de Paris du 26 janvier 1599 dont le Manceau Nicolas le Mesle avait fait les frais dès le lendemain, suite à un autre arrêt le concernant, rendu par le Parlement le 2719. De ce rappel, le prévôt de Liverdun n'avait pas tenu compte. Et pourtant, « affin qu'aucun n'en prétende cause d'ignorance », la cour avait ordonné que son arrêt du Il janvier 1656 serait « leu, publié et affiché par les quarrefours et places Poubliques [...] en tous les bailliages, prévostés et juridictions du (de son) ressort 0 ». La bourgade de Liverdun s'y trouvait incluse. En introduisant un appel à la cour de parlement, le procureur général du roi avait pallié l'indulgence du prévôt, car, aux termes de ces anciennes ordonnances royales, les blasphémateurs récidivistes étaient tout particulièrement visés. C'était à dessein que la cour avait jugé bon de remettre en mémoire les «anciennes ordonnances» dont la première citée, du «Roy Sainct Louis », mais peut-être pas la première en date, remontait à 1263. Le chroniqueur messin Philippe de Vigneulles la date de 1260, année durant laquelle le roi «mist remède en biaulcopt d'abus qui se faisoient touchant l'ordre de justice, et establit très bonnes loix. Pareillement il pugnit les blasphémateur et exécrables juremens21 ».
ADMO, B 2227, Parlement de Metz, Justice criminelle, Enregistrement des arrêts criminels par écrit (1643-1662), Ordonnance contre les blasphémateurs, Il janvier 1656 (annexe VI, p. 155). 19G. GUÉRET in C. LE PRESTRE, ouvrage cité, p. 757. 20ADMO, B 2227, ordonnance citée. 21La chronique de Philippe de Vigneulles, Charles BRUNEAU, éditeur, Metz, Société d'histoire et d'archéologie de la Lorraine, 1927-1933, t. l, p. 344. 15
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La cour aurait pu faire état de déclarations royales autrement plus récentes dont la «Déclaration portant défenses de blasphémer le nom de Dieu, et de prononcer aucune parole contre l'honneur de la Vierge ou des Saincts sous les peines y portées ». Donnée par Louis XIII à Chantilly le 10 mai 1636, cette déclaration avait fait l'objet d'une vérification et d'un enregistrement au parlement de Metz dès le 2 juin. Toutefois, une déclaration donnée ultérieurement à Paris, le 7 septembre 1651 lors de « l'entrée en majorité» de Louis XIV, « enregistrée en nos cours de Parlement », ne semble pas l'avoir été à Metz. L'époque, il est vrai, était à la Fronde parlementaire (1649), relayée par la Fronde des princes (1652). Le roi en fera néanmoins rappel en 1661 : «Je rétablis, par une nouvelle ordonnance, la rigueur des anciens édits contre les jurements et les blasphèmes, et voulus qu'on en fit aussitôt quelques exemples publics; et je puis dire qu'à cet égard, mes soins et l'aversion que j'ai témoignée pour ce dérèglement scandaleux, n'ont pas été inutiles, ma cour en étant, grâce à Dieu, plus exempte qu'elle ne l'a été durant plusieurs siècles sous les rois mes prédécesseurs22 ». En revanche la nouvelle «Déclaration contre les blasphémateurs », donnée par le souverain à Fontainebleau le 30 juillet 1666, sera bel et bien enregistrée en parlement de Metz le 18 novembre23, justifiant pleinement la peine infligée par la cour à Euchaire Médard le 7 juillet 1667. Les «peines portées» sur ces trois dernières déclarations royales sont identiques. Le montant de l'amende à laquelle se trouvent condamnés les blasphémateurs est laissé à l'appréciation des juges. Elle tient compte des biens détenus par les délinquants tout autant que de l'énormité du blasphème proféré. Pour les récidivistes elle est doublée, triplée, quadruplée. Surpris à blasphémer une cinquième fois, outre une «grosse amende », ils sont mis au carcan «depuis huit heures du matin jusqu'à une heure après midi ». Ce n'est qu'au sixième manquement qu'ils sont conduits au pilori pour y avoir « la lèvre de dessus coupée d'un fer chaud », le septième leur valant coupure de la lèvre inférieure. Si malgré tout ils s'obstinent encore à blasphémer, la langue leur sera «coupée tout juste, afin qu'à l'avenir ils ne les puissent plus proférer ». La prison accueillera ceux qui ne pourront régler le montant de l'amende. À quelques minimes divergences près, les peines encourues dans les duchés lorrains étaient similaires. S'étaient succédées les ordonnances ducales de 1429, 1510, 1537, 1576, 1611 et 1624. Élément d'importance complétant cet arsenal répressif, Louis XIV n'omet pas de maintenir, en le rappelant, l'additif: «Déclarons néanmoins que Nous n'entendons comprendre les énormes blasphèmes, qui, selon la Théologie,
23 EMMERY (comte), Recueil des Édits, Déclarations, Lettres patentes et Arrêts du Conseil enregistrés au Parlement de Metz. Ensemble des arrêts de reglemens rendus par cette cour &..., t. I, Metz, Pierre Marchai, 1774, p. 327 ett. V, Metz, Veuve Antoine, 1788, p. 50-51.
22 LOUISXIV, Mémoires,Paris, LibrairieJules Tallandier1978,année 1661, p.

83.

16

appartiennent au genre d'infidélité et dérogent à la bonté et grandeur de Dieu, et de ses autres attributs, voulons que lesdits crimes soient punis de plus grandes peines que celles que dessus, à l'arbitrage des juges, selon leur énormité ». Ces « plus grandes peines» seront l'envoi aux galères, le bannissement, la confiscation des biens voire, pour peu qu'à la superstition s'associent l'impiété ou le sacrilège, la peine de mort. Elle figurera à l'article III de l'édit promulgué par Louis XN à Paris en juillet 1682, édit concernant non seulement les sorciers et empoisonneurs, mais tout autant « ceux qui [...] infectent et corrompent
l'esprit des peuples

». L'édit sera enregistré au parlement de Metz le 13 août, à la suite d'une lettre adressée par le roi le 29 juillet à Guillaume de Sève, premier président au parlement de Metis. Le Parlement de Paris y pourvoira un mois plus tard, le 31 du mois d'août. En l'occurrence, le roi adoptait et faisait sienne la conviction du théologien dominicain Thomas d'Aquin (1225-1274), pour lequel le blasphème était à considérer tel un authentique péché contre la foi, une infidélité envers Dieu. Pour Louis XIII, ultérieurement suivi en cela par Louis XIV, le blasphème apparaissait tel un manquement à la seule religion considérée comme vraie, celle dont la confession catholique, apostolique et romaine était l'unique dépositaire. Au reste, rien ne permettait « davantage attirer la bénédiction du Ciel sur [sa] Personne et sur [son] État» que de faire respecter les deux premiers, les saints commandements: « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit26 ». « Tu ne prononceras pas le nom du Seigneur ton Dieu à faux27». Par-delà la paix d'Alès (1629), laquelle avait déjà rogné les avantages militaires accordés aux protestants, à ainsi évoquer les atteintes à la fidélité, se
P. NÉRON et E. GIRARD, Recueil d'édits et ordonnances royaux. sur le fait de la justice. et aultres matières les plus importantes, contenant les ordonnances des Rois Philippe VL Jean l, Charles V; Charles VI, Charles VIL Charles VIlL Louis XII. François L Henry Il, François Il, Charles IX, Henry Ill, Henry IV; Louis XIll. Louis XIV & Louis XV; et plusieurs Arrêts rendus en conséquence. Paris, Montalant, MDCCXX, t. Il, p. 175-176, Édit concernant les sorciers et empoisonneurs.. & qui règle ceux qui peuvent avoir des laboratoires, & autres matières importantes (XI articles). Un exemplaire de cet ouvrage est conservé aux Archives départementales de la Moselle, sous la référence: BH 30355. 2SADMO, B 139 (ancien B 5), Parlement de Metz, Lettres closes.et lettres missives notifiant des ordres du roi (29 juillet 1682).
24

[...f4

[...] par

la profanation

de ce que la Religion a de plus saint

26 MAlTIIIEU, 22 37. 27 Exode, 20 7. Deutéronome, 5 Il.

17

trouvaient justifiées, au plan dogmatique et doctrinal, d'autres restrictions progressivement apportées à l'édit de Nantes rendu par Henri N en 1598. C'était, en quelque sorte, se donner les bases juridiques autorisant à éradiquer le protestantisme du royaume de France. Ce sera chose faite à Fontainebleau le 17 octobre 1685, édit de révocation rapidement enregistré à la cour de parlement de Metz, dès le 22 dudit mois. Ce faisant, le roi « fit éclater tout son zèle pour sa Religion; & lui fit recueillir en France le fruit de tant de soins, qu'il s'étoit donnés pour elle. Le Calvinisme fut entièrement proscrit cette année. La révocation du célèbre Édit de Nantes acheva de saper cet édifice, ébranlé par les coups redoublés que le Roi lui avoit donnés de tems en tems28». Dès lors, tout huguenot, infidèle à l'Église catholique, apostolique et romaine dont il était excommunié pour hérésie, était, du seul fait de sa confession, blasphémateur au quotidien. Faute d'abjurer sa doctrine, il ne lui restait plus qu'à fuir le royaume. Encore convenait-il d'y parvenir, afin d'éviter de tomber sous le coup de ces « plus grandes peines », dès lors prononcées, à son encontre et en son absence, par contumace. Ce n'était là que demi-surprise, d'autant qu'une injonction similaire avait déjà été formulée, près d'un siècle auparavant, par Charles III, duc de Lorraine, en qui certain voyait un rare don du ciel29.Par un édit rendu le 23 octobre 1595, le duc n'avait-il pas, en quelque sorte, ouvert la voie, en décidant « que ceulx de la religion réformée abjureroient leur secte dans huit jours après la signification (de l'édit) ou vuideroient le pays incontineneo » ? À l'opposé de Louis XN, il n'entrait apparemment pas dans les vues de ce prince, de retenir les Réformés dans ses États. Il n'en demeure pas moins qu'un siècle se révélera nécessaire, avant que ne s'effacent les néfastes conséquences de la révocation de l'édit de Nantes. Depuis l'ouverture de l'Assemblée des notables, le 22 février 1787, La Fayette s'était employé à obtenir de Louis XVI un édit visant à «autoriser les religionnaires persécutés à être traités sensiblement comme les autres citoyens3! ». Sa campagne sera couronnée de succès. Prévu pour le 19 novembre 1787, un édit de Tolérance sera rendu le 29 janvier 1788. Restait encore au roi à promulguer, le 24 août 1790, la Constitution civile du clergé,
28 L. MORÉRI, Le Grand Dictionnaire historique, BasIe, Jean Louis BrandmuIler, MDCCXL, tome IV, p. 1045. 29 Anagramme imaginée par Théverius de Commercy, résultant de la transposition des lettres composant les trois mots: duc de Lorraine, in A. LEPAGE, Récits sur l'Histoire de Lorraine, réédition de l'ouvrage de 1881, Les Éditions de la Grande Fontaine, impression presses de la SEPEC, 2000, p. 107. 30 A. DIGOT, Histoire de Lorraine, seconde édition, Nancy, G. Crépin - Leblond, 1880, tome ~uatrième, p. 297. 3 Duc de CASTRIES, L'agonie de la royauté, Paris, Arthème Fayard, 1959, réédité sous le titre L'aube de la Révolution, Paris, Librairie Jules TaIlandier, 1978, p. 126.

18

adoptée dès le 12 juillet, puis à signer, le 27 novembre, le décret imposant la prestation du serment de fidélité prescrit par les articles 21 à 38 de ladite Constitution. C'était à son corps défendant: « J'aimerais mieux être roi de Metz que de demeurer roi de France dans une position f:areille » et d'ajouter, s'étant résolu à fuir le royaume, : « mais cela finira bientôt 2 ». Encore convenait-il d'abolir purement et simplement le délit de blasphème. Ce sera chose faite en 1791. Quant aux objets du culte en or et en argent, ils n'échapperont pas à leur réquisition sacrilège, décidée par l'assemblée Législative, le 10 septembre 1792. Le pire était à venir; il marquera l'année 1793. Après l'exécution du roi sacrilège des tombeaux des ci-devants rois, laquelle doit avoir lieu le 1033.Le 3, elle décrète le réemploi, tout aussi sacrilège, du bronze des cloches, lequel sera coulé en canons de bouches à feu34. Les sépultures royales de la basilique Saint-Denis ne seront toutefois profanées qu'entre le 12 et le 25 octobre, livrées à «ces spoliateurs de tombeaux, ces hommes abominables qui eurent l'idée de violer l'asile des morts et de disperser leurs cendres pour effacer le souvenir du passë5 ». Durant ce temps se déroule, le 14 et le 15, le procès de Marie-Antoinette. Elle montera à l'échafaud le 16. Dans leurs linceuls, les grands commis de l'État n'échapperont pas plus à la vindicte populaire. À quelque temps de là, le 5 décembre, en l'église de la Sorbonne, se trouve profané le tombeau de Richelieu. Seule la tête du cardinal pourra être sauvée de cet autre désastre. Elle sera re-inhumée, en l'église reconstruite, le 15 décembre 1866, puis à nouveau le 4 décembre 1971, jour anniversaire de sa mort, survenue le 4 décembre 164236. Quant à Mazarin, décédé le 9 mars 1661, les sans-culottes se chargeront également de jeter sa dépouille dans la fosse commune. Son tombeau, désespérément vide, accueille néanmoins « ceux qui se rendent aujourd'hui sous la Coupole pour assister à une séance solennelle de l'Institue? ».

intervenue le 21 janvier, la Convention ordonne le 1er août la destruction

32

33 Ibidem, t. IV, p. 336. 34 Ibidem, t. IV, p. 337. 35 F.-R. de CHATEAUBRIAND, Le Génie du Christianisme, cité in J. RASPAIL, Sire, Paris, Éditions de Fallois et Valmonde Édition, 1991, p. 39. 36 M. CARMONA, La France de Richelieu, Paris, Librairie Arthème Fayard, 1984, réédition pour le Grand Livre du Mois, 1998, p. 407 à 409 : Une tête pour la France. 37 C. DULONG, Mazarin, Paris, Librairie Académique Perrin, 1999, p. 371.

L. MADELIN, La Révolutionfrançaise,

Paris, Librairie Jules Tallandier, 1979, t. Il, p. 243.

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Faisceaux de licteurs Contre-cœur de cheminée (collection particulière) - Cliché Hugues Brulé.

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Première partie

Au creuset du blasphème: pichets de vin et tables de jeux, dans l'ombre accueiUante des tavernes
Alors qu'Alphonse X le Sage, roi de Castille et de Léon (1254-1284), défendait, dans son code Las Siete Partidas (Les Sept parties), à tous les clercs de «jouer aux dés, ni s'entourer de tricheurs, ni se commettre avec eux, et ils ne doivent pas entrer dans les tavernes pour boire [...] 1 », dans le même temps saint Louis prodiguait les Enseignements à son fils. Il le mettait en garde: «Cher fils [...] mets grand peine à ce que les péchés soient ôtés en la terre, c'est-à-dire les vilains serments et toute chose qui se fait ou se dit au déplaisir de Dieu ou de Notre-Dame ou des saints, péchés de corps, jeux de dés, tavernes et autres péchés [...]2 ». L'interdit ainsi jeté à l'encontre du « jeu de dés », l'alea latin, devenu par l'arabe az-zar puis l'espagnol azar (le dé), « jeu de hasard », n'est pas pour étonner. D'autant que, de son côté, le français introduit le mot « sort ». À l'alea jacta est (les dés sont jetés) répond, vers le milieu du xue siècle, la locution geter sort (jeter les dés). C'est en tirant au sort (en jouant aux dés) que la soldatesque du gouverneur se partage les vêtements du Chrise, une infamie. La seule pratique de jeux comportant un ou des dés est, déjà en soi, un reniement de Dieu. C'est le rejet d'une cause première à l'origine des événements, c'est la négation du moteur premier de la théologie scolastique, c'est faire le lit du matérialisme et de l'athéisme. Cette composante doctrinale, apparemment négligée voire oubliée par la suite, ne sera plus évoquée en tant que telle par les législateurs ultérieurs, alors qu'elle se trouvait au fondement même de la prohibition des jeux, désormais dits de hasard, incluant par la suite les cartes à jouer, apparues en Europe à la fin du XIVe siècle. Seules les conséquences du jeu seront bien souvent retenues:

Il. P. VIVET (sous la direction de), Les Mémoires de l'Europe, t. I, L'Europe de la Foi (8001450), ouvrage et tome cités, p. 341. 2 Ibidem, p. 352. 3 MATIHIEU, 2735 _ MARC 1524 _ LUC 2334 _ JEAN 1924 _ Psaumes 22 (21) 19.

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inobservance et perturbations de manifestations religieuses, désordres qu'il provoque dans la cité, ruine des familles qu'il entraîne4. C'était cependant bien comme une atteinte au dogme que le concevait saint Louis. Au dire du sire de Joinville, il avait jeté à la mer le jeu d'échecs auquel s'adonnaient ses frères, alors qu'en 1250 ils se rendaient en Terre sainte, lors de la septième croisade. À l'époque, ce jeu originaire des Indes, introduit en Occident par les envahisseurs arabes, se pratiquait encore avec des dés, destinés à déterminer l'avancée des différentes pièces. Leur abandon ultérieur permit de retirer les échecs de la liste des jeux prohibés. Ce jeu ne devait, dès lors, plus rien au hasard, mais bien à la seule réflexion des joueurs5. Des siècles plus tard, alors que le cardinal Melchior de Polignac avait déjà estimé que « le hazard n'est, à parler exactement, qu'un nom impropre, donné dans le langage commun à toute cause extraordinaire, & qui se propose en agissant une fin que nous ignorons6 », Sa Sainteté Jean-Paul II rappellera, en 1985, que «parler de hasard [...] équivaut à vouloir admettre des effets sans cause7» et Sa Sainteté Benoît XVI de préciser: «Quand la foi (en un Dieu unique) disparaît [...] ce sont alors les forces du hasard qu'il faut reconnaître, et elles ne peuvent être déterminées 8». Cinq cents ans auparavant, en 1485, c'est bien inconsidérément, selon Shakespeare, que le roi Richard III avait cru pouvoir confier sa destinée au seul hasard:
« Slave, I have set my life upon a cast, » « And I will stand the hazard of the die9 ».

En fait, sauf à se trouver frappé d'amnésie, à l'évidence les causes de sa défaite à Bosworth Field et sa mort de la main du comte Henry de Richmond, futur Henry VII, pour son malheur ne faisaient pas défaut.

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5 M. PASTOUREAU, Une histoire symbolique du Moyen Âge occidental, Paris, Éditions du Seuil, 2004, L'arrivée dujeu d'échecs en Occident. Histoire d'une acculturation difficile, p. 275. 6 M. de POLIGNAC, L'Anti-Lucrece, Paris Desaint et Saillant, M.DCC.XLIX, t. 2, livre septième,

M. BRULÉ, Le Jeu à Metz sous l'Ancien Régime, Metz, Éditions Serpenoise, 2005.

f.175.

K. WOJTYLA (S.S. Jean-Paul II) in La Documentation catholique, 1er 15 septembre 1985,n° 1902, cité dans Théo. L'Encyclopédie catholique pour tous, Paris, Éditions Droguet-Ardant I Fayard, 1992, p. 673. 8 1. RATZINGER (S.S. Benoît XVI), Jésus de Nazareth, Cité du Vatican, Libreria editrice Vaticana et Paris, Éditions Flammarion, 2007, 6. Les disciples, p. 198. 9 W. SHAKESPEARE, Richard III, acte V, scène 4, vers 9 et 10. 22

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