Brazzaville, capitale de la France libre

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Comme le déclarait en 1943 le médecin-général Adolphe Sicé, "deux grands hommes auront marqué cette ville: de Brazza, auquel elle doit son nom; de Gaulle, auquel elle doit son destin..." Ce destin d'un homme et d'une ville ne put s'accomplir conjointement qu'avec l'acceptation par l'AEF d'accompagner, dès le début des hostilités en Europe, la dissidence de la France combattante, celle de la France libre, capitale Brazzaville.
Publié le : mercredi 1 mai 2013
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EAN13 : 9782336664903
Nombre de pages : 280
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Jérôme OllandetBrazzaville,
capitale de la France libre
Le nom de Brazzaville reste lié aux indépendances de l’Afrique
noire francophone. Comme le déclarait en 1943 le médecin- Brazzaville,
général Adolphe Sicé, grand artisan du ralliement de l’AEF au
général de Gaulle, « deux grands hommes auront marqué cette capitale de la France libre
ville : de Brazza, auquel elle doit son nom ; de Gaulle, auquel elle
doit son destin… » À cela, on pourrait répondre que le destin Histoire de la résistance française en Afriquedu général de Gaulle, ce fut tout d’abord Brazzaville ! Ce destin
d’un homme et d’une ville ne put s’accomplir conjointement 1940-1944
qu’avec l’acceptation par l’AEF d’accompagner, dès le début des
hostilités en Europe, la dissidence de la France combattante,
celle de la France libre, capitale Brazzaville. Voici les diférentes
péripéties de cette histoire héroïque en Afrique équatoriale.
Jérôme Ollandet est diplomate, historien et juriste, ancien
secrétaire général du ministère des Afaires étrangères,
ancien ambassadeur du Congo au Cameroun, au Sénégal,
en RCA et au Tchad. Actuellement ambassadeur itinérant,
coordonnateur national de la Conférence internationale
sur la région des Grands Lacs, il est auteur de plusieurs
publications sur l’anthropologie et l’histoire du Congo et
de l’Afrique centrale.
Couverture : Illustration de Litho Ltd - Capetown - Arrivée du général de Gaulle dans la capitale
de la France libre (24 octobre 1940)
ISBN : 978-2-343-00721-2
9 782343 007212
27 €
Brazzaville, capitale de la France libre
Jérôme Ollandet
Histoire de la résistance française en Afrique
1940-1944








Brazzaville,
capitale de la France libre
Histoire de la résistance française en Afrique
1940-1944




Jérôme Ollandet











Brazzaville,
capitale de la France libre
Histoire de la résistance française en Afrique
1940-1944










































Du même auteur

Ekienga des Mbochi ou la question aux esprits, Annales de
l’Université de Brazzaville n° 9, Brazzaville, 1976.
Les Mongo du Zaïre et les Mbochi du Congo. Eléments particuliers de
parenté, Centre d’études et de recherches chrétiennes n°6,
Brazzaville, 1976.
« La France libre sur les ondes. Naissance de Radio/Brazzaville »,
Revue de l’Association des écrivains de langue française n° 2, Paris,
1989.
« Les figures du mythe du Général de Gaulle en Afrique noire »,
Espoir - Revue de l’Institut Charles de Gaulle n°88, Paris, 1991.
« Le fleuve Congo : sa vie et son destin historique », Cahiers
congolais d’anthropologie et d’histoire n°3, Université de
Brazzaville, 1992.
Pouvoirs. Les sociétés traditionnelles dans la région de la Cuvette
congolaise (en coll. avec Hubert Maheu), coll. « Patrimoine du
Congo », Brazzaville, 1994.
Les palmiers à sagous. Essai d’ethnobotanique du bassin congolais,
Centre d’étude des civilisations congolaises, Brazzaville, 2005.
Le makossa et la rumba. Deux musiques et deux pas de danse
d’Afrique centrale, Centre d’étude des civilisations congolaises,
Brazzaville, 2005.
Tchicaya Opangault Youlou. Vie politique au Congo-Brazzaville
1945-1964, La Savane, Brazzaville, 2007.
Les relations entre les deux Congo. Evolution et dynamique interne,
L’Harmattan, Paris, 2011.
Congo-Brazzaville, de Massamba-Débat à Marien N’gouabi,
L’Harmattan, Paris, 2012.

.











re1 édition © La Savane, 1981.









© L’Harmattan, 2013
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-00721-2
EAN : 9782343007212






A mon ami Camille


Il a choisi la philosophie qui rêve de l’homme. J’ai choisi
l’histoire qui vit ce que l’homme a déjà fait.





Avant-propos


La première édition de ce livre parut en 1981. Il était édité
en exemplaires limités par les Editions La Savane que l’auteur
avait tenté de lancer avec l’appui de l’Office des Librairies Po-
pulaires, une ancienne entreprise d’Etat aujourd’hui liquidée.
La présente parution a été enrichie par d’autres recherches et
par de nombreuses enquêtes réalisées dans les pays que l’auteur
a pu visiter grâce à ses fonctions de diplomate. Au Cameroun,
en Guinée Equatoriale, au Gabon, au Tchad, en RCA (ex Ou-
bangui-Chari), au Sénégal, il a pu fouiller les fonds d’archives
disponibles, recueillir des récits d’anciens combattants, des
légendes sur De Gaulle et ses « prouesses », des chansons sur la
guerre, etc. En visitant par ailleurs quelques champs
d’opérations militaires du désert saharien et de la frontière
égypto/libyenne comme Tobrouk, Koufra, Benghazi, l’auteur a
pu mesurer la grandeur de l’épopée de ces soldats partis des
rivages du Congo pour la libération de la France. Leur histoire
mérite bien un ouvrage !

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Introduction


La Première Guerre mondiale avait déjà apporté la preuve
eéclatante qu’au 20 siècle aucune confrontation militaire de
grande envergure ne pourrait épargner une partie quelconque du
globe. Tout grand conflit serait nécessairement planétaire. Au
cours de la Seconde Guerre mondiale, cette réalité apparut avec
plus de netteté. Dans le grand conflit de 1939-1945, chaque
continent, chaque région du monde eut sa part de responsabilité
dans le cours des évènements. L’Afrique dans son ensemble fut
impliquée dans cette guerre civile européenne à laquelle cer-
taines puissances associèrent d’autres nations du monde au nom
du pacte colonial.
En 1939, lorsque la Grande Guerre éclatait en Europe, les
pays d’Afrique à l’exception de l’Ethiopie, du Liberia et de la
Sierra Leone, se trouvaient tous sous la domination coloniale
européenne. L’Angleterre, la Belgique, la France, le Portugal et
même l’Espagne dominaient le continent diplomatiquement
depuis 1885. Comme lors du premier grand conflit, les Afri-
1cains des colonies furent appelés aux armes pour sauver les
mères patries, c'est-à-dire, pour défendre leurs colonisateurs et
leurs intérêts nationaux et coloniaux contre les prétentions
d’autres puissances européennes, l’Italie et l’Allemagne. Plus
tard, une autre puissance allait les suivre dans la guerre. Sur ce
point, la part de responsabilité prise par les trois empires colo-
niaux anglais, belge et français d’Afrique fut d’un apport consi-
dérable. Pour les métropoles en péril, ce fut tout d’abord aux
colonies qu’il fallut recourir pour lever les troupes, puiser les
matières premières stratégiques et organiser les moyens écono-

1 L’Allemagne avait perdu au Traité de Versailles de 1918 ses colonies afri-
caines du Togo, Cameroun, Tanganyika, Rwanda Urundi, Sud-Ouest Africain.
Placées sous mandat de la Société des Nations (SDN), elles furent mises en
gérance par les puissances coloniales voisines : la Grande Bretagne, la Bel-
gique et la France.

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miques propres à soutenir l’effort de guerre. Il fallut aussi orga-
niser la survie politique des dirigeants, etc. Tel fut le cas de la
France combattante du général de Gaulle. Au combat, la preuve
de la bravoure des soldats venant des colonies avait été donnée
dans la Première Guerre. Les soldats africains, baptisés sous
l’appellation générique et péjorative de tirailleurs sénégalais
avaient acquis une forte réputation en Europe ; surtout en Alle-
magne, d’autant plus qu’ils occupaient la région rhénane, sous
l’indignation des populations allemandes qui interprétèrent cet
acte des vainqueurs comme une trahison de la France à l’égard
de la race blanche tout entière ! Vingt années plus tard, la
France en difficulté eut encore le regard tourné vers son empire
colonial.
L’objet du présent ouvrage dont la première édition parut en
1981, est de reconstituer en les enrichissant, les faits et gestes
de l’Afrique centrale sur la part de responsabilité qu’elle prit
dans cette grande confrontation. Ce n’est pas l’histoire de toute
la résistance française à l’occupation allemande qu’on traite ici ;
car celle-ci eut plusieurs acteurs et plusieurs champs d’action.
Mais ceux d’Afrique centrale restent sans doute, les moins con-
nus. L’AEF et le Cameroun sous mandat français furent en
1940 la première partie de l’empire colonial à se jeter dans la
résistance de la métropole en guerre. Mais par leur ralliement,
aux premières heures à la France libre du général de Gaulle, ils
prirent une part de responsabilité qui contrastait avec leur phy-
sionomie démographique, économique et militaire réelle. Aussi,
la succession des divers évènements contradictoires créés par ce
ralliement avait-elle engendré une situation invraisemblable,
souvent plus cocasse que tragique qui explique bien des points
de la résistance française à l’occupation allemande.
Cette histoire retrace la vie du petit monde colonial dont les
circonstances extraordinaires avaient tiré les ficelles, créant de
toutes pièces des personnalités parmi les personnages qui ne
seraient jamais dévoilés en temps normaux. Bien sûr, beaucoup
de faits et gestes de l’AEF en guerre sont assez connus. Des
recherches antérieures avaient déjà présenté cet effort de guerre
en des termes nets. Des chefs de colonies, des responsables de
l’administration et de l’armée avaient aussi écrit des pages de
cette histoire. Tout leur effort de reconstitution présentait à juste
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raison d’ailleurs, l’Afrique centrale comme l’arrière-garde qui
permit le redressement de la métropole en danger. Malgré cet
effort de reconstitution, quelques points d’histoire restent à
écrire. Car les ouvrages ne présentent bien souvent qu’une ver-
sion des évènements, une seule histoire, celle du petit monde
colonial, pris dans la tourmente. Souvent, on a insisté sur les
sourdes rivalités entre des chefs coloniaux, les intrigues
d’officiers, l’angoisse des hommes d’affaires harassés par des
impôts que l’on ne justifiait que par l’état de guerre et par des
réquisitions sans nombre, etc. Cette partie des évènements est
bien connue et c’est elle qui fut retenue dans les manuels sco-
laires que l’on donne aux écoliers africains. Dans la logique de
l’idéologie d’appui, cela ne fut que normal. C’est à l’indigène
de retenir les faits et gestes du colonisateur et non l’inverse. La
Deuxième Guerre continue de susciter la curiosité scientifique
de l’Occident pour les aspects qui bousculèrent tant soit peu sa
vie comme si l’on oubliait qu’il n’existe pas de champ de ba-
taille qui ne soit important dès qu’une vie humaine y est aban-
donnée. L’histoire de cette époque qui reste non écrite est celle
des indigènes ; celle de ces hommes que l’effort de guerre avait
renvoyés vingt ans après la suppression des compagnies con-
cessionnaires dans les bosquets à caoutchouc. C’est aussi
l’histoire du « passeport » obligatoire que l’on exigeait aux
indigènes pour voyager d’un village à un autre comme si les
pouvoirs coloniaux avaient perdu subitement le contrôle de
leurs hommes et comme s’ils se méfiaient maintenant de leur
propre puissance.
La partie de cette histoire qui reste à écrire, c’est aussi, celle
de ces jeunes gens obligés de quitter leurs familles et villages
sous les lamentations de leurs fiancées et les sanglots de leurs
mères pour une aventure dont personne ne savait ni comment ni
dans quel pays elle allait se dérouler encore moins sa fin. Puis,
il fallut avoir des troupes pour les champs de bataille. Six ou
neuf mois étaient suffisants pour transformer de braves chas-
seurs d’arcs et d’arbalètes en soldats de première ligne pour
affronter les mitrailleuses et chars. Quelle magie et quel sa-
disme que de conduire sur des champs de bataille aussi ef-
froyables, des jeunes gens qui sortaient à peine de leurs propres
villages ! Le présent ouvrage tente de fondre tous les aspects de
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cette résistance française d’Afrique noire pour donner à cette
somme d’évènements souvent contradictoires, une physionomie
plus familière pour tout le monde, afin que chacun se retrouve
et saisisse sa part d’efforts dans les circonstances où les évène-
ments l’avaient assigné. Une telle histoire est moins bariolée de
préjugés et définit mieux les contours politiques qui suivirent la
fin des hostilités, notamment dans les rapports nouveaux que les
métropoles européennes allaient avoir avec leurs colonies.
Certes, le champ d’investigation de cette résistance africaine du
général de Gaulle, délimité par les seules bornes géographiques
du Congo Belge, de l’AEF et du Cameroun, reste somme toute
artificiel et quelque peu trop limité. En effet, est-il possible
d’écrire une histoire de ces colonies françaises d’Afrique équa-
toriale en guerre sans toucher à celle des deux autres empires
coloniaux voisins : le Nigeria et le Congo Belge ? Adossée à
l’Empire britannique d’Afrique orientale et australe, la colonie
belge aurait-elle pu rester en dehors de la résistance anglaise et
ses colonies ?
En réalité, le Congo belge fut la véritable soupape sans la-
quelle rien n’eût été possible en AEF, surtout au Moyen-Congo.
Le complot ourdi par les gaullistes contre le gouverneur général
pour prendre le pouvoir à Brazzaville avait été monté et guidé
depuis Léopoldville. Avait-on mesuré en France, la portée stra-
tégique des trois journées d’août 1940, baptisées les Trois Glo-
rieuses par leurs auteurs. Ce furent des journées difficiles au
cours desquelles, une poignée de partisans du général de Gaulle
2« arrêta la capitulation au nord de l’Equateur » . La coopération
entre ces trois empires coloniaux fut exemplaire durant ces
moments difficiles que traversaient leurs métropoles respec-
tives. Mais que serait-il advenu également du Congo belge lui-
même si par hasard, l’Union Sud-Africaine, entraînée par la
défection de toute l’Afrique française, avait basculé simplement
du côté des puissances de l’Axe ? La situation trouble que con-

2 Maurice Schumann cité par Blanche Ackermann Athanassiades. France
Libre. Capitale Brazzaville ; 1989 ; page .8




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nut l’Union Sud-Africaine aux débuts des hostilités en Europe
montrait bien que le risque était bien réel. Les alliés auraient-ils
gardé la maîtrise des mers et de la Méditerranée occidentale qui
était alors leur suprême recours si la route du Cap de Bonne-
Espérance avait été menacée alors que l’accès au canal de Suez
était interdit à leurs navires de guerre et de commerce ? La co-
lonie portugaise d’Angola voisine de l’AEF et du Congo belge
n’était pas restée en dehors de cette résistance française
d’Afrique. Le port de Saint Paul de Luanda servit de grands
entrepôts pour des articles indispensables à cet effort de guerre.
Les vins portugais, les boites de conserve, les poissons séchés et
salés, les pneus pour des blindés et autres véhicules ; tout cela
transitait en grande partie par ce port en eau profonde avant
d’atteindre ensuite Léopoldville puis Brazzaville, Bangui et le
Tchad. Et que dire du Nigeria, une autre plaque tournante qui
permit le ralliement du Cameroun par le capitaine Philippe de
Hauteclocque, le futur général Leclerc, l’homme des batailles
du Sahara ?
Comme l’écrivait encore Maurice Schumann, le seul nom
de Leclerc suffit à rappeler aux Français que leur propre identité
nationale, avant tout militaire en ces temps de panique, reparut
eaux yeux du monde en. Sans l’autonomie opérationnelle de la 2
Division blindée qui avait libéré Strasbourg, le général de
Gaulle n’aurait peut-être pas eu tous les moyens d’empêcher, à
la fin de l’année 1944, l’évacuation de la capitale alsacienne sur
l’ordre du commandement allié. Sans le serment de Koufra, il
n’y aurait pas eu de Division Leclerc et le futur maréchal Le-
clerc de Hauteclocque n’aurait pas fait entrer le nom de Koufra
dans l’Histoire s’il n’était parti de Brazzaville. A l’oasis de
Koufra, dans cette unique prairie du désert libyen, de jeunes
gens, se souvenant sans doute du serment du Jeu de Paume de
la Révolution française, avaient pris l’engagement de mener le
combat jusqu’à la libération totale de la France. Ils tinrent pa-
role même si l’instigateur de ce véritable acte de foi, le com-
mandant Colonna d’Ornano avait laissé sa vie dans ce petit
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3buisson de dattiers brûlant au soleil. Le champ de cette étude
dépasse bien les seules limites du domaine colonial français.
Mais une pareille extension du champ de recherches aurait con-
duit à un travail d’enquêtes de terrain impossible à réaliser. Or
nous voulons asseoir ce travail aussi bien sur le texte écrit que
sur le témoignage vivant de tous ces vétérans de cette époque
héroïque. Ces anciens fonctionnaires locaux et ces anciens
combattants croupissent encore dans les villages. Les faits rete-
nus dans cette étude dépassent également par leurs répercus-
sions prolongées, le cadre restreint du bloc équatorial français.
On continue aujourd’hui à soutenir que l’arrivée de l’Afrique
sous domination française à l’indépendance est un acte de cou-
rage politique. Le mythe gaulliste est bien né en Afrique cen-
trale pendant ces moments difficiles, sur les rives du fleuve
Congo.
Depuis la soirée où les autorités anglaises lui avaient accordé
le micro de la BBC pour s’adresser au peuple français en désar-
roi jusqu’au soir où les responsables du Tchad répondirent favo-
rablement à son appel, le général de Gaulle était encore un
grand inconnu, même dans les campagnes françaises. Cet appel
voulait faire de lui, un roi. Mais un roi sans terre ! La France
libre qu’il venait de monter dans la capitale anglaise n’était
encore qu’une simple rencontre de braves gens. Le tout se joua
donc en août 1940 avec cette réponse positive du Tchad, suivie
du coup de force militaire de la garnison de Brazzaville et de la
désobéissance administrative de quelques colons de
l’Oubangui-Chari. La guerre du Gabon acheva de lui donner
définitivement un empire, des hommes et des moyens. Jusqu’au
douloureux mariage d’Alger de 1943 qui donnait alors nais-
sance au Comité français de Libération Nationale, l’Afrique
équatoriale était déjà une partie agissante de la résistance fran-
çaise. Elle était présente sur les champs de bataille aux côtés de
ses puissants alliés. Ses soldats étaient présents à Bir Hakeim
avec le général Pierre Koenig pour couvrir les flancs des

3 C’est dans les combats de Koufra contre les Italiens que D’Ornano fut tué
alors qu’il menait le dernier assaut du fort qui contrôlait la Via italiana reliant
la Libye au Tchad.


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troupes anglaises aux prises avec les assauts de la puissante
Panzerdision du général Rommel, le redoutable renard du dé-
4sert. En cet été 1943, le général de Gaulle et ses hommes
étaient allés à cette bataille politique, rassurés qu’ils n’étaient
plus ces handicapés de l’été 1940. Ils avaient derrière eux des
hommes dans la forêt équatoriale du Gabon et du Congo pour la
coupe du bois d’okoumé, des hommes, des femmes et des en-
fants dans les champs de coton de l’Oubangui-Chari et du
Tchad, des soldats dans les batailles du Sahara.
Quant aux Africains qui avaient été appelés à cet effort de
guerre considérable, leur sort se trouva face à une logique irré-
parable, celle de la liberté des hommes et du redressement mo-
ral des peuples. Quel sort devrait-on alors leur réserver si jamais
les hostilités arrivaient à prendre fin ? La France, en les asso-
ciant à sa lutte pour sa survie inscrivait objectivement un mou-
vement de prise de conscience qui allait nécessairement saper,
sur le terrain, l’autorité de ses grands proconsuls tout-puissants
qui n’avaient eu jusque-là de l’indigène que de la simple con-
descendance et du mépris. Un nouveau modus vivendi entre la
métropole et ses colonies devenait en tout cas nécessaire. Il fut
trouvé au mois de janvier 1944 à Brazzaville au cours du grand
rassemblement des gouverneurs généraux qui traça pour
l’avenir, la conduite nouvelle. Certes, les milieux d’affaires tant
métropolitains que coloniaux n’attendaient que le retour de
l’ordre pour remettre en cause tous les espoirs qu’avait suscités
auprès des Africains, cette conjoncture favorable. C’était déjà
trop tard ! L’association des heures sombres que préposait la
métropole aux colonisés ouvrait une ère qui sonnait le glas de
l’ancien tabou. La nouvelle situation exigeait des changements
qui s’avéraient irréversibles. Mais les Africains eux-mêmes,
comment saisirent-ils cette opportunité offerte par les circons-
tances du temps ? On ne saurait le dire avec certitude et ce livre
ne traitera pas de cet aspect de la vie des peuples africains de
façon particulière.
Dans cet ouvrage, les faits marquants vont suivre l’ordre de
leur déroulement chronologique. On part ainsi du ralliement qui

4 Lire sur ces batailles dans les ouvrages suivants : Erwan Bergot : L’Afrika
Korps pages 137-149 et Robert Jan : Les campagnes d’Afrique pages 78-96.
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donna aux hommes de la France combattante une force armée,
une administration, une économie pour aboutir finalement aux
guerres du Sahara, aux luttes internes de la résistance française
d’Afrique avant d’analyser les différentes décisions administra-
tives de la Conférence de Brazzaville de janvier/février 1944.
La guerre n’était pas encore finie en Europe que les hommes de
la France libre avaient commencé déjà à échafauder la future
armature de l’empire colonial.
La première partie fait le point, en dressant le cadre dans le-
quel s’était opéré le ralliement de l’Afrique centrale à la cause
des gaullistes. On montre comment ce petit monde colonial en
proie à une crise économique chronique doit choisir entre « un
appel insensé » d’un général inconnu et une humiliation que
l’on présentait comme une sagesse à suivre ; du moins en
Afrique noire. La lutte qui allait s’engager dans le cadre du
doute général devait faire naître deux camps hostiles : celui du
général de Gaulle et ses partisans, les rebelles, et celui de Vichy
et son loy16alisme à la France. Chaque camp avait ses argu-
ments pour se prévaloir de l’intérêt général à sauver. On est
sous le feu de la guerre et la justification des gestes importe
peu. Le général de Gaulle appelait les Français de la métropole
et ceux des colonies à la résistance au nom de l’honneur et de la
Nation trahie. Du côté du maréchal Pétain, on soutenait le
même argumentaire. Les armistices étaient une pause nécessaire
pour soulager les Français et ne pouvaient pas correspondre à la
capitulation devant l’ennemi. Toutes ces logiques étaient
bonnes pour la métropole. Les colonies avaient besoin
d’explications plus claires. La question à leur niveau se posait
en termes d’obéissance aux hommes de révolte ou à ceux du
loyalisme ?
La guerre contre l’ennemi allemand ou italien ne venait
qu’au second plan. L’un des deux camps était de trop sur le sol
d’Afrique centrale et il devait s’effacer d’une manière ou d’une
autre. La réponse favorable du Tchad à la France libre, le coup
de force de Brazzaville et les évènements du Gabon furent au-
tant d’étapes qui marquèrent ces luttes des fractions de la résis-
tance française. Ici, on est dans l’histoire des responsables colo-
niaux, celle des rivalités entre les chefs militaires et les tenants
du pouvoir administratif. Ce que les Africains apprirent de cette
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phase difficile qui se déroulait sous leurs yeux de simples spec-
tateurs, c’était que l’apparente cohésion coloniale qui les terro-
risait tant pouvait avoir des failles profondes. La deuxième par-
tie offre une histoire plus familière qui analyse l’effort de
guerre proprement dit. Dans l’autre volet, les populations afri-
caines furent les véritables acteurs. Sans elles en effet, aucun
effort de guerre n’eut été possible. Comme cela a été indiqué
plus haut, l’ouvrage se termine enfin par la grande Conférence
de Brazzaville de janvier/février 1944. Son déroulement, sa
signification véritable et surtout la suite des décisions prises qui
méritent bien sûr une attention singulière et une lecture rétros-
pective. On dit que cette conférence lança le processus de la
colonisation de l’Afrique francophone. C’est l’objet de toute la
troisième partie.
Trois sources d’information ont servi pour écrire cet ou-
vrage. Tout d’abord le texte officiel fourni par l’ensemble des
actes pris par les autorités de la France libre pour régir leur par-
tie d’empire. Ces informations méritent une attention particu-
lière étant donné leur caractère particulier et parfois contradic-
toire. Il y eut ensuite la tradition orale, c'est-à-dire, le récit de
l’ancien combattant, la version des chefs de cantons et de vil-
lages qui aidèrent l’administration pour réussir l’effort de
guerre, le folklore et ses images de la guerre, etc. Au cours de
plusieurs enquêtes dans tout l’espace considéré auprès des an-
ciens combattants, des ouvriers, des hommes d’affaires et de
quelques vieillards qui avaient encore un souvenir de cet effort
général, nous avons recueilli une somme considérable
d’informations qu’il fallait savoir trier à cause du coefficient
très élevé de la manie du beau rôle inévitable dans ce genre de
récit. Cette source a été largement exploitée.
La proximité de ce passé tout récent épargne le conteur de
l’excès et de la fantaisie souvent remarquables dans ce type de
matériaux. Lorsque ces renseignements ont été fournis, notre
premier soin a été de les confronter aux données écrites. Bien
sûr, des faits comme la récolte du caoutchouc ou les réquisitions
donnent souvent lieu à des épanchements dramatiques. Des
épisodes comme la guerre civile du Gabon ou l’arrestation du
général Husson en 1940 furent souvent contés par ceux qui
prirent part aux actions. Souvent, le conteur voulant se donner
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une place de choix se place dans des positions qu’il n’avait
peut-être pas eues dans le déroulement des évènements. Enfin,
nous avons utilisé des ouvrages généraux traitant partiellement
de cette résistance française d’Afrique. Pour la plupart, ces ou-
vrages ne touchent l’Afrique centrale que dans les digressions
assez lointaines. Est-ce par mépris, est-ce par faiblesse d’aller
au fond de la réalité des choses ? La résistance française à
l’occupation nazie ne saurait se définir de façon globale autour
du général de Gaulle sans l’Afrique centrale. Les autres parties
du monde colonial n’ont rallié le mouvement qu’en cours de
route. C’est le cas de l’AOF et de l’Afrique du Nord. L’effort
de guerre de l’AEF et du Cameroun est un pan important
d’histoire africaine qui mérite d’être livré. Le destin du conti-
nent africain s’est joué en partie depuis ces heures de tourmente
générale.

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CHAPITRE I
LES ECHOS DE LA GUERRE


La guerre éclata en Europe en septembre 1939 et comment
l’Afrique équatoriale française, le Congo belge et le Cameroun
sous mandat français, apprirent-ils le déclenchement de celle-
ci ? On ne saurait le dire exactement. En tout cas pas grand-
chose. Et pour cause ? Dans le domaine de l’information, l’AEF
n’avait jamais été au cœur des préoccupations de la métropole
comme le furent les autres parties de l’empire colonial. Sur
beaucoup de plans, rien de très consistant n’y était installé.
Dans ce chapitre, nous passons en revue tous ces moyens de la
communication depuis le texte écrit jusqu’à la source orale en
attendant d’aborder la question de la radiodiffusion dans les
prochains développements.
A la veille de la Deuxième Guerre mondiale, la colonie
d’AEF ne disposait que d’une presse d’opinion tout à fait déri-
soire et d’accès difficile. Très peu de colons qui habitaient la
5Colonie trouvaient d’ailleurs peu d’intérêt aux nouvelles,
même de la métropole, alors qu’ils avaient à affronter, chaque
jour une réalité qui était autrement plus difficile. Il faut signaler
qu’il n’existait à Brazzaville qu’une seule imprimerie, celle de
l’administration centrale qui dépendait directement des services
officiels. Elle était chargée uniquement de la diffusion des actes
du gouvernement. Les difficultés de cette situation étaient bien
évidentes. La durée entre la rédaction d’un article et sa parution
était longue. Très souvent, le journal apparaît lorsque la plus
6grande partie de son information est déjà en dehors de mode.
Les rapports entre cette imprimerie et les quelques journaux de
presse privée restent très réduits. La plupart des journaux se
font éditer à l’imprimerie Avenir coloniale belge de Léopold-

5 Dans cet ouvrage le terme Colonie (en majuscules) sera utilisé pour l’AEF et
colonie (en lettres minuscules) pour chaque territoire pris individuellement ?
6 Essakomba (Jacques) : Histoire de la presse au Congo ; page 143

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ville sur la rive gauche du fleuve Congo. Pour les actualités
étrangères, on reproduit des pages qui figurent dans les maga-
zines venant de la métropole. Certains journaux reproduisent
tout simplement quelques informations à partir des notes
d’écoute de quelques stations de radiodiffusion comme Ra-
dio/RSA, Radio/Alger, BBC. A Brazzaville, Radio/Léopoldville
reste évidemment la voix la plus crédible et la plus suivie. Dans
l’ensemble, le rythme de parution des journaux est médiocre. La
plupart de ces journaux sont titrés des hebdomadaires ; en réali-
té, ils paraissent une ou deux fois par mois, ou bien tous les
deux mois ; ou encore quand l’état de santé du rédacteur en chef
pouvait le lui permettre. Et il y a aussi la censure. Le gouver-
nement général en use à sa guise. Pendant longtemps,
l’administration coloniale n’avait aucune politique précise en
direction de la presse. En principe, la loi française de 1881
s’appliquait à tout l’empire. Mais dans les colonies, il existait
un grand fossé entre l’acte métropolitain et son application véri-
table sur le terrain. Le pouvoir discrétionnaire du gouverneur
général module la portée de la loi en fonction des intérêts du
moment qu’il veut défendre. Dans l’entre-deux-guerres, il existe
en AEF et au Cameroun une dizaine d’organes de presse écrite
dont la création et les règles de fonctionnement sont définies
par un ensemble de textes règlementaires du gouvernement
général. Un décret du 30 septembre 1921 fixant le régime de la
presse dans la colonie stipulait tout particulièrement, en ce con-
cernait les journaux tirés en langues étrangères, ce qui suit :

La publication en AEF de tout journal ou écrit pé-
riodique rédigé en langue indigène ou en langue étran-
gère ne pourra avoir lieu sans autorisation préalable du
gouverneur général accordée après avis du Conseil du
7Gouvernement.

Cette disposition singulière visait tout naturellement les
journaux édités en langue arabe et reprenait en fait une ancienne
mesure de censure qui concernait plus particulièrement
l’Afrique du Nord. Elle concernait également les journaux de

7 er Journal Officiel de l’AEF du 1 au 15 octobre 1921 page 432
20



langue allemande et anglaise qui commençaient peu à peu à
8avoir beaucoup d’audience au Cameroun et au Togo. La France
n’avait sur ces deux pays qu’un mandat politique comme le
signifiaient les accords de Versailles de 1918. Certes,
l’administration française prenait solidement pied dans les deux
pays, mais l’économie restait dans une certaine mesure aux
mains de firmes allemandes qui avaient réussi à récupérer indi-
rectement par les maisons anglaises, leurs anciennes sociétés
industrielles et leurs vastes exploitations agricoles de caout-
9chouc, de palmiers à huile, de café, etc. Cette situation para-
doxale inquiétait l’administration française qui tenta d’arrêter la
menace en créant des associations de soutien au niveau des
populations paysannes et surtout au niveau de la jeunesse. C’est
ainsi qu’il y eut une Association des planteurs du Cameroun,
une Union de la Jeunesse du Cameroun, et bien d’autres forma-
tions montées ici et là par l’administration pour obtenir cette
adhésion des populations.
Dans les instructions officielles, les langues indigènes dont il
était question n’avaient jamais fait l’objet d’une attention parti-
culière dans la presse. On n’en parlait même pas. Elles n’étaient
pas écrites et ne pouvaient en aucune façon gêner les journaux
de langue française. En réalité, la langue « indigène » visée était
encore l’arabe parlé et écrit dans une grande partie au nord du
Tchad. La parution de ce texte coïncidait d’ailleurs avec celle
d’un arrêté du gouvernement général de l’AEF qui plaçait en
assignation les ressortissants italiens et allemands habitant dans
la colonie. Pour les besoins de la cause, d’autres textes parus au
courant du mois d’octobre 1939 prévoyaient de grandes peines
contre les auteurs d’infractions dans l’application stricte des
dispositions de la loi de 1881. Ces mesures d’intimidation
étaient devenues nécessaires pour un meilleur contrôle des in-
formations portant sur la guerre en métropole. Jacques Essa-
komba signale que malgré ces menaces, la presse fit son travail
« de manière relativement saine et qu’il n’y eut que très peu de

8 Dans la période entre les deux guerres, l’influence de l’Allemagne était
redevenue assez forte dans ses anciennes colonies d’Afrique.
9 Kum’a Ndumbe III (A) : Hitler voulait l’Afrique page 65
21



10cas de condamnations de journalistes par les tribunaux » .
Cette situation difficile, l’Etoile de l’A.E.F la présente dans son
numéro du 17 octobre 1931 de la manière suivante :

S’il est malaisé de renseigner le public colonial sur
les évènements mondiaux, politiques ou autres, il est
encore plus difficile de traiter les sujets qui concernent
la vie intérieure de la Colonie. Les gouverneurs géné-
11raux disposent des pouvoirs spéciaux étendus.

En AEF les actualités écrites étaient une source peu fiable
parce que trop contrôlées par le pouvoir du gouverneur général.
Les journaux consacrent une bonne partie de leurs pages davan-
tage à la lutte pour leur propre survie qu’à l’information du
public. Un autre journal, France Equatoriale revenait à la
charge sur le sujet en indiquant qu’il était pratiquement impos-
sible de donner aux lecteurs coloniaux des nouvelles du monde
en nombre suffisant et d’une authenticité réelle. Plusieurs en-
traves tant techniques que juridiques se dressaient sur le par-
cours de la profession, rendant très aléatoire, l’objectivité du
journalisme. Voici ce que le même écrit encore pour relater
toutes les tracasseries qui réduisent considérablement les
marges de liberté de la presse coloniale :

Tous les sujets semblent difficiles à traiter ; les colo-
niaux sont des gens à plaindre. Tandis que les citoyens
de la métropole ont le droit de connaître tout ce qui se
passe par le vaste monde. Les coloniaux, citoyens de
secondes zones n’ont le droit de connaître des évène-
ments mondiaux et européens que ce que l’autorité lo-
cale veut bien mettre à leur disposition.

Ce fut cette presse soumise à toutes les tracasseries et toute
sorte d’intimidation, d’ennuis techniques et financiers qui de-
vait informer les colons d’AEF et dans une lointaine mesure, les

10 Op Cit page 42
11 Lire Essakomba Jacques Histoire de la presse au Congo page 56

22



populations africaines de la colonie sur la marche de la guerre
en Europe. Cette presse sans moyens véritables d’investigation
ou même d’information ne pouvait donner que le peu qu’elle
pouvait avoir. Souvent, l’information suivait la fantaisie du
moment et les journaux reprenaient les vues d’esprit qui parcou-
raient les milieux coloniaux et les présentaient au public comme
des actualités reçues des fronts de guerre. Dans un numéro du
er1 juillet 1939, Afrique Equatoriale livrait avec assurance des
informations relatant la marche glorieuse des troupes dans leurs
offensives lancées simultanément sur la Pologne, sur la Grèce et
sur les fronts africains. Quand on sait dans quelle situation dif-
ficile se trouvait la France en cet été de 1939, on mesure alors la
gravité de la situation au niveau de l’information. Quelques
jours plus tard, le même journal devenait moins enthousiaste ;
sans doute le rédacteur en chef avait-il maintenant des sources
d’informations plus fiables. Dans cette parution du 25 juillet
1939, il y eut une certaine pondération dans le langage même si
l’on restait toujours dans l’incertitude. Alors que la guerre avait
déjà démarré à l’Est, les journaux de l’AEF présentaient le fait
comme une simple menace. Le journal Afrique Equatoriale qui
passait pour être l’un des plus sérieux dans la Colonie avançait
toutefois que la guerre allait être difficile pour la métropole qui
serait à coup sûr surprise par l’attaque ennemie. Cela n’était
plus un coup médiatique. En suivant les postes de radio étran-
gers, on savait que les hostilités étaient déjà lancées sur certains
fronts avec l’attaque de la Pologne ou le déferlement des
troupes hitlériennes dans les plaines de Hollande ou de la Bel-
gique. Voici comment ce journal supputait encore sur
12l’évènement.

La menace se précise ; les nouvelles qui nous par-
viennent d’Europe ne laissent place à aucune équi-
voque. Les pays totalitaires préparent la guerre
d’agression sous forme d’attaques foudroyantes…


12 Journal : Afrique Equatoriale ; page 23

23



Mais le souci des journalistes d’apporter aux lecteurs une
bonne information poussait parfois ceux-ci à tout tenter pour
être crédibles. Dans l’ensemble, la recherche du sensationnel
plus que celle de l’information couvrait la presse. Dans une
autre livraison du 5 août 1940, le même journal embrouillait
davantage la situation en présentant la « menace de guerre »
comme passée puisque les pays qui devaient déclencher les
hostilités étaient tous apparemment calmes. On pouvait alors
lire : « Les nouvelles qui parviennent d’Europe depuis quelques
jours semblent inclure un réel sentiment d’apaisement ; officiel-
lement l’Allemagne est calme, l’Italie inodore, la France et
l’Angleterre plus paisibles que jamais, cependant les conversa-
tions se poursuivent sur un mode plus encourageant entre les
plénipotentiaires franco-anglais et la diplomatie soviétique. »
Le 19 août 1939, le journal annonçait enfin la grande nouvelle,
celle de la guerre. Pour l’occasion, Afrique Equatoriale se fit le
devoir de prendre les devants de la scène en titrant en première
page :

« La guerre ! Il se répète couramment dans le public
que la guerre n’est plus qu’une affaire de jours,
d’heures, peut-être… »

Malgré les divagations et les insuffisances, il y eut chez des
journalistes, un effort réel de recherches pour tenir le public
mieux informé du grand évènement qui se déroulait en métro-
pole. Mais qui voulait-on réellement informer ? Naturellement
les Européens de la colonie qui avaient des soucis à se faire
étant donné que le courrier qu’ils recevaient des familles deve-
nait de plus en plus irrégulier du fait de cette perturbation de la
navigation maritime. Rédigés en français pour les Européens,
ces différents journaux n’offraient que très peu de place à la
cause des indigènes relégués au second plan, derrière la publici-
té. Pour eux, les nouvelles de la guerre avaient une autre signi-
fication et une autre voie de cheminement. Quand, par hasard
une nouvelle voulait s’intéresser aux Africains, c’était très sou-
vent pour verser dans l’anecdotique sensation ou l’insulte ra-
ciste. Ce qui apparaissait souvent dans la presse sur les popula-
tions autochtones, c’étaient des contes de fées, des faits insolites
24



pour amuser les galantes dames du microcosme colonial ou bien
des plaisanteries de mauvais goût comme celle-ci qu’on pouvait
lire dans l’Etoile de l’A.E.F :

Un noir vient de se pendre devant la case de sa belle
parce qu’elle ne l’agréait pas de tous ses feux. Les
bonnes gens se sont exclamées : comment ces bougres-
là savent donc aimer d’amour comme on s’aime chez
13nous, jusqu’au suicide ! On allait jusqu’à douter des
sentiments les plus réguliers de l’homme ! Voici encore
une autre histoire bien drôle comme il en existait de pa-
reilles dans le petit monde colonial. Toujours pour se
gausser de leurs cuisiniers et hommes de service, tous
de petits boys nègres, autour d’un verre de whisky ou
de cognac, les colons ne manquaient pas d’inventions
sarcastiques et plaisantes du genre de celle qui suit :
« Le cuisinier d’un bateau, maître d’hôtel imagina de
servir un plateau agrémenté d’une rafraîchissante
mayonnaise. Le chef Cook de couleur avait fabriqué sa
14mayonnaise… devinez quoi ! Avec l’huile de ricin ! »

Une grande partie de cette presse coloniale manifestait très
souvent son mécontentement chaque fois que des Noirs avaient
participé à quelques manifestations publiques aux côtés des
Européens. Certes, il n’y avait pas à Brazzaville un quartier
interdit aux Noirs de circuler la nuit comme à Léopoldville,
mais le rejet de l’indigène était un état d’esprit que beaucoup de
coloniaux partageaient largement. Jacques Essakomba rapporte
la colère du rédacteur du journal Afrique Equatoriale lorsqu’il
avait appris que quelques lettrés africains avaient été invités à
jouer au football dans un même club que les Européens.

Pourquoi, diable ; veut-on depuis quelque temps
mêler à tous nos divertissements des indigènes qui se-

13 Etoile d’AEF du 15 avril 1934
14 L’huile de ricin était extraite des fruits de ricin, graines de la grosseur de
noix cajous et servait de vermifuge contre les parasites intestinaux.
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raient beaucoup plus à leur place dans leurs villages ?
15Que chacun reste chez soi.

Comment circulaient ces organes de presse ? Tout simple-
ment en utilisant les canaux de circulation du courrier ordinaire.
La vente des journaux était organisée de façon artisanale et
aussi irrégulière que la parution des journaux eux-mêmes. Les
points de livraison étaient inexistants. La distribution se faisait à
la criée, par des porteurs qui souvent disparaissaient avec les
recettes. Il y avait quelques abonnés. En tête de ceux-ci, on
pouvait noter l’administration centrale qui prenait des souscrip-
tions dans tous les organes beaucoup plus pour mieux suivre ce
qui s’écrivait dans ces journaux qui restaient souvent incontrô-
lables. On avait souvent peur des scandales qui pourraient y
apparaître et éclabousser ainsi tout le monde. La censure était
alors exercée de manière très fine et poussait tous ceux qui vou-
laient dire quelque chose sur la Colonie à plus de prudence. Le
petit fonctionnaire européen ne pouvant pas payer un abonne-
ment complet devait se contenter de cette offre publique et gra-
tuite. L’affiche murale fut pendant longtemps, la seule forme de
presse du petit monde colonial qui manifestait d’ailleurs très
peu d’intérêt à la lecture. L’information orale suffisait comme
dans les quartiers africains. En dehors des abonnés de Brazza-
ville qui avaient leurs journaux assez régulièrement, les autres
abonnés disséminés dans les différentes parties de la Colonie les
recevaient de manière irrégulière, après de très longs délais. Les
voies de communication entre les différents points de la colonie
étant très longues et peu praticables, il était impossible de
joindre ces abonnés rapidement.
Les journaux n’arrivaient pas toujours à destination. Ceux
qui parvenaient à Dolisie sur le CFCO partant de Brazzaville
mettaient 2 à 3 jours. Ce temps était presque le quadruple pour
ceux que l’on envoyait à Libreville, à Bangui ou bien à Ouesso.
Depuis Pointe-Noire, un télégramme déposé vendredi matin
n’était pas encore à Brazzaville le mardi suivant ! Ces délais

15 Essakomba (J). Op cit page 186


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étaient encore plus longs lorsque le même message devait tou-
cher un point donné à l’intérieur de la Colonie. Par ailleurs, la
disparition des journaux était aussi monnaie courante. Plus
d’une fois, des abonnés réguliers avaient renoncé au service de
certains journaux parce que les numéros leur arrivaient avec
trop d’irrégularité, quelques fois pas du tout : ou bien les col-
porteurs avaient vendu pour leur propre compte des numéros
destinés aux clients, ou alors des agents de la poste avaient pris
« leur journal » parmi ceux des abonnés. Les services du gou-
vernement avaient d’autres manières pour faire passer les mes-
sages aux populations. C’était le Journal officiel avant tout. Il
était édité chaque fin du mois pour les actes de la quinzaine
écoulée. On pourrait avancer qu’il apparaissait tous les quinze
jours. Puis il y eut l’affiche murale publique. Les discours du
gouverneur général, les messages officiels, les mouvements
d’affectation des fonctionnaires, tout cela était imprimé en gros
caractères et apposé sur les murs des grands édifices publics
pour une lecture publique. Quelques affiches publicitaires sui-
vaient également cette voie. Les coloniaux avaient par consé-
quent le loisir d’aller à ces points de fixation pour s’informer.
Les affiches murales allaient avoir plus tard une grande impor-
tance dans la colonie pour la circulation des informations.
Cette source d’information qui était accessible au monde des
lettrés des grandes villes, donc à un plus grand nombre de colo-
niaux, avait cependant des inconvénients. Tantôt, une grande
partie du texte était déchirée ou hachurée, tantôt un passage tout
entier était biffé à l’encre noire ou rouge par quelques esprits
frondeurs qui n’appréciaient pas le contenu du texte ou bien
boudaient une affectation. Bien sûr, ce n’était que dans le petit
monde colonial qu’il fallait trouver ce type de petit libertinage
audacieux ! A côté de cette information écrite, il y eut aussi la
nouvelle radiophonique.
La première radio que les colons de Brazzaville purent écou-
ter fut Radio Léopoldville. A la veille de la Deuxième Guerre
mondiale, l’AEF ne possédait pas une chaîne de radio comme
l’AOF ou Madagascar. Seule la capitale Brazzaville possédait
ce petit privilège. Elle avait déjà une petite chaîne de radio pri-
vée dont il sera amplement question plus loin dans les prochains
développements. Ce qu’on en sait, c’est que les nouvelles par la
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