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CANNABIS ET PAVOT AU LIBAN

De
208 pages
Cet ouvrage expose une étude détaillée sur les plantes à drogues au Liban notamment au niveau culturel, ethnobotanique et agro-économique et contient un projet ambitieux pour remplacer les cultures illicites par d'autres susceptibles de jouer un rôle important dans le développement social et économique de la région de la Békaa'. Le choix des cultures de remplacement est le résultat de plus de dix-huit années de recherche personnelle tendant à trouver des cultures capables de valoriser les terres de la Békaa' et de remplacer l'économie parallèle des plantes à drogues par une autre économie transparente offrant aux paysans la possibilité de vivre dignement.
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CANNABIS ET PAVOT
AU LIBAN © L'Harmattan, 2000
ISBN : 2-7384-9793-4 Hassane MAKHLOUF
CANNABIS ET PAVOT
AU LIBAN
Choix du développement et cultures de substitution
L'Harmattan L'Harmattan Inc. L'Harmattan Hongrie L'Harmattan Italia
5-7, rue de l'École-Polytechnique 55, rue Saint-Jacques Hargita u. 3 Via Bava, 37
75005 Paris Montréal (Qc) 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE CANADA H2Y 1K9 HONGRIE ITALIE
Collection Comprendre le Moyen-Orient
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dernières parutions
Joseph KHOURY, Le désordre libanais, 1998.
Jacques BENDELAC, L'économie palestinienne, 1998
Ephrem-Isa YOUSIF, L'épopée du Tigre et de l'Euphrate, 1999.
Sabri CIGERLI, Les Kurdes et leur histoire, 1999.
Jean-Jacques LUTHI, Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, 1999.
Fabiola AZAR, Construction identitaire et appartenance confessionnelle
au Liban, 1999.
Akbar MOLAJANI, Sociologie politique de la révolution iranienne de
1979, 1999. INTRODUCTION
La production du chanvre indien au Liban remonte à
plusieurs siècles. Toutefois, elle connut vers le milieu du
XXe siècle un essor assez important, conséquence directe
de la croissance de la consommation du haschich.
Cependant, après avoir constaté les méfaits que les
substances actives du Cannabis (les Cannabinoïdes')
produisaient chez les consommateurs, les instances
I Ce sont des substances organiques phénoliques généralement
neutres. Elles sont biologiquement actives dans le cytoplasme des
cellules et présentent des propriétés toxiques parfois très importantes.
Parmi ces substances nous trouvons :
- Le A-Tétrahydrocannabinol C21 H30 02 ou THC, principale
substance psychoactive du Cannabis, isolé et identifié pour la
première fois en 1964 par le chercheur Raphaël MECHOULAM.
- Le Cannabidiol C21 H30 02 ou CBD, est un composant chimique
physiologiquement inactif, il est doué de plusieurs propriétés
thérapeutiques dont les plus importantes sont les propriétés
antiasthmatiques, anti-convulsantes, spasmolytiques, anti-
glaucomateuses, analgésiques et antibiotiques. Il fut isolé à partir des
feuilles de chanvre sauvage poussant dans l'Etat du Minnesota aux
Etats-Unis.
- Le Cannabinol C21 H26 02 ou CBN, est un composant chimique
physiologiquement inactif, considéré non psychotrope et dont les
propriétés ressemblent à celles du CBD, à l'exception de son effet
antibiotique. internationales (La Société des Nations puis les Nations
Unies) interdirent la culture, la transformation et le
commerce du Cannabis. Ceci poussa les commerçants de
cette plante à s'organiser en bandes puis en réseaux
internationaux pour pouvoir assurer l'alimentation des
marchés du haschich qui étaient en pleine expansion.
Ainsi, le trafic de drogue fut né. Par ailleurs, l'application
de ces mesures répressives eut, « au bonheur » des
producteurs, un effet positif sur les prix des récoltes de
cette plante, devenue illicite.
L'Etat libanais entreprit aussitôt des mesures
répressives à l'égard des paysans producteurs du Cannabis
en omettant, le plus souvent, les facteurs de sous-
développement socio-économiques, culturels et peut-être
historiques, pouvant être à la base de l'extension de cette
culture.
Ainsi, depuis son Indépendance, le Liban concentra
tous ses efforts uniquement sur la répression afin
d'éliminer cette plante dont la culture s'était développée,
pour différentes raisons d'ordre social et économique,
dans la région de la Békaa' Nord connue sous le nom de
Baalbek — El Hermel. Les paysans de cette région, n'ayant
aucun autre moyen de subsistance, durent compter,
essentiellement, sur la culture du Cannabis pour vivre et
assurer à leurs familles les besoins fondamentaux. Poussés
par la pauvreté et le sous-développement vers cette
culture, souvent pauvres et illettrés, les paysans de
Baalbek — El Hermel furent traités de la part des autorités
centrales du pays comme des « hors-la-loi ». Leur
situation socio-économique très précaire fut, le plus
souvent, ignorée.
De ce fait, la plante du Cannabis entra dans un circuit
totalement illicite. Par conséquent, elle ne fut jamais
l'objet d'une étude agronomique et socio-économique
pouvant déterminer son rôle dans la vie des paysans
libanais et tendant à trouver une solution radicale et
scientifique à sa pratique illicite.
Les rares enquêteurs qui avaient travaillé sur ce sujet,
attribuèrent souvent l'extension de la culture du Cannabis
dans la région de Baalbek — El Hermel, notamment après
l'Indépendance du pays, à une certaine volonté des
8 paysans de cette contrée à transgresser les lois. La nature
du régime social régnant dans cette zone (régime
clanique), les conditions de vie très précaires des paysans,
le sous-développement ainsi que les dimensions culturelles
Cannabis, furent et historiques qui entourent la plante du
souvent ignorés dans les propos tenus. Pourtant, pour que
toute étude sur un sujet aussi sensible que la culture du
soit réaliste et objective, cela suppose de Cannabis
prendre en compte les données agronomiques, socio-
économiques et culturelles d'un tel phénomène social. Il
est, en effet, très difficile d'obliger des personnes ou des
groupes ethniques à modifier un comportement ou à
délaisser une tradition, en l'occurrence la culture du
Cannabis qui est leur seule source de survie, sans une
période de préparation et d'adaptation et surtout sans
aucune autre alternative (cultures de remplacement 2). Ceci
devient d'autant plus difficile lorsque l'on comprend que
Cannabis au Liban représente une institution la culture du
sociale bien suivie depuis plus d'un siècle.
Ainsi, le résultat direct de cette occultation des vraies
raisons de l'extension de la culture du Cannabis au Liban
et la persévérance dans la politique répressive uniquement
fut, pour le moins que l'on puisse dire, très décevant, voire
désastreux. Malgré tous les efforts répressifs du
gouvernement libanais, les superficies cultivées de
Cannabis, ainsi que la précarité des paysans, ne cessèrent
d'augmenter d'une année à l'autre.
Au niveau socio-économique, des milliers de familles
purent, grâce aux revenus du Cannabis, assurer à leurs
enfants l'éducation scolaire, la protection sociale et la
Avant les années 80, toutes les interventions des gouvernements 2
des pays producteurs de plantes à drogues et celles des organismes
internationaux travaillant sur la suppression de ces plantes,
n'accordèrent aucune importance aux facteurs historiques et culturels
qui empêchaient les paysans de se reconvertir vers de nouvelles
cultures de substitution. Cette attitude fut à la base de l'échec de
plusieurs projets d'éradication des plantations illicites dans différents
pays et notamment en Bolivie où la culture de coca et la mastication
de ses feuilles constituent une tradition culturelle pour les indo-
américains.
9 nourriture. Ainsi, l'argent du haschich augmenta la
solvabilité des paysans et créa un mouvement économique
important dans la région. Nous n'exagérons pas en disant
que pendant des décennies, la culture du chanvre indien
fut le premier employeur de la région de la Békaa'. En
effet, une grande partie de la population profitait
directement ou indirectement de sa culture 3, de sa
transformation et de son trafic.
En 1976, la culture du pavot apparut au Liban dans une
région productrice de Cannabis, à savoir Jurd El Hermel et
Marjhine. Par conséquent, un nombre important de
paysans s'est converti vers cette culture et il a suffi de
quelques années pour que le Liban se transforme en un
grand laboratoire pour la production de la drogue la plus
mortelle : l'héroïne.
Après la fin de la guerre en 1991, les appareils
répressifs de l'Etat libanais, suite à des pressions
internationales, renforcèrent leur action contre les
producteurs des plantes à drogues et demandèrent à ces
derniers de délaisser ces cultures contre des promesses
d'un programme de développement alternatif et de
cultures de remplacement. En conséquence, les superficies
produisant des plantes illicites baissèrent énormément et
leur culture entra, de nouveau, dans la clandestinité.
Toutefois, quelques années après avoir accepté cet
échange, les paysans de la Békaa' Nord constatèrent que
les promesses de l'Etat libanais et de la communauté
internationale, concernant le développement alternatif et
les cultures de remplacement, n'ont pas été tenues. Par
conséquent, ils se trouvèrent privés de leurs ressources
essentielles et leur situation sociale et économique se
dégrada énormément.
La culture des plantes à drogues au Liban (Cannabis et
pavot) représente un grave problème social et économique
non seulement au niveau local (les zones productrices)
3 Selon les statistiques du Ministère de l'Agriculture, la production
du Cannabis représentait en 1981 près de 28 % de la production
agricole libanaise. Cette information a été confirmée par plusieurs
chercheurs et notamment par Riad SAADE dans son livre « Réalité
sur l'agriculture libanaise » édité en 1983.
10 mais aussi au niveau national, régional et international.
Ainsi, trouver une solution définitive visant l'abolition de
ces cultures et la libération de l'économie paysanne de
leur joug ainsi que la limitation des problèmes engendrés
par la consommation de leurs produits paraît, plus que
jamais, nécessaire.
Etant ingénieur agronome originaire de la Békaa' Nord
et ayant travaillé, pendant plusieurs années, pour trouver
une solution alternative aux cultures illicites, nous avons
voulu apporter notre contribution dans la recherche d'une
solution à ce problème. Nous présentons dans ce travail les
conclusions de notre expérience en tant qu'homme de
terrain et universitaire ayant vécu parmi les producteurs
des plantes illicites et ayant fait des essais pour trouver des
cultures de substitution. Ainsi, une étude approfondie
concernant les différents facteurs responsables de
l'apparition et de l'extension des plantes à drogues au
Liban, leur consommation, mais aussi les données agro-
économiques de l'exploitation produisant des drogues, est
exposée dans ce travail. Elle va démontrer d'une part, que
la propagation des pratiques illicites à la Békaa' fut, le
plus souvent, le fruit de la pauvreté et du sous-
développement et d'autre part, que la société libanaise et
notamment paysanne n'est pas à l'abri des méfaits des
drogues. A la fin de ce travail, un projet en deux grandes
parties, la première concernant le développement social et
économique des zones produisant des plantes à drogues et
la seconde concernant des cultures de substitution, sera
proposé. Il est le résultat d'un travail de recherche et
d'essais que nous avons réalisé, pendant plus de 15 ans,
pour trouver une solution alternative basée surtout sur de
nouvelles cultures industrielles pouvant remplacer
l'économie des plantes à drogues par une autre
transparente et indépendante de l'argent noir. Les cultures
proposées dans ce travail constituent, à notre avis, une
base solide pour résoudre le problème de la culture des
plantes à drogues et réaliser une avancée importante vers
le développement social et économique dont la Békaa'
manque énormément.
11 CHAPITRE I : Le Cannabis et le pavot au
Liban
1. Le Cannabis au Liban
L'histoire de la culture du Cannabis au Liban est liée à
l'histoire de cette plante dans la région du Moyen-Orient.
Se trouvant en position de carrefour, le Liban participe
pleinement à l'histoire géopolitique et culturelle de cette
région.
Les documents traitant de la date de l'entrée de la
plante du chanvre au Liban sont rares. Un seul document,
écrit au début du )0e siècle, parle pour la première fois de
la culture du Cannabis dans ce pays. C'est un livre rédigé
en 1911 par I. MAALOUF sur l'histoire de la ville de
Zahlé qui mentionne que : « [...] dans le passé, on y
cultivait (à Zahlé) le haschich (le chanvre indien « el-
kinnab el-hindi ») qui s'utilisait en Egypte comme
enivrement... »4 .
Le professeur G. NAHAS, auteur de « l'Histoire du
H », avance de son côté l'hypothèse que la culture du
Cannabis fut introduite au Liban en 1860 par les Turcs
pour exporter la production en Egypte, où la
consommation du haschich était très importante à cette
4 I. MAALOUF : L'Histoire de Zahlé, Zahlé, 1911, page 25. époque. Cette hypothèse ne concorde pas avec les
informations données par les habitants de la Békaa' Nord,
lesquels affirment que leurs ancêtres connaissaient depuis
des siècles le chanvre indien et le chanvre textile « el-
kinnab el-shami5 » dont la production était vendue dans la
ville de Homs en Syrie. Nos investigations dans cette ville
ont montré qu'il y avait effectivement des usines de
fabrication de fibres de Cannabis depuis le XVIIe siècle.
«Le Cannabis était cultivé à Homs avant l'époque
romaine », nous affirma un prêtre-guérisseur syriaque âgé
de 85 ans. « On mangeait ses graines et ses feuilles depuis
l'époque assyriaque ; puis avec l'arrivée des Arabes qui
étaient de grands mangeurs de feuilles de Cannabis, cette
plante connut une grande extension, et sa culture se
propagea dans tous les pays qui étaient sous leur
domination », nous assura le même prêtre.
Si l'hypothèse énonçant que le chanvre sauvage « el-
kinnab el-barri » aurait pu pousser d'une façon spontanée
dans la région du Moyen-Orient est écartée, il n'en est pas
de même d'une autre qui affirme que cette plante fut
introduite au Liban et en Syrie depuis longtemps pour y
être cultivée et utilisée dans la fabrication des fibres et
peut-être pour un usage pharmaceutique. Plusieurs
témoignages récoltés en Syrie, nous ont affirmé que le
chanvre textile était cultivé à Damas depuis l'époque de la
civilisation assyrienne, où il servait à fabriquer les cordes
et les vêtements 6 .
Les Phéniciens, qui étaient de grands marins et qui
avaient établi de très bonnes relations commerciales avec
les Egyptiens, les Grecs, les Romains, les Hittites (peuple
5 Le nom « shami » provient du mot « Sham ou Asham » qui
signifie la région de Damas en Syrie. Il apparaît selon les dires des
Damascènes que cette espèce de Cannabis était cultivée dans cette
région depuis longtemps et que la fabrication du textile y est présente
depuis le début de l'époque romaine. La ville de Damas est
considérée, actuellement, comme l'un des plus grands sites industriels
de textiles de la région.
6 La Bible qui mentionne plusieurs fois le lin et son utilisation
pour fabriquer des cordes et des habits en Egypte, ne fait aucune
allusion à la plante du chanvre.
14 qui habitait l'Asie Mineure), mais aussi avec les
civilisations de la Mésopotamie et du pays de Fars,
lesquelles, selon différents documents ont connu le
chanvre, n'auraient-ils pas entendu parler de cette plante et
de la possibilité d'en fabriquer des cordes très utiles pour
leurs navires ? D'autre part, les médecins grecs et romains
comme Dioscoride et Gallien connaissaient la plante du
chanvre et son usage pharmaceutique, et nous savons que
le Liban fut gouverné par les Grecs et les Romains
pendant plus de neuf siècles. Alors est-il possible que la
population qui habitait la côte est de la Méditerranée n'ait
pas appris l'usage thérapeutique du chanvre, considéré à
l'époque parmi les principales plantes utilisées contre les
douleurs et les infections ? Tant de questions qui restent
sans réponses.
En 636, les Arabes prirent le Liban, et quelques siècles
plus tard, la ville de Baalbek devint un centre religieux
important pour les Chi'ites venus de la Perse à partir du
Vile et jusqu'au XVe siècle 7. Parmi les populations qui
s'installèrent dans cette ville, se trouvait un nombre
important de médecins et d'hommes de religion qui
connaissaient les vertus médicales de la plante du
Cannabis. Cette dernière était largement utilisée pour
traiter les infections et soulager les douleurs physiques
mais aussi pour créer un état de bien-être chez les patients
traversant un moment difficile de leur existence. A cette
Cannabis était considéré comme un don de époque, le
Dieu car il avait le pouvoir de guérir.
Ainsi, si le chanvre ne fut pas introduit au Liban avant
les Arabes, il le fut sûrement avec eux. Car il est
pratiquement impossible que le Cannabis ne soit pas
connu dans un pays entouré par des civilisations cultivant
Cannabis et utilisant cette plante depuis des siècles. « Le
est connu chez nous au moins depuis l'arrivée des Arabes
qui furent de grands consommateurs de feuilles de
Dans l'ancienne Perse et avant l'arrivée de la religion 7
musulmane, les populations avaient l'habitude de boire le « Soma »,
boisson obtenue en pressant une plante dont l'identité reste inconnue.
On est sûr que ce n'était pas une boisson alcoolisée, car la boisson
était préparée et bue immédiatement, sans temps de fermentation.
15 chanvre », nous rapporta un homme de religion musulman
dans la ville de Baalbek. C'est aussi l'avis d'un grand
guérisseur habitant la ville de Zahlé : «Il n'est pas logique
de dire que le Cannabis fut introduit au Liban en 1850 par
les Turcs. Cette plante fait partie de notre flore depuis au
moins deux mille ans. Mon grand-père, qui était lui aussi
guérisseur, m'a raconté que nos ancêtres les Syriaques
utilisaient le chanvre dans le traitement des infections et
contre les douleurs bien avant les médecins musulmans.
D'ailleurs, ce sont mes ancêtres qui ont appris aux
médecins arabes l'utilisation médicale de cette plante ».
Les habitants du village de Kaa' nous affirmèrent que
leurs ancêtres cultivaient le chanvre textile depuis au
moins trois siècles 8. Vers 1920, les habitants de ce village
ont commencé à remplacer le « kinnab el-shami » par le
« kinnab el-hindi », parce que ce dernier était plus
rentable.
Pour la majorité des personnes interrogées à ce sujet, il
est inacceptable de limiter l'histoire de la culture du
chanvre au Liban à un siècle et demi seulement. C'est
pour cette hypothèse que nous optons, étant donné qu'il
nous paraît impossible pour un pays entouré par des
populations cultivant et utilisant le chanvre depuis des
milliers d'années, d'être resté à l'écart de cette culture.
Ainsi, nous croyons que la culture du chanvre textile ou
indien était connue au Liban depuis longtemps, et sa
réapparition au XIX' siècle comme plante utilisée
principalement à des fins hallucinatoires, fut liée à des
conditions socioculturelles et géopolitiques par lesquelles
la région du Moyen — Orient dut passer.
8 La culture du chanvre textile persista à la Békaa' jusqu'aux
années cinquante. La récolte était vendue aux usines de fabrication de
sacs en « kinnab » utilisés pour le stockage et le transport des céréales.
La séparation douanière entre le Liban et la Syrie rendit le transport de
la récolte de la Békaa', devenue libanaise, vers la ville de Homs très
difficile et par conséquent, cette culture disparut au début des années
soixante.
16 1.1. La réapparition du chanvre à la Békaa'
Il nous paraît difficile de séparer l'histoire du chanvre
indien de celle du chanvre textile au Liban. Beaucoup de
personnes interrogées à ce sujet, affirment que les deux
plantes étaient souvent pratiquées ensemble par la majorité
des agriculteurs. Le chanvre textile qui précéda le chanvre
indien dans sa culture à des fins économiques, fut en
même temps utilisé à des fins thérapeutiques et
hallucinatoires, bien qu'il ne possède pas des effets aussi
Cannabis. L'existence d'un marché pour le intenses que le
chanvre textile poussa les agriculteurs à le pratiquer à une
grande échelle, car il figurait parmi les rares cultures
industrielles de l'époque. Par conséquent, son apparition
comme culture de rente a devancé celle du chanvre indien,
lequel était pratiqué à petite échelle (quelques plantes dans
le jardin pour un usage personnel). Le chanvre indien ne
fit son apparition comme culture intensive pratiquée à des
fins économiques que vers le milieu du siècle dernier, ceci
étant dû à plusieurs facteurs géopolitiques et socio-
économiques.
Afin de pouvoir comprendre dans quelles conditions le
chanvre, qu'il soit textile ou indien, apparut comme
culture intensive, nous procéderons à une courte analyse
de la situation géopolitique et socio-économique du pays
et notamment de celle de la plaine de la Békaa', où la
culture du chanvre avait commencé.
1.2. Le chanvre sous l'occupation ottomane
Après l'occupation de la Syrie par les Ottomans en
1516, cette dernière fut divisée, selon le système
administratif ottoman, en trois départements ou
« wilaya » : ceux d'Alep, de Damas et de Tripoli. La plaine
de la Békaa' se trouva rattachée au département de Damas.
Seule la région du Mont-Liban put garder une certaine
autonomie, et fut confiée par le sultan ottoman au prince
Fakhr El-Dine I', auquel succédèrent ses héritiers. Ainsi,
la principauté du Mont-Liban, se transmettant de père en
fils, eut pour chef, en 1590, le prince Fakhr El-Dine II, qui
était connu pour ses idées hostiles aux ottomans. Son
règne dura jusqu'en 1634, et il put étendre son pouvoir,
17 grâce à l'armée qu'il avait formée, vers d'autres régions
limitrophes du Mont-Liban. Parmi ces régions figurait la
plaine fertile de la Békaa'. L'importance stratégique et
agro-économique de cette vallée pour la survie du Mont-
Liban, incita le prince Fakhr El-Dine à faire tout son
possible pour la garder sous sa domination 9. En effet, le
Mont-Liban, région assez restreinte, était incapable
d'assurer les besoins alimentaires de sa propre population.
L'étroitesse de ses terres et ses pentes assez abruptes
rendaient l'aménagement de son sol et sa transformation en
terrasses exploitables très difficiles. De ce fait, la plaine de
la Békaa' était la seule région capable d'assurer la sécurité
alimentaire pour le Mont-Liban et le prince Fakhr El-Dine
essaya de la protéger des attaques ottomanes, mais surtout
de celles des bédouins ' 0 qui agressaient les villages de la
Békaa' pour s'emparer de leurs productions.
Durant cette période, les villages du centre de la Syrie
étaient la cible des attaques des bédouins et subissaient
beaucoup de contraintes de la part de l'armée ottomane.
Cette situation poussa diverses familles à quitter leurs
villages vers d'autres régions plus tranquilles et plus sûres.
Fakhr El-Dine profita de la situation pour inviter les
immigrés à venir s'installer dans la plaine de la Békaa' et
leur offrit des parcelles de terres afin de pouvoir y
construire des maisons et travailler.
L'agriculture et l'élevage étaient les principales activités
des immigrés qui gardèrent de bonnes relations avec leurs
proches en Syrie et importèrent avec eux les mêmes
cultures et connaissances agricoles qu'ils pratiquaient
avant. Parmi les cultures importées figurait celle du
9 Khaled ZIADÉ : Le Liban pendant le mandat des Maan, in : Le
Liban dans son histoire et sa tradition, Centre Culturel HARIRI,
Beyrouth, 1993, page 287.
10 Les bédouins sont des nomades originaires de l'Arabie, vivant
dans les régions désertiques du Moyen — Orient. Leur organisation
sociale est fondée sur le système patrilinéaire, et les principales
divisions politiques sont la tribu et la bande. Éleveurs de chameaux et
de brebis, une de leurs traditions était de s'attaquer aux villes et aux
villages pour les piller. Etant donné leur appartenance à la religion
musulmane sunnite, l'armée ottomane était indulgente avec eux.
18 chanvre textile qui représentait la principale récolte
permettant aux habitants d'avoir de l'argent liquide contre
la vente de leur production. Cela ne signifie pas forcément
que cette culture était inconnue auparavant à la Békaa', car
nous savons que les Chi'ites de cette vallée connaissaient
le chanvre indien depuis des siècles avant l'arrivée des
immigrés syriens.
A la mort de Fakhr El-Dine II en 1635, la plaine de la
Békaa' fut rattachée, de nouveau, au département de
Damas et ce, jusqu'en 1748, lorsque le prince Melhem El-
Chehabi put la reconquérir et la rattacher de nouveau à la
principauté du Mont-Liban". Durant cette période
d'autonomie, de nouvelles vagues d'immigrés arrivèrent à
la Békaa', et la culture du chanvre textile se répandit dans
presque toute la vallée. Les habitants de la Békaa' Nord
vendaient leur récolte dans la ville de Homs, et ceux de la
Békaa' Centrale dans la ville de Damas (une question
d'approximation géographique). Dans les deux villes
syriennes, des usines de traitement du chanvre s'étaient
installées, favorisant ainsi l'extension de cette culture dans
toutes les zones limitrophes.
En 1831, Méhemet-Ali 12, vice-roi d'Egypte, encouragé
par la France, s'insurgea contre Istanboul et occupa la
Syrie pendant huit ans, puis il retira ses armées et restitua
ce pays à l'empire ottoman, à la suite d'une intervention
de la part des grandes puissances occidentales, mais il
garda l'Egypte. De ce fait, les officiers turcs qui
contrôlaient la culture et le commerce du Cannabis dans
11 Yassine SWED : La principauté des CHEHAB au Mont-Liban,
in : Le Liban dans son histoire et sa tradition, Centre Culturel
HARIRI, Beyrouth,1993, page 311.
12 Né à Cavalla, (Macédoine) en 1769. Général ottoman, il vint en
Egypte pour combattre Bonaparte (1798) et se saisit du pouvoir dans
ce pays. Il élimina les Mamelouks et fit de l'Egypte un Etat moderne.
Rusant avec la Turquie, qu'il aida contre la Grèce (1825-1828), il dut
l'affronter (1831-1840), lui prenant notamment la Syrie, mais la
Grande Bretagne réduisit ses ambitions, qu'encourageait la France. En
1840, le traité de Londres le reconnut comme vice-roi héréditaire
d'Egypte. Son fils Ibrahim, qui fut commandant en chef de l'armée
sous son règne, lui succéda.
19 ce pays perdirent une source importante des revenus. Ceci
les poussa à rechercher d'autres lieux pour pratiquer la
culture et le commerce du chanvre indien. Cette recherche
les mena à la Békaa', où le chanvre textile était pratiqué,
et où les conditions climatiques et socio-économiques sont
très favorables pour ce genre de culture.
Après le retrait de Méhemet-Ali, l'Etat ottoman essaya
de reformer ses institutions et d'améliorer les conditions
de la production agricole afin de mieux répondre aux
besoins de la population et gagner la confiance des
grandes puissances qui lui réclamaient la réalisation de ces
réformes.
L'impact de cette nouvelle politique sur les régions
rurales et leurs populations fut important. Les réformes
réalisées par l'Etat préconisèrent la constitution de
tribunaux pour juger les responsables des razzias contre
les zones rurales et leurs récoltes. Ceci limita les attaques
des bédouins et rétablit la sécurité, permettant ainsi aux
agriculteurs de reprendre leurs activités d'une façon
régulière. Leur situation économique et financière
s'améliora, spécialement après la hausse du prix des
cultures industrielles.
Cette politique de réforme générale concernant les
régions rurales fut accentuée par l'arrivée de Midhat
Pacha, en 1880, comme wali de Damas. En effet, dès son
arrivée à ce poste, il adopta plusieurs mesures pour le
développement du secteur agricole. Il encouragea surtout
les cultures industrielles comme le coton et le chanvre
textile, en récompensant les agriculteurs qui réalisaient les
meilleures productions et en exonérant des taxes les
machines importées pour l'industrie du coton et du chanvre
textile. Cette situation poussa les citadins des grandes
villes à investir dans le secteur agricole qui connut une de
ses meilleures époques".
Malheureusement, malgré le développement du secteur
agricole et le renouvellement de son capital, les moyens de
13 Souad ABOU EL-ROUS : La vie politique et socio-économique
dans les régions libanaises (1861-1915), in : Le Liban dans son
histoire et sa tradition, Centre Culturel HARIRI, Beyrouth, 1993,
page 465.
20 production étaient restés très traditionnels et aucun
développement ne s'était produit à ce niveau. En effet,
l'agriculteur n'était pas capable de dégager des fonds lui
permettant d'acheter des machines et des produits
nécessaires à l'amélioration de son exploitation agricole.
L'argent qu'il gagnait étant le plus souvent dépensé sur
d'autres préoccupations et besoins plus urgents. Par
ailleurs, les commerçants et les courtiers, qui avaient
grand intérêt à ce que l'agriculteur reste très dépendant
d'eux, obligeaient ce dernier à échanger sa production
contre d'autres produits importés aux villages par leur
soin, échange qui ne permettait pas à l'agriculteur d'avoir
l'argent nécessaire pour la modernisation de son
exploitation agricole. L'autre facteur qui aggravait cette
situation, résidait dans le fait que les familles citadines qui
avaient acheté de grandes parcelles de terre dans le village
pour investir dans le secteur agricole, dépensaient tous
leurs profits dans les villes ; les régions rurales ne
profitaient que de parts minimes de ces capitaux réalisés
grâce au dur labeur de leurs habitants 14. Tous ces facteurs
répandirent peu à peu la misère dans les régions rurales où
les paysans vivaient dans un état d'ignorance et de
pauvreté totale. La situation fut aggravée encore par le fait
que les agriculteurs qui voulaient dispenser leurs enfants
du service militaire dans l'armée turque, étaient obligés de
payer une forte somme d'argent au comptant en plus des
impôts payés directement de la production. De tous côtés,
les agriculteurs se trouvaient toujours dans une situation
précaire et ne possédaient pas assez de fonds pour les
utiliser dans l'amélioration de leurs fermes.
Les officiers turcs tiraient profit de cette situation et
encourageaient les paysans à délaisser les cultures
traditionnelles ainsi que celle du chanvre textile pour la
culture du chanvre indien, en leur promettant l'achat de la
production à des prix encourageants. Aidés par les
notables des villes et des villages, ils arrivèrent à
convaincre un grand nombre de paysans à se convertir
vers cette culture, car elle était beaucoup plus rentable que
les autres.
14 Souad ABOU EL-ROUS, page 465.
21 La production était achetée sur place par des courtiers
qui travaillaient pour les notables et les officiers turcs,
lesquels la vendaient à une entreprise dont le siège social
côtoyait celui de la Régie du tabac à Chtoura (petite ville à
côté de Zahlé). Presque la totalité de la production était
ensuite transportée vers l'Egypte via la Palestine. Un peu
plus tard, les officiers turcs apprirent aux paysans la
fabrication du haschich, et la récolte était transformée par
les familles en résine de Cannabis, qui par la suite, était
vendue aux commerçants.
Cependant, l'extension de cette culture favorisa aussi la
consommation des feuilles du Cannabis sur place. Selon
les témoignages recueillis dans les différents villages de la
Békaa', les officiers et les fonctionnaires turcs qui étaient
aussi de grands usagers de haschich incitèrent la
population à la consommation de cette plante. Ceci
provoqua des protestations de la part de quelques
personnalités et des autorités religieuses, poussant ainsi les
autorités ottomanes à interdire la culture du Cannabis, en
menaçant les paysans de brûler les récoltes, mais sans
grand résultat 15. Les fonctionnaires turcs qui devaient
assurer l'exécution de la décision des autorités, étaient
eux-mêmes corrompus, demandaient aux paysans des pot-
de-vin et les obligeaient quelquefois à leur payer de
l'argent contre la protection de leurs champs de Cannabis.
Ils ne pouvaient aller contre leurs intérêts qui consistaient
à protéger cette culture qui leur rapportait beaucoup
d' argent.
Ainsi, la culture du chanvre indien devint une culture
intensive pratiquée à grande échelle dans la plaine de la
Békaa'. Les paysans qui, dans le passé, cultivaient
quelques pieds pour leur usage personnel, qu'il soit
thérapeutique ou hallucinatoire, se transformèrent en
producteurs intensifs de cette plante.
Au début, cette culture était restée concentrée dans la
Békaa' Centrale, tout près du lieu de vente. Pour les autres
régions (Békaa' Nord), seules quelques personnes, souvent
des notables, la pratiquaient. Le début de la diffusion de la
culture du chanvre indien se localise vers 1850, mais il
15 G. NAHAS : L'Histoire du H, page 182.
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