CARNAGE D'UNE NATION

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" Dans ma commune natale et dans toutes les régions du Rwanda où le destin m'entraîna en 1994, j'ai vu le crime succéder au crime, l'impunité à l'impunité, l'arbitraire à l'arbitraire. J'ai vu un pays sinistré, aux collines dépeuplées, un beau pays devenu champ de ruines. J'ai vu un pays de veuves et d'orphelins, de prisonniers et de maîtres. J'ai vu une Nation physique et morale mutilée, humiliée et prisonnière ". Dans cette même commune de Murara, en février 2002, a débuté le jugement populaire local dit gacaca : les aveux des coupables suscitent le pardon des victimes et familles et deuils, avec la réconciliation possible en filigrane.
Publié le : mardi 1 janvier 2002
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EAN13 : 9782296267251
Nombre de pages : 251
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Collection Mémoires Africaines

photo couverture 1 : CARIT AS

Edouard

KABAGEMA

CARNAGE D'UNE NATION
Génocide et Massacres au RUJanda 1994

L'Harmattan
5-7 rue de l'école polytechnique 75005 Paris ( FRANCE)

Edouard KABAGEMA est né en 1964 à Gitarama ( Rwanda) ; ingénieur agronome affecté au projet rizicole de Butaré. Evacué dans la zone du FPR, il doit s'exiler en mars1995. Il réside en Allemagne.

Copyright L'Harmattan 2001 ISBN: 2-7475-1318-1

Avant-propos
Le 6 avril 1994, le Président Habyarimana est assassiné. Des événements épouvantables s'en suivent. En tant que témoin oculaire, je me dois de relater tout ce que j'ai vu, entendu et même lu dans les visages des gens qui tuaient, ceux qui mouraient et de tous les hommes ordinaires. Dans ma commune natale et dans toutes les régions du Rwanda où le destin m'entraîna en 1994, je n'ai pas vu seulement le génocide des Tutsi perpétré par leurs voisins hutu sur base d'accusations spécieuses servant d'alibi aux assassins. Je n'ai pas vu seulement les huttes des tutsi partir en fumée ou leurs maisons démolies après avoir été pillées. Je n'ai pas vu seulement les vaches des Tutsi abattues et mangées par leurs voisins hutu ! J'ai vu aussi beaucoup de Hutu inventer 1000 astuces pour sauver leurs voisins Tutsi menacés d'extermination, malgré le risque mortel qu'ils encouraient. J'ai vu aussi les rebelles Tutsi du FPR conquérir le pays et prendre le « relais» : massacrer de façon sélective puis à grande échelle les Hutu, pour venger les leurs et, fmalement, pour asseoir leur pouvoir! J'ai vu le FPR semer la terreur, dépouiller systématiquement les vaincus, instaurer la justice brutale du vainqueur ! J'ai vu le crime céder la place l'impunité, l'arbitraire à l'arbitraire. au crime, l'impunité à

J'ai vu un pays sinistré aux collines dépeuplées; un beau pays devenu un champ de ruines... J'ai vu un pays de veuves, d'orphelins et de prisonniers; une Nation physiquement et moralement mutilée, toute entière prisonnière; une terre de deuil et misère, humiliation et ressentiment. C'est ce tout «indivisible» que j'essaie de relater avec précision, objectivité et rigueur pour donner ma modeste contribution à la reconstitution de la vérité. Car, beaucoup espèrent qu'un jour toute la vérité sera reconstituée. C'est surtout pour honorer la mémoire de toutes les victimes qui

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n'ont pas eu droit à un nom, à une tombe, à une prière et à une mémoire que j'ai décidé de parler. Mais, à l'arrière-plan, j'avais en tête l'idée de dénoncer les guerres insensées en général qui attisent la division et la haine parmi les hommes, emportent les vies innocentes, transforment les pays en ruines pour aggraver la misère des survivants, piétinent la volonté des peuples, ignorent leur aspiration à la prospérité, à la paix et à la liberté. J'ai voulu aussi dénoncer le problème de «deux poids deux mesures» de la « justice» devant le crime. Car, si tout au long du livre on voit les deux parties en conflit se livrer l'une au génocide, l'autre aux massacres sélectifs
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qui ont
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tourné en génocide, à la fm, on constate que le~ victimes
deux bords ne sont pas traitées criminels avec la même rigueur. Il convient cependant

avec la même sollicitude,'les le lecteur.

de prévenir

Quand je parle d'accusations de toutes sortes dont les Tutsi étaient chargés et qui servaient d'alibi pour justifier leur lynchage, je le fais uniquement dans le souci de relater intégralement les faits, et non dans le but de justifier les massacres. Quand je parle de l'idée que la population se faisait de la rébellion tutsi du FPR, de sa possible victoire, et plus tard de son pouvoir, je ne fais que dire tout haut ce qui se disait tout bas: ce que j'ai entendu de la bouche des gens, ce qui se lisait dans leur regard, et même dans leur silence. Ce n'est pas non plus dans l'objectif d'occulter la situation des Tutsi en général que je parle du statut particulier des femmes tutsi mariées dans les familles hutu, et même des quelques rares tutsi qui auraient bénéficié de la faveur de leurs voisins hutu, mais dans le but de ne rien omettre, de dire ce que moi j'ai vu ou entendu. Il faut rappeler que les événements que je relate sont limités dans le temps et dans l'espace. Mais ils donnent une idée globale de ce qui s'est passé dans d'autres régions et dans d'autres temps, puisque les exactions des uns et des autres 6

obéissaient souvent aux mêmes mécanismes et aux mêmes méthodes. À chaque mot, à chaque geste, à chaque regard, j'ai essayé de trouver une signification, un sens, une interprétation, une défmition. Je n'invente rien, je n'exagère rien, je ne fais que relater ce que j'ai vu et entendu dans le Rwanda de 1994.
Herne(Allemagne), octobre 2001

Edouard KABAGEMA

Notes
Kada: civil chargé d'enseigner la politique du FPR sur les collines Kadogo: un enfant-soldat Afandi : Officier, supérieur hiérarchique dans l'armée du FPR lntsini!: La victoire, du verbe gutsinda: vaincre,réussir,gagner, l'emporter Rwagwa : le vin de banane Kigage: la bière de sorgho BNR : Banque Nationale du Rwanda. CD R : Coalition pour la Défense de la République DMl: Department of Military Intelligence FPR : Front Patriotique Rwandais MDR: Mouvement Démocratique Républicain MRND : Mouvement Républicain National pour la Démocratie et Développement PL : Parti Libéral PRB :Projet Rizicole de Butare PSD: Parti Social Démocrate UNR: Université Nationale du Rwanda

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La carte du R-wanda (1994)

UGANDA

BURUNDI
Source: Dr. U. Schmidt/Dr. H. Frankenhauser,Land Hüge~ Zur Naturkunde Rwandas, Mainz,1992. der 1000

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I. La Grande Peur

Radio Rwanda nous annonça l'assassinat du Président de la République Rwandaise, le Général Major Juvénal Habyarimana (hutu) et son homologue burundais, Cyprien Ntaryamira (hutu), le matin du 7 avril 1994. Le communiqué du Ministère de la Défense Nationale demandait à tous les citoyens de garder le calme et de rester dans leurs maisons. L'état de siège. À Butaré, nous avons continué de nous déplacer librement. Nous évitions seulement d'aller à Kigali où les combats entre les Forces Armées Rwandaises et les rebelles tutsi du Front Patriotique Rwandais faisaient rage. Au Projet Rizicole de Butaré, un projet qui était fmancé par la Caisse Française de Développement, nous avons assisté les riziculteurs comme à l'accoutumée. Mais nous avions peur des retombées de cet assassinat du Président sur la paix populaire et la continuation des activités de développement. Nous redoutions la guerre civile. Six mois plus tôt déjà, en octobre 1993, l'armée burundaise, traditionnellement tutsi, avait assassiné le Président Ndadaye (hutu) fraîchement élu, et les conséquences avaient été désastreuses: les incendies, les tueries, l'exode de plus de sept cent mille hutu. Notre projet rizicole opérait dans la zone frontalière du Burundi, et nous avions été témoins oculaires de la tragédie burundaise. Les huttes brûlaient toute la journée, mais c'est surtout pendant la nuit que les flammes se faisaient mieux voir à l'horizon, et que les coups de canons se faisaient mieux entendre. Les Hutu rwandais escaladaient les montagnes pour mieux voir comment les huttes de leurs frères burundais brûlaient.

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Ils ne doutaient aucune seconde que c'étaient celles de leurs frères de l'autre côté de la rivière Akanyaru. Ils basaient leur raisonnement sur les massacres à répétitions qui avaient toujours fait des milliers de victimes parmi les Hutu de ce pays-frère chroniquement malade de son système. Certains paysans étaient en colère. Ils se sentaient très concernés par le problème burundais. Après l'assassinat du Président Ndadaye, les réfugiés hutu affluèrent vers le Rwanda. Comme beaucoup d'autres gens, je me rendis à la frontière, dans la vallée de la rivière Akanyaru au niveau des communes Muyaga et Muyira, pour mieux comprendre l'ampleur de la tragédie qui secouait le Burundi. Les paysans hutu fonçaient dans le papyrus de l'Akanyaru pour se réfugier au Rwanda. Ils étaient très fatigués, très affamés. Beaucoup avaient même des blessures. Ils étaient très pauvres. Ils n'avaient rien sur eux sauf de vieux habits sales et déchirés, des nattes usées et quelques vieilles casseroles. Une femme en haillons allaitait son bébé. Elle devait avoir difficilement traversé ces marécages de l'Akanyaru: elle avait de la boue des pieds aux épaules. Personne ne pouvait oser lui demander ce qui lui était arrivé, nous comprenions tous le problème burundais. Ces réfugiés hutu se sont entassés dans les camps spontanés sur plusieurs collines des communes frontalières du Burundi. Les conditions sanitaires y étaient déplorables. Il n'y avait ni latrines, ni eau potable, ni tentes, ni nourriture. Tout manquait. Ces malheureux paysans avaient besoin d'un toit, d'un vêtement convenable, d'une nourriture salubre, d'une existence digne. Quant à la paix et à la démocratie populaires, ils n'étaient pas de ceux qui y croyaient encore. C'était un rêve devenu lointain. Les organisations humanitaires ne tardèrent pas à intervenir. Elles déplacèrent les camps vers l'intérieur des communes et commencèrent à distribuer les vivres, l'eau potable et les tentes en plastique. Les réfugiés commenceront à creuser des latrines et la vie reprendra timidement dans ces 10

camps de fortune, loin de leur pays, loin de leurs terres, loin de leurs huttes. On estimait que le carnage qui avait suivi l'assassinat du Président Ndadaye avait fait plus de cent cinquante milles victimes, toutes ethnies confondues. L'assassinat de Habyarimana nous rappelait celui de N dadaye, et nous craignions fort que la tragédie qui avait secoué le Burundi ne se répète au Rwanda. Nous ne voulions pas envisager que ce qui était arrivé à ces innombrables paysans hutu Burundais puisse se produire chez nous. On se gardait d'y penser, d'y croire. En avril 1994, au Rwanda, les tensions politiques étaient telles que toute étincelle pouvait déclencher l'irréparable. L'assassinat du Président Habyarimana nous fit craindre le débordement de la colère populaire. Deux mois plus tôt déjà, le pays avait frôlé une guerre civile généralisée, à la suite l'assassinat du Ministre Félicien Gatabazi (hutu), secrétaire général du Parti Social Démocrate. Quand les partisans du PSD, étiqueté comme un parti politique du Sud du pays aperçurent Martin Bucyana (hutu), président de la Coalition pour la Défense de la République, ils décidèrent de l'assassiner pour venger Gatabazi. Ils croyaient naïvement que le secrétaire général de leur parti avait été assassiné la veille par le Président Habyarimana, président du Mouvement Républicain National pour la Démocratie et le Développement, politiquement très soudé à la CDR de Martin Bucyana. Ce dernier rentrait de Cyimbogo, sa commune natale située en préfecture de Cyangugu. Certains intellectuels de Butaré l'auraient alors reconnu et averti la jeunesse du Parti Social Démocrate, les redoutables Bakombozi, qui se lancèrent aussitôt à ses trousses. Toutes les collines voisines de la cité universitaire de Butaré furent éveillées par les cris des Bakombozi armés qui pourchassaient la voiture de Bucyana. Ce dernier ne pouvait pas se sauver, il était encerclé. Toute la région était le bastion du PSD ; personne ne pouvait lui épargner la mort. Tous étaient en colère. Deux hommes qui étaient avec lui dans la Il

voiture se seraient alors décidés à chercher refuge au bureau communal de Mbazi où les policiers jouaient nonchalamment aux cartes. Les deux fuyards auraient trouvé refuge quelque part dans le faux plafond du bureau communal de Mbazi, mais la foule armée de machettes, de bâtons, de piques et de gourdins surgit aussitôt, et menaça d'incendier la commune si les deux fuyards ne sortaient pas. Les deux jeunes gens se rendront et seront ensuite immolés par la foule en colère. Un des deux jeunes gens devait être le flis de Martin Bucyana. Deux crimes venaient d'être commis. Les deux victimes étaient hutu. La foule s'apprêtait à se retirer, satisfaite d'avoir vengé le secrétaire général du Parti Social Démocrate, quand surgit un jeune homme qui lui apprit que Bucyana ne figurait pas parmi les deux victimes. La foule ne connaissait pas Bucyana, elle venait de tuer des innocents; des gens étrangers à la politique. Ces jeunes gens armés prirent la décision de fouiller toutes les maisons proches du bureau communal pour le débusquer. Ils savaient qu'il ne se cachait pas loin. Il sera découvert dans une famille qui habitait quelques mètres plus bas, tout près de la route bitumée. Il paraît que Bucyana avait un pistolet sur lui, mais il ne pouvait pas tirer sur toute cette foule déchaînée. Son chargeur aurait fmi pas se vider. Il comprit qu'il n'avait aucune porte de sortie, se rendit et fut aussitôt lynché par ses assaillants. La foule était tellement avide de venger Gatabazi qu'elle continua de torturer le cadavre de Bucyana, comme pour le tuer plusieurs fois. La foule venait de commettre un troisième crime. Certains de ceux qui avaient pris part à ces assassinats furent arrêtés et emprisonnés à Butaré. D'autres resteront en liberté, faute de preuves. Mais la CDR aurait placé sur la liste des gens à abattre, tous ceux qui, de près ou de loin, étaient soupçonnés d'avoir pris part à cette macabre vengeance. Ces derniers étaient surtout nombreux dans les rangs des cadres du PSD dans la cité de Butaré. Les professeurs d'université et 12

les commerçants étaient les plus ciblés. Les premiers étaient accusés d'avoir reconnu Bucyana et incité la foule aux massacres; les seconds étaient accusés d'avoir fmancé l'opération en mettant l'essence et les véhicules à la disposition des tueurs. Les événements pouvaient dégénérer en guerre civile, et c'est peut-être cette mort de Bucyana qui calmera la colère de la population qui s'est sentie soudain soulagée, croyant qu'elle venait de valablement venger le secrétaire général du Parti Social Démocrate. Quelques heures avant l'assassinat de Bucyana, les Bakombozi étaient fous de rage. La tension montait. Plusieurs jeunes gens appartenant majoritairement à la jeunesse du Parti Social Démocrate avaient confisqué les véhicules chez les commerçants de Butaré et commençaient à faire de la terreur. Certains d'entre eux envahirent le Projet Rizicole de Butaré pour prendre de l'essence par la force. Ils forcèrent le portail, parquèrent leurs minibus dans la cour centrale et commencèrent aussitôt à menacer: « Vous nous donnez du carburant, ou on fait la guerre!» Quand les employés du projet rizicole essayèrent de leur demander poliment le motif de ce comportement, ces jeunes gens qui se disaient Bakombozi menacèrent encore:« Gatabazi a été assassiné et vous rigolez!» Nous ne pouvions pas faire plus que nous plier à leur volonté. Ils remplirent leurs réservoirs et quelques bidons, et s'en allèrent sans faire de victime. Certainement que c'est avec ces machettes qu'ils brandissaient qu'ils lyncheront Bucyana quelques heures plus tard. Après la mort de Bucyana, la réaction des partisans de la Coalition pour la Défense de la République ne se fera pas attendre. À Cyimbogo, sa commune natale, les huttes des Tutsi partiront en fumée. Les Tutsi et les Hutu de la mouvance politique proche du FPR seront massacrés. À Kigali, la situation se détériorera encore plus vite. Beaucoup de quartiers se videront; les Tutsi et les Hutu de la mouvance 13

politique proche du FPR trouveront refuge dans d'autres quartiers de la ville. Cette dégradation rapide des événements n'était qu'un simple avant-goût, le signe avant-coureur d'une tragédie qui se profilait. L'assassinat de Gatabazi et de Bucyana avait failli plonger le pays dans une guerre civile généralisée alors qu'ils étaient de simples citoyens hutu, certes présidents des partis politiques, mais sans armée. L'assassinat de Ndadaye avait été suivi de massacres qui avaient fait plus de cent cinquante mille victimes, alors que ce président hutu n'avait que le peuple de son côté, et manquait d'armée. Qu' est-ce qui allait suivre l'assassinat d'un Président qui était le commandant en chef des armées depuis vingt et un ans; un Président qui incarnait encore le pouvoir de la majorité, surtout qu'il venait d'être assassiné sur fond de contre-révolution? Nous nous posions cette question, mais avions peur d'y répondre. Nous craignions le pire, surtout que chacun, dans son for intérieur, soupçonnait la rébellion tutsi d'avoir assassiné le chef de l'Etat. Au Projet Rizicole de Butaré, nous avons serré les dents, fermé les yeux et continué notre travail malgré les inquiétudes. Nous attendions la récolte dans deux mois. Il y avait beaucoup à faire. Les riziculteurs étaient relativement calmes, mais on remarquait une certaine nervosité chez les Tutsi. Ils sentaient que leurs frères de la rébellion venaient de commettre l'irréparable, et ce qui avait suivi l'assassinat de Ndadaye, six mois plus tôt, leur avait appris que tout pouvait tourner à la catastrophe. Deux jours après l'assassinat du Président de la République, les informations sur la situation qui prévalait à Kigali commençaient à nous arriver. Un ami m'a appelé au téléphone et m'a appris l'assassinat de Frédéric Nzamurambaho, qui était le Ministre de l'Agriculture et de l'Elevage et président du Parti Social Démocrate. J'appris la mort de plusieurs personnalités hutu de haut rang que les médias proches du pouvoir avaient pris l'habitude d'accuser 14

d'intelligence avec la rébellion tutsi. Ces Hutu que les étrangers appelaient communément « les Hutu modérés». Les ministres issus des partis politiques dits «gangrenés» ; tous ceux qui, publiquement ou discrètement, matériellement, fmancièrement ou politiquement, étaient soupçonnés de donner un coup de pouce aux rebelles tutsi. Les commerçants, les militaires, les civils, les religieux, les laïcs, les Hutu, les Tutsi; tous avaient été abattus à leurs domiciles. Les domestiques, les visiteurs, les chats, les chiens; rien n'avait échappé à la fureur des miliciens interahamwé. On parlait de juguler le complot intérieur avant de s'attaquer aux ennemis du dehors, au front. La Radio Télévision Libre des Mille Collines parlait de conspirateurs immolés pour le salut du peuple. Je comprenais que ces massacres avaient un caractère politique et réalisais que rien ne pouvait m'arriver à Butaré où j'étais du même parti politique que la population locale. Je ne réalisais pas que ce que beaucoup qualifiaient encore de simples massacres politiques allait embraser tout le pays pour vite dégénérer en génocide des Tutsi, doublé de massacres généralisés des Hutu de l'opposition accusés de complicité avec la rébellion tutsi. À Kigali, la guerre était devenue totale mais nous l'ignorions encore. Vers le 10 avril 1994, on nous apprit, par téléphone encore, la mort de Tibère, un sergent qui avait servi comme topographe au Projet Rizicole de Butaré. Il venait de réintégrer les Forces Armées Rwandaises (hutu), après avoir été blanchi par le rapport d'enquête sur l'assassinat du Colonel Mayuya. Ce jeune sergent hutu était soupçonné d'avoir des liens avec le FPR, et ceci devait être été l'origine de ses ennuis dans les FAR. Il nous disait toujours qu'il n'était pas accepté; que ses camarades le regardaient comme un intrus. Un agent de la rébellion tutsi du FPR. Quelques jours après la reprise des hostilités, les Hutu commençaient déjà à quitter massivement la capitale, fuyant l'avancée du FPR. Les nouvelles alarmantes continuaient de

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nous parvenir. On nous parlait des foules immenses de réfugiés hutu à Gitarama, des gens qui quittaient Kigali pour rentrer à Gikongoro et à Butaré à pied; à plus de cent trente kilomètres. Ce qui était impensable en temps de paix. On parlait surtout de l'avancée rapide de la rébellion tutsi vers la capitale et d'autres zones du Sud et du Sud-Est. La panique commença à nous gagner. Nous avions de plus en plus peur de nous déplacer pour ne pas tomber dans les embuscades tendues par les rebelles tutsi du FPR ou sur d'éventuelles barrières des paysans en colère. Nous commençâmes à organiser la garde continuelle, à veiller de peur de nous faire surprendre par qui que ce soit, de nous laisser égorger en plein sommeil. Nous craignions surtout d'éventuelles attaques surprises des rebelles tutsi qui avaient tout intérêt à mettre la main sur la rizerie de Gikonko pour en piller les stocks et, en même temps, couper l'approvisionnement des FAR en riz. Les Forces Armées Rwandaises avaient compris l'importance stratégique de cette usine qui décortiquait des milliers de tonnes de riz et détacheront quelques militaires bien armés pour parer à d'éventuelles attaques des rebelles tutsi. Ces militaires étaient gentils, parlaient peu, certains étaient du Nord et on ne se sentait pas très à l'aise avec eux. Cependant, nous savions qu'ils ne pouvaient pas nous agresser. Même avant que les massacres n'eussent commencé, les Tutsi des communes frontalières du Burundi avaient déjà commencé à traverser la rivière l'Akanyaru pour trouver refuge au Burundi. Ils savaient, par expérience, qu'ils risquaient beaucoup. Mais le Bourgmestre de Ntyazo qui était lui-même tutsi du Parti Libéral ne réalisait pas encore que la guerre civile allait embraser tout le pays. Il empêchait les Tutsi de fuir vers le Burundi. Mon sixième sens me disait que mes amis du Parti Social Démocrate, qui enseignaient à l'Université Nationale du Rwanda, et qui étaient injustement impliqués dans l'assassinat de Bucyana, seraient tous massacrés. Ils étaient sur cette liste 16

noire des gens à abattre. Quelque chose me disait qu'il fallait insister pour les convaincre de quitter la ville de Butaré et de rentrer dans leurs communes d'origines à temps. Ils ne risquaient rien chez eux. Je me rendis à Butaré pour accomplir cette mission et, à la fois, pour récupérer mes affaires qui étaient chez un ami qui était assistant à la faculté de pharmacie. Nous étions nombreux à nous rendre dans la cité de Butaré. Beaucoup de mes collègues de travail s'y rendaient pour différentes raisons. Certains voulaient faire leur course, les autres voulaient retirer leur argent de la banque car, chaque jour, chaque heure, la guerre approchait. Ce n'était plus le moment de déposer sa maigre fortune dans les banques assiégées comme le peuple, comme le pays. C'était le temps de se promener avec toute sa fortune sur soi. Une jeune fille tutsi de vingt-deux ans qui travaillait au projet se rendait à Butaré pour d'autres raisons, comme elle me l'expliquera plus tard. Elle voulait voir le climat qui y régnait, pour prendre la décision de fuir vers le Burundi ou attendre encore. C'était vers le 19 avril 1994. Elle savait que beaucoup de jeunes tutsi de Mugusa, Ntyazo, Muyaga, et autres communes frontalières du Burundi étaient déjà parvenus à se frayer un chemin dans la vallée de l'Akanyaru, dans le dense papyrus, et étaient arrivés au Burundi sains et saufs. Ces jeunes tutsi partaient la nuit, et passaient toujours au même endroit. Une vieille dame tutsi, l'épouse du catéchiste Gakwavu qui habitait en face du siège du Projet Rizicole de Butaré, m'en parlera pour me prévenir. Elle croyait que j'étais tutsi. Elle m'invitera à aller la voir chez elle. C'est mon employé de ménage qui me donnera sa commission écrite bien scellée dans une enveloppe kaki. Quand j'arrivai chez elle, elle commença à me parler avec nonchalance et à contourner le sujet pour me faire découvrir ce qu'elle voulait dire. Je n'aimais pas ce langage indirect des rwandais et m'apprêtais à partir, quand elle me pria de rester encore un

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instant. Je remarquai qu'elle ne voulait pas me parler en présence d'un vieux paysan hutu qui était assis à côté de moi, dans le salon. La vieille dame me fit sortir et me demanda si j'avais des parents, je lui répondis que j'en avais. Elle voulait ensuite savoir si nous n'avions pas des proches en exil, je lui répondis que nous n'en avions pas. Elle voulait en fait savoir si j'étais tutsi. À la fm, elle lâcha son secret: « D'autres jeunes gens sont entrain de fuir vers le Burundi, tu n'as qu'à les approcher pour savoir comment ils font. Demain ce sera trop tard, ne l'oublie pas!» Elle était convaincue que j'étais tutsi. Quand nous arrivâmes à Butaré, nous trouvâmes un barrage de l'armée à l'entrée de la ville au niveau du centre culturel français baptisé Loiret. La camionnette du Projet Rizicole de Butaré qui nous transportait était chargée de sacs de riz destinés à l'armée gouvernementale. Le chauffeur de la camionnette faillit se faire fusiller quand, par mégarde, il écrasa la brique qui servait de barrière. Un soldat qui montait la garde avait aussitôt armé son Uzi et pointé le canon de son arme à la poitrine de Claude, le chauffeur. Il croyait que ce dernier voulait continuer sans s'arrêter. Claude paniqua, appuya sur les freins, et le contrôle commença. L'armée fouilla minutieusement le chargement de la camionnette, vérifia les documents du véhicule et ceux du chauffeur, puis commença à demander les cartes d'identité. Quelques Tutsi étaient avec nous dans la camionnette, mais les soldats ne les agressèrent pas. Dans la cité universitaire de Butaré, les tueries généralisées contre les Tutsi n'avaient pas encore commencé. Quand arriva mon tour d'être contrôlé, le soldat prit ma carte d'identité, l'observa longuement et me dit : « Ta carte d'identité est fausse!» Il alla la montrer à son supérieur et demanda:« Avez-vous jamais vu pareille carte d'identité? »Dans ma carte d'identité, toutes les trois ethnies twa, hutu et tutsi étaient barrées. Notre Bourgmestre, Monsieur Rutiganda, avait voulu appliquer les recommandations des accords de paix d'Arusha qui prévoyaient la suppression des mentions ethniques des cartes

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d'identité. Il avait déjà délivré ces fameuses cartes à plusieurs habitants de la commune Murama depuis 1993. J'expliquai que ces cartes d'identité avaient été délivrées par le Bourgmestre, le représentant légal de l'Etat dans notre commune, sans succès. Au Rwanda, chacun devait avoir une ethnie quelconque. Pour ces militaires hutu, je n'étais qu'un infiltré tutsi ou un espion des rebelles tutsi du FPR, en mission dans la ville de Butaré. Le soldat qui venait de contrôler ma carte d'identité arma sa kalachnikov, me frappa à la figure et voulut me fusiller sur place; mais son supérieur, un sergent, s'y opposa. Ce dernier s'approcha de moi, s'adressa à moi avec politesse et gentillesse pour me faire comprendre que ma carte d'identité était falsifiée, et que je devais être conduit à l'école des sous-officiers. Il précisa:« C'est le commandant qui décidera de ton sort!» Il menaça ensuite d'emprisonner le jeune soldat qui insistait pour qu'on me fusille sur-le-champ, en public. Le sergent avait compris mes explications mais ne pouvait pas me libérer, car mon cas était très flagrant. Il risquait luimême d'être accusé d'intelligence avec l'ennemi. Pour me faire comprendre que mon cas était grave, le sergent précisa encore: «Tu vois, même la fille-là est tutsi ( il montrait du doigt une jeune fille tutsi comptable dans la coopérative de Cyili qui était avec nous dans la camionnette) pourtant, nous ne lui avons rien fait. Mais pour toi, les choses doivent être éclaircies .» Le jeune soldat, qui voulait absolument me fusiller, se sentit frustré et promit de me poursuivre partout et de me tuer, même si je parvenais à être relâché. «Je connais bien la ville de Butaré, comment pourra-t-il m'échapper? », menaçait-il. La camionnette du projet était escortée par deux jeunes caporaux, un de Gisenyi et un autre de Cyangugu. Ces militaires des Forces Armées Rwandaises me connaissaient au projet; mais aucun d'eux n'ouvrira la bouche pour intervenir 19

en ma faveur. S'ils avaient dit qu'ils me connaissaient au projet, la situation aurait peut-être connu un dénouement heureux. Le sergent me fit monter dans une camionnette de l'armée, me donna un soldat armé de kalachnikov pour me conduire au camp militaire où je devais être exécuté. Sûrement que les militaires n'allaient pas me fusiller pour ne pas gaspiller leurs maigres munitions ou faire paniquer la ville par les coups de feu tirés du camp militaire. Ils m'enfonceraient un couteau dans le ventre ou me défonceraient la tête avec un marteau, et tout se passerait sans bruit. Je n'aurais jamais su trouver d'arguments plausibles pour convaincre le commandant de me relâcher. Il n'était jamais arrivé à quiconque de sortir vivant d'un camp militaire avec des accusations aussi lourdes. J'étais accusé d'être un rebelle tutsi inflltré dans la ville et le châtiment était clair: la torture d'abord, la mort ensuite. C'était la guerre. Makatanyi Jean Marie-Vianney, un jeune fonctionnaire qui était chargé des constructions au projet insista auprès du sergent pour me suivre et connaître le lieu où j'allais être emprisonné. Par pudeur, on ne parlait pas encore de « tuer» , mais tous savaient bien que je ne pouvais pas sortir vivant de ce camp militaire où j'étais conduit. Makatanyi monta dans la même camionnette que moi sur autorisation du sergent. Il m'expliqua qu'il voulait savoir dans quel camp militaire j'allais être incarcéré en attendant d'être exécuté, parce qu'à Butaré il y en avait deux. Un à Ngoma, un autre à l'école des sous-officiers. Il avait l'intention de téléphoner ensuite au Directeur du projet pour qu'il intervienne. Mon ami Makatanyi était originaire de Byumba. Sa famille vivait en exil depuis trois ans. Elle avait été, comme d'autres centaines de milliers d'habitants de cette préfecture, chassée par l'invasion des rebelles tutsi en 1990 sur Byumba à partir d'Ouganda. Ces déplacés de guerre, comme on les appelait, menaient une vie dure. Ils étaient entassés dans les camps de Nyacyonga, mouraient de faim et de plusieurs épidémies.

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Ceux qui avaient les proches dans les préfectures encore épargnées par la guerre les rejoignaient. On en voyait qui mendiaient dans la ville de Kigali surtout. Les gens de Byumba étaient des vrais martyrs, mais Makatanyi gardait son sourire et son sens d'humour hors du commun. On ne pouvait jamais soupçonner que les rebelles tutsi avaient tué le même jour six membres de sa famille. On ne pouvait jamais penser qu'il était réfugié, chassé de chez lui par les Tutsi qu'il n'avait jamais cessé d'aimer. Makatanyi était membre du MRND, et sur le plan politique, on n'émettait pas sur la même longueur d'ondes. Je me souviens que, des fois, on passait les nuits dans la cantine du projet entrain de discuter politique. Sur le plan humain, il était mon ami et il voulait le prouver en se solidarisant à moi dans les moments les plus cruciaux. La camionnette n'avait pas encore fait quatre cents mètres vers l'école des sous-officiers quand nous rencontrâmes un autre barrage beaucoup plus sévère en face de l'hôtel Ibis. Il était gardé par beaucoup de gendarmes et de militaires, avec leurs appareils de communication très sophistiqués. La ville était pleine de militaires et d'agents de sécurité qui bloquaient toutes les artères de la ville, et contrôlaient tout accès dans le centre-ville. On nous apprit que la ville s'apprêtait à accueillir une très haute autorité du gouvernement rwandais. Ce devaient être le Premier Ministre Kambanda ou le Président Sindikubwabo en personne qui venaient à Butaré pour assister à l'investiture d'un nouveau préfet qui devait remplacer Habyarimana (tutsi) du Parti Libéral, qui sera assassiné quelques jours plus tard. Le chauffeur de la camionnette qui m'emmenait vers le lieu d'exécution s'arrêta en face de la barrière pour être contrôlé comme il se devait. Et tout d'un coup, mon ami Makatanyi sauta de la camionnette, s'approcha vite d'un lieutenant, le salua, glissa quelque chose à son oreille, et je les vis revenir ensemble. Makatanyi avait déjà le sourire sur les lèvres et je sentis une lueur d'espoir illuminer mon cœur. Le

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lieutenant s'approcha de moi, me salua et me demanda ma carte d'identité. Quand je la lui présentai, il me dit qu'elle était falsifiée. Quand je lui expliquai que le Bourgmestre de notre commune avait barré les ethnies dans toutes les cartes qu'il avait délivrées depuis son élection à ce poste en 1993, il fit un signe de la tête qui montrait qu'il semblait me croire. Makatanyi, qui connaissait bien ce lieutenant Ndayambaje, originaire de Byumba comme lui, l'avait déjà convaincu qu'il me connaissait bien, que je n'avais rien à faire avec la rébellion tutsi du FPR. Ce gentil lieutenant me remit ma carte d'identité et me demanda de retourner sans tarder dans ma commune natale pour prendre l'identité «en règle ». Il m'avertit ensuite: «Il faut faire vite, parce que celui qui te contrôlera la prochaine fois, n'aura pas la même clémence que moi. Cette chance tu ne l'auras pas deux fois.» Le lieutenant promit d'emprisonner le soldat qui s'acharnait pour qu'on me fusille en public. J'avais compris le message de ce lieutenant et je décidai de rentrer dans ma commune d'origine le plus tôt possible, mais il fallait d'abord pouvoir sortir de la ville de Butaré, car le soldat qui avait juré de me rattraper était à mes trousses. J'allai me cacher chez la tante de la fille tutsi qui était avec nous dans la camionnette. J'envoyai ensuite cette dernière dans le centre-ville pour tenter de savoir si le jeune soldat me poursuivait réellement. La jeune fille sortit, fit le tour de la ville à pied, et revint en m'annonçant une mauvaise nouvelle. Le soldat armé de kalachnikov me recherchait partout. Et il n'était pas seul. Il sillonnait la ville avec un camarade armé de kalachnikov aussi. Je décidai de rester dans ma cachette jusqu'au soir. J'eus le temps de téléphoner au projet pour les informer de ce qui m'était arrivé. Le Directeur du projet m'envoya une voiture et un chauffeur pour me ramener à Mugusa, au siège du projet. Là où je me cachais, j'eus aussi le temps de réfléchir sur les scènes tragiques que je venais de voir. La ville était pleine de réfugiés hutu chassés de Kigali par l'avancée des rebelles

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tutsi. Il n'y avait plus rien à Butaré. Ces innombrables réfugiés avaient tout acheté: les matelas, les couvertures, les casseroles, les assiettes, les bougies; tout ce dont ils allaient avoir besoin en exil. Les prix avaient doublé, triplé, en fonction de l'offre et de la demande. Ces réfugiés hutu étaient fatigués, beaucoup n'avaient pas dormi depuis la reprise des hostilités entre les Forces Armées Rwandaises et les rebelles tutsi du FPR, qui ne cessaient de s'échanger des tirs au mortier. Tous ces réfugiés hutu avaient quitté la capitale en toute hâte. Ils avaient tout abandonné dans leurs maisons, leurs magasins et leurs bureaux, craignant les atrocités des rebelles tutsi. Un haut fonctionnaire hutu que je connaissais dans les milieux du Parti Social Démocrate avait perdu les traces de ses enfants depuis une dizaine de jours. Il les avait perdus dans toute cette débandade et cette panique face à l'avancée des rebelles tutsi. Ce haut fonctionnaire avait toujours roulé dans une jolie Mercedes, toujours bien habillé, bien peigné, bien rasé. Maintenant, il circulait à pied. L'attaque surprise des rebelles tutsi dans son quartier ne lui avait pas permis de prendre sa voiture. Il aurait été obligé d'emprunter la route qui venait de tomber entre les mains des rebelles. Sa famille était sortie par la porte-arrière de sa jolie villa, et chaque membre de la famille avait pris son chemin. Il était cependant plus ou moins soulagé, les amis venaient de lui apprendre que sa femme et sa fille aînée se trouvaient à Nyanza. Ses trois fils manquaient encore à l'appel. Ils avaient été capturés par les rebelles tutsi et exécutés sur le coup. Ce haut fonctionnaire était sale, sa chemise blanche de bonne marque avait perdu sa couleur. Il n'avait plus ses lunettes fumées cerclées d'or, il n'était pas rasé: il était méconnaissable. Dans sa main gauche, il tenait un petit sachet avec deux ou trois kilogrammes de farine de manioc, et dans sa main droite, il avait un sachet de tomates mêlées aux aubergines. Quand il m'avait aperçu, il avait baissé sa tête comme pour me dire qu'il était indisposé d'être vu dans cet

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état. Il était réfugié. Nous travaillions encore parce que notre zone était encore à l'abri de la guerre, mais ce privilège n'allait pas durer. Nous savions désormais que, tôt ou tard, nous allions plier bagage pour aller vivre dans la brousse comme tous ces milliers de hutu chassés de Kigali par la rébellion tutsi. Je venais aussi de voir plusieurs huttes brûler au pied du mont Huye. À partir de la ville de Butaré et surtout de Ngoma. Il était impossible de compter les huttes qui brûlaient. Elles étaient nombreuses, très nombreuses. Toutes ces huttes qui brûlaient étaient sans doute celles des Tutsi. Et quand les huttes partaient en fumée, très souvent, leurs propriétaires étaient déjà morts. Dans la famille où je me cachais, la femme était hutu. Elle pouvait facilement sortir de la maison pour suivre l'évolution de la situation. Les réfugiés affluaient de partout: de Kigali, des communes de Butaré, de Gitarama et de Gikongoro. Et chaque jour, les nouvelles devenaient plus alarmantes. Les témoins oculaires avaient assisté à la mise à sac de la maison et de la ferme du Ministre Nzamurambaho (hutu) à Rukondo, dans la préfecture de Gikongoro. Nzamurambaho était président du Parti Social Démocrate, un parti jugé très proche des rebelles tutsi du FPR. Beaucoup de ses cadres, toutes ethnies confondues, avaient été massacrés aussitôt après l'assassinat du Président de la République. Ces témoins venus de Gikongoro parlaient aussi de massacres généralisés parmi la communauté tutsi. Dans quelques communes de Butaré, les tueries avaient déjà commencé. Pour embraser la ville ce n'était plus que question de jours, d'heures peut-être. Le soir, le chauffeur vint me prendre. J'avais peur de sortir de ma cachette, mais comme il commençait à faire sombre, je me décidai à partir. De retour vers Mugusa, j'avais peur de croiser une autre barrière qu'il aurait été impossible franchir, mais le chauffeur me rassura. Il n'avait pas vu de barrière sur notre chemin. En ville, l'armée n'était plus présente. Le soldat

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qui avait juré de verser mon sang avait fini par se fatiguer et rentrer dans les casernes. La voie était libre.
Quand j'arrivai à Mugusa, au siège du Projet Rizicole de Butaré où presque tous les fonctionnaires logeaient, je trouvai que la nouvelle de mon arrestation s'était vite propagée. Tous savaient désormais que ma carte d'identité souffrait de graves irrégularités. Sûrement que certains n'avaient pas hésité à me prendre pour un Tutsi ou un complice du FPR. Je remarquai qu'on me regardait avec beaucoup de curiosité. J'avais l'impression que tous parlaient de moi. Ce n'était point un signe encourageant, le pays était en guerre; un tel soupçon ne pouvait qu'être fatal. Depuis l'invasion du FPR en octobre 1990, on assistait souvent à beaucoup d'horreurs: les jeunes tutsi soupçonnés de collaborer avec la rébellion tutsi étaient lapidés à mort avec une fureur excessive par les foules de paysans enragés, sans autre forme de procès; surtout quand ils étaient attrapés dans les localités où personne ne les connaissait. On parlait de rebelles tutsi égarés, d'infùtrés débusqués, de collaborateurs démasqués, etc. Ces scènes pouvaient aussi m'arriver. Il aurait suffi de tomber sur une ces barrières gardées par la population en colère, et toutes les explications sur l'irrégularité de ma carte d'identité auraient été irrecevables. Les paysans fâchés m'auraient lynché sur l'heure. La décortiquerie de Mugusa était gardée par ces militaires qui avaient été témoins de mon arrestation sans jamais intervenir en ma faveur. J'ignorais les limites de leur mission. Sûrement qu'ils ne se contenteraient pas de garder les sac de riz et les véhicules du projet. Ces militaires pouvaient venir m'enlever la nuit, et ils en avaient l'explication après cet incident de Butaré. Si la guerre se généralisait dans nos communes du Sud de Butaré, je serais la cible désignée de ces militaires et de tous ceux qui étaient au courant de l'irrégularité de mes documents. Ceci me revenait toujours en tête.

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