Chiang Kai-Shek, De Gaulle contre Hô Chi-Minh

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Publié le : samedi 1 octobre 1994
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EAN13 : 9782296296220
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CHIANG KAI-SHEK, DE GAULLE CONTRE HÔ CHI MINH Viêt-nam 1945-1946

Collectiol1 « Recherches Asiatiques dirigée par Alain Forest

».

Dernières parutions:
Alain FOREST, Le culte des génies protecteurs au Canlbodge. Analyse et traduction d'un corpus de témoignages sur les neak ta, 1992. PieITe BUGARD, Essai de psychologie chinoise: petite chronique sur bambou, 1992. Chantal DESCOURS-GATIN, Quand l'opiunl.finançait la colonisation en Indochine, 1992. Jacqueline MA TRAS-GUIN et Christian TAILLARD (textes rassemblés par), Habitations et habitat d'Asie du Sud-Est continentale: pratiques et représentations de l'espace, 1992. Thu Trang GASPARD, Ho Chi MÙlh à Paris, 1917-1923, 1992. Nelly KROWOLSKI (textes rassemblés par), Autour du riz: le repas chez quelques populations d'Asie du Sud-Est continentale, 1992. Gabriel DEFERT, Tinlor Est, le génocide oublié. Droit d'un peuple et raisons d'états, 1992. Serge BOUEZ (ed.), Ascèse et renoncenlent en Inde, ou la solitude bien ordonnée, 1992. Albert-Marie MAURICE, Les Mnong des hauts-plateaux (centre Viêt-nanl), Vie locale et coutumière, 1993. Michel JACQ-HERGOUALC'H, L'Europe et le Sianl du XVIè au XVIIIè siècle. ..Apports culturels, 1993. KRING HOC DY, Ecrivains et expressions littéraires du Cal1zbodge auXXèlne siècle. Contribution à l'histoire de la littérature klunère, Vol.2, 1993. Jeanne COB BI (ed.), Pratiques et représentations sociales des Japonais, 1993. Jean DEL VERT, Le paysllllCanlbodgien, 1994. Hervé BENHAMOU, Gérard SIARY (eds.), Médecine et société au Japon, 1994. Frédéric DURAND, Les.forêts en Asie du Sud-Est, 1994. PRISMA, L'Indonésie contenlporaine, 1994.

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Préface de Jacques Guillermaz

Ouvrage publié grâce au concours de l'ISCID Institut Supérieur du Commerce International à Dunkerque

ÉditionsL 'Harmattan
5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

@ L'HARMATIAN,

1994 ISBN: 2-7384-2893-2

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Carte de l'Indochin.c en 1945 8

PRÉFACE

Nul autre que Monsieur Lin Hua n'était sans doute en mesure de traiter le sujet complexe qu'il a choisi, se plaçant tour à tour du côté français et du côté chinois, observant dans les deux cas une irréprochable objectivité. Qualifié par une excellente formation universitaire acquise dans son pays et en France, servi par un sens politique manifeste, il a exploité les documents d'archives les plus importants, fait appel aux témoignages les plus sûrs*. Or, si du côté français, on connaissait assez bien les événements de la période considérée et le rôle des responsables de notre politique, les motivations et les actions des responsables chinois, divisés en plusieurs tendances selon leurs intérêts propres, nous échappaient souvent. L'auteur nous les révèle et nous les explique,. Le sujet choisi est certes important pour la place qu'il tient dans l'histoire des rapports franco-chinois depuis le 1ge ~iècle, mais aussi parce que son traitement a conduit la Chine à une "révision déchirante" de ses ambitions dans un ancien pays vassal. Résumons la situation dans la région au moment où s'ouvre le livre. La guerre sino-japonaise à partir de 1937, la défaite de la France en 1940, la guerre du Pacifique à partir de décembre 1941, ont projeté l'Indochine française, jusque là peu ouverte sur l'extérieur, au carrefour de grands intérêts politiques et stratégiques, à la charnière de deux grands théâtres d'opératio.ns militaires, celui du Pacifique et celui du Sud-Est asiatique et de l'océan Indien. Après avoir espéré se maintenir en place jusqu'à la défaite du Japon, l'administration française se voit
* Seules des sources vietnamiennes s'en explique dans son introduction. dignes de foi n'ont pu être consultées; M. Lin Hua I

9

brutalement expulsée le 9 mars 1945. En août 1945, la capitulation japonaise crée en Indochine un vide politique, tandis que des partis vietnamiens nationalistes et communistes rivalisent dans la conquête du pouvoir. A l'extérieur, la déclaration de Potsdam Guillet 1945) décide que les Chinois au Nord du 16e parallèle, les Anglais au Sud, recevront la capitulation des forces japonaises d'Indochine et assureront leur désarmement. De son côté, la France,. libérée de l'occupation allemande, songe à rétablir sa souveraineté dans son ancienne colonie. Dans ce but, elle prépare la mise sur pied et l'acheminement d'un corps expéditionnaire qui sera commandé par le général Leclerc, l'amiral d'Argenlieu assurant au-dessus de lui les fonctions de Haut-Commissaire. Tandis qu'au-dessous du 16e parallèle le passage de l'autorité des Anglais aux Français s'effectue rapidement et sans difficultés majeures, il n'en va pas de même au Nord où les armées chinoises (armées centrales et armées yunnanaises) du général Lu Han sont progressivement mises en place d'août à septembre 1945. C'est à partir de cette situation d'ensemble que M. Lin Hua aborde les relations franco-chinoises d'après-guerre au niveau des gouvernements de Paris et de Chongqing, comme au niveau local à Saigon et à Hanoi. Initialement, les rapports franco-chinois, tant diplomatiques que sur le terrain, sont marqués de méfiance. Du côté français, elle résulte surtout des craintes d'une invasion chinoise dirigée contre l'occupant japonais installé au Tonkin de 1940 à 1945, de l'ignorance des véritables intentions chinoises toujours suspectes malgré les déclarations rassurantes du maréchal Chiang Kai-shek. Aux Chinois, les Français offrent le visage d'un impérialisme renaissant, à nouveau présent au débouché de leurs provinces du Sud-Ouest et inquiétant pour la prospérité de leurs riches compatriotes commerçants émigrés dans la péninsule. Il faudra du temps et beaucoup de patience aux négociateurs pour oublier leurs préventions et comprendre que, vu les circonstances, un accord provisoire était de l'intérêt des deux parties. Leur évolution est particulièrement bien exposée par l'auteur. Dans le même ordre d'idées, seront bien analysées les tendances qui, malgré le prestige du maréchal Chiang Kai-shek, se partagent le monde politique et militaire chinois à propos du Viêt-nam. De même) est bien présentée la manière dont le "généralissime" s'est servi du Viêt-nam pour se débarrasser de Long Yun, l'indocile gouverneur du Yunnan qui 10

sera remplacé parLu Han. Un chapitre important et rarement abordé en France concerne les coûts financiers de l'occupation chinoise pour le Trésor français et les débats auxquels leur calcul a donné lieu. L'un des temps forts du livre est relatif à "l'Incident de Haiphong" du 6 mars 1946 lors du retour des Forces françaises au Tonkin. Documents chinois ignorés en France, témoignages de divers acteurs donnent un grand relief à un récit dont les conclusions, bien qu'acceptables, ne sont sans doute pas définitives. Il apparaît que l'impatience du général Leclerc pressé par des considérations techniques en rapport avec le calendrier des marées et de mauvaises liaisons plus quelques arrière-pensées du côté des généraux chinois rendirentun malentendu inévitable. Le gouvernement chinois voulait transférer sans délai ses troupes du Tonkin en Mandchourie pour Y combattre les communistes, le gouvernement français et le Viet Minh étaient désireux de se débarrasser au plus vite d'une présence militaire chinoise devenue inutile, gênante et coûteuse. Ces convergences d'intérêts forcèrent finalement un accord que ni certains clans militaires chinois, ni quelques petits partis nationalistes vietnamiens inféodés aux Chinois ne purent empêcher. En dressant le bilan de ce qu'il tient pour un double succès de la diplomatie française et de la diplomatie chinoise, succès concrétisé par le Traité du 28 février 1946 et par les accords militaires qui suivirent, M. Lin Hua ne peut s'empêcher de regretter que Français et Vietnamiens n'aient pas montré la même modération et le même pragmatisme que les négociateurs français et chinois. Dix années de guerre sanglante, sans parler de ses prolongements américains, eussent été évitées. Riche en ressources naturelles, habité par une population intelligente et laborieuse, le Viêt-nam aurait pu connaître un développement rapide. La France encore meurtrie, se serait épargnée de lourds sacrifices humains et financiers.Par méconnaissance de leurs possibilités respectives, par fierté nationale d'un côté, aveuglement idéologique de l'autre, ces heureuses perspectives ne se réalisèrent pas. Mais comment les responsables français et vietnamiens d'alors auraient-ils pu précéder leur temps et les événements pour échapper à l'heurefixée parle Destin? Et pour conclure en revenant à l'objet principal de ce livre, on peut se demander si la présence d'armées chinoises au Tonkin et dans le 11

Nord-Annam fut un bien pour la France, compte tenu des objectifs que le général de Gaulle lui avait fixés en Indochine. A considérer le court terme, la réponse est sans doute affirmative. Plus de six mois s'écoulèrent en effet entre la capitulation japonaise et l'arrivée du général Leclerc devant Haiphong. Six mois pendant lesquels des milliers de Français du Tonkin seraient demeurés Sans protection, si les armées chinoises n'avaient assuré le maintien de l'ordre dans les principales villes du delta tonkinois. La présence militaire chinoise contribua aussi à limiter le développement des unités du Viet Minh. Si les Chinois gardèrent des relations de fait avec Hô Chi Minh, ils ne le reconnurent pas officiellement comme Président de la République, pas plus que la "République Démocratique du Viêt-nam". Sans doute, sans l'occupation chinoise, les Français seraient-ils revenus au Nord du Viêt-nam, mais face à un Viet Minh beaucoup mieux implanté et plus anné. La bonne entente entre Français et Chinois assura pendant deux ou trois ans la sécurité de la frontière Nord de l'Indochine et des opérations s)'nchrones y furent parfois organisées contre des bandes incontrôlées.. . Malheureusement, pour les Français, le gouvernement central chinois, réinstallé à Nanjing, ne put venir à bout des armées communistes de Mao Zedong ou à limiter leur avance en Mandchourie et à la Chine du Nord. A. la fin de l'année 1949, les communistes chinois atteignirent la frontière du Tonkin. Dès lors, il était évident que la France ne pourrait défaire définitivement son adversaire Viet Minh sur le champ de bataille, dans la mesure où celui-ci était assuré de trouver en Chine Populaire un soutien logistique qui ne lui fera jamais défaut. C'est en fait en 1949, et non en 1954, que nous perdîmes la Guerre d'Indochine. La coopération amorcée entre la France et la Chine Nationaliste au Viêt-nam en 1945 n'était plus qu'un souvenir. Jacques Guillermaz

u. Je fus m'entretenir de l'une d'elles à Canton en 1948, avec M. T.V. Soong, aJors délégué du gouvernement chinois pour ]a Chine du Sud. Voir mon ]ivre: "Une Vie pour la Chine 1937-1989", Paris, Robert Laffont, 1989, pp. 180-181. Cf. aussi la deuxième édition (collection Pluriel), Paris, Hachette, 1994. 12

REMERCIEMENTS

Ce livre est le fruit d'une thèse de doctorat soutenue en 1994 à l'Institut d'Études Politiques de Paris devant un jury composé de Philippe Devillers, Jean-Luc Domenach, Alfred Grosser, François Joyaux, et Nguyên Thé Anh que nous tenons à remercier en premier lieu. Nous sommes particulièrement redevable au Général Jacques Guillermaz. Il a suivi dès le début, et de très près, notre recherche qu'il a bien voulu faire généreusement bénéficier de son expérience exceptionnelle. Nous exprimons notre profonde gratitude à M. Jean-Pierre Boegly, directeur général de l'Institut Supérieur du Commerce International à Dunkerque dont le concours financier a été indispensable à la parution de cet ouvrage. Merci aussi à tous ceux, diplomates, militaires, hommes politiques et universitaires, si nombreux à nous avoir ouvert leurs archives personnelles, et à nous avoir accordé nombre d'entretiens. Leur confiance et leurs remarques pertinentes nous ont été une aide inestimable. C'est à eux, acteurs et témoins de première importance, que nous dédions cet ouvrage. Nos remerciements vont tout particulièrement à : M. Le Premier Ministre Pierre Messmer, M. François Bloch-Lainé (Conseiller financier de Haut-Commissaire de France pour l'Indochine); M. Le Ministre François Missoffe, M. Roland Sadoun (Compagnons de Jean Sainteny); M. Le Général d'Armée Jean Crépin; M. Ling Qihan (Conseiller du Ministère chinois des Affaires Etrangères); M. Meng Juru (Ancien conseiller près l'Ambassade de Chine à Paris, professeur à l'Institut de Diplomatie de Beijing); MM. les Ambassadeurs Jean 13

Daridan, Jacques Roux et Robert Richard; M. René Le Gendre (Ancien officier de liaison à Haiphong); M. Nguyên Manh Ha (Ministre des Finances du premier gouvernement de Hô Chi Minh); Madame Marie-Claire Bergère; Madame Brigitte Stem (Professeur à la Sorbonne); M.le Professeur Liang Zhiming (Professeur de l'histoire vietnamienne à l'Université de Beijing). Nous remercions également les personnels des archives du Ministère français des Affaires étrangères, du Ministère français de l'Économie et des Finances, du Conservatoire National d'Archives Historiques n8 2 de Nanjing, du Dépôt d'Archives d'Outre-mer d'Aixen-Provence de leur efficace collaboration. Enfin, nous devons cette étude, fruit de plusieurs années de recherches, au soutien sans faille de notre famille et de nos amis, notamment Claude Barbichon, Bernard Gay, Christopher Gosha, Nguyên Hong, Claude Jeancolas et Gérard Pierson.

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NOTE SUR LA TRANSCRIPTION DES NOMS ET DES LIEUX CHINOIS

En conformité avec l'usage international et dans un souci d'harmonisation, nous avons adopté le système pinyin pour la transcription phonétique des noms et lieux chinois. Nous conservons l'ancien système Wade-Giles pour Chiang Kai-shek, T.V. Soong, Sun Yat-sen, Mandchourie, car leur transcription en pinyin aurait risqué de déstabiliser les habitudes des lecteurs occidentaux. Pour les principaux personnages chinois connus sous l'ancien système de transcription phonétique, voici leur nom en pinyin avec le rappel de l'ancien système à droite: Chen Xiuhe (Tchen Sio-he) : directeur adjoint du Se département de l'armée chinoise d'occupation; He Yingqin (Ho Ying-ch'in): commandant en chef de l'armée chinoise; Jiang Yongjing (Chiang Yung-ching) : historien taiwanais; Ling Qihan (Lin Chih-han) : représentant du ministère chinois des Mfaires Etrangères à Hanoi; Lu Han (Lou Han): commandant en chef de l'armée chinoise d'occupation, gouverneur du Yunnan; Mao Zedong (Mao Tsé-tung) : chef du Parti Communiste Chinois; Qian Tai (Ch'ien Tai) : ambassadeur de Chine en France; Qin Dechun (Ch'in Teh-ch'un) : sous-chef d'Etat-Major chinois; Shao Baichang (Chow P'ai-chang): chef de la Délégation consultative chinoise; Xiao Wen (Siao Wen): chef du département des affaires des Chinois d'Outre-mer; 15

Wang Lihuan (Wang Lee-huan): commandant de la 13()e Division chinoise; Wang Shijie (Wang Shi Shieh): Ministre chinois des Affaires
Etrangères;
,

Yin Iixun (In Qi-kuon): commandant en second de l'année chinoise d'occupation; Yuan Zijian (Yuen Tsé Kien) : consul général de Chine à Hanoi. Zhou Enlai (Chou En-lai) : chef de la délégation communiste; Zhou Fucheng (Tchau Fou Tcheng) : commandant en second de la 53e Armée chinoise; Zhu Xie (Chu Chieh): représentant du Ministère chinois des Finances à Hanoi. Il en va de même pour les villes et provinces chinoises citées dans notre étude: Beijing (Pékin), Chongqing (Chungking), Dalian (Dairen), Fujian (Foukien), Guangdong (province du Kuangtong), Guangxi (Kuangxi), Guangzhou (ville de Canton), Guangzhouwan
.

(Kuangchouwan),Guilin (Kweilin),Guizhou (Kweichow),Hekou (Ho
K'ou); Iingxi (Chingshi), Liuzhou (Liuchow, Liou Tcheou), Longzhou (Long Tchéou), Mengzi (Meng Tse), Nanjing (Nankin), Shanghai (Changhaï), Sichuan (Szethuan, Szechuan), Tianjin (Tien Tchin, Tientsin), Xiamen (Amoy), etc. Les villes et personnages chinois dont les noms sont concordants dans les deux systèmes de transcription ne figurent pas ci-dessus, par exemple: Kunming, Ma Ying, Yunnan,etc.

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ABREVIATIONS ET SIGLES

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Archives du Ministère français des Affaires Étrangères (Quai d'Orsay, Paris) Ambassade de France Archives du Ministère français de l'Économie et des Finances (Fontainebleau) Centre des Archives d'Outre-mer (Aix-enProvence) Archives de la République Chinoise (Conservatoire National d'Archives Historiques ne 2, Nanjing) Bulletin de Renseignement Carton (AOM) Comité Français de la Libération Nationale Commandement de la Marine Comité Interministériel de l'Indochine Conseiller Politique (Nom de dossier, AOM) Dossier (AOM) Ministère français de la Défense Nationale Direction Générale des Études et Recherches Division d'Infanterie Coloniale Viet Nam Cach Menh Dong Minh Hoi (Parti révolutionnaire vietnamien) Direction des Relations Économiques Extérieures (du Ministère français de l'Économie et des Finances)

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État-major général de la Défense Nationale (Paris) Forces Expéditionnaires Françaises d'Extrême-Orient Gouvernement Provisoire de la République Française Haut-Commissaire de France pour l'Indochine Haut-Commissariat Mission Militaire Française Nouveaux Fonds (Archives d'Indochine, AOM) Office of Strategic Services Parti Communiste Chinois Parti Communiste Indochinois République démocratique du Viêt-nam Régiment Étranger d'Infanterie Service Historique de l~rmée de Terre (Vincennes) Service Historique de la Marine (Vincennes) Service de Renseignement Français Service de Renseignement d'Extrême-Orient Télégramme Viet Nam Quoc Dan Dang (Parti Nationaliste Vietnamien) Volume Waijiao Bu (Wai Kiao Po, Ministère chinois des Affaires Étrangères)

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INTRODUCTION

"Mais n'est-il pas bon que l'histoire soit d'abord une description, simple observation, classement sans trop d'idées préalables? Voir et faire voir, c'est la moitié de notre tâche."
Fernand Braudel *

Choix du thème Pour tous ceux qui s'intéressent à l'histoire des relations internationales de l'après-guerre, l'énoncé de notre étude a sûrement de quoi surprendre: pourquoi s'en tenir à l'étude d'une seule année (19451946) des relations sino-françaises au Viêt-nam? D'autres événements qui y ont eu lieu antérieurement et surtout ultérieurement présentent bien plus d'intérêts et de dimensions. D'une façon générale, les études sont peu nombreuses sur les relations entre la France et la Chine. Ceci paraît d'autant plus paradoxal que sur la Chine en général, les sinologues et historiens français ont déjà effectué un grand nombre de travaux de qualité. En Chine, dans le domaine des études françaises, les chercheurs semblent pour leur part, avoir porté, jusqu'ici, leurs attentions et efforts plutôt sur quelques événements "révolutionnaires", tels que la Révolution française, la Commune de Paris, ou bien la Guerre sino-française de 1884-1885.
*. La Dynamique du Capitalisme, Paris, Arthaud, 1985, p. 25. 19

Mais que doit-on retenir de l'histoire des relations entre la France et la Chine, deux civilisations certainement parmi les plus brillantes du monde? Les thèmes aussi passionnants (voire passionnels) que peu étudiés ne manquent pas: l'impact de la Révolution française sur la Chine, le séjour en France de l'élite intellectuelle chinoise dont certains deviendront dirigeants du pays; l'influence de la .civilisation chinoise en France, le maoïsme et le Mouvement de Mai 1968, etc. Au fond, l'une des grandes particularités des relations sino-françaises tient sans doute au caractère intellectuel et culturel de leurs échanges tout au long de l'histoire1. Ce caractère mérite d'être souligné et davantage étudié. En cette année du 30e anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France, serait plus que bienvenue une étude approfondie sur les circonstances de la reconnaissance de Beijing par Paris, la première parmi les principaux pays occidentaux. Ou bien, plus en vogue encore, les relations économiques actuelles entre les deux pays et le devenir de ces dernières au moment où l'Europe politique est déjà devenue une réalité. C'est dire qu'à côté de tous ces sujets, les relations sino-françaises au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale présentent à première vue peu d'intérêt: aucun événement ne mérite apparemment une attention particulière, mis à part le devenir des concessions françaises en Chine. Seul l'avenir du Viêt-nam constitue un cas à part et un véritable enjeu politique entre la France et la Chine. Certes, par leur importance et leur envergure, les Guerres francovietnamienne et américano-vietIlamienne avaient de quoi éclipser la question des relations sino-françaises de l'après-guerre dans ce pays. Cependant, il est fondamental de connaître et de comprendre la période qui les avait précédées, de même qu'il est important d'éclairer les mystères et de dissiper les malentendus qui s'y rapportent. Cela aidera à mieux comprendre non seulement .les causes et effets compliqués des guerres, mais aussi les enjeux géostratégiques actuels dans cette région qui a connu la plus longue guerre de notre siècle (1945-1975). Notre choix du thème se justifie d'abord par deux constats qui nous ont surpris et nous laissent encore sur notre faim. Premier constat: les relations sino-françaises, à partir de la seconde moitié du
1. Jean-Luc Domenach, Sino-French Relations, A French View dansChina's Foreign Relations, (édité par Chun Tu Hsüeh), New York, Praeger, 1982, pp. 82-92. 20

1ge siècle, ont toujours été marquées, pour ne pas dire dominées, par leurs relations au sujet du Viêt-nam, pays dont l'importance et la dimension sont loin d'être comparables à celles de la Chine et de la France. C'est déjà l'objet de plusieurs affrontements militaires sinofrançais au 1ge siècle. C'est aussi le seul lien entre la France et la Chine durant la Deuxième Guerre Mondiale. Déjà, pendant cette dernière guerre, l'Indochine française, de par son existence, fait que la France (Vichy et la France Libre) n'ose pas perdre de vue l'Asie: elle est obligée de conserver ses relations avec la Chine nationaliste, même si la France occupée par les Allemands n'a pas les moyens de secourir sa lointaine colonie menacée par l'agression japonaise. Aux prises avec les agresseurs japonais, la Chine a besoin de l'Indochine française pour s'approvisionner en matériel de guerre et briser l'embargo japonais. Et une fois le transport de matériel de guerre via l'Indochine coupé sous.la pression des Japonais, la Chine menacera à son tour d'une intervention militaire en Indochine... Ainsi, par nécessité et par pragmatisme, presque toutes les tractations entre la Chine et la France pendant la deuxième guerre mondiale passent par l'Indochine2. La représentation française (celle de la France libre tout comme celle du régime de Vichy) en Chine est réduite à un rôle mineur. Le gouvernement général de l'Indochine pratique une politique chinoise sans guère se soucier d'obtenir l'aval de Vichy . Avant et pendant la deuxième guerre mondiale, à cause de l'Indochine, les relations sino-françaises sont marquées par une tension anormale sans précédent. Au lendemain de la guerre, l'Indochine, hier plaque tournante des relations sino-françaises reste, par la force des choses, un élément encore essentiel de ces dernières. Avec la victoire des Alliés, on aurait pu s'attendre à un retour à la normale des relations sino-françaises en Indochine dans le cadre des relations interétatiques et de coopération interalliée. Or, il n'en sera rien: de nouveaux problèmes apparaissent et vont aller s'amplifier. En septembre 1945, la France et la Chine, alliées de naguère, se retrouvent face à face au Viêt-nam. D'un côté, la France est pressée de rétablir sa souveraineté sur le Viêt-nam qu'elle vient de perdre au printemps 1945; de l'autre, un certain nombre de Chinois
2. Entendons par là le Tonkin ou le Nord de J'Indochine, puisque Je Viêt-nam, comme nom du pays, ne sera repris que le 2 septembre 1945, date de la fondation de la République Démocratique du Viêt-nam. 21

croient le moment venu de replacer le Viêt-nam sous l'influence chinoise. Comme 60 ans plus tôt, ces deux pays vont avoir à s'affronter de nouveau sur le tenitoire vietnamien. Seulement, les rapports de forces y ont quelque peu changé: à la place d'une armée mal équipée et mal organisée, la France a affaire, cette fois-ci, à une troupe redoutable tant par les effectifs que par la qualité. Venus sur mandat international, plus de 100 000 soldats chinois sont prêts à tenir tête à toute offensive française. Sortie exsangue d'une guerre longue et meurtrière, la France ne peut songer à en déclencher une autre contre la Chine. Il s'agit donc de faire partir les troupes chinoises et de les relever de façon pacifique. Mais comment? Quand? Et surtout à quel prix? L'enjeu est extrêmement important pour la France comme pour l'avenir de son empire colonial, rebaptisé "L'Union française". Au départ, l'affaire paraît simple: la Chine nationaliste de Chiang Kai-shek, qui affirme n'avoir aucune visée territoriale sur le Viêt-nam, promet de retirer les troupes d'occupation, une fois la mission de désarmement des troupes japonaises terminée. Cette promesse de retrait est confirmée à maintes reprises à Paris comme à Chongqing par T.V. Soong, président du Yuan Exécutif et Wang Shijie, ministre chinois des Affaires Étrangères. Mais tout comme les observateurs internationaux, les Français savent que les choses ne vont pas se passer ainsi: les autorités centrales chinoises et les généraux chinois n'ayant pas les mêmes intérêts, les ordres de ces autorités sont souvent contournés. D'autant que le commandant en chef des troupes chinoises au Viêt-nam, le général Lu Han, n'est pas un favori de Chiang Kai-shek. De plus, Lu Han qui est originaire du Yunnan voit d'un très mauvais oeil le retour de la France au Viêt-nam, terre où ses ancêtres avaient si durement mais vainement combattu! Qui plus est, la conjoncture internationale n'est pas favorable au retour des Français: les Américains sont anticolonialistes, la plupart des Français songent plutôt à la reconstruction du pays et enfin, l'heure n'est déjà plus à la conquête coloniale. En outre, les nouvelles données vietnamiennes n'en compliquent pas moins la tâche des Français: un gouvernement d'obédience communiste fraîchement créé, l'agitation des nombreuses formations politiques (pro-chinoises, nationalistes de droite ou de gauche), sans parler de la présence d'un nombre important de militaires japonais. Tout cela fait de la scène politique vietnamienne de raprès-guerre un 22

imbroglio d'une complexité sans pareille. Pour la France comme pour la Chine, la question vietnamienne redevient un véritable défi. Pour éviter le pire au Viêt-nam, la France et la Chine se mettent à la table des négociations, chaque pays essayant d'en tirer le maximum d'avantages. En fin de compte, tous les moyens sont utilisés: négociations diplomatiques, "guerre monétaire", marchandages et bluffs en tout genre, voire accrochages annés... C'est dire que pendant la courte période d'occupation chinoise, les relations sino-françaises au Viêt-nam sont marquées par une extraordinaire complexité. A part les questions d'ordre militaire, la France et la Chine ont encore un important contentieux à régler au sujet du Viêt-nam: le sort des ressortissants chinois, l'avenir du Chemin de Fer Yunnan-Tonkin, la réparation des dommages subis par les Chinois pendant la guerre, etc. Pour la première fois depuis la seconde moitié du 1ge siècle, la Chine, jusque là pays victime de traités inégaux, va négocier avec une puissance occidentale sur un pied d'égalité. Sur nombre de points, elle obtièndra gain de cause en tant que puissance sortie victorieuse de la Guerre: c'est précisément la question du Viêt-nam qui marquera ce retour en force. Un deuxième constat nous a convaincu de l'intérêt de notre recherche: la quasi-absence d'études sur cette période de l'histoire des relations sino-françaises, alors que les périodes précédante et suivante ont déjà fait l'objet des études sérieuses3. Bien que brève, la période de 1945-1946 est lourde de conséquences pour toutes les parties intéressées au Viêt-nam. Et cela d'autant plus qu'elle est encore très mal connue, sujette à de nombreux partis pris et d'importantes zones d'ombre. A propos de ce sujet, nous n'avons relevé qu'une seule étude faite par un ancien officier de l'année française en Indochine il y a 45 ans4. A cette période importante de "l'entre-guerres" (1945-1946), les ouvrages chinois et internationaux, fort nombreux et diversifiés, n'y
3. Fabienne Mercier, La Chine dans la politique extrême-orientale de Vichy 19401944, thèse de doctorat, Université Paris l, 1992, 650 P et Qu Xing, Les relations franco-chinoises 1949-1954, thèse de doctorat, lEP de Paris, 1992,529 p. 4. Georges SeIJon, Historique de l'occupation chinoise en Indochine au Nord du 16e Parallèle, thèse de doctorat, 1949, Paris, Université Sorbonne, 150 p. Aujourd'hui, l'auteur regrette de n'avoir pas pu révéler ses sources qui auraient rendu son étude beaucoup plus crédible et vivante (entretien du06/01/1993 à Paris). 23

consacrent qu'une faible partie en faveur de la Guerre francovietnamienne et de sa suite américaine. La "carence" d'une étude approfondie sur les relations sino-françaises au Viêt-nam (19451946) se fait d'autant plus sentir que le rôle des militaires chinois et de la Délégation consultative chinoise est souvent mal compris, voire obscurci, par les partis pris. Il convient donc de donner une explication plu~ objective aux faits historiques et apporter un éclairage sur les incidents dont la responsabilité semble avoir déjà été définitivement établie. Enfin une motivation personnelle, remontant à plusieurs années, qui avait pour origine la connaissance personnelle des acteurs de première ligne de cette période, a déterminé notre choix du thème. Et c'est aussi cette forte motivation qui nous a conduit jusqu'au bout de notre recherche, en dépit des difficultés rencontrées.

Sources et méthode de travail Les sources utilisées sont en premier lieu les archives et ouvrages cités en annexes qui donnent une vision relativement complète et objective de la situation (surtout les archives qui constituent une documentation authentique). Pour Ce qui est des archives chinoises de l'époque, nous n'avons pu consulter que celles conservées au Conservatoire National d'Archives Historiques n.2 de Nanjing, notamment les télégrammes et les correspondances diplomatiques. Une partie importante des archives de l'époque se trouve aujourd'hui à Taiwan; elles nous ont été malheureusement inaccessibles à cause des difficultés "politiques" et financières. C'est dire que d'autres études restent à faire à partir des archives chinoises (archives diplomatiques, financières et surtout militaires) conservées à Taiwan et aussi celles conservées à Hanoi, notamment les échanges entre les Chinois et le gouvernement Viet Minh, la presse chinoise locale et les archives du Viet Minh. Les archives françaises que nous avons consultées sont principalement les archives diplomatiques du Quai d'Orsay et celles sur l'Indochine déposées à Aix-en-Provence (archives du Ministère des Colonies, du Haut-Commissariat de la RépubHque pour l'Indochine, etc). Nous avons eu la chance de pouvoir accéder à une partie des archives du Ministère français de l'Économie et des Finances 24

(Fontainebleau). En ce qui concerne les archives militaires, nous avons surtout consulté celles du Service Historique de l'Armée de Terre et du Service Historique de la Marine (Vincennes), ainsi que celles, peu connues, du Musée Leclerc et de la 2e Division Blindée (St Germain en Laye). Quant aux mémoires et témoignages des personnages, nous avons essayé de distinguer entre ce qui est proprement "mémoire" et ce qui ne fait que s'y apparenter. Et là encore, combien la tâche est difficile! D'ailleurs, pourrait-on trouver des mémoires qui relateraient objectivement les faits historiques sans enjoliver le rôle de l'auteur ou sans taire ses actions peu présentables? L'exemple le plus spectaculaire est celui des mémoires chinoises et françaises sur l'Affaire de Haiphong du 6 Mars 1946, si contradictoires, voire opposées, les unes des autres. En outre, force nous est de souligner que même les versions françaises sur certains faits historiques ne sont pas toujours concordantes. Entre les témoignages, les mémoires et les documents officiels que constituent les archives, les journaux de marche des chefs militaires, les divergences sont parfois impressionnantes. A quelle version faut-il s'en tenir? Certes, pour notre étude portant sur les "Relations sino-françaises au Viêt-nam", il aurait été souhaitable d'avoir accès directement à plus de sources vietnamiennes. A propos d'événements aussi importants que l'occupation chinoise et les négociations entre Chinois et Français au sujet du Viêt-nam, les Vietnamiens ont sûrement beaucoup à dire et à écrire. Pour eux, le jeu sino-français est loin d'être plaisant: ces Chinois et Français occupants successifs de leur sol avaient-ils vraiment pensé aux intérêts vietnamiens? Malheureusement, nos efforts de recherches des documents vietnamiens n'ont pas donné de résultats satisfaisants. D'une part, il existe peu de documents vietnamiens en langues étrangères sur le sujet et notre incapacité à lire le vietnamien ne fait qu'ajouter à la déception. Les publications de Hanoi en langlles occidentales sur notre sujet sont peu utilisables, si ce n'est pour la compréhension (sous beaucoup de réserves) de certains contextes, encore faut-il savoir apprécier les arrière-pensées des auteurs perceptibles en filigrane. A la lumière du principe de Michelet "Sens de l'ensemble et goût du détail", nous avons été amené tantôt à brosser un tableau général de la situation, tantôt à rentrer dans d,es descriptions détaillées des 25

événements au jour, voire à la minute près. Dans les deux approches, nous nous sommes efforcé de demeurer sur un plan objectif, tâche d'autant plus importante et difficile que sur nombre de points, certains partis pris semblent déjà ancrés dans les esprits. Notre grande chance est d'avoir pu obtenir des entretiens avec des acteurs ou témoins privilégiés des événements (chinois, français et vietnamiens) qui nous ont reçu ou nous ont répondu par écrit parfois à plusieurs reprises. Ils nous ont pennis également de consulter leurs archives personnelles inédites. Ces facilités nous ont pennis d'établir une documentation originale et combien "vivante" au sens propre comme au sens figuré. 50 ans de recul leur ont permis de livrer de nombreux secrets. Certes avec le temps, la mémoire humaine peut s'estomper, mais si elle est soutenue par des preuves écrites telles qu'un journal ou rapport de l'époque, on peut certainement lui accorder une crédibilité justifiée. Toutefois, sur certains événements et surtout sur certains personnages, il sera nécessaire d'attendre encore une décennie, la loi dite de 60 ans l'obligeant, pour en savoir plus.

Problématiques Pour mener une étude thématique, il convient de cerner clairement le sujet de cette dernière. Pour traiter les relations des deux pays pendant une période donnée, il importe d'abord de définir ces relations et les protagonistes. Or, les relations sino-françaises au Viêt-nam entre 1945 et 1946, une période bien particulière, appellent d'emblée deux remarques. Puissances victorieuses de la dernière guerre, la Chine et la France ne veulent reconnaître ni l'indépendance nationale vietnamienne, ni le gouvernement du Viet Minh. D'ailleurs, aucune puissance étrangère n'avait voulu, à cette période, reconnaître le régime du Viet Minh qui venait de sortir de la clandestinité. Seules la France et la Chine sont intéressées par le devenir du Viêt-nam. La République Démocratique du Viêt-nam est donc un pouvoir de facto sans légitimité internationale pendant la période de 1945-1946. La France veut revenir au statu quo, alors que le gouvernement central chinois souhaite s'en retirer aussi vite que possible. Le Viet Minh clame sa légitimité nationale et internationale et s'impose comme interlocuteur unique des Chinois et des Français, tous indésirables à ses yeux. Le 26

résultat des élections générales du 6 janvier 1946 confirme la position de force du Viet Minh qui devient désormais la seule force politique dirigeante du payS. Tout cela explique la raison pour laquelle l'étude des relations entre Chinois, Français et Viet Minh est privilégiée au détriment d'autres forces nationalistes vietnamiennes qui ne disposent pas d'une aussi grande assise populaire, ni d'une légitimité justifiée et qui, au reste, seront vite neutralisées. La deuxième remarque porte sur le caractère fondamental des relations sino-françaises 1945-1946 au Viêt-nam. Dans notre étude, l'accent est mis sur leur aspect politique et diplomatique, étant donné que l'essentiel de ces relations consiste pour la France à revenir au Viêt-nam, et pour la Chine à faire abandonner les privilèges français en Chine en échange de son retrait du Viêt-nam. Ainsi, les transactions politique, diplomatique et militaire pendant l'occupation chinoise sont -étudiées plutôt que d'autres questions d'ordre économique ou social, telles que le sort des ressortissants chinois, l'évolution du Chemin de Fer Yunnan-Tonkin, etc. Aujourd'hui, au seuil du 3e millénaire, les relations entre Etats sont largement dominées par les questions économiques, mais à l'époque de l'après-guerre, les questions politiques telles que l'indépendance nationale, les luttes entre Est et Ouest l'emportaient de loin sur les questions économiques. Cette caractéristique dans l'évolution des relations internationales mérite d'être soulignée ici. Notre choix du thème d'étude correspond à plusieurs problématiques. Tout d'abord, pourquoi les relations sino-françaises, souvent tendues à cause des questions de concession, des missionnaires et de l'Indochine française ont-elles pu connaître une période d'accalmie? Pourquoi et comment la Chine nationaliste, contrairement à la conception traditionnelle chinoise, a-t-elle laissé la France retourner au Nord de l'Indochine.? La Chine et la France, alliées dans la Deuxième Guerre Mondiale, ont-elles vraiment collaboré auViêtnam ?Comment et pourquoi le Traité sino-français du 28 février 1946, l'un des tout premiers traités que la Chine nationaliste ait négociés et signés sur un pied d'égalité, est-il resté lettre morte? En ce qui concerne la Chine, sa politique vietnamienne de 19451946 est entièrement axée sur ses bonnes relations avec la France, à la différence de ses politiques étrangères traditionnelles qui étaient essentiellement tournées vers les Anglais et les Américains. Cette 27

Chine que les Américains auraient tant souhaité voir jouer un rôle de premier ordre dans le concert des grandes puissances de l'après-guerre, était-elle à la hauteur de son nouveau statut international? Quant à la politique française en Indochine, les Français qui avaient manqué de tout dans leur entreprise de retour, aussi bien de moyens matériels et humains, que d'aide internationale, ont finalement réussi à reconquérir toute l'Indochine en 1946. Dans un climat national et international défavorable, cette réussite avait une condition préalable: la bonne entente avec la Chine voisine. Dans quelle mesure, les bonnes relations sino-françaises pendant la courte période de 1945-1946 ont-elles aidé la France à recouvrer sa souveraineté sur son ancienne colonie ?Quels ont été les rapports entre de Gaulle et Chiang Kai-shek, deux chefs de résistance qui ne se sont jamais rencontrés et qui ont déclaré leur estime réciproque? Pour les Vietnamiens enfin, toutes forces politiques confondues, pourquoi l'indépendance proclamée le 2 septembre 1945 et le gouvernement Viet Minh n'ont-ils guère duré? Pourquoi l'Accord franco-vietnamien signé le 6 mars 1946 sous les auspices des Chinois, que certains avaient qualifié d'historique, n'a-t-il pas été respecté? Pourquoi la volonté de paix qui existait au départ n'aboutira-t-elle que 30 ans plus tard? Alors qu'au lendemain de la guerre, les pays de la région ont tous accédé, rapidement et sans trop d'effusion de sang, à l'indépendance nationale, notamment les colonies anglais~s (l'Inde, la Malaisie, la Binnanie), et américaine (les Philippines). Dans une plus large mesure, l'étude des relations triangulaires entre Chinois, Français et Vietnamiens pendant une période cruciale penn et aussi de réfléchir sur la définition des politiques indochinoises des Etats-Unis comme de l'URSS, ces deux politiques étant empreintes de la plus grande ambiguïté et de nombreuses contradictions. Pourquoi ces deux superpuissances ne sont-elles pas plus activement intervenues dans les affaires vietnamiennes pendant la période de 1945-1946 ? Pourquoi les Américains, qui avaient soutenu les activités du Viet Minh pendant cette période, se verraient-ils obligés de combattre ce dernier quelques années plus tard? Si notre étude ne peut pas répondre à toutes les questions posées ci-dessus, elle aura, du moins, cherché à les poser dans un contexte historique défini; elle aura essayé de donner des éléments de réponse à 28

partir des archives françaises et surtout des archivès' chinoises qui viennent d'être accessibles; elle aura essayé de reconstituer et de comprendre les événements et les personnages sous un nouvel angle à partir des éléments déjà connus. Enfin, elle aura surtout tenté de jeter une nouvelle lumière sur les relations entre Chiang Kai-shek, de Gaulle et Hô Chi Minh, trois hommes marquants de notre siècle, qui ont eu des rapports compliqués et secrets. Ces rapports auront connu, comme l'on le sait, des retombées qui auront largement dépassé les limites des frontières et le cadre des relations entre les trois pays. Ces sujets de réflexion et éléments de réponse sont présentés à l'occasion du 30e anniversaire de l'établissement des relations diplomatiques entre la Chine et la France et du 40e anniversaire de l'Accord de Genève sur le Viêt-nam, deux événements qui ont m~qué les relations internationales de l'après-guerre.

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PREMIÈRE PARTIE L'Enjeu: Poids historique et contexte
international

"Votre humble serviteur pense que les provinces frontalières sont les portes de l'Empire, alors que les pays vassaux en sont les haies. Installer les haies, c'est pour protéger les portes; protéger les portes, c'est pour sauvegarder les pièces centrales."

Liu Changyü (Gouverneur du Yunnan et du Guizhou)*

* Mise en garde du 8 novembre 1881 à la cour impériale chinoise contre les prétentions françaises sur le Viêt-nam. 31

Patrouille chinoise, Hanoi, 1945 (Collection: Roland Sadoun)

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Chapitre I

LE VIET-NAM, PIVOT DES RElATIONS SINOFRANÇAISES DEPUIS LE 1ge SIÈCLE

1. Le Viêt-nam ou le rêve français du marché chinois
L'Annam, "pays pacifié" du Sud
Au sud-ouest de la Chine et à l'ouest de la Mer de Chine Méridionale se trouve aujourd'hui la République Socialiste du Viêtnam. Ce pays occupe une position stratégique particulièrement importante pour la Chine: non seulement il est l'unique accès maritime pour ses provinces intérieures telles que le Sichuan et le Yunnan, greniers à riz et productrices de métaux précieux, mais encore il domine les transports et les activités de la Mer de Chine Méridionale. En raison de sa proximité géographique et sa culture, pour une partie importante, inspirée par la culture chinoise, le Viêt-nam entretient depuis longtemps d'étroits liens politiques, économiques et humains avec la Chine. Carrefour des civilisations les plus importantes de l'Asie, le Viêt-nam qui a reçu les influences de la civilisation chinoise et de la civilisation indienne reste le seul pays de l'Asie du sud-est à avoir été aussi longtemps sous l'influence chinoise (D'ailleurs, le terme d'Indochine ne signifie-t-il pas par excellence la confluence des

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civilisations indienne et chinoise ?)1.A part Singapour qui constitue un cas particulier, le Viêt-nam est sans doute le seul pays de l'Asie, et peut-être aussi du monde, à maintenir des liens aussi importants et constants avec la Chine: les principales fêtes populaires sont les mêmes, les us et coutumes, ainsi que les structures politiques et sociales sont similaires. En comparaison avec d'autres pays du monde sinisé, tels que la Corée et le Japon, le Viêt-nam conserve beaucoup plus de liens avec la culture chinoise: par exemple, la Corée et le Japon commencent à inventer leurs propres caractères d'écriture en remplacement des caractères chinois environ au 6e et au Be siècle respectivement, alors qu'au Viêt-nam les caractères chinois sont utilisés jusqu'au début de notre siècle comme langue écrite officielle. On se souvient que jadis le Concours des Mandarins (Ke lu) était aussi organisé au Viêt-nam et que les lauréats du Concours au niveau national pouvaient même aller se présenter à Beijing (Pékin) pour le concours ultime et recevoir les honneurs suprêmes; on se souvient également que feu le Président Hô Chi Minh aimait à composer des poèmes en chinois et que, même dans son testament, il cite un poème des Tang2. La langue est le produit d'une culture, elle en est aussi le support et le véhicule. Il est bien établi que l'une des principales sources de la langue vietnamienne est le chinois, langue officielle des annales impériales vietnamiennes jusqu'au 20e siècle3.

1. En effet, le terme d'Indochine est .inventé en 1888 par Malte-Brun, géographe français, pour désigner la péninsule de l'Asie du Sud-Est comprenant )a Birmanie, la Thaïlande, Je Laos, Je Viêt-nam et ]a Malaisie. Mais aujourd'hui cette signification géographique initiale s'est estompée en faveur de ]a notion géopolitique: par Indochine, on entend surtout l'Indochine française, soit le Viêt-nam, le Cambodge, et le Laos, acception que nous retenons dans notre étude. 2. Hô Chi Minh, Ecrits (1920-1969), Hanoi, éditions en langues étrangères, 1971, p. 369. Sur l'évolution du vietnamien, voir par exemple Wu Shouxiang,Shilunyuenan caiyongpinyinwenzi de lishiguochengheyuanyin, (A propos des causes et du processus historiques de la ]atinisation de la langue vietnamienne), Kunming, Newsletter of Chinese Association of South-East Asian Studies, ne1, 1991, pp. 1525. 3. Cf. 1) Alexander B Woodside, Vietnam and the Chinese Model, Massachusetts, Harvard University Press, 1971, 360 p, notamment le Chapitre "Lînguistic and Literary Bridge between China andf/ïetna.m", pp. 50-58; 2) David G. Marr, Vietnamese Tradition on Trial, 1920-1945, Berkeley, University of California Press, 1981,468 p, notamment le chapitre "The Language Heritage", pp. 139-167. 34

Quelles que soient les conjonctures géopolitiques internationales qui viennent, non sans ironie, tantôt embellir, tantôt assombrir les rapports sino-vietnamiens, les liens entre ces deux pays n'en demeurent pas moins vitaux, présents et indéfectibles. A tel point que certains auteurs décrivent le Viêt-nam comme une "miniature de la civilisation chinoise"4, ou "un prolongement du monde chinois". "Au fond, le Viêt-nam est un pays qui procède de la Chine", affirme par exemple un historien français5. Dans l'état actuel des choses, malgré de nombreuses divergences sur l'histoire vietnamienne6, il semble établi que, de la fin de la dynastie des Qin (Ille siècle avant JC) à la fin de celle des Tang (Xe siècle), le pays viêt était constamment incorporé à l'empire chinois sous différents régimes, province chinoise, commanderie militaire ou protectorat. Après l'indépendance au xe siècle, le pays viêt reconnaît la suzeraineté chinoise et verse des tributs à la cour chinoise. Ce système des relations tributaires va maintenir le pays viêt à l'intérieur de la mouvance chinoise pendant neuf siècles jusqu'à l'arrivée des Français. Le système des relations tributaires permet d'instaurer un équilibre entre la Chine et le Viêt-nam (nom du pays imposé par l'Empereur chinois en 1804), ainsi qu'entre la Chine et d'autres pays voisins. En échange des tributs dont la valeur "vénale" est symbolique, l'empire chinois accorde l'investiture et la protection militaire dont les pays vassaux ont besoin pour se maintenir. Les autorités chinoises ont toujours accordé une importance particulière à la protection du Viêt-nam, pays confucéen qui constitue un élément essentiel pour la sécurité du Sud de la Chine. A ces facteurs politiques, culturels et économiques, s'ajoute encore un facteur
4. Chen King, Vretnam and China 1938-1954, NJ, Princeton University Press, 1969, p. 3. Ecrit par un historien américain d'origine chinoise, cet ouvrage brille par le sérieux de l'auteur qui a eu accès aux documents personnels conservés à Taiwan, aux entretiens avec des témoins nationalistes chinois et vietnamiens de l'époque. Mais les archives proprement dites étaient encore inaccessibles au moment il écrivait son ouvrage. 5. François Joyaux, La Chine et le Règlement du Premier Conflit d'Indochine, Paris, Publication Sorbonne, 1979, p. 43. Cf. aussi Jean Chesneaux, Contribution à l'Histoire de la Nation Vietnamienne, Paris, Ed. Sociales, 1955, pp. 24-25. 6. La littérature sur l'histoire vietnamienne est très abondante, citons par exemple Lê Thanh Khoi, Viêt-nam: Histoire et Civilisation, Paris, Ed. Minuit, 1955, 587 P et du même auteur, Histoire du Viêt-nam des origines à 1858, Paris, Sudestasie, 1982, 452 p. Voir la bibliographie en annexe. 35

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