Communication et résistance populaire au Nicaragua

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Avant la révolution de 1979, dans le cadre d'une lutte contre un pouvoir dictatorial, le mouvement sandiniste, hors-la-loi, a dû créer et développer ses propres moyens de liaison et de communication pour diffuser ses idées et organiser la résistance à la dictature de Somoza. A partir de l'analyse des processus alternatifs de communication, cette étude apporte un éclairage nuancé sur l'histoire récente de ce petit pays d'Amérique centrale. Après plus de quarante ans de dictature et dans l'indifférence mondiale, le Nicaragua s'est subitement retrouvé à la Une de l'actualité internationale.
Publié le : samedi 1 mai 2004
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EAN13 : 9782296357785
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COMMUNICATION ET RÉSISTANCE
POPULAIRE AU NICARAGUA Recherches Amériques latines
Collection dirigée par Denis Rolland et
Joëlle Chassin
La collection publie des travaux de
recherche de toutes disciplines scientifiques sur cet espace qui s'étend
du Mexique et des Caraibes à l'Argentine et au Chili.
Déjà parus
Martine DAUZIER (coord.), Le Mexique face aux Etats-Unis, :
stratégies et changements dans le cadre de l'ALENA, 2004.
DAVID DIAS Mauricio, Dynamique et permanence des
exclusions sociales au Brésil, 2004.
TETTAMANZI Régis, Les écrivains français et le Brésil,
2004.
CRUZOL Jean, Les Antilles — Guyane et la Caraïbe,
2004. coopération et globalisation,
SAUTRON-CHOMPRÉ Marie, Le chant lyrique en langue
nahuatl des anciens Mexicains : la symbolique de la fleur et de
1 'oiseau, 2004.
CARBO RONDEROS Guillermo, Musique et danse
traditionnelles en Colombie : la Tambora, 2003.
NAVARRETE William, Cuba : la musique en exil, 2003.
LEMAISTRE Denis, Le chamane et son chant, 2003.
RABY D., L 'épreuve fleurie, 2003.
PROST C., L'armée brésilienne, 2003.
Alexandre de Humboldt, 2003. MINGUET C.,
PEREZ-SILLER J., L'hégémonie des financiers au Mexique
sous le Podiriat, 2003.
DEL POZO-VERGNES E., Société, bergers et changements au
Pérou. De l'hacienda à la mondialisation, 2003.
PEUZIAT I., Chili : les gitans de la mer. Pêche nomade et
colonisation en Patagonie insulaire, 2003.
MATTOSO K., MUZART I., ROLLAND D., Le Noir et la
culture africaine au Brésil, 2003.
WALTER D., La domestication de la nature dans les Andes
péruviennes, 2003. Lionel BAR
COMMUNICATION ET RÉSISTANCE
POPULAIRE AU NICARAGUA
La ligne de feu
Préface de
Armand MATTELART
L'Harmattan L'Harmattan Hongrie L'Harmattan kalis
5-7, rue de l'École-Polytechnique Hargita u. 3 Via Degli Artisti 15
75005 Paris 1026 Budapest 10214 Torino
FRANCE HONGRIE ITALIE
© L'Harmattan, 2004
ISBN : 2-7475-6306-5
EAN : 9782747563062 A Marcel Bar, "Louis"
A Ronald Abarca, "Jacinto" PREFACE
Je suis particulièrement heureux d'écrire ces quelques mots de
préface pour un ouvrage dont l'objet est le Nicaragua rebelle.
Dans les turbulentes années quatre-vingt, j'ai eu la chance d'y
séjourner à deux reprises. La première en 1985 pour y donner des
conférences et des séminaires. La seconde, trois ans plus tard pour
inaugurer l'Assemblée générale de l'Association mondiale des radios
communautaires (AMARC).
Les Nicaraguayens étaient intéressés à l'expérience qui avait été celle
de l'Unité populaire chilienne en matière de politique de
communication à laquelle j'avais été étroitement associé, tout au long
des trois ans de la présidence de Salvador Allende. Le fait que, malgré
tout ce qu'on a pu colporter à ce sujet, les forces d'opposition avaient,
dans un cas comme dans l'autre, conservé et, parfois renforcé leur
potentiel médiatique, servait de passerelle. Séries américaines, comics
et telenovelas continuaient à être le lot quotidien. Et il fallait faire
avec.
A chaque occasion, j'ai eu la chance de parcourir le pays de long en
large, de discuter avec une multitude d'hommes et de femmes. Ce qui
m'a frappé dès l'abord, c'est la jeunesse de la plupart de mes
interlocuteurs/trices et, parmi eux, le nombre de poètes. C'est aussi le
mélange des étrangers, croisés à Managua comme dans les provinces.
Des amis exilés, chiliens, argentins, brésiliens, que j'avais côtoyé ou
avec qui j'avais travaillé au Chili, chassés par la dictature du général
Pinochet. Des jeunes Américains et de jeunes Américaines venus soit
en touriste pour voir cette révolution qui se déroulait à deux pas de
leurs frontières, soit pour lui prêter main forte dans de nombreux
domaines. Cinéma, vidéo, radio. Les citoyens américains n'avaient
même pas besoin de visas d'entrée. De nombreux Européens.
Beaucoup venaient des pays scandinaves. Sans doute les remarquai-je
parce que leur blondeur, ainsi que celle de nombreux gringos,
contrastait tellement avec le noir jais de la plupart des Nicaraguayens. Des Mexicains. Toujours des jeunes. « La solidarité est la tendresse
des peuples », avait affiché dans son bureau la poétesse Gioconda
Belli, responsable du « système national de publicité » du
gouvernement sandiniste.
La nouvelle génération de coopérants en jeans délavés, tee-shirts et
cheveux longs appartenant à des mouvements, des courants
d'opinion, des façons de voir le monde souvent très différentes,
coexistait avec d'autres « internacionalistas », comme les appelaient
familièrement les autochtones, venus de Cuba, de Bulgarie, du Viêt-
Nam ou d'Urss. Tous se retrouvaient pour confronter et, parfois,
métisser leurs différences dans ce petit pays qui accédait enfin à la
dignité après tant d'années de dictature somoziste et une histoire
lourde d'interventions brutales à répétition de la part des Marines.
pas forcément Cette coexistence était à l'image de la coexistence,
toujours pacifique, des façons de voir les médias et les usages que l'on
peut en faire. D'un côté, les nouveaux regards sur la communication
horizontale, participative, inspirés par la réflexion sur la vitalité des
cultures populaires en Amérique latine. Telle celle venant des
disciples de la pédagogie des opprimés du Brésilien Pablo Freire ou
de la théologie de la libération, dont le père Ernesto Cardenal, poète
et ministre de l'éducation, était une figure majeure. De l'autre, les
schémas antinomiques de l'agitprop, la vision propagandiste de
l'information, chauffée à blanc par les logiques de guerre, certes bien
réelles, d'un pays aux prises avec les provocations venues de
l'intérieur comme de l'extérieur. Oui de l'extérieur.
Qui se souvient aujourd'hui de l'Irangate, pendant du Watergate
dans le domaine de la politique étrangère des Etats-Unis ? En
novembre 1986, on apprend que le président Reagan est prêt à
échanger des otages américains détenus au Proche-Orient contre la
vente d'armes à l'Iran, alors en guerre contre l'Irak. Le produit de ces
ventes est destiné à armer les Contras nicaraguayens, la guérilla
antisandiniste, en violation de la volonté du Congrès.
Qui se souvient du vice-amiral John Poindexter, condamné pour ce
fait en 1990 et qui ne fera pas un jour de prison ?
Pendant cette courte période de son histoire, le Nicaragua est sorti
crun quasi-anonymat médiatique, se transformant en un des derniers
symboles de l'affrontement bipolaire entre l'Est et l'Ouest.
Battu aux urnes, les Sandinistes ont rendu le pouvoir qu'ils avaient
conquis par les armes. La lumière des projecteurs n'est plus braquée
sur ce petit pays. Il n'est plus l'objet de global events. Si ce n'est quand
se produisent de grandes catastrophes naturelles sur son territoire ou
chez ses proches voisins.
- 6 - Parfois, il est vrai, il a droit à un entrefilet dans les faits divers.
Quand, par exemple, récemment, un ex-président néolibéral post-
sandiniste est traîné devant les tribunaux pour détournement de
fonds millionnaire.
Quant au vice-amiral John Poindexter, il fait toujours la Une. En
2002, le président, George W. Bush, l'a nommé à la tête du projet
TIA (Total Information Awareness), Vigilance informatique totale, lancé
par la DARPA (Defense Advanced Research Projects Agency),
l'inventeur de l'Internet, et chargé de centraliser toutes les bases et
banques de données qui permettent de ficher les citoyens à des fins
de prévention et de préemption du terrorisme.
La médiatisation excessive dont fut l'objet et la victime le processus
de changement que le Nicaragua avait amorcé voulait trop démontrer
que l'histoire du totalitarisme se déclinait à nouveau là-bas pour
permettre le recul nécessaire à la mise en perspective de ce qui s'y
jouait en ces années de révolution.
L'ouvrage que vous avez entre vos mains vous y aidera. Il enracine
un processus complexe dans l'histoire de ses acteurs. Exemple de
probité intellectuelle, c'est aussi un témoignage d'affection et
d'engagement profond à l'égard d'un pays qui a joué le jeu
démocratique. Et qui, aujourd'hui, se retrouve aux prises avec les
mêmes questions qui ont motivé ses révoltes et qui attendent
toujours une réponse.
En ces temps où le mythe du village global n'arrive plus à
dissimuler le retour insidieux de l'ethnocentrisme dans les rapports
internationaux, il est encourageant de voir qu'une nouvelle génération
de chercheurs peut s'approcher de l'Autre en lui rendant sa dignité.
Armand Mattelart
- 7 - INTRODUCTION
Lorsqu'un soir de décembre 1997 j'entrai dans la salle obscure d'un
cinéma de quartier, j'eus l'impression de revivre une partie de ma vie.
L'histoire commence dans les rues d'une grande ville qui pourrait être
n'importe quelle ville industrielle européenne et se poursuit par un
voyage dans un autre monde, dans une autre réalité : celle d'un pays
en guerre. Ce voyage, c'est celui qu'entreprend Georges, un jeune
chauffeur de bus de Glasgow, qui à la suite de sa rencontre avec
Carla, réfugiée nicaraguayenne, décide de la suivre au Nicaragua et de
se rendre avec elle sur les traces d'un passé traumatisant. Ce voyage,
c'est aussi celui que fait faire Carla à George et qui le conduit à
découvrir et à essayer de comprendre un pays plongé dans un conflit
meurtrier opposant les sandinistes au pouvoir et les contre-
révolutionnaires soutenus par les États-Unis.
Ma rencontre avec le Nicaragua est d'une certaine façon à l'image
du film projeté ce soir-là, Carla': song, de Ken Loach, lorsqu'il y a
maintenant des années, je me retrouvai pour ainsi dire dans la peau de
ce jeune européen propulsé dans la tourmente de la révolution
sandiniste dont il ignorait tout ou presque tout. De cette première
rencontre avec un pays en proie à la guerre et de l'image qu'on en a
donné est sans soute né mon intérêt pour la communication et mon
attachement à cette région du monde à l'histoire tourmentée. De cette
première rencontre avec un pays en révolution a également pris
forme, au cours de la dernière décennie, une thèse de doctorat qui
marque l'aboutissement d'un travail de recherche dont est issu le
présent ouvrage.
Temps et contexte de la recherche
S'il nous faut mettre l'accent sur le temps et le contexte de la
recherche, c'est parce qu'à nos yeux, l'un comme l'autre sont
difficilement dissociables de l'élaboration même de la recherche. En
effet, le processus d'élaboration de notre travail se situe à la fois par
rapport à l'histoire récente du Nicaragua, une histoire controversée, par rapport à l'évolution même de notre sujet qui a connu, pourrait-
on dire, une phase de rupture dans la continuité, par rapport aussi à
une expérience personnelle qui m'a conduit à séjourner dans ce pays à
plusieurs reprises et à des époques différentes et, enfin, par rapport à
la problématique des médias et de la communication.
L'histoire récente du Nicaragua, c'est l'histoire de la révolution
sandiniste, un pays dont peu de gens connaissaient l'existence jusqu'à
ce jour du 19 juillet 1979, lorsque les troupes sandinistes entrent dans
Managua, au terme d'une insurrection populaire dont il existe peu
d'exemples en Amérique latine. A cette date, le Nicaragua sort de
l'anonymat et comme l'a écrit Sergio Ramirez : « le Nicaragua n'était plus
le Nigeria, comme certains k croyaient auparavant, et il devenait de moins en
moins probable qu'il soit confondu avec Niagara et que quelqu'un me dise, comme
tekt s'était déjà produit : «Ah oui ! les chutes !» Cette fois, le Nicaragua
occupait une place précise dans le monde, se détachait sur la carte, possédait une
histoire que lui avait donnée la révolution. » De juillet 1979, date à laquelle
le FSLN met fin à une dictature quarantenaire et prend le pouvoir par
les armes, à février 1990, date à laquelle il est défait par les urnes, ce
petit pays d'Amérique centrale va se retrouver régulièrement sur le
devant de la scène internationale. « The man who makes Reagan see
faisant référence red », titrait à la Une, en mars 1986, le Time Maga#ne,
au président de la république du Nicaragua. Sur la couverture, un
portrait de Daniel Ortega en uniforme vert-olive sur fond rouge vif,
le regard froid et inquiétant, sous des lunettes aux verres épais
marqués du sceau de la faucille et du marteau. Tout au long de cette
décennie, sandinistes et antisandinistes vont s'affronter sans relâche,
les uns pour tenter de construire un projet populaire et défendre une
révolution agressée, les autres pour combattre une dictature marxiste-
léniniste et tenter de la renverser. Le Nicaragua sandiniste n'échappe
pas à la problématique Est-Ouest, où il est présenté comme un
satellite de l'Union soviétique qui menace la sécurité des États-Unis
d'Amérique ; pas plus qu'il n'échappe à la problématique Nord-Sud,
où il incarne le combat de David contre Goliath.
Vue d'Europe, la révolution sandiniste ressuscite dans un premier
temps un idéal de liberté et de justice associée à une vision
nostalgique de la révolution, mais très vite, à la sympathie ou à
l'enthousiasme succède la désillusion et à la désillusion, la
dénonciation des errements et des échecs d'une révolution
confisquée. Aujourd'hui, les feux de l'actualité se sont éteints, la
révolution est tombée comme est retombé dans l'oubli le Nicaragua.
Outre le changement radical de contexte, il nous faut également
parler d'un autre changement qui, lui, est survenu par rapport au sujet
- 10 - même de notre recherche. Si nous avions au départ choisi de travailler
sur les médias et la communication sous le gouvernement sandiniste,
nous nous sommes vite heurtés à une question de fond : comment
étudier la communication du gouvernement révolutionnaire en
ignorant tout ou pratiquement tout de la conception et des pratiques
de communication du mouvement sandiniste sous le régime
somoziste ? Nous avons alors décidé de recentrer nos recherches sur
la communication sandiniste sous le régime somoziste ou pour être
plus précis de 1959 à 1979.
1959, c'est l'année de El Chaparral, lieu où se forme la colonne de
guérilla « Rigoberto L6pez Pérez», du nom du jeune poète qui, trois
ans auparavant, décide de tuer le fondateur de la dynastie, Anastasio
Somoza Garcia, pour que le Nicaragua « redevienne une patrie libre»,
comme il l'écrit peu avant sa mort dans une lettre adressée à sa mère.
A El Chaparral, est écrasé le premier mouvement de guérilla soutenu
par la révolution cubaine triomphante et auquel participent nombre
de jeunes nicaraguayens dont Carlos Fonseca, futur dirigeant du
FSLN ; et c'est pour protester contre ce massacre que se mobilisent
les étudiants de Le6n, à leur tour réprimés dans le sang par la Garde
nationale. « La tuerie du 23 juillet » est également à l'origine d'une
nouvelle législation dans le domaine de la radiodiffusion, le célèbre
« Code noir » qui, pendant presque vingt ans, va constituer un cadre
juridique légalisant la répression à l'encontre des journalistes et de
tous ceux qui tenteraient de propager, dans les médias, une idéologie
contraire à l'idéologie dominante.
Mais au-delà de cet événement symbolique, on assiste à l'émergence
du mouvement sandiniste sur fond de lutte pour l'autonomie
universitaire et de résurgence des groupes armés, processus qui va
donner naissance à deux fronts anti-somozistes : l'un politico-
militaire, le Front sandiniste de libération nationale, l'autre culturel, le
Front Ventana : «Nous faisons profession de foi en la justice et ses principes
-proclame, en 1960, Fernando Gordillo, un des fondateurs du Front
Ventana dans son anti-éditorial de la revue Ventana - Au commencement
de la lutte - poursuit-il - nous nous situons sur la ligne de feu, dans le combat
pour le Nouveau Nicaragua. »
Cette ligne de feu, c'est celle que nous avons tentée de suivre, celle
qui nous mène de la clandestinité au grand jour, celle qui a pour
origine la migration d'un Front sandiniste vers le peuple et pour
aboutissement la participation massive du peuple à une insurrection
générale qui met fin à une des plus longues dictatures d'Amérique
latine. Changement de contexte historique, changement de période
d'étude, peut-être faudrait-il esquisser un début de rapprochement sur
cette double rupture, l'une relevant de l'Histoire avec un grand H,
l'autre de la petite histoire, celle de notre recherche ou, autrement dit,
en quoi le changement de contexte historique a-t-il pu exercer
quelque influence sur le changement de période étudiée ? A vrai dire,
je pense que la réponse à cette question a certainement un lien avec
mon expérience au Nicaragua qui m'a conduit à suivre de près
l'évolution de ce pays. C'est à mon retour en France, après deux
années passées dans ce qu'il convient d'appeler le Nicaragua de la
transition que nous avons réorienté nos recherches. D'une certaine
façon, je crois aujourd'hui que le changement de période a aussi
répondu à un besoin, à l'époque certainement enfoui, d'apporter un
début de réponse au changement historique du 25 février 1990,
comme s'il fallait remonter dans le temps, à l'origine d'un
mouvement, d'un projet, pour chercher des éléments de réponse
susceptibles de dépasser les explications habituelles. Il s'agissait, sans
doute, d'essayer d'interpréter le silence des rues de Managua, au
lendemain de la victoire électorale de Mme Chamorro, de donner un
sens à cette « étrange journée de deuil » qui marquait, on le sait
maintenant, la fin d'une histoire.
Pour tenter de comprendre le Nicaragua d'aujourd'hui et celui
d'hier, il est fondamental, à nos yeux, de reconnaître la portée
historique de la révolution sandiniste dans la mesure où elle marque
l'effondrement de l'Ancien Régime et l'avènement d'un Nouveau
Nicaragua. Depuis mon premier voyage dans ce pays jusqu'à
l'achèvement de ce travail de recherche, de véritables alternances
politiques ont eu lieu. Le parti d'avant-garde est aujourd'hui la
seconde force politique du Nouveau Nicaragua, néo-libéral et
populiste, bien loin, il est vrai, de l'idéal de justice et de
transformation sociales qui avait habité les acteurs de la révolution.
Mais si la révolution est tombée comme est retombé dans l'oubli le
Nicaragua, la révolution a légué ce que le Nicaragua n'avait jamais
connu, la démocratie. La prise de conscience progressive de cette
dimension historique a, sans conteste, influé sur l'orientation de notre
recherche car c'est en suivant, d'un côté, l'évolution du Nicaragua
post-sandiniste et, de l'autre, en nous plongeant dans le passé, que la
notion d'ancien régime prend alors tout son sens ; et de la perception
de cette réalité en mouvement, d'un présent qui prend forme par
rapport au passé comme d'un passé qui prend forme par rapport au
présent, est née la ligne de feu.
-12- Si le changement de contexte historique a, d'une certaine façon,
induit un changement de période de recherche, ce dernier a lui-même
conduit à la définition d'une nouvelle problématique pour ce qui
regarde, cette fois, notre domaine de recherche. Comment, en effet,
traiter de la communication d'un mouvement hors-la-loi ? Compte
tenu du caractère dictatorial du régime somoziste qui, dès sa
fondation, à la fin des années 30, a fait de la pensée sandiniste une
pensée clandestine, l'étude de la communication prend une tout autre
dimension. L'organisation sandiniste qui naît au début des années 60
et qui ne disposera d'aucun média de masse pour diffuser ses idées
nous éloigne de toute étude traditionnelle et de l'idéologie
« communicationnelle » dominante qui fait de la communication une
notion centrale et tentaculaire. Aussi avant de répondre à notre
problématique, il nous faut préciser les contours de notre champ de
recherche.
L'idéologie communicationnelle
La notion de communication pose d'emblée un double problème
que tous les écrits théoriques soulignent : un problème d'ordre
sémantique car elle renvoie à une pluralité de sens et de pratiques, et
un problème d'ordre épistémologique car l'étude de la
communication se caractérise par la diversité et l'éclatement de son
champ de recherche. L'étendue de son champ sémantique et des
compétences professionnelles qui s'y rattachent ainsi que l'ampleur de
son champ de connaissances traduisent la complexité et l'ambiguïté
d'une notion que laisse entrevoir, à l'observateur d'aujourd'hui,
l'étymologie du mot. En effet, l'étymologie latine « comunicare »
désigne en premier lieu « être, se mettre en relation avec». Ce premier
sens renvoie à une notion de partage, de mise en commun de quelque
chose avec quelqu'un. Si le deuxième sens n'abandonne pas la notion
de partage, elle est associée, au cours du XVIIIe siècle, à l'idée de
diffusion et de transmission, liée au développement de la presse. Mais
peu à peu, compte tenu du volume d'informations diffusées, on
assistera à la dissociation des deux sens. La notion de communication
semble bien être, comme le suggère l'étymologie, au centre de
l'activité humaine, et elle sera donc considérée comme un facteur de
l'établissement du lien social. Mais avec l'apparition et l'exploitation,
dans le dernier quart du XXe siècle, des nouveaux médias qui
introduisent une nouvelle donne mondiale', la notion de
1 Lire, entre autres, J. Habermas, La technique et la science comme «idéologie », Paris,
Gallimard, 1973 ; J.F. Lyotard, Lei condition postmoderne, Paris, Ed. de Minuit, 1979
- 13 - communication s'est instrumentalisée et a envahi toute la société. De
nos jours, la place occupée par les médias de masse et les nouvelles
technologies dans la société tendrait à consacrer la suprématie du
deuxième sens ou, autrement dit, la victoire de l'intransitif
(communiquer par, par l'intermédiaire de, par le moyen de) sur le
transitif (faire connaître quelque chose à quelqu'un, mettre en
commun, échanger, faire partager) ; mais une victoire pervertie, car le
nouveau statut dont bénéficie le moyen technique tend à effacer la
nature même de la communication. Ce sentiment ne sera pas démenti
par l'homme d'aujourd'hui qui, s'il « baigne dans la communication»,
prend aussi conscience de la difficulté à se faire entendre et de sa
solitude chaque jour plus grande, reflet des tensions entre l'individu et
la masse dans une société où tend à régner « l'inertie domiciliaire». 2
Le bon sens nous amène donc à nous interroger sur la fortune de ce
mot communication car, outre son effet de mode, si la notion de
communication est effectivement une notion centrale, pourquoi l'est-
elle aujourd'hui et ne l'était-elle pas hier ? Si la notion de
communication a pris de nos jours une telle ampleur, c'est qui elle
trouve sans doute son origine dans la percée des médias et des
nouvelles technologies qui sont présentés par le discours dominant
comme des éléments structurants et régulateurs de la société-monde
du troisième millénaire. Le médium épouse l'image de la modernité.
L'attrait et la fascination pour les réseaux matériels et immatériels -
l'acte symbolique du branchement individuel sur un réseau planétaire
- confèrent à la communication une dimension universelle mais aussi
imaginaire, porteuse de nouvelles utopies.
Paradoxalement, si la notion de communication semble devenir une
référence universelle qui accompagne l'avancée de la technique, son
champ sémantique s'est réduit considérablement. La communication
tend en effet à être instrumentalisée, à être réduite au médium, à sa
dimension technique et à ses potentialités porteuses des espoirs du
genre humain. Cette notion, totalisante et apparemment neutre,
puisque technique, semble sous-tendue par une idéologie libertaire de
la communication (ou dans sa version plus branchée : « infoconsom»)
qui se trouverait au confluent de deux pensées : la pensée libérale,
fondée sur la société de consommation, et la pensée informaticienne
originelle, fondée sur la société de l'information. 3 La mise en oeuvre
2 Paul Virilio, L'inertie polaire, Paris, Christian Bourgeois Editeur, 1994.
3 Lire : Philippe Breton, L'utopie de la communication, Paris, La Découverte, 1995 ; ,
Une histoire de l'informatique, Paris, Seuil, 1990, _et Serge Proux, L'explosion de la
communication, la naissance d'une nouvelle idéologie, Paris, La Découverte / Boréal, 1989
- 14 -
de cette idéologie appelle la création d'un espace sans entraves qui
pour favoriser l'échange, la circulation des biens et de l'information,
abolit les frontières nationales et celles entre le domaine public et
privé. L'idéologie libertaire de la communication est une idéologie
conquérante, car libératrice des potentialités individuelles, et
séduisante. Le discours dominant sur la communication semble donc
avoir intégré le diptyque mondialisation-libéralisation lié à la pensée
libérale et s'être rallié, face au chaos idéologique, aux vertus
rédemptrices des nouvelles technologies. Cette vision
« médiationnée»4 et marchande de la communication s'est propagée
dans toutes les sphères de la société introduisant de nouvelles
rationalités. Ainsi semble s'être constitué un nouveau paradigme
communicationnel, « le modèle entrepreneurial de communication» 5,
déclinable aussi bien dans la sphère publique que privée, à l'échelle
locale comme à l'échelle planétaire. Etre, c'est communiquer. Et le
monde s'est mis à communiquer, sur le mode marchand. 6
Si la notion de communication est en effet une notion polysémique
qui renvoie à des pratiques diverses, imprégnée de l'idéologie
libertaire de la communication, elle devient un concept central et
unificateur de la société. Mais l'identification de la communication au
domaine médiatique est une forme de penser la communication qui
se mord la queue, car tributaire du progrès technique et bien souvent
plus laudative que critique. Elle est, à nos yeux, une réduction
sémantique de la communication comme si avant l'apparition des
machines à communiquer, la communication n'existait pas. Il est
d'ailleurs intéressant de remarquer que, depuis peu, en France, de
nombreux ouvrages posent la question de la communication face à
l'histoire, comme pour mieux ancrer la communication dans le temps,
et par-là même, prendre ses distances avec un objet d'étude qui ne
peut se limiter à son approche technique. Car s'il est vrai que la
notion de communication moderne est consubstantielle au
développement des techniques, elle est aussi pensée par rapport à
l'histoire des techniques et des usages mais également par rapport à
4 Par ce néologisme, nous entendons à la fois la notion d'intermédiaire, de média
technologique et celle de médiation, mettre d'accord, réconcilier.
5 A. et M. Mattelart, Histoire des théorie de la communication, La Découverte, 1995, p. 97.
6 Lire, entre autres : Armand Mattelart, La mondialisation de la communication, Paris,
PUF, 1996.
- 15 - l'histoire des idées, d'où son articulation, par exemple, avec les
notions de liberté, d'égalité, de pouvoir, de démocratie et de culture. 7
L'approche communicationnelle
Que faut-il alors entendre par communication ? Historiquement,
rappelle Armand Mattelart, la communication constitue un champ
d'observation scientifique qui, «s'est inscrit en tension entre les réseaux
physiques et immatériels, le biologique et le social, la nature et la culture, les
dispositifs techniques et le discours, l'économie et la culture, les perspectives mem
et micro, le village et le globe, 1' acteur et le ystème, l'individu et la société, le libre
arbitre et les déterminismes sociaux. »8 L'originalité mais aussi la raison
d'être de ce que l'on nomme les sciences de l'information et de la
communication réside, d'après nous, dans son mode d'appréhension
du monde. Pour Bernard Miège, trois raisons peuvent expliquer en
quoi la pensée communicationnelle peut être à l'origine d'approches
nouvelles. La première d'entre elles est «sa liaison avec des actions sociales
dans les sociétés industrielles dominantes (stratégies publiques et privées, savoir-
faire professionnels, comportement des consommateurs...), et des questions émanant
des lieux spécialisés dans la médiation culturelle et la transmission des
connaissances. » La seconde est sa « transversalité, autrement dit sa propension
à opérer des articulations entre des champs séparés. » La troisième est « sa
faculté à relier des problématiques provenant de courants théoriques distincts. » 9
Si l'approche communicationnelle entend apporter des éléments de
réponse aux changements des sociétés contemporaines que d'autres
sciences ne peuvent fournir à elles seules, c'est que leur objet d'étude
est perçu, par ceux-là mêmes qui l'examinent en le définissant et le
définissent en l'examinant, comme complexe, dans une société elle-
même devenue complexe. 10 Quel est donc l'objet d'étude des
sciences de l'information et de la communication ? La plupart des
chercheurs de ce domaine ont proposé, en 1993, la définition
suivante : « C'est l'étude des processus d'information ou de communication
7 Cf : A. Mattelart, L'invention de la communication, I,a Découverte, 1994, P. Flichy, Une
histoire de la communication moderne, La Découverte, 1991 et I,. Quéré, Des miroirs
équivoques. Aux origines de la communication moderne, Aubier, 1982.
R Armand et Michèle Mattelart, Histoire des théories de la communication, op. cit. p. 3.
9 Bernard Miège, La pensée communicationnelle, Grenoble, PUG, 1995, p. 10.
1" Alex Mucchieli, Les sciences de l'information et de la communication, Paris, I lachette
Supérieur, 1998, p. 116. Sur la pensée de la complexité élaborée par Edgar Morin,
lire : La méthode, Paris, Editions du Seuil, 1984-1991, 4 vol. et notamment le premier
volume La nature de la nature.
- 16 - relevant d'actions organisées, finalisées, prenant ou non appui sur des techniques,
et participant des médiations sociales et culturelles. » ' 1
A la notion de complexité qui est au centre de la démarche
communicationnelle correspond celle de processus qui est au centre
de l'élaboration du travail scientifique. Au-delà des clivages qui
parcourent le domaine de la communication, il nous apparaît
important d'insister sur le contexte de la recherche en communication
et sur les acteurs contemporains de la recherche en communication,
relevant ou non (selon les points de vue), des sciences humaines et
sociales. En effet, ces derniers ont en commun, en dépit (ou grâce à),
des formations et des parcours individuels distincts, voire éloignés, de
partager une même approche d'un monde en crise de représentations.
L'approche communicationnelle qui est une approche complexe
semble indissociable de son contexte. Cela signifie-t-il pour autant
que la société contemporaine est complexe ou qu'elle est une société
de communications ? L'approche déterministe signifie-t-elle que la
société est une société de déterminismes ? Ce que nous voulons dire,
en tant que profane qui a lu des ouvrages sur la communication en
cours de route, c'est que l'approche communicationnelle semble
finalement, à travers l'étude des processus de communication, une
recherche du sens, du sens des communications, et en cela, l'étude de
la communication nous semble fondamentale pour contribuer à la
connaissance.
Si la communication nous semble en effet une notion centrale et
l'étude de la communication, un champ de connaissances fertile et
fécond, le risque nous semble aussi exister qu'elle ne soit qu'une
métaphore ou une croyance. Notre point de vue est que l'étude de la
communication, à travers l'analyse des processus de communication,
rend plus intelligible certains phénomènes mais elle ne peut rendre
compte de la totalité des phénomènes, au risque d'être elle-même, à
travers une construction théorique, une représentation du réel. La
systématisation permet d'élaborer des concepts, de construire des
instruments pour comprendre la réalité mais la pratique seule permet
ce retour constant à la théorie (et vice-versa) afin de conduire à
l'explication. Ce qui nous rapproche donc de la démarche
communicationnelle, c'est la perception d'une réalité en mouvement.
La réalité se laisse difficilement enfermer dans des schémas
préalablement élaborés, et il est somme toute parfois salutaire de
préférer, à l'instar de Saint-Exupéry, la démarche de l'explorateur à
Il Alex Mucchieli, op. cit. p. 10.
- 17 - celle du géographe et de voir « deux montagnes là où il nÿ en a qu'une
seule. »
C'est pourquoi nous nous sommes attachés à étudier les acteurs de
la communication et les moyens de transmission mis en oeuvre qui
eux-mêmes influeront sur la communication. Cette démarche nous
permet d'échapper à une approche trop déterministe et de donner
toute sa dimension à la notion de dynamique, entendue comme
dépassement des contradictions. Rigueur et non neutralité car il serait
illusoire de vouloir prétendre à l'objectivité et à la neutralité dans la
seule analyse des faits ou des phénomènes. Si approcher la réalité
nicaraguayenne requiert de notre part une attention particulière pour
ne pas se laisser enfermer dans des schémas théoriques, elle requiert
aussi un effort pour penser la communication dans un autre espace,
l'espace latino-américain.
Communication et modernité en Amérique latine
En Amérique latine, la pensée « médiationnée » et marchande s'est
imposée avec force et suivant les mêmes règles mondiales. Même si
les situations diffèrent en fonction des réalités locales, les élites latino-
américaines ont très majoritairement reproduit le discours mondial
sur la communication, lui conférant dans certains cas une dimension
utopique encore plus forte qu'ailleurs, en raison, entre autres, de
l'impact de la modernité technologique sur des sociétés
profondément inégalitaires et majoritairement pauvres (qui ont aussi -
rappelons-le - une « culture médiatique») et de la culture même de ces
élites qui globalement ont intégré la pensée libérale.
En effet, on ne peut faire abstraction du fait que le plus puissant
émetteur du discours dominant planétaire, les Etats-Unis, se trouve
sur le même continent. Le raz de marée néo-libéral en Amérique
12 latine, au cours des deux dernières décennies ou la « reaganomia »
et ses effets, ne démentira pas nos propos. Comme en Europe, le
discours mondial sur la communication s'est imposé sans trop de
résistance en Amérique latine car dans le Nouveau Monde aussi, on a
assisté à un reflux des grands modèles idéologique et religieux.
L'effondrement du camp socialiste, l'offensive contre la théologie de
la libération, la croissance des Églises évangéliques ou pentecôtistes 13
et la présence, dans la plupart des pays latino-américains, de
gouvernements dirigés par des technocrates ou des chefs d'entreprise
conservateurs inconditionnels des États-Unis sont des phénomènes
12 Jorge Castarieda, La utopia desarmaria, Barcelona, Editorial Ariel, 1995, p. 13.
13 Michael Lowy, La guerre des Dieux, Paris, Editions du Belin, 1998, pp. 262-263.
-18- qui mettent en lumière la crise d'un modèle de représentation collectif
et la célébration de la pensée "médiationnée" et marchande.
Cependant, l'élection puis la destitution du président brésilien
Fernando Collor marque aussi, sur bien des aspects, les limites de
cette pensée. En effet, pur produit de la modernité médiatique,
Fernando Collor est aussi le premier président élu démocratiquement
au suffrage universel direct depuis 1960. Son élection s'inscrit dans un
contexte régional de démocratisation qui a gagné pratiquement tout le
sous-continent. Mais sa destitution reflète aussi, outre l'émergence de
la société civile, le profond mécontentement d'une population
appauvrie face à la corruption généralisée et à l'enrichissement d'une
élite. En effet, la profonde crise économique et sociale et rune de ses
conséquences, la paupérisation, est un autre phénomène majeur des
deux dernières décennies. Depuis peu, la contestation de la pensée
néolibérale semble avoir pris une certaine ampleur sur fond de crise
généralisée et d'enjeu d'intégration continentale. L'élection des
présidents Hugo Chàvez au Venezuela et Luiz Inkio da Silva au
Brésil ainsi que les changements récents en Argentine et en Bolivie
marquent l'émergence de nouveaux acteurs portés par les mécontents
de l'ordre néo-libéral.
L'Amérique latine se retrouve donc face à un étrange paradoxe que
relève Jorge Castaiieda lorsqu'il dit en substance que si l'Amérique
latine est politiquement entrée dans la modernité, socialement et
économiquement, elle est encore à des années lumière de la
modernité du Premier Monde. « La seule chose qui ait vraiment changé,
14 poursuit-il, ce sont les paramètres des débats. »
Les sciences sociales appliquées à l'Amérique latine, souffrent, elles
aussi, comme le remarque Olivier Dabène, d'une crise
paradigmatiquels (crise diagnostiquée par Armand et Michèle
Mattelart dix ans plus tôt.) 16 L'élaboration du concept
d'interdépendance pour caractériser les changements politiques et les
processus d'intégration tend à se substituer à celui de dépendance et
de modernisation. Le concept de dépendance a pourtant connu, en
Amérique latine, notamment dans le domaine de la communication,
un essor considérable en raison des controverses sur les stratégies de
développement dans l'affrontement Nord-Sud. 17 Preuve de
Jorge Castaiieda, op. cit. pp. 9-10.
15 Olivier Dabène, La région Amérique latine. Interdépendance et changement politique, Paris,
Presses de la Fondation Nationale des Sciences Politiques, 1997
16 Armand et Michèle Mattelart, « La crise des paradigmes», in Penser les médias, Paris,
La Découverte, 1986, pp. 229-243.
Histoire des théories de la communication, op. cit. p. 67 17 Armand et Michèle Mattelart,
- 19 - l'abandon de cette théorie est le double mandat présidentiel exercé
par Fernando Henrique Cardoso, un des principaux théoriciens de la
dépendance.
Par rapport à notre objet d'étude, nous nous trouvons donc face à
une triple problématique. La première réside dans le caractère post-
moderne conféré à l'étude de la communication. Comme nous l'avons
souligné, l'étude de la communication, de la communication de masse
à la communication-monde, semble presque exclusivement envisagée
par rapport à une société économiquement développée et à ses
exigences de communication, et par rapport à la critique de ces
dernières. La seconde problématique liée à la première réside dans le
degré de modernité accordé aux sociétés situées à la périphérie du
Premier Monde. Plus globalement, on ne peut que constater le fossé
qui sépare aujourd'hui les sociétés économiquement développées
«entrées dans ce qu'il est communément appelé l'âge post-industriel»
et les sociétés naguère appelées du « Tiers-Monde » dont certaines
sont aujourd'hui regroupées sous l'appellation de « pays émergents »
et les autres, les « sous-développées», les naufragées du « Tiers-Monde
et du Quart Monde», les sans-noms, qu'en toute logique on devrait
nommer, les « archaïques » ou les « immergées. » Cette taxinomie
conduit à distinguer les sociétés de lumière, les sociétés éclairées des
sociétés de l'ombre, les sociétés obscures. Lorsqu'on commémorait,
il y a peu, le trentième anniversaire du vol spatial qui conduisit
Amstrong et Alclrin à fouler pour la première fois le sol lunaire, à
cette époque, les premiers feux rouges venaient de faire leur
apparition aux principaux carrefours de Managua.
L'étude de la communication au Nicaragua dans les années 60 et 70
nous projette donc dans un autre temps, dans un autre espace. Il faut
avoir présent à l'esprit que le temps technique n'est pas le temps
social et que les moyens de communication, comme le souligne
Daniel Bougnoux, « se trouvent enchâssés dans des usages, des histoires, des
lignées techniques ou culturelles à vitesse beaucoup plus lente. » Pour parler de
communication, on ne peut donc faire abstraction du contexte de la
communication et encore moins des usages de communication ou,
autrement dit, de la relation entre le temps technique et la réalité
sociale, politique, culturelle propre à chaque pays. N'étudier que les
médias « traditionnels » - presse écrite, radio, télévision, livres et
cinéma - et leurs usages dans un contexte dictatorial où de surcroît la
majorité de la population est analphabète, c'est avoir, nous le
craignons, une vision exclusive de la communication. De plus, étudier
les médias « traditionnels » à travers une grille d'analyse créée pour
répondre à une problématique qui est celle des sociétés occidentales
- 20 - de l'époque, celle de société de consommation de masse, de culture
de masse, de démocratie de masse ne nous semble guère adapté à
l'étude des sociétés latino-américaines de ce temps là.
Mais pour autant, nous pensons que même si, comme le souligne
Jorge Castarieda, un fossé économique sépare l'Amérique latine de
l'Occident post-moderne, il ne peut occulter l'entrée de l'Amérique
latine dans une post-modernité qui n'est pas simplement virtuelle car
comme le souligne Armand Mattelart dans les années 80 : " (...) prise
dans son ensemble et par rapport aux autres régions du Tiers monde, l'Amérique
latine est la région où les ystèmes de communication et d'information ont atteint à
ce jour le plus haut niveau de développement. Le processus de concentration des
industries culturelles et l'émergence, dans certains de ces pays, de grands groupes
locaux multimédias montrent à quel point les nouvelles technologies deviennent
chaque jour davantage un instrument de concentration du pouvoir économique. » 18
Cependant, la plupart des sociétés latino-américaines ont peu à voir
avec la société individualiste de masse car la réalité sociale est autre et
il faut par conséquent essayer de se prémunir contre toute tentation
ethnocentrique qui tendrait à faire abstraction du contexte de la
communication.
Communication et politique
La troisième problématique concerne donc le contexte de la
communication et plus directement notre objet d'étude : la
communication de la révolution sandiniste sous la dynastie somoziste.
De la naissance du FSLN à ce que nous avons appelé le processus de
nationalisation de la communication sandiniste», vingt années se
sont écoulées. Et si les médias de masse ne sont pas au centre de cette
recherche alors qu'il est clair que« au début de l'année 1979 - comme le
souligne Pierre Vayssière - le FSLN, organisation interdite, a la majorité du
peuple derrière lui » et devient une force nationale capable de renverser
une dictature par une insurrection populaire, c'est bien que la
communication ne peut se réduire à l'étude des médias, nouveaux et
anciens.
La prise en compte du contexte dictatorial est donc indispensable
pour appréhender l'étude de la communication au Nicaragua, une
société qui a peu à voir avec l'émergence de la société individualiste
de masse où cohabitent, selon Dominique Wolton, « deux données
structurelles, toutes deux normatives mais contradictoires, constitutives de notre
réalité sociale et politique : la valorisation de l'individu, au nom des valeurs de la
philosophie libérale et de la modernité ; la valorisation du grand nombre, au nom
18 Armand Mattelard, L'ordinateur et k tiers-monde, Paris, Maspéro, 1983, p.17.
- 21 - de la lutte politique en faveur de l'égalité. » 19 Ni l'une ni l'autre de ces
données propres à la réalité sociale des sociétés industrialisées, ne
peuvent être utilisées pour caractériser la société nicaraguayenne sous
le régime somoziste, un régime dictatorial qui, dans la pratique, nie et
le libéralisme et l'égalitarisme.
Comment, en effet, aborder l'étude de la communication dans la
société somoziste qui a marginalisé une population majoritairement
pauvre et analphabète ? La communication doit-elle se limiter à
l'étude des franges de population ayant accès, d'une façon ou d'une
autre, aux médias et ignorer les autres ? Ou encore, le FSLN qui a été
privé de médias de masse de sa fondation à 1978 était-il un
mouvement qui ne communiquait pas ? Ces considérations vont avoir
une implication majeure sur notre recherche puisqu'elles vont donner
naissance à l'idée directrice de notre travail, que l'on pourrait formuler
de la façon suivante : dans le cadre d'une lutte contre un pouvoir
dictatorial, le mouvement sandiniste, organisation interdite, va créer
et développer, à chaque étape de sa lutte, ses propres moyens de
liaison et de communication pour diffuser ses idées et organiser la
résistance au somozisme. Il a donc fallu adapter des instruments
d'analyse pour essayer d'apporter des réponses à une problématique
de fond qui s'éloigne à la fois de l'idéologie communicationnelle
dominante et des études classiques fondées sur les médias de masse.
Dans les années 60, émerge une nouvelle génération de théoriciens
latino-américains de la communication qui tournent le dos à la
sociologie fonctionnaliste nord-américaine. Peu à peu, ils vont
développer une approche de la communication qui prend
naturellement en compte la réalité sociale et politique des pays latino-
américains qui, dans leur majorité, sont dirigés à l'époque par des
gouvernements autoritaires. Réfléchir sur la communication dans les
années 70, c'est poser la problématique de la communication en
termes de démocratie, de liberté d'expression, en termes d'éducation,
de conscientisation des masses, de participation, en terme d'échange
inégal, de déséquilibre international des flux d'images et
d'information, de politique nationale de communication, de politique
culturelle. « Ce continent - témoigne Elisabeth Fox - a grandement
contribué à l'essor du Nouvel Ordre Mondial de l7nformation et de la
Communication et à celui de nombreux médias populaires et alternatifs. »
Par ailleurs, comme le rappelle Armand Mattelart, une des
19 Dominique Wolton, Penser les médias, Paris, Flammarion, 1997, pp. 95-96.
2° Elizabeth Fox, Medios de comunicaciém y politica en América latina, México,
Ediciones G. Gili, 1989.
- 22 - caractéristiques de l'Amérique latine dans le domaine de la recherche
en communication, « est bien de s'être très tôt et constamment distinguée par
21 sa réflexion sur le lien entre communication et organisation populaire. »
Dans des contextes dictatoriaux, comme c'est le cas au Nicaragua,
les organisations populaires d'obédience sandiniste seront amenées à
jouer un rôle de moyen de liaison et de communication parce qu'elles
représentent à la fois des espaces de liberté, de contestation et des
canaux de diffusion d'idéologies proscrites ou sous surveillance. C'est
donc dans cette perspective que nous nous plaçons pour étudier la
communication de la révolution sandiniste, une communication qui
entretient nécessairement des liens avec le politique et nous
rapproche aussi de la communication politique, domaine de recherche
aux contours également vastes.
Parmi les trois dimensions de la communication politique établis par
Gerstlé22, la pragmatique, la symbolique et la structurelle, les deux
dernières semblent pouvoir éclairer notre approche. La dimension
symbolique qui renvoie à l'utilisation des signes, messages et codes au
sein d'une culture donnée est présente dans les quatrième et
cinquième parties de notre travail à travers l'analyse de diverses
pratiques culturelles et de leurs supports. La dimension structurelle de
la communication - qui concernent les voies par lesquels elle est
acheminée - est quant à elle présente dans les trois premières parties,
d'où l'utilisation de la notion de réseaux.
Mais à l'ère de la « religion communicationnelle», comme l'a écrit Lucien
Sfez dans sa critique de la communication23, il nous faut préciser le choix
de la figure du réseau qui est revenue au goût du jour avec l'essor des
technologies de l'information. Si nous avons conscience que cette
notion polysémique et omniprésente peut poser problème car elle est
employée dans toutes les disciplines, nous l'avons tout d'abord choisi
en fonction du contexte dictatorial, et peut-être aussi, dans un
premier temps, par analogie, avec les réseaux de la résistance française
sous l'occupation. Mais, plus fondamentalement, si la figure du réseau
occupe une place importante dans la communication de la révolution
sandiniste, c'est parce que les organisations intermédiaires sandinistes
ont joué un rôle de médiation et de liaison, d'où l'emploi de la notion
de réseau de communication. Par réseau, nous entendons, comme le
21 A. et M. Mattelart, Histoire des théories de la communication, op. cit. p. 68
22 Jacques Gerstlé, La communication politique, Paris, PUF, 1992, pp. 13-14.
23 Lucien Sfez, Critique de la communication, Paris, Seuil, 1992.
- 23 - propose Pierre Musso : « une structure d'interconnexion instable et variable,
24 composée d'éléments en interaction. »
S'il est clair que ces organisations étaient aussi des instances de
mobilisation, elles n'étaient pas que cela et le simple recours au
concept d'agitation et de propagande pour caractériser ces
organisations aurait été, il nous semble, un concept quelque peu
plaqué, qui ne correspondait, qu'en partie, à la réalité de cette période.
Et c'est précisément le paradoxe que nous soulevons en conclusion
car toutes ces organisations qui deviendront, après la victoire
insurrectionnelle, des organisations de masse légales vont perdre cette
fonction essentielle de canal d'expression en tant que structure de
médiation pour devenir, au fil des ans, des courroies de transmissions.
Le rapport entre organisation et communication sera donc au coeur
de notre démarche. Déceler le sens des communications, des logiques
communicationnelles en considérant l'homme, le lien social et les
moyens de liaison (matériels ou immatériels) dans leur interaction,
voilà en quoi, nous semble-t-il, l'étude de la communication peut
aider à mieux connaître une société car comme l'a écrit très
simplement Armand Matterlart, dans cette cacophonie
«La communicationnelle de début de siècle et de millénaire :
communication, ce sont des processus sociaux ; ce sont des rapports entre les gens,
entre les nations, donc des rapports de force. » 25
Communication et résistance populaire au Nicaragua est donc une
invite à se replonger dans une époque qui paraît déjà lointaine et
révolue mais qui permettra cependant, nous l'espérons, d'apporter un
regard autre sur le passé récent d'un pays subitement sorti de
l'anonymat et que beaucoup se sont empressés de caricaturer en
faisant abstraction d'une période historique peu glorieuse, la dictature
somoziste. Faire abstraction de cette réalité, c'est comprendre bien
peu de choses à ce que sera le Nicaragua au lendemain du triomphe
insurrectionnel.
Ce combat pour un Nouveau Nicaragua, cette ligne de feu chère à
Fernando Gordillo, c'est celle que nous avons essayée de restituer en
adoptant une approche communicationnelle qui se fonde sur l'étude
des acteurs de la communication (l'émetteur), des situations de
communication (le contexte) et des instruments de production et de
diffusion (les moyens) dans leur dimension politique, sociale et
24 Pierre Musso, Télécommunication et philosophie des réseaux, Paris, PUF, 1997, p. 37.
2SArmand Mattelart, "Introduction sur le transfert de technologies audiovisuelles et
les nouveaux réseaux Nord-Sud, Sud-Sud", in A.S.D., A.I.E.R.I., Table ronde le tiers-
monde face aux technologies modernes d'information et de communication, INA, 1984, p. 35
- 24 - culturelle afin de faire émerger des logiques qui donneront le sens de
la communication. Compte tenu du contexte particulier dans lequel
l'émetteur sandiniste doit produire et diffuser son message, le recours
à la figure du « réseau » et à la notion de « moyen de liaison »
occupent une place centrale, l'un pour désigner l'organisation de
l'ombre, l'autre pour désigner l'organisation médiatrice entre l'ombre
et la lumière. Ce long chemin est aussi, d'une certaine façon, un
parcours à rebours dans l'Amérique des années 60 et 70, où s'affirme,
sous l'impulsion d'une jeunesse en rébellion contre l'ordre établi, une
communication de la résistance et de la libération, aux antipodes de
l'utopie communicationnelle de l'ère post-industrielle. Cette
communication, expression bouillonnante de la révolte contre l'ordre
moral, contre la société de consommation, contre l'ordre colonial et
néo-colonial, dans ses manifestations civiles ou armées, deviendra peu
à peu, sous la férule des régimes militaires, l'expression de la
clandestinité. Ironie de l'Histoire, c'est au moment où la contestation
est en reflux, où les modèles de représentation entrent en crise et où
le silence tend à s'imposer dans la plupart des pays d'Amérique latine
que la révolution sandiniste triomphe dans le fracas des armes et des
cris d'allégresse. C'est donc cette lente sortie de l'ombre que nous
avons tenté de mettre en lumière en apportant, dans un contexte
déterminé, des éléments de réponse sur le passage d'une volonté
minoritaire et clandestine à une force nationale qui parvient à
renverser une dictature au terme d'une marche collective, massive et
organisée, qui foule aux pieds les valeurs et les fondements de
l'Ancien Régime, trace les sillons d'une nouvelle nation et d'un nouvel
État tout en portant l'espoir : l'espoir démocratique, l'espoir de justice
sociale et l'espoir d'une nation libre, égale et fraternelle.
Guide de lecture
Dans la première partie qui couvre une période allant de la phase
de gestation du FSLN à la rupture de 1975, nous étudierons la
sédimentation sandiniste à travers les premières formes d'organisation
et de communication mises en oeuvre par l'organisation clandestine
pour organiser la résistance politique et militaire et diffuser le message
révolutionnaire auprès de différents secteurs de la population.
Dans la seconde partie, qui nous installe dans la période
insurrectionnelle, nous examinerons les choix qui ont prévalu à la
définition et à l'adoption d'une nouvelle stratégie qui, bien que ne
faisant pas l'unanimité au sein d'un FSLN divisé, va permettre de
propulser le mouvement sandiniste sur le devant de la scène et élargir
considérablement son audience grâce à la multiplication de réseaux
- 25 -

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