//img.uscri.be/pth/69bacc26bc7b6148110fd3d5ed985002e7fb174a
Cette publication ne fait pas partie de la bibliothèque YouScribe
Elle est disponible uniquement à l'achat (la librairie de YouScribe)
Achetez pour : 21,00 € Lire un extrait

Lecture en ligne (cet ouvrage ne se télécharge pas)

Conduire la première transition au Congo-Zaïre

De
345 pages
Le vent de la démocratie souffle sur l'Afrique noire dès 1989. Le président Mobutu qui le sent, refuse d'être emporté. Le 24 avril 1990 au cours d'un message à la nation, il proclame la libéralisation de la vie politique, prononce avec beaucoup d'émotion la mort du Mouvement populaire de la Révolution comme parti-Etat. Il promet l'organisation d'éléction libres et démocratiques au terme d'une période transitoire de deux années. enfin il annonce la mise en place d'un gouvernement de transition dont il confie la direction à Lunda-Bululu, alors fonctionnaire international.
Voir plus Voir moins

CONDUIRE LA PREMIÈRE TRANSITION AU CONGO-ZAÏRE

2003 ISBN: 2-7475-4850-3

@ L'Harmattan,

Vincent de Paul LUNDA-BULULU

CONDUIRE LA PREMIÈRE TRANSITION AU CONGO-ZAÏRE

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris

FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan Italia Via Bava, 37 10214 Torino ITALIE

Collection Mémoires Africaines

Déjà parus

BAKARY Djibo, Silence, on décolonise!" Itinéraire politique et syndical d'un militant,. BASSOM Nouk, Le Quartier Spécial - Détenu sans procès au Cameroun. DUPAGNE Yannick, Coopérant de l'éducation en Afrique ou l'expérience camerounaise d'un directeur de collège. NDEGEY A Vénérand, Répression au Burundi, Journal d'un prisonnier vainqueur. N'GANGBET Kosnaye Michel, Tribulations d'un jeune tchadien de l'école coloniale à la prison de l'indépendance. NYONDA Vincent de Paul, Autobiographie d'un Gabonais, du villageois au ministre. BAUDIN Marcel, Les derniers Méharistes. MATALA MUKADI Tshiakatumba, Dans la tourmente de la dictature. OSTROWSKI L. Zygmunt, Soudan, coulisses d'une guerre oubliée

A la mémoire d'Eudoxie Mawaya Bulugu

L'auteur

Agrégé de l'enseignement supérieur en droit des gens de l'Université Libre de Bruxelles, le Pro LUNDA...BULULU accomplit son second mandat de secrétaire général de la Communauté économique des Etats de l' Arnque centrale (CEEAC) lorsqu'il est nommé Premier ministre du premier gouvernement de transition au Zaïre (1990-1991). Il occupe ensuite les fonctions de ministre des Affaires étrangères (1994-1995). Lors de l'éclatement des rébellions en 1998, il est désigné coordonnateur du directoire (1998-1999) du Rassemblement congolais pour la démocratie (RCD). Après avoir démissionné en 2001, il devient membre du Mouvement de libération du Congo (MLC) et exerce les fonctions de commissaire général aux institutions et aux droits humains. Opérateur politique, il poursuit en même temps sa canière scientifique à la faculté de droit de l'Université de Kinshasa et celle de Lubumbashi.

AVERTISSEMENT

Ce livre a été conçu et écrit, dans ses grandes lignes, avant l'avènement de l'ordre politique intervenu le 17 mai 1997, lequel procède aussitôt au changement des noms du pays, de quelques entités administratives et du fleuve. Il couvre principalement les années 1990 et 1991. Pour plus de commodité, lorsque les faits décrits ou analysés s'étalent sur cette période, l'auteur recourt aux anciennes appellations: République du Zaïre, régions du Shab~ du Bas-Zaïre, du Haut-Zaïre, sous-région du Haut-Shaba, fleuve Zaïre. Projetant le pays dans l'avenir, il se réfère aux nouvelles dénominations: République Démocratique du Congo, province du Katanga, du Bas-Congo, Province orientale, district du HautKatanga, fleuve Congo...

I. A LA RENCONTRE DU DESTIN

Un voyage impromptu
Il est 13h40 à Libreville, en ce mardi 23 avril 1990. Je suis en réunion au siège de la Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale (C.E.E.A.C) avec les deux secrétaires générauxadjoints. Je leur parle de ma tournée dans les Etats-membres. Ma secrétaire m'appelle au téléphone et m'informe que l'ambassadeur du Zaïre au Cameroun est en ligne. Le représentant du Zaïre m'indique que je suis attendu de toute urgence à Kinshasa à la présidence de la République pour une séance de travail et que je dois quitter Libreville à 15h00 à bord d'un avion spécial. Dix minutes plus tard, c'est l'ambassadeur du Zaïre à Paris qui me transmet le même message; il fixe l'heure du décollage à 17h00. La réunion prend fm. Avant de nous séparer, nous nous perdons en conjectures sur l'objet d'un voyage aussi précipité qu'imprévu. Et puis l'un dit: «Vous savez, par ce temps de démocratisation, je parie, Monsieur le secrétaire général, que vous serez chargé d'importantes fonctions dans votre pays». Hypothèse à écarter! Ai-je répondu... à vendredi. Je prends congé d'eux. Aussitôt, je téléphone à mes enfants pour les informer que je suis attendu à Kinshasa, toutes affaires cessantes, et qu'à première vue, il n'y a pas de raison de s'inquiéter. Sur le chemin de retour à la maison, je me fais tout de même cette réflexion: appelé de toute urgence pour une séance de travail à la présidence de la République, la veille d'un discours du chef de l'Etat annoncé de longue date et fort attendu, qu'est-ce à dire? Le vent de la perestroïka et de la glasnost ayant déjà commencé à souffler sur le continent afticain, le discours ne peut, me dis-je, qu'annoncer des mesures de démocratisation des institutions du pays. Comme le Gabon en ce domaine a plus d'expérience il vient d'organiser sa conférence nationale je m'attache à l'idée que la séance de travail portera sur l'expérience gabonaise. Arrivé à la maison, je rassemble, en toute hâte, une documentation sur la libéralisation des institutions de ce pays. A 19h00, sous une pluie battante, je vois atterrir un Falcon 900. A la même heure s'avance vers moi l'ambassadeur du Zaïre au Gabon, Madame Kabangi; toute maternelle, elle s'interroge sur mon départ précipité. Quelques minutes avant le décollage, une

-

-

hôtesse vient me chercher. Je dis au revoir aux amis et à l'ambassadeur dont le dernier mot est: «Courage!». Le déplacement n'a aucun rapport avec la C.E.E.A.C., je ne peux donc pas faire voyager le chef de mon secrétariat particulier. Mon épouse est à Kinshasa; elle veille auprès de l'une de ses sœurs très gravement malade. Me voici seul passager à bord. Le jet décolle sous la pluie à 19h45. Quelques minutes avant l'atterrissage, je me pose la question de savoir si le Président en exercice de la Communauté a été infonné de ma convocation par un chef d'Etat d'un Etat membre. Je le vérifierai à Kinshasa, me dis-je. A 21h00, l'avion s'immobilise sur le tannac de l'aéroport international de N' djili. Je suis accueilli, à ma grande surprise, par le protocole du conseiller privé du chef de l'Etat alors que le secrétaire général de la C.E.E.A.C. dépend de celui du ministère du Commerce extérieur. Je suis installé à l'Hôtel Intercontinental. Le rendez-vous avec le conseiller privé du chef de l'Etat est pris pour 09h00, le lendemain, dans sa fenne située à quelque 15 Km de la Cité de la N'Sele où est ancré le bateau Présidentiel, sur le fleuve Zaïre. Je me mets, à partir de cet instant, à m'inquiéter sur l'objet de la séance de travail car l'heure, soit 10h00, pour le discours, approche à grandes enjambées. Au lieu du rendez - vous, le maître de céans, Monsieur Seti Yale m'accueille avec sa gentillesse et sa simplicité habituelles. J'essaie, pendant que je prends ma tasse de café, de percer le mystère de ma présence inopinée à Kinshasa auprès de mon hôte. Je me rends compte qu'il n'est au courant de rien, lui, le confident du chef de l'Etat. A 9h40, nous sommes sur le bateau Présidentiel, vingt minutes avant le discours. Je suis annoncé. L'on me prie d'aller dans la salle où doit se produire l'événement. Lorsque j'y entre, je ne vois aucun compatriote dirigeant une organisation internationale basée en dehors du tenitoire national; aucun ambassadeur zaïrois en poste n'a été invité. Aussi des regards interrogateurs fusent-ils vers moi, d'autant que je suis entré en compagnie du conseiller privé, quelques minutes seulement avant l'arrivé du chef de l'Etat.

14

Adieu au parti-Etat
Le discours intervient après un large débat national sur le fonctionnement des institutions de la «Deuxième République», débat promis par le chef de l'Etat, le 14 janvier 1990, à l'occasion de l'échange de vœux de Nouvel An avec le corps diplomatique. A cet effet, le Président de la République a sillonné toutes les régions du pays, dialoguant avec ses concitoyens de diverses catégories socioprofessionnelles. En outre, 6128 mémorandums lui ont été envoyés. De ces multiples contacts, il a été, dit-il, surpris de constater combien ses compatriotes sont préoccupés par les difficultés de la vie quotidienne dans tous ses aspects. Drôle de smprise. L'analyse des mémorandums relève, selon ses appréciations, que 818 soit 13%, recommandent vivement l'instauration du multipartisme tandis que la majorité, 5310, soit 870/0,se prononcent pour le maintien du Mouvement populaire de la révolution (M.P.R.), moyennant de profondes réfonnes, principalement la suppression de certains organes tels que le comité central, le bureau politique, le conseil permanent pour le développement, le secrétariat général et ses branches spécialisées. Sur le plan de l' évolution des institutions du pays, le chef de l'Etat a présenté les décisions suivantes: «1.L'introduction de multipartisme à trois au Zaïre, l'abolition de l'institutionnalisation du Mouvement populaire de la révolution avec comme conséquences: la suppression de son rôle dirigeant, la séparation nette entre le parti et l'Etat, la réhabilitation des trois pouvoirs traditionnels, à savoir le législatif, l'exécutif et le judiciaire comme les seuls organes constitutionnels, la dépolitisation de la fonction publique, de la temtoriale, des forces armées, de la gendarmerie, de la garde civile et des services de sécurité, l'instauration d'un pluralisme syndical; 2.La désignation d'un Premier commissaire d'Etat ou d'un Premier ministre, suivi de la fonnation d'un gouvernement de transition; 3.La révision de l'actuelle Constitution en vue de l'adapter à la période de transition qui s'instaure; 4.La mise sur pied d'une commission chargée d'élaborer la Constitution de la troisième République, Constitution qui sera sanctionnée par un référendum populaire; 5.L'élaboration, enfin, d'un projet de loi devant régir les partis politiques dans notre 15

pays et organiser leur financement» (pp.24-25 du texte original du discours) . Après avoir prononcé ces mots: «Je vous annonce que je prends, ce jour, congé du Mouvement populaire de la révolution pour lui permettre de choisir un nouveau chef devant conduire les changements des structures matérielles et humaines de ce parti», les lannes ont coulé de ses yeux. Et après les avoir essuyées, il dit simplement: «Comprenez mon émotioID>. Il fallait, en effet, solliciter la compréhension du public car dans la tradition afiicaine, en général, il n'est pas admis qu'un chef fasse couler les lannes en public quelle que soit l'intensité de l'émotion, fût-elle provoquée par la perte d'un titre aussi impressionnant que celui de «Président-Fondateur du Mouvement populaire de la révolution, Président de la République». Que va devenir le Président Mobutu dans le nouvel univers constitutionnel ainsi décrit? Voici comment il définit son rôle: «Le chef de l'Etat est au-dessus des partis politiques. Il sera l'arbitre, mieux, l'ultime recours. Avec la révision constitutionnelle, le chef cesse d'être le chef de l'exécutif De ce fait, il ne peut plus être soumis ni à la critique ni au contrôle du conseil législatif (Assemblée nationale). Il demeure le garant de l'indépendance nationale, de l'intégrité tetritoriale et constitue le dernier rempart de la nation. Tous les fils et toutes les filles de notre pays, membres ou non d'un parti, doivent se reconnaître en lui. Et quoiqu'il arrive, en sa qualité de chef se situant au-dessus de la mêlée, il s'engage à demeurer le dénominateur commun, c'est-à-dire le rassembleur, le pacificateur» (pp. 17-18 du texte original du discours). L'on assiste une fois de plus à un coup d'Etat. L'ordre constitutionnel vient d'être fondamentalement bouleversé par la seule magie d'un discours. Alors que pendant la splendeur du partiEtat, les profondes modifications de la loi fondamentale annoncées par le Président-Fondateur du M.P.R., Président de la République, ont été transformées aussitôt en termes de droit par un parlement fidèle, cette fois-ci, il n'en est pas de même. Les bouleversements constitutionnels décidés par le magistrat suprême, entrent en vigueur le jour même. Néanmoins, le Zaïrois ne se préoccupe pas de cette question juridique fondamentale sur le respect dû à la charte régissant le pays. Sans doute parce que ce coup d'Etat est, lui, prometteur. 16

Oui, vraiment? L'avenir ou le recul du temps a pennis d'apprécier la hauteur et la qualité de la promesse. Le peuple zaïrois, en ce jour du 24 avril 1990, s'est-il souvenu, malgré l'allégresse, que c'est par un discours, prononcé par la même personne, près de vingt-cinq ans plutôt, le 24 novembre 1965, que le pays est entré dans une nouvelle ère politique qui, après avoir soulevé force enthousiasme, se tennine par une kyrielle de misères matérielles et morales? La démocratisation qui vient d'être annoncée est à mettre aussi à l'actif de certains collaborateurs du chef de l'Etat, principalement MM. Nkema Liloo et Mokolo wa Mpombo, respectivement conseiller spécial et président du Bureau national des consultations populaires et du Comité national de préparation du IVèmesommet de la Francophonie. Ces deux personnes ont joué un rôle important autour du Président Mobutu en vue d'une libéralisation des institutions en douceur au lieu d'y être contraint par les grondements de la me comme ailleurs. Que peut-on attendre d'une démocratisation octroyée par celui qui, après avoir exercé le pouvoir sans partage pendant plus de deux décennies, va continuer à occuper le devant de la scène dans son pays? Probablement une longue et pénible gestation pour un accouchement particulièrement douloureux. L'oraison funèbre du parti-Etat et l'ouverture vers la liberté individuelle et collective ont été suivies d'un cocktail. J'ai été admis au salon où le chef de l'Etat, accompagné de son épouse et de quelques proches collaborateurs savouraient une coupe de champagne rosé, fier d'avoir répondu au rendez-vous que lui a imposé le courant universel de 1'histoire depuis que Mikhail Gorbatchev, à partir de 1985, a démoli, grâce à la glasnost et à la perestroïka, patiemment mais sûrement l'édifice communiste construit par ses prédécesseurs. Les nombreux commentaires dithyrambiques sur le discours ne sont pas parvenus à dissimuler le désarroi dans lequel se sont trouvés plongés ceux qui pendant plus de deux décennies ont tété de l'or et de l'argent aux mamelles du M.P.R. J'ai alors eu, le premier contact avec le héros du jour. Les civilités faites, je prends moi aussi ma coupe. Peu après le Président de la République me demande d'aller l'attendre sur le bateau. Une demi-heure plus tard, je le vois aniver, suivi d'une 17

cohorte d'anciens dignitaires du défunt parti- Etat, très préoccupés, complètement abattus et fort émus, probablement à la recherche d'une sortie honorable pour le lendemain. En effet, en l'espace de moins d'une heure, leur avenir est devenu sombre, gouverné par l'incertain et l'inconnu. Peut-être qu'il est même denière eux. L'échange de vues entre l'ancien Président de la République et les caciques du parti a duré plus de deux heures. Un officier d'ordonnance est prié de rappeler au chef de l'Etat, ma présence. Je suis infonné que je serai reçu à 17h30. Il est 13h30. Je rentre en ville. Mon épouse me demande des nouvelles. A part celles du discours sur l'acte de décès du parti-Etat et sur la démocratisation des institutions, rien d'autre à signaler, lui dis-je. Ah! Si, peut-être, je serai reçu à 17h30.

A la rencontre du destin.
Arrivé sur le bateau à 17h20, je suis reçu à 18 hlO, un courtisan étranger, aux fonctions indéfinies, a retenu le Président pendant plus de temps que prévu. A cette heure là, le soleil qui n'est pas encore couché, va donc être témoin de notre entretien. Cependant, il est déjà devenu une sphère de feu rouge, forme qu'il prend avant de disparaître à 1'horizon et priver ainsi les humains de sa lwnière. Dans l'entre-temps, le majestueux fleuve, épine dorsale du pays, continue son éternel voyage vers l'océan Atlantique. Lui, aussi, va être témoin en captant nos paroles sans jamais les livrer à 1'homme, sauf à l'océan. Je me trouve face à celui qui a conduit le pays d'une main de fer pendant vingt-cinq ans, mais qui vient de promettre, quelques heures plus tôt, de s'accommoder de la rigueur de la démocratie. Après la poignée de mains et les amabilités d'usage, le Président me fixe et me dit: «Lunda, je t'ai envoyé un avion spécial pour t'amener ici parce que je vais te nommer Premier ministre. Tu conduiras le gouvernement de transition. Qu'en penses-tu? Je réponds: «Merci citoyen Président de la République pour la confiance; j'en mesure le degré par l'ampleur de la tâche qui m'attend». Et d'ajouter: «Amène-moi ton curriculum vitae demain à 10h00». Après une brève conversation, je prends congé du chef de l'Etat. Rentré en ville, j'en parle à mon épouse. Elle me félicite. 18

Après un bref silence, elle me demande si je réalise l'ampleur de la tâche... Je me contente de sourire. Et puis, estimant peut-être que je n'appréhende pas sa question à sa juste mesure, elle précise: «Tu sais que tu travailleras sans bouclier». C'est ce qui me réjouit, lui dis-je, et rend la tâche plus exaltante. Le lendemain, j'arrive sur le bateau et je suis immédiatement reçu. L'ordonnance de nomination est en préparation. Aussitôt signée, le chef de l'Etat me félicite et me présente ses souhaits de plein succèsl. Il en infonne mon prédécesseur, Monsieur Kengo wa Dondo qui m'adresse ses félicitations et souhaits de réussite. Ensuite nous sommes restés à deux pendant trois quarts d'heures. Le Président de la République me fait part de ses préoccupations du moment et de ses projets pour l'avenir immédiat, me prodigue des conseils et attire mon attention sur la méchanceté de ceux qu'il appelle «les crocodiles» de la scène politique zaïroise. Il ne me dit point pourquoi sur les quarante millions de Zaïrois son choix pour diriger l'équipe gouvernementale de transition s'était porté sur moi. Cependant, je me souviens qu'en me présentant ses souhaits de plein succès, il a ajouté: «Tu as l'avantage de n'appartenir à aucun clan politique». Au tenne de notre entretien, je réalise qu'il tient beaucoup à être élu Président de la République à l'issue de la transition. Avant de me libérer, il a eu la délicatesse de me présenter en tant que Premier ministre à son épouse, laquelle a prononcé des mots aimables à l'endroit de ma personne. Je n'ai jamais, auparavant, exercé, des fonctions de ministre ou de secrétaire d'Etat. Je me dis, cependant, qu'il ne peut s'agir là d'un handicap, j'ai bien rempli mon mandat de secrétaire général de la Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale (C.E.E.A.C) à la satisfaction des Etats membres. Une fois de plus, le destin m'a conduit à donner corps à une entreprise naissante: conduire la transition d'un régime autocratique aux institutions démocratiques. A Kinshas~ on a pris, dans certains milieux, ce manque d'expérience ministérielle pour monnaie comptant et l'on a accordé we importance démesurée à une prétendue méconnaissance du milieu politique «kinois»

1

Ordonnance

n090-069 du 25 avri11990.

19

particulièrement intrigant 1. Aussi, m'a-t-on donné un visa, tout au plus de deux mois, pour rencontrer sur mon chemin un échec lamentable et céder ma place à un autre. Je me suis souvent demandé si le Président de la République me connaissait bien avant ma nomination. Comme conseiller au bureau du Président de la République, je l'ai vu de temps en temps pour parler de dossiers délicats tels que ceux portant sur le problème frontalier entre le Zaïre et la Zambie, sur l'évolution des négociations du projet de traité instituant la Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale et sur la coopération internationale. Le chef de l'Etat tient beaucoup à ces dossiers. J'ai l'avantage d'en être le négociateur principal Conseiller chargé de relations extérieures et de la coopération, j'ai souvent fait partie de sa délégation lors de certains déplacements à l'extérieur du pays. En ma qualité de secrétaire général de la Communauté économique des Etats de l'Afrique centrale, j'ai été aussi amené à le rencontrer comme les autres Présidents des Etats membres au moins deux fois par an et plus souvent au cours de l'année 1988, lorsqu'il a été Président en exercice de la C.E.E.A.C. En défmitive, je pense que nous ne nous connaissions pas beaucoup lorsque le destin nous a réunis pour travailler ensemble au sommet de l'Etat. Les principaux et proches collaborateurs du chef de l'Etat ont été le conseiller spécial, le directeur du bureau ou directeur de cabinet, les responsables de la sécurité (Agence nationale de la documentation et Agence nationale d'immigration), le conseiller politique, le chef d'Etat-major général des forces années zaïroises, le chef d'Etat-major des forces terrestres, celui des forces aériennes zaïroises, celui de la force navale, le commandant de la division spéciale Présidentielle, le numéro un de la garde civile, ainsi que les membres du gouvernement, panni lesquels des figurants pour répondre aux exigences de l'équilibre régional et ceux qu'il connaît personnellement. Les deux catégories de ministres et secrétaires d'Etat ne sont pas traités de la même manière. A côté d'eux grouille tout un

1 Kinois: de Kinshasa.

20

monde hétéroclite exerçant des fonctions officielles ou non, qui a une entrée auprès de lui, joue de son influence et remplit un rôle plus ou moins défini. Enfin, on ne peut oublier de citer la famille proche et éloignée, la sienne propre et celle de son épouse, qui estime être de son droit de se mêler des affaires de l'Etat. Bon nombre de ses principaux collaborateurs ne me sont pas inconnus. D'autre part, ma nomination a suscité beaucoup d'interrogations, de swprises et de déceptions dans la classe politique jusque dans l'entourage immédiat du chef de l'Etat; les candidats ont été nombreux. Quelques-uns uns ont même reçu, dit-on, une promesse de nomination. Des noms m'ont été révélés sans doute pour me prévenir de coups qui vont m'être assénés et d'où ils peuvent venir. Des coups bas, il y en a eu effectivement Certains m'ont considéré comme un uswpateur, d'autant plus que je n'ai appartenu à aucun clan en vogue dans le microcosme politique zaïrois; il y était très important de s'en réclamer. En effet, le «spoil system» pour les postes importants et juteux particulièrement dans les entreprises publiques et sociétés mixtes s'applique dès que tel groupe accède au poste de premier commissaire d'Etat en la personne de son porte-drapeau. Entre les clans, la lutte est sans merci et tous les moyens sont bons, y compris de grossiers mensonges. Certains se sont comportés comme si le Bon Dieu, dans son infmie bonté, avait décidé que du vivant de Mobutu le poste de Premier ministre leur revient de droit. Aussi, comprend-on aisément qu'ils se soient engagés à ne pas me faciliter la tâche. Je dois échouer au plus vite pour libérer le poste. Chaque jour leur donne l'occasion de mettre au point une ou plusieurs actions de sape contre le chef de gouvernement auprès du Président de la République. Cependant, des âmes bien disposées à mon égard et prêtes à m'apporter leur concours n'ont pas manqué. De retour de la Cité de la N'Sele, je me rends immédiatement au pied-à-ten-e où mon épouse veille sur sa sœur. J'y suis accueilli par des cris de joie, des chansons de circonstance. Et l'on danse. Tradition oblige: certaines dames m'aspergent de farine. J'y reçois des embrassades de tous côtés. J'entre dans la chambre de la malade. Je lui fais part de la nouvelle. Souriante, elle réalise un effort surhumain pour relever la tête et me donne une bise. .. la dernière. Son état de santé empire. 21

Peu après, un programme de consultations en vue de la mise sur
pied d'une équipe gouvernementale est atTêté.

Formation du gouvernement
A la date de ma nomination, il n'y a pas encore au Zaïre de parti politique juridiquement constitué, ni organisé sur l'ensemble du territoire. Normal. La loi organisant les partis politiques et leur fmancement n'est pas encore votée. Le M.P.R. qui vient de perdre son Président-fondateur n'est plus qu'un corps sans âme. L'Union pour la démocratie et le progrès social (U.D.P.S) sort à peine de sa clandestinité et se trouve divisée en plusieurs courants. Néanmoins, l'on parle déjà d'un Parti démocrate social chrétien (P.D.S.C) et d'un Front commun des nationalistes (F.C.N), lequel est déjà considéré comme un M.P.R. bis parce que créé à l'instigation du chef de l'Etat. Ce décor m'amène à parler plutôt de sensibilités politiques que des partis politiques. Les contacts en vue de la constitution du gouvernement vont donc être menés dans un univers politique diffus. Je me dois, dès lors, d'arrêter des critères pour cibler mes interlocuteurs afm de mener à bien les consultations et former un gouvernement capable de gérer une société en pleine mutation. En plus de la compétence, de l'intégrité morale et du renouvellement de la classe politique, je suis préoccupé par la représentation équitable des régions au sein du gouvernement; la présence au sein du gouvernement des personnalités se réclamant de grandes confessions religieuses (catholique, protestante, kimbaguiste et islamique); celle de personnalités issues de sensibilités politiques naissantes; enfm celles des personnalités proches des organisations socioprofessionnelles, c'est-à-dire l'Association nationale des entreprises zaïroises (ANEZA) et l'Union nationale des travailleurs du Zaïre (UNTZA). On note que le pluralisme syndical n'a pas encore, au moment de consultations, suscité des vocations; l'UNTZA reste l'interlocutrice privilégiée des masses laborieuses. Je dois, dans cette perspective, recevoir les délégués de tous les groupes parlementaires constitués par les «élus» de chaque région et de la ville de Kinshasa, les représentants des Eglises au niveau le plus élevé, les délégués des sensibilités politiques en 22

gestation (F.C.N., P.D.S.C.) et des deux ailes de l'U.D.P.S. d'alors Je m'entretiens, en outre, avec quelques personnalités dont le passé politique, l'intégrité morale et l'âge m'ont amené à les considérer comme de sages personnages susceptibles de me donner des conseils judicieux. Avec tous mes interlocuteurs, j'ai eu des échanges de vue sur l'avenir du pays, dont je retiens notamment l'idée d'intégrer de nouveaux acteurs dans la classe politique. Ce souhait est accompagné de menaces à peine voilées: pousser la population à manifester publiquement sa désapprobation à l'égard de certaines personnalités du précédent gouvernement au cas où elles feraient partie du gouvernement de transition. Mon attention a naturellement été attirée par la compétence et l'intégrité morale comme critères de choix des ministres et secrétaires d'Etat. Enfm, le paramètre de l'équilibre régional n'a pas été absent des préoccupations de ceux quL avec moi, ont réfléchi sur la composition de l'exécutif. Il convient, en effet, de sauvegarder les équilibres entre les régions au niveau de la gestion de l'Etat pour pouvoir consolider l'unité nationale. Entre-temps, le 27 avril 1990 à 13h40, ma belle-sœur, Eudoxie Mawaya BUlugu, a quitté ce monde. J'ai perdu non seulement une belle-sœur, mais aussi et surtout une amie, une confidente. Cinq minutes avant sa mort, je l'ai vue et j'ai compris que le destin avait déjà statué sur son sort. Je suis sorti aussitôt de la chambre. Je ne peux pas assister à son départ dans l'au-delà, de peur de faire cower mes larmes, alors que dans ma tradition, un chef ne peut pleurer en public. L'ordonnance nommant les ministres et les secrétaires d'Etat a été signée, le 04 mai 1990.1 L'équipe gouvernementale est relativement jeune. Elle comprend, par ailleurs, de redoutables techniciens à certains postes-clés comme, par exemple, l'Agriculture, l'Animation rurale et le Développement communautaire, le Plan, les Finances, le Budget, l'Administration du territoire et de la Décentralisation. Et pourtant, des observateurs ont considéré que le gouvernement ne pouvait pas affronter efficacement les problèmes économiques du pays, faute d'économistes expérimentés. Cette critique s'est vite évaporée car
1 Annexe I.

23

démentie par la suite des événements. D'autres, du fait de la jeunesse de certains membres du gouvernement.. le ministre des Finances qui était le plus jeune n'avait que trente-sept ans - n'ont pas hésité à raconter que le pays était dirigé par des «boys scouts». Peut-être. Mais, les faits ont démontré que les censeurs auraient dû parler plutôt ,d'une équipe de «boys scouts compétents». Le 05 mai 1990, dans la matinée, à la Cité de la N'Sele, l'équipe gouvernementale prête le serment suivant: «Devant le Président de la République, garant de la nation, je jure obéissance à la Constitution et aux lois de la République du Zaïre. Je prends l'engagement solennel de n'entreprendre aucune activité contraire à l'honneur et à la dignité de mes fonctions». Depuis l'institutionnalisation du M.P.R., le sennent a eu quelque résonance hitlérienne comme l'indique son libellé: «Je jure fidélité au Président-Fondateur du M.P.R, Président de la République, obéissance à la Constitution et aux lois de la République du Zaïre. Je prends l'engagement solennel de n'entreprendre aucune activité contraire à l'honneur et à la dignité de mes fonctions». Le lundi, 07 mai 1990, a lieu la passation des pouvoirs à l'Hôtel du gouvernement, sous la pluie comme lors de mon départ de Libreville.

24

n. LA

TOURMENTE

Etudiants en colère
Le lendemain, les choses sérieuses ont commencé. Dès ma nomination, j'ai régulièrement réfléchi à la tâche combien lourde, mais aussi exaltante que celle de conduire le pays de la dictature à la démocratie pluraliste. J'ai pensé à un plan d'urgence aux fins de redonner au peuple zaïrois de l'espoir sur le plan socioéconomique et de pouvoir organiser la transition dans IDle paix sociale relative. C'est sans compter avec les conséquences d'une mannite hennétiquement fennée pendant longtemps alors qu'elle contient de l'eau en ébullition. Le couvercle vient de sauter brusquement. Sous l'effet du choc, la casserole est perforée en plusieurs endroits. L'eau bouillante sort de partout. Contenir plus d'eau dans Utl tel récipient est devenue une entreprise difficile. Voilà l'état du Zaïre, lorsqu'il a été confié au premier gouvernement de transition. Le nouvel exécutif s'est donc trouvé dans une tounnente où les faits des hommes et de la nature ont donné l'impression de s'être ligués pour contrecarrer sinon rendre plus difficile la réussite de toute action. Cette tounnente multidimensionnelle et surréaliste va servir de cadre d'action pendant la plus grande partie de ma présence à la tête du gouvernement. Le mardi, 08 mai 1990, je suis au bureau depuis deux heures lorsque le téléphone retentit. Le Président de la République est en ligne. il m'infonne qu'à la suite des incidents survenus après la cérémonie de prestation de sennent à N'Sele, entre les étudiants et un groupe de députés, il vient d'être officiellement saisi de la colère des membres du conseil législatif par le Président de cet organe. Que s'est-il passé? Selon l'Agence zaïroise de presse (AZAP), n° 3128 du 09 mai 1990, un bus à bord duquel avaient pris place huit commissaires du peuple (députés), revenant de la cérémonie de prestation de serment par les membres du gouvernement, organisé à N'Sele, le 05 mai 1990, a été intercepté par un groupe d'étudiants. Les «élus»de la nation ont été sommés de descendre. A terre, ils ont été couverts d'injures, molestés, tondus, roués de coups et leurs vêtements déchirés. Les photos des victimes sont éloquentes sur leur état physique après être passées dans les mains des étudiants. Inutile de dire que l'indignation a été grande dans les milieux parlementaires et l'opinion publique.

A l'issue de ses entretiens avec le chef de l'Etat, le Président de l'Assemblée nationale laisse entendre à l'intention de la presse que le garant de la sécurité vient de promettre de prendre les mesures que requiert la situation pour éviter le renouvellement de tels actes. Après avoir rassemblé les données sur cet incident, j'en mesure les conséquences. Je me dis que }'Assemblée ne peut comprendre que devant les humiliations subies par certains de ses membres le gouvernement ne réagisse pas. Et de toute façon, l' ouvertm'e démocratique ne signifie ni anarchie, ni libertinage. Par ailleurs, des actes de vandalisme ont été signalés dans quelques établissements d'enseignement supérieur technique. Je convoque donc le même jour une réunion du gouvernement au tenne de laquelle, il a été décidé d'exclure de l'Université de Kinshasa et de certains instituts supérieurs de la capitale tous les étudiants convaincus de voies de fait sur les «députés» et de vandalisme, d'engager des poursuites judiciaires contre eux, et, en vue d'instaurer le dialogue, de faire organiser des élections dans les communautés estudiantines afm de les doter des interlocuteurs représentatifs. L'exécutif a déploré et condamné énergiquement ces actes qui risquaient de saper le processus de démocratisation. Certains ont souhaité qu'à la suite de l'incident entre les «députés» et les étudiants, l'Université de Kinshasa soit fennée pour le reste de l'année académique. Le gouvernement a résisté aux voix des sirènes. Il n'est pas acceptable que la première décision de l'exécutif chargé de conduire le pays à l'avènement d'une ère prometteuse, soit celle d'intelTompre l'année académique; d'autant que les faits répréhensibles n'ont été commis que par une infune minorité. En outre, une décision de fermeture a toutes les chances d'être interprétée comme un frein à la démocratisation des institutions. Il faut, enfm, rompre d'avec l'ordre ancien qui a consisté à résoudre les problèmes des étudiants par l'arrêt des activités dans les établissements d'enseignement supérieur et universitaire. Cependant, l'affaire de l'humiliation des députés prend des proportions inattendues. Le commissaire du peuple Masegabio Nzanzu a déposé sur le bureau de l'Assemblée nationale une question d'actualité sur cet incident. Le gouvernement s'est présenté devant l'organe législatif: le 10 mai 1990. Au cours de la 28

séance, le Président de cette institution, après avoir salué la nouvelle équipe gouvernementale et l'avoir exhortée à veiller à ce que rien ne puisse entraver le processus démocratique, relève le caractère inhumain du traitement infligé aux parlementaires, lequel attente aux libertés individuelles et collectives. L'auteur de la question d'actualité rappelle, quant à lui, l'objet de cette voie de contrôle de l'action de l'exécutif par le législatif. Les commissaires du peuple ne cherchent pas, dit-il, à organiser un tribunal pour juger le gouvernement, mais à obtenir des éclaircissements susceptibles de les apaiser ainsi que l'opinion publique. Amené à répondre, le Premier ministre exprime d'abord la sympathie du gouvernement à l'égard des députés molestés et humiliés. II rassure, ensuite, I'hémicycle en rappelant les sanctions déjà prises contre les coupables, ajoute, ensuite, qu'il ne faillira pas à sa mission de maintenir l'ordre public et de garantir le processus démocratique; il relève, enfm, que tout en étant fenne le gouvernement ne se départira pas de l'esprit de dialogue. Par ailleurs, il fait observer: il y a deux décennies, était-il imaginable dans ce pays que des étudiants humilient des personnes adultes dont certaines ont l'âge de leurs pères? Assurément, la société zaïroise, à travers les errements des étudiants, récolte les fruits de la crise morale, entretenue pendant plus de deux décennies d'inversion des valeurs. Enfm, le moment n'est-il pas venu pour organiser un enseignement supérieur et universitaire élitiste après tant d'années de formation universitaire de masse? Après l'intervention du gouvernement, quelques commissaires du peuple prennent la parole. L'un d'eux étonne l'hémicycle. Ayant certainement oublié que trois jours seulement se sont écoulés depuis la passation des pouvoirs entre l'ancienne et la nouvelle équipe gouvernementale et, s'écartant de l'objet du débat, réclame au gouvernement l'actif de ses actions. La creuse envolée provoque rires et moqueries. Une autre voix s'est fait entendre celle de Mme lsalu Isangi qui dénonce d'abord avec véhémence les tracasseries dont sont victimes certains Kinois de la pat1 des services de sécurité pour la simple raison qu'ils portent la cravate ou n'arborent plus l'insigne du M.P.R. Abondant dans le même sens que le gouvernement sur les causes des comportements inacceptables des étudiants, elle déclare: «Depuis plus de vingt ans, nous avons négligé l'éducation de nos enfants en privilégiant la 29

recherche de la fortune qui devient le symbole du pouvoir». Elle cite des exemples très évocateurs pour étayer son affmnation. Imitant un poète, et toute poétique, elle récite: «Pleure, oh! Zaïre déchiqueté. Pleurez, oh! parents iITesponsables et impuissants. Pleure, oh! jeunesse inconsciente et incontrôlée». (Conseil législatif: compte rendu analytique, nOI08, séance publique du 10 mai 1990, pp 24-25). L'intervention est très applaudie. Pourquoi un groupe d'étudiants s'est-il attaqué aux «députés» revenant de la cérémonie de prestation de sennent? Depuis l'annonce de la démocratisation des institutions, les milieux estudiantins ont été quelque peu surchauffés. L'intolérance et l'extrémisme y ont élu domicile. Ne pas être d'accord avec les vues de la majorité est devenu un péché mortel. Ainsi, un étudiant de l'Université de Kinshasa considéré comme «mouchard» et un autre d'un institut supérieur qui a eu le courage de défendre ses idées, totalement opposées à celles des autres, ont été copieusement tabassés. Electrisés par cette effervescence, certains étudiants n'ont pas apprécié que, lors du discours lu par le chef de l'Etat au parlement à l'occasion de Iajoumée parlementaire, le 03 mai 1990, beaucoup de députés aient applaudi frénétiquement. Le laïus présidentiel a été jugé en recul par rapport au discours du 24 avril 1990 sur la libéralisation des institutions. Par ailleurs, un bruit selon lequel les commissaires du peuple ont reçu des enveloppes contenant des billets de banque a couru. Pour les futurs diplômés des facultés et des instituts d'enseignement supérieur technique, les «élus du peuple» sont des complices du pouvoir dans les manœuvres tendant à récupérer et à retarder le processus démocratique. Devenus «traîtres», il faut, aveuglément, leur infliger une sévère cOITection. Et à partir des suppositions, des généralisations hâtives et de faux bruits, ceux qui sont censés constituer l'élite future, les dirigeants de demain, ont recouru à l'argwnent de la force matérielle. Peut-être, sans les excuser, peuton tenter d'expliquer leur égarement. Les étudiants ont vécu pendant de nombreuses années dans une société où les anti-valeurs sont devenues la référence dans les sphères du pouvoir, où l'on confond l'anonnal et le nonnal, où l'esprit critique qui guide un homme instruit et tout homme pourvu de bon sens a cessé d'être de mise. Ils n'ont plus de phares, plus de modèles depuis de longues années; leurs conditions matérielles de vie et de travail sont 30

inimaginables. Et lorsque, à la suite de manifestations, l'on tente de résoudre leurs problèmes, c'est soit à coup de dons présidentiels, soit à coup de fermetures de leurs établissements, soit à coup d'arrestations et d'envois précipités dans l'au-delà! Aussi, comprend-on aisément que parmi les causes des incidents à l'Université de Kinshasa et dans les instituts supérieurs de la capitale, une des commissions d'enquête parlementaire a retenu: «la politisation excessive de l'étudiant durant le règne de la «Deuxième République», la dégradation graduelle et accentuée des conditions de vie et de travail de l'étudiant, qui ne peuvent pennettre à ce dernier de faire face à ses besoins les plus élémentaires; l'infiltration au sein de la communauté estudiantine des groupes politiques naissants; la déception provoquée chez les étudiants par le discours du 03 mai 1990, interprété comme étant en contradiction avec celui du 24 avril 1990; la mauvaise gestion généralisée au ministère de l'enseignement supérieur et universitaire; le pillage systématique du patrimoine de plusieurs institutions d'enseignement de la place; nominations politisées des responsables académiques». Le passage à tabac des députés n'est pas resté un élément isolé. L'année académique a été émaillée d'incidents les uns plus graves que les autres, provoqués par des étudiants de l'Université de Kinshasa et de quelques instituts supérieurs d'enseignement technique de la capitale, notamment l'Institut national pédagogique (IPN), l'Institut supérieur du commerce (ISC), l'Institut du bâtiment et des travaux publics (IBTP), et l'Institut supérieur des techniques appliquées ( 1STA) lesquels ont constitué un souci pennanent pour le gouvernement. Des voies de fait sur de paisibles citoyens dont le seul tort a été de se trouver sur le passage des étudiants en furie; des bus et des véhicules des particuliers détournés de leur destination pour les acheminer de force aux lieux où est communiquée la science à ceux qui parmi des milliers de jeunes gens ont eu la chance d'être inscrits; des graffiti injurieux sur les bus font partie du décor des premiers mois du Zaïre en transition à Kinshas~ tout au moins en ce qui concerne l'univers estudiantin. Rien d'étonnant dès lors que des voix dans les milieux politiques et même universitaires, sans doute surpris et dépassés par l'ampleur sans précédent des actes répréhensibles des étudiants, proposent la fermeture de l'Université de Kinshasa et des 31

instituts supérieurs fort remuants. Le gouvernement pour sa part estime que dans une démocratie naissante, le seuil de l'intolérable n'a pas encore été franchi. Néanmoins, des étudiants pris sur le fait, sont traduits en justice. Et certains d'entre eux ont pu apprécier, à la suite de leur condamnation, la rigueur de la loi dans les établissements appropriés. En définitive, grâce à la fenneté, au sang ftoid et à la tolérance du gouvernement, l'année académique 1989-1990 est anivée à bonne fin.

Massacres à l'Université de Lubumbashi?
Dans la nuit du Il au 12 mai 1990, des incidents sanglants se sont produit au campus de l'Université de Lubumbashi. On parle de plusieurs morts et blessés. Le pays et le monde sont stupéfaits. L'on s'interroge. Pourquoi de tels incidents alors que le pays vient de s'ouvrir à la démocratisation? Pourquoi de tels incidents au moment où toutes les énergies de la nation sont censées être dirigées vers la construction d'un devenir meilleur pour le peuple dont le bonheur se conjuguait à l'imparfait? Quelles que soient les réponses, les effets de ces malheureux événements sur le pays sont négatifs, néfastes. Maintes versions sur la matérialité des faits, souvent diamétralement opposées et même parfois fantaisistes, sont livrées à l'opinion par la presse étrangère et des personnalités zaïroises. Et que dire des interprétations et des commentaires? Il peut être plus sage de laisser à l'histoire la délicate mission de prononcer son verdict lorsqu'elle se penchera sur ce nouveau triste épisode de la vie nationale. Ne convient-il pas, cependant, que les historiens disposent d'éléments d'appréciation tels que le gouvernement les a perçus, vécus et gérés? Et pourquoi ne ,pas dire ma part de vérité? La presse étrangère écrite a révélé les incidents à partir du 19 mai 1990. Elle a donné des infonnations basées sur des témoignages vrais ou faux, en tout cas difficiles à vérifier. Même les consuls présents à Lubumbashi notamment celui de Belgique et celui des Etats-Unis d'Amérique ont foumi des indications qui variaient au fur et à mesure que le temps s'éloignait de faits. L'on peut retenir de la presse étrangère que dans la nuit du Il au 12 mai 1990, un commando composé des éléments de la D.S.P (division spéciale présidentielle) est parti de Kinshasa pour semer la mort au 32

campus de l'Université de Lubumbashi. Le nombre de tués a varié de cent cinquante à douze en passant par cent, cinquante... Si le commando est venu de Kinshasa, c'est, laisse-t-on entendre, sur ordre des autorités de la capitale un euphémisme pour pointer du doigt le chef de l'Etat Une vive émotion dans l'opinion nationale et internationale a fait écho à ce sombre bilan. Le Président de la République a été infonné directement sur ces incidents par les autorités régionales compétentes (gouverneur de région, divers services de sécurité). Il m'en a fait part, sans donner les détails, et m'a demandé de dépêcher sur les lieux le Vice-Premier ministre, ministre de l'Administration du Territoire et de la Décentralisation aux fins de s'enquérir sur la réalité des faits. Le rapport reçu par ce dernier à Lubumbashi signale un mort et de nombreux blessés, mais, exclut l'hypothèse d'un commando militaire envoyé de Kinshasa ou toute autre implication des services de sécurité de la capitale. Il indique aussi les instructions données à l'Assemblée régionale du Shaba pour constituer une commission d'enquête. Après la capitale du cuivre (Lubumbashi), le Vice-Premier ministre est mandé de poursuivre sa mission à Bukavu où des incidents se sont produits: des étudiants ont organisé des manifestations en ville pour protester contre les sanctions prises par le gouvernement à l'endroit de leurs camarades de Kinshasa, auteurs des voies de fait sur quelques parlementaires. Triste bilan: un mort. Un premier sergent major de la gendannerie a succombé aux coups et blessures reçus de ses agresseurs, le 10 mai 1990. fi a rarement été fait cas de ce mort dans la presse étrangère. De Bukavu, le membre du gouvernement doit joindre Kisangani où, le 06 mai 1990, une altercation entre les éléments de la 41èmebrigade commando de choc et un groupe d'étudiants tourne à l'avantage de ceux-ci, plus nombreux. Un jeune commando est roué de coups et transporté dans un état comateux aux cliniques universitaires. Le 08 mai 1990, un bus de transport en commun, ayant à son bord notamment une dizaine d'étudiants, qui, selon un préposé de la société de transport, n'a pas payé de titre de voyage, change d'itinéraire. Les resquilleurs craignent d'être amenés au poste de la Garde civile. Ils sautent du bus; l'un d'eux se blesse. Les rescapés racontent à leurs camarades restés au campus que les militaires ont 33

éjecté un de leurs qui, en tombant, s'était cassé la colonne vertébrale. Réaction instantanée: mobilisation générale et descente en ville pour s'adonner à cœur joie au vandalisme. Les dégâts sont importants; il n'y a pas de mort. Une fois de plus, l'absence d'esprit critique et la rumeur ont conduit à la casse. Interrogés sur leurs souhaits et revendications, les futurs dirigeants répondent démission du Président de la République, démission du conseil exécutif(gouvernement), octroi d'une bourse d'études suffisante et généralisée à tous les étudiants, logement décent et restauration. Mbanza-Ngungu, une agglomération située à 150 km de Kinshasa sur la route de Matadi, abrite un institut d'enseignement supérieur pédagogique (ISPlMbanza-Ngungu) et la garnison de la brigade blindée des Forces armées zaïroises. Le 21 mai 1990, dans ses bulletins du soir, Radio France Internationale (R.F.I.) donne les infonnations sur les incidents de Lubumbashi. Aussitôt, les esprits se surchauffent. Déj~ l'on parle de deuil national. Le lendemain à 07h30, les étudiants descendent dans la petite ville, brandissant des écriteaux sur lesquels on peut lire «deuil national académique». Ils détruisent tout sur leur passage; ils s'acharnent particulièrement sur les écoles primaires et secondaires comme s'ils voulaient mettre fin à toute forme d'enseignement à part le leur. Deux heures plus tard, le calme revient à la suite d'une intervention musclée des élémen,ts de la brigade blindée. La gendannerie n'ayant pas suffisamment d'effectifs, a été débordée. Bilan: dégâts matériels très importants, quelques blessés, pas de mort. La commission d'enquête parlementaire dépêchée dans cette agglomération distingue panni les causes, les lointaines et les immédiates. Dans la corbeille des premières figurent: conditions matérielles et sociales des étudiants; modicité de la bourse d'études,; salaire des fonctionnaires de l'Etat considéré comme très bas par rapport au coût de la vie; les discours des 24 avril et 03 mai 1990 jugés contradictoires parce que, selon les étudiants, le premier a annoncé la démocratie et le second perpétué l'ancien régime; bourse d'études pour le mois de mai payée sans augmentation; grève des professeurs et des étudiants de l'Université de Kinshasa et des instituts supérieurs de la capitale; promesses fallacieuses du gouvernement précédent concernant l'amélioration des conditions de vie des étudiants; défonnation et mutisme des mass média officiels. 34