CONSTRUCTION IDENTITAIRE ET APPARTENANCE CONFESSIONNELLE AU LIBAN

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L'appartenance confessionnelle est accusée de fragiliser l'entité libanaise et la cohésion nationale. Elle est souvent considérée non seulement comme un élément de discorde entre les Libanais mais également comme une tare. Cet ouvrage étudie la relation causale qui existe entre cette appartenance et l'aspect conflictuel des relations interlibanaises.
Publié le : mercredi 1 septembre 1999
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EAN13 : 9782296391284
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Construction identitaire
et appartenance confessionnelle
au Liban Collection Comprendre le Moyen-Orient
dirigée par Jean-Paul Chagnollaud
Dernières parutions
Ephrem-Isa YOUSIF, L'épopée du Tigre et de l'Euphrate, 1999.
Sabri CIGERLI, Les Kurdes et leur histoire, 1999.
Jean-Jacques LUTHI, Regard sur l'Égypte au temps de Bonaparte, 1999. Fabiola Azar
Construction identitaire
et appartenance confessionnelle
au Liban
Approche pluridisciplinaire
Éditions L'Harmattan L'Harmattan Inc.
5-7, 55, rue Saint-Jacques rue de l'École-Polytechnique
75005 Paris - FRANCE Montréal (Qc) — CANADA H2Y 1K9
© L'Harmattan, 1999
ISBN : 2-7384-8026-8 Le problème identitaire au Liban
Reconnu longtemps comme un exemple rare de coexistence
entre ses dix-sept groupes distincts par leur appartenance
confessionnelle, le Liban a perdu cette réputation. Pourquoi ? Cette
coexistence a été secouée par une guerre qualifiée de "civile", qui a
eu de néfastes répercussions sur le développement du pays et
surtout sur les relations intercommunautaires. La guerre n'a pu
s'arrêter qu'avec l'intervention de puissances étrangères qui ont usé
de la violence pour persuader les Libanais d'accepter l'application
d'un accord politique dont le but principal était de réglementer les
droits des communautés au pouvoir.
Ces secousses, qui ne sont pas les premières, sont apparues dès
la naissance des communautés du Liban et elles réapparaissent
chaque fois que leurs relations se détériorent. Leur renouvellement
apporte la preuve qu'un diagnostic profond du problème n'a pas
encore été établi en vue d'une solution définitive et adéquate,
l'avantage du dernier accord (1990) étant d'avoir arrêté la guerre.
A l'analyse des faits, on s'aperçoit que ces secousses sont dues à une
crise identitaire qui se manifeste chaque fois qu'elle atteint son
paroxysme. Les communautés se déchaînent l'une contre l'autre
pour marquer des points, obtenir une reconnaissance de leurs
singularités ou affirmer leurs statuts particuliers. Leurs relations
sont basées sur une méfiance réciproque et chacune d'elles guette
les circonstances lui permettant d'atteindre son but. Les Chrétiens,
en général, accusent les Musulmans de n'avoir jamais voulu un
Liban indépendant des autres pays arabes et sont convaincus qu'ils
doivent maintenir leur emprise sur les postes-clés de l'État pour
veiller sur cette indépendance. S'ils ne voulaient pas au départ
d'une séparation de leur environnement culturel et religieux qui est
le monde arabe, les Musulmans commencent à s'adapter à leur
appartenance au Liban, tout en se rendant compte que les Chrétiens
ont taillé un Etat à leur mesure. Mécontents de ce déséquilibre, ils
les accusent d'accaparer le pouvoir.
Le pouvoir, quant à lui, se trouve fragilisé par le système
5 politique confessionnel qui distribue les responsabilités entre ces
communautés appelées confessions, et ce en fonction de leur
importance démographique. A l'époque où ce système a été créé,
un recensement de la population a montré que les Chrétiens sont
majoritaires, mais depuis aucune autre étude statistique n'a été
menée. Ce confessionnalisme, qui reconnaît le pluralisme de la
société libanaise, est accusé de tous les maux. Les Musulmans, qui
se sentent à présent majoritaires, réclament son abolition, surtout
pour en finir avec les privilèges des Chrétiens et obtenir une
confirmation de leurs droits en tant que Musulmans.
Par définition, le pluralisme est une reconnaissance de la
diversité sociétale. Au Liban, son adoption est chargée d'une
connotation négative puisqu'il est associé au terme de
différenciation confessionnelle. Il est surtout rejeté par les
Musulmans qui sont d'ailleurs soupçonnés par les Chrétiens de
vouloir abolir la coloration confessionnelle, dont ils étaient
partisants à la veille de la création de l'État, pour satisfaire leur
ambition de gouverner le pays. La confrontation engage deux
acteurs : Les Chrétiens qui, majoritaires avec l'ancien système
politique, possédaient la plus grande part du pouvoir, et les
Musulmans qui, s'estimant actuellement majoritaires, réclament un
rééquilibrage du système en leur faveur. L'accord de Taëf, qui leur
a apporté une certaine satisfaction en leur accordant davantage de
postes-clés, n'a pas pu arrêter cette confrontation. Les Musulmans
oeuvrent pour l'abolition pure et simple du confessionnalisme
politique, alors que les Chrétiens la rejettent tout en justifiant leur
attitude par le fait que l'adoption d'une telle proposition maintenant
ne pourrait aboutir qu'à la confusion. Il n'est pas facile d'abolir les
textes sans s'atteler à changer les mentalités et les moeurs qui sont
façonnées par ce confessionnalisme. Le jeu porte sur des slogans
tels que l'abolition/le maintien du pluralisme confessionnel et
culturel, l'instauration de la démocratie du nombre et la laïcisation
totale du système. Aux Musulmans qui réclament l'abolition du
seul confessionnalisme politique et l'adoption de la démocratie du
nombre, les Chrétiens répliquent par la laïcisation totale.
Ces divergences, qui ont provoqué la guerre, raniment les
discussions avec toutefois un développement majeur : les Chrétiens
sentent qu'ils ont perdu de leur pouvoir et de leur personnalité. Ils
ont l'impression qu'ils sont les seuls perdants de cette guerre qui a
renversé le jeu du dominant/dominé. Aujourd'hui, avec
l'application de l'accord de Taëf qui a redonné des droits aux
Musulmans en les ôtant aux Chrétiens, il semble que se soient les
6 premiers qui gouvernent. Si les solutions au problème libanais
restaient toujours tributaires des circonstances qui les imposent,
l'aspiration à un pays démocratique et développé ne pourrait pas
être concrétisée dans un avenir proche, car rien n'empêcherait que
d'autres circonstances provoquent une nouvelle redistribution des
rôles et l'annulation des solutions précédentes. Devant ce problème
qui demeure entier, nous pouvons constater que l'époque des
conversions est révolue : la lutte entre les Chrétiens et les
Musulmans n'est pas une lutte religieuse ou de foi, elle serait plutôt
une lutte psycho-sociale pour la reconnaissance de leurs propres
personnalités. Tant qu'ils se sentent, les uns et les autres, dépossédés
d'une partie de leur identité, la méfiance domine leurs relations et
les pousse à multiplier les stratégies défensives et pourquoi pas
offensives, afin de récupérer cette partie de l'identité perdue et
protéger ce qui en reste.
La peur de perdre son identité serait le syndrome du conflit
interlibanais dont les seuls signes sont les disputes apparentes entre
les communautés. Abolir les particularités confessionnelles est l'une
des propositions avancées pour régler le problème; elle pourrait
être aussi néfaste que de les retenir car on ne guérit pas un
syndrome en le supprimant; il faudrait auparavant en cerner les
causes. Apparemment, nous sommes devant des personnalités
distinctes : l'histoire et la culture collective de chaque communauté
ont créé dés identités communautaires particulières que les
événements historiques ont forgées et rendues plus structurées. Si
les mêmes circonstances qui ont assuré leur survie persistent, est-il
possible de les supprimer sans ébranler la personnalité toute
entière ? Pour atteindre cet objectif de diagnostic, une réflexion sur
les identités communautaires est indispensable. La théorie de
l'identité sociale nous enseigne que la quête d'une identité positive
est en permanence poursuivie par l'acteur social, qu'il soit un
individu ou un groupe; ce sentiment d'identité se construit à travers
les dimensions de différenciation, de cohérence et de permanence
dans le temps et dans l'espace. Dans ce processus de construction
identitaire, l'acteur social et l'environnement s'influencent
réciproquement.
Comment cette interaction s'est-elle produite dans le contexte
libanais ? Aux siècles derniers, où le Liban comme État n'existait
pas encore et se limitait à la montagne du Mont-Liban, l'espace
géographique caractérisé par sa nature rocheuse était un lieu sûr
pour abriter les confessions persécutées ou à la recherche d'un
refuge. Il a ainsi permis à des groupements confessionnels
7 disparates de s'installer et de défendre leurs singularités. Les
identités se sont développées dans des contextes favorables, chaque
confession veillant à assurer sa domination sur l'îlot qu'elle avait
élu. Le flux migratoire d'autres confessions a modifié la situation;
les groupes confessionnels se sont retrouvés à l'étroit et ont été
obligés de se côtoyer. La modification de la nature de
l'environnement a imposé une nouvelle structure de relation où la
confrontation est devenue une autre menace pour leurs
singularités. Cette conjoncture a favorisé la différenciation
intercommunautaire mais également la prise de conscience de la
présence de l'autre comme différent. Naturellement, l'image de soi
et de l'autre s'est nourrie de cette conjoncture; les stéréotypes se
sont répandus et ont structuré ces images. Tant que le processus de
différenciation maintenait l'équilibre entre les communautés et
facilitait l'organisation de l'environnement, l'harmonie régnait; mais
dès que l'une d'elles s'aventurait à dépasser le seuil de tolérance des
droits d'ingérence, le sentiment de défense mobilisait les
communautés menacées et les luttes armées devenaient inévitables.
Ainsi des événements ont opposé Maronites et Chiites dans des
régions où ils se côtoyaient. Les Chiites ont fini par être délogés et
repoussés vers les régions périphériques du Liban actuel; d'autres
guerres ont également opposé les Maronites et les Druzes et se sont
soldées par des massacres.
Après la création du Liban comme État souverain, dans des
frontières internationalement reconnues, le système politique mis
en place a reconnu les statuts personnels de ces confessions et les a
traitées comme des minorités ayant le droit de se développer et de
se singulariser. Ce système a institutionnalisé les différences
communautaires, et l'appartenance confessionnelle figure même
sur la carte d'identité : le Libanais n'est presque reconnu qu'à
travers son identité confessionnelle. Avec la consécration de l'Etat,
ces confessions ne se disputent plus sur la prédominance des
parcelles territoriales mais sur les parts représentatives aux postes-
clés. Les Chrétiens, qui avaient des privilèges à cause de cette légère
prépondérance démographique et de leur action pour
l'indépendance du Liban, les défendaient farouchement alors que
les mouvements de protestation se développaient chez les
Musulmans. Des circonstances propices à l'adoption de stratégies
offensives se sont présentées : les Palestiniens présents sur le
territoire libanais ont été le meilleur appui des Musulmans pour
mener à terme leur stratégie offensive et réclamer le rééquilibrage
du système politique.
8 La guerre a renforcé le sentiment confessionnel. L'acharnement
avec lequel les communautés, divisées entre Chrétiens et
Musulmans, se sont défendues, a favorisé le renforcement des
images négatives et des préjugés. Les Chrétiens accusent les
Musulmans de vouloir un Etat musulman où ils ramèneraient les
Chrétiens à leur statut de "dhimmi" (seconde catégorie) adopté aux
siècles passés par les souverains musulmans qui régnaient sur la
région arabe. Ils s'efforcent de défendre le pluralisme
confessionnel au Liban en s'appuyant sur la constatation qu'aucune
communauté ne pourrait être considérée comme majoritaire. Les
Musulmans qui, durant cinq décennies, ont senti qu'ils n'avaient pas
une reconnaissance parfaite de leur identité à travers ce qu'ils
revendiquent comme une répartition égalitaire du pouvoir, ont
recouvré une partie de la valorisation qu'ils souhaitaient. Les
circonstances géopolitiques étant en leur faveur, ils revendiquent
actuellement une abolition du seul confessionnalisme politique,
cette déconfessionnalisation devant se limiter aux postes-clés c'est-
à-dire atteindre la gestion de l'État sans toucher au social et au
religieux où chaque communauté devrait continuer à gérer toute
seule ses institutions d'héritage, de mariage, d'éducation, etc.
Les affinités poursuivies par les différentes parties présument
que chacune avance les idées et les propositions de solution qui
confortent son sentiment identitaire et défendent sa particularité.
Cette brève présentation des développements historiques et socio-
politiques montre qu'il existe un problème de compréhension
mutuelle et de communication entre les Chrétiens et les Musulmans
auquel aucune solution adéquate n'a été apportée, faute d'un
sérieux diagnostic. Il faudrait décortiquer l'intensité du sentiment
identitaire communautaire et son éventuelle responsabilité dans la
construction de l'image de soi et des autres pour pouvoir jeter les
bases d'une normalisation sérieuse des relations interlibanaises.
Notre tâche se limite à proposer un diagnostic et suppose que dans
le cas où le sentiment communautaire n'est pas intense ou saillant,
aucune référence à l'identité communautaire ne serait faite dans la
présentation de soi et de l'autre. Si cette supposition se confirme, la
marge des solutions serait large et toutes les propositions
s'appuyant sur l'annulation de la référence confessionnelle
pourraient être adoptées.
Dans le cas où le sentiment communautaire est saillant, la
description de soi et de l'autre comporterait une référence à
l'identité communautaire comme élément de différenciation et de
singularisation. Si cette supposition se confirme, il serait risqué de
9 supprimer brutalement cette référence qui s'avérerait un élément de
sécurité ou une garantie pour la survie de ces identités. La tâche
qui nécessite une certaine prudence est une action de longue
haleine; elle consiste en une rééducation pour une meilleure
acceptation des différences intercommunautaires où l'autre, malgré
sa différence, devrait être perçu comme égal. La bonne intention
de toutes les parties est toutefois indispensable pour faire réussir
cette grande entreprise de compréhension mutuelle dont le but
principal est d'effacer la méfiance et de trouver une nouvelle
structure de communication qui détruirait les stéréotypes négatifs
et en introduirait d'autres positifs car leur présence est
indispensable pour organiser l'environnement social. Comme
représentations subjectives, les préjugés et stéréotypes évoqués sont
les symptômes apparents du conflit interlibanais. La source qui
alimente ces représentations se situe dans la structure des relations
intercommunautaires et notamment dans la compétition pour
l'acquisition de ressources rares qui, dans le contexte libanais, sont
avant tout le pouvoir. Avant la création de l'État, la compétition
portait sur le territoire.
La théorie de l'identité sociale est l'une des théories
fondamentales en psychologie sociale qui expliquent les facteurs
déterminants des conflits intergroupes. Elle stipule que la prise de
conscience de la présence d'un autre groupe est une cause
suffisante pour produire une différenciation intergroupe, même en
l'absence de toute compétition entre eux. Il suffit qu'un groupe se
perçoive comme différent d'un autre pour que cette différenciation
se déclenche. Ce processus de catégorisation renforce le sentiment
d'identification et d'appartenance à l'endogroupe (Nous) et de
différenciation de l'exogroupe (Eux); il contribue en particulier à
l'édification d'une identité sociale positive. Nous nous basons donc
sur la théorie de l'identité sociale de Tajfel pour expliquer le conflit
interlibanais. L'identité n'est ressentie et vécue qu'une fois que
l'acteur social est conscient de son appartenance à certaines
catégories sociales. La catégorisation découpe l'environnement
social de façon à faire distinguer son groupe d'appartenance des
autres groupes. Cette distinction s'accompagne d'un biais de
favoritisme qui se concrétise par une valorisation de l'endogroupe
au détriment de l'exogroupe, et ceci même en l'absence de toute
compétition entre eux. La catégorisation serait un processus
indispensable au fonctionnement humain et ne serait pas
directement responsable de la discrimination entre les acteurs
sociaux.
0 1Les préjugés, les stéréotypes et la discrimination sociale sont
trois phénomènes qui découlent des problèmes de catégorisation
sociale. Attitudes négatives et injustifiables, les préjugés et les
stéréotypes à l'égard de l'autre se manifestent à travers des images
rigides et subjectives. Lorsqu'elles s'accompagnent de réactions
comportementales, elles passent au stade de la discrimination. Les
psychologues sociaux proposent trois approches pour atténuer le
préjugé et la discrimination : la décatégorisation, la recatégorisation
et la catégorisation croisée. Limiter les méfaits d'une catégorisation
simple nous-eux ne peut aboutir que lorsque les groupes sont
amenés à réaliser des buts communs. Cette coopération crée une
nouvelle catégorisation cognitive; elle permet la décatégorisation
aussi bien que la recatégorisation des groupes. La catégorisation
croisée consiste à faire ressortir le caractère saillant de
l'appartenance simultanée de l'individu à plusieurs catégories
sociales. Si ces outils aboutissent en laboratoire (situation
artificielle), il faudrait être prudent quant à la généralisation de
leurs effets dans le cas d'un conflit réel où les enjeux sont profonds
et portent sur la distribution de ressources limitées. Le partage juste
et équitable de ces biens matériels n'est pas aussi simple qu'il paraît
l'être. Les conflits naissent souvent quand une injustice est ressentie
au niveau de ce partage. Leur résolution est confrontée à la
satisfaction de toutes les parties. Des stratèges internationaux
comme Spillmann et Spillmann proposent d'autres démarches pour
régler ces conflits ou les éviter.
L'approche historique et sociologique du contexte objet de
notre étude est une réflexion sur la construction du sentiment
identitaire chez les acteurs concernés. Cette démarche montrera les
effets des processus d'identification et de différenciation dans la
distinction entre les groupes confessionnels, l'impact de l'histoire
dans la construction de leurs identités, et du développement de
leurs relations quelquefois conflictuelles. Elle aborde donc le
contexte historique et sociologique qui a propulsé dix-sept
communautés religieuses, farouchement attachées à leurs
singularités et a engendré le système de différenciation
confessionnelle appelé confessionnalisme.
Dans la genèse et les caractéristiques qui définissent ce
confessionnalisme, nous avons traité les circonstances historiques,
culturelles et socio-politiques qui ont contribué à son
enracinement, en présentant brièvement les groupes confessionnels
majoritaires qui ont joué un rôle dans ce phénomène. Il s'agit des
Chrétiens maronites, orthodoxes et catholiques, et des Musulmans sunnites, chiites et druzes. Les relations qu'ils ont entretenues, qui
ont influé sur le cours de l'histoire, et qui se sont caractérisées par
des périodes d'attraction et de répulsion, ont fini par alimenter les
images réciproques. Les éléments qui ont contribué à la
perpétuation de ces relations sont le territoire où, sur chaque îlot se
sont dessinés la domination d'une communauté et le statut de
minorité que les souverains musulmans de l'époque avaient attribué
aux Chrétiens. Avec l'effondrement de l'Empire ottoman, ce régime
communautaire a disparu, excepté au Liban où il a été renforcé du
fait de la composition pluraliste de la société; il y est défini comme
un régime confessionnel.
Dans les facteurs historiques et politiques ayant alimenté le
confessionnalisme, on peut citer les grands événements qui ont
marqué les relations intercommunautaires aux 17e, 18e et 19e
siècles, lorsque le Liban ne comprenait que le Mont-Liban et que la
proximité des villes côtières notamment Beyrouth rendait possible
le rapprochement entre la montagne et la ville. A la période de la
création du Grand-Liban, nous nous sommes attardée devant la
contribution de la France à cette opération qui a divisé les Libanais
entre satisfaits, les Chrétiens, parce qu'ils voulaient leur
indépendance à l'égard des autres régions arabes, et opposants, les
Musulmans, qui militaient plutôt pour la réalisation de la Nation
arabe. A ce Liban ont été rattachées des régions proches de la Syrie
telle que la Békaa et de la Palestine telle que le Liban-Sud. Pour se
doter d'un système politique, ce jeune État s'est inspiré de la
Constitution française tout en incluant des clauses qui respectent
l'indépendance des communautés qui se sont ainsi érigées en mini-
États. La constitution s'est portée garante du statut personnel de
chaque communauté qui s'est dotée de ses propres institutions
religieuses, sociales et éducatives. A côté de cette constitution, un
pacte non écrit a distribué les postes de l'État entre les
communautés : aux Maronites a été accordée la présidence de la
République, aux Sunnites la présidence du gouvernement et aux
Chiites la présidence de la Chambre des députés. Le
confessionnalisme s'est institutionnalisé après avoir nourri les
mentalités des différentes communautés.
Dans les facteurs économiques et socio-culturels qui ont creusé
la différenciation confessionnelle, nous avons évoqué surtout le
rapprochement culturel entre certaines communautés et les
missions européennes laïques, en l'occurrence les Chrétiens. Les
Musulmans sentaient que l'oeuvre de ces missions s'inscrivait dans
le cadre d'une invasion de leur monde culturel arabe. Ce
12 rapprochement a favorisé le développement économique et socio-
culturel des Chrétiens. Plus tard, en adoptant une politique de
centralisation, l'État a négligé les régions périphériques du pays,
peuplées surtout par des musulmans chiites. Ces éléments en
général étaient favorables à l'épanouissement des Chrétiens. A ce
déséquilibre islamo-chrétien se sont ajoutés des facteurs extérieurs
comme la présence palestinienne qui ont favorisé l'explosion de la
crise confessionnelle au début des années 70.
Nous avons jugé utile d'inclure dans cette partie les points de
divergence entre les communautés qui portent sur l'histoire,
l'origine, l'identité nationale et les réformes souhaitées. Le Liban
devait-il exister comme État indépendant ou rester une partie
intégrante de la région arabe ? Les communautés sont-elles toutes
d'origine arabe ? L'identité nationale est-elle singulièrement
libanaise ou arabe ? Nous avons vu tout au long de cet exposé la
nature du litige sur les réformes. L'accord de Taéf a été conclu
pour rapprocher les points de vue. Nous nous demandons s'il a
vraiment réussi puisque son application a créé des opposants en
majorité chrétiens et des sympathisants en majorité musulmans.
En revanche, toute solution au problème libanais devrait
prévoir les déterminants de la dialectique conflictuelle dont certains
sont cités plus haut, aussi bien que les déterminants de la
dialectique de concorde qui sont l'Etat comme acteur d'unité,
l'absence d'exclusivité territoriale confessionnelle, le système
économique libéral et le facteur linguistique puisque la langue
officielle de tous les Libanais est l'arabe. Si certaines études
sociologiques ont précédé notre travail, elles ont surtout montré
l'utilité de l'investigation pour se familiariser avec un phénomène-
tabou qui est le confessionnalisme. Certaines ont même contribué à
faire percevoir l'évolution du comportement musulman face à
l'entité libanaise. Les Musulmans manifestent de plus en plus leur
attachement au Liban.
L'exploration du terrain est l'aboutissement de ce cheminement;
elle apporterait les réponses à notre questionnement sur les
éléments identitaires des Libanais. Deux outils méthodologiques
nous ont servi dans la vérification des hypothèses : la méthode des
associations libres de Zavalloni et les tests sur les préjugés de
Bourdet. Cette dernière partie de l'étude s'est attachée à vérifier
notamment les suppositions suivantes :
Au cas où, dans une catégorisation arbitraire nous-eux, les
sujets incluent l'élément religieux dans l'appartenance
nationale, cet élément serait important dans la description de
13 soi et des autres Libanais.
Au cas où, dans une deuxième situation de catégorisation, les
sujets incluent l'élément communautaire dans l'appartenance
religieuse, cet élément serait important dans la description de
soi et des autres coreligionnaires.
Pour terminer nous ne pouvons qu'évoquer les circonstances
difficiles dans lesquelles l'étude empirique s'est déroulée : les sujets
choisis pour répondre au questionnaire n'étaient pas complètement
disposés à coopérer et la nature des questions a suscité leur
inquiétude dans un contexte où la référence au problème
confessionnel est considérée comme une provocation des
sentiments confessionnels.
14 Chapitre 1 - Construction identitaire et
sentiment d'appartenance
Dans ce chapitre, nous exposerons brièvement les phénomènes
qui jouent un rôle dans la construction identitaire et le sentiment
d'appartenance à certaines catégories socialesl. Ils découlent d'un
processus de catégorisation ou d'organisation de l'environnement
qui d'un côté délimite l'appartenance de l'acteur social à certaines
catégories sociales, et d'un autre réglemente les relations
intercatégorielles. Nous devons particulièrement cette explication à
Tajfel à travers sa théorie de l'identité sociale.
I. Construction identitaire et processus de
catégorisation
Constituée d'éléments se référant aux attributs de la personne
en tant qu'être distingué et d'autres se référant à l'appartenance de
cette personne à certaines catégories sociales, l'identité se construit
à partir d'un double mécanisme de différenciation et
d'identification à l'environnement qui est un agent primordial dans
la perpétuation d'une identité particulière personnelle ou collective.
L'identité est en partie produite par la société et par l'héritage
culturel. Certains éléments sont plus constamment appelés à jouer
le rôle mobilisateur de l'identité; les circonstances sont toutefois
capables de rendre un élément plus saillant que les autres.
Nous tenons à préciser que ce chapitre ne représente qu'un bref aperçu du
cadre conceptuel et théorique sur lequel nous nous sommes basée pour
expliquer le problème libanais. La thèse de laquelle est tiré cet ouvrage
traite en détail de toute la démarche théorique. Elle s'intitule : Identité des
groupes communautaires au Liban. Image (le soi et de l'autre, stéréotypes et
préjugés. (1997). Université de Paris VII.
15 1. Construction identitaire et identification
L'identité se construit à travers un processus interactif
d'assimilation et de différenciation par lequel l'acteur social
(individu ou groupe) accède à une certaine représentation de soi. Il
s'assimile aux autres en s'inscrivant dans des groupes sociaux plus
larges et se différencie d'eux en s'appropriant certains traits ou
caractéristiques. L'identification et l'individuation interagissent
pour créer une identité bien structurée. Grâce au mécanisme
d'identification, l'acteur social intériorise les unités de sens
culturelles et les valeurs du groupe. En partageant ces éléments, il
s'assimile aux autres et se rend semblable à eux. L'identité qu'il se
donne ne se distingue pas de celle prescrite; elle se confond avec
l'identité d'appartenance.
La façon d'intérioriser les éléments de la culture est à relativiser
avec le type de culture et de société; elle diffère d'une société
traditionnelle à une société individualiste. La société traditionnelle
est dotée d'un code culturel sacralisé qui réglemente toutes les
situations et les exigences de la vie et s'ordonne autour d'une
philosophie à forte connotation religieuse. C'est à cette définition
de sociétés ou de groupes traditionnels que les groupes
communautaires objet de notre étude répondent le mieux. Ils
constituent des ensembles d'un espace géographique qui vénère la
tradition et la religion. Le modèle de société individualiste, qui
caractérise le mieux le monde occidental, repose moins sur le
partage d'un patrimoine commun. L'accélération du changement
due en particulier aux transformations technologiques empêche la
cristallisation des valeurs et des traditions. Ce modèle contribue à
l'émergence d'un moi et privilégie les croyances et les principes
propres plus que les appartenances à des groupes. Dans le modèle
collectiviste, qui caractérise les sociétés non occidentales, la
personne en tant que telle n'existe pas; le sentiment d'appartenance
au groupe prédomine sur le moi.
Si, dans la société traditionnelle ou collectiviste, le changement
est incapable de se frayer facilement un chemin tant que les
traditions dictent la voie à suivre, dans la société individualiste il est
tellement rapide qu'on parle d'instabilité du système culturel. Il
reste que la société individualiste valorise les performances de la
personne, accorde plus d'importance à l'identité personnelle et
oeuvre au développement de l'estime de soi personnelle. La société
traditionnelle, construite davantage sur les valeurs partagées du
groupe, insiste sur le sentiment d'appartenance au groupe et à la
1 6 valorisation de l'identité collective; elle développe ainsi l'estime de
soi collective qui est liée à l'appartenance au groupe et l'individu
intériorise cette appartenance comme un aspect du concept du Soi.
Une étude menée par Trafimow, Triandis & Goto (1991) a
démontré cet effet de la société et de la culture dans le
développement du concept du Soi. Les sujets issus d'une culture
individualiste, telle la culture américaine, manifestent plus de
facilité à énumérer des attributs d'un soi privé, alors que ceux
provenant d'une culture traditionnelle et collectiviste, telle la culture
chinoise, paraissent avoir plus de facilité à citer des caractéristiques
d'un soi collectif. En général plus l'identité personnelle est
importante, plus elle est saillante et moins l'individu a besoin d'une
identité sociale puisque les deux identités satisfont un même besoin
d'une image de soi positive.
2. Marqueurs identitaires
Les éléments constitutifs de cette identité, appelés également
"marqueurs identitaires" ou "identials", relèvent de deux catégories :
d'une part les attributs (qualités ou défauts) qui définissent l'identité
personnelle d'un individu, et d'autre part ceux qui définissent son
identité sociale et qui proviennent de son appartenance à certaines
catégories sociales comme la nationalité, le sexe, la profession, la
religion, la race, etc. Les marqueurs s'organisent selon une structure
relativement stable dans le temps mais douée d'une certaine
plasticité qui leur permet de s'organiser en fonction de la
pertinence des situations. Cette structure est maintenue par un
noyau dur qui sensibilise les autres éléments identitaires; il veille
sur la cohérence identitaire et détermine la représentation de Soi. Il
est d'une saillance durable et généralisée, qui peut devenir
momentanément la caractéristique d'autres éléments identitaires
d'une faible centralité, lorsque la situation immédiate les mobilise
intensément.
Certains éléments identitaires sont donc plus fréquemment
appelés à jouer un rôle dans la détermination d'un aspect
particulier de l'identité. Il s'agit d'un rôle de pôle organisateur.
L'élément religieux a depuis toujours joué un rôle déterminant
dans la mobilisation identitaire au Liban. Latent en période de
paix, il s'est manifesté durant la dernière guerre interlibanaise.
Maintenant que la guerre s'est arrêtée, que la défensive n'est plus la
stratégie des groupes, sommes-nous capables d'affirmer que la
religion ne mobilise plus les orientations et les attitudes des
17 groupes ? Si c'est le cas, le changement des circonstances, donc
l'arrêt de la guerre, devrait déplacer la saillance vers d'autres
éléments identitaires.
3. Appréhension du sentiment d'identité
Quels que soient les déterminants de l'environnement qui
favorisent la formation d'une identité particulière (personnelle ou
sociale), ou le mécanisme de construction identitaire (identification
ou différenciation), la confirmation de cette identité requiert
cohérence, valorisation et autonomie, sentiments qui viennent au
secours des besoins de considération, de participation et
d'évaluation. Nous devons l'appréhension du sentiment d'identité
au processus de catégorisation qui est emprunté à l'organisation de
l'environnement matériel : devant la masse d'informations sur les
objets qui l'entourent, l'individu est obligé de recourir à un
mécanisme d'organisation pour rendre son environnement plus
cohérent et plus compréhensible. Les informations sur l'objet
dépendent de la manière selon laquelle le sujet les perçoit; chaque
objet est perçu à la fois comme possédant des caractéristiques
particulières qui le distinguent des autres objets, mais également
comme appartenant à un ensemble d'objets. Cet objet peut être
catégorisé isolément ou au sein d'ensembles organisés : un ouvrage
a bien des caractéristiques qui le distinguent d'un crayon par
exemple, mais également des caractéristiques appartenant à un
ensemble plus large, par exemple une bibliothèque où il sera
rangé. Cette appréhension cognitive de l'objet s'accompagne d'une
"détermination de différences -et de similitudes- spécifiant cet objet
parmi les autres", d'une "certaine permanence" et d'une "cohérence
de l'objet considéré" qui lui accordent une certaine "valorisation",
précise Codol 2 .
Ensemble structuré d'éléments d'information, reçus de
l'environnement social ou construits par l'individu à propos de lui-
même, l'image de soi comme objet est appréhendée selon le même
processus cognitif. Cette image s'accomplit avec les trois
di mensions du sentiment de différence, de cohérence et de
permanence dans le temps, et de valorisation de soi. Pour Codol, "le
sentiment de la différence est essentiel à la prise de conscience de
2- CODOL J.-P., (1981), "Une approche cognitive du sentiment d'identité",
in : Social science information sur les Sciences sociales, vol. 20, n° 1, p.
111-133.
18
soi" et "ne peut être socialement vécu qu'en référence à d'autres"
car "c'est la comparaison qui permet la catégorisation et donc
l'identification de soi parmi d'autres". La cohérence de l'image de
soi et sa permanence sont indispensables pour demeurer identique
à soi-même et pour accéder à une valorisation positive de soi.
II. Catégorisation sociale et phénomènes de groupe
La catégorisation sociale découle de la catégorisation d'objet.
Elle facilite la compréhension du sentiment d'appartenance et des
relations intergroupes. Elle a été adoptée par Tajfel dans sa théorie
de l'identité sociale.
1. Catégorisation sociale et sentiment d'appartenance
La catégorisation, qui nous permet d'appréhender le sentiment
d'identité, est également capable de nous expliquer comment
l'individu s'autocatégorise parmi les autres (à travers la
similarisation) et par rapport à eux (à travers la différenciation), en
ordonnant son environnement social en catégories de personnes ou
de groupes. Nous trouvons dans la catégorisation sociale la plupart
des effets du processus de catégorisation des objets, notamment la
tendance à accentuer les ressemblances au sein des catégories et les
différences entre elles. La catégorisation sociale détermine de ce
fait la perception de soi en tant que membre d'un ensemble de
personnes ou d'un groupe. L'identité, ou la façon dont on se
définit, ne dépend plus des attributs personnels mais de
l'appartenance à certaines catégories sociales. Le processus de
catégorisation sociale facilite l'édification des identités sociales qui
se construisent à partir du sentiment d'appartenance. La nation à
laquelle on appartient ou la langue qu'on partage contribuent à la
façon dont on se définit.
La catégorisation, qui nous pousse à adhérer à certaines
catégories plutôt qu'à d'autres, présuppose une sélection ou une
différenciation intercatégorielle. Cette différenciation est plus
importante quand elle se manifeste dans des relations entre
groupes, et elle engendre le plus souvent une différenciation
intergroupe et une homogénéisation intragroupe; elle est même
capable de générer des comportements discriminatoires entre les
groupes. Certains auteurs comme Sherif (1961) et Tajfel (1970)
ont privilégié l'analyse du processus de catégorisation sociale pour
19 apporter une explication plausible aux problèmes de relations
intergroupes.
2. Catégorisation sociale et relation intergroupe
Nous avons exposé jusqu'à présent l'une des particularités de la
catégorisation sociale, à savoir la construction identitaire à travers
l'appartenance à certaines catégories ou groupes sociaux; l'image
de soi est liée à la perception subjective de ces catégories. Dans sa
théorie de l'identité sociale, Tajfel 3 s'est basé sur ce processus de
catégorisation et a apporté sa contribution à l'explication des
phénomènes intergroupes.
Pour lui, l'identité sociale n'est vécue que lorsque l'individu est
conscient de son appartenance à certains groupes sociaux avec la
signification émotionnelle et évaluative qui résulte de cette
appartenance. Cette catégorisation découpe l'environnement social
de manière à faire apparaître son groupe et les autres groupes.
Dans son principe théorique, Tajfel propose que les individus
tentent de maintenir une identité sociale positive ou d'y accéder;
pour y parvenir ils établissent des comparaisons entre leur groupe
d'appartenance (l'endogroupe) et certains autres groupes (les
exogroupes). La comparaison est favorable à l'endogroupe qui doit
être perçu comme positivement différencié ou distinct
d'exogroupes pertinents; cette pertinence est indispensable, car
l'endogroupe ne se compare pas à n'importe quel autre groupe
mais à celui qui lui est proche ou similaire dans une situation
sociale particulière. La race, par exemple, est une catégorie
pertinente qui pousse un Noir à se comparer à un Blanc à partir de
la couleur de la peau. L'augmentation de la saillance de
l'appartenance à un groupe augmentera l'identification de chaque
sujet avec l'endogroupe, diminuera la différenciation entre Soi et
les membres du groupe et, par là même, créera une
homogénéisation au sein des groupes tort en exacerbant les
différenciations entre eux. Turner définit ce phénomène par la
"dépersonnalisation".
Tajfel, qui s'est centré sur le processus de catégorisation sociale
pour expliquer les phénomènes liés aux relations intergroupes
comme le biais de favoritisme endogroupe et la différenciation
intergroupe, a montré que des conditions minimales de
3 TAJFEL H., (1981), Human Croups and Social Categories, Cambridge
University Press, Cambridge.
20
catégorisation arbitraire entre deux groupes sont suffisantes pour
déclencher des évaluations plus favorables à l'endroit de
l'endogroupe qu'à l'égard de l'exogroupe. Improvisant des
situations expérimentales de groupes minimaux, il a remarqué
qu'une simple induction chez les sujets d'une situation composée
de leur groupe d'appartenance (nous) et d'un groupe de non-
appartenance (eux) facilite l'émergence d'un favoritisme
endogroupe au détriment de l'exogroupe. Des expériences
ultérieures (1971, 1978) ont invoqué des situations où tous les
facteurs reconnus habituellement comme étant la cause de la
discrimination et du favoritisme ont été éliminés, l'unique variable
introduite étant la catégorisation arbitraire nous-eux. Même dans
cette situation épurée, la catégorisation était suffisante pour faire
apparaître le biais pro-endogroupe et le comportement
discriminatoire à l'égard de l'exogroupe. Plusieurs études ont
appuyé cette hypothèse fondamentale de la théorie de l'identité
sociale (notamment Abrahams & Hogg, 1990, Bourhis & Gagnon,
1994). Vallone, Ross et Lepper 4 se sont basés sur des événements
de la guerre au Liban pour confirmer le biais pro-endogroupe. Ils
ont montré à des partisans pro-Arabes et pro-Israéliens des extraits
de journaux télévisés sur l'invasion israélienne du Liban et les
massacres commis dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila à
Beyrouth en 1982. Malgré le fait que les extraits étaient
relativement neutres, chaque groupe a estimé qu'ils étaient biaisés et
ne défendaient pas sa position sur les événements.
Pour expliquer le biais pro-endogroupe, Tajfel a montré que
les comparaisons sociales favorables à l'endogroupe sont
indispensables pour établir une identité sociale positive et par
conséquent une estime de soi des individus (Tajfel et Turner,
1986). Des comparaisons défavorables suscitent une identité
sociale négative et donc une dépréciation de soi et un rejet de
l'endogroupe (Tajfel, 1978a). Brown (1995) remarque qu'une
identité sociale négative peut mener à une dénigration du groupe
d'appartenance et à une surévaluation de l'exogroupe qui est perçu
comme ayant des caractéristiques valorisées. Cet effet
d'autodépréciation par rapport à la valorisation du groupe avantagé
a déjà été observé parmi les jeunes Noirs américains (Clark &
Clark, 1947) et récemment parmi les autochtones du Canada
VALLONE R.P., ROSS L., LEPPER M.R., (1985), "The hostile media
phenomenon : Biased perception and perception of media hias in
coverage of the "Beirut Massacre", Journal of Personality and Social
Psychology, 49, p. 577-585.
21 (Bourhis et Gagnon, 1994). Le groupe dévalorisé intériorise les
attributs dévalorisants et les intègre aux éléments de son identité.
Dans le cas d'une identité sociale positive, Luhtanen et Crocker
(1992) trouvent qu'une estime de soi collective en découle; bien
qu'elle soit associée à l'estime de soi personnelle, elle est distincte
parce qu'elle est particulièrement liée aux caractéristiques des
groupes sociaux auxquels on s'identifie. Dans l'expérience de Clark
et Clark, les sujets blancs ont exprimé une estime de soi liée à leur
appartenance à la race blanche. Parallèlement, les Noirs ont
exprimé une dépréciation du soi collective parce qu'ils
appartiennent à la race noire.
L'estime de soi collective, qui est liée aux caractéristiques des
groupes sociaux auxquels on appartient, dépend également de la
pertinence de ces groupes. La couleur de la peau n'aurait pas été
d'une grande importance pour les sujets de Clark et Clark s'il n'y
avait pas cette ségrégation entre Noirs et Blancs aux Etats-Unis.
Elle aurait été insignifiante si le contexte social et culturel ne lui
accordait pas un rôle déterminant dans la perception de soi.
D'ailleurs, McGuire insiste sur le rôle du contexte dans la
perception de soi. Ses recherches lui ont permis de dégager le
principe de distinction (1984) qui stipule que le contexte social et
culturel représente un ensemble de déterminants extrêmement
puissants des caractéristiques distinctives de soi; il pousse la
personne à être plus consciente de sa différence avec les gens
qu'elle côtoie régulièrement. Les variables contextuelles
importantes devant lesquelles McGuire s'est arrêté sont notamment
le sexe et l'ethnie. Garçons et filles désignent leur sexe comme une
caractéristique d'eux-mêmes quand les membres de l'autre sexe
sont plus nombreux dans leur famille (McGuire, McGuire et
Winton 1979). Dans des classes d'écoles des États-Unis, des élèves
de race noire et d'origine latine soulignent que leurs ethnies
représentent une caractéristique importante d'eux-mêmes, et ceci
beaucoup plus que des élèves de race blanche (McGuire, McGuire,
Child et Fujioka 1978).
Si ces situations confirment l'hypothèse principale de McGuire,
leurs effets ne sont pas généralisables quand, malgré la différence
de sexe ou d'ethnie, des affinités existent avec son entourage. Au
contraire, des sentiments de similitude seraient plus problables que
des sentiments de différence. Vallerand 5 , qui critique l'apport de
VALLERAND R. J. (1994), "Le soi en psychologie sociale : perspectives
classiques et contemporaines", p. 121-192, in : VALLERAND R. J. (sous la
22

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