Crimes et délits dans la vallée du fleuve Sénégal de 1810 à 1970

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Si la vallée du fleuve Sénégal retient l'attention à cause de son statut de foyer de départ migratoire ancien et dynamique, comme lieu de mémoire riche de ses micro-restes archéologiques, de ses paroles sacrées et magiques, elle est aussi une terre d'élection des figures criminalisées du Maure, du boisselier lawbe et du berger peul. C'est un lieu de reproduction de la violence, de fabrication d'"identités explosives" qui est ici exploré.
Publié le : lundi 1 février 2010
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EAN13 : 9782296240261
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CRIMES ET DLITS DANS LA VALLE DU FLEUVE SNGAL DE 1810 À 1970

Dernières parutions chez L’Harmattan-Sénégal
KANE Abdourahmane, Destin cruel, roman, janvier 2010. SARR Pape Ousmane, Les déboires de Habib Fall, suivi de Blessures de mon pays, nouvelles, décembre 2009. MIKILAN Jean, Le conseil des Esprits, décembre 2009. CHENET Gérard, El Hadj Omar. La grande épopée des Toucouleurs, théâtre, novembre 2009. BARRO Aboubacar Abdoulaye, École et pouvoir au Sénégal. La gestion du personnel enseignant dans le primaire, novembre 2009. GAYE FALL Ndèye Anna, L’Afrique à Cuba. La regla de osha : culte ou religion ?, octobre 2009. CHENET Gérard, Transes vaudou d’Haïti pour Amélie chérie, roman, septembre 2009. NDAO Mor, Le ravitaillement à Dakar de 1914 à 1945, août 2009.

Daha Chérif BA

CRIMES ET DLITS DANS LA VALLE DU FLEUVE SNGAL DE 1810 À 1970

Préface du Professeur Ousseynou Faye

L’HARMATTAN-SÉNÉGAL

© L'HARMATTAN-SENEGAL, 2010 « Villa rose », rue de Diourbel, Point E, DAKAR http://www.librairieharmattan.com diffusion.harmattan@wanadoo.fr senharmattan@gmail.com ISBN : 978-2-296-10261-3 EAN : 9782296102613

La carte des razzias dans la vallée du fleuve Sénégal : 1810-1914 1

Pillages intra-zones (Boseeya-Laaw)

pillages inter-zones (Émirats maures-provinces rive gauche)

Relation d’opposition ou de brigandages réciproques

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Schmitz, (Jean), 1999, modifications faites par l’auteur, 2002.

PRÉFACE UNE HISTOIRE DU DRAME HUMAIN
Avec ce livre de Daha Chérif Ba, l’on est en présence d’un discours qui renseigne avant tout sur l’attention accordée à la vallée du fleuve Sénégal par les (entrepreneurs) politiques, les « experts du développement », les chercheurs en sciences sociales, etc. Les uns et les autres la présentent comme une figure une ou/et multiple. Promue au rang de niche écologique, sa mise en valeur est censée contribuer à la réussite du processus d’accumulation de richesses enclenché pendant et après la colonisation. Sa ressource foncière et son potentiel hydraulique ont suscité et suscitent encore les plus fortes convoitises, qui peuvent être masquées ou portées par les projets de colonisation agricole (Barry 1972, Saâd 2004), d’aménagement d’un bassin cotonnier (Faye 1989) ou rizicole, d’intégration sous-régionale et de coopération transfrontalière, les discours sur les rapports de production. Investir (dans) la vallée du fleuve pour dépasser l’autosuffisance alimentaire, tirer profit des « bienfaits » de la Révolution verte, mettre le cap sur le « développement durable », tel est le leitmotiv partagé par les « décideurs politiques » et nombre d’animateurs de la recherche-action. Peut-il en être autrement quand on sait qu’ils sont conscients du coût politique et social des contre-performances de l’économie minière de l’État-frontière mauritanien2, de la profondeur de la crise de la « mono-spéculation » arachidière, de la faillite des rouages organisateurs de l’encadrement et du développement agricole3 que l’on observe au Sénégal ? Mais la vallée du fleuve Sénégal retient aussi l’attention des chercheurs en sciences sociales et des pouvoirs publics à cause de son statut de foyer de départ migratoire ancien et dynamique. La vigueur de l’émigration est à mettre en rapport avec la quête du savoir islamique, qui a conduit à la mise en réseau des foyers religieux du Fouta Toro et du Fouta Djallon, et avec la volonté de sortir de l’infortune provoquée par la transformation de cet ancien « bassin de la gomme » en réservoir de main-d’œuvre à la suite de l’adoption définitive au XIXe siècle de l’arachide comme principale culture d’exportation. Comme objets d’étude et thèmes de discours occurrents, l’on retiendra, en plus de la cartographie des diasporas des migrants de travail, de l’insertion de ces derniers dans les marchés du travail et de l’entre-soi visualisé dans les foyers d’arrivée migratoire où est souvent prononcée la damnation de l’étranger (Noiriel 2007), les retours des migrants qui s’investissent dans des associations villageoises de

Ses trajectoires ont été retracées par l’équipe d’Ould Ahmed Salem (2004). Il s’agit précisément de l’Office national de Coopération et d’Assistance pour le Développement (ONCAD). Une abondante littérature lui est consacrée. Cashwell (1984) fait partie des auteurs qui proposent une lecture fine de l’effondrement de cette société d’État ayant fonctionné comme une institution totale.
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développement ou dans la recomposition des élites politiques (Diop 2009) impliquées dans les jeux nocifs du clientélisme (Dahou 2004). La vallée du fleuve Sénégal se donne également à lire dans la littérature savante comme un lieu de mémoire riche de ses micro-restes archéologiques, de ses gestes et de ses paroles secrètes, sacrées et magiques. Ce territoire y est affiché comme un analyseur des (dé)constructions d’hégémonies4, des (re)compositions sociales (Bathily 1989) et de l’efficace des « idées reçues » (Boudon 1986, Diop 2009, Wane 1969). Faisant figure de principale étape des vagues migratoires des populations « noires » fuyant la désertification du Sahara, cet espace écologique fonctionne, à la fois dans le discours historien dominant et dans nombre de traditions orales du nord et du centre de la Sénégambie, comme le premier lieu de brassage des grands groupes qui composent le tissu ethnique du Sénégal septentrional et central ainsi que celui du Sud mauritanien. Sous ce rapport, il fait figure de berceau (de second rang), que l’on cite volontiers après avoir évoqué ou non le Sahara fertile et/ou la vallée du Nil. Mais, cette image savante ou sacralisée ne doit pas faire perdre de vue la prégnance de celle-ci, prosaïque, qui fait de la vallée du fleuve Sénégal une terre d’élection des figures criminalisées du Maure, du boisselier laobé et du berger peul. Plus que le fait d’appréhender une telle idée reçue comme une construction référée à l’aversion supposée ou avérée du sédentaire pour les « gens du voyage », les nomades et les transhumants, il importe de souligner l’épaisseur historique du stigmate qui fait de ce biotope un lieu de (re)production de la violence (notamment acquisitive et ludique), de fabrication et de diffusion d’« identités explosives », de manifestation des formes d’éloge de l’altérité et de l’irréductibilité. La razzia, le délit d’abigeato (vol de bétail), les rapts d’enfants et/ou les enlèvements de femmes, qui sont l’œuvre de ces sujets historiques tirant leur pouvoir de coercition du bout du fusil, de la cravache, du sabre ou de la machette, ne renseignent pas sur l’incivilité de leurs différentes communautés territoriales, mais bien sur l’économie politique de la traite atlantique et sur l’archéologie de la rudesse de la vie rurale. L’efficace de ce double héritage se combinant avec la portée de l’inscription sociospatiale du projet colonial qui se lit davantage comme œuvre de violence organisée que comme entreprise de désensauvagement, l’on ne peut que souligner, avec force, la nécessité de faire de la vallée du fleuve Sénégal un analyseur d’expériences humaines souvent négligées ou franchement ignorées par les historiens. Il s’agit de ces faits de l’homme relevant des deux registres que sont le conflit avec la société et le conflit avec la loi. Censées procéder des jeux sociaux et politiques constitués par la désadaptation, l’inadaptation et la disqualification, ces expériences sont rangées dans la rubrique des déviances.
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Voir Barry (1972), Johnson (1974), Jourde (2004), Kane (1973, 1986), Ly (1992), (Robinson 1975), Schmitz (1994), etc.

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Ce dernier mot est, à lui seul, un excellent révélateur des changements historiographiques survenus dans l’université sénégalaise et estampillant ce livre. Ayant acquis un statut scientifique, à la suite des nombreux travaux de recherche réalisés depuis les textes de Faye (1979, 1989)5, il se veut le concentré d’un projet de rupture d’avec l’étude du royaume (en construction, conquérant, conquis, circonscrivant des dynamiques de changements sociaux) qui fait office de « commun des lieux » (Maximy 2000) du discours historien dominant. Un renouvellement périodique des objets d’étude, des problématiques et, dans une moindre mesure, des options méthodologiques caractérisant la trajectoire de ce que d’aucuns appellent « l’École de Dakar » (Faye 1999), cette mise en discours de Daha Chérif Ba est à la fois le miroir des innovations en cours et des continuités discursives. En effet, par l’affichage de son objet d’étude, l’auteur appartient au groupe des historiens qui tentent d’exercer leur métier en se préoccupant des nouvelles interpellations, interrogations et peurs collectives6 de leurs contemporains. Comme eux, il investit les marges du discours scientifique dominant pour trouver les thématiques susceptibles de donner de l’allant à cette quête de la différence, qui n’a de sens que si et seulement si elle facilite la production périodique d’une synthèse historique. Ba exhibe son ancrage dans ce groupe de « jeunes historiens » en écrivant une « histoire vue du bas », celle-là même qui se tourne surtout vers les anonymes, mais sans pour autant s’installer dans la perspective tracée par les subaltern studies7, qui consiste à faire de ces derniers des acteurs dont la noblesse du geste est censée égaler celle de l’élite (Boutier et Virmani 1995). Mieux, son discours s’inscrit dans ce que nous appelons « l’histoire du bas », ce genre de savoir qui érige les marges en analyseur pour dévoiler le passé de groupes et d’individus porteurs de stigmates conférés par la naissance sociale, le statut social ou civique, l’incivilité, l’infortune, etc. En bref, l’histoire qu’il écrit ne leur donne pas la parole, le pouvoir de la parole. Le texte qu’il a rédigé met plutôt en scène ces traditionnels « oubliés », insiste sur l’examen de leurs postures, de leurs activités et de leurs comportements, avec comme objectif avoué d’enrichir la connaissance des faits et gestes servant d’empreintes intimes ou non laissées par les générations des siècles et des décennies antérieurs. L’auteur de ce livre choisit d’atteindre ce but au travers de la
Portant sur le banditisme social, l’imaginaire, le rapport à la maladie, les armes à feu, les (en)jeux mémoriels, etc., ils ont été produits dans le cadre du lancement au début des années 1990 du Groupe d’études sur la marginalité et l’exclusion sociale (GERMES). 6 Celles-ci renvoient, entre autres phénomènes, à l’insécurité, au discours sécuritaire qui veut fonder sa pertinence sur l’actualité de l’angoisse de citadins et de populations rurales confrontés aux coupures de routes et de rues, à la persistance de la pauvreté qui rime avec expansion de la religiosité qui se manifeste par exemple à travers l’apparition de nouvelles sectes religieuses ou la compétition interconfrérique, à la résurgence de pathologies comme la tuberculose, etc. 7 Lire les développements d’Amselle (2008) sur ce courant d’écriture.
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collecte de matériaux (dossiers d’archives en particulier) sur les catégories de gestes et de faits prévus et punis par la loi. Criminalité, délinquance, infraction et déviance forment alors la charpente de l’armature conceptuelle de ce livre fort instructif. Mais, ne l’oublions pas, Ba partage avec ceux qu’on pourrait désigner par les termes d’« historien du royaume » ou d’« historien du groupe social » quelque chose de non négligeable : le questionnement du passé d’un territoire référant l’appartenance du sujet historien. Suivant les pas de celui-ci et de celui-là, il a affronté les lois d’airain de la mise à distance, exercice nécessaire pour que l’objectivité traverse le discours construit, que le regard de l’intérieur permette de dévoiler les subtilités et l’inscription dans la longue durée de certains gestes des sujets historiques étudiés. Mettre à distance ce qui tient lieu d’analyseur du récit (terroir ou communauté territoriale) constitue un jeu intellectuel qui a certainement signifié, pour Ba et ses devanciers, « dé-familiariser » et contrôler les tentatives d’irruption du je dans la reconstitution et l’interprétation du passé (Boutry 1995 : 56-60). Tout en prenant ses distances avec certains devanciers impliqués dans l’écriture d’une histoire à vocation nationalisante, qui participe de l’invention de modèles de contrat social qui ne promeuvent pas l’émergence du citoyen (Diop 2009) et la « désethnicisation » de l’État, Daha Chérif Ba n’en partage pas moins avec eux l’inclination à (re)produire un savoir sous forme de récit. Peut-être qu’il s’agit là d’un « phénomène de prise de distance par rapport »8 à cette catégorie de discours historien davantage centré sur la spéculation et cristallisant la vanité de l’homme du savoir, dont le propos est vite démenti par les progrès enregistrés par ses héritiers. Sous ce rapport, Ba sait très bien distinguer les moments du déroulement du récit et les passages de ce récit où il faut s’effacer devant l’histoire, ne plus occuper le centre ou le devant de la scène du discours, la laisser parler au lieu de la faire parler (id. : 191). Ce faisant, il a bien compris que l’histoire, cette science du possible, est avant tout un art de l’éloquence (id. : 188-189), un réflecteur de notre quête du savoir, du vrai et du beau. Cette quête traverse de part en part ce livre qui éclaire sur la cartographie du crime en distinguant comme lieux de déroulement du conflit avec la loi, outre les établissements humains (hameaux, villages, villes éclatées en centre-ville et en « banlieues »), les différents biotopes, affluents et défluents du fleuve Sénégal. L’ingénierie du hors-la-loi en fait aussi des zones-refuges, des étapes de son parcours quotidien. Les auteurs de cette criminalité rurale et urbaine qui revendiquent des appartenances sociales différentes, des schèmes culturels souvent incompatibles, sont mus par des intérêts parfois antagoniques. En bref, leurs « forfaitures » se déclinent en termes d’affrontements entre pasteurs et agriculteurs prolongeant ou non celles entre
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L’expression est « empruntée » à Hartog (1995 : 185).

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déniankobés et torodos9, d’atteintes à l’ordre social, de remises en cause du succès du projet colonial et du schéma de distribution des richesses sociales, etc. Ce livre rend davantage compte des tenants et aboutissants du crime de sang et du crime économique, dont l’emmêlement traduit la profondeur des divisions, l’intensité des désirs et la forte détermination des protagonistes. Sous ce rapport, le milieu rural est présenté comme le lieu de déroulement privilégié de la grande délinquance, du crime organisé et des affrontements armés. En d’autres termes, la ville se distingue surtout par l’affichage du délit sexuel. Mais, Ba montre que la confrontation avec le colonisateur s’est déroulée essentiellement au XXe siècle dans cet établissement humain où ce dernier élit domicile, accueille le hors-la-loi dit « indigène » pour l’enfermer et le punir dans ses prisons dessinant un arc de cercle et se présentant sous forme d’ersatz de la prison dite « métropolitaine ». Le surencombrement, l’infortune et l’anarchie qui règnent dans la prison coloniale de la vallée du fleuve Sénégal traduisent l’inclination du colonisateur à placer sous le sceau de l’anormalité la reproduction « outre-mer » des institutions et des jeux de pouvoir de son lieu de provenance. En définitive, le fait de punir le colonisé en l’enfermant dans un régime pénitentiaire d’exception révèle l’intensité de la violence structurelle qui sert de volant régulateur à l’État colonial. En corrélant celle-ci à celle propre au gouvernement de la prison10, l’on ne peut que comprendre pourquoi le fait d’en finir avec soi et avec les autres par le biais du suicide a été une solution récurrente dans le milieu des prisonniers psychologiquement fragiles. La référence au suicide, qui clôture les développements de Daha Chérif Ba, constitue, à elle seule, un motif suffisant pour lire cet ouvrage qui est un révélateur du drame humain porté par les gens du crime et par les gens du délit. Pr Ousseynou Faye Département d’Histoire (FLSH) Université Cheikh Anta Diop (Dakar) Références bibliographiques Amselle Jean-Loup (2008), L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes, Paris, Stock. Barry Boubacar (1972), Le Royaume du Waalo. Le Sénégal avant la conquête, Paris, François Maspéro.

9 Ces vocables désignent respectivement les élites dirigeantes des éleveurs peuls et des agriculteurs toucouleurs. 10 Il renvoie à la juxtaposition ou l’entremêlement des pouvoirs de coercition fabriqués et exercés par les surveillants de la prison et par les leaders des détenus.

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Bathily Abdoulaye (1989), Les portes de l’or. Le royaume du Galam (Sénégal) de l’ère musulmane au temps des négriers (VIII e –XVIIIe siècle), Paris, L’Harmattan. Boudon Raymond (1986), L’idéologie ou les idées reçues, Paris, Fayard. Boutry Philippe (1995), « Assurances et errances de la raison historienne », Jean Boutier et Dominique Julia (Dirigé par), Passés recomposés. Champs et chantiers de l’histoire, Paris, Éditions Autrement : 56-68. Boutier Jean et Arundhati Virmani (1995), « Les voies de la polyphonie », Jean Boutier et Dominique Julia (Dirigé par), Passés recomposés. Champs et chantiers de l’histoire, Paris, Éditions Autrement : 296-305. Cashwell N. (1984), « Autopsie de l’ONCAD », Politique africaine, 14 : 39-73. Dahou Tarik (2004), Entre parenté et politique. Développement et clientélisme dans le delta du Sénégal, Paris, Karthala-ENDA GRAF Sahel. Diop Alioune Badara (2009), Le Sénégal, une démocratie du phénix ?, Paris, KarthalaCREPOS. Faye Ousseynou (1979), « Une enquête d’histoire sociale : l’évolution des mœurs dans les villes du Sénégal du 19e au début du 20e siècle (criminalité, délinquance, prostitution, etc.) », Dakar, Université de Dakar [Mémoire de maîtrise, Histoire]. Faye Ousseynou (1989), « L’urbanisation et les processus sociaux au Sénégal : typologie descriptive et analytique des déviances à Dakar, d’après les sources d’archives, de 1885 à 1940 », Dakar, Université C. A. Diop [Thèse de Doctorat de Troisième Cycle, Histoire]. Faye Ousseynou (1999), « Une enquête d’histoire de la marge : production de la ville et populations africaines à Dakar, 1857-1960 », Dakar, Université C. A. Diop [Thèse de Doctorat d’État, Histoire]. Hartog François (1995), « L’art du récit historique », Jean Boutier et Dominique Julia (Dirigé par), Passés recomposés. Champs et chantiers de l’histoire, Paris, Éditions Autrement : 184-194. Johnson James P. (1974), « The Almamate of Futa Toro, 1770-1936: A Political History », Madison, University of Wisconsin [Ph D]. Jourde Cédric (2004), « Rivalités inter-(intra) ethniques et luttes symboliques dans la vallée du fleuve Sénégal avant l’indépendance », Zekeria Ould Ahmed Salem (Sous la direction de) (2004), Les trajectoires d’un Etat-frontière. Espaces, évolution politique et transformations sociales en Mauritanie, Dakar, CODESRIA : 66-89. Kane Oumar (1973), « Les unités territoriales du Futa Toro », Bulletin de l’IFAN, B, XXXV, 3 : 614-631. Kane Oumar (1986), « Le Futa Toro, des Silatigi aux Almaami (1512-1807) », Dakar, Université C. A. Diop, 3 vol. multigr. [Thèse de Doctorat d’État es Lettres, option Histoire]. Maximy René de (2000), Le commun des lieux, Paris, IRD/ Mardaga.
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Noiriel Gérard (2007), Immigration, antisémitisme et racisme en France (XIXe-XXe siècle). Discours publics, humiliations privées, Paris, Fayard. Robinson (1975), Chiefs and Clerics : The History of Abdul Bokar Kan and Futa Toro, 18531891, Oxford, Oxford University Press. Saâd Mohamed El Moctar Ould, « Le fleuve Sénégal comme enjeu régional de la « colonisation agricole » à l’après-barrage (1818-2001) », Zekeria Ould Ahmed Salem (Sous la direction de) (2004), Les trajectoires d’un Etat-frontière. Espaces, évolution politique et transformations sociales en Mauritanie, Dakar, CODESRIA : 90-112. Salem Zekeria Ould Ahmed (Sous la direction de) (2004), Les trajectoires d’un État-frontière. Espaces, évolution politique et transformations sociales en Mauritanie, Dakar, CODESRIA. Schmitz Jean (1994), « Cités noires : les républiques villageoises du Futa Toro (Vallée du Sénégal) », Cahiers d’études africaines, XXXIV, 4, 133-135 : 419-460. Wane Yaya (1969), Les Toucouleurs du Fouta Tooro. Stratification sociale et structure familiale, Dakar, IFAN.

INTRODUCTION GNRALE
La marginalité11 et l'exclusion12 sont des faits de société qui mobilisent les pouvoirs publics en général et les chercheurs en particulier. Notre thème qui porte sur l’étude et l'analyse des comportements délictueux et criminels dans la zone septentrionale du Sénégal, s’inscrit dans le cadre de ces préoccupations. Mieux, il est original et pionnier dans ce domaine, car sortant des sentiers battus et des thèmes « tiroirs » longtemps agités de notre histoire nationale. Il est loin de cette histoire-spectacle, cette vaste mise en scène d'anecdotes, de « dessous » frelatés, de divers faits rapportés négligemment dans les colonnes d'une presse coloniale à sensation et raciste, de procès qui véhiculent l’insolite et la « sauvagerie » du Noir criminel. Il est loin de cette histoire-récit, tenant souvent plus du rassemblement que de la synthèse dense et cohérente et dont l'unique objectif est de connaître les dessous ignorés ou occultés des grands événements ou des chefs locaux indélicats et tortionnaires. Il s’éloigne aussi de cette histoire familiale élitaire inavouée qui constitue le soubassement de certaines constructions intellectuelles et qui transpire et sourd à travers nombre de travaux d’investigations. L'étude du banditisme rural, des violences autour de la terre et de l'eau, des « conflits verts », des comportements délictueux ou criminels de la chefferie indigène administrative, des déviances en milieu urbain et rural, du vécu carcéral, dans la vallée du fleuve Sénégal, de la seconde moitié du XIXe siècle aux années 1960, est en effet, nouvelle et sans précédent dans la littérature consacrée à cette partie du Sénégal. Le thème est d'autant plus important et intéressant que son champ d'études est une zone frontalière entre deux pays aux entités ethniques imbriquées et emboîtées les unes aux autres par la force de l'histoire et de la géographie. Or, la frontière est une zone de conflits, de disputes, de compétitions, de controverses, de transactions, de litiges interminables, séculaires et difficiles à gérer, à juguler ou à évaluer. La frontière encourage aussi le banditisme et la marginalité, car elle sert de repli, de cachette et de refuge pour échapper à la justice, à la prison, à la conscription, au
Le terme marginalité a transité par le latin (marg-, dans marginis, margo, bord, frontière) et renvoie étymologiquement au verbe « marcher », d’origine germanique, mark-, dont le sens premier était celui de « signe », « marque », « empreinte », ayant pris dans l’usage courant les sens de « limite » et de « frontière », « lisière » ou « interstice » (Dictionnaire étymologique, Les usuels du Robert, 1994). Aussi, celui qui est dans la marginalité se trouverait à la limite ou au-delà d’une frontière, dans une marche. Lire aussi l’article de Marie, (A.) « Marginalité et conditions sociales du prolétariat urbain en Afrique. Les approches du concept de marginalité et son évaluation critique ». Cahiers d’Études africaines, 81-83, XXI-1-3, pp. 347-374. 12 Exclusion renvoie étymologiquement à « clef » et à une famille latine se rattachant à une racine clau-, exprimant l’idée de « fermer », claudere, (Les usuels du Robert, 1994). Il fait référence à l’idée de chasser quelqu’un d’un endroit, de l’enfermer dans un autre, ou de le priver de certains droits.
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recrutement, à l'impôt, bref au système étatique coercitif. Obstacle physique et zone de faiblesse des États13, comme la forêt, la montagne, le désert, l’eau, elle protège le délinquant de ses poursuivants. Humaine, elle attise les tensions et avive les conflits et les confrontations entre les hommes. Notre champ d'investigation, pour toutes ces raisons est en effet le lieu le plus indiqué pour aborder les phénomènes sociaux et les transformations des activités délinquantes et marginales d'autant plus qu'il est habité par des populations aux intérêts contradictoires qui se sont combattues pendant des siècles. C'est le lieu aussi où la ville et le village sont contigus, les espaces du jeeri et du waalo voisinent, le centre et la périphérie se distinguent, développant respectivement des délits et des crimes propres. La problématique de la marginalité et de la criminalité Les déviances sociales constituent un phénomène fort complexe. Car, il n’est ni commode ni aisé de définir exactement ce que recouvre la notion de criminalité ni d’en dessiner nettement les contours. La criminalité est-elle l’ensemble des faits et actes justiciables ou est-elle cet état fugace ou durable, une qualité attachée à l’individu particulier ou à la collectivité totale ? Elle renferme la somme des infractions et des manquements à la loi commune, commis dans une société donnée et à une époque précise de son histoire. Ceux-ci se caractérisent par des indices, quantitatifs et qualitatifs déterminés, ainsi que par leur dynamique interne. Devant cette complexité du phénomène social, nous retenons ici pour criminalité, pour déviance sociale, tout acte, et pour délinquante, toute personne, toute collectivité que la société du moment a reconnus pour tels devant ses institutions, dans les décisions de ses autorités judiciaires ou dans son opinion populaire. D’autant plus que tout crime est justiciable dans toutes les sociétés, car il est d’abord l’anormal défiant les normes collectives consacrées et ensuite, il trouble l’ordre, dévalorise la valeur et revalorise la non-valeur14. Si les milieux universitaires et intellectuels français ont une tradition plus ou moins ancienne, d’écriture et de publication sur la marginalité, la criminalité et sur la délinquance en général, ces champs d’études et de recherches sont en revanche, tout à fait nouveaux, vierges et en friche. C’est un des domaines aussi confus que délicats, peu questionnés, un des épisodes de l’histoire du continent très mal connus et très controversés15. Ils sont à peine visités dans l’historiographie africaine en général et
Braudel, (F.), « Misère et Banditisme. Etudes. », Annales Economies-Sociétés-Civilisations, avril-juin, 1947, n° 3, pp. 129-142. 14 Bouhdiba, (A.), La criminalité et changements sociaux en Tunisie. Etude sociologique, Tunis : Université de Tunis, Les Mémoires du CERES, 1965, pp. 7-13. 15 Coquery-Vidrovitch, (C.), Afrique noire. Permanence et ruptures, Paris : Payot [1985], 2e édit. L’Harmattan, 1992, pp. 230-236.
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sénégalaise en particulier. Le problème est d’actualité et il est logique que l’on s’y intéresse d’autant que les curiosités et les préoccupations des historiens et chercheurs, au gré des cheminements complexes qui les conditionnent et les déterminent, s’inscrivent toujours en reflet des inquiétudes du trouble ou simplement des questions du moment. Pour notre part, nous avons choisi, comme laboratoire d’étude et d’analyse des déviances sociales, la vallée du fleuve Sénégal, aujourd’hui, comme hier, située au cœur d’enjeux divers. La vallée du fleuve Sénégal, n’a surtout intéressé chercheurs et universitaires que dans le cadre d’études et d’investigations portant sur les modes de « tenures indigènes », du reste, aujourd’hui aigus et préoccupants, ainsi que sur les institutions politiques et religieuses traditionnelles ayant comme toile de fond, une histoire familiale élitiste non avouée. À notre connaissance, on ne s’est pas encore interrogé sur l’histoire de ses délinquants et criminels, de ses cas sociaux, de ses « bas fonds ». Or, l’espace qui nous occupe a toujours été une aire socioculturelle et économique faite de rencontres et de contacts très anciens entre différentes ethnies, de races et de peuples. En effet, la vallée, ce « chemin de vie », cette « traînée verte », a attiré Peuls, Wolofs, Maures, Bambaras, Soninkés, Français. Conquérants ou pacifiques, marchands, agriculteurs, éleveurs, pêcheurs, ils ont occupé et aménagé l’espace et animé une vie de relations dynamiques. Porte d’entrée de l’hinterland pour les autorités coloniales de Saint-Louis, le fleuve a été une voie d’eau fort empruntée, descendue et remontée par canonnières, cotres, chalands et mono roues. Et, avant l’abolition de la traite des Nègres, la dépréciation mercuriale de la gomme arabique sur les marchés d’Europe et l’avènement de la culture de l’arachide de rente (Kertingilla geocarpa), ont accentué la périphérisation de la vallée, où les tribus maures ont longtemps entretenu d’intenses activités commerciales avec les anciens postes militaires et escales, devenus bases des succursales des maisons de commerce de Bordeaux et de Marseille. À n'en pas douter, la vallée du fleuve Sénégal a été est une aire criminogène où la délinquance et la criminalité ont prospéré. Depuis ses aspects primitifs – grand banditisme (rezzou, rapts et trafics d’hommes, de femmes et d’enfants), à l’actif de bandes de pillards maures, peuls et julas soninkés – qui sévissent du XVIIIe siècle aux années 1910, les déviances sociales ont beaucoup évolué avec la greffe de l’État colonial qui a comme corollaires : l’urbanisation, la néo-monétarisation des économies locales, l’impôt ou « l’amende Dodds », la désagrégation des structures familiales, etc. Elles deviennent de plus en plus « astucieuses », « douces » avec la fin de l’ère des rezzou et l’apparition de délits de détournements d’argent à partir des années 1910. Au demeurant, les conflits fonciers, exacerbés par les interventions aveugles et hasardeuses de l'État colonial, ont, depuis les années 1890 jusqu’aux années 1960, émaillé la vie
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quotidienne des populations riveraines du fleuve. Cependant, la France a vigoureusement réagi face à cette délinquance en appliquant des stratégies de répression/correction très variables à la charnière des XIXe et XXe siècles. Les armées des indigènes sont constituées de ramassis de la pire espèce, ne vivant que de rapines et de vols d'animaux, d'enfants et de femmes. Les troupes de la France doivent écraser ces brigands et ces pillards qui gênent la constitution d'une grande colonie et perturbent effectivement le commerce et les transactions sur le cours du fleuve Sénégal. Le Maure et le Peul signifient en réalité le bandit, le pillard, le brigand, le marginal, l'étranger qu'il faut combattre, abattre et éviter à tout prix. Ainsi, il est ici difficile de distinguer les bandits des combattants contestataires de l'ordre colonial. Les marges sociales sont-elles celles de la périphérie de Saint-Louis, les cercles de la colonie par rapport au siège du gouvernement ? La marge, débute-t-elle là où l’État colonial est absent ou est de faible prise politique, administrative, militaire, économique et judiciaire sur les populations indigènes ? Les zones d'exclusion sont-elles celles qui ne sont pas encore annexées au territoire de la France et où règnent l'insécurité et la violence, l'injustice et l'impunité à côté du havre de paix et de justice, de prospérité économique et sociale qu'offre la ville de Saint-Louis ? Géographique, économique, politique, culturelle, la marge est ici une construction dynamique et durable de la colonisation française. Ce travail s’articule autour de trois parties principales. Dans un premier temps, nous présentons le cadre physique et humain ; dans un deuxième temps, nous analysons de manière exhaustive la typologie des rimes et des délits commis dans cette partie du Sénégal ; et enfin, nous nous intéressons aux différentes réactions face à la délinquance et à la criminalité.

PREMIÈRE PARTIE LE MILIEU ET LES HOMMES
Chapitre I Les données du biotope : milieux physiques, climat et végétation
La vallée du fleuve Sénégal a fait l’objet de nombreuses études intéressantes16. La plupart d’entre elles ont porté sur divers aspects de la région. Rares sont les études géographiques scientifiques exhaustives en ce domaine17. Dans leurs récits de voyages, d’expéditions et d’explorations, les Européens se sont évertués à exalter les paysages, le climat, la faune et la flore de la vallée du fleuve Sénégal. Leur volonté de s’approprier les espaces égale celle de connaître la géographie de cette partie septentrionale de la Sénégambie. Ils esquissent ainsi une véritable géographie littéraire de la région du fleuve, en particulier et de la Sénégambie, en général. Ils produisirent en effet de grands reportages pratiques qui permettent d’utiliser les cours d’eau (les fleuves, les marigots, les lacs) comme voies de pénétration vers le Soudan. En plus, ils décrivent la faune, la flore18, les populations riveraines, dressent un large inventaire des ressources naturelles et les possibilités que celles-ci présentent pour la métropole et les industries en quête effrénée de matières premières. Avec force détails, les voyageurs ont décrit les paysages et inventorié les productions19. 1. Le relief De la Falémé au village de Demmbankaaani20, le fleuve parcourt 60 km environ. C’est le domaine de la bonne pluviométrie (600 ou 700 mm). Les formations végétales y sont denses. Les terres de culture du waalo dans le secteur de Bakkel sont les berges du fleuve sur la partie gauche. Sur la rive droite, les terres basses situées à l’arrière des levées riveraines prennent une plus grande extension ; la crue du fleuve rejoint l’eau des oueds affluents pour recouvrir les bassins de décantation. Au sud de Wompu s’amorcent les terres basses qui vont prendre leur extension maximale à la confluence
16 Fromaget, (E.), Instructions nautiques du fleuve Sénégal, d’après les travaux de la mission de balisage, 1906-1907-1908. Colonie du Sénégal. Direction des Travaux publics. Bordeaux : Imprimerie G. Gounouilhou, 1908, 125p. 17 Lericollais, (A.), Diallo, (Y.), Peuplement et cultures de saison sèche dans la vallée du Sénégal. Paris : ORSTOM/OMVS, 1980. Notes explicatives, n° 81. 18 Adanson, (M.), op. cit., 275p. 19 Carrère, (F.) et Holle, (P.), De la Sénégambie française. Paris : Firmin Didot, 1855, 393p. 20 Idem, pp. 3-5.

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du waalo et de l’oued Niorde. Ce n’est qu’entre Muderi et Demmbankaani, à l’arrière de puissantes levées que les conditions sont réunies pour la culture de décrue. Le vaste bassin, dont le centre est occupé par la mare de Gongue et qui est relié au fleuve par un marigot défluent, portait en 1970-1971, 1210 hectares de culture de décrue pour 2 458 exploitants. Les champs de culture dans ce secteur sont nombreux et étendus. De Bakkel à Matam21, sur environ une longueur de 70 km, la vallée du fleuve Sénégal, a, sur sa rive droite, à l’ouest des reliefs anciens de la région de Mbout, des vallées des oueds affluents que sont, entre autres, Niorde, Garfa. Sur sa rive gauche, se développe le réseau affluent de la vallée fossile du Ferlo incliné vers l’ouest. Le Ferlo est en effet le domaine de la prairie annuelle où dominent les graminées, parsemée de fourrés arbustifs. Sur chaque versant, le contact avec la vallée alluviale se fait par un remblai sablo-argileux de largeur variable pouvant aller jusqu’à 5 km. Il est interrompu sur la rive droite par les larges vallées des oueds affluents dont le cours aval est tapissé de dépôts fluviatiles sablo-limoneux. Il est relayé sur la rive gauche, dans la pente plus développée et plus douce qui conduit au plateau du Ferlo, par des dépôts composites du tertiaire (calcaire, argile, grès, etc.) puis du continental terminal (grès, argile). Le waalo demeure étroit dans le secteur amont sur les deux rives puis s’élargit. Sur la rive gauche, il recouvre des superficies considérables sans discontinuité à l’aval du village de Waunde. Les levées s’abaissent vers le jeeri sénégalais longé par le marigot de Julol. C’est là que les terres basses prennent quelque extension. Les méandres du fleuve découpent le waalo de la rive droite en plusieurs systèmes hydrauliques. L’apport des deux principaux oueds affluents s’ajoute à la crue du fleuve pour couvrir de vastes bassins de décantation. Dans ce secteur, les terres de culture du waalo sont essentiellement des cuvettes et des bassins de décantation à l’aval de Demmbankaani. On note aussi que les berges du fleuve portent des cultures. De Matam à Kaedi22, les terres alluviales atteignent leur extension maximale. La plaine formée par les dépôts fluviatiles s’épanouit jusqu’à atteindre plus de 20 km de largeur de Ciloon à Kaedi. Le fleuve coule près du jeeri mauritanien d’où il reçoit son dernier affluent, le Gorgol. La vallée intérieure de ce cours d’eau temporaire s’inscrit dans une plaine basse qui étend et porte le waalo du fleuve en échancrant le jeeri mauritanien sur plus de 40 km de profondeur. La savane arbustive à acacia occupe densément les creux des vallées. La bordure gauche de la vallée alluviale est formée par le large glacis qui conduit au plateau du Ferlo. Sur la rive sénégalaise, c’est par un versant large, affouillé par un réseau de petits oueds, que l’on parcourt une dénivellation plus importante jusqu’au
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Idem, pp. 3-8. Idem, pp. 5-11.

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plateau du Ferlo. La prairie estivale semée de balanites et d’acacia recouvre le plateau latéritique ; des formations arbustives basses et imbriquées encerclent les petites dépressions et suivent le cours des vallées fossiles du bassin du Ferlo. Dans le secteur Matam-Kaedi, les terres de culture du waalo sur la rive droite sont constituées de cuvettes argileuses les plus vastes qui occupent le waalo du Gorgol et s’inscrivent à l’aval de Kaédi, dans la grande boucle du fleuve. Sur la rive gauche, elles recouvrent le waalo au sud et à l’ouest de Matam puis vers l’aval, après les larges levées qui encombrent la vallée jusqu’à la hauteur de Nguijiloon, elles s’étendent en bas de Duumga, de Ciloon et de Hoore-foonde jusqu'à Kaedi ; là, elles portent les surfaces de mil les plus vastes de toute la vallée. De Podor à Rosso23, le fleuve épouse d’autres allures. La vallée alluviale, à l’aval de Podor se rétrécit, les cours d’eau convergent vers le fleuve, après le Due, les autres marigots de Kundi et de NgalaÞka rejoignent le lit mineur du fleuve, avant Dagana. Après la confluence du Due, le fleuve se rapproche du jeeri sénégalais, la plaine alluviale s’étend sur la rive droite, drainée par le marigot de Kundi. À l’aval de Dagana, à la rencontre des défluents qui joignent le lac Rkiz, s’étend sur la rive droite, une autre plaine basse drainée par le marigot de Garak, tandis que sur la rive gauche, quelques cuvettes sont découpées par les courbes du fleuve au pied du jeeri sénégalais. C’est dans les dépressions interdunaires de la rive droite que se trouvent les terres de culture. Une plaine vaste et basse se trouve à la confluence des chenaux de Rkiz avec le waalo et occupe des dépressions interdunaires Il faut néanmoins noter le secteur particulier de Rkiz et des marigots adducteurs. Sur la rive gauche, se trouve le marigot de Ngalanka qui arrose des milliers d’hectares. La plaine de Dagana est aussi une terre par excellence de culture de waalo. De §oggee à Podor24, la vallée est large de 25 km. La végétation est ici représentée par une pseudo-steppe arbustive composée d’espèces ligneuses le plus souvent épineuses telles que l’acacia radiana, l’acacia Sénégal. Sur la rive droite, autour de §oggee, se trouvent des cuvettes intensément exploitées. À l’aval, la cuvette de §oggee recouvre une plaine exceptionnellement vaste, basse et plate. C’est le secteur le plus densément occupé de cette partie de la vallée. Nous avons aussi autour des marigots de Gelongal et de Gayo, deux autres importantes surfaces cultivées. De Kaedi à §oggee25, le fleuve court sur 80 km. Ici, nous avons le dernier talweg important venu du nord, celui de l’oued Saawa-lelo qui atteint la vallée à l’ouest du village de Bagodin. Les espèces ligneuses, clairsemées, souvent épineuses au feuillage

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Idem, pp. 3-8. Idem, pp. 3-8. 25 Idem, pp. 3-9.

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réduit et caduc, se développent en parasols. Les terres de culture du waalo y tiennent en de vastes cuvettes de décantation. Le secteur est arrosé par d’importants marigots. De Rosso à Saint-Louis26, nous entrons dans la boucle du fleuve où évoluent de nombreux chenaux dont les principaux sont Jowol, Kassak, Gorom, Juuj, Lampsar, Jeuss. La végétation est pauvre et peu diversifiée. Elle consiste en quelques graminées de la prairie estivale accompagnée d’un semi-lâche d’épineux où l’acacia Sénégal est dominant. Le taux de salinité des sédiments deltaïques est élevé. Les terres de culture du waalo sont rares et l’agriculture irriguée est la donne la plus représentative. Dans le waalo, « le fleuve qui borde tout le territoire à l’ouest, le lac Paniéfoul, cette belle nappe d’eau bordée d’arbres séculaires et de pâturages luxuriants, permettent aux habitants de se livrer à l’industrie de la pêche ; elle fournit à leurs besoins et alimente un assez grand commerce d’exportation. Le poisson sec est vendu aux gens de Saint-Louis, du Cayor et du Jolof... Il y a deux récoltes de mil par an : jeeri et waalo. Le riz naturel est en abondance, nénuphars pour le couscous, patates douces, niébés, etc., sur les bords du lac Paniéfoul, le bérarh, plante sauvage dont la racine ordinairement grosse comme une énorme betterave et souvent plus, les préserve de la famine dans les années de disette. Elle donne une farine blanche, d’un goût excellent, légèrement sucré, dont on fait du couscous et des galettes. 2. Les données climatiques Si le Haut-Sénégal, situé, sur le plan climatique dans la zone soudanienne, subit toutes les particularités du climat correspondant, c’est-à-dire l’alternance saison sèche allant de six à huit mois et une saison humide, le Bas-Sénégal, lui, est au contraire la frontière entre la zone sahélienne et la zone soudanienne. Cette région subit, dans son ensemble, un climat de type sahélien. Les précipitations sont faibles et mal réparties dans l’année. Cette situation fait de cette zone un domaine où les grandes famines, les longues disettes, les mauvaises récoltes sont fréquentes. Le banditisme y trouve effectivement un de ses ferments tout indiqués. Les populations maures, surtout les femmes, par exemple, en période de famine et de disette, n’hésitent pas à s’adonner au maraudage dans les champs des agriculteurs de la rive gauche. Le climat rude et austère de la vallée du fleuve Sénégal a influé dans une certaine mesure sur la physionomie de la délinquance. 3. Le couvert végétal La végétation est le résultat conjugué du climat et du régime des pluies ainsi que la nature des sols. On y distingue essentiellement les zones suivantes : une zone de savane à parinari excelsa, dans la zone haute et dans la région accidentée ; dans la zone de
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Idem, pp. 5-7.

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transition, d’altitude moyenne, la végétation se modifie et apparaissent des parkia biglobosa, ou des andropogons ; dans la zone sèche, on trouve une zone de petites prairies ; enfin, dans la zone voisine du fleuve, notamment dans la zone argileuse, la végétation caractéristique est constituée de loudetia coarctata. En général, la végétation relativement dense dans le Haut-Sénégal, devient beaucoup moins fournie dans la zone subdésertique27. La flore du waalo est constituée de « gallinacés qui y abondent. De magnifiques pâturages nourrissent les bestiaux des Trarzas, surtout pendant la saison sèche, époque où, par suite de la stérilité du désert, ils sont obligés de rallier les rives du fleuve 28 ». Les terres du Lac de Guiers sont couvertes d’une puissante et vive végétation, composée de rhizomes, d’oriza barthii. L’oriza barthii est un riz bien connu dans le commerce local, sous le nom de riz rouge ou de riz du waalo, très apprécié et préféré de beaucoup au riz d’importation. Son rendement au décorticage est d’environ 70 %. 4. Les sols du bassin intérieur du fleuve Sénégal Le bassin se divise en deux grandes parties bien précises et situées dans deux grandes zones pédoclimatiques : les formations tertiaires et quaternaires anciennes, en zone sahélo-soudanaise, de Kaedi à Saint-Louis, s’étendent les formations sableuses et dunaires du quaternaire récent, en zone sahélo-saharienne. En fonction de ces deux grands ensembles pédoclimatiques différents, l’on détermine aisément une zone alluviale et sa bordure immédiate, d’une part et d’autre part, les versants exondés. La zone alluviale est directement inondable par les crues. De part et d’autre du lit mineur du fleuve, nous avons le foonde, qui est en fait un grand bourrelet alluvial, crée par un exhaussement des bords au moment des débordements des eaux. Le foonde est fait soit d’une argile gris-compact, grise, peu perméable, toute crevassée en été, soit d’un sable plus ou moins argileux. Il est boisé d’arbres épineux constitués en fourrés épais tels que les acacias sténocarpa, acacias scorpénidés (gonakiers), des jujubiers arborescents en boisements denses. Au bas du fleuve, la crue a laissé une frange de gras dépôts limoneux, le falo où poussent avec vigueur le maïs et les niébés, des roseaux. En arrière, le waalo constitue le lit majeur du fleuve, une large dépression, un faisceau de couloirs que des talwegs transversaux relient au lit mineur. Il est argilo-siliceux ou sableux. Il est recouvert sur les bordures par une savane arbustive où le gonakier, le sidémier, le caski, se mêlent aux hautes herbes cespiteuses. Plus bas, s’étend une savane à vétivers désignée du nom de vetiveria nigritia, cette graminée vivace à racine odoriférante qui croît en énormes touffes dans les dépressions
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Idem, pp. 103-105. Ibidem, p. 105.

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humides. Une multitude de plantes dont les racines ou les rhizomes tenaces résistent toujours aux inondations, graminées, liliacées, cypéracées poussent après le départ des eaux. C’est ici le domaine du gros mil samme qui vient de préférence sur les terres fortes ; le maïs blanc croît sur les sols argilo-siliceux auxquels on donne le nom de waalo wallere. Le waalo est accidenté : sur un sol haché de ravines profondes poussent des fourrés de mimosa asperata ; des mares, weendu, subsistent en été, sur quelques fonds d’argile compacte ; les grands roseaux, qui viennent drus, en font le paradis des oiseaux aquatiques, sarcelles, canards, oies de Gambie. Au-delà du lit majeur s’étend le jeeri au sol argileux ou sablonneux. La végétation rappelle celle du foonde : c’est une savane claire arbustive. Des formations d’acacia raddiana (le sing des Wolofs) constituent quelques bois épais, les bois sacrés ou prennent des aspects de « garrigues », tandis que sur les dunes, se mêlent acacia raddiana, acacia stenocarpa, acacia Sénégal. En été, les herbes sont mortes, desséchées par le soleil ou brûlées par le feu. Par endroits, parmi les herbes calcinées, des étendues vertes d’andropogon, hautes herbes à paille rigide, signalent une zone plus humide29. Le bassin du Sénégal inférieur, en avant de Bakkel, se présente comme une zone d’une étendue importante et peu accidentée. Plat, ce bassin, hormis quelques points élevés, présente une altitude comprise entre 50 m au maximum et 0 m dans la région du delta du fleuve Sénégal. De Bakkel à Kaedi, nous avons des crues annuelles du fleuve. Elle est le domaine par excellence des sols hydromorphes, mais devenant halomorphes à partir de Richard-Toll et dans la quasi-totalité du delta. Les sols hydromorphes sont dominés par un excès d’eau et constituent la quasi-totalité des surfaces jusqu’à la ville de Podor. Résultant du dépôt d’alluvions fines fluviatiles ou marines, ils occupent les secteurs estuariens ou deltaïques des systèmes hydrologiques du Sénégal et sont couverts par les rhizophora, avicennia et tamarix. Les sols halomorphes quant à eux, s’annoncent par une certaine salinité, surtout en profondeur. Ces sols sont très hydromorphes, mais leur dynamique est dominée principalement par l’excès de sel. Les problèmes de salure apparaissent dès la moyenne vallée, à partir de §oggee approximativement. Les sols du waalo comportent des levées et des deltas de rupture formés de sols sablo-limoneux appelés localement les foonde. Ils se caractérisent par une teneur en argile inférieure à 30 %. La germination y est très difficile, mais ils deviennent perméables s’ils sont bien travaillés. Les sols de cuvettes de décantation sont formés de sols très argileux appelés hollalde. Leur teneur en argile est égale ou supérieure à 60 %. Leur perméabilité est très faible et en conséquence, leur pouvoir de rétention important. L’épaisseur est toujours supérieure à un mètre et la nature de cette argile est gonflante. La riziculture
29 P., (L.), « La vallée du Sénégal. Agriculture traditionnelle et riziculture mécanisée». Les Cahiers d´Outre-Mer, octobre-décembre 1951, n° 16, pp. 280-282.

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avec intercalation de cultures fourragères y est praticable. Les zones intermédiaires, soit principalement les petites levées subactuelles, sont formées de sols hétérogènes, groupes sous l’appellation faux hollalde. Leur teneur en argile varie entre 30 % et 60 %. Leurs caractères sont eux-mêmes intermédiaires entre ceux des foonde et des hollalde. Ces sols ont une vocation agricole mixte : le riz est possible en hiver, les céréales, le maïs, le sorgho et les cultures maraîchères en toutes saisons. L’espace naturel de la vallée du fleuve Sénégal est une vaste étendue qui couvre les zones du Bas-Sénégal, le Ganjool, les confins septentrionaux du Ferlo et des royaumes maures du Trarza, du Brakna et des Duwaich, la province du Gidimaxha. Ce fleuve trace des affluents et des confluents, des rivières, des marigots, des lacs et des étangs, etc. Parmi ces cours d’eau nous avons les lacs Retba, R'kiz, Guiers, les marigots de Kundi, Fanaay, Due, Tawey, Gorgol. La zone du delta, terre hydromorphe, est la plus humide et la plus arrosée avec la présence du lac de Guiers, qui est un vaste plan d’eau. Les terres bordières du waalo sont l’élément principal de la vallée et attirent de fortes concentrations démographiques. Les populations de la vallée, partagées entre le jeeri et le waalo, occupent et aménagent diversement les terres de cultures et de pâturages, créant ainsi de vastes espaces instrumentés et disputes. 5. Le lac de Guiers Le lac de Guiers est un vaste plan d’eau pérenne, environné d’une végétation luxuriante et riche en graminées et en roseaux. Ses possibilités agricoles sont importantes et variées. Les autorités coloniales ont très vite reconnu la nécessité d’entreprendre des travaux de mise en valeur agricole. Ainsi, en 1933, le gouverneur en tournée dans la zone du lac de Guiers, notait qu’il y avait beaucoup de matière à exploiter et émettait le souhait d’en faire une zone de colonisation agricole par excellence et y installer les « mourides, gros travailleurs30 ». Le lac couvre une superficie d’environ 1 500 hectares. Sur sa rive droite, se trouvent les terres waalo qui elles, occupent une surface assez grande mais, elles sont réduites sur la rive opposée, la rive est. Si dans les années 1930, les abords du lac de Guiers sont peu peuplés, la pression démographique et écologique, la péjoration climatique, ne tardent point à en faire une zone de cohabitation difficile et conflictuelle31 entre paysans, agro-industriels, pêcheurs, pasteurs, d’autant plus que la salinité réduit considérablement les espaces cultivables et pâturables.
30 ANS, 13G74-180. Justice Française, 1933-1943. Bulletin annuel, 1933. Le Gouverneur du Sénégal en tournée, du 18 au 24 février 1933. 31 Vaché-Grandet, (C.), « Problème agraire en Mauritanie : l’aménagement du lac Rkiz ». Les Cahiers d’OutreMer, n° 47, juillet-septembre 1959, pp. 251-264.

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6. La chemama « mauritanienne » La chemama est une plaine alluvionnaire qui s’étend sur la rive droite du fleuve Sénégal. Elle va de l’embouchure du fleuve Gorgol, à l’est jusqu’au marigot des maringouins, à l’ouest. Pour des commodités administratives, la France, pour mieux gérer ce patrimoine foncier aux potentialités agricoles inestimables, l’a découpée en plusieurs entités territoriales, dépendant des trois principaux cercles. Ainsi, l’on a la partie appartenant à la province de Nere, dans le Gorgol, la chemama proprement dite ou chemama du Brakna qui appartient aux Yirlaave-Hebbiyaave, au Law-Halayve et du Tooro, enfin, la chemama du Trarza. Au nord de la chemama, s’étend le fleuve Dra’a, qui est une région de transition vers la haute Mauritanie, pays de collines rocheuses ou sablonneuses, des ruisseaux (oueds ou marigots), gonflés en hiver, des forêts de gommiers et d’épineux divers, des bosquets touffus, des tammourts ou dépressions aqueuses pendant de longs mois et toujours humides, des aftouts ou plateaux peu élevés où de nombreux troupeaux rencontrent d’abondants pâturages. Son artère centrale est l’oued katchi, oued qui se déverse dans la vaste dépression du lac d’Aleg. La chemama, du marigot de Barwagi, située à 25 km à l’ouest de Podor, au village de Gounagol (marigot de Jorbiwol), à 25 km de Kaedi, est bordée au nord par une ligne sinueuse de dunes peu élevées dont le relief limite la zone d’inondation du fleuve. La largeur de la chemama qui s’identifie avec la zone inondable varie de 2 à 5 km.

Chapitre II La géographie humaine et les données économiques
À l’instar de la faune et de la flore, les voyageurs nous ont laissé des productions littéraires sur les populations habitant la vallée du fleuve. Des détails rapportant le quotidien de leur vie, leurs valeurs, usages, coutumes et leurs mœurs occupent de larges pages des aventures des Européens fascinés par les étendues sauvages qui se déroulent sous leurs yeux. Les transformations et les évolutions sociales sont restées rares dans une région bloquée, arriérée et marginalisée jusqu’après les années 1960. 1. Les données humaines Les Maures, occupant la rive droite du fleuve Sénégal ont été pendant plus d’un siècle, une obsession, une terreur dans la mémoire collective des Européens, habitant les villes et les escales ou ceux qui ont choisi de voyager en traversant les royaumes Trarza, Brakna et Douach. Le Trarza occupe un espace d’environ 100 km sur le bord du fleuve Sénégal au-dessus du Waalo. Dagana est l’escale où les marchands exposent leurs produits. Le Brakna court sur plus de 200 km au nord du Dimaar et du FuutaTooro. Podor est leur escale commerciale préférée. Les Douach occupent une région assez vaste au nord-est du Damga et viennent faire des échanges dans l’escale de Kaedi. Tous ceux qui ont été en contact avec eux ont fait des témoignages qui dénotent effectivement des préjugés qu’ils ont nourris envers ces « barbares aux chevelures hursites ». Les descriptions du Maure sont aussi nombreuses que fantastiques32. Les portraits rendent compte des qualités physiques du Maure nomade, d’une part. Sa « taille s’élève peu au-dessus de la moyenne ; les membres paraissent grêles, mais pressentent une souplesse et une force considérables. Les hommes sont d’une grande maigreur et d’une agilité extraordinaire convenant bien à la vie active et nomade qu’ils mènent constamment... ils ont l’attitude fière et le regard décidé ; ils sont infatigables à la marche et d’une sobriété prodigieuse que remplace une gloutonnerie étonnante quand ils ont des aliments à discrétion et vivent aux dépens des autres, de l’étranger33 ». D’autre part, les Maures sont décrits comme des êtres sans aucune morale si ce n’est celle de la guerre, car « voleurs et pillards, ils font main basse sur tout ce qu’ils
32 Poulet, (G.), « Les Maures de l´Afrique Occidentale Française ». Revue coloniale. (Explorations. Missions. Travaux historiques et géographiques. Etudes économiques. Archives). Paris : Challamel, juillet 1903-juin 1904, pp. 453-484, pp. 584-601, pp. 661-704. Voir aussi Fabert, (L.), « Voyage dans le pays des Trarzas et dans le Sahara occidental ».Tome XIII, 1892, pp. 375-392. 33 Lasnet, (Dr.) et al. op. cit., pp. 15-16.

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rencontrent et pendant longtemps ont été la terreur des Noirs riverains. En guerre, ils sont impitoyables et cruels, mettent à mort et mutilent leurs prisonniers s’ils sont de race blanche ou maure, les réduisent en captivité s’ils sont de race nègre, épargnent en général femmes et enfants ; entre eux d’ailleurs, ils montrent la même fourberie et la même cruauté, ne reculent devant aucun meurtre, aucun assassinat pour arriver à leurs fins ; l’histoire de leurs chefs (chez les Trarzas en particulier) n’est qu’une longue énumération de crimes... Ils méprisent profondément les Noirs et ne les considèrent pas autrement que des bêtes de somme et de la chair à captifs34». Le négrier et commerçant Lamiral n’a pas manqué de souligner cette haine que voue le Maure aux Noirs. Le Maure, dit-il, les appelle « cochons parce qu’ils font tout sans raison et qu’ils ne pensent qu’à s’enivrer et à se remplir le ventre. Il les appelle fous, car ils sont sans esprit et sans jugement ; car, s’ils en avaient, souffriraient-ils toutes les vexations que nous leur faisons éprouver depuis tant d’années. Un nègre a la force de quatre Maures, cependant ils sont saisis de crainte : nous leur imposons des tributs qu’ils payent sans murmurer35». La cruauté des Maures est proverbiale dans toute la Sénégambie, avance Bérenger-Feraud36. Les Wolofs ont aussi attiré l’attention des chroniqueurs du sensationnel et de l’exotique destinés aux consommateurs de la métropole en mal d’émotions. Les populations wolofs sont accusées d’ivrognerie dans la plupart des récits des voyageurs. Bérenger-Féraud soutenait qu’ils « sont adonnés à l’ivrognerie d’une façon déplorable : l’eau-de-vie de traite appelée sangara est le rêve de leur gourmandise et le mobile de leur existence entière. Dans la ville, ils ne travaillent que pour s’enivrer quand ils le pourront. Dans la campagne, les chefs passent leur vie dans une ivresse crapuleuse qui commence le jour de leur entrée en fonction pour cesser au moment de la mort... seuls les gens du haut pays ne s’enivrent pas. Les Wolofs sont intempérants sous n’importe quel rite religieux, s’ils ne boivent pas de sangara ouvertement, ils ne résistent pas à l’alcoolisme de la vie cachée ; s’ils n’usent pas d’eau-de-vie ou de vin de vigne, ils se grisent avec du vin de palme ou toute autre liqueur fermentée, qui ne vaut guère mieux... Dans le Waalo et le Cayor, il n’est pas rare de voir les cultivateurs troquer leur récolte entière contre de l’eau-de-vie qu’ils boivent dans l’espace de quinze ou vingt jours, passant le restant de l’année dans la plus grande misère et les privations de toutes sortes37.» Le médecin en chef de la marine et membre correspondant de l’Académie de médecine relève en outre

Idem, pp. 22-23. Lamiral, (M.), op. cit., pp. 199-200. 36 Bérenger-Féraud, (L. J. B.), Les peuplades de la Sénégambie. Histoire-Ethnographie-Moeurs et Coutumes-Légendes, etc. Paris : Ernest Leroux, 1879, p. 90. 37 Idem, pp. 18-19.
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que les Wolofs sont dépensiers. Ces derniers sont lourdement endettés vis-à-vis des maisons de commerce qui les emploient38. Le Cezzo est, selon Bérenger-Féraud, « un homme fort peu intéressant au point de vue moral... il se recrute parmi les esclaves du roi et parmi les hommes libres qui sont dans la force de l’âge, déterminés à ne pas travailler, trouvant plus commode de piller le voisin, de le tuer même que de gagner honnêtement sa vie. Le tiedo issu de ces origines, et ayant un tel objectif, est naturellement un mauvais coquin qui a tous les défauts et aucune qualité ; vantard, orgueilleux, querelleur, ivrogne, voleur et assassin ; voilà ses moindres défauts. Ils sont semblables à ces routiers du moyen âge qui étaient toujours au service des mauvaises causes et qui ont si souvent pesé de la manière la plus fâcheuse sur les destinées d’un pays. Le seul vœu à formuler c’est leur extermination aussi prochaine que possible39». Les Peuls sont, eux, généralement peu hospitaliers et n’aiment pas les étrangers. Leurs relations avec les Maures et les Noirs qui les considèrent volontiers et généralement comme des ennemis, les ont rendus astucieux et défiants. Vivant au milieu de gens qui ont eu contre eux une hostilité séculaire, ils sont prudents et réservés dans leurs relations40. Les populations lawve sont une classe de gens très spéciale, vivant à l’état nomade41 et sont réputés être de grands voleurs, brigands et redoutables coupeurs de route en temps de crise42 dans les zones de leurs passages43. Les Fuutanke sont « orgueilleux, méprisants, ombrageux, de fierté exagérée, méfiants à l’excès44». Le Fuutanke a l’instinct guerrier, brave et aime la guerre. « Les Toorodos sont tous armés et sont soldats toute leur vie sans qu’ils aient une troupe permanente45». 2. Les données économiques Trois principales ethnies se sont, au cours de l’histoire, installées dans la vallée du Sénégal. Ce sont les Soninkés, vers Bakkel. Ils sont des agriculteurs sédentaires des steppes et savanes de la Mauritanie et du Mali et n’occupent que le secteur amont de la vallée, à partir du village de Semme. Notons que l’aire soninké se situe au Mali et en
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Idem, p. 23. Idem, p. 60. 40 Idem, p. 142. 41 Idem, p. 145. 42 Kane, (O.), Le Fuuta-Tooro des Satigui aux Almami (1512-1807) , Dakar : Université de Dakar. Thèse pour le Doctorat d´Etat ès Lettres et Sciences Humaines, tomes I et II, 1986, p. 337. 43 Nombre de nos informateurs affirment que la plupart des coupeurs de route très dangereux dans le cercle de Podor, par exemple, sont des Lawve qui occupent les forêts d´étape ou jolze. 44 Béranger-Féraud. op. cit., pp. 258-259. 45 Idem, p. 270.

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Mauritanie et au Sénégal dans des régions à culture sous pluie d’où le caractère marginal de leur implantation dans la vallée alluviale. Ils ne pêchent pas eux-mêmes ; ce sont le plus souvent des pêcheurs Somono ou des subalve qui pratiquent cette activité, les Haalpulaar (Fuutanke, Fulve-saare) dans la moyenne vallée, les Wolofs, dans la zone du delta, en aval de Dagana. Ce sont des agro-pêcheurs que les rezzou maures ont forcés à s’établir de plus en plus vers le sud, dans l’actuel bassin arachidier. Comme les Soninkés, les Wolofs sont pour la majorité, des agriculteurs de saison des pluies, une petite fraction habite les terres du waalo. Les Haratiin ou Maures affranchis eux, sont établis le long du jeeri, rive droite du fleuve Gorgol, à Podor, aux XVIIIe et XIXe siècles46. Tandis que les fulve jeeri peuplent le sud vers le Ferlo et les Maures, le nord. La population se répartit dans des villages de paysans et de pêcheurs situés le long de la vallée et dans les campements et hameaux d’agro-pasteurs dispersés dans un espace plus large. Cette population est multiethnique et est composée de Fuutankes, Maures, Peuls, Wolofs, Soninkés. Les Fuutanke sont dominants dans la moyenne vallée et se répartissent dans les villages de la plaine alluviale et de sa proche bordure. À l’amont, ils sont relayés par les villages soninkés du secteur de Bakkel. À l’aval se trouvent les populations Wolofs du Bas-Sénégal. Dans la moyenne vallée, à l’aval de Kaedi, les fulve et les Maures transhument de la vallée, où ils passent la saison d’été, vers les régions sahéliennes des bordures où ils demeurent pendant l’hivernage. Les populations qui occupent les terres de la vallée du fleuve sont les Soninkés, commerçants ou jula, grands cultivateurs, artisans dont l’expertise est reconnue dans la sous région, les toukouleurs, braves paysans, les Wolofs, les fulve et les Maures. Ces populations associent généralement l’exploitation des terroirs et des eaux de la plaine alluviale – le waalo – et l’utilisation des bordures sahéliennes – le jeeri. Les terres alluviales inondées du waalo sont semées en sorgho au moment de la décrue ; le haricot ou niébé est fréquemment associé au sorgho sur une superficie moyenne ainsi exploitée de 110 000 hectares pour toute la vallée. Les crues sont néanmoins capricieuses, variables et les rendements faibles (400 à 500 kg) par hectare en moyenne. Un liseré de petits champs maraîchers – le falo – borde le cours du fleuve et des grands marigots quand la berge n’est pas trop abrupte. L’on y sème maïs et sorgho puis des patates douces, de la tomate-cerise, des melons, parfois du tabac. Les parties hautes de la plaine alluviale, les levées sablo-argileuses – le foonde – portent quelques îlots de culture exploités en culture pluviale. Ailleurs, elles peuvent être cultivées à la décrue quand l’inondation les a atteintes.
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Lericollais, (A.), Schmitz, (J.), « La calebasse et la houe ». Techniques et outils des cultures de décrue dans la vallée du Sénégal. Cahiers ORSTOM, vol.XX, n°s 3-4, 1984, 427-452.

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La pêche est effectuée pendant toute l’année. Elle est une activité importante avant la succession de crues déficitaires qui ont eu pour effet une réduction considérable de la reproduction du poisson. L’exploitation des différents milieux de la vallée alluviale présente une double originalité ; elle dépend de l’ampleur de la crue et se déroule principalement en saison estivale. Les activités du waalo s’articulent avec les cultures sous pluie du jeeri et l’utilisation des parcours sahéliens par les troupeaux47. Dans le jeeri les activités agropastorales sont sous la dépendance des précipitations. Le régime pluviométrique se modifie progressivement du sud vers le nord. Ce qui crée des conditions diverses à l’activité agricole. Il pleut 600 à 700 mm vers Bakkel et seulement 300 mm entre §oggee et Rosso. La culture sous pluie du mil, haricots, melons secs, aléatoire dans la région moins arrosée devient plus assurée entre Matam et Bakkel quand les sols sont suffisamment développés. Les bordures sahéliennes sont par ailleurs les terrains de parcours des troupeaux de zébus, de moutons et de chèvres. La cueillette y est importante, à des fins alimentaires et dans le cas de la gomme, pour la vente. Les milieux contrastés de la vallée autorisent divers types de cultures et fournissent des ressources variées que sont les composantes des différents systèmes agropastoraux. L’exploitation des terres, des eaux et des forêts du waalo est, dans tous les cas, source de productions exceptionnelles, recherchées et souvent vitales, au cœur des régions arides où les activités liées à l’hivernage sont aléatoires et où la saison sèche se confond habituellement avec la morte saison agricole. La vie rurale dans la région riveraine du Sénégal présente une unité certaine due au fleuve et à la crue. Cependant, les gradients écologiques de l’amont à l’aval, les modalités historiques du peuplement, les diversités ethniques, enfin, la diversité des systèmes agropastoraux mis en œuvre et les genres de vie qui leur sont liés, sont suffisamment nets et influents pour justifier le découpage de la vallée en plusieurs secteurs. À l’aval, le delta constitue une entité originale, un pays plat au climat sahélien rigoureux où les sols salés limitent les cultures. Cette zone, dépeuplée au temps de la traite et de la conquête coloniale, ne comptait que les villages de pêcheurs wolofs situés sur les berges du fleuve et quelques centaines de pasteurs maures et fulve, quand on a entrepris d’aménager et d’irriguer. En amont de Richard-Toll, sur 200 km, dans la boucle qu’il dessine, le fleuve traverse des régions sahéliennes. Les cultures de la vallée alluviale, large de 20 à 30 km et l’élevage sur les bordures, sont les bases principales du dispositif agropastoral. Les villages fuutanke et wolofs cultivent le waalo et le jeeri. Fulve et Maures descendent vers le
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Bonnet-Dupeyron, (M.F.), Cartes de l’élevage pour le Sénégal et la Mauritanie. Paris, Ministère de la France d’Outre-Mer, 1951, 37 p.

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fleuve, en saison d’été pour y trouver l’eau, les terrains de culture et les pâturages, en hiver, ils se disséminent dans les immensités sahéliennes et se fixent à proximité des mares avec leur bétail. En amont, dans les secteurs de Kaedi et de Matam, la vallée alluviale est très ample et les pluies sont mieux assurées sur les bordures. La complémentarité des cultures du waalo, du jeeri et de l’élevage important explique que la région soit la plus peuplée. Beaucoup de gros villages sont disséminés vers l’amont, à l’ écart du waalo. Enfin, en amont, dans le secteur de Bakkel, la vallée alluviale se rétrécit, la culture sous pluie et l’élevage deviennent donc prédominants, aussi bien pour les gros villages soninkés sur les berges que pour le peuplement fulve, fuutanke, Bambara, échelonné le long des vallées adjacentes. Les surfaces cuirassées omniprésentes y limitent le peuplement48. La vallée a exercé et exerce encore sur les paysans et les pasteurs un réel attrait. Elle est le grenier à mil et des pâturages précieux. Aussi, la terre y est âprement disputée. Après chaque grande crue fournissant de nouvelles terres aux cultures, suivent d’innombrables palabres qui président à la répartition des terrains entre maîtres de la terre et cultivateurs. Chaque coin cultivable de la vallée est fiévreusement disputé et parfois chèrement payé. Les étendues du waalo portent surtout la marque d’une solide occupation humaine. Les nombreuses communautés de familles possèdent chacune un kolengal, une unité territoriale bien délimitée, bornée par le foonde. Cette possession de la terre ne fut pas sans heurts, car la vallée fut, dans les siècles qui ont précédé l’arrivée et l’invasion des Français, l’enjeu de luttes sanglantes et mortelles. Des populations maures et fulve cohabitent avec ces cultivateurs dont l’organisation sociale témoigne d’un vieil et immémorial attachement à la terre. Les Peuls du ferlo et les Maures du désert s’approchent du fleuve, à partir du mois d’octobre, à mesure que s’établit le vent sec du désert et que l’eau libère des pâturages frais et riches. C’est en ce moment que les agriculteurs fuutanke, soninkés, wolofs quittent leurs villages du jeeri et vont habiter des groupes de cases bâties sur les alluvions du waalo près desquelles ils pratiquent la culture du gros mil. Les Peuls de la vallée eux aussi quittent le jeeri et se rapprochent du fleuve. Certains groupes franchissent le Sénégal et vont camper sur les bords du R’kiz aux pâturages riches et abondants : tels les Peuls du Dimaar. Dans la zone de Matam, bergers et troupeaux passent en grand nombre sur la rive mauritanienne, moins encombrée, et où il peut encore rester des prairies de bonnes graminées. Les Maures aussi viennent fréquenter les abords du cours d’eau pour les petite et grande traites. La saison des pluies vide la vallée du fleuve Sénégal de ces populations nomades.
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Lericollais, (A.) et al., La vallée du fleuve Sénégal et ses aménagements. Etudes scientifiques. Paris : ORSTOM, décembre 1981, pp. 5-13.

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Les étendues du jeeri et du waalo sont complémentaires en ce qui concerne les activités agricoles et pastorales. Éleveurs nomades et agriculteurs sédentaires cohabitent soit en parfaite entente soit en conflits latents ou ouverts, au gré des conjonctures que marquent durablement les cycles climatiques. Une étude de l’espace pastoral et de la situation des éleveurs nomades face aux multiples agressions et menaces que constituent les grands projets initiés par l’agroindustrie est nécessaire pour comprendre comment les fulve sont à la croisée des chemins et en bout de piste. Chez les waalwalve49, l’on peut identifier deux principales ceintures de peuplement et d’occupation des terroirs. Il y a tout d’abord, les campements du jeeri proche, environnant et immédiat. Ils sont distants d’environ 10 km de la vallée du fleuve. Ce sont, entre campements identifiés et répertoriés, les points de rassemblement de Paate Bajjo, Ida, Kirire, Kawel Jalluve, Jam Weli, etc. Derrière eux, à 30-40 km, dans le haut jeeri, nous avons asante, Tatki, Teengel, Mbiddi, Yaare Laaw, Gay Kadar, etc. Sur un autre plan, les établissements peuls s’échelonnent au long de la vallée. Dans le delta, les waalwaalve vivent soit dans des campements, soit dans des villages poly ethniques regroupant dans leur ensemble Peuls, Wolofs, Maures, dans le grand quadrilatère limité au nord par le fleuve, à l’ouest par l’océan Atlantique, à l’est par l’axe tawey – lac de Guiers – Bounoum et au sud par une ligne joignant Saint-Louis et Keur Momar Sarr. Dans le secteur de Richard-Toll-Podor, les fulve cohabitent avec des populations tukuleures, wolofs et maures et ils sont plus nombreux dans l’arrondissement de Cile Bubakar. Et dans le secteur Podor-Kaedi-Matam, il a été noté d’importants passages de populations fulve sur la rive droite. Le pastoralisme des fulve50 jeerjeerve obéit à des règles traditionnelles bien comprises et assimilées. En effet, les pasteurs sillonnent avec méthode un vaste domaine endoréique qui va de la rive gauche du fleuve Sénégal aux confins méridionaux de la savane d’une part, du §undu-Ferlo jusqu’au littoral atlantique d’autre part. En outre, le lac de Guiers, les marécages à l’arrière des dunes littorales, tout comme le fleuve Sénégal, sont, en effet, très convoités.
Ba, (C.), Les Peuls du Sénégal. Etude géographique. Dakar, Abidjan, Lomé : Nouvelles Editions Africaines (NEA), 1986, 394 p. 50 Les fulve se composent en divers groupements appelés kinze en pulaar. Ainsi nous avons les Wozaave, les Jaawve, les Ururve et les Nduyevve. Ces quatre kinze sont les premiers à se constituer en entités politiques et militaires viables. Ils se retrouvent éparpillés un peu partout en Sénégambie et dans la sous région. Les Jengelve et les Haavoove viennent du Fuuta Jallon. Il faut expliquer que le Jengel se situe dans la partie est de Linguere, et au nord de Kaolack, c´est une contrée, une zone pleine de termitières bâties pendant la nuit.Le vocable Haavve regroupe et désigne tous ceux qui ne parlent pas la langue pulaar. Et les fulve qui habitent le pays des Haavve ont finalement porté le nom de Haavoove.
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Du nord au sud, des pasteurs peuls occupent « un couloir fondamental » dans l’espace administratif du Sénégal : il s’agit du département actuel de Dagana – le nord du couloir –, région de nomadisation traditionnelle et théâtre aujourd’hui de transformations économiques remarquables. L’habitat peul y est dispersé en plusieurs campements. C’est dans le bassin du Ferlo, la presque totalité de la zone sylvo-pastorale que l’on rencontre « le domaine de concentration » de Peuls pasteurs le plus important du Sénégal, voire de l’Afrique de l’Ouest. Laccenaave et jengelve se partagent cet espace, les derniers occupants des positions plus occidentales, nettement atlantiques. Les Laccenaave, lignage assez composite et divers, restent, eux, tournés vers la vallée du fleuve Sénégal ; les deux principaux groupes occupent la périphérie immédiate de Linguère et de deux axes tirant vers Podor (Tooro) et vers Gudiri (§undu) : YangYang, dans la vallée de Mbiddi, Jeeri Biram près de Dahra, Labgar, Barkeeji, sur la rive droite du Ferlo, Lummbol Laana, Welingara Ferlo, dans la vallée fossile, Tessekere, Amaali, Gaye Kadar, etc. La situation des pasteurs fulve est très critique. Si, hier, les jeerjeerve rencontraient de nombreux tracas face à l’expansion fulgurante et destructrice de l’arachide, aujourd’hui, les waalwaalve sont confrontés aux difficultés nées de la prolifération des « polders » dans la vallée du fleuve Sénégal. C’est peu que de dire qu’aujourd’hui, les éleveurs fulve sont perçus comme des indésirables qui n’ont d’autre choix que de s’en aller ou de rester sans le bétail. De fait, le domaine pastoral s’amenuise progressivement. Cet espace pastoral relictuel est de partout grignoté jusque dans ses parties essentielles. Il risque d’être phagocyté par les projets agricoles de grande envergure, « panacée » dont l’incidence sur l’élevage est pour le moins négative, voire catastrophique. L’emprise des aménagements hydroagricoles et la soustraction de la vocation pastorale sont les positions adoptées depuis la période coloniale51. Depuis 1950, autour du lac de Guiers, il a été aménagé, à Richard-Toll, un casier de 6 000 ha. C’est ainsi que Jean Gallais soutient que les tropiques sont des terres de risques et de violences52. Dans les zones désertiques, semi-désertiques et pastorales, la situation est conflictuelle entre les noyaux sédentaires encadrants et les « pâturages refuges », la transhumance est devenue plus difficile dans la mesure où sa piste migratoire historique est bloquée en impasses par l’État colonial et postcolonial. Le monde pastoral est en

51 Ba, (A.) et Ndiaye, (P.), « L´originalité du Sahel sénégalais ». Paris, Dakar : Centre technique de coopération agricole et rurale/CTA, Institut d´élevage et de médecine vétérinaire des pays tropicaux/IEMVT, 1989, pp. 1-2. 52 Gallais, ( J.), Les Tropiques, terres de risques et de violences, Paris : Armand Colin, col. U, 1994, 271 p.

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bout de piste, la courbe migratoire se referme progressivement et selon Jean Gallais, « les pasteurs ont perdu en quelques décennies leur propre futur 53 ». La crise ne concerne pas que le monde pastoral. Si dans le passé assez récent, la vallée et les riches terres alluviales ont effectivement été la source d’une convoitise et d’une large ruée des populations, l’époque contemporaine a produit le sens inverse. Les rives du fleuve rejettent le surplus de populations vers d’autres cieux par l’émigration. Et les villages riverains sont les plus affectés par ce mouvement vers l’extérieur. Historiquement, les troubles et les désordres profonds touchant la démographie ont été le fait de la vaste entreprise de la traite négrière et la conquête coloniale. La morphologie de la démographie fut profondément bouleversée et les populations se replièrent sur la rive gauche. Mais depuis la fin du XIXe siècle, et au début du XXe siècle, les riverains ont progressivement réoccupé la chemama et remis en culture les terres abandonnées. Un demi-siècle durant, la démographie put évoluer favorablement vers une nette croissance, favorisée en cela par la fin des guerres régionales et le rétablissement de la sécurité des biens et des personnes, l’extension des champs de waalo et la fondation de nouveaux villages. Désormais, toutes les terres de la vallée du fleuve Sénégal sont investies, occupées, habitées et mises en culture. La forte croissance démographique tend vers une certaine asphyxie de la région, les ressources vivrières sont devenues insuffisantes maintenant un équilibre précaire entre les habitants et les ressources locales dans un contexte technique traditionnel rural. L’émigration est née de cette situation, mais aussi du délaissement économique dans lequel les choix opérés par l’administration coloniale, sous la pression des intérêts de l’économie métropolitaine, plongeant ainsi durablement la région dans une marginalisation économique et une déréliction sociale. L’abandon de la traite de la gomme, activité majeure hier, la construction de la voie ferrée du Dakar-Niger, ont supprimé les grands courants d’échanges économiques qui sillonnaient le fleuve et ruiné les activités des escales portuaires que sont Dagana, Podor, Matam, Salde, Kaedi, §oggee, Rosso, Bakkel. La priorité accordée à l’arachide a déplacé vers le sud le centre de gravité économique du pays et paralysé tout effort de développement de la vallée. Les habitants de la région nord du Sénégal ont ainsi participé aux migrations saisonnières à la recherche de revenus complémentaires. La vallée du fleuve Sénégal est devenue donc une réserve de main-d'œuvre pour les centres économiques lointains et elle s’est installée dans un immobilisme profond. Les activités commerciales de détail sont entre les mains des Maures qui dominent dans les villes et dans les villages.

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Idem, p. 226.

Chapitre III Codes d’éthique et valeurs culturelles des populations autochtones
Wolofs, Fuutanke, Maures, fulve, Soninkés, Bambaras ont développé des valeurs culturelles enrichies par les apports non négligeables de la religion musulmane. Les valeurs d’honneur domestique, de bravoure, de courage, de solidarité et /ou d’hospitalité, en sont les traits les plus dominants et les plus saillants. 1. L’honneur domestique et familial Si l’éthique concerne la recherche d’une bonne « manière d’être » ou la quête résolue de l’action, les populations de la vallée du fleuve Sénégal la mettent au cœur même de leur vie quotidienne. Elles ont un sens très prononcé de l’honneur. L’honneur, comme le soutient Arlette Farge54, n’est pas l’apanage des rois, des princes, des aristocrates, des puissants et des bien nés, mais une nécessite privée et publique. Les humbles qui se débattent contre l’opprobre et combattent l’injure, le revendiquent aussi. Médisances et calomnies aboutissent la plupart du temps à de graves blessures et à des conflits meurtriers. Il n’est pas alors étonnant que dans les sociétés agropastorales de la vallée du fleuve Sénégal, que les populations se livrent à de graves conflits nés de la perte d’une vache ou de l’infidélité de l’épouse. L’honneur domestique doit être sauf, car, l’une des solides bases de l’honneur est le regard de l’autre famille ou de l’autre communauté qui juge, apprécie, récompense, ou condamne et sanctionne. L’autre assise de l’honneur est la conscience poussée que les populations ont de leur entité de groupe, de communauté solidaire. C’est dans cet espace que se logent l’honneur de soi et la réputation personnelle qui permettent de se nommer, de s’identifier les uns les autres. La parole joue un rôle très important, car c’est elle qui fait et défait l’honneur qui s’acquiert et se perd rapidement. Ainsi, selon Arlette Farge, de perpétuels mouvements d’honneur et de déshonneur déchirent les communautés populaires, qui, au sein de phénomènes de solidarité parfaitement visibles, mènent aussi le jeu du destin individuel. En fait, « la parole est une irruption dangereuse qui rompt la sécurité de l’institué 55 ». Si la parole est reine, le danger est bien grand d’en être un jour victime. D’autant plus grand qu’à une sociabilité de la communication orale, s’ajoute celle, obligée, de la promiscuité physique, de la connaissance des habitudes de chacun. Son pouvoir se
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Farge, (A.), « Familles. L´honneur et le secret. ». Histoire de la vie privée. De la Renaissance aux Lumières. Paris : Seuil. Tome III, 1986, pp. 581-617. 55 Maffesoli, (M.) et Pessin, (A.), La violence fondatrice. Paris, 1978, chap. IV, p. 69.

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ravive sans cesse56. À travers les chants épiques, les contes et les légendes que nous ont laissés les populations sénégambiennes en particulier et de l’Ouest africain en général, la peur de la parole des griots, la peur des récits ont poussé nombre d’individus dans des luttes, des expéditions qui eurent pour but de leur épargner la honte, le déshonneur, le reniement de leurs communautés, de leurs descendances. L’homme ne doit en aucun cas laisser après sa mort sa famille, son nom, dans le déshonneur Dans les sociétés wolofs et fuutanke du Sénégal, par exemple, nous avons deux valeurs essentielles de l’honneur57 ou disons, de l’éthique. Il y a d’abord l’honnêteté58, la valeur morale qui caractérise les castes nobles et qui interdit systématiquement au gor et au dimo de se rabaisser jusqu’à l’avilissement. En effet, dans les sociétés wolofs et tukuleures, les gor nobles et dimo ne volent jamais le bien d’autrui. Le vol est un acte qui leur est indigne. En langue wolof, sacc jomba na gor ! En langue pulaar, nkuyka darjinta hoynat ! Ce qui veut dire qu’il n’y a guère de gloire à acquérir dans le vol. Ici, le respect du bien d’autrui est un principe fondamental reconnu dans les cercles nobles des sociétés wolofs et tukouleures. Selon eux, la noblesse et l’honnêteté cessent là où commencent les activités de vol. Seuls les nobles sont incapables de voler. Le vol est assimilé aux impurs, il ne peut être que la profession ou l’activité des esclaves, souillés par leur condition misérable et leur statut social inférieur, d’étrangers, de familles pauvres et indigentes, ne bénéficiant d’aucune considération et d’aucun respect de la part des villageois. Ces catégories sociales seraient les seules insensibles à l’humiliation et à l’opprobre. Elles seraient les seules capables de soutenir la honte durant toute leur existence ; voleuses, elles y font face. Le mensonge est aussi de leur qualité et leur seuls propos de vérité sont les aveux de leurs forfaits, car disent les fuutankoove : « hunde fof ko gujjo halan ma kon fenande, so wona : nde njaami, mi jetti ; nde mbiyaami moni aan ? Mi dog ! Nde nangaami, mi fiya: tout ce que le voleur te dit est un mensonge, sauf s’il raconte qu’il a été surpris et a pris la fuite, quand il fut pris, il a été tabassé ! ». Pour le noble, le vol et la honte sont innés chez le pauvre, l’esclave, l’indigent. Mais, l’on avance que le vol est un acte presque inconnu ou inexistant chez les populations wolofs. T. G. Mollien a ainsi noté la sécurité des greniers que personne dans le village ou des environs ne visitait nuitamment59. Ceci remet en cause les stéréotypes véhiculés par les élites. La famine, la disette, l’indigence ne doivent en
Farge, (A.), op. cit., p. 592 Ly, (B.), L’ honneur et les valeurs morales dans les sociétés Ouolof et Toucouleur du Sénégal. Etude de sociologie. Paris : Université de Paris, Faculté des Lettres et de sciences humaines ( Thèse pour le Doctorat de 3e cycle de sociologie), 1967, 574 p. 58 Idem, pp. 130-135. 59 Mollien, (T. G.), op. cit., p. 103.
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aucune circonstance pousser l’individu au vol. Le vol est sévèrement puni en société traditionnelle wolof ou au Fuuta-Tooro : par ordalies, l’on plongeait les mains dans la bouse d’animaux remplie dans une marmite bouillante, ou par ablation du bras du voleur. Ailleurs, au Niger60, le vol est puni par un bannissement du malfaiteur de la communauté pour une période maximale de deux ans, car, en prenant le bien d’autrui, il a brisé la morale et l’éthique du pulaagu. Le banni devait ainsi abandonner femme, enfants, biens et aucun n’osait lui porter aide et assistance. Les repas qu’on lui apportait étaient placés à distance du campement, dans des fourrés. S’il tente d’approcher le porteur, il risque ainsi de mourir de faim. Quiconque essaye de l’approcher subit la répression du chef de la communauté dit mawzo laawol. Le noble ne volait pas non plus par crainte d’aller en prison du cercle ou dans le grenier du chef de village ou de canton. C’est une honte pour lui et pour toute sa famille qui désormais reste la risée de tout le village ou de toute la contrée. La honte est plus que jamais attachée à sa personne, à son sang, à son nom, à sa lignée, à sa famille. Dans l’histoire du Fuuta-Tooro, entre autres, beaucoup de gens ont choisi les chemins de l’exil, la fuite de nuit, le suicide, car, sortis de prison, ils ne peuvent plus vivre dans leur village et supporter les regards des autres. Les villes de Saint-Louis, la plus proche et celles du bassin arachidier, Dakar, ont accueilli de nombreux individus chassés de leur terroir par le forfait inacceptable qu’ils avaient commis. Le mensonge est aussi un acte déshonorant. Les populations de la vallée du fleuve Sénégal ont le sens de l’honneur et le sens de la dignité personnelle en n’importe quelle circonstance de leur vie. Le courage, l’honnêteté, la modestie, la patience, la loyauté, la sociabilité sont les éléments fondamentaux de leur conduite dans la société. Est reconnu honorable celui qui a la dignité, la mesure, la circonspection, l’autorité, la sagesse61. 2. Le pulaagu et les valeurs de ndimaagu, de mual, de gacce Il est important ici d’étudier les valeurs morales et éthiques que recouvre le concept tant galvanisé du pulaagu62. Nombreux sont les auteurs qui se sont penchés sur les
Reed, (L.N.), Notes on some Fulani tribes and customs in Africa, vol. V, 1932, pp. 422-454. Ly, (B.), op. cit., pp. 135-138. Cet auteur nous renvoie aux célèbres philosophes de la morale que sont Alfa Fondi, Moussa Molo, Salli Malal, Amadou Sawa Ngourane, Kotch Barma de Jalmacc, Masséni, Biram Thiam Demmba, etc. Lire aussi Equilbecq, (V.), Contes indigènes de l’Ouest-Africain Français. Bibliothèque publique de Saint-Louis. Tome I. Paris : Leroux, 1913, 292p. Son ouvrage est une somme des contes indigènes qui nous enseignent l’affection, l’amitié, la pratique et le respect des religions, la sociabilité, la reconnaissance, l’hospitalité, etc., pp. 156-186. 62 Breedveld, (A.) et De Bruijn, (M.), « L’ image des Fulve. Analyse critique de la construction du concept de pulaaku ». Cahiers d´ Etudes africaines, 144, XXXVI, pp. 791-821. Les auteurs ont relevé douze traductions ou
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populations fulve de l’Afrique, en général, et du Sahel en particulier. La plupart d’entre eux soulignent que le concept recouvre le bon comportement et la région morale des fulve63, contrairement à Gilbert Vieillard qui y voyait les vertus du primitif, du farouche et du sauvage64. En 1932, par exemple, L. N. Reed définissait le pulaagu comme un « abstract formed from the root « ful », from which is obtained also « pullo », ...in its usual sense, it is employed to denote the characteristics which distinguish the fulani from surrounding races, but it is also used for the rules of conduct which should guide a fulani in his intercourse with other people, and particularly with other people fulani65» Jean Gallais soutient que le pulaagu est la manière d’être, de se comporter comme un Peul le doit. Il note que celui-ci a le geste lent, gracieux, qu’il est d’une sobriété très étudiée, souvent teintée de distance ou de feinte indifférence, en un mot une retenue qui contraste avec l’extériorisation habituelle en Afrique noire. Jean Gallais voit dans cette retenue un tempérament nerveux, inquiet et passionné, d’une part et d’autre part, elle traduit l’idéal de pudeur qui est la base du comportement social peul, une politesse affirmée, une dissimulation, une susceptibilité, une finesse dans l’observation de l’autre. L’auteur oppose le Peul sahélien au Peul soudanien. Selon lui, le premier, celui du Sénégal, est un individualiste, un insoumis, à l’égard de sa famille d’abord et spécialement du père auquel le fils est beaucoup moins soumis que chez les autres Soudaniens. Le Peul du Sahel mène une vie austère en brousse, dans une ambiance de paganisme qui trouve dans la tradition des Peuls beaucoup de supports pour résister à l’islam. Les mœurs sont faciles et passionnées, la famille est fragile. L’anarchie spatiale y est complète, il n’y a aucun contrôle territorial, car la nature appartient à tous et chaque membre de la communauté est libre de l’exploiter sans restriction. Le second, le Peul soudanien, occupant le Macina, le Fuuta-Jallon, Sokoto, Adamawa, contraste d’avec l’humanité émiettée, égalitaire, anarchiste du sahélien. Le Soudanien vit dans une société hiérarchisée, lourdement structurée en castes héréditaires. Il est raffiné culturellement, actif propagandiste de l’islam, intellectuel fin, spirituel inné. L’organisation de l’espace y est d’une extrême minutie. Au demeurant, Jean Gallais note que tout le monde peul – sahélien comme soudanien – est tombé dans une crise générale66. En général, les fulve sont des gens sobres et simples pour ne pas dire rudimentaires sur le plan de leur tenue vestimentaire. Ils sont discrets sur la nature et l’importance de
équivalents de traduction du concept de pulaagu, qui, dans la majorité influencés par celle de Marguerite Dupire en 1970. 63 Idem, p. 804. 64 Vieillard, (G.), « Notes sur le caractère des Peuls ». Outre-Mer. Revue générale de colonisation, n° 1, mars 1932, pp. 8-18. Or cette retenue ou gacce, munyal, ndimaagu, n’est en fait qu’une stratégie de révolte, de contestation, un stratagème conscient et orienté de défense et de protection pour « limiter la conquête du Blanc », p. 15. 65 Reed, (L.N.), op. cit., pp. 422-454. 66 Gallais, (J.), « Les Peuls en question ». Revue de psychologie des peuples, n° 3, 1969, pp. 231-251.

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leur fortune et de tous leurs autres avoirs. Silencieux, discrets, tranquilles, ils sont aussi très rusés, intelligents et futés. Leur retenue est réelle et leur honte notable. Leur regard est toujours rivé au sol ou est de travers, mais jamais dans les yeux de leur interlocuteur. La voix est basse, faible et presque inaudible. Les fulve ont une bonne mémoire et les idées profondes. Ils reconnaissent sans doute tout ce qu’ils ont entrevu ou aperçu, de même que ce qu’ils ont entendu ou cru entendre. Ils ne parlent et ne se confient qu’au moment opportun, mais n’oublient jamais, quelle que soit la durée, le temps, l’époque de l’évènement du fait. Ils font semblant toujours d’ignorer et de demander ce qu’ils connaissent depuis longtemps. De fait, ils semblent ignorer ce qu’ils n’ignorent point. Ils ont aussi une capacité d’écoute importante. Mais, ils écoutent pour lire le visage de l’interlocuteur et ses expressions pour percer ses vraies intentions. Ils arrivent ainsi à le juger sans aucun risque de se méprendre sur la sincérité ou sur la fausseté des propos de l’autre. Aussi, le pullo ne dit jamais à l’autre ce qu’il a découvert de vrai ou de faux en lui, quelle que soit la durée de la rencontre ou de la cohabitation avec lui. Bref, le pullo est un individu opaque, taciturne et difficilement discernable dans toutes ses attitudes et dans tous ses comportements. Il est surprenant et imprévisible67. C’est ce qui nourrit les préjugés des chefs locaux et de l’administration coloniale, frustrés et incapables de les contrôler et de les domestiquer. Les fulve disposent aussi de peeje ou savoir-faire enviable. Il est difficile de leur imposer un quelconque fait accompli, de leur faire accepter certaines choses. Parce qu’ils n’accourent et ne se jettent pas sur la nouveauté, ne s’engagent pas facilement dans des entreprises qu’ils ne connaissent et n’appréhendent pas clairement et distinctement. Schématiquement, « si on leur montre une porte d’entrée, s’ils n’en voient pas la porte de sortie, ils ne s’engagent jamais ! ». En clair, tout ce qui est nouveau leur est suspect et est maintenu à distance avec méfiance jusqu’au moment où la nouveauté daigne se dévoiler au jour dans sa vraie nature. C’est ainsi que dans une palabre, si la suspicion est présente, elle ne peut pas aboutir sur du positif et du concret. Même si toute la communauté a répondu présente, les notables et les chefs ne prennent pas la parole parce que simplement, ils n’ont pas saisi l’objet véritable de la rencontre. Soupçonnent-ils alors des pièges et des complots, des cabales pouvant porter atteinte à leur personne et à leurs biens. La parole fait le tour de l’assistance sans que personne ne la prenne et veuille se prononcer clairement. Le chef comprend alors que les fulve ne sont pas d’accord pour la tenue de la palabre car, ils n’ont pas été informés des tenants et des aboutissants de la rencontre. C’est alors que leurs ñeeño prennent la parole pour répondre aux gens qui ont convoqué les fulve et leur signifient que ces chefs qui ont convoqué la réunion sont dignes de tous les égards, mais que la surprise ne satisfait pas
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Entretien avec Yoro Doro Diallo. Vendredi 26 mars 1999. Quartier Guédiawaye-Médina Gunass (Dakar).

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la communauté. Le report de la rencontre est devenu nécessaire pour permettre aux fulve de se préparer plus sereinement et de pouvoir assister aux discussions dans la dignité et non dans la décontenance qui frise l’injonction. Chez les fulve, il y a des préalables à toute rencontre. On doit contacter individuellement et dans la discrétion absolue tous les notables de la communauté et leur entretenir clairement des motifs et des mobiles de la rencontre publique ainsi projetée. Se faisant, les notables acceptent volontiers de prodiguer conseils, recommandations efficaces pour une bonne réussite de la palabre. Il est connu aussi que si une notabilité religieuse, militaire, politique avance des propos déplaisants ou déplacés contre eux, les fulve ne protestent jamais ouvertement, ne répliquent pas sur-le-champ, mais, ils se lèvent aussi discrètement que possible, les uns après les autres, dans la discipline et dans l’ordre. Alors, le chef reste tout seul, petit et honteux. Ses ordres et sa volonté ne sont ni acceptés, ni rejetés. Une reconvocation n’enregistre aucune présence. Le chef doit alors revenir sur ses propos publiquement et rechercher la réconciliation avec la communauté fulve. Les autorités coloniales ont ainsi qualifié les fulve d’êtres hostiles à toute forme de développement. Chez les fulve, le gacce ou la retenue ou la honte tient une place importante. En fait, les fulve ont une peur panique de la honte et de la misère noire – baasal valewal. Devant l’approche de la honte, le pullo « entre dans la terre suuzo leydi » ou quitte le village, la contrée car il ne peut plus vivre avec les siens dans l’opprobre. Il choisit alors la mort ou l’exil. Il « vend sa vie » en se suicidant, choisissant ainsi l’âpreté de la mort en lieu et place d’une vie souillée de honte. Il ne supporte jamais d’être la risée de la communauté, le mépris et le rabaissement devant ses pairs. Les rendre honteux, c’est les perdre pour toujours. Mieux, les fulve souhaitent ardemment la mort de leur progéniture au cours des batailles au lieu d’apprendre leur fuite, leur dérobade devant le combat et devant la mort68. Ainsi, le jeune, engagé dans le combat, ne recule jamais devant l’ennemi ; son courage augmente avec l’intensité et le développement de la mêlée. Au feu de la bataille, il se rue sur le cœur le plus intense de la rencontre, là où il y a plus d’armes blanches ou de coups de feu. C’est à qui arrive le premier au cœur de la bataille et de combattre et d’en ressortir sauf malgré la présence de la mort qui fauche le plus grand nombre de guerriers. L’adage fulve dit que « devant la honte, les fulve vendent leur vie et achètent la mort » contre l’honneur qu’ils en acquièrent pour la vie. Ils quittent ainsi le bas monde sans emporter dans leur tombe rires et souillures. Personne d’entre les combattants n’accepte la reddition facile et négociée. Même quand ils sont défaits et vaincus, la guerre ne se termine pour autant qu’au dernier mort. C’est pourquoi dans tous les engagements, seule la mort met un terme aux combats ou c’est une forte et respectée
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Idem.

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notabilité qui est capable d’arrêter l’hécatombe69. Les fulve sont ainsi perçus par les colonisateurs et leurs voisins wolofs, maures, soninkés, bambaras, comme des nerveux et des sanguinaires et des gens naturellement portés aux rixes faciles et à l’homicide gratuit. La vie humaine n’a aucune valeur pour eux. Les fulve rejettent la peur, car, avoir peur c’est avoir honte dans la communauté. Aucun pullo ne veut d’un rejeton poltron et couard dans sa concession. Naître dans le courage et mourir dans le courage, telle est la situation qui honore toute famille pullo70. Le cuusal ou le courage des jeunes fulve est fouetté par des airs traditionnels qui leur servent de nourriture et d’aliment assurant sa production et sa reproduction. Ces airs sont nombreux et divers selon la région, le pays, l’homme ayant réalisé de hauts faits dans sa vie. Le noddol71 en est un. Le noddol ou l’appel a une force et une puissance d’évocation si intense que celui qui entend son noddol « est pris », possédé et ne peut s’empêcher d’y répondre par une attitude de bravoure exaltée et de courage affirmé. L’instrument musical le hoddu est le vecteur de cette parole qui frappe directement l’intelligence et le cœur dans le plus profond de l’idéal de l’individu. Aussi, le noddol est une sorte de drogue qui rend insensible aux obstacles, aux dangers et à la douleur en exaltant l’être au-dessus de soi-même, le faisant sortir hors de ses limites ordinaires par l’évocation irrépressible de sa plus grande intensité d’être, de sa plus haute finalité72. Le teddungal ou l’hospitalité est aussi une valeur que recommandent la morale et l’éthique chez les fulve de la vallée du fleuve Sénégal. Les fulve sont accueillants et hospitaliers. Ils ont le sens du don et du cadeau. Car, hôtes, ils sont gênés et, accueillis, ils le sont aussi. Pour eux, le teddungal est une obligation et un devoir auxquels il ne faut pas se dérober et déroger. Chez les Halaayve, par exemple, la solidarité est une réalité vivante : l’entre-aide est une valeur largement pratiquée. Toute la communauté cultive les champs des voisins tombés malades, invalides, reconstruit les maisons des sinistrés. Mais elle roue de coups les paresseux et les fainéants et détruit leurs maisons, sans que personne n’ait mot à dire. Cette solidarité est mise à l’épreuve même au retour des ruggiyankoove : il faut absolument puiser dans les greniers, dans les cheptels des habitants, promptement mobiliser les femmes et les filles pour soigner et prendre en charge les blessés de l’expédition. Les Halaayve solidaires et disciplinés sont résolument attachés aux vertus de la liberté ; ils rejettent viscéralement l’esclavage, la soumission, la sujétion,

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Idem. Idem. 71 Seydou, (C.), Silâmaka et Poullôrou : un récit épique peul raconté par Tinguidji. Paris : Armand Collin. Classiques africains, n° 13, 1972, 277p. 72 Idem, pp. 32-33.

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