Culture et mythologies des Iles Canaries

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L'archipel canarien a été considéré pendant l'Antiquité comme une zone redoutée délimitant le bout du monde : il a suscité nombre de phantasmes. Sans avoir jamais dépassé l'âge de pierre, sa population primitive, consciente d'une identité particulière, a longtemps refoulé toute hégémonie territoriale ou influence culturelle. Aujourd'hui, les Iles Canaries revendiquent une culture située aux confins du réel : elle mélange une mythologie originale, une Leyenda Negra canarienne et les effets de la globalisation et de la mondialisation. Une belle introduction à ces îles atlantiques.
Publié le : mardi 1 juin 2004
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EAN13 : 9782296360532
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CULTURE ET MYTHOLOGIES DES ÎLES CANARIES

Horizons Espagne Collection dirigée par Denis Rolland et Joëlle Chassin
La collection Horizons Espagne publie des synthèses thématiques l'Espagne de l'Antiquité à nos jours. sur

Déjà parus IZQUIERDO l-M., Le Pays Basque de France, 2001. LOYER B., Géopolitique du Pays Basque, 1997. MORERA J.-c., Histoire de la Catalogne, 1992.

~L'Hannattan,2004 ISBN: 2-7475-6448-7 EAN:9782747564489

Josette CHANEL-TISSEAU

des ESCOTAIS

CUL TURE ET MYTHOLOGIES DES ÎLES CANARIES

L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 Paris FRANCE

L'Harmattan Hongrie Hargita u. 3 1026 Budapest HONGRIE

L'Harmattan IIalla Via Degli Artisti 15 10214 Torino ITALIE

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Introduction

A cause de l'exiguïté de l'archipel canarien qui, avec ses 7.447 km2, couvre moins de 2 % du territoire espagnol, et de la dispersion de ses îles et îlots dans l'Océan Atlantique sur quelques 500 kilomètres qui séparent son rivage le plus occidental (à l'TIe de El Hierro) de son extrémité la plus orientale (Roque deI Este, une émergence au-delà de I'TIe de Lanzarote), on pourrait se persuader que l'imaginaire susceptible d'être développé à son propos, est réduit à sa plus simple expression, voire inexistant. Le fait qu'il soit presque, pour ne pas dire tout à fait impossible d'acquérir un ouvrage sur le sujet dans les librairies de l'Espagne continentale, plaide en faveur de ce raisonnement et les auteurs de la Péninsule abondent dans ce sens. L'un d'eux, Manuel Martin Sanchez, qui vient de traiter des êtres mythiques et des personnages fantastiques espagnols, avoue même n'avoir rien trouvé d'exploitable sur ceux des Canaries, tout en confessant qu'il ne désespère pas d'arriver à un résultat, un jour1 . Sous des apparences trompeuses, un univers fabuleux existe bel et bien sur place, mais encore faut-il aller là-bas chercher une documentation non diffusée au-dehors, une situation regrettable à laquelle il faudrait remédier d'urgence. L'intelligentsia locale a même abondamment traité de l'alternance ou de la superposition réalité/fiction qui caractérise la contrée. Pourtant, pour aussi estimables que soient ses travaux, nous croyons qu'ils n'épuisent pas le sujet et laissent la place à de nouvelles études. Soucieuse d'aborder le problème sous un angle nouveau, nous avons jugé indispensable de tenir compte d'apports complémentaires émanant de deux sources distinctes. La première affère à des ouvrages inédits ou peu diffusés d'auteurs français
1

MARTiN

SANCHEZ
2002

(Manuel),
- p. 78.

Seres mlticos y personajes

fantasticos

espailoles,

Madrid,

Ed. EdaflEnsayo,

ayant manifesté de l'intérêt pour ces lointaines terres dans les siècles passés, ainsi qu'à la cOlTespondance des Consuls de France établis dans l'île de Ténériffe, puis en Grande Canarie, à la fin du XIXe siècle; bien évidemment et dans la mesure du possible, les citations extraites des originaux sont retranscrites, même en cas de fautes avérées, selon la graphie, la ponctuation, l'orthographe et la syntaxe qui, autrefois, n'obéissaient pas aux critères activés présentement. La seconde source traite d'ouvrages récents rédigés par des insulaires, et non encore soumis à des travaux d'approche. Comme ces documents abordent de multiples sujets de toute nature, nous avons choisi d'axer la présente étude sur l'évolution chronologique de l'imaginaire suscité par les îles, en particulier à propos des rapports qu'il entretient avec la réalité, au moment où les écrits en font état. Nous nous pencherons également sur ses réminiscences dans les Canaries d'aujourd'hui, car elles ont une incidence dans les rapports qu'entretiennent les insulaires non seulement entre eux, mais aussi avec l'extérieur, ou vice-versa, en particulier en ce qui concerne le tourisme et les relations internationales. L'archipel étant le produit d'une combinaison fort complexe d'éléments qui ont contribué à lui donner une physionomie particulière, tant d'un point de vue géographique qu'historique, il faut remonter jusqu'à l'Antiquité, une entreprise classique chez les auteurs espagnols ou étrangers ayant voulu traiter le thème canarien. Mais, parce que, depuis la conquête des îles au XVe siècle, ils ont scrupuleusement dépouillé tous les textes anciens connus, nous avons opté pour une brève synthèse, avec l'idée que les lecteurs hispanistes intéressés par le sujet ne manqueraient pas de se reporter aux sources mentionnées. A la différence des spécialistes de la question, nous l'avons présentée de façon fluide, sans reconstituer les différentes versions de chacun des mythes: à cet effet, nous avons relié toutes les données plus ou moins communes, afm que le lecteur ait une vision d'ensemble. Ensuite, la période-clef de 1'histoire régionale, génératrice d'une veine légendaire primordiale au moment où les civilisations aborigènes furent laminées par des conquérants venus de l'Europe, retiendra notre attention; en fait, du mythe qui relève d'une pure 8

divagation de l'esprit, nous passons à la légende qui, elle, se fonde sur un référent historique enjolivé ou remanié en fonction de l'objectif du conteur. Afin de diversifier une nouvelle fois le point de vue, nous nous attacherons, de préférence, aux narrations récemment écrites sur le sujet, et inspirées de celles en vigueur pratiquement jusqu'à notre époque, dont la lisibilité peut rebuter maintenant le lecteur moderne. Suit un aperçu du devenir local au cours des siècles postérieurs, brossé à partir de narrations inédites de Français rapportant des épisodes significatifs, bien que non formatés selon les normes rigoureuses et impartiales de l'Histoire. il met en évidence une veine fantastique, insoupçonnable de prime abord, pour qui ne connaî~pas le parcours événementiel des îles. On aboutit ainsi à la période présente pour procéder à un bilan sur un imaginaire qu'on est en droit de juger peu en accord avec le rationalisme actuel, et que chacun peut récupérer à son avantage. Cet inventaire permet une brève ouverture sur le contexte économique et politique d'une région qui, depuis des lustres, a opté pour la vocation de terre de passage et d'accueil, orientée plus particulièrement sur le tourisme. L'infrastructure particulière, née au XIXe siècle, qui en est issue, peut en effet servir maintenant d'exemple à de nombreux sites de villégiature dans le monde, grâce aux 1.500 kilomètres de littoral atlantique qu'elle propose, à un indéniable exotisme subtropical, à des paysages spectaculaires, à la possibilité de pratiquer de nombreux sports et enfin à la découverte de traditions et d'une gastronomie encore trop méconnues. Au-delà de l'étude de ce thème, l'objectif de l'ouvrage est de faire découvrir des richesses culturelles étrangères trop souvent ignorées des Français d'aujourd'hui, surtout lorsqu'il s'agit des Canaries dont la spécificité, pourtant bien réelle, a été longtemps oblitérée. Peut-être alors verront-ils l'archipel autrement que comme un prétexte à un séjour futile en vue de rompre avec le quotidien agressif vécu dans leur pays, et comprendront-ils mieux les problèmes auxquels il est confronté.

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Je souhaite dédier les pages suivantes, non seulement aux amis qui, tels Jean-Pierre Sanchez et le regretté Charles Minguet, ont soutenu ma démarche concernant un sujet qui ne peut pas marginaliser un chercheur, car les Canaries constituent une des passerelles reliant l'Europe aux autres continents d'un point de vue historique, économique, social, démographique et scientifique, mais aussi à mon fils Armand qui m'a épaulée, vaille que vaille, en toutes circonstances.

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L'Antiquité et sa toile de fond

Depuis la plus haute Antiquité, les Anciens redoutaient un Océan Atlantique périlleux pour des embarcations conçues pour la navigation dans une Mer Méditerranée, elle-même mal défInie par des distances surévaluées. Par suite de cette terreur provenant d'un héritage égyptien, ils arrêtaient la terre ferme, plus rassurante, aux Colonnes d'Hercule, c'est-à-dire à l'actuel Détroit de Gibraltar, sans concevoir que les relevés topographiques des temps modernes feraient apparaître une Mauritanie qui pénètre plus avant dans les flots, en direction de l'ouest. Leur angoisse face à l'infIni et leur souhait de combler un néant insupportable, leur avait fait imaginer, à l'instar d'Hérodote2, qu'au-delà, donc en direction du Couchant, s'étendait une zone habitée d'abord par des Géants tout-puissants, puis par des Dieux; elle délimitait alors le secteur navigable attribué aux humains. A l'intérieur, Atlas3, puni par Zeus4 pour avoir participé à la lutte qui
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Historien grec (454 à 425 avant J.-C.). Son récit est le prenùer en date des œuvres de l'Antiquité en prose qui nous soit parvenu. Ses neuf livres d' Histoires constituent une épopée dont le thème central est la rencon1re des deux civilisations grecque et perse. 3 Atlas était un Géant, donc une entité apparue avant les dieux de la Grèce antique. Tous les personnages mythologiques et les faits mentionnés à la suite sont disséqués par GRIMAL (pierre) dans son Dictionnaire de la Mythologie grecque et romaine, Paris, Presses Universitaires de France, 1979. Concernant Atlas, il donne les explications suivantes: « ... Sa demeure est généralement située dans l'extrême Occident, au pays des Hespérides. Parfois aussi, on le place "chez les Hyperboréens". Hérodote est le prenùer qui parle d'Atlas comme d'une montagne située en Afiique du Nord» (p. 59). Le même ouvrage définit les Hyperboréens comme suit: «lis sont un peuple mythique, situé dans l'extrême nord, "au-delà du Vent du Nord" (le point d'où souffle Borée). Leur légende est liée à celle d'Apollon... Les Hyperboréens figurent... dans la légende de Persée, dans celle d'Héraclès (au moins selon la version qui situe dans l'extrême Nord le jardin des Hespérides) » (p. 59). Toujours à la même page, à partir de l'époque classique, « on s'est plu à figurer leur pays comme une région idéale, au climat très doux, heureusement tempéré, un vrai pays d'Utopie. Là, le sol produit deux récoltes par an. Les habitants ont des mœurs aimables, vivent en plein air, dans les champs et les bois sacrés, et leur longévité est extrême. Lorsque les vieillards ont assez joui

opposa les entités immortelles en quête du pouvoir, soutenait sur ses épaules la voûte du ciel et vivait dans une demeure située plus précisément au pays des Hespérides, aussi appelées « Nymphes du Couchant ». Les légendes localisent généralement cette contrée dans l'extrême Occident, non loin d'une terre émergée appelée l'ne des Bienheureux. Selon une théogonie tardive, ces déesses de rang inférieur auraient été les filles du Géant et devaient veiller, avec l'aide d'un dragon à cent têtes, sur le jardin des dieux où poussaient des pommes d'or, symboles de l'immortalité. Dans ce lieu paradisiaque, elles se distrayaient en chantant en chœur, auprès de sources jaillissantes qui répandaient l'ambroisies. Mais Busiris, roi d' Egypte, les enleva. Héraclès6, parti à la recherche des précieux ITuits pour accomplir un des Travaux dont il avait été chargé, afm d'expier le meurtre de sa femme et de ses enfants, délivra les demoiselles et les rendit à leur père. En guise de reconnaissance, ce dernier accorda au héros, outre l'enseignement de l'astronomie7, trois des fameuses pommes produites dans l'éden. Aux dires d'Hérodote, Atlas fut finalement transformé en montagne, alors que Persée8 lui présentait la tête de Méduse9 qu'il venait de tuer. n reviendra ensuite au Latin VirgilelO de décrire

de la vie, ils se précipitent dans la mer du haut d'une falaise, joyeux, la tête couronnée de fleurs, et trouvent une mort heureuse dans les flots». Comme on le constate dans l'immédiat et comme on le verra par la suite, certaines données pouvaient effectivement faire penser aux Canaries et à sa population. 4 Dieu suprême de la Grèce antique. 5 L'ambroisie, composée en partie de miel, était la noUIriture des dieux de l'Antiquité et rendait immortel. Or, les Guanches, cette population indigène qui occupait une partie des Canaries dans l'Antiquité, produisaient du miel en abondance et ce mets représentait une des composantes de leur alimentation. 6 Héraclès pour les Hellènes, ou Hercule pour les Latins, était un héros, c'est-à-dire le fils d'un dieu, Zeus en l'occurrence, et d'une mortelle.
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On notera que, de nos jours, l'archipel est toujours très attaché au développement de cette

science comme le prouve l'élaboration d'un complexe très sophistiqué à Ténériffe qui jouit d'une situation privilégiée et de la proximité du Pico dei Teide, dans le but de permettre l'approfondissement et la diffusion des connaissances astronomiques. 8 Persée était un autre héros, également fils de Zeus ; il devint roi de Tirynthe et fonda Mycènes. 9 Par jalousie, la déesse Athéna, née de Zeus, avait transfonné les cheveux de Méduse, fille du dieu marin, en serpents et fait en sorte que le regard du monstre pétrifiât les vivants. 10Ce poète latin (né vers 70 avant J.-C. et mort en 19 avant J.-C.) a, en particulier, composé une épopée inachevée et posthume, l'Enéide, où le passé légendaire éclaire le présent.

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l'énormité de la masse rocheuse désignée sous le nom de mont Atlante, dans l'Enéide : le dieu Mercurell se précipita du haut de son faîte dans l'Océan, pour aller rejoindre la Cour de Didon, la reine carthaginoise. Les 3.718 mètres du Pic du Teide qui semble correspondre à la description, une altitude que les Hellènes n' étaient pas en mesure de calculer, ne pouvaient pas, bien évidemment, inquiéter un être d'essence divine, alors qu'ils épouvantaient les humains! La pétrification du Géant n'empêcha pas les Atlantes qui peuplaient une terre, très étendue à l'origine, de prospérer, car elle regorgeait de richesses, tant par sa flore que par ses trésors minéraux. Selon Platon12, l'Atlantide disparut dans les flots avec la
11 Ce dieu romain assurait, entre autres fonctions, celles de messager de Jupiter qui était, luimême, l'équivalent de Zeus chez les Grecs. 12 Philosophe grec (428 - 348 ou 347 avo J.-C.). Daus deux de ses dialogues, il raconte que Solon, un législateur et poète grec ayant vécu aux alentours de 640 à 558 avant Jésus-Christ, et qui avait effectué un voyage en Egypte au cours duquel il avait conversé avec des prêtres, aurait appris de l'un d'eux qu'Athènes avait, dans les temps anciens, soutenu une guerre contre les Atlantes. Selon ses dires, ce peuple habitait une île proche des Colonnes d'Hercule, donc du détroit de Gibraltar, au début de l'Océan. Lors du partage de la terre entre les divinités, l'Atlantide aurait échu à Poséidon, le dieu qui régnait sur la mer; il tomba amoureux d'une native, Clito, dont il eut des enfants; bien qu'il eût divisé son territoire en dix parties pour chacun d'entre eux, il accorda à l'ainé, Atlas, la suprématie, de sorte que les descendants de ce dernier devinrent les suzerains de ceux qui succédèrent aux autres héritiers. Ces insulaires, détenteurs d'une brillante civilisation, auraient tenté de conquérir le monde. Pour cette raison, ils affi:ontèrent les Athéniens qui les vainquirent, quelques neuf mille ans avant que ne vécût Platon. fi existe néanmoins une autre tradition que rapporte Diodore de Sicile, historien grec (v. 90 - v. 20 avo J.-C.) et auteur de la fameuse Bibliothèque historique, une histoire universelle dont plusieurs livres nous sont parvenus, selon laquelle les Atlantes auraient été voisins des Libyens et auraient été attaqués par les Amazones. La théorie de Platon sur l'existence de l'Atlantide a connu une grande vogue chez les écrivains des XIXe et début du XXe siècles. On notera qu'il existe trois versions concernant Atlas; celle précédemment évoquée dans notre note 3, le présente comme étant un Géant, fils de Japet et de l'Océanide Clyméné (parfois de l'Océanide Asia). BOR Y de SAINT - VJNCENT dans son Essai sur les îles Fortunées et l'ancienne Atlantide, ou Précis de l'histoire générale de l'archipel des Canaries, Paris, Ed. Baudouin, germinal an XI, avait remis au goût du jour le thème d'une Atlantide cananenne, une opportunité que ne laissèrent pas échapper des romanciers comme Jules VERNE ou Pierre BENOîT. On remarque que si HUMBOLDT (Alexandre de) mentionne ce territoire à propos des Canaries, dans son Voyage aux régions équinoxiales du Nouveau Continent, fait en 1799, 1800, 1801, 1802, 1803 et 1804, Paris, Librairie Grecque-Latine-Allemande, 1816, Tome l, p. 326-327, et en particulier dans sa note 2, il esquive toute assertion définitive: «Je ne prétends émettre ici aucune opinion en faveur de l'existence de l'Atlantide; mais je tâche de prouver que les Canaries n'ont pas plus été formées par les volcans, que la masse entière des petites Antilles ne l'a été par les madrépores ».

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majeure partie de sa population qui jouissait d'une civilisation avancée et avait acquis suffisamment de sagesse pour faire régner la justice et la paix. Pourtant elle commit l'imprudence de vouloir escalader l'Olympe, le lieu sacré où résidaient les dieux qui, outrés, décidèrent un châtiment exemplaire en engloutissant l'immense territoire dans les flots marins : seules les cimes les plus élevées continuèrent à émerger, constituant de la sorte des îles. S'agit-il des Canaries? Survécurent quelques rescapés pour témoigner de la générosité divine et de la sottise humaine, et faire l'apologie d'un « Paradis Perdu» ayant abrité de « bons sauvages» vivant dans la félicité, un thème récurrent par la suite. Ce schéma, très résumé, de plusieurs légendes nées à des périodes différentes, qui tantôt s'imbriquent, tantôt se contredisent, permet de mieux comprendre la marginalisation d'une zone trop voisine du monde des dieux; mystérieuse, les Anciens l'évitaient, car des faits extraordinaires, lorsqu'ils n'étaient pas tout simplement terrifiants, pouvaient s'y produire. Cependant, au fil du temps, des navigateurs se rapprochèrent des parages, soit volontairement, parce qu'ils renonçaient au traditionnel cabotage à vue le long des littoraux connus, sous le coup d'une intrépidité dont leurs contemporains étaient peu coutumiers, soit accidentellement, en essuyant une tempête qui les détournait de la route classique. Au fur et à mesure, ils divulguèrent des renseignements de moins en moins subjectifs et de plus en plus précis sur un au-delà qu'ils n'étaient pas censés parcourir. C'est ainsi que s'effiita progressivement le mythe de l'existence d'une ou plusieurs terres fantastiques, un des plus anciens de notre culture occidentale; sans doute né dans l'Egypte des Pharaons, repris par les Phéniciens, puis par les Carthaginois, la civilisation gréco-romaine le véhicula ensuite. Les narrateurs de ces différentes époques se chargeaient au fur et à mesure de transmettre les informations recueillies, en émaillant leurs récits de détails se rapprochant chaque fois plus de

Il faut souligner que le savant qui se rendait en Amérique Equinoxiale avec son ami français Bonplan, s'intéressa à ce sujet parce qu'i! avait fait halte dans l'archipel, en vue de l'explorer partiellement.

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la réalité. Pour résumer, Homère13 fut le premier auteur à
mentionner un lieu de délices qu'il nomma les Champs Elyséesl4 et qu'il situa à l'extrémité occidentale de la terre connue, au-delà des fameuses Colonnes d'Hercule: compte tenu des imprécisions de son récit, il n'est pas interdit de songer à quelque havre canarien particulièrement favorisé par une nature luxuriante et un climat amène. Hésiode, son contemporainl5, évoqua de façon vague les «TIes des Bienheureux », des terres de félicité, tout aussi aptes à accueillir les héros ou les vertueux mortels trépassés que le Jardin des Délices de Homère. Sises au large de l'Afrique du Nord, elles jouissaient, paraît-il, d'un climat très clément, sans connaître l'alternance des saisons. Voici bien trois caractéristiques qui
définissent l'actuelle région. Quant à l'emplacement du Jardin des Hespérides, visité par Héraclès, à l'ouest de la Mauritanie, il paraît concorder géographiquement, une fois encore, avec l'archipel, bien que la trajectoire du héros pour y accéder semble incohérente. Et si

aucun animal fabuleux n'y monte la garde pour en défendre l'accès, la présence du Dragonnier Géant n'est pas faite pour rassurer. Certes, il ne s'agit pas d'un monstre mythologique, mais d'un arbre des régions tropicales, dont le tronc sinueux fut comparé quelques siècles plus tard, à un corps de serpent par Humboldtl6, et dont les protubérances ligneuses pouvaient faire croire aux énormes écailles lisses d'une créature maléfique. En outre, la gomme rouge suintant de sa base lors d'incisions, nommée « sangde-dragon» à cause de sa couleur, alimentait bien évidemment l'imaginaire17.
Au total, ce semblant de paradis terrestre, constitué d'une ou de plusieurs terres émergées, pouvait donc se situer dans les
13 HOMBRE, Odyssée, IV, v. 561-586. Il aurait vécu vers 850 avant J.-C. 14 C'est dans ce lieu que séjournaient les âmes vertueuses. Selon la mythologie grecque, il était situé dans les limites occidentales de la Terre, alors que les Romains le plaçaient dans les Enfers. 15 Il a été le prellÙer des trois grands poètes didactiques de l'Antiquité et a vécu au milieu du Ville siècle avant J.-C. 16 Voir A. de HUMBOLDT, opus cité en note 12. Son évocation de l'arbre figure au tome l,

f!" Cette
7

249 à 253.
gomme a été employée dans la pharmacopée traditionnelle pour ses vertus curatives

pendant des siècles. Par ailleurs, on l'a utilisée pour ses propriétés tinctoriales, depuis l'Antiquité jusqu'à notre époque. Actuellement, elle est incluse dans certains vernis. 15

parages canariens et serait à l'origine du toponyme initial que les Anciens leur avaient attribué: les lles Fortunées. Entre-temps Pindare18 avait décrit, fort vaguement il est vrai, une région dont la localisation correspondrait assez bien à ces lieux, mais en mentionnant qu'une impressionnante tour la dominait19 : s'agissaitil du cône volcanique du Teide qui coiffe Ténériffe? Tout est possible dans ce monde encore mal identifié par les Anciens, mais, «l'existence littéraire des îles Fortunées ne peut être contestée, puisqu'elles se trouvent citées par beaucoup d'auteurs anciens, répartis sur plus de dix siècles de la littérature; depuis le XVIII siècle avant J.c., ... jusqu'au lIe siècle après J.c.20 ». Les indications spatiales permettent de remarquer que, par touches diffuses et progressives, quelques notions géographiques faisaient peu à peu leur apparition. Pour faciliter la navigation, Platon prit l'initiative de situer le premier méridien à l'extrémité occidentale de l'archipel, dans la mesure où, au-delà, se serait étendu le domaine terrifiant et interdit des dieux. Les îles du bout du monde commençaient à être mieux cernées, même si de larges pans d'ombre subsistaient encore. L'évocation se précisa à l'époque romaine avec l'augmentation des échanges maritimes et la nécessité d'une cartographie du Bassin Méditerranéen se fit sentir. Bientôt, des tracés côtiers hasardeux, réalisés à vue et sans aucune rigueur scientifique, faute d'instruments pour les calculs, engendrèrent des ébauches de relevés des littoraux pour caboter plus aisément. Par la suite, le repérage déborda du périmètre de la mer intérieure. Il comportait évidemment un grand nombre d'erreurs et reposait sur les notions du monde connu tel qu'il était perçu à l'époque: aussi le Teide, le volcan principal de Ténériffe, plus haut que l'Etna,
18Poète lyrique grec (518 à 438 avo J.-C.) prolifique dont il ne nous reste malheureusement d'intactes que les Odes triomphales (ou Epinicies); il s'est passionné pour les légendes de son pays. 19 PINDARE, Olympiques II. 61-76, voir note ci-dessus. 20FOULON (Albert), dans « Les Îles Fortunées dans les littératures grecque et latine », dans Les Îles Atlantiques: réalités et imaginaire, Textes réunis et présentés par Mme le
Actes du colloque organisé par l'équjpe ERILAR, Professeur Françoise MASSA Université de Rennes II, les 20, 21, 22 & 23 octobre 1999, Ed. Université de Rennes 2, avril 2001 - pp. 7 à 15.

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était-il encore considéré comme le « Toit du Monde» ou la « Colonne du Ciel», selon la définition d'Hérodote21, et un lieu maudit qui, sans doute, abritait les enfers. Ces croyances perdureront jusqu'à l'époque des grandes explorations22. Progressivement, des descriptions plus proches de la réalité remplacèrent les affabulations initiales et les terres émergées devinrent identifiables. En résumé, l'île, puis les îles, et enfin l'archipel canarien, si virtuels dans un premier temps, se concrétisèrent, siècle après siècle, et on les situa de façon plus précise dans l'espace. Quand eut-on la certitude de leur existence? Nul ne le sait exactement. li n'en reste pas moins vrai que les Phéniciens, puis les Carthaginois, dont on a coutume de dire qu'ils étaient« les seuls maîtres de l'Océan ayant dépassé les Colonnes d'Hercule23», même si quelques Grecs et des Romains cabotèrent sur de courtes distances le long du littoral atlantique du Maroc, visitaient déjà les autochtones au IVe siècle avant J.-C. lis leur achetaient principalement le Sang-de-Dragon et l'orseille24, des produits qui
VIERA Y CLA VUO ( Joseph) insiste sur le fait dans Notie/as de la Historia Canaria, Edicion del Dr Alejandro CIORANESCU, Madrid, Cupasa Edit., 1976,2 tomes Tome I, p.
2\

99a etb.
22

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Parmi les premiers rapports d'exploration des Canaries, on peut citer FEUILLÉE (Louis), Voyage aux isles Canaries ou journal des observations physiques, mathématiques, botaniques et historiques, faites par ordre de Sa majesté, par le père Louis Feuillée,
religieux Minime, mathématicien et botaniste du roy

moderne des isles Canaries, faite par l'ordre du Roy par le révérend Père Louis Feuillée, Minime - manuscrit original de 305 et 64 p., une carte et 41 planches à l'encre de Chine, qui est déposé aux Archives du Muséum d'Histoire Naturelles de Paris. Ce savant, tout à la fois physicien, mathématicien, astronome, bctaniste et correspondant de l'Académie Royale des Sciences, comme on pouvait l'être au Siècle des Lumières, avait, au début du XVIIIe siècle, exploré les Îles Canaries, mais aussi parcouru les côtes hispano-américaines du Pacifique, et enfin contemplé la montagne Santa Marta dont le Pico de Colon culmine à 5.775 m. 11eut le privilège de transmettre une information inédite à son roi : aprés avoir estimé visuellement la hauteur de Teide, puis l'avoir mesurée avec des erreurs mises à jour par la suite, il informait officiellement son souverain par voie consulaire que le sommet colombien dépassait trés nettement celui des Canaries: cf CHANEL-TlSSEAU des ESCOTAIS (Josette), « Un scientifique aux Canaries, au XVIIIe siècle: Louis Feuillée, créateur et destructeur de mythes» dans Au bout du voyage, l'île: Mythe et Réalité, Textes réunis par Eliseo IRENC, Reims, Ed. Presses Universitaires de Reims (Champagne-Ardenne), Publications du Centre de recherche VALS (Le Voyage dans les Arts, la Littérature et les Sciences), 2001 - p. 134. 23 GAUDIO (Attilio), Les Îles Canaries, Paris, Ed Karthala, 1995, p. 26. L'auteur est anthropologue et journaliste. 24 il s'agit d'un lichen très recherché pour ses propriétés tinctoriales jusqu'à la fin du XVIlle siècle. il pousse sur les falaise les plus abruptes.

- relation

suivie

de Histoire

ancienne

et

17

facilitaient l'obtention de la pourpre vendue ensuite à une clientèle installée sur tout le pourtour du Bassin Méditerranéen. Désireux de conserver l'exclusivité de ce négoce international, ils gardaient jalousement le secret du lieu d'origine des matières premières. Certains auteurs prétendent même que, peu après l'expédition de Hannon25, des Carthaginois, partis de Cadix, débarquèrent sur une île qui aurait porté le nom de Fortunée, et qu'une partie de l'équipage y resta26.li n'en fallait pas plus pour que l'imagination de certains s'éveillât: on songea à une hypothétique installation de comptoir, sans doute pour une courte durée, et au fait qu'une construction de type phénicien aurait pu exister dans l'archipel, sans que les scientifiques du XIXe siècle pussent en déterminer les vestiges, malgré les dires locaux. En réalité, les seuls restes antiques que les archéologues trouvent dans l'actualité, sont de nombreuses amphores de facture romaine, vraisemblablement utilisées à l'occasion de trocs avec les indigènes. Le concept lies Fortunées / lies Canaries, dans lequel on pouvait encore juxtaposer le merveilleux de la mythologie et la réalité géographique, physique ou climatique, s'imposait désormais. Mais comment expliquer l'apparition du second toponyme ? D'aucuns ont prétendu qu'il proviendrait du mot « canne)} à sucre: il s'agit clairement d'un anachronisme, car la plante ne fut introduite dans la région qu'avec l'invasion espagnole du XVe siècle après J.-C. D'autres, comme Pline, assurent que le terme faisait allusion aux chiens préhistoriques locaux dont deux races de grande stature et aux mâchoires impressionnantes persistent encore de nos jours: afin de respecter cet héritage culturel, les autorités actuelles ont interdit l'exportation de ces molosses, tout autant que la destruction spontanée desdits animaux malades ou errants. Toujours est-il que « canis)} était effectivement le terme générique latin pour désigner l'espèce; mais faut-il accepter cette explication qui a utilisé un phénomène local, spécifique à la seule Grande Canarie, et le généraliser en l'associant à tout un archipel? Aucune autre solution convaincante

2S

Hannon: célèbre navigateur carthaginois qui aurait caboté le long des côtes de l'Afrique Occidentale, au ou V" avant Jésus Christ. 26

vr

VIERA Y CLAVUO ( Joseph), op. cité en note 21; p. 108, Coll. b. de l'ouvrage
en note.

référencé

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quant à l'origine du toponyme n'ayant été proposée jusqu'à présent, toutes les interprétations sont encore envisageables. Quant aux noms attribués aux principales îles, ils ont varié au cours des temps, et selon la population qui s'y référait. A titre d'exemple, les Carthaginois appelaient l'actuelle Lanzarote, Tanif7, comme la déesse du même nom; le terme traduit en latin devint, pour un temps, Junonia. En bref, les appellations successives de chacune des terres firent, elles aussi, l'objet de nombreuses interprétations. L'identification en cours des Des Fortunées / Des Canaries, devint finalement une évidence à l'époque romaine, notamment avec Horace et Diodore de Sicile28. Ce dernier, alors qu'il décrit l'île encore appelée Les Hespérides - on remarquera qu'il n'envisage encore qu'une seule terre émergée et donc qu'il supposait que les autres correspondaient à des émergences inhabitées - résume fort bien la situation: « Dans les temps anciens, à cause de son éloignement, elle était inconnue par le reste des hommes; mais, dernièrement elles ont été découvertes29. Depuis des temps anciens, les Phéniciens avaient établi des routes de navigation pour aller pêcher. Et ainsi, ils établirent des colonies dans maints lieux d'Afrique et d'Europe. Et ils s'aventurèrent même dans la mer qui est au-delà des Colonnes d'Hercule et qui a pour nom Océan... De la sorte, alors qu'ils cherchaient les côtes de l'Afrique, audelà des Colonnes, ils furent violemment poussés par des vents rageurs au large de l'Océan. Après de nombreux jours de tempête, ils arrivèrent à l'île dont nous avons parlé, et ayant découvert et reconnu sa nature et sa félicité, ils répandirent la nouvelle de sa découverte. Les Etrusques, qui étaient aussi les maîtres de la mer, voulurent y établir une colonie. Mais les Carthaginois les en empêchèrent. Ds
27 Selon A. GAUDIO, op. cité en note 23, l'équivalent de la déesse Tanit, une des principales déesses phéniciennes, dont le symbole est le pahnier-dattier, un arbre commun aux Canaries, est la Junon des Romains. 28 Horace: poète latin (63? à 8 avo IC.). Notamment auteur d'Odes et d'EpUres. 29 Le passage du singulier au pluriel s'explique par le fait que l'auteur se réfère tantôt à l'île, tantôt aux Hespérides.

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craignaient que leurs sujets, attirés par la bonté de l'île, n'y émigrassent. Et parallèlement, ils voulaient avoir là un refuge tout près, au cas où l'Etat carthaginois souffrirait un grand désastre. Et même, dans la mesure où ils étaient les maîtres de la mer, ils comptaient émigrer, un jour, vers l'île mconnue ». Humboldt commentera a posteriori ce projet. TI en résulte une comparaison hardie qui modernise la vision concernant ces terres: « ... elles devoient être pour les Carthaginois ce que le sol libre de l'Amérique est devenu pour les Européens, au milieu de leurs discordes civiles et religieuses30». Pline l'Ancien31 et Plutarque32 ne se privèrent pas, ensuite, de réaliser des descriptions détaillées qui démontrent une bonne connaissance des Canaries. Enfin le roi de Maurétanie33, Juba fi (né vers 52 avant J.-C., et mort autour de 23 après J.-C.), participa à une expédition amicale pour les visiter, même si elles ne dépendaient pas de sa souveraineté, et pour faire la connaissance d'une population locale terrifiante aux dires de ses contemporains. Paradoxalement, les Guanches, bien intentionnés, lui réservèrent un accueil très chaleureux et lui offrirent deux spécimens de leurs chiens. Fort satisfait de son équipée, le monarque regagna son royaume, sans revendiquer la propriété des îles, ni envisager de s' en empare~4. TI fit transcrire et transmettre les informations recueillies à cette occasion dans les centres de savoir d'un monde en pleine mutation intellectuelle. Celui-ci accordait progressivement aux mathématiques ou à la géographie le statut de sciences et, d'un point de vue littéraire, savait désormais distinguer entre la narration d'aventures fantaisistes et le compte-rendu
HUMBOLDT (Alexandre de), op. cité en note 12 - p. 384. De cet écrivain latin (23-79 après l-C.) et auteur d'ouvrages d'érudition, nous ne connaissons plus que son Histoire Naturelle, composée de 37 livres: elle correspond à une véritable encyclopédie de toutes les connaissances des Anciens. Sans être allé personnellement dans l'archipel, il l'a évoqué dans son Chapitre IV, de façon plus précise que ses prédécesseurs, en s'inspirant de relations de marins et surtout de celle de Juba II mentionné à la suite. 32 Historien et moraliste grec (v. 50 - v. 125 après l-C.) : Vita Sertorii, 8. 33 La Maurétanie était le royaume habité par les Maures. Elle ne doit pas être confondue avec la Mauritanie actuelle, située plus au sud-ouest, qui doit son nom au fait que le terme Maures a désigné, tour à tour, de nombreuses populations d'Aftique du Nord. 34 Nous insistons sur ce fait, dans la mesure où le Maroc actuel prètend avoir des droits sur l'archipel, en vertu de certains avis prétendument autorisés, comme on le verra ultérieurement. 31
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véridique de voyages: l'irrationnel cédait le pas aux connaissances plus exactes. Parce que celles sur l'Europe et l'Asie Mineure se précisaienr5, les Anciens de plus en plus cartésiens ne se contentaient plus d'explications visiblement fondées sur des affabulations. En particulier, ils avaient besoin de justifier le phénomène insulaire. Pour ce faire, il leur fallut, une nouvelle fois, recourir à de pseudo-théories encore nées de l'imaginaire. lis s'inspirèrent des écrits platoniciens, selon lesquels les terres émergées représentaient les restes d'un territoire plus vaste qui aurait été englouti de façon soudaine et inattendue, lors d'un bouleversement tectonique. C'est alors que l'ensemble des îles de l'Atlantique bordant l' Arnque, auxquels on ajouta ultérieurement les Açores, lorsqu'elles furent découvertes, aurait constitué les vestiges d'un continent immense et mystérieux, l'Atlantide. Pour d'autres philosophes des générations suivantes, ces archipels proviendraient des confins subitement immergés de l'Aftique. Quoi qu'il en soit, la population indigène, prise au dépourvu au moment du cataclysme, n'aurait pas eu le temps de partir chercher refuge ailleurs; seuls, auraient survécu ceux se trouvant incidemment sur des hauteurs inaccessibles à la montée des eaux. Ainsi, nombreux sont les mythes sur l'archipel, engendrés par l'imaginaire antique, comme le démontrent des spécialistes de la question, notamment Marcos Martinez Hernandez qui les répertorie et les étudie minutieusement dans plusieurs ouvrages36.
35 De nombreux chercheurs ont mis en évidence ce processus que nous résumons succinctement. A cet effet nous avons notamment exploité les travaux de :

-06MEZ la Antigua

ESPELOSÏN CF. Javier), El descubrimiento Grecia, Madrid, Ed. Akal, 2000.

y viajeros en dei mundo - Geografla

- MANFREDI (Valerio),Las Islas Afortunadas - Topografla por un mito, Madrid, Ed.
Grupo Anaya (Collection Anabasis), 1997. Il convient également de souligner l'apport du Grec Lucien de Samosate (v. 125 - v. 192) mis en relief par FOULON (Albert), op. cité en note 21. 36 MARTiNEZ HERNANDEZ (Marcos), Canarias en la Mitologia - Historia Mitica del Archipiélago, Santa Cruz de Tenerife, Ed. Centro de la Cultura Popular Canaria, 1992, et MARTiNEZ (Marcos), Las Islas Canarias en la antigiiedad clilsica - Mito, historia e imaginario, Tenerife-Gran Canaria, Ed. Centro de la Cultura Popular Canaria, 2002. Même si le second patronyme de l'auteur n'apparaît pas sur la page de garde du dernier ouvrage mentionné, il s'agit bien d'une seule et même personne. Nous citons plus particulièrement ces deux œuvres qui nous semblent majeures, bien que ce Professeur titulaire d'une chaire à l'Université en ait écrit plusieurs autres sur le sujet depuis une dizaine d'années. On notera

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Mais, avec l'implantation du christianisme fossoyeur des dieux de l'Antiquité, et les progrès d'une navigation à voile se dotant à la fois de gréements plus performants et d'une technologie plus élaborée qui vit l'apparition de la boussole et du gouvernail, il en résulta une meilleure appréhension des littoraux. Par ailleurs, avec la réalité d'une Europe contrainte de se replier sur elle-même pour affronter les invasions barbares, ces fables perdirent de leur intensité. Elles finirent par ne plus être crédibles du tout et furent oblitérées. Après les restructurations territoriales, politiques, économiques, sociales et culturelles qui caractérisèrent la période post-romaine et affectèrent l'ensemble du Bassin Méditerranéen et du continent européen, les regards se portèrent majoritairement vers d'autres contrées. L'archipel sombra alors dans un oubli relatif, même si des expéditions furent entreprises pour le visitd7. Certaines furent pacifiques et l'histoire en a retenues quelquesunes38. A titre d'exemples, le capitaine Ben-Farrouk débarqua en Grande Canarie en 999, où il eut une entrevue avec le roi local, Guanariga; le roi du Portugal, Alphonse IV (1290-1357), mandata trois caravelles pour reconnaître l'archipel et mettre à jour des informations obsolètes qui dataient de Pline l'Ancien. D'autres raids, malveillants ceux-là, étaient organisés par des pirates et des aventuriers qui se présentaient pour effectuer des razzias et se constituer un capital d'esclaves, en s'emparant des indigènes; pour ces motifs, on ne peut ni les dénombrer, ni
que nous avons privilégié un parcours proche de celui choisi par BUTEL (paul), dans Histoire de l'Atlantique de l'Antiquité à nos jours, Paris, Ed. Librairie Académique Perrin. 1997. Cependant, si l'auteur traite du concept de l'Atlantique, nous, nous avons ciblé plus rr;cisémmentsur l'archipel canarien et complété des données. 7 De trés nombreuses recherches ont été entreprises sur cette période encore relativement floue: nous avons donc synthétisé les relations ou les études réalisées, et le présent travail ne représente qu'une invitation à consulter les nombreux ouvrages trés complets sur la question. Nous soulignons cependant l'apport très précieux de J. VIERA Y CLA VIJO, op. cité en note 21- TomeI, pp. 106 à lIS. 38 En ce qui concerne les expéditions arabes en rapport avec les Canaries, l'étude récente de EL KOLLI (Jane), « Les lIes Canaries et les navigateurs arabes au Moyen Âge» dans Les Îles Atlantiques: réalités et imaginaire, Textes réunis et présentés par Mme le Professeur Françoise MASSA Actes du colloque organisé par l'équipe ERILAR, Université de Rennes n, les 20, 21, 22 & 23 octobre 1999, Ed. Université de Rennes 2, avril2001 - pp. 51

-

à 60, représente un apport trés important, totalement ignorées jusqu'à présent.

car l'auteur

met en relief certaines

expéditions

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