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Dakar et ses cultures

De
414 pages
Ce livre, qui retrace l'histoire coloniale de Dakar, affiche comme borne chronologique de départ 1857 (celle de la fondation officielle de la ville) jusqu'à la date de 1966, retenue pour fixer l'entrée du Sénégal dans le concert des nations souveraines et l'obtention d'un nouveau statut, celui de ville postcoloniale. Ce livre questionne le vécu culturel, les changements majeurs constitués par la diversité des projets urbains et la pleine expansion matérialisée par la création en 1952 de la lointaine banlieue de Dagoudane-Pikine.
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Etudes
Dakar et ses cultures africaines
Série Histoire
Ce livre met en scène l’habitant de la ville de Dakar. Ce
personnage n’apparaît en « gros plan » que dans les textes
portant sur son contrôle statistique, la spatialisation de sa
présence, son statut de producteur de plus-values et son rapport à
l’ordre social. Acteur négligé de l’aménagement changeant de la
OusOusseseynouynou F F Fville, souvent accusé d'œuvrer à son dés-aménagement continu , il
y dessine des scènes de vie participant d’une quotidienneté qui
s’écrit au pluriel, évolue et se décline en termes de totalité de faits,
gestes et paroles axés surtout sur la satisfaction de multiples
besoins. Dakar eDakar eDakar eDakar eDakar eDakar eDakar eDakar eDakar eDakar eDakar eDakar eDakar eDakar et ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses culturt ses cultureseseseseseseseseseseseseses
L’attention accordée à l’histoire du vécu en ville n’a pas occulté
la nécessité de convoquer, d’une façon ou d’une autre, la portée
des philosophies d’ombre à l’œuvre dans la quotidienneté. Il en est Un siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changemenUn siècle de changements ts ts ts ts ts ts ts ts ts ts ts ts
de même avec cette autre exigence constituée par la mise à
contribution de l’archéologie du mode de vie rural. En d’autres d’d’d’d’d’d’d’d’d’d’d’une vilune vilune vilune vilune vilune vilune vilune vilune vilune vilune ville cle cle cle cle cle cle cle cle cle cle colonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeolonialeoloniale
termes, ce livre explore l’histoire culturelle de Dakar. Sous ce
rapport, il aborde les cultures immatérielles et réserve une large
place à la reconstitution des cultures matérielles, celles des
villageois de et dans la ville ou celles empruntées ou inventées par
ses (néo)citadins. En bref, il se veut un exercice d’exhumation et
de questionnement de la conscience identificatoire de sujets
d’histoire évoluant dans une des grandes vitrines urbaines du
projet colonial français.
Ousseynou FAYE est professeur titulaire des universités.
Enseignant-chercheur à l’université Cheikh Anta Diop de
Dakar, il est un spécialiste d’histoire moderne et contemporaine.
Son champ de recherche comprend, entre autres objets,
la criminalité, l’imaginaire, la violence politique, l’économie
informelle. Pionnier d’études portant sur des sujets longtemps
négligés par les historiens sénégalais et ressortissant à ce
qu’il appelle l’histoire de la marge, l’auteur a exercé et exerce
encore les fonctions de (co)directeur de thèse de doctorants inscrits dans
des universités africaines et françaises.
Illustration de couverture fournie par l’auteur.
ISBN : 978-2-343-12862-7
39 €
Ousseynou F
Dakar et ses culturesDakar et ses cultures
Un siècle de changements d’une ville colonialeOusseynou Faye
Dakar et ses cultures
Un siècle de changements d’une ville coloniale© L'HARMATTAN, 2017
5-7, rue de l'École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-12862-7
EAN : 9782343128627 REMERCIEMENTS
L’écriture et la publication de ce livre ont été rendues possibles par
l’intervention de nombreux acteurs. La collecte des matériaux et la
vérification de la fiabilité des analyses de plusieurs énoncés ont pu se faire grâce au
concours du Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences
sociales en Afrique (CODESRIA), d’Achille Mbembe (son secrétaire
exécutif des années 1990) et de la fondation Mac Arthur des Etats-Unis associée à
cet institut de recherche inter-africain. La relecture du tapuscrit s’est faite
sans difficultés en raison de l’accueil chaleureux qui m’a été réservé, durant
mes « voyages d’écriture », par les familles Allah-Blé de
GagnoaYopougon-Toumodi, Allou d’Abidjan-Angré, Thiam de Gagnoa et par
Babacar Mbaye Badiane et le collectif des commerçants sénégalais du marché
central de Gagnoa. Je ne saurai trouver les mots justes pour remercier mon
aîné Ibou Diallo. C’est avec minutie, allant et générosité qu’il est intervenu
dans la relecture de l’avant-dernière épreuve du draft, et qu’il a réalisé la
mise en forme du texte soumis à l’éditeur.
J’ai pu poursuivre le chantier d’écriture de ce texte et m’engager dans
sa publication en raison des encouragements et de la sollicitude de
MomarCoumba Diop. Cet autre aîné altruiste s’est beaucoup investi et s’investit
encore dans la recherche en sciences sociales.
Je remercie également mon amie Hélène Neveu de l’université
d’Oxford. Elle n’a pas cessé de m’encourager à persévérer dans le travail de
déchiffrement historique de la culture urbaine.
Que mon épouse Soukeyna Ndiaye, ma fille Coumba Ndoffane Faye
et mon neveu Saliou Dione, qui ont souvent souffert de mes absences
répétées et de mon agenda de travail de « sujet solitaire », découvrent entre les
lignes que je leur consacre toute mon incapacité à leur dire et redire, de
façon satisfaisante et concise, le mot « merci ».
Last but not least, je remercie vivement Abdoulaye Diallo, de
L’Harmattan Sénégal, pour l’estime qu’il me porte et sa disponibilité à
vouloir me gratifier, à tout instant, d’un alarba, cette figure de viatique qui
solidifie la relation solidaire et influe sur l’éthos.
Mais, je dois dire que tous ces acteurs de premier rang de mon univers
social ne sont point responsables des faiblesses du texte présenté. Il me
revient la charge d’assumer, en toute humilité, les imperfections contenues
dans cet ouvrage d’histoire. Introduction générale
11 Introduction générale
eL’explosion remarquable du phénomène urbain, à la fin du XX
esiècle (50% de citadins, en l’an 2000, contre 3%, au début du XIX siècle,
à l’échelle de la population mondiale), est, en partie, à l’origine de la
réflexion nourrie, consacrée à la question des établissements humains, aux
Conférences sur l’Habitat de Vancouver, en 1976, et d’Istanbul, en 1996.
Le thème de la menace urbaine, qui sous-tend les débats sur la ville,
conduits par les « experts » en « politique de développement », laisse
apparaître une focalisation excessive de l’attention sur la métropole urbaine.
Les grandes villes du Tiers-Monde (Mexico, Le Caire, New Delhi) sont
montrées du doigt, en tant que dangers à vaincre dans les plus brefs délais.
La pensée dominante tente de les faire passer pour les nouvelles figures de
l’angoisse collective d’une humanité qui serait parvenue à vaincre, en
1989-1990, le spectre du communisme.
La responsabilité du développement de ces métropoles urbaines est
attribuée à l’État postcolonial. Dans son rapport, daté de 1989 et intitulé
L’Afrique subsaharienne : De la crise à une croissance durable, Étude de
prospective à long terme, la Banque mondiale, qui critique le modèle de
gestion du phénomène urbain, soutient que les politiques
macroéconomiques, mises en œuvre ici et là, ont favorisé le boom de la ville.
Cette institution stigmatise ainsi les stratégies d’implantation d’industries à
forte intensité de capital et celles relatives à la conduite d’une politique du
commerce et du crédit qui favorise le citadin. Cette stigmatisation cache un
autre projet, celui de la condamnation à mort de l’État-Providence qui
accompagne les tentatives de contrôle des métropoles urbaines et
d’éradication des intégrismes (religieux, ethnique et politique).
L’historien africain, souvent convoqué par les milieux politiques, du
fait de la vocation nationalisante attribuée à sa discipline, n’est pas absent
de ce débat sur la ville, même si son propos, sur cet objet d’étude, peut être
jugé distant de ce qui est attendu de sa part : une contribution capable
d’éclairer le pourquoi des choses du présent, voire, de tracer un cadre
normatif à appliquer, en vue de sortir l’urbain de l’emprise de la crise
récurrente. Ainsi, une sorte de procès en pointillé lui est intentée, avec le déni de
science comme chef d’accusation. En d’autres termes, il serait coupable de
trahir sa propre vocation : répondre aux interpellations des vivants.
Certes, une mauvaise querelle serait ainsi faite à l’historien, qui doit
continuer à explorer de nouveaux champs de recherche et à investir de
nouveaux chantiers d’étude. Ainsi l’habitant de la ville doit occuper plus
1de place dans ses centres d’intérêt. Souvent occulté dans les études
d’histoire urbaine ou pris en compte dans les contributions discursives sur
le mode de la référence incidente, il n’apparaît en « gros plan » que dans
1 Catherine Coquery-Vidrovitch (1993) estimait à 800 le nombre des études d’histoire sur la
ville africaine.
13 Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
les textes relatifs à son statut de producteur de plus-values (travailleur
salarié, entrepreneur et les pratiquants de « petits boulots »), à ses jeux de
subversion (grèves, émeutes, militantisme politique pacifique, actes délictuels,
illégalismes, incivisme), aux transactions ou négociations dont il est
l’auteur et, enfin, à son peuplement de l’espace urbain (« (sous)quartiers
ethniques », localisation dans les « bidonvilles », effectifs de population
jugés croissants ou excessifs).
Ce livre préconise une présence plus dense de l’habitant de la ville
dans le discours historien, questionne le lieu habité par cet acteur
historique. Ce lieu n’est rien d’autre que la ville, cet établissement humain
décliné dans le discours dominant en termes de création coloniale. Pensé ici
comme le résultat des luttes d’intérêt et des négociations entre acteurs
impliqués dans le procès de son aménagement, la littérature coloniale voit
plutôt en elle un modèle d’hétérotopie avec le recours à des formules de
désignation comme la « ville blanche », la « ville européenne », la « ville
noire », la « ville indigène » ou la « ville africaine ». Ces mots renvoient
non seulement à la production territoriale de la ville, aux projets
urbanistiques qui font l’éloge de la distinction et de la distanciation, mais aussi au
dessin auréolaire et à la participation de divers acteurs dans la réussite ou
la subversion de l’aménagement de l’espace urbain colonial.
Par cette participation, l’habitant de la ville de Dakar n’a cessé de
renouveler le site d’observation de ses gestes et de ses actes, de ses
discours et de ses silences. L’espace urbain (ré)aménagé est ainsi le lieu
d’exhibition de son vécu au quotidien. Ce livre s’intéresse prioritairement à
ce statut dans ses différents passages où sont étudiés les façons, les
rythmes et les formes d’aménagement ou de dés-aménagement de l’espace
urbain. La quotidienneté, en question ici, renvoie à celle du village lorsque
cet acteur rejette l’urbain, tout en vivant dans son territoire (en son centre
ou sur ses marges), ou est tenu, du fait des contraintes (comme le pouvoir
d’achat et la non assimilation des façons d’habiter du colonisateur), de
s’exercer à ce que l’on pourrait bien désigner par le terme de reprise
culturelle. Cette quotidienneté s’écrit ainsi au pluriel, se décline en termes de
totalité de faits, tels que la satisfaction de besoins organiques et sociaux qui
nécessitent la production et/ou la consommation d’utilités et de
commodités. Dans cet ordre d’idées, on peut citer la construction d’une maison,
l’aménagement d’une pièce à usage d’habitation, l’achat et la cuisson
d’aliments, l’expression de désirs, la recherche des plaisirs et la conduite
de tactiques propres à les satisfaire, l’accomplissement de gestes par
lesquels on se présente à soi et aux autres. Comme trame de gestes esquissés,
mimés, montrés ou cachés, de postures et de volontés, la quotidienneté se
présente comme un confluent de sens. Ce livre tente de dévoiler les
différentes significations portées par ces scènes du quotidien assimilables à des
14 Introduction générale
manières de dire et de faire, elles-mêmes réductibles à un savoir-faire la
vie en ville ou à un savoir-vivre la vie en ville.
Ce projet d’écriture de l’histoire de ces scènes du quotidien n’ignore
pas la portée des philosophies d’ombre à l’œuvre dans la vie quotidienne
(Foucault 1969). C’est souvent sur le mode du pointillé que le livre aborde
ces idées. En conséquence, il se veut un fragment d’histoire des idées.
Exprimées sous forme de codes de croyances et de valeurs à préserver, à
subvertir ou à réinventer, ces idées ont déterminé les styles de vie adoptés et
gouverné le rapport à la ville des populations africaines de Dakar. Dans ce
lieu de rencontres entre les normes introduites par la puissance publique
coloniale et celles diffusées par les colonisés, se sont exprimés des
sentiments qu’il importe de décrire et de nommer. Ceux de l’estime (de soi ou
de l’autre) et de l’amour retiendront notre attention. Rappelons-le, ce
dernier sentiment est censé produire une totalité de gestes (esquissés, mimés,
montrés ou cachés), d’intentions, de postures et d’attentes. La référence
aux idées et aux sentiments des habitants de cette ville pose la question de
la reconstitution de leurs cultures. Ce livre porte en conséquence sur
l’histoire culturelle de Dakar. Autrement dit, l’on est en présence d’un
discours sur la conscience identificatoire ou sur l’autoréférence. Il aborde
les cultures immatérielles, celles des villageois de et dans la ville ou celles
empruntées par ses (néo)citadins à la puissance coloniale. L’examen des
congères y est traité, ne serait-ce que sur le mode du pointillé ou de
l’incidence. Mais, le texte accorde également une large place aux cultures
matérielles. Lesquelles renseignent sur beaucoup d’aspects. Outre les
rapports de l’homme à la nature, l’occupation, la valorisation et la maîtrise de
l’espace (ainsi transformé en sphère privée où est déroulée l’intimité et en
sphère publique), on peut citer les savoirs instrumentaux produits et
véhiculés, en vue de satisfaire les besoins organiques et sociaux, la production,
la circulation et les usages des matériaux de fabrication, le déroulement du
travail productif, les sensibilités artistiques, les tendances et les goûts en
matière de consommation, la constitution d’un marché de consommation,
gouverné par le numéraire, l’imitation et la mode. Les faits de culture
matérielle ciblés dans ce livre portent, avant tout, sur la reproduction du cadre
de vie villageois, hérité par l’habitant lebu, la construction, l’équipement
mobilier et la décoration des maisons occupées par des (néo)citadins,
maîtrisant parfaitement l’art de la proxémie, la vaisselle de la ménagère,
l’habillement et ses accessoires. Ces faits de culture ont présidé à Dakar, et
ailleurs, à la (re)production de nombreuses scènes de vie. Soulignons,
parmi elles, les rites festifs et les loisirs. Leur intérêt réside dans la nécessité
ressentie par leurs initiateurs d’œuvrer au raffermissement du lien social,
de s’investir dans la (dé)construction de l’ordre social, d’être toujours
attentif à tout ce qui préserve et renforce l’estime de soi et de renouveler
15 Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
l’activation des logiques d’évasion afin de mieux consommer le temps
libre et de vaincre les angoisses existentielles.
Cette étude pose la question de l’inscription, dans le temps, des
sentiments, des codes, des façons de faire et des façons d’être qui délimitent le
champ de la culture. Dater ces faits de culture constitue un exercice
incontournable. L’histoire des cultures est nécessairement soumise à la loi
d’airain de la périodisation. Un pareil projet d’écriture ne peut occulter le
fait que l’inégale durée des incubations et des évolutions et le flou des
coupures ne militent pas toujours en faveur de l’adoption d’une
chronologie stricte (Crubellier 1974). Cette conclusion vaut pour Dakar, dont
l’histoire culturelle ne valide pas totalement le point de vue de cet auteur
qui veut que l’élite soit plus portée au changement que ses subalternes.
Nous reviendrons sur cette référence au temps, précisément sur celui
construit dans ce livre, après avoir expliqué nos choix d’ordre
anthropologique et cartographique. Ils réfèrent exclusivement au visage multiple de
l’habitant de Dakar et à cet analyseur réductible à une ville coloniale
édifiée, comme la plupart de ses consœurs de l’Ouest africain, sur la côte
atlantique. Le résidant de Dakar, paré des atours d’inventeur et de
réinventeur culturel et mis en scène comme la cible principale de cette étude, ne se
reconnait pas dans le visage du colonisateur commis aux tâches de
commandement, ni dans celui du « Petit Blanc » dont la présence multipliée est
attestée après la Grande Guerre, encore moins dans celui du migrant
marocain ou libano-syrien souvent enclin à produire une territorialisation
centrée sur une vie socio-familiale et une culture changeantes
(TarafNajib 1994). Le sujet qui retient ici notre attention est le représentant de la
majorité démographique que l’ordre colonial veut transformer en minorité
sociologique, du groupe de sujets impliqués dans le projet de refus de
l’ordre urbain ou de résidents déterminés à vivre autrement la vie en ville.
En bref, le colonisé est le sujet historique mis en scène. Peu importe qu’il
soit perçu comme un outsider, un subalterne ou un coopté. Son visage est
multiple. Le plus en vue est celui du Lebu. Parfois impliqué dans l’exode
urbain, il se singularise par le fait qu’il a été un détenteur de « privilèges »
civiques conférés par la jouissance du statut de citoyen français et un des
principaux producteurs et diffuseurs de la culture urbaine. Les autres
visages sont ceux du migrant venu d’un autre milieu urbain (comme
SaintLouis) et du résidant dont le parcours migratoire a pour point de départ un
village qui appartient au ressort territorial de l’Afrique occidentale
française (AOF). Présent dans la ville, il se voit souvent confiné dans les
marges. Même installé au centre du territoire urbain, le discours dominant
sur l’espace l’inclut souvent dans le groupe des intrus de la cité coloniale.
Aussi, avons-nous pensé que cet acteur social et son semblable forment un
groupe bien distinct que nous pourrons appeler les « gens des marges ».
Cette désignation renvoie à l’actualité de l’étude des cultures « du bas ». Sa
16 Introduction générale
prise en compte permet de s’exercer à l’écriture de ce que l’on appelle
l’histoire par le bas, c’est-à-dire celle qui ne se focalise pas sur les
initiatives des « grands hommes » censés faire, eux seuls, l’histoire réelle.
La ville de Dakar constitue notre second choix. Comment
pouvonsnous expliquer une pareille décision ? La réponse implique, en plus de
l’invocation de notre pratique intellectuelle (cette ville appartient au «
précarré » de nos sites d’enquêtes), celle de la trajectoire suivie par ce lieu de
vie : passage du village à la ville, du statut d’agglomération sous tutelle
administrative à celui de capitale fédérale de l’AOF et, par la suite, de
capitale du territoire du Sénégal. Mais, il y a aussi et surtout le fait que ces
évolutions statutaires ont contribué à faire de Dakar la plus grande
production urbaine du Sénégal et de l’AOF. Cette ville a réussi la prouesse de
surclasser ses concurrentes (Gorée, Rufisque et Saint-Louis) condamnées à
devenir des établissements humains de second rang. Ce faisant, elle a
donné plus d’épaisseur à son profil de site d’observation de l’homme (Leclerc
1979). Dakar est ainsi devenu le principal foyer d’accueil des migrants
africains, européens et levantins, le centre de commandement de l’armée
coloniale basée en Afrique de l’Ouest, en raison de son statut
politicoadministratif et de sa position géostratégique, la destination distinguée de
la majorité des hauts fonctionnaires français affectés en AOF, le bassin
d’accueil de premier rang des industries coloniales, une des escales
transatlantiques fréquentées par une variété de navires de la marine marchande.
Ce site d’observation privilégiée des évolutions sociales, politiques et
culturelles se caractérise aussi par sa double fonction de banc d’essai et de
destination commerciale de l’aviation civile internationale. Ce portrait
éclaté en fait un excellent analyseur pour reconstituer, questionner et
interpréter les tendances lourdes, les désajustements et les involutions de
l’histoire urbaine.
Ce livre, qui retrace l’histoire coloniale de Dakar, affiche, comme
borne chronologique de départ l’année, 1857 (celle de la « fondation »
2officielle de la ville) et, comme borne chronologique d’arrivée, la date de
1960, retenue pour fixer l’entrée du Sénégal dans le « concert » des nations
souveraines et l’obtention par Dakar d’un nouveau statut, celui de ville
postcoloniale. Cette étude porte donc sur une durée qui s’étend ici sur un
peu plus d’un siècle. En convoquant la notion braudélienne de longue
durée, nous sommes en mesure de dire que la moyenne durée est l’échelle du
3temps choisi dans notre enquête.
Ce choix permet de suivre un ensemble d’évolutions et de repérer
des seuils. Ainsi, l’on se rend compte que, dans le cadre de cette moyenne
durée, on a des évolutions lentes ou accélérées, régressives ou
progres2 Voir Charpy (1958).
3 Passet (1997) parle d’étendue de la durée.
17 Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
sives. Toutes sont susceptibles d’être intégrées dans les grandes étapes de
l’histoire de l’aménagement du cadre physique sur lequel vont être
inscrites et réinscrites les cultures à l’œuvre à Dakar. Les évolutions lentes
renvoient aux mouvements longs de l’histoire, à ce qu’on peut appeler
l’histoire lente. Avec cette figure du cours de la vie, parfois désignée par
les termes d’histoire circulaire, d’histoire linéaire ou d’histoire tabulaire, se
trouve posée la problématique de la gestion des héritages, l’aptitude des
héritiers à les gérer, à réinventer les choses et à en faire de futurs héritages.
Cela est attesté, à Dakar, par la reproduction des cultures (im)matérielles
propres à l’ordre villageois, qui se traduit par une longue présence de la
paillotte dans l’ensemble urbain constitué par le Plateau et la Médina. Sa
survivance s’énonce en termes de siècle. Le code vestimentaire renseigne
également sur la vigueur de la gestion des patrimoines hérités. Quant aux
évolutions rapides, elles actualisent les mouvements courts de l’histoire et
l’histoire accélérée. Celles d’entre elles qui relèvent du registre de la
régression portent sur les modifications des manières de dire, d’être et de
faire que l’idéologie dominante du moment réprouve. Cette réprobation
autorise à voir en la ville, un lieu des inversions, des renversements, des
renoncements ou des reniements. Bref, ce site se donne à lire comme un
lieu de tensions. Dans l’histoire de Dakar, celles-ci se lisent à travers le
renouvellement des patrimoines immobiliers, des repères auditifs, des
cultures du sensible, etc. Les évolutions frappées du sceau du progrès
renvoient aux changements validés par le dispositif idéologique des
dominants. Elles ont été écrites dans des lieux de cristallisation, de déroulement
de scénarios d’osmoses culturelles. Ces dernières ont pour noms : les
consensus réalisés par des acteurs sociaux et les emprunts faits par les uns
auprès des autres. De façon contradictoire, le code vestimentaire, le
patrimoine (im)mobilier, le rite festif, les sentiments d’amour et le jeu de
modification des apparences du corps témoignent de la rapidité des
changements opérés par les (néo)citadins. Ces acteurs du désajustement culturel
ont souvent fait preuve d’imagination et d’audace en s’engageant dans
l’écriture d’une culture urbaine estampillée par les logiques du métissage.
Pour documenter ces évolutions et ces invariants, qui semblent
s’emmêler, produire une féerie de sens et dicter plus que jamais la mise à
contribution de l’une des vocations de l’historien, celle de démêler les
choses par la construction d’une chronologie indicative fiable, diverses
sources primaires, portées par une enquête extensive, ont été consultées.
Quatre types d’entre elles doivent être cités : les sources écrites, les sources
iconographiques, les sources orales et les restes dites « archéologiques ».
Les sources écrites se répartissent en sources manuscrites et en sources
imprimées. Les documents manuscrits correspondent à des dossiers
d’archives coloniales conservés à la Direction des Archives Nationales du
Sénégal (ANS), à Dakar, et au Centre des Archives d’Outre-mer
d’Aix-en18 Introduction générale
Provence (France). Concernant toutes les questions relatives à l’urbanisme
de Dakar, les séries L (Concessions et domaines) et P (Travaux publics,
1821-1958), renferment des dossiers riches en informations. Les tensions
entre intérêts immobiliers et intérêts urbanistiques ou encore entre intérêts
fonciers et urbanistiques traversent la série L. Dans ce gisement de
matériaux, se trouvent consignées d’utiles indications relatives à la constitution
du domaine foncier de l’Etat, aux transactions et au quadrillage viaire.
Mais, c’est la série P qui regroupe le maximum d’informations sur
l’urbanisme du centre-ville, de la Médina et des extensions de la ville
survenues entre 1946 et 1960. A quelques exceptions près, c’est la
soussérie 4P (Urbanisme, habitat, bâtiments et voiries (1909-1959) qui
renferme les documents portant aménagement et assainissement (lotissement
et bornage), les dossiers techniques (plans de situation, plans des maisons,
cahiers de charges) et financiers (les devis estimatifs), les écrits relatifs aux
procédures de lancement d’appels d’offres et d’adjudication, aux
équipements techniques de base constitués de réseaux d’adduction d’eau et
d’éclairage public, routes bitumées et relevant, au plan budgétaire, de ce
que des spécialistes appellent les investissements de peuplement.
Sur le vécu culturel quotidien, notamment tout ce qui a trait à son
déroulement et aux tentatives de contrôle par l’autorité coloniale de
certains de ses constituants, les rapports périodiques des agents administratifs
(sous-série 2G) et les notes circonstanciées de certains d’entre eux
(sousséries 13G et 17G) donnent des renseignements appréciables. Le rite festif
est le fait de quotidienneté le plus investi par les rédacteurs des documents
officiels répertoriés dans ces deux cotes d’archives. La sous-série 1
AFFPOL du Centre des Archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence n’aborde
cette question de la quotidienneté que dans l’évocation de la condition
(surtout matrimoniale) de la femme de l’Ouest africain.
Les sources manuscrites contiennent de nombreuses lacunes. Par
exemple, on ne parvient pas encore à détecter des indices fiables et
susceptibles d’aider à la reconstitution des affaires de corruption, au terme de la
lecture des dossiers d’attributions de marchés publics. Les tensions entre
les architectes et les entrepreneurs ne sont pas répercutées dans les pièces
d’archives entreposées à la Direction des Archives du Sénégal. Cette
vacuité est un autre exemple de lacune à citer. Toutefois, ces pièces restent
incontournables pour écrire l’histoire de l’urbain à Dakar. Il importe, au
cours de son examen, de savoir prendre la distance nécessaire face aux
choses dites.
Une pareille posture est reconductible avec l’examen des sources
imprimées. Celles-ci se divisent en sources anciennes et en sources
récentes. Les premières se composent des relations de « voyageurs »
euroepéens présents ou censés être présents en Sénégambie entre les XVII et
e XIX siècles. Ces textes, riches en informations sur les milieux écologiques
19





Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
et les vécus quotidiens, observés dans cette sous-région ouest-africaine,
sont l’œuvre de La Courbe (Cultru 1913), Demanet (1767) et Labat (1728).
Ces auteurs rendent ainsi compte de l’unité culturelle des formations
sociales de la Sénégambie septentrionale et centrale. Leurs cultures
matérielles ayant été soumises aux « lois d’airain » de l’histoire lente, nous
avons fait du résident du « village indigène » de la ville de Dakar, un
héritier et un reproducteur de certains des gestes attribués par ces «
voyageurs » à des sujets historiques rencontrés et observés dans d’autres temps.
eLes sources imprimées récentes sont constituées de textes datés du XX
siècle. Elles se composent de relations de voyage, d’autobiographies de
colonisés (natifs ou non de Dakar) et de témoignages romanesques. Le
dépouillement des textes de voyage montre que le paysage urbain
(Randeau 1923 et Valande s.d. [post 1940]) et les scènes du vécu quotidien
(Cousturier 1925 et Garnier 1961) ont beaucoup retenu l’attention des
visiteurs occidentaux. Ces deux voyageuses ont décrit le mobilier, les moyens
de transport et les formes d’expression de la sociabilité. Les discours
autobiographiques de Nafissatou Diallo (1975), Adja Ndèye Boury Ndiaye
(1984) et Seydou Traoré (1975) s’appréhendent en termes de « fabriques
du regard » de l’intérieur (Sicard 1998). Ces auteurs ont fourni
d’abondantes informations sur la quotidienneté, l’espace domestique et le
paysage urbain. Mais, le texte de Traoré a l’avantage de rendre compte du
vécu au quotidien au travers d’une description des relations entre
« Blancs » et « Noirs », employeurs européens et employés africains, entre
employés africains (particulièrement entre domestiques). Dakar et
SaintLouis sont les deux sites d’observation retenus dans son compte-rendu de
l’histoire urbaine du Sénégal.
Les témoignages romanesques proposés par Mariama Bâ (1980) et
Tita Mandeleau (1991) contiennent des informations contrastées. Là où le
dernier auteur entreprend d’écrire un récit que l’on classe dans le roman
historique et qui porte sur une signare saint-louisienne, la première
narratrice tente de reconstituer des scènes et des expériences de la vie urbaine de
Dakar des années 1940 et 1950. Ce genre de tentative est encore noté dans
les textes d’Ousmane Socé Diop (1948) et d’Abdoulaye Sadji (1953).
Saint-Louis, Rufisque et Louga sont respectivement les autres
agglomérations urbaines dont les trames de la quotidienneté sont décrites dans ces
constructions romanesques.
Dans la présentation de l’état des lieux relatifs aux sources
imprimées, on ne peut faire l’économie de la mention des périodiques officiels
qui ont pour noms : Bulletin administratif du Sénégal, Journal Officiel de
l’AOF et Journal Officiel du Sénégal. L’enjambement de la chronologie
adoptée pour classer le document imprimé est une de leurs caractéristiques.
Ils offrent l’intérêt de contenir la variété des actes officiels sur l’urbanisme
à Dakar et dans le reste du territoire du Sénégal.
20 Introduction générale
Julia Kristèva (1969) jette un regard suffisamment critique sur les
textes des « voyageurs » européens, y compris ceux qui ont effectivement
visité la Sénégambie et la « colonie » du Sénégal. Pour cette auteure, ces
« sources renseignent, avant tout, sur le système des représentations et
d’appréciation des locuteurs », c’est-à-dire sur les logiques structurant
l’imaginaire social de ces chercheurs d’exotisme qui sont porteurs d’un
« regard vertical » (id. : 268). Leurs récits sont empreints de partis pris et
de vérités élidées. Bref, on est en présence de scories à détecter et à isoler
pour collecter, au terme de la lecture de ces écrits, de véritables faits
d’histoire réelle ou d’histoire du possible.
Les autobiographies et certaines constructions romanesques laissent
apparaître le déroulement de récits de vie concernant des personnages
ayant effectivement existé. Pour valider ce propos, l’exemple de Karim, le
roman d’Ousmane Socé Diop (1948) peut être retenu. Les lutteurs nommés
Ousseynou (qui porte le patronyme Ndiaye et était une des vedettes de
Rufisque en matière de lutte libre) et Pathé (son nom de famille est
Diagne) ne sont pas des personnages fictifs. Il s’agit bien de noms de
champions « sportifs » de la fin des années 1930 et du début des
années 1940. Leurs exploits comme ceux de leurs pairs ont été relatés dans
les colonnes du journal Paris-Dakar. Ils actualisent l’historicité de
nombreux faits narratifs des œuvres romanesques des générations d’écrivains
sénégalais des années 1940-1980. L’examen de ces sources primaires, qui
informent sur des expériences personnelles et familiales lorsqu’elles
correspondent à des autobiographies, peut être combiné avec celui des albums
de photos de famille. En tout état de cause, le traitement de ce genre de
document permet de multiplier les opportunités d’élargir le champ de la
collecte d’informations.
C’est sous ce dernier rapport que nous avons consulté des sources
iconographiques. Elles sont composées de photos de famille mises à notre
disposition pendant nos enquêtes de terrain, de cartes postales et de
photogravures conservées à la Direction des Archives du Sénégal. Ces deux
dernières catégories d’images portent la cote 4Fi. Quelques pièces
photographiques gérées par le service de la photothèque de l’Institut Fondamental
d’Afrique Noire (rebaptisé IFAN-Cheikh Anta Diop) ont été également
consultées. Il en est de même de certains des documents iconographiques
gardés au Centre des Archives d’Outre-mer d’Aix-en-Provence. Portant la
cote 30Fi, ils appartiennent aux collections photographiques constituées
par l’Agence de la France d’Outre-mer (Agence FOM), classées
géographiquement et thématiquement pour chaque territoire du domaine colonial
français.
Les albums de photos montrés par des informateurs s’ordonnent
autour du thème de la mode vestimentaire. En revanche, les photothèques des
ANS et de l’IFAN-Cheikh Anta Diop contiennent des documents
icono21 Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
graphiques aux centres d’intérêt variés. Scènes de rue, portraits de
personnages, vues d’immeubles sont les thèmes récurrents de ces collections.
Pour celles de l’Agence FOM, les pièces photographiques examinées
portent sur des scènes de vote (qui montrent des femmes vêtues avec
emphase), des modèles de villas vues de façade et des activités
commémoration, en 1957, du centenaire de la « fondation » de la ville de Dakar. Ces
images représentent de bons instruments de connaissance du passé.
Chacune d’entre-elles fonctionne comme une rétine sur laquelle doit s’exercer
notre regard d’historien, transformé en scrutateur d’images, enjoint de
porter intérêt à la fois à l’« objet d’image », à son constructeur et à son
support, et contraint d’imaginer une méthode de lecture et de traitement des
photogravures et photographies.
Ce besoin d’imagination ne s’est pas posé avec le problème des
sources orales. Différentes personnes ont été rencontrées au cours des
enquêtes de terrain. Certaines d’entre elles, natives de Dakar, se réclament de
l’identité lebu. D’autres, interrogées en milieu périurbain, déclinent des
origines rurales et des parcours migratoires anciens constitués de multiples
allers-retours entre Dakar et leur foyer de départ. Elles sont détentrices
d’informations plus ou moins riches sur le vécu culturel au quotidien. Le
livre reproduit les noms et adresses des informateurs, jouant parfois le rôle
d’acteurs du présent, qui détiennent beaucoup de renseignements du passé
de la ville de Dakar et du vécu culturel d’origine de ses habitants lebu.
Leurs discours, comme tous les autres textes, sont sujets à la critique.
Leurs propos correspondent à des évocations plus ou moins détaillées de
scènes de vie déterminées et de pratiques sociales ritualisées, d’exposés de
fragments de souvenirs et de confidence d’aînés, d’opinions personnelles
ou de représentations collectives ayant résisté à l’usure du temps. Tous ces
textes ont été questionnés et confrontés aux matériaux fournis par d’autres
sources primaires, ce qui permet de cerner les contours de leur rapport au
passé.
Un dernier type de source a été exploré : la « pièce dure » ou reste
archéologique. Comme micro-reste, elle correspond au vêtement ancien,
4sorti du fond de vieilles malles ou valises par quelques informatrices ou
encore au bâtiment défiguré par le poids des ans ou reconstruit à
5l’identique. Pour exploiter ce type de macro-reste culturel, nous avons
appliqué la méthode de l’observation in situ. Elle a consisté, dans le cas
4 C’est le cas de Fatou Ndoye (ménagère octogénaire de Colobane qui nous a accordé un
entretien oral sur la vêture le 26 décembre 1990) et de l’épouse de Magatte Ndoye
(pêcheur faisant partie des premiers habitants de Pikine et ayant accepté de s’entretenir
eravec nous sur l’histoire de la quotidienneté des Lebu, le 1 décembre 1990, à son
domicile du quartier Gazelle de Pikine).
5 Figures évoquées par un autre informateur, Dansy Camara, né en 1932, journaliste.
L’entretien avec cet informateur a eu lieu à son domicile de la rue 31 angle 18 de la
Médina, quartier où il a passé sa jeunesse.
22 Introduction générale
d’espèce, en un examen de l’intérieur (visite des pièces de l’édifice) et de
l’extérieur (regard de la façade) qui privilégie la « saisie » des principales
structures architecturales (fondations en saillie, ouvertures, pans de murs,
véranda, toiture), des dimensions des pièces à usage d’habitation ou non
(longueur, largeur et hauteur) et de l’esthétique que s’est imposée la
communauté des bâtisseurs et des usagers du bâtiment.
Les autres méthodes appliquées sont intervenues, pour la plupart du
temps, en aval de l’enquête sur le terrain. Elles concernent essentiellement
le croisement des différents jeux de documents obtenus en vue de produire
un intertexte (qui nous a servi de document de travail de base) et la mise à
contribution des résultats de travaux publiés, en histoire moderne et
contemporaine, sur la ville (dont celle de Dakar), dans des sous-disciplines de
l’histoire (histoire médiévale et histoire ancienne) et dans d’autres
branches des sciences de l’homme et de la société comme la philosophie, la
sociologie, l’anthropologie, la sémiotique et la sociolinguistique.
L’interdisciplinarité (de méthode et de contenu) ainsi mise en œuvre a été
inégalement employée.
Ce livre comprend trois centres d’intérêt. Le premier questionne le
vécu culturel et la production du centre et des marges de la ville de Dakar.
Etalée sur deux phases, l’une, caractérisée par la construction
monocentrée de l’espace urbain ceinturé d’auréoles villageoises, et l’autre,
marquée par l’éclatement de la ville, cette production territoriale est présentée
après l’évocation des acteurs sociaux en présence dans le champ de
l’aménagement urbain et celle du site convoité, disputé et transfiguré. C’est
dans ce lieu que se sont déroulés entre 1857 et 1914 divers faits
historiques, dont le vécu quotidien, travaillé par le modèle de vie villageois, le
balancement de résidents de Dakar, entre le refus de la ville et l’adoption
de ses valeurs et de sa culture matérielle.
Cet ouvrage décrit et questionne ensuite les changements majeurs
constitués, entre 1914 et 1946, par la diversité des projets urbains des
aménageurs européens, l’implication des populations africaines dans
l’expansion, l’inflexion et la subversion du modèle urbain, proposé à
travers la création de la « ville africaine », dénommée ici « Médina », la
multiplication des « taudis », la poursuite des déguerpissements de populations
du centre ville et la continuation des investissements de peuplement et des
innovations architecturales et urbanistiques dans et hors du centre ville.
Les cultures urbaines, observées à Dakar durant cette période, sont à l’actif
de (néo)citadins. Ces acteurs des cultures urbaines ont excellé dans la
débrouille et su inscrire, avec plus ou moins de succès, les itinéraires de leurs
vies collective et individuelle, dans le cours de l’histoire accélérée. Ils ont
été confrontés à des conjonctures économiques ou politiques
(dé)favorables : rente arachidière, crise de l’économie arachidière, crise
des années 1930, guerre 1939-1945 avec son cortège de privations, de
ra23 Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
tionnements et d’infortunes diverses, provoquées par les difficultés de
ravitaillement en biens de consommation et de production. En dépit ou à cause
de cela, ils ont contribué au renouvellement des formes du patrimoine
immobilier et de l’art d’occuper, d’équiper, de présenter et de se représenter
l’espace résidentiel. En outre, ils ont fait preuve d’inventivité, montré de
bonnes aptitudes en mimétique et affiché des capacités d’adaptation
remarquables en matière de mode vestimentaire et de gestion de rites importants
comme la fête, le loisir, le divertissement et les jeux de séduction (dont le
travail des apparences du corps), etc.
Ce livre éclaire, enfin, ce que nous assimilons au spectre du
basculement qui tend à travailler le fait culturel enregistré dans une ville en
pleine expansion. Lancés en 1946, date du démarrage effectif des multiples
projets de lotissement, dont le lotissement de recasement, matérialisé par la
création, en 1952, de la lointaine banlieue de Dagoudane-Pikine, les
travaux d’agrandissement, combinés avec des projets de renforcement de
l’appareil productif de Dakar et d’amélioration du bien-être de plusieurs
catégories de (néo)citadins, ont donné lieu à la métamorphose des paysages
urbains. Avant l’année 1960, date à laquelle elle perd son statut de ville
coloniale, tout en conservant celui de métropole ouest-africaine, l’histoire
des cultures urbaines a connu de fortes accélérations. Durant ce temps très
court, formé par l’intervalle 1946-1960, cette ville est gagnée par la
rapidité, l’ampleur ou la profondeur des changements de la vie économique,
politique et culturelle, observés ailleurs avec l’entrée du monde dans une ère
historique soumises aux lois d’airain du nucléaire, de la décolonisation, de
la guerre froide et de la coexistence pacifique. C’est sous le sceau de
l’efficace des logiques du numéraire ou de la séduction politique que se
sont déroulées, sur les terrains de la fête, de la mode vestimentaire et de la
maîtrise des distances, un ensemble de transformations culturelles exhibées
à Dakar. Première partie
Village en recul, ville en chantier et
cultures en présence (1857-1914)
25 Chapitre I : Aménageurs européens,
résidents africains et site de Dakar
Le savoir-aménager l’espace urbain est un des principaux domaines
de compétence des forces sociales chargées de conduire le projet colonial.
Héritières des expériences de construction urbaine et d’un riche rapport au
politique et au culturel (notamment dans sa dimension esthétique), ces
élites, qui animent la chaîne de commandement territorial, l’administration
déconcentrée, les professions libérales et les milieux de la libre entreprise,
ont été les principaux artisans de la « fondation » et de l’extension de la
« ville-outre-mer » de Dakar. Pour réussir ces deux projets, elles ont été
obligées, non seulement, de s’informer sur les visages des colonisés,
(re)présentés comme des victimes, des destinataires ou des partenaires de
l’entreprise de substitution de la ville au village, mais aussi et surtout, de
circonscrire et de connaître les atouts et les inconvénients du site retenu.
Ainsi, elles pouvaient dérouler, sans nourrir la crainte d’une quelconque
déconvenue, le procès d’involution que constitue la « mission
civilisatrice » à accomplir dans le champ de l’urbain. Un de ses principaux
résultats attendus est la transformation de l’espace écologique, précisément du
sol, en bien marchand susceptible de contribuer à l’enrichissement du
patrimoine économique et symbolique de la puissance coloniale.
Les aménageurs européens de la ville de Dakar
Typologie des acteurs de l’aménagement urbain
Les acteurs impliqués dans la politique d’aménagement de la ville de
Dakar se recrutent parmi les élus parlementaires et locaux, les autorités
administratives et leurs subalternes, chargés des questions techniques, les
auxiliaires de justice, les entrepreneurs de travaux de construction
(immobilière) et les patrons de presse. Des dynamiques d’enchâssement et
d’enchevêtrement, ainsi que des logiques d’opposition, de collusion ou de
convergence d’intérêts influent sur les relations entre ces acteurs qui
forment une petite société d’interconnaissance.
27





Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
 Les acteurs publics
Au sommet de la hiérarchie des acteurs publics de la politique
d’aménagement de la ville de Dakar, on retrouve les élus et des agents de
l’administration coloniale. Au centre du cercle de ces décideurs coloniaux
se trouve le gouverneur général de l’AOF. La chaîne de commandement,
qui le lie à ses supérieurs et à ses subordonnés, est suffisamment connue
(Suret-Canale 1977). Son pouvoir s’est exercé sur le cours de
l’aménagement urbain de Dakar depuis le transfert de la capitale de l’AOF
de Saint-Louis à Dakar – décision prise en 1902 – et son installation, en
1907, dans le palais, construit pour lui servir de logement et de lieu de
travail. Pendant un demi-siècle, ce personnage, qui s’est attaché les
services d’un architecte-conseil, a pu faire prévaloir ses prérogatives, en
matière de conception et d’exécution de grands travaux urbains, de
programmation, de financement et de répartition des infrastructures de base et des
équipements économiques (Sinou 1993). Pour cet auteur, le
lieutenantgouverneur du territoire fédéré du Sénégal, venant au second rang de la
hiérarchie administrative, installé à Saint-Louis et disposant de faibles
moyens, s’est vu confier la gestion de l’assainissement, de la grande voirie
et des questions foncières. Entretenant un rapport d’homologie avec le
lieutenant-gouverneur, le délégué du gouverneur général de l’AOF, dont le
rôle principal consiste à administrer la Circonscription de Dakar et
dépen6dances , en gérant ce « service... sans autonomie » (Faye 1989 : 93-94), se
présente comme l’ombre du gouverneur général.
Les autorités militaires font partie de la cohorte des décideurs de
second rang, impliqués dans la conception, l’adoption et/ou l’exécution de
mesures d’aménagement urbain. Cela s’explique avant tout par le fait que
7le pouvoir militaire déconcentré disposait, à Dakar, d’un vaste parc
foncier et immobilier. Le domaine militaire était composé de la zone du Parc à
fourrages, des sites des camps des Madeleines I et Madeleines II, des
terrains inclus dans la réserve des cinquante pas géométriques, des espaces
formés par « la pointe du Cap Manuel, la presqu’île de Fann et la
8presqu’île de Bel Air » , etc. Les services de l’administration civile,
mettant en avant la nécessité de faire triompher les raisons urbanistiques, vou-

6 Ce rouage administratif a été créé par le décret du 27 novembre 1924 pour répondre à la
nécessité de gérer efficacement et diligemment une ville en pleine expansion.
7 Comme centre de commandant des armées coloniales déployées en AOF, Dakar était le
point d’appui de la flotte de guerre française dans la partie africaine de l’océan Atlantique
et le principal lieu de formation des recrues indigènes. La chaîne de commandement du
pouvoir militaire établi dans cette ville était placée sous le contrôle d’un général de
division. Son chef d’état-major était choisi parmi les officiers supérieurs ayant le grade de
lieutenant-colonel puis de général de brigade à partir des années 1930 (Faye 1989).
8 ANS, P 167, Urbanisme de Dakar. Rues et places. 1901-1908. Rapport du capitaine du
génie Degouy, chef des travaux militaires, transmissif d’un avant-projet d’arrondissement
de la ville de Dakar, en date du 25 novembre 1901 : 4.
28





Village en recul, ville en chantier et cultures en présence (1857-1914)
laient réduire l’emprise du domaine foncier (Sinou 1993) et du parc
9d’immeubles du pouvoir militaire, qui s’opposa, à plusieurs reprises, à la
réalisation de ce projet. L’implication de la hiérarchie militaire dans
l’aménagement urbain de Dakar s’explique également par le fait qu’elle
était appelée à désigner les officiers du génie susceptibles de diriger les
services techniques spécialisés, de s’occuper de la conception des plans
d’urbanisme et du règlement des questions relatives au lotissement et à
l’équipement en infrastructures.
Les membres du Conseil général, devenu Conseil colonial, en 1920,
tout en gardant la possibilité de pouvoir se prononcer sur les transactions
concernant les biens immobiliers de la colonie, étaient associés à la gestion
de l’urbanisme. Mais leur pouvoir était purement consultatif. Ils émettaient
des vœux sur les questions qui leur étaient soumises et s’occupaient,
parfois et à la demande du pouvoir fédéral, de dossiers dits sensibles. En
atteste, le cas du conseiller E. Chambaud qui fut nommé président de la
Commission des Terrains de Tound. Le député du Sénégal au parlement
« métropolitain » s’ajoute à la liste des acteurs publics disposant de
moyens d’intervention relativement limités. On peut en dire autant avec le
maire et ses conseillers (au nombre de 14) dont les compétences portaient
10sur la gestion des problèmes d’hygiène (jusqu’en 1918) , des édifices
municipaux et de la petite voirie, ainsi que sur la mise en place et en fonction
11d’équipements collectifs.
Sous l’autorité de certains de ces différents personnages, on
retrouve, de 1857 à 1876, le corps du génie militaire, chargé du lotissement
et de la préparation des dossiers techniques sur les équipements urbains
(Venard 1996). Son responsable, un ingénieur de métier, dirigea, de 1876 à
ela fin du XIX siècle, le service des Ponts et Chaussées qui hérita des
compétences du corps du génie (Sinou 1993) et les transféra, au début du siècle
suivant, à l’administration technique des Travaux publics. Celle-ci fit
l’objet de nombreuses modifications d’appellations. Il fut dénommé
Inspection des Travaux publics, en 1908, Inspection générale des Travaux
publics, en 1912, et, enfin, Direction générale des Travaux publics
(DGTP), en 1942. Son organigramme est contenu dans quatre arrêtés
(datés des 6 mai 1927, 27 novembre 1929, 22 décembre 1942 et 31 décembre
1943) et deux décrets (qui datent du 15 juillet 1944 et 11 juillet 1945). Il ne
prit définitivement forme qu’avec la Loi-Cadre. Avec la déconcentration
qui touche cette institution, dont les services territoriaux sont devenus
autonomes, la DGTP changea radicalement d’appellation en devenant le

9 ANS, L 12, Régime et propriété domaniale au Sénégal. 1862-1894. Rapport d’ensemble
sur la propriété d’immeubles et terrains en litige entre les Services militaires et civils.
10 Le règlement des problèmes d’hygiène a été attribué, par le décret du 6 mai 1918, au
délégué du gouverneur général (Mbaye 1991).
11 La loi de 1884 leur a attribué ces domaines de compétence.
29





Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
12service de Coordination de l’Infrastructure et des Equipements de base.
Cet organisme technique se chargea de l’aménagement urbain de Dakar
durant les dernières années de la colonisation. En dehors des questions
liées à la consommation domestique (ou publique) de l’électricité, de rares
points ont échappé à son domaine de gestion. Enfin, on retrouve le service
de l’Hydraulique de l’AOF. Ce démembrement technico-administratif
mobilisait plusieurs dizaines de techniciens, dont un architecte habilité à
statuer sur les bâtiments civils. Devenu une « instance opérationnelle pour
l’ensemble des territoires de l’Afrique [en] matière d’aménagement
urbain » (id. : 179), il a, sans doute, participé au renforcement du pouvoir
d’aménageur dévolu au gouverneur général.
 Les acteurs privés
Les avocats et les notaires, les entreprises de presse, du bâtiment et
des travaux publics intervenaient, en matière d’aménagement urbain, en
faveur ou en défaveur de l’État colonial. De nombreux notaires et avocats,
souvent acquéreurs de terrains, entrèrent, à plusieurs reprises, en
opposition ouverte ou discrète avec les autorités administratives. Pour ce faire,
elles jouèrent sur la contradiction récurrente entre les intérêts urbanistiques
et les intérêts fonciers et/ou immobiliers. Les notaires Minville ou
Patter13son et des avocats comme Pierre Herbault, qui eut à défendre Iba Guèye
14contre l’administration du fisc et des questions domaniales , appartenaient
au « noyau dur » des acteurs capables d’infléchir, entre 1900 et 1914, le
cours de l’aménagement urbain à Dakar. Ce résultat était atteint chaque
fois qu’ils purent contourner les blocages du pouvoir judiciaire,
régulièrement convié à fournir la matière des arrêtés des gouverneurs. Dans les
an15nées 1860-1890, les magistrats Pierret (procureur de la République) et
Carrère (chef du service judiciaire) étaient fréquemment sollicités par le
« chef de la colonie » au regard de leur réputation d’autorités judiciaires
ayant « le mieux pénétré l’esprit des coutumes indigènes du Sénégal »
(ibidem).

12 ANS, 1P 123, Note sur la réorganisation de la Direction Générale des Travaux Publics.
13 ANS, P 179, Assainissement de Dakar. 1908-1919. Lire la pièce 34 portant le dossier en
date du 15 mai 1908 sur les questions domaniales.
14 ANS, L 28, Conservation et Défense du Domaine à Dakar. 1904-1919. Affaires diverses.
Lettre de Maître Pierre Herbault, en date du 24 juin 1909, au Gouverneur Général de
l’AOF.
15 Ce magistrat est l’auteur d’une brochure intitulée Essai sur la propriété indigène. Se
prononçant sur les indemnisations à verser aux victimes des mesures de dépossession
foncière, il y souligne que les « sommes d’argent remises à des indigènes pour obtenir
d’eux la cession de terrains occupés ou cultivés... ne représentent point le prix d’une
propriété aliénée, propriété qui n’avait pas d’existence juridique, mais bien une indemnité
de dépossession ou de déplacement, le remplacement des impenses faites sur le lot ». Voir
le texte aux ANS (L 30, Régime de la propriété foncière à Dakar. 1896-1917).
30 Village en recul, ville en chantier et cultures en présence (1857-1914)
Deux catégories d’entreprises apportèrent leurs concours dans
l’aménagement urbain en exécutant deux séries de travaux confiés par les
services techniques du Gouvernement général. La première comprend les
entreprises basées à Dakar et chargées d’exécuter les travaux ayant fait
l’objet de marchés de gré à gré. Démembrements de sociétés dites «
métropolitaines », à surface financière plus ou moins modeste, ou groupes créés
par des migrants européens ou des cabinets d’architectes, comme le duo
Chesneau-Kérola, elles étaient souvent accusées de recourir à deux
pratiques déviantes : la dictature des prix et la surfacturation. Cette dernière
forme de déviance financière constitue une des sources de la corruption des
agents administratifs compétents en matière d’établissement du marché de
gré à gré et de contrôle du déroulement des travaux de construction.
La seconde catégorie d’unités économiques, sollicités par l’État
colonial, chaque fois qu’il lançait des appels d’offre(s) pour la réalisation de
grands projets d’investissement d’infrastructures, comprenait des journaux
et des entreprises de travaux, établis au Maghreb et en France. Pour
s’acquitter de cette sollicitation, les organes de presse inséraient, dans
quelques-unes de leurs publications, des encarts publicitaires ou
reproduisaient les différents avis d’appels d’offres bien circonstanciés. Leur lecture
est un biais utile pour s’informer de la constitution d’un dossier de
compétition par les entreprises de travaux nanties en ressources techniques et
financières satisfaisantes. G. Leblanc, entrepreneur établi à Paris, et Jammy
et Galtier, entrepreneurs établis à Bône (Algérie), sont des exemples de
gestionnaires d’entreprises impliquées dans la poursuite des travaux
16d’urbanisme des années 1880 et 1904-1910.
Ces acteurs, impliqués dans les travaux d’urbanisme, tels que
l’allotissement, la vente de lots de terrains à usage d’habitation et
l’installation d’un réseau d’adduction, se livrèrent à une concurrence âpre.
En s’activant dans la mobilisation des ressources (intellectuelles,
relationnelles) propres à garantir le bénéfice du monopole de ces « marchés » (id. :
180), ils profitèrent, probablement, des opportunités offertes pour s’investir
également dans la concussion, étant donné que « l’une des caractéristiques
du commandement en colonie était la confusion entre la sphère publique et
les domaines privés », que les différents « agents de la colonie pouvaient, à
tout moment, se servir de la loi et de son excédent et, au nom du pouvoir
souverain de l’État, l’exercer aux fins d’un profit purement privé »
(Mbembé 1999 : 11). Cette assertion conforte l’hypothèse qui veut que
l’« agent de la colonie » reproduise, outre-mer, ce qu’il a vu, fait ou
entendu faire en « métropole ».
16 ANS, L 28, pièce N° 46.
31





Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
L’héritage culturel des aménageurs européens
 Un modèle urbain qui se veut œuvre de synthèse historique
Le modèle de la ville française que les aménageurs européens
voulaient reproduire à Dakar est celui d’une œuvre de synthèse historique.
Celle-ci concerne, en plus de la cité-État et la cité-foire qui portent les
marques du dessin architectural de l’Europe antique et médiévale, la ville
haussmannienne. Cela se traduit par la reproduction combinée de
l’aménagement d’un centre rappelant l’agora grecque, l’affectation du
statut d’œuvre d’art aux édifices et la fragmentation du territoire du citadin
conformément à la technique du zoning (Lefebvre 1968 et 1872). Avec
cette dernière, l’urbanistique, qui segmente l’espace, établit des hiérarchies
en consacrant la ségrégation socio-résidentielle avec la mainmise du
centre-ville par les fortunés et la création de lointaines banlieues réservées
aux pauvres et aux misérables, introduit une variation des valeurs
marchandes des sites d’établissements humains. La plaine et la vallée font ainsi
figure de lieux mal cotés, réservés aux (néo)citadins damnés
(Corbin 1986), tandis que le haut relief, à investir par les riches, est censé
constituer une membrane « oxygénée ». La référence, en pointillé, à l’hygiène,
17dans la qualification de la zone située en altitude comme site
d’implantation idéal du citadin aisé, montre le caractère central de
l’hygiène dans le discours dominant sur la ville.
La mise en discours de la ségrégation socio-résidentielle
L’hygiénisme est une des idéologies héritées par les aménageurs
européens de Dakar. Il trouve ses origines dans la lutte contre le microbe, la
morbidité, la saleté, visualisée par l’excrément, à Paris. Dans cette ville, la
désodorisation et l’aseptisation, au moyen du savon et la quasi-ritualisation
du bain, ont été les maîtres mots d’un discours centré sur l’entretien du
corps ou la conservation de la bonne santé (Vigarello 1985), la
préservation de la salubrité de l’espace public et des lieux domestiques
(Corbin 1986). Ce langage, à plusieurs répertoires, est convoqué pour occulter
et légitimer la ségrégation qui s’appuie sur la prétendue infériorité du
pauvre, dont la fétidité serait un attribut de son être physique.
L’hygiénisme a également pour fonction d’occulter la peur que le riche
éprouve vis-à-vis du pauvre prolétaire, perçu comme un être dangereux. La
réitération de la référence à ce discours, aussi bien dans la construction que
dans le réaménagement des villes « métropolitaines » et coloniales, renvoie
à cet autre héritage constitué par l’imitation et visible dans les initiatives
des aménageurs européens de Dakar.

17 Le discours ethnologique français, puisant aux sources des « Lumières » et prompt à
convertir la différence en preuve d’une supériorité ou d’une infériorité, fait du
montagnard un homme plus grand, plus fort, plus blond, moins métissé que l’habitant de
la plaine (Leclerc 1979).
32 Village en recul, ville en chantier et cultures en présence (1857-1914)
L’efficace de l’imitation
L’imitation informe la fondation de la « cité » que le pouvoir
colonial se représente comme une copie de la ville française, une reproduction
du « procès de civilisation » occidental et une inscription spatiale de la
18 19« mission civilisatrice » ou de la gouvernementalité . Celle-ci, qui
commande de faire apparaître, dans la configuration de l’espace de la ville,
l’image d’une toile d’araignée, renvoie à cette conception du pouvoir qui
se pense « comme un système unitaire, organisé autour d’un centre qui est
en même temps la source, et qui est porté par sa dynamique interne à
s’étendre toujours » (Foucault 1989 : 135). Dakar a vocation à servir de
lieu de mise en scène d’un pareil système où se diffuse la culture française.
Cette culture intègre la combinaison de ce que Raymond Boudon
(1986) appelle les notions de position et de disposition. La première peut
être appliquée aux pouvoirs détenus par les élites coloniales. Consacrant
leur omni-compétence (Suret-Canale 1977), ces pouvoirs renforcent la
conviction chez ces dernières d’être des alter ego des administrateurs «
métropolitains » ; lesquels se présentent comme les sujets les plus brillants
des promotions sortantes des grandes écoles de formation fréquentées. Le
parcours de formation commun entre ces « esprits brillants » et les mal
classés de ces établissements, envoyés dans les colonies, pousse les uns et
les autres à effectuer les mêmes gestes, à dire et à redire les mêmes mots.
La seconde notion proposée par Boudon (1986) renvoie au savoir et à
l’affectif, qui réfèrent à l’inaptitude des élites à faire fi de cette tendance à
ériger en norme l’application de la leçon apprise dans la grande école ou de
la réponse apportée en « métropole » au règlement des difficultés du temps
présent.
Il ressort de ce qui précède que le décideur colonial était condamné à
s’investir dans l’édification d’auréoles urbaines ressemblant ou pouvant
ressembler à des lieux célèbres de la géographie de la ville française, à des
paysages de Paris. Dakar a ainsi eu son Neuilly. Sous ce rapport, la
vraisemblance des portraits physiques des établissements humains
(Lassus 1985) est censée fonctionner comme une attestation de la de la réussite
du modèle mimétique.
Le jacobinisme participe également de la consécration de l’imitation
comme héritage culturel en matière d’aménagement de l’espace urbain
colonial. Le traitement réservé aux plans d’urbanisme et d’architecture
rend compte de la volonté d’obtenir, à Dakar et ailleurs dans le reste de
18 Son inscription est également réalisée sur les terrains du politique (Hargreaves 1965,
Johnson 1971, 1972 et 1978, Légier 1968) et de l’école (Bouche 1995, Fall 1995,
SuretCanale 1977).
19 L’imitation informe également l’histoire de l’art figuratif européen (Rencontres de l’École
de Louvre 1985).
33





Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
l’empire colonial, la production d’un paysage urbain assise sur l’efficience
de la technologie du « faire ressembler ». Technologie dont l’utilisation est
également observée dans les exercices de rhétorique par lesquels on
s’efforce de faire en sorte que « la syntaxe vraisemblable d’un texte [soit]
ce qui le rend conforme aux lois de la structure discursive donnée »
(Kristèva 1969 : 152-153). Comme le note Alain Sinou (1993 : 315), « ces plans
conçus en France... sont destinés à toutes les colonies ; ils sont approuvés
par des fonctionnaires du ministère des Colonies, qui les diffusent à travers
des atlas, envoyés à tous les services techniques territoriaux. Ceux-ci sont
tenus, chaque fois qu’ils envisagent de construire un édifice, de choisir
dans le catalogue le modèle qu’il convient. »
Cette technologie du « faire ressembler » est adossée à la matrice de
l’autonomie financière accordée à chaque possession coloniale et à la
politique du moindre coût. Cette dernière formule-option gouverne la poursuite
de l’entreprise de colonisation en ce sens qu’elle permet de faire
l’économie du « travail de conception,... et, par-là même, l’envoi de
personnel qualifié... [à] une époque où l’administration se heurte toujours à un
problème de mobilisation de la main-d’œuvre française pour ses colonies »
(ibidem). C’est toute la problématique de la construction d’une cohérence
du système colonial qui se dévoile à travers la possibilité de donner sens à
l’enchâssement de ces recettes coloniales.
L’imitation fonctionne également comme une contrainte du fait de la
tutelle pesante du ministère de la France d’Outre-mer qui édictait les codes
de conduite des administrateurs coloniaux. Marquée du sceau du
paternalisme, la « Circulaire ministérielle 563 aux autorités administratives et
techniques locales », qui a été élaborée le 5 janvier 1958, est un exemple
de condensation de la syntaxe à rédiger et des chiffres à aligner pour
réussir la mimétique recommandée dans la mise au point de programmes de
lotissement, d’aménagement de la voirie, d’édification de réseaux
d’adduction d’eau, d’assainissement et d’électrification. Cette façon
d’ordonner l’accomplissement des tâches fixées laisse peu d’initiatives aux
personnels administratifs et techniques de la colonie. Elle trouve ses
origines dans le réglementarisme, ce trait de culture politique des élites
françaises qui est à l’œuvre dans la constitution du patrimoine matériel de la
ville de Dakar et le contrôle des façons de faire de ses habitants.
Les résidents africains
Le dénombrement des acteurs africains
Le pouvoir colonial a accordé une place de choix au dénombrement
des colonisés, car dénombrer confère un pouvoir de contrôle. La variable
statistique, bien présente dans le dispositif de domestication des acteurs
sociaux de souche africaine et dans le discours colonial relatif au « péril »
34 Village en recul, ville en chantier et cultures en présence (1857-1914)
de la « population flottante », exprime éloquemment la prégnance de la
culture du chiffre. Au Sénégal et dans les autres territoires, les autorités
coloniales ont périodiquement adopté la tactique du contrôle statistique. Un
20cycle de recensements démographiques est ouvert, entre 1857 et 1955 .
Utilisées, entre 1857 et 1914, comme techniques de dénombrement,
21l’estimation ou l’« évaluation administrative » ont servi de caution
scientifique au discours sur le boom démographique de Dakar.
Le dénombrement démographique de 1904 propose un protocole de
comptage qui rend facultative la mention de la religion. En outre, on
remarque que n’ont pas été incluses, dans cette opération statistique, des
catégories de résidants comme les détenus, les personnes âgées, les
handicapés, les aliénés, les jeunes orphelins et les enfants dits « abandonnés »,
« trouvés et recueillis » dans des structures d’accueil comme les hospices,
22les hôpitaux et les ouvroirs . Mais si l’option d’inclure des « personnes
étant fixes », c’est-à-dire ayant élu domicile dans le lieu du dénombrement,
renseigne sur la fixation relative à l’identité vagabonde, l’on soulignera,
avec force, que l’inclination à la sélection (perceptible dans cette
expérience de comptage démographique) est étroitement articulée à la volonté
des autorités administratives de placer la question du fisc au cœur du
procès colonial de contrôle social. Par ailleurs, la prise en compte prioritaire
du sexe masculin, considéré comme la principale force productive, et
l’absence sur les listes des dénombrés des « sans domiciles » ou des « sans
identité » ont abouti à la minoration de la réalité démographique de la ville
de Dakar (Diop 1996).
Tout ce qui précède conforte la justesse de la lecture qui fait du
chiffre de population une donnée conjecturale. L’attestent les
correspondances envoyées, entre 1905 et 1908, par le lieutenant-gouverneur du
Sénégal, au gouverneur général de l’AOF. Le problème de la fiabilité des
statistiques démographiques parcourt les lettres datées du 27 mars 1905 et
23des 12, 17 et 27 juillet 1907 .
20 Pour s’informer des résultats de ces opérations de dénombrement démographiques, voir,
aux ANS, les cotes 22G6, 22G19, 22G20, 22G23, 22G26, 22G30, etc. Mais, l’opération
de dénombrement démographique de 1857 ne mentionne pas Dakar et Gorée (voir ANS,
22G6, Recensement de la population du Sénégal. 1847-1884). Cette enquête a ciblé
l’arrondissement de Saint-Louis et dépendances et le Haut Fleuve, qui abritaient
l’essentiel des « citadins » de la population du Sénégal chiffrée à 30 266 habitants.
21 Il en a été ainsi jusqu’en 1951.
22 ANS, 22G19, Recensement général 1904-1906, pièce n° 75.
23 ANS, 22G19, op. cit. et 22G20, Statistiques de la population des colonies de l’AOF pour
les années 1905-1908.
35





Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
Tableau n° I : L’accroissement de la population de Dakar entre 1902 et 1914
Années Effectifs de population Sources
1902 8737 Biarnès 1987
1904 18 500 Ibidem
1907 23 803 Faye 1989
1914 25 000 Ibidem
L’accroissement exponentiel enregistré entre 1902 et 1904 confirme,
en dépit du relatif ralentissement noté dans l’augmentation des effectifs de
population, après 1904, la forte attraction exercée par Dakar. Cette ville
devient un des points d’arrivée des principaux flux migratoires en direction
des régions côtières et urbaines de l’AOF.
Les acteurs de ces mouvements de population dans l’espace sont
nombreux (Brunschwig 1983). On retiendra, pour la migration méridienne
(Europe-AOF), entre autres catégories, les fonctionnaires coloniaux
affectés dans les services du Gouvernement général de l’AOF ou en instance de
déploiement ou de redéploiement dans les autres territoires, les employés
des maisons commerciales métropolitaines, les « Petits Blancs » du Midi
de la France (victimes de la crise secouant, en 1905, l’économie viticole).
Quant à la mobilité spatiale qui met en liaison Dakar et les campagnes, elle
se déroule essentiellement durant la saison non pluvieuse (octobre-juin).
Par cette migration, les travailleurs des campagnes cherchent à mettre un
terme à leur inactivité. Ils le font en tentant de tirer profit des nombreuses
offres d’emploi domestique ou de manœuvre dans les nombreux chantiers
ouverts en ville. Parmi ces chantiers, on note la construction d’immeubles,
le percement d’avenues, la réhabilitation de rues, le rééquipement du port
de commerce, la manutention de marchandises, etc.
 Deux catégories d’habitants
Effectuant, en 1984-1985, une enquête de géographie humaine sur la
Médina orientale, Pape Sakho (1985) a emprunté à ses interlocuteurs du
quartier de Jekko (Diecko) un appareil lexical qui rend compte de l’intérêt
suscité, au sein des primo-résidents lebu, par les vagues successives de
migrants venus gonfler, avant la Première Guerre mondiale, les effectifs de
population de la ville de Dakar. Pour désigner les immigrants, le terme de
doxandeem (formé à partir du substantif dox qui signifie marche ou
mar24cher, en langue wolof) était utilisé. En outre, la volonté affichée, par les

24 Ce mot a fonctionné comme un héritage pour les habitants de ce quartier interrogés par
Pape Sakho (1985) qui enquêtait sur l’histoire sociale de ce qu’on pourrait appeler le
Dakar des années 1930. La persistance de son emploi, un quart de siècle après la fin de la
séquence coloniale, atteste de la forte adhésion à un discours classificatoire assimilable à
un lieu de protection d’une identité collective. À Saint-Louis (Ndar), l’expression doomu
Ndar (« fils de Ndar ») est utilisée pour distinguer les citadins de souche, c’est-à-dire dont
36 Village en recul, ville en chantier et cultures en présence (1857-1914)
Lebu, de constituer, au sein de la population africaine, une majorité
sociologique, en dépit ou précisément à cause de leur relative faiblesse
démo25graphique , contribue à faire de la sauvegarde des références identitaires
un des enjeux et jeux de (contre) pouvoir suffisamment mobilisateurs.
Les descendants des (primo) migrants sont désignés par le terme de
doomi doxandeem (fils d’étrangers). Cette expression condense la volonté
de perpétuer l’allochtonie et de délimiter l’autochtonie par l’emploi de la
formule « doomi Lebu » (fils de Lebu). Ces unités anthroponymiques
révèlent une double catégorisation. L’on a ainsi la production de deux visages :
26l’autochtone lebu, dont le parcours migratoire de l’ancêtre est bien connu ,
et l’allochtone qui s’origine pour l’essentiel dans le tissu ethnique du
Sénégal (Wolof, Tukulër, Soninké, Joola, Fulaani et Sereer). La diffusion du
vocable « doxandeem » participe de l’efficace d’une taxinomie dont
l’examen révèle que le modèle de représentation lebu privilégie le
binarisme comme mode de mise en ordre de la société d’accueil et comme
marqueur de la distinction. L’étiquetage sert ainsi à consolider le
paradigme de l’appartenance, à rendre compte de l’altérité et à construire une
distanciation sociale et culturelle propice à l’édification de sous-groupes
communautaires dans un espace urbain ayant vocation à célébrer l’osmose.
 Des actifs des secteurs secondaire et tertiaire
L’onomastique coloniale s’écarte du modèle identitaire lebu au profit
du modèle statutaire (Fraser 2012). Ce faisant, le rapport au travail et au
marché fait figure de discriminant. La notion d’activité professionnelle est
utilisée pour configurer la population des actifs africains et faciliter son
dénombrement. Les statistiques relatives aux activités
socioprofessionnelles sont éclatées dans plusieurs dossiers de l’office colonial qui
décli27nent les statuts suivants : ouvrier, domestique et « autres employés » . Une
étude comparative des recensements de 1910, pour les villes de
Saint28Louis, Rufisque, Tivaouane et Dakar , montre que la catégorisation
socioprofessionnelle, proposée en 1910 et 1911 par cet office, est relativement
insuffisante. Même le registre du dénombrement de 1904 fournit plus
l’arbre généalogique n’a que l’île comme terre d’enracinement. Du fait de leur accession à
ela citoyenneté française, dès le XIX siècle, ils ont pu asseoir, avec plus de facilité, leur
identité. Présentement, l’expression dolil Ndar sert à désigner les « non originaires » de
Saint-Louis. En milieu sereer, le mot tik est employé pour nommer tout étranger à la
communauté linguistique, voire villageoise.
25 Pour ce faire, ils misent sur la capacité de lobbying reconnue à leur personnel politique
(Benga 1989, Diouf 1989, Mercier 1954). On peut avoir un aperçu des performances des
élites lebu en questionnant le dédoublement fonctionnel du chef de quartier devenant, en
même temps, leader politique local.
26 Lire Angrand (1951), Bâ (1972), Duchemin (1949), Faye (1989), Sarr (1980), etc.
27 ANS, 22G26, Statistiques pour l’office colonial. Année 1911 et 22G27, Statistiques pour
l’office colonial. Année 1912.
28 ANS, 22G23, Statistiques pour l’office colonial. Année 1910.
37





Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
29d’informations sur les statuts professionnels . Au chapitre des activités
commerciales, mobilisant 239 résidants de Dakar, il y est fait état de 48
boutiquiers et 43 marchands de cola, tandis que l’on dénombre, par
exemple, dans l’univers de la bijouterie 64 travailleurs et 54 dans celui de
la forge. Les autres professions sont ainsi représentées : 316 agents
d’administration, 147 chauffeurs, 250 maçons, 447 carriers capverdiens,
245 menuisiers, 121 tailleurs, 61 tisserands, 1976 manœuvres, 890 filles ou
femmes de ménage. Ces derniers statuts sont portés par 2566 travailleurs
sur une population de 6200 actifs, ce qui donne un taux de représentation
de 41,38%. Malgré les changements des ratios, au fil des ans, ces métiers
du « bas » ont continué à attirer de nombreux migrants, contrairement aux
métiers de la terre et de la mer occultés dans les différents recensements.
Le contrôle statistique des colonisés qui informe la quête de
renseignements sur les métiers du « bas » a accompagné le projet de modification
du statut du lieu d’accueil des activités professionnelles exercées dans et
autour du site retenu pour fonder ou étendre la ville de Dakar. L’espace
convoité, disputé et modifié par la puissance coloniale correspond, ici, à un
relief de plateau. Parallèlement à la manifestation de la volonté d’occuper
ce lieu écologique, on assiste à la (re)diffusion du discours dominant sur la
valeur marchande de la terre.
Le plateau de Dakar
 La terre, un capital précieux
Le projet colonial a porté sur la mise en ordre du passage du statut
de bien collectif inaliénable et de valeur d’usage de la terre à celui de bien
aliénable au profit d’un individu et de valeur d’échange. Cela a ouvert la
voie à la constitution du patrimoine domanial de l’Etat. L’ordonnance du
17 novembre 1823 lui permet d’appliquer, dans sa « colonie du Sénégal et
dépendances », la loi du 8 mars 1810 sur l’expropriation pour cause
d’utilité publique. Bien avant l’adoption du plan cadastral de 1874 de la
ville de Dakar, le régime de la propriété individuelle est produit et véhiculé
30à travers un ensemble de textes tels que les arrêtés sur l’impôt foncier ,
l’arrêté du 11 mars 1865 sur la concession de terrains dans les territoires
nouvellement annexés, le décret foncier du 24 juillet 1906 fixant la
procédure d’immatriculation. Ces documents induisent la mise en œuvre d’un
ensemble de techniques représentatives « des modes [européens] de
représenter l’espace et de l’organiser » (Crousse, Le Bris, Le Roy 1986 : 12).
La diffusion et le triomphe de ce nouveau mode de représentation de
la terre ont été facilités par des membres de l’élite autochtone impliqués

29 ANS, 22G19, Extrait du registre du recensement de la ville de Dakar. 1904.
30 Ils portent les dates des 15 mai 1837, 5 février 1848, 20 août 1849, 29 décembre 1871 et
30 juillet 1874.
38 Village en recul, ville en chantier et cultures en présence (1857-1914)
dans des spéculations foncières survenue moins d’une décennie après la
« fondation » de la ville de Dakar. En acceptant de convertir la terre en
bien marchand, ils ont compris les bénéfices susceptibles d’être générés
par sa vente. Chargées de gérer les patrimoines fonciers des lignages, ils
ont pu identifier, entre autres faits bénéfiques possibles, la conservation du
prestige social, l’accession au nouveau mode d’enrichissement économique
conféré par l’accumulation du numéraire et l’accroissement du pouvoir de
négociation avec l’administration territoriale et fédérale.
L’appropriation de l’espace s’est faite au travers de procédures
va31riées. La spoliation foncière en est un exemple . Très fréquemment
employée en vue de réaliser les tracés de la voirie et d’aménager des places
publiques, elle rime avec vente forcée de lots de terrain par les
proprié32taires lebu et/ou indemnisation de ces derniers . Afin de ne pas prêter le
flanc aux critiques des élus municipaux ou parlementaires, notamment
avant et pendant les campagnes électorales, et de pouvoir éviter les
éventuelles sanctions administratives, la puissance coloniale convoqua
invariablement la cause d’utilité publique comme caution de légitimation.
Promulgation et application de textes réglementaires ou législatifs forment
autant de balises de la trajectoire de l’expropriation pour cause d’utilité
publique. La loi du 8 mars 1810, dont l’application est stipulée par
l’ordonnance du 17 novembre 1823, constitue le premier document
adop33té . Viennent s’ajouter à ce texte l’arrêté du 18 mai 1889, relatif à
l’application de la loi du 3 mai 1856, et les décrets du 21 avril 1880 et 16
février 1889.
L’achat constitue une autre procédure d’aliénation de la terre. C’est
par elle que les autorités coloniales sont devenues propriétaires, en 1857,
34du site d’accueil du poste de Dakar et de ses rues . Les correspondances
des autorités coloniales rendent compte de l’implication de dignitaires lebu
dans la constitution d’une sorte de marché du foncier. L’année 1886 est
une des dates marquées par des records appréciables dans l’achat de
ter31 Voir aux ANS :
- L 11, Rapport du Comité consultatif du contentieux au sujet de la « Question relative à la
propriété indigène de Dakar » et lettre, en date du 28 juin 1884, du Président de la
Commission des Terrains de Dakar au Député du Sénégal, le Contre-Amiral Vallon ;
- L 22, Conservation du domaine et concessions au Sénégal (1895-1919). Affaire Badié
(Louis) Rufisque. Conclusion du Tribunal de 1ère Instance de Dakar. Parquet du
Procureur de la République, en date du 17 mars 1906 ;
- L 30, Régime de la propriété foncière à Dakar. 1896-1917. Dossier Domaines. La
question des terrains de Dakar [1906].
32 ANS, L 2, Régime et propriété domaniale au Sénégal. 1862-1894. Questions de la
propriété domaniale de divers immeubles et terrains au Sénégal (Saint-Louis, Gorée,
Dakar).
33 Ces deux textes ont été cités ci-dessus.
34 ANS, L 11, Correspondance du Commandant Pinet-Laprade au Gouverneur du Sénégal,
en date du 8 août 1863.
39





Dakar et ses cultures, Un siècle de changements d’une ville coloniale
rains. Les notables Ousmane Diène, qualifié de « fournisseur du
Gouvernement », Baye Diémé Diène, Moussé Yess Diagne, Médoune Diène et
Elimane Diop, associé à Demba Fall, ont vendu un total de 42 465m² de
terrain. Les deux derniers nommés aliénèrent une surface de 13 680m² –
cédée au prix de 4 francs la mesure au lieu du tarif plafond fixé à 6 francs –
où les Français comptaient édifier la Place Protêt. En conséquence, ils ont
fait partie du cercle restreint d’acteurs engagés dans la mise en place et en
35fonction du marché foncier dakarois . La lettre du président de la
Commission des Terrains de Dakar au directeur de l’Intérieur, en date du 24
36juin 1890, classe également le notable Elimane Diol parmi les Lebu qui
vendirent une partie de leur patrimoine foncier. Les spéculateurs européens
37se recrutaient parmi les fonctionnaires et les officiers coloniaux .
Acheteurs, (re)vendeurs et intermédiaires revendeurs sont nommés dans les
correspondances, du 8 août 1863, du commandant Pinet-Laprade au
gouver38neur du Sénégal , du 5 mars 1890, du président de la Commission des
Terrains de Dakar au député du Sénégal, le contre-amiral Vallonet, et du
3918 février 1892, de ce député au sous-secrétaire d’État aux Colonies .
L’aliénation aurait pris une ampleur telle qu’un village entier pouvait être
dépossédé de son site d’édification. C’est le cas de Hock. Le déplacement
de ses habitants en 1892 est imputé au fait que son patrimoine foncier
au40rait été entièrement acheté par des habitants de Dakar et de Gorée . Cet
épisode, illustratif de la fièvre de la terre qui s’est emparée de nombreux
segments de la société dominante, indique que l’achat et la vente ont
pré41valu sur l’échange .
La concession provisoire et gratuite de terrains a été une modalité
d’acquisition courante de lots de terrain. Appliquée aux biens fonciers
relevant du domaine de l’État colonial ou censés en relever, elle a été une
mesure opératoire bénéfique aux maisons commerciales ou à des membres
de professions libérales. Ayant comme corollaire ce que l’on appelle la
demande de terrain, cette procédure, dont l’usage s’est répandu avant les
années 1870, a été sujette à des détournements. Le cas qu’on retiendra est
celui de la Compagnie des Messageries impériales. Bénéficiaire du régime
concessionnaire, en 1865 (Bulletin administratif du Sénégal 1865), elle est
citée parmi les personnalités morales ayant vendu à l’État colonial des
terrains. Le lot qui lui a été cédé, en 1886, à 10 francs la mesure par cette

35 ANS, L 9, op. cit., folios 31-32.
36 ANS, L 11, Alignement des rues à Dakar (1884-1886).
37 Une circulaire ministérielle datée du 9 mars 1874 est consacrée à cette question. Cf. le
document annexe n° II.
38 ANS, L 11, op. cit. ; L 9 : Fondation et acquisitions de terrains à Dakar. 1830-1889.
39 ANS, L 11, op. cit.
40 ANS, L 11, Lettres du Contre-Amiral Vallon, Député du Sénégal, au Sous-secrétaire
d’État aux Colonies, en date du 18 février 1892.
41 Ibidem.
40