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Etudes
africainesDans les marches nord du Borno (Bornou) Série Politique
Les mutations politiques coloniales dans l’Est nigérien
(1893-1960)
Daouda M M
L’Est nigérien constituait les marches nord de l’Empire du Borno
dont l’affaiblissement conduisit, à partir de 1893, à l’indépendance
du Damagaram et à l’avènement de Rabih Fad’Allah à la tête de
l’empire, ainsi qu’à une insécurité qui favorisa l’occupation française.
La politique française a fl uctué entre l’oppression des pouvoirs Dans les marches nord traditionnels (1904 à 1922) et leur amadouement (1923 à 1960)
pour en faire des auxiliaires dans la soumission des populations
et l’exploitation des ressources. Les exactions et taxes instituées du Borno (Bornou)
par l’administration coloniale ont fi ni par excéder les sédentaires
qui rejoignirent les populations nomades dans le rejet et l’hostilité
ouverte contre l’occupation. Il s’en est suivi un mouvement des Les mutations politiques coloniales
populations en direction du Nigeria où le régime colonial britannique dans l’Est nigérien (1893-1960)
était moins contraignant.
Cet ouvrage permet de comprendre, dans la durée, les
bouleversements politiques intervenus dans les marches nord
du Borno durant la période coloniale. L’administration coloniale a
certes harmonisé, unifi é et sécurisé la région, d’une part, mais elle
a aussi affaibli et renforcé les pouvoirs locaux, d’autre part.
Professeur de lycée et conseiller pédagogique du
secondaire, Daouda MAMADOU MARTHÉ a préparé
parallèlement un DEA en 2009 et un doctorat (2014)
sur l’histoire de l’empire du Borno. Membre du Réseau
Ouest et Centre Africain de Recherche en Éducation
(ROCARE), il a mené des études sur la décentralisation
et la scolarisation des fi lles. Au plan politique, il fut sous-préfet (1993
à 1995) puis député, depuis mars 2011, au titre de la circonscription
électorale de Diffa. Il occupe notamment le poste de premier
viceprésident de l’Assemblée nationale.
En couverture : Un cavalier de la cour du chef de canton
de N’Guigmi.
ISBN : 978-2-343-06607-3
30 €
Dans les marches nord du Borno (Bornou)
Daouda M M
Les mutations politiques coloniales dans l’Est nigérien (1893-1960)





Dans les marches nord
du Borno (Bornou)








































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’Ecole-Polytechnique, 75005 Paris

http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr

ISBN : 978-2-343-06607-3
EAN : 9782343066073

Daouda MAMADOU MARTHÉ





Dans les marches nord
du Borno (Bornou)

Les mutations politiques coloniales
dans l’Est nigérien (1893-1960)

















Collection « Études africaines »
dirigée par Denis Pryen et son équipe
Forte de plus de mille titres publiés à ce jour, la collection « Études
africaines » fait peau neuve. Elle présentera toujours les essais généraux
qui ont fait son succès, mais se déclinera désormais également par séries
thématiques : droit, économie, politique, sociologie, etc.
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génie africain est de retour, 2015.
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protection des créanciers dans les procédures collectives d’apurement du passif, 2015.
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de la démocratie, 2015.
NDOMBET (Wilson-André, dir.), Processus électoraux et immobilisme politique au
Gabon (1990-2009), 2015.
ANGOULA (Jean-Claude), L’Église et l’État au Sénégal, Acteurs de développement ?,
2015.
MOUCKAGA (Hugues), OWAYE (Jean-François) WANYAKA (Virginie),
Démocratie et/ou démocrature en Afrique Noire ?, 2015.
TOPPÉ (Gilbert), Éducation aux archives. Théorie, pratique et valorization, 2015.




Ces dix derniers titres de la collection sont classés
par ordre chronologique en commençant par le plus récent.
La liste complète des parutions, avec une courte présentation
du contenu des ouvrages, peut être consultée
sur le site www.harmattan.fr

SOMMAIRE
Introduction générale..........................................................................................................13
Introduction.........................................................................................................................25
CHAPITRE I : Les marches Nord du Borno : Une zone d’insécurité : 1893-1900..............27
1.1 Les crises politiques du XIXème Siècle......................................................................28
1.1.1 Les crises du XIXème siècle et l'affaiblissement du pouvoir central bornoan............28
1.1.2 Le tournant politique dans l'Est nigérien: 1893-1900..................................................29
1.2 Rabih et la gestion des marches nord du Borno......................................................31
1.2.1 Le royaume.................................................................................................................35
1.2.2 La principauté..............................................................................................................35
1.2.2 Organisation des communautés villageoises et nomades..........................................39
1.3 La généralisation de l'insécurité.................................................................................41
1.3.1 Les causes de l'insécurité...........................................................................................41
1.3.2 Les solutions à l'insécurité..........................................................................................45
CHAPITRE II : Le processus de rattachement des marches nord du Borno au troisième
territoire militaire du Niger........................................................................................................49
2.1 Le rattachement des marches nord du Borno au Troisième Territoire Militaire du
Niger: les enjeux............................................................................................................... 50
2.2 Les étapes du rattachement des marches nord du Borno au Troisième Territoire
Militaire du Niger............................................................................................................... 52
2.2.1 Un rattachement conventionnel: les accords bilatéraux entre puissances
européennes ..................................................................................................................................... 53
2.2.2 Les missions militaires françaises dans l'espace nigérien........................................ 56
2.2.3 La création des postes militaires............................................................................... 59
a) la prudence et la précaution .............................................................................59
b) La mise en place des unités mobiles ..............................................................61
c) Le choix du site des postes militaires............................................................. 63
DEUXIEME PARTIE : L’Est nigérien sous l’administration coloniale Française 1903-1960
.............................................................................................................................................67
CHAPITRE III :Les structures de la gestion administrative.................................................70
3.1 Les structures et entités administratives "modernes": le bonapartisme............. 70
3.2 L'organisation administrative et politique: 1904-1960............................................ 75
3.2.1 La phase de tâtonnement et d'hésitations (1904-1922): une installation
mouvementée........................................................................................................................................75
3.2.2 La relative stabilité de l'organisation administrative et politique : 1923-1960......... 81
3.2.3 La durée moyenne de séjour au poste d'administrateur........................................... 84
3.3 La chefferie traditionnelle: un attirail de la gestion administrative ......................86
3.4 L'installation de la chefferie traditionnelle dans l'Est nigérien de 1903 à 1909:
tâtonnements et hésitations.............................................................................................89
3.4.1 En zone sédentaire ....................................................................................................89
3.4.2 En zone nomade.........................................................................................................98CHAPITRE IV: Rapports vacillants entre les acteurs de la gestion administrative
(19091960) .................................................................................................................................101
4.1 La chefferie traditionnelle: une structure instable: 1909-1928 ...........................101
4.1.1 La chefferie traditionnelle: une institution fragile..................................................... 101
4.1.2 Les réponses de l'administration coloniale. .............................................................104
4.1.3 Les sanctions infligées aux chefs par l'administration coloniale .............................106
4.2 Les conséquences de la fragilisation de la chefferie traditionnelle. ...................112
4.3 Le mea-culpa des autorités coloniales: 1930-1960 ...............................................115
4.4 L'amélioration des relations entre les acteurs de la gestion administrative. ....118
4.4.1 Les mesures prises en milieu sédentaire et leurs conséquences. ..........................118
4.4.2 La réorganisation des communautés nomades. ......................................................125
CHAPITRE V : Les réactions des populations locales face à la colonisation.................. 131
5.1 Chez les sédentaires: opportunisme et subtilité ...................................................131
a) Opportunité et tolérance. .............................................................................131
b) Subtilité des populations sédentaires-agriculteurs .........................................134
c) Réactions des autorités administratives coloniales frontalières ....................141
5.2 La réaction à la domination en milieu nomade: violence et ruse .......................148
TROISIEME PARTIE : Les conséquences politiques et socioéconomiques de la gestion
administrative coloniale......................................................................................................157
CHAPITRE VI : Les implications politiques de la gestion administrative coloniale...........161
6.1 Les limites du rattachement territorial. 161
6.2 Les bouleversements suscités par la mise en place du cadre administratif
colonial. ...................................................................................................................................163
6.3 Vers une standardisation des règles successorales. ...........................................175
6.4 Les nouveaux attributs des chefs traditionnels ...................................................177
6.5 La politique sécuritaire coloniale ............................................................................181
6.5.1 Les différentes alternatives pour sécuriser le territoire ............................................181
6.5.2 Les relations conflictuelles avec les nomades ........................................................185
6.5.3 Une administration militaire .....................................................................................186
CHAPITRE VII : Les implications économiques et sociales..............................................192
7.1 Les implications économiques ...............................................................................192
7.2 Les implications sociales........................................................................................ 200
7.2.1 Les mouvements des populations et ses implications : la modification de la carte
sociale. ..............................................................................................................................202
7.2.2 L'essor urbain et ses conséquences .......................................................................208
CONCLUSION GENERALE :............................................................................................213
LES ANNEXES :................................................................................................................219
ANNEXE N°1 : Répertoire des différentes chefferies et leurs chefs de 1903 à nos jours
...........................................................................................................................................221ANNEXES N° 2 : Référence des Textes se rapportant à l'organisation administration de
l'Est nigérien de 1900 à 1960. ..........................................................................................239
ANNEXE 3 : Répertoire des Administrateurs Coloniaux de l'Est Nigérien .......................243Préface
Il me revient le plaisir de préfacer l'ouvrage d'un auteur qui est tout à la fois un historien et un homme
politique, en l'occurrence premier vice-président de l'Assemblée nationale du Niger. Malgré un emploi
du temps chargé, Daouda Mamadou Marthé a ainsi un grand mérite : il a succombé à la passion de
la recherche pour écrire une thèse sur une région peu étudiée. Son livre comble bien des lacunes à
cet égard. En effet, il tombe à point nommé pour comprendre dans la durée les bouleversements
politiques d'une région aujourd'hui stratégique à l'heure où les armées du Niger et du Tchad se
précipitent sur la frontière du Nigeria afin d'aller combattre la secte islamiste Boko Haram.
Nourri de sources orales, écrites et archivistiques, le travail de Daouda Mamadou Marthé couvre en
l'occurrence la période qui va des incursions du fameux seigneur de guerre Rabeh, en 1893, jusqu'à
l'Indépendance en 1960. De Bilma à Gouré et de Gouré à N'Gourti en passant par Diffa, cette région
orientale du Niger constituait les marches nord de l'Empire du Borno. Lieu de passage essentiel pour
le commerce caravanier transsaharien, elle est restée à la périphérie des centres du pouvoir
précolonial, ce qui lui a sans doute valu d'être relativement épargnée par les exactions de Rabeh. De fait,
l'ancienne capitale de l'Empire du Borno se trouvait de l'autre coté de la rivière Yobé, à Kukawa, qui
était d'ailleurs plus proche de l'actuelle frontière du Niger que Maiduguri, création coloniale.
L'arrivée des Européens a alors bouleversé l'organisation sociale et politique de la région. A travers
une analyse très fouillée des remaniements de l'administration territoriale à l'échelle locale, Daouda
Mamadou Marthé montre ainsi comment les Français ont établi des centres urbains, précipité des
phénomènes d'exode rural, séparé arbitrairement les nomades des sédentaires et réduit les chefs de
village (le bulama ou le lawan) à un rôle d'exécutants de l'ordre colonial. Comme au Nigeria, la
colonisation du Niger a été menée avec très peu d'hommes. Paradoxalement, les Français ont donc dû
appuyer leur pouvoir sur des chefs traditionnels dont ils avaient miné l'autorité en les nommant ou en
les destituant au gré de leurs besoins. Beaucoup plus nombreux que les administrateurs civils, les
militaires n'ont pas été pour rien dans l'emploi de la manière forte, à la différence du système
d'indirect rule du côté anglophone, au Nigeria voisin.
Daouda Mamadou Marthé ouvre aussi des pistes de recherche passionnantes lorsqu'il met en
évidence l'ambivalence d'une colonisation qui a tout à la fois affaibli et renforcé les pouvoirs locaux. D'un
côté, l'arrivée des Européens a brisé l'unité des Kanouri du Borno, désormais divisés par une
frontière internationale. Héritier d'un prestigieux Empire, le Shehu du Borno a été privé de ses attributs de
suzerain et réduit au rang d'émir, commandant des croyants. Au Niger, en particulier, le colonisateur
a multiplié le nombre de chefs coutumiers qui se prévalaient du titre de roi (Maï) autrefois dévolu au
seul souverain Sayfawa. D'un autre côté, cependant, les Français ont harmonisé et unifié la région.
Ils ont notamment sécurisé des zones où l'on avait continué d'enlever des esclaves jusque dans les
années 1930, y compris des enfants capturés dans le Nord du Cameroun pour être revendus aux
Arabes ou aux Toubous du Sahara.
Le passé éclaire ainsi le présent. Etranges réminiscences ! En lisant Daouda Mamadou Marthé, on
ne peut s'empêcher de penser à l'enlèvement par Boko Haram des collégiennes de Chibok au
Nigeria, ou encore au rôle que les militaires français de l'Opération Barkhane veulent aujourd'hui
jouer pour sécuriser la région et la débarrasser du fléau des djihadistes. Plus d'un siècle après la
colonisation du Borno, la lecture de ce livre s'impose comme une évidence pour comprendre les enjeux
et les bouleversements politiques d'une zone trop longtemps délaissée.
Paris, le 9 mars 2015
Marc-Antoine Pérouse de Montclos
Institut français de géopolitique, Université Paris 8Carte N°1: Est nigérien: administration et répartition de la population.REMERCIEMENTS
Mes remerciements vont à tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ont
contribué à l'élaboration de ce livre et qu'il serait fastidieux de citer ici.
Je remercie particulièrement mon directeur de Thèse, le Professeur Maïkoréma
ZAKARI, Professeur Titulaire des Universités à l'Institut des Recherches en
Sciences Humaines (I.R.S.H) qui n'a ménagé aucun effort pour m'aider à réaliser
cette étude. En effet, ses observations et conseils pertinents ont largement contribué
à améliorer la qualité du travail, et permis de l'achever aisément. Tout au long de ce
travail, il m'a souvent appelé pour s'enquérir de l'état d'avancement de la recherche.
Je ne sais quels mots utiliser pour le remercier. Alors, je lui dis simplement merci et
que Dieu le récompense pour ces bienfaits.
Je dis aussi merci aux enseignants du département d'Histoire pour leurs conseils
et leurs encouragements, au personnel des Archives Nationales du Niger et de
l'I.R.S.H pour leur disponibilité, aux camarades et amis qui, par leurs relectures,
m'ont aidé à améliorer ce travail. Il serait fastidieux de les énumérer. Que tous ceux
que je n'ai pas pu citer nommément trouvent ici l'expression de notre sincère
reconnaissance.
Enfin, je tiens à exprimer ma gratitude et mes remerciements à tous mes
informateurs de l'Est nigérien qui ont bien voulu me communiquer leurs connaissances de
l'histoire de cette partie du Niger.
9Sigles et abréviations
A.E.F : Afrique Equatoriale Française
A/G/ : Affaire Générale
A/G/G : Arrêté du Gouverneur Général
A/P/A : Affaire Politique et administrative
A/P : Affaire Politique
A.N.N : Archives Nationales du Niger
A.O.F : Afrique Occidentale Française
A.N.S : Archives Nationales du Sénégal
B.A.C : Banque de l'Afrique Centrale
B.I.F.A.N : Bulletin de l'Institut Français de l'Afrique noire
C.C.F.N. : Centre Culturel Franco-nigérien
C.M.I.D.O.M : Centre Militaire d'Information et de Documentation sur l'Outre-Mer et l'Etranger
C.N.R.S.H : Centre National de Recherche en Sciences Humaines
CODESRIA : Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences Sociales en
Afrique
D.E.A : Diplôme d'Etudes Approfondies
E.N. : Etudes Nigériennes
E.N.F.O.M : Ecole Nationale de la France d'Outre-mer. Elle a changé de dénomination en
1959 et a pris le nom d'Institut des Hautes Etudes d'Outre-Mer (I.H.E.O.M)
F.L.S.H : Faculté des Lettres et Sciences Humaines
I.F.A.N. : Institut Français de l'Afrique Noire
I.M.A.F : Institut d'Etudes des Mondes Africains
I.R.E.M.A.M : Institut de recherches et d'études sur le monde arabe et musulman
I.R.S.H : Institut de Recherches en Sciences Humaines
I.N.S: Institut Nationale de la Statistique.
J.A.A: Journal of African Archaeology
J.A.H: Journal of African History
J.O.A.O.F : Journal Officiel de l'Afrique Occidentale Française
J.O: Journal Officiel
J.O.R.F : Journal Officiel de la République Française
J.O.R.N:ficiel de la République du Niger
LASDEL: Laboratoire d'Etudes et de Recherches sur les Dynamiques Sociales et le
Développement
N.E.A : Nouvelles Editions Africaines
N.P : Non Paginé
P.A.G.R.N : Projet d'Appui à la Gestion des Ressources Naturelles
PHARE : Patrimoine & Histoire en Afrique: Recherches & Expériences
P.P.N-R.D.A : Parti Progressiste Nigérien Section du Rassemblement Démocratique Africain
P.U.F : Presse Universitaire de France
O.N.G. : Organisation Non Gouvernementale
ORSTOM : Office de la Recherche Scientifique et Technique d'Outre-mer
RGP/H : Recensement Général de la Population et de l'Habitat
U.A.M : Université Abdou Moumouni
U.N.I.S. : Union Nigérienne des Indépendants et Sympathisants
10Note linguistique
Pour des raisons de commodité, j'ai maintenu la transcription officielle (française ou
anglaise) pour les noms d'auteurs, de pays, de localités ou de points d'eau. Par
exemple lac Tchad au lieu de lac Cad, Tchirozerine au lieu de Cirozerin, Kukawa au
lieu de Koukaoua. Pour les mêmes raisons, j'ai maintenu la même transcription des
groupes ethniques: lire Toubou, Touareg ou Boudouma au lieu de Tubu, Tuareg ou
Buduma. J'ai utilisé l'alphabet phonétique international dans l'orthographe des titres
politiques et les noms propres de personnes.
Le "e" se prononce "é" ; Le "u" se lit "ou" ; Le "c" se lit "tch" ; Le "sh" se lit "ch" ; Le
"g" se lit "gue" ; Le "s" ne prend jamais la forme de "Z".
Ainsi, par exemple lire muniyoma au lieu de mouniyoma; Abdu ou lieu de Abdou.
11GLOSSAIRE
Amir Al muminin: ;Groupe de mots utilisé par les musulmans pour désigner le commandeur
des croyants.
Ardo: Titre politique qui signifie guide en langue peulh.
Baboul ou babul : Nom kanouri donné à la plante salvadora persica localement utilisée dans le
cadre de la fabrication du sel.
Cukku: Île en kanouri.
Dyula: Mot issu de la langue mandingue qui signifie "commerçant". Les administrateurs
coloniaux présents dans l'Est nigérien nommaient "dyula" tous les colporteurs et autres commerçants
qui y menaient des transactions commerciales.
Faya: Bas-fond en kanouri.
Fetkema ou Fatkema: Nom donné à un colporteur (commerçant ambulant) en kanouri.
Garu: Mur d'enceinte construit autour de certaines localités durant la période précoloniale pour
se protéger des razzieurs.
Goumsu: Titre que porte la première épouse du roi ou de l'empereur au Borno.
Guirgam: Mot qui désigne une chronique où sont consignés les faits qui relatent l'histoire de la
cour d'un royaume ou d'un empire.
Jama'a: Mot haoussa d'origine arabe qui désigne l'ensemble de la population d'une ville ou
d'une région. Pour donner plus d'importance à leur mouvement, les partisans d'Usman Dan
Fodio, se sont nommés eux-mêmes "jama'a", un terme qui signifie communauté.
Jarara: Nom donné à la vallée de la Komadougou Yobé située sur la rive gauche.
Lamido: Titre politique qui signifie souverain en peulh.
Loumdou : Nom donné par les populations locales à la vallée de la Komadougou Yobé située
sur la rive droite.
Kawulo : mot kanouri qui désigne un présent offert à un chef traditionnel.
Korewu : Korema au singulier, il désigne les commerçants spécialisés dans le commerce du
bétail.
Kotara : Système de puisage à bascule utilisé pour l'arrosage des plantes.
Ko'ona : Auxiliaire de la cour des chefs de canton qui joue le rôle de police.
Maï : Titre politique signifiant souverain en kanouri.
Maïna : Titre donné à un prince. Au pluriel : Maïna'a ; les princesses portent le titre de Maïram
ou Mayram (Maïrama ou Mayrama au pluriel).
Manga : Ce mot désigne à la fois une communauté mais aussi une zone géographique. Dans le
cadre de cette étude, nous avons adopté deux transcriptions pour marquer la différence entre
ces deux termes homonymes. En italique, il désigne l'espace géographique alors que Manga
simple désigne les populations de langue kanouri qui le peuplent.
Nassara : Nom local pour désigner un Européen.
N'gada : Nom donné par les populations locales à la rivière Komadougou Yobé.
Ngor : Nom donné aux cuvettes par les Kanouri.
Oussourou : Selon Idrissa Kimba, ce nom qui vient de l'arabe ''Ushiri'' qui signifie 1/10ème. Il
correspond à la quantité de sel prélevée sur les caravanes à partir de Zinder. Le droit
d'oussourou fut supprimé en 1913 en est remplacé par les taxes douanières.
Tala'a : Mot pour désigner un homme du commun ou un roturier.
Shehu : De l'arabe Sheik, titre donné à un érudit en islam. Dans l'histoire politique du Borno au
XIXe siècle, ce titre est porté par les souverains de la dynastie des Kanemi (1846-1893).
12Introduction générale
Situation géographique
L'"Est nigérien", objet de ce travail, est situé entre le 9° et le 16° degré de longitude est, et
le 13° et le 24° degré de latitude nord. Il couvre une superficie d'environ 552 185 km2, soit
43,58% du territoire du Niger, répartie le département de Bilma dans la région d'Agadez, le
département de Gouré dans la région de Zinder et l'ensemble de la région administrative
de Diffa. Le territoire ainsi délimité doit son appellation à sa position géographique qui en
fait la partie la plus orientale de la République du Niger, mais aussi aux découpages du
territoire colonial du Niger dont le dernier plaçait notre zone d'étude dans les cercles de Gouré,
Bilma et N'guigmi. La subdivision administrative de Maïné-Soroa était rattachée au cercle
de Gouré, du lendemain de la Première Guerre mondiale jusqu'à l'indépendance du pays
le 3 août 1960.
Pour situer l'Est nigérien, présentons brièvement le Niger, ce vaste territoire de 1267000
km2 à l'extrémité est de l'Afrique Occidentale et qui fait frontière avec l'Afrique de l'est à
travers l'Algérie et L'Algérie et la Lybie. Au sud le Niger fait frontière avec le Nigéria et le Bénin,
alors que le Burkina Faso et le Mali partagent sa frontière ouest. Le dernier recensement
général de la population du Niger à 17 129 076 habitants en décembre 2012 de la même
1année . Au terme de la loi 2001-23 du 10 août 2001 le pays est divisé en huit régions
administratives du Niger sont: Agadez, Diffa, Dosso, Maradi, Tahoua, Tillabéry, Zinder et la
Communauté Urbaine de Niamey, elles-mêmes subdivisées en 63 départements.
L'"Est nigérien" est délimité au sud par la rivière N'gada ou Komadougou Yobé, qui sert
aussi de frontière naturelle entre la République du Niger et celle du Nigeria; à l'ouest par
les départements de Mirriah, de Damagaram Takaya et de Tanout dans la région de Zinder
et ceux d'Arlit, de Tchirozérine, d'Ingall et d'Iférouane dans la région d'Agadez. A l'est, il est
limité par la République du Tchad et enfin, au nord, par la Libye et l'Algérie.
Etude physique et hydrographie
L'"Est nigérien" comprend plusieurs zones naturelles qui se distinguent les unes des autres
par la complexité de leurs reliefs, l'aridité du climat et la faiblesse des précipitations. Le
premier cadre géographique est le Sahara qui occupe une grande partie de l'Est nigérien. Il
s'étend du nord au sud sur environ 1000 kilomètres, de la frontière algéro-libyenne au
Manga, et plus de 500 kilomètres d'est en ouest, de la frontière tchadienne au plateau
d'Alakos. Trait d'union entre le Maghreb et l'Afrique noire durant des siècles, le Sahara est
le cordon ombilical et le facteur d'unification des communautés qui vivent en son sein et à
sa périphérie. En effet, le désert du Sahara est loin d'être inhabité. En raison des conditions
de vie très difficiles, les oasis et les palmeraies, seuls endroits propices à l'agriculture et
l'élevage, ont façonné la vie des populations de cette région du Niger.
Situé dans le Nord-est nigérien, le Kawar se caractérise par la présence des plateaux
montagneux du Djado, du Manguéni et du Tchigaï couvrant une superficie d'environ 120 000
km2 trois plateaux qui constituent le prolongement naturel du Tibesti à l'est et du Hoggar
1. Selon le site de l'Institut National de la Statistique http://www.stat-niger.org/statistique/file/rgph2012.pdf consulté le
2 septembre 2013.
13algérien au nord. Le climat est chaud et rude et les précipitations sont extrêmement faibles
avec moins de 20 mm/an à Bilma. De nos jours, le Kawar désigne, en plus, l'entité
administrative qu'est le canton de Dirkou.
Le second cadre géographique de l'Est nigérien comprend le Koutous et le Mouniyo, tous
situés dans la partie occidentale. Le Koutous (nom que portait aussi le royaume
précolonial) est une chaîne de plateaux gréseux. Cette zone de socle hostile à l'installation
humaine en raison de la difficulté du fonçage des puits était un endroit idéal pour la protection des
populations locales contre les razzias au XIXè siècle. Quant au Mouniyo, c'est un vieux
massif cristallin, aux sommets peu élevés ne dépassant guère 600 m de hauteur, se
développant surtout dans le sens nord-sud. La nappe phréatique se situe à moins de 10 mètres
par endroit favorisant ainsi la culture du manioc, du blé, pour ne citer que ceux-là. Dans la
partie ouest du massif aussi, se trouvent de nombreuses cuvettes, très fertiles où la nappe
aquifère ne dépasse guère les cinq mètres de profondeur. Le Mouniyo est aussi le nom d'un
royaume qui a connu sa période de gloire dans la seconde moitié du XIXe siècle sous la
direction du Muniyoma (titre porté par les souverains du Mouniyo) Koso. Sous le règne de
ce dernier, le royaume englobait une large partie de ce qui constitue aujourd'hui le
département de Gouré.
Le plateau d'Alakos est situé à l'ouest du massif du Koutous. A la limite entre les deux
plateaux, se dressent des buttes témoins isolées par des dunes de sable et des cuvettes.
Autour d'une de ces buttes témoins se trouve la capitale économique de secteur d'Alakos,
Daoutcha, alors que la capitale politique Garazou est située dans la plaine.
Le sud de notre zone d'étude comprend le Manga, le Kazal et le Mangari, où plaines et
plateaux sont entrecoupés par des cuvettes oasiennes. C'est aussi la zone la plus humide de
la région. Les précipitations sont plus importantes que dans la partie nord, et varient entre
200 et 300 mm par an.
Le Manga est un vaste plateau sablonneux limité à l'ouest par le Mouniyo, au sud par le lac
Tchad et la vallée de la Dilia, et à l'est par le Kanem. Le relief du Manga est constitué de
1dunes de sable fixes, entrecoupées d'une multitude de dépressions (ngor) . Sa nappe
phréatique peu profonde a permis le fonçage d'un grand nombre de puits qui constituent
des points de ravitaillement en eau de nombreux voyageurs en partance pour Kukawa au
sud, Bilma au nord ou le Kanem à l'est. Sa végétation est constituée de Babul ou Baboul
et de nombreuses graminées.
Le Kazal "est le pays compris dans l'angle formé par la Komadugu Yoobe et la rive
occidentale du lac Tchad". Zakari (1985:19).Il est parsemé d'une multitude de mares dont les plus
importantes sont celles de N'gagam, de Bandi, de Toumour et de Dagaya. Le Mangari est
une vaste plaine sablonneuse parsemée de Ngor et de bas-fonds (Faya). D'est en ouest, il
s'étend de la localité de Kabi (18 km au nord-ouest de l'actuelle ville de Diffa) à Guidiguir
(village situé à une soixantaine de km à l'ouest de la ville de Gouré). Il est limité au nord par
le Koutous et le Manga, à l'est par le Kazal et à l'ouest par le Damagaram. Le Mangari se
prolonge vers le sud jusqu'au Nigeria.
Tous les mots entre parenthèse et en italique correspondent aux dénominations locales en langue Kanouri, sauf
mention contraire.
14Sur le plan hydrographique, l'Est nigérien comprend deux principaux plans d'eau que sont
le lac Tchad et la Komadougou Yobé. Le lac Tchad est un des plus grands lacs d'Afrique
avec une superficie estimée à 25 000 km² en 1960 et seulement 2 000 km2 en 2005. En se
rétrécissant, son lit est devenu un lieu d'attraction de nouvelles populations en quête de
terres plus propices à l'agriculture. Le lac Tchad est parsemé d'îles (cukku) dont les sols riches
en humus sont favorables à la culture des céréales.
La Komadougou Yobé est une rivière semi permanente d'une longueur de plus de 1000
kilomètres dont 150 km le long de la frontière du Niger et du Nigeria. Point de rencontre
pour les animaux et les hommes, elle constitue le ciment de l'unité des sédentaires
agriculteurs et des nomades pasteurs. Sa rive gauche, le Jarara, riche en humus, est favorable à
l'agriculture.
La population de l'Est nigérien
L'Est nigérien a la particularité d'être une zone sous-peuplée. Sa population est de 941.525
habitants soit à peine 5,49% de la population totale du Niger (RGP/H-INS 2012). Cette
population, composée de sédentaires agriculteurs et de nomades pasteurs, est
inégalement répartie entre le nord désertique et le sud relativement peuplé. La région compte six
1groupes ethniques: Kanouri, Toubou (Tuwo), Touareg (Kindins) , Arabe (Wasiri), Peulh
(Fulata) et Boudouma (Yedina).
Les Kanouri, sédentaires-agriculteurs, forment le groupe majoritaire. Ils se divisent en
plusieurs sous-groupes: les Kanouri (ils se désignent sous ce vocable) dans le Kawar et
2l'Agram; les Manga dans le Mangari; les Mawar et les Do'o dans le Kazal; les Dagra dans
3le Koutous et l'Alakos, et enfin les Kanembou qui peuplent majoritairement les rives
septentrionales du lac Tchad.
Les nomades-pasteurs comprenant les Toubous, les Arabes, les Touaregs et les Peulhs
constituent le second groupe de populations qui habitent l'Est nigérien. Ils peuplent la
frange nord du Mangari, l'ensemble du Manga et le Nord-est nigérien.
Quant aux Boudouma insulaires, ils pratiquent la pêche et l'élevage des bœufs à cornes
4volumineuses appelés localement bœufs "kuri" .
Loin d'être un obstacle, la diversité de ce peuplement a été un atout pour le développement
des relations de tout genre entre les communautés en présence. L'Est nigérien a été,
5depuis des siècles, une région de convergence de nombreux mouvements migratoires .
Les déplacements des populations sont déterminés par divers facteurs : quête de sécurité
ou de site plus propice à l'installation humaine, raisons économiques, fléaux tels que les
famines. Au-delà de l'Est nigérien stricto sensu, ces déplacements ont conduit les
populations jusque dans des zones voisines, voire éloignées comme le Fezzan libyen, les États
Haoussa, l'Ayar, le Kanem et le Tibesti tchadien. Même si la colonisation les a séparées,
1. Plusieurs communautés touarègues ont vécu à l'intérieur du territoire bornouan sous le règne d'Idriss Alaouma.
L'infiltration touarègue en zone sédentaire de l'espace nigérien est due à la perte de l'hégémonie de l'empire
Songhai et de celui du Borno, mentionne ZAKARI Maïkoréma (2007:13).
2. Les Dagras peuplent aussi le Damergou, le canton de Gamou et le canton de Damagaram à l'ouest.
3. Le groupe Kanembou est subdivisé en Toumari, Sou'ourti et Kou'ouri.
4. ANN, 24.1.2, Anonyme, Monographie du cercle de N'guigmi, 1913, pp. 6-7.
5. Pour les différentes migrations des populations dans les marches nord du Borno, lire ZAKARI (1985).
15ces communautés ont toujours gardé leur sentiment d'appartenance à leur groupe
d'origine. Par-delà les frontières politiques, les individus ont conservé les mêmes habitudes. Il est
par exemple difficile de distinguer, sur les plans morphologique et dialectal, un Toubou de
Faya-Largeau au Tchad de son parent installé à Tesker, sur le territoire nigérien. Il en est
de même entre un Mawar de Loumdou (la vallée de la Komadougou Yobé située sur la rive
droite côté du Nigeria) et un Mawar de Jarara, ou entre un Manga de N'guru (localité du
Nigeria située au sud du Mouniyo) et un Manga de Gouré (Niger). La cohabitation entre ces
différentes communautés dans le passé a été, d'une manière générale, plutôt cordiales. Les
conflits intercommunautaires sont rares.
L'économie des marches nord du Borno
L'économie de cette région reposait, jusqu'à la fin du XIXe siècle, principalement sur
l'agriculture, l'extraction du sel et le pastoralisme. La zone sahélienne dans la partie centrale est
favorable à l'élevage tandis que la partie soudanienne au sud est surtout propice à
l'agriculture pluviale ou irriguée avec le système de puisage à bascule appelé "kotara" en
Kanouri. Les principales cultures sont le mil, le sorgho et surtout le blé mais aussi le
poivron, les légumes, la canne à sucre, la patate douce, les arbres fruitiers (dattiers,
citronniers), les tubercules (manioc, patate douce). Les nombreuses cuvettes jouent le rôle de
mère nourricière car après les cultures, elles permettent également l'exploitation du sel
(mangul) et du natron, deux importants produits économiques de cette zone. Au cours de
l'histoire, grâce aux diverses productions, les oasis, les cuvettes et les bas-fonds ont servi
1de lieux de rencontres entre exploitants et acheteurs . L'élevage et la pêche sont également
pratiqués par les riverains et les populations insulaires (les Boudoumas). Les peuples
nomades (Peulh, Toubou de la tribu des Wandalas) élèvent les bovins, les camelins, les
caprins et les ovins.
L'intérêt de cette étude.
L'Est nigérien était, pendant la période précoloniale, placé sous la suzeraineté de l'empire
2du "Bornou" ou "Borno ". Il a connu, entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe siècle,
deux évènements politiques importants: le premier fut lié au changement de dynastie
inter3venu au Borno avec l'irruption de Rabih Fad'Allah qui, en 1893, détrôna le dernier Shehu
et prit en mains les destinées de l'empire. Le second a été le passage, à partir de 1900, de
la région sous la domination coloniale française qui a perduré jusqu'en 1960. Ces deux
évènements dont la portée et les origines culturelles, sociales, politiques et même idéologiques
sont diamétralement opposées ont fortement marqué cette région. Pourtant, l'on peut
déceler des points communs à ces deux évènements. Si Rabih est un esclavagiste dont les
actes ont largement dépassé le cadre de notre zone d'étude, la domination coloniale, par
sa méthode, a été également une forme d'esclavage pour les communautés autochtones.
1. En mai 2005, l'Association Nigérienne pour la Dynamisation des Initiatives Locales (ONG Karkara) et le Projet
d'Appui à la Gestion des Ressources Naturelles (PAGRN), avec l'appui de DANIDA, ont inventorié 1189 cuvettes
oasiennes dans la partie sud des cantons de Maïné-Soroa et de Goudoumaria (Région de Diffa) et dressé leur
caractérisation pédologique et hydraulique.
2. Les ouvrages précoloniaux et coloniaux utilisent le terme Bornou ou Bornu. Mais les populations locales et les
études du Nigeria se rapportant à cette région utilisent le mot Borno. Nous avons choisi ce dernier car tous nos
informateurs et les populations de cette région prononcent Borno quand on parle de l'empire ou de l'Etat.
3. Rabih ou Rabah Fad' Allah a pris le pouvoir au Borno en 1893. Nous avons préféré la transcription Rabih qui
correspond à l'usage des populations du Borno, en général, et de l'Est nigérien, en particulier. Les autres formes sont
attestées dans les écrits d'origine étrangère.
16L'histoire (précoloniale et coloniale) de l'Est nigérien n'a que très peu intéressé les
chercheurs nigériens. L'historiographie du Niger établie par Boubé Gado (1982 :31) fait
ressortir que "les zones géographiques ou les formations historiques délaissées ou très peu
étudiées sont le Sud-est nigérien, le Kawar, […] notamment". Presque vingt ans plus tard,
Idrissa Kimba (2001:5) faisant le bilan et les perspectives de l'historiographie du Niger
reconnait que l'Est nigérien fait partie des régions non encore totalement couvertes par les
recherches historiques. Il ajoute que "l'aire des recherches concerne principalement la
bande sud du pays, de l'extrême ouest (région du fleuve) jusqu'au Mangari au sud-est et
exceptionnellement une partie du nord-ouest (l'Aïr et l'Adar). Il existe donc un gros
déséquilibre en faveur de la partie sud, elle-même couverte principalement dans ses portions
occidentale et centrale avec respectivement 35% et 27% des travaux. La bande sud totalise
70% des travaux".
L'historiographie fait ressortir que, de l'indépendance du Niger le 3 août 1960 à nos jours,
1seules cinq études ont pour centre d'intérêt l'Est nigérien. Quatre d'entre elles ont trait à la
période précoloniale et un seul mémoire de maîtrise qui porte sur l'histoire coloniale d'une
des zones de l'Est nigérien. L'histoire de cette région au XXe siècle n'a jusque-là pas été
étudiée. Elle est abordée dans les travaux sur l'histoire coloniale du Niger.
Pour comprendre certains évènements se rapportant spécifiquement à notre zone d'étude
de la fin du XIXème siècle à la période coloniale, j'ai fait recours à des travaux et
publications sur l'histoire du Borno, du Damagaram, du Damargou, de l'Ayar, d'une part, et ceux
qui traitent de l'organisation administrative et politique coloniale du Niger, d'autre part. Trois
auteurs se sont intéressés à l'organisation politique et administrative précoloniale des
communautés vivant dans la zone d'étude. Il s'agit de Zakari (1985) qui a analysé l'histoire
précoloniale des populations du Sud-est nigérien, de Agi (1989) qui s'est penché sur
l'organisation administrative et politique du Nord-est nigérien (Agram, Kawar et Djado) au XIXe
siècle et de Mamadou Marthé (1989), qui a étudié l'histoire politique de la région de N'guigmi
entre 1805 et 1910.
Relativement à la période coloniale, d'autres travaux généraux ont effleuré l'histoire de l'Est
nigérien. Sur le plan politique, Idrissa (1977) abordant la question de la formation de la
colonie du Niger, analyse les différentes étapes de la conquête du Nord-est nigérien y compris
le Tibesti. Salifou (1981:30-34) évoque les transformations du pouvoir traditionnel du Niger
à partir de la réorganisation de l'AOF du 23 octobre 1904. Djibo (2002) a traité de
transformations politiques intervenues au Niger entre 1956 et 1958 et le rôle joué par les chefs de
canton durant cette période.
D'autres auteurs se sont appesantis sur la situation socioéconomique et politique de
l'espace nigérien de la fin du XIXème siècle et au début de la pénétration coloniale. Il s'agit de
Salifou (1977) qui s'est appesanti sur la question des taxes et impôts et leurs poids sur les
populations de l'Est nigérien ; Salifou (1973) et Fuglestad (1973) qui ont traité de la
confrérie Sanusiya notamment son fondateur, ses animateurs ainsi que la stratégie et les moyens
utilisés par la France pour y faire face. Quant à Malam Issa Mahaman (1996), il a centré
1. Les cinq études sont composées d'une thèse et quatre mémoires de maîtrise. Il s'agit de: ZAKARI Maïkoréma
(1985), DJIBRILE Abari (1995); AjiKolo (1989);MALAM ADJI Goni (1989); MAMADOU MARTHÉ, Daouda (1989).
17son étude sur le Damargou, une région contiguë à la partie ouest de notre zone d'étude.
L'auteur mentionne que l'Est nigérien fut une zone refuge pour plusieurs groupes de
résistants touareg à la pénétration coloniale. Il ressort de cette revue documentaire que
l'histoire coloniale de l'Est nigérien n'est pas suffisamment connue parce qu'elle n'a pas fait
l'objet d'étude spécifique. Les mutations politiques et administratives liées à la domination
coloniale de l'Est nigérien et leurs conséquences sur la vie des populations restent à étudier.
La question fondamentale qui a retenu notre attention est la suivante. Dans quelle mesure
les évènements politiques précités ont-ils contribué à transformer l'organisation politique et
administrative dans l'Est nigérien? Il serait d'abord judicieux de savoir quelles ont été les
péripéties du rattachement des communautés et principautés précoloniales de cette région
au reste des possessions françaises de l'espace nigérien ? Comment s'est effectuée la
gestion administrative et politique de cette partie du Territoire Militaire du Niger? Quels ont été
le rôle et la place des populations dans cette gestion administrative ? Quelles en sont les
conséquences politiques et socio-économiques sur les populations concernées? Telles
sont les questions majeures auxquelles cette étude tente de répondre.
Le choix de ce sujet présente plusieurs intérêts au plan historique.
D'abord, cette étude, contrairement aux précédentes, embrasse à la fois, la fin du XIXe
siècle et le début du XXème siècle. D'où son intérêt et son originalité qui contribueront à
combler le vide susmentionné.
Ensuite, sur les plans théorique et historiographique, cette étude se rattache à l'école
1indienne des Subaltern studies . En effet, elle ne se limite pas à une simple étude des
formes d'administration et d'exploitation économique ayant eu cours dans l'espace nigérien en
général et dans l'Est nigérien en particulier. Elle va largement au-delà de cette lecture
partielle du fait colonial qui semble considérer le colonisé comme un acteur passif du système
quand il n'est pas complètement oublié. Or, celui-ci a constamment réagi, ou s'est
accommodé de différentes façons, face à l'intrusion européenne et à la domination qui en a
découlé. Cette domination a tout naturellement induit des mutations nombreuses et diverses dans
la vie sociopolitique, et les activités et pratiques économiques du colonisé. Notre approche
méthodologique qui combine l'histoire du colonisateur et celle du colonisé procède du souci
de faire ou de reconstituer l'histoire des populations de l'Est nigérien en situation coloniale.
Elle évite, par la même occasion, de tomber dans le piège de l'écriture d'une simple
histoire de la France dans la région. En définitive, il s'agit de chercher à cerner plus amplement
la réactivité, les attitudes et les comportements des populations face à la domination
européenne.
1. Selon l'encyclopédie participative en ligne http://fr.wikipedia.org/wiki/Subalternit%C3%A9, consulté le 28 février
2013, le Groupe d'études subalternes (Subaltern Studies Group, SSG) ou Collectif d'études subalternes (Subaltern
Studies Collective) a été fondé par Ranajit Guha. C'est un groupe de chercheurs sud-asiatiques intéressés par
l'étude des sociétés postcoloniales et post-impériales d'Asie du sud en particulier, et du Tiers Monde en général. Le
terme de subaltern studies peut également désigner plus largement les études menées par des chercheurs
partageant un certain nombre de leurs points de vue. Leur approche se concentre sur l'étude des couches sociales à la
base de la société, plutôt que sur les élites, généralement privilégiées par la recherche. Pour plus d'informations sur
les Subaltern Studies lire :Les Subaltern Studies : Retour sur les principes fondateurs d'un projet historiographique
de l'Inde coloniale, in http://www.cairn.info/revue-geneses-2004-3-page-131.htm#anchor_citation consulté le 28
février 2013 ou, " Les Subaltern Studies ou la critique postcoloniale de la modernité ", L'Homme [En ligne], 156 |
octobre-décembre 2000, mis en ligne le 02 janvier 2000, consulté le 23 juin 2014. URL: http://lhomme.revues.org/75.
18Enfin, en choisissant de nous pencher sur l'histoire de cet espace, nous espérons
contribuer à une meilleure connaissance de celle du Niger. L'étude pourra, au-delà de l'intérêt
historique (une réflexion générale sur la domination coloniale et les réalités locales,
notamment), contribuer à mieux éclairer non seulement la politique de la décentralisation
administrative en cours d'expérimentation dans le pays mais aussi aider à comprendre la
résurgence de mouvements de rébellion armée dans cette partie du Niger. Pour mieux cerner
l'objet de cette étude, il me semble utile de décliner la perspective dans laquelle nous
utilisons les concepts d'Est nigérien et de mutation.
Au XXe siècle, lorsque le mot "Niger" est apparu dans le vocabulaire de la zone
d'influence française en Afrique Occidentale pour désigner la portion de territoire qui va, d'est en
ouest, du fleuve Niger au lac Tchad, et, du sud au nord, de la limite de la zone d'influence
anglaise (l'actuel Nigeria) à l'Algérie, les populations qui vivaient dans les marches nord de
l'empire du Borno ne pouvaient imaginer que leur région constituerait le pan oriental d'un
futur pays qu'on appellera "Niger". Le principe même de l'existence du concept d'"Est
nigérien" est en rapport avec la formation du Territoire Militaire puis de la Colonie du Niger.
Cependant, il est intéressant de noter que, déjà, la définition des contours exacts de cette
région pose problème. Selon les chercheurs, l'appellation "Est nigérien", recouvre des
réalités géographiques et administratives bien différentes. Pour certains, elle correspond aux
régions administratives situées dans sa partie orientale. Ainsi, Séré de Rivières (1965
:2030) utilise le terme "Niger-est" pour désigner les régions administratives actuelles de Diffa
et de Zinder, incluant ainsi le Damagaram dans l'Est nigérien. Pour Brigitte (1999:17), le
"Niger oriental" s'applique uniquement à la région administrative actuelle de Diffa
comprenant les départements de Maïné-Soroa, Goudoumaria, Diffa, Bosso, N'gourti et N'guigmi.
Un troisième groupe s'est montré plus explicite, et sa conception de l'Est nigérien prend le
contrepied des deux autres. Pour délimiter le cadre géographique de sa thèse de Doctorat,
Zakari (1985) a retenu la terminologie de "Sud-est nigérien" pour désigner les trois zones
géographiques du Mangari, du Kazal et du Manga. Administrativement, ces trois zones
comprennent le département de Gouré dans la région de Zinder et l'ensemble de la région
de Diffa. Hamani (2006:265) utilise le terme "Nord-est nigérien" pour caractériser les oasis
du Kawar, du Djado et de l'Agram "Fachi", trois zones du département de Bilma. Prenant
en considération l'aspect géographique, historique et administratif, nous avons choisi de
définir par "Est nigérien" l'ensemble de la région administrative de Diffa, les départements
de Bilma, dans la région d'Agadez et de Gouré, dans la région de Zinder. Le second
concept qui a retenu mon attention et qu'il faut également clarifier est "mutation". Le
concept de "mutation" est perçu de plusieurs manières, selon le contexte dans lequel il est
1utilisé et les auteurs qui l'emploient . Il est utilisé aussi bien en Sciences exactes qu'en
1. La connotation du terme ''mutation'' varie selon les auteurs.Dans le domaine des Sciences sociales, le
Dictionnaire Petit Larousse illustré, 2011, p. 675, définit le mot " mutation " comme un changement durable, une
évolution. Le terme " mutation " s'emploie aussi dans le domaine des changements d'identité au sein d'une communauté
ou d'un pays. L'histoire politique récente du Canada en donne un exemple très précis. Selon l'encyclopédie
participative en ligne http://journallareleve.com/wordpress/?page_id=809, consulté le 6/5/2010, à partir des années
19501960, le Québec refonde son identité et sa référence nationale avec le remplacement du clérico-nationalisme par le
néo-nationalisme. La création de nouvelles structures (culturelles et institutionnelles) provoque une véritable
mutation de la référence nationale à laquelle n'échappent pas les francophones hors Québec, qui doivent repenser les
frontières de leurs identités.
19Sciences sociales. Dans le domaine de la politique, la "mutation" qualifie les changements,
souvent violents, que connaissent un pays ou une société à la suite d'un évènement
majeur, une crise interne ou une domination extérieure. Trois auteurs, en particulier,
l'utilisent dans ce sens. Diouf, -- cité par Ibrahim Mohamout (2004), -- désigne par mutation les
"bouleversements dans les États subsahariens du fait de la démocratisation des années
1990". Dans sa thèse, Djibo (2002), pour caractériser les événements politiques de la veille
de l'indépendance du pays, mentionne que, "par transformations politiques, il faut
entendre l'ensemble des mutations que, sur le plan politique, le Niger a connues de mars 1957 à
août 1960". Enfin, Sidikou (1972 :35) note que les sociétés précoloniales de l'espace
nigérien ont connu un "bouleversement considérable du fait de l'impact colonial". Il ajoute que
"nous sommes de ce fait en présence d'une société en mutation, sujette aux tristes
séquelles de la société industrielle : chômage permanent, alcoolisme, mendicité, délinquance, et
tout récemment usage des stupéfiants".
Notre approche du concept de "mutation" dans la présente étude converge avec celles de
Diouf, Djibo et Sidikou. En effet, dans ce travail, les mutations sont les bouleversements et
les changements qu'une société ou un État a connus au cours de son histoire, à la suite
d'un événement conjoncturel ou structurel. Or, tout changement implique un passage d'un
état à un autre et induit forcément une discontinuité, une rupture. Dans la zone et la
période couvertes par notre étude, la rupture s'observe fondamentalement sur le plan politique
avec de nouvelles formes d'organisation administrative au détriment de celles héritées de
la période précoloniale. Notre analyse se focalisera sur l'ensemble des transformations et
mutations politiques induites par la colonisation dans l'Est nigérien. Nous verrons que
celles-ci sont autant les conséquences d'une domination extérieure que le fruit de facteurs
internes propres aux sociétés et à l'espace considérés.
Le choix des bornes chronologiques s'explique par le fait que 1893 tout comme1960,
marquent les débuts de changements politiques majeurs dans la région objet de notre étude.
L'année 1893 marque deux évènements importants dans la vie des populations de cette
région. Le premier est l'irruption de Rabih sur la scène politique du Borno. Il évince la
dynastie des Kanemi et s'installe au pouvoir jusqu'en 1900. Son arrivée provoque des
bouleversements d'ordre social et politique dans la région notamment les déplacements de
populations vers le Damagaram. Ce dernier, jusque-là État vassal du Borno, devient
puissant et annexe une large zone de la partie occidentale de l'Est nigérien. Par ailleurs, sur le
plan extérieur, l'année 1893 se situe entre deux évènements qui ont marqué l'histoire de la
région.
D'abord, elle est à trois ans près du début du processus du rattachement des marches nord
du Borno dans la zone d'influence française. En effet, le 5 août 1890, la France et
l'Angleterre signent la déclaration qui définit leurs zones d'influence respectives dans le
Soudan Central, de part et d'autre d'une ligne allant de Say sur le fleuve Niger à Barwa sur
le lac Tchad. Les régions situées de part et d'autre de cette ligne passent respectivement
sous la domination de la France (la partie nord de la ligne) et de la Grande Bretagne
(partie méridionale de cette ligne).
20Ensuite, la première mission de reconnaissance française, celle du capitaine Louis Parfait
Monteil, arrive dans l'Est nigérien en 1892. Cette année-ci marque le début du processus
d'occupation coloniale dans cette partie de l'Afrique. Durant cette phase d'occupation, de
nombreux évènements d'importance capitale s'y sont déroulés, notamment en 1899 et
1900. L'année 1899 est témoin de trois évènements majeurs dans l'histoire de l'Est
nigérien: d'abord, le 21 mars 1899, la France et la Grande Bretagne concluent un accord qui
attribue à la première les oasis de Bilma, Fachi et Djado. Puis, au cours de la même année,
sont arrivées deux missions d'occupation françaises: la mission saharienne et la mission
Afrique centrale. Enfin, en octobre 1899, Joalland et Meynier, les deux nouveaux
responsables militaires de la mission Afrique centrale, signent les traités de protectorat
respectivement avec les chefs de Gouré et N'guigmi. Par ces accords, la France marque
officiellement sa présence à la fois physique et politique dans la région.
Pour autant, on ne peut retenir ces dates comme point de départ de l'histoire coloniale de
l'Est nigérien. En effet, la partie méridionale de cette région, notamment les rives nord de
la Komadougou Yobé et le sud du Mouniyo ne seront rétrocédées aux Français que cinq
années plus tard, suite à la déclaration additionnelle du 8 avril 1904 entre la France et la
Grande Bretagne. En réalité, la lenteur des négociations entre la France et la Grande
Bretagne sur la définition des zones d'influence de chacun de ces deux pays en Afrique
dans le bassin occidental du lac Tchad ont rendu lente et difficile leur progression militaire
dans l'espace nigérien. La présence de Rabih constitue aussi pour elles un véritable
handicap. Il faudra attendre le 22 avril 1900 pour que les missions de conquête envoyées par
la France arrivent à vaincre cet opposant à la pénétration coloniale. À partir de cette date,
les populations de l'Est nigérien, à l'instar de celles des autres régions du Niger, se
retrouvent sous la domination de la France successivement dans le cadre du Troisième Territoire
militaire du Haut-Sénégal-Niger, du Territoire civil, de la Colonie, du Territoire d'Outre-Mer
et, enfin, de la République du Niger. Tout au long de la période coloniale qui a duré 60 ans,
la France a mis en place dans l'Est nigérien toutes les institutions de domination pour
conquérir, occuper, prendre en mains, organiser et exploiter la région afin de mieux
marquer sa présence.
Pour sa part, l'année 1960 marque la fin de la domination française sur le pays, avec
l'accession du Niger à l'indépendance le 3 août. En effet, le 3 août 1960 une nouvelle politique
de gestion administrative est mise en œuvre dans le pays. A partir de cette date, les
constitutions du 02 mars 1959 et du 08 novembre 1960 édictent que les collectivités sont créées
par loi, contrairement à la période coloniale où les circonscriptions administratives sont
créés par arrêtés: la loi 61-50 du 31 décembre 1961 érige les cercles et les subdivisions en
collectivités territoriales dotées de la personnalité morale et la loi 64-023 du 17 juillet 1964
crée des départements, arrondissements et communes.
Le présent travail qui comporte trois parties.
La première partie, intitulée "l'Est nigérien au tournant des XIXe et XXe siècles
(18931903)", est subdivisée en deux chapitres :
Le premier chapitre analyse les évènements politiques majeurs qui ont marqué l'histoire
de l'Est nigérien à partir de 1893. Il s'agit principalement (i) de la chute de la dynastie des
Shehu, qui a dirigé le Borno de 1846 à 1893, (ii) de la conquête et de la domination de ce
pays par Rabih Fad'Allah, (iii) de la domination du Damagaram sur le Mouniyo et le
21Koutous. À ces événements, s'ajoutent les attaques des différents groupes de razzieurs
contre les populations, notamment sédentaires. Cette analyse permet de poser des
interrogations quant aux conséquences de ces évènements sur la vie des populations de cette
région à la fin du XIXe siècle.
Le second chapitre aborde le processus de rattachement des marches nord du Borno au
Troisième Territoire Militaire du Haut-Sénégal-Niger puis au Troisième Territoire Militaire du
Niger. Dans la première partie de ce chapitre, l'objectif est, d'une part, de comprendre les
enjeux de ce rattachement et d'en analyser les principales étapes. Une première phase
conventionnelle a débuté en 1890 et s'est poursuivie durant toute la domination coloniale,
s'articulant autour de la signature de plusieurs traités et conventions entre puissances
coloniales intéressées par le bassin tchadien. La deuxième étape a été celle de la conquête
militaire de l'Est nigérien avec l'envoi de plusieurs missions militaires et la création de
nombreux postes militaires fixes pour procéder à l'occupation effective du terrain.
La seconde partie de cette étude, intitulée "L'Est nigérien sous administration coloniale
française (1903-1960)", subdivisée en trois chapitres, traite de la gestion administrative
coloniale dans l'Est nigérien.
Le premier chapitre analyse les types d'encadrement des populations locales. Quelles
sont les structures de gestion administrative mises en place par les Français? Comment
s'est faite l'organisation administrative et politique durant la domination coloniale? Parmi les
acteurs de la gestion administrative coloniale se trouvent les chefs traditionnels: pourquoi
et comment les Français les ont-ils introduits dans la gestion administrative?
Le deuxième chapitre aborde les relations entre les différents acteurs de la gestion
administrative coloniale. Quels types de relation entretenaient-ils?
Le troisième chapitre traite de la réaction des populations face à la pénétration et à la
domination coloniales.
Enfin, la troisième partie, intitulée "Les conséquences politiques et socioéconomiques de la
gestion administrative coloniale" traite des implications nées de la gestion administrative et
politique sur la vie des populations de cette région. Elle est subdivisée en deux chapitres:
Le premier chapitre porte sur les implications politiques de la gestion administrative. Il
s'agit là de faire ressortir les implications politiques nées de la gestion administrative et
d'analyser la politique sécuritaire française dans l'Est nigérien.
Le deuxième s'intéresse aux répercutions socioéconomiques. De nombreux mouvements
des populations ont été observés durant la période coloniale. Ces mouvements ont-ils
modifié la carte ethnographique de cette région? La colonisation a-t-elle favorisé l'essor
urbain? Si oui, quelles en sont les conséquences?
22LES MARCHES NORD DU BORNO AU TOURNANT DES XIXè ET XXè SIECLE
(1893-1904).
23Introduction
Région charnière entre le Maghreb au nord et le golfe du Bénin au sud, l'Afrique centrale à
l'est et l'Afrique occidentale à l'ouest, l'Est nigérien faisait partie intégrante de l'empire du
1Borno. Cette région, située sur les rives occidentales et septentrionales du lac Tchad,
1constituait les marches nord du Borno jusqu'à la pénétration coloniale.
Elle a été durant plusieurs siècles une zone de transit pour le commerce transsaharien. De
nombreuses caravanes commerciales en partance ou en provenance non seulement du
Borno et des États Haoussa, au sud, mais aussi en direction du Fezzan, de la Tripolitaine
et du Maghreb, au nord, empruntaient les voies qui le traversaient. Ces caravanes
transportaient des produits manufacturés d'Europe (armes, miroirs, boissons alcoolisées pour ne
citer que ceux-là) puis remontaient vers le nord avec des esclaves, des plumes d'autruches,
et de l'ivoire, notamment. Cette région a été aussi une des zones d'échanges entre les
communautés habitant dans les parties septentrionale et méridionale de l'espace nigérien.
Outre les échanges nord-sud, l'Est nigérien offrait également un cadre propice aux relations
commerciales entre l'Afrique occidentale, l'Afrique centrale et l'Afrique de l'est. Par
exemple, les commerçants Dyula du golfe de Guinée transportaient de la kola et de l'ivoire vers
les pays de l'Afrique centrale et en rapportaient des animaux sur pied, jusqu'en Afrique de
l'ouest. Dans le Mouniyo, les caravanes se déplaçaient surtout d'est en ouest, et vice-versa.
Beaucoup suivaient la route traversant les régions pré-désertiques pour joindre Zinder au
Kanem en passant par Gouré, Myrh (puits situé entre ces deux villes) et N'guigmi.
Sur le plan culturel, l'Est nigérien est l'aire d'expansion du groupe linguistique tchadique. Au
stade actuel des connaissances, l'Est nigérien est considéré comme la première région de
l'espace nigérien à être entrée en contact avec l'islam lors de l'arrivée d'Oqba Ibn Nafi au
Kawar en 666 de l'ère chrétienne. Par ailleurs, tout au long du XIXe siècle, en raison de sa
position géographique, cette région a servi de point de passage aux pèlerins musulmans
de l'espace nigérien.
Cette partie ambitionne d'appréhender la situation des marches nord du Borno à la veille
de la domination coloniale. L'analyse de cette partie permet, toutes proportions gardées, de
mieux apprécier les mutations politiques et leurs conséquences pendant les soixante
années de domination coloniale.
1. Zakari Maïkoréma (1985) a dénommé les marches nord du Borno, l'ensemble des zones géographiques et
politiques situé au nord de la Komadougou Yobé et qui constituent aujourd'hui l'Est nigérien. Il s'agit du Kazal, du
Mangari (N'gourbay et Mouniyo), du Koutous, du Manga et des oasis du nord-est (Kawar, Agram, Bilma et Djado).
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