De l'accord de Munich au Pacte germano-sovietique du 23 août 1939

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L'ouvrage de Roger Maria doit être considéré comme une contribution critique à l'analyse du Pacte germano-soviétique, qui reste une des questions les plus controversées de l'histoire des origines de la Seconde Guerre mondiale. L'auteur s'est fait un devoir de produire, au-delà de son importante documentation que l'on retrouvera dans sept annexes, les arguments qui vont parfois à l'encontre de sa propre interprétation de cet insolite Pacte de non-agression, aussi bien dans sa préparation et les protocoles secrets qui l'accompagnaient, que dans ses conséquences et ses contradictions. Evénements sur lesquels on peut comprendre qu'une évaluation unanime ne petit être acquise. Le débat reste ouvert. (L'éditeur) Deux réflexions à propos du Pacte germano-soviétique : " Du côté des Soviets, il faut dire que c'était une nécessité vitale de maintenir les armées allemandes sur des bases de départ aussi éloignées à l'Ouest que possible (...) Aujourd'hui leurs frontières passaient beaucoup plus loin à l'Est que lors de la précédente guerre. Il leur fallait occuper les Etats baltes et une grande partie de la Pologne par la force ou par la ruse avant d'être eux-mêmes attaqués. La politique qu'ils pratiquaient dénotait un grand sang-froid et elle était même, en l'occurrence, réaliste ait plus haut point. " (Winston Churchill) (Mémoires) " Les diplomates britanniques et français ont traité le gouvernement soviétique avec une telle désinvolture que nous aurions, nous travaillistes, agi comme Staline et signé l'acte du 23 août 1939. " (Du leader travailliste Clement Attlee)
Publié le : dimanche 1 janvier 1995
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EAN13 : 9782296303454
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DE L'ACCORD DE MUNICH AU PACTE GERMANO-SOVIETIQUE

DU 23 AOUT 1939

@L'HARMATTAN;
ISBN:

1995

2-7384-3297-2

ROGER MARIA

DE L'ACCORD DE MUNICH AU PACTE GERMANO-SOVIETIQUE DU 23 AOUT 1939

Collection

«

Recherches et Documents/La Seconde Guerre mondiale» Editions L'HARMATTAN 5-7. rue de l'Ecole-Polytechnique 75005 PARIS

à E.N. DZELEPY, historien grec, journaliste (notamment au Soir de Bruxelles), auteur d'une trentaine d'ouvrages de politique internationale contemporaine, qui m'a donné l'occasion, il y a une vingtaine d'années, de travailler avec lui sur ses exceptionnels dossiers et fiches relatifs au Pacte de non-agression germano-soviétique, et qui, peu avant sa mort (1973), m'a laissé, par testament, ses archives, sa documentation, avec la mission de publier, sous ma responsabilité, l'ouvrage qu'il restait à rédiger, le moment venu, en l'actualisant; à Paul KOLODKINE, ancien directeur de publications et traducteur, qui a bien voulu m'aider dans la recherche des plus récents éléments de documentation; à André ULMANN, mon camarade de déportation dans les camps nazis, avec qui j'ai pu coopérer utilement à ses campagnes pour la paix et la coexistence pacifique dans La Tribune des Nations, qu'il dirigeait; à Henri NOGUERES, historien de la Résistance, qui fut mon responsable pour Paris, en 1934-1935, alors que j'étais secrétaire de la section Condorcet des Etudiants socialistes ; à Georges VALOIS, fondateur du Mouvement de Nouvel Age, dont je devins le militant engagé dès ma dix-neuvième année, et auprès de qui je suis entré activement dans la campagne contre la capitulation de Munich, qu'il mena dans son quotidien indépendant Nouvel Age, auquel je collaborais. Je devins le secrétaire, dans la Résistance, de Georges Valois, qui avait été emprisonné par Vichy dès novembre 1940. Nous devions être arrêtés ensemble, par la Gestapo de Barbie, en mai 1944, internés à Montluc, condamnés à mort, et déportés au camp de concentration de Neuengamme. Georges Valois devait décéder du typhus dans le « mouroir» de BergenBelsen, assisté de son ami Louis Martin-Chauffier. Nous avions été livrés à l'ennemi pour une brochure dont Georges Valois était l'auteur sous le pseudonyme d'Adam et qui portait pour titre: La France trahie par les trusts. 5

« Dans les orties du danger, nous cueillons les fleurs du bien-être. »
SHAKESPEARE

« Deux armées qui se battent, c'est comme une grande armée qui se suicide! »
Henri BARBUSSE(Le Feu)

« Il faut expliquer aux gens la situation réelle, combien grand est le mystère dont la naissance de la guerre est entourée. »
LÉNINE (1922).

« Un événement ne se produit jamais le jour où il se produit. »
Maurice SCHUMANN,

ancien ministre des-Affaires étrangères (à propos de la succession d'événements qui ont précédé l'éclatement de la Seconde Guerre mondiale).

« Nous avions à choisir entre le déshonneur et la guerre. Nous avons choisi le déshonneur et nous aurons la guerre. »
Winston CHURCHILL

(à propos de l'accord de Munich).

« La France a perdu une bataille, mais la France n'a pas perdu la guerre. »
Général DE GAUu..E.

« Du côté des Soviets, il faut dire que c'était une nécessité vitale de maintenir les armées allemandes sur des bases de départ aussi éloignées à l'Ouest que possible (...). Aujourd'hui leurs frontières passaient beaucoup plus loin à l'Est que lors de la préc~ente guerre. n leur fallait occuper les Etats baltes et une grande partie de la Pologne par la force ou par la ruse avant d'être eux-mêmes attaqués. La politique qu'ils pratiquaient dénotait un grand sang-froid et elle était même, en l'occurrence, réaliste au plus haut point. »
Winston CHuRCJULL (Mémoires).

« Les diplomates britanniques et français ont traité le gouvernement soviétique avec unetelle désinvolture que nous aurions, nous travaillistes, agi comme Staline et signé l'acte du 23 août 1939. »
Du leader travailliste Clement ATI1.EE (au lendemain de la signature du pacte germano-soviétique). 6

SOMMAIRE

Introduction...

..........

13

PREMIERE PARTIE

LE DRAME DE LA PAIX DE VERSAILLES
CHAPITRE : L'Union soviétique et la paix I

..........................................

L'U.R.S.S. se fait le championde la S.D.N. ...... L'U.R.S.S. et la France ............................ L'U.R.S.S. et le désannement ...... L'impératif de la paix..............................................................
CHAPITRE : L'Angleterre et la sécurité collective II Albion entre Hitler et Staline
Albion et le nazisme

19 20 22 23 25 27 28 29 31 33 34 37 38 39 41 42 43 44 7

.............. .............................
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La démolition du « bloc français»
Albion et la remilitarisation

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Albion sonne le glas du traité de Versailles.....................................
de la Rhénanie.

CHAPITRE La politique d' «apaisement» III:

..

.....

L'homme néfaste ......... La « mission» de sir Nevile Henderson......................................... Première tentatived'entente avec Hitler .....................

La « théorie» des mains libres à l'Allemagne.................................. « L'Allemagne, bastion de l'Ouest contre le bolchevisme» ..................
« Corriger les erreurs de Versailles»

.............................................

DEUXIEME

PARTIE

LES POURVOYEURS DE L'AGRESSEUR
CHAPITRE Le « secret» de Chamberlain........................................ IV: Chamberlainrepousse la main tendue de Roosevelt

...

La « criseautrichienne»........................................................... Du bon usage des « crises» ....................................................... Une« crise» non profitable: l'Anschluss .......................................
Cham berlain repousse la main tendue de Staline

.. .... ............... ..

Un « coup de force» sans force... ................................................ La leçon de la « crise autrichienne» ............................................. CHAPITRE : Le complot de Munich................................................. V Le «plan Chamberlain» .. ......... Chamberlain veut devancer Hitler................................................ L'appât de l' « alliance franco-britannique ».................................... ... et le chantage à l'isolement de la France .....................................

49 50 51 52 54 54 55 57 59 60 61 62 63 65 67 69 71 73 75 77 78 80 83 83 85 86 87 89 91 92

La « compréhension» britannique Et ce fut Munich! ..................................................................
CHAPITRE I: Un modèle d'« intoxication» V Le mythe du « danger de guerre»

.....

.........................................
....

L'U.R.S.S. maintenueà l'écart ........................ ... malgré sa détermination........................................................ Une « capitulation»... « consciente et organisée» ..............................
Le sens profond de la « paix de Munich»

.......................................

Une déclarationbrève... qui en dit long..........................................
CHAPITREVII : La grande « révélation»

............................................. . .... ..........................
. .. .. . .. .. . ..

La « paix de Munich» en marche................................................
La leçon de Munich vue de Moscou

Le mensongedémasqué
La « déception» de Chamberlain..

.. .. . .. .. .. .. . .. .. . . .. .. .. .. .

Un« changement» dans la continuité............................................ Le vrai « avertissement» à Hitler................................................ La leçon de Prague vue par Chamberlain

.....

TROISIEME PARTIE

LES FOSSOYEURS DE LA DEFENSE EUROPEENNE
CHAPITRE III: Le saboteur............................................................ V La « nouvelle politique» de Chamberlain....................................... 8 97 98

Pourparlers et « procédure» ...................................................... Un succès qui effraie ceux qui le remportent... ................................. CHAPITREX: Pour un« Munich polonais» I

100
101 105 106 107 109 110 112 113 117 118 120 122 125 126 128 129 130 132 135 137

........................................

Le sens profond de la « garantie» britannique................................. Une absurditééloquente ............................................................ Une nouvelle « monnaied'échange» ............................................ L'ambiguïté de la« garantie» britannique ...................................... La « garantie» britannique vue par les Allemands ... ............ Le « plan Chamberlain» remis en action....................................... CHAPITRE Les« Machiavels» de Londres x:
Une « combine» par trop transparente.

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Une « grave décision» de Chamberlain L'Angleterre demande tout et n'offre rien

...

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... ....
.....

CHAPITRE I : L'alliance indésirable X Chamberlain montre son jeu ......................................................

Une politique « incompréhensible»
Une « conversion» à problèmes.

.............................................
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L'alliance« à la Chamberlain »... ................................................

Un « projet de pacte» fait pour être repoussé.................................. Une anticipationsignificative..................................................... . . Le «munlc hOIS» lm pé n1tent ...................................................... "

QUATRIEME PARTIE

LES JEUX DANGEREUX
CHAPITRE : La « conférence» imaginaire....................................... xn La dernière chance de la paix ....... Un partenairede secondrang...................................................... L'entente... redoutable............................................................. Une « conférence» condamnéed'avance ............................ Le « problème moral» des pays baltes.......................................... CHAPITRE Les« consultations d'états-majors» .............................. xm: Les militairesne sont pas pressés... .............................................. La « curiosité» des militairesoccidentaux...................................... L'écueil polonais.................................................................... La « logique des faits» ............................................................
Comment on traite une « question cardinale» ................................. L'escamotage de la réponse décisive ............................................. 141 141 142 143 145 147 151 151 153 154 155 156 158 9

Qui ne dit mot.. ne consentpas! ................................................. La rupture « fatale»

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159 160 163 163 165 166 167 168 170 171 173 177 177 179 181 184 187 189

CHAPrfRE XIV: La clé du« mystère» ................................................ « Continuité» de la politique de Chamberlain .................................
La « mission n° 2 » de Henderson

..........................

« Recoller la porcelaine cassée »... ............................................... Une note révélatrice ................................................... Pays garantis... et pays non garantis .... .. .. ... .. .. ... .. .. .. .. ... .. .. . Halifax tend la perche à Hitler.. .. ... . ... .. .. .. .. .. ... ... .. ... .. .... Le programme des négociations anglo-allemandes............................ L'AngleteITe jette le masque .. .. .. .. . .. .. .. ... .. ... .. .. ... .. ... .. ...

CHAPrrRE Le coup manqué....................................................... XV: Pour une alliance avec le Reich L'équivoque... classique........................................................... Singuliersynchronisme............................................................
En vue du « Munich polonais» Le « médiateur» en panne
L'AngletelTe manque toutes

.....

...................................................
.....
. . . . . . . .. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .. . . .

les chances.

CINQUIEME PARTIE

LA « TRAHISON»

RUSSE
195 195 197 198 201 204 206 207 209 211 211 212 213 215 216 218 219

CHAPrrREVI Le « double jeu» de Moscou....................................... X : L'origine du pacte germano-soviétique.......................................... L'avertissement de Staline ..... Les premiers pas .................................................................... Ouverturedes conversations...................................................... Les doutes et les soupçonsdes Allemands...................................... Les avances soviétiques............................................................ Hésitationsréciproques ................
Molotov met les points sur les i ...................................................

CHAPrrRE : Le piège................................................................ xvn
Les Russes « vident leur sac »

....................................................
.. ... .. ... .. ... ...

Le grand danger vu de Moscou. .. .. .. .. .. .. ... ... .. .. ..

Unesituationsingulière............................................................ LesAllemands ontpressés s .................
Isoler l'Allemagne... . .. . .. .. .. .. .. .. .. .. . . . .. .. . . ... .. . .. . . .. .. .. .. . .. .. . . . . .. .. .. .

Les Etats baltes et le Japon........................................................ Le sens de la« duplicité» russe .................................................. 10

La « questionpolonaise» est posée ..............................................

Hitlercèdesurtoutela ligne.. .. .. .......... Undocument apital............................................................... c Ladernièrephasedesnégociations..............................................
Les raisons du protocolesecret du 23 août ......................................

219 221 222 223 226

SIXffiME PARTIE

LE VRAI VISAGE DU PACfE DE MOSCOU
CHAPITRE VDI:La« drôle de paix» germano-soviétique X

.......................

L'U.R.S.S.devantla guerre.. ...... Lesétonnantes elationsgermano-soviétiques r ................................. Lespremiersaccrochages. .....
La manœuvrede Moscou. .. .. .. .. .. .. .. ...... ... .. .. . .. .. ... ... .. ... . Une « questionde procédure» bien significative.............................. L'autre « bataille de Pologne» ................................................... Une stratégie tournéevers l'avenir .......

Leprisonnier dupactedeMoscou.. .

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231 231 232 234 236 237 241 244 247 253 253 254 257 261

CHAPITRE XIX:L'allié invisible ........................................................ Une situationparadoxale ................... Le poids de l'U.R.S.S. CONCLUSION
ANNEXES ANNIDœ I: Discussions et controverses en U.R.S.S. sur la période 1939-1941.. ANNIDœ Il: Extraits des procès-verbaux des« consultations d'états-majors» ... ANNIDœ III : Le pacte germano-soviétique de non-agression et les protocoles

Hitler découvre l' «ennemi n° 1 »de son Reich

................................
..... ....

273 284

secrets du 23 août et du 28 septembre 1939
ANNIDœ IV : A propos d'une mission en Union soviétique qui n'a pas eu lieu

291 295
Valentin

(un article de Pierre Cot)
ANNIDœ v: La longue nuit du 21 au 22 juin 1941 (un témoignage

Bérejkov)
ANNEXEVI : Qui est responsable de la Seconde Guerre mondiale? (extrait

299 303 ,306

d'un discours de Mikhai1Gorbatchev) ANNIDœ Les« taches blanches» dans les relationssoviéto-polonaises vo:

1)LedébutdelaSeconde uerre G mondiale.. ......
2) La tragédie de Katyn

..

...

306
309 311

LISTE DES OUVRAGES CITES ...................................................

11

Introduction

La « trahison russe », c'est le pacte de non-agression gennano-soviétique signé le 23 août 1939 à Moscou. On connaît la thèse: le pacte gennanosoviétique a déclenché la guerre; sans ce pacte, jamais Hitler n'aurait osé attaquer la Pologne et provoquer la seconde conflagration mondiale. Par conséquent, l'Union soviétique serait, au fond, tout aussi responsable de cette guerre que l'Allemagne hitlérienne. C'est la thèse même à l'appui de laquelle le gouvernement américain a publié, au début de l'année 1948, un recueil de documents secrets allemands, tirés des archives de la Wilhelmstrasse, sous le titre: Les relations nazisoviétiques 1939-1941(1).

Il est hors de doute que le pacte germano-soviétique a joué un rÔle important dans le développement des événements au cours de cet automne dramatique de 1939. Mais la question des responsabilités de la guerre est beaucoup trop vaste pour être circonscrite dans le cadre étroit d'un simple fait, si important fût-il, détaché de l'ensemble de la politique des grandes puissances depuis la réapparition du « danger allemand» sous la couleur brune du nazisme.
(1) Nazi-Soviet relations (1939-1941), Washington, 1948. Une édition abrégée a paru en français sous le titre: La Vérité sur les rapports germano-soviétiques (1939-1941), Paris, Editions France-Empire, 1948. En mars 1948, le Bureau soviétique d'Information a publié une note historique: Falsificateurs de l' Histoire, où il dénonçait le caractère « unilatéral et tendancieux» du recueil américain et où il rendait publics des documents secrets concernant les relations entre l'Allemagne hitlérienne et les gouvernements britannique, français et américain, « afIn qu'on puisse rétablir la vérité historique ». Les documents auxquels se réfère cette note ont été publiés la même année à Moscou en français, en deux tomes, sous le titre Documents et matériaux se rapportant à la veille de la Seconde Guerre mondiale. 13

Pour tenir compte du caractère mondial de la guerre de 1939-1945, il conviendrait de remonter à septembre 1931, lorsque les armées japonaises portèrent le premier coup au système d'après-guerre en envahissant la Mandchourie. Mais si l'agression japonaise, ainsi que la conquête de l'Éthiopie par l'Italie et l'intervention italo-allemande aux côtés du général Franco sont autant d'étapes vers le conflit mondial, il est incontestable que la guerre ellemême est sortie de Munich. C'est la conclusion du jugement du Tribunal de Nuremberg. En 1937 - avant Munich donc -, connaissant l'insuffisance de la préparation militaire de son Reich, Hitler envisageait la guerre pour la période 1943-1945. A la réunion secrète du 5 novembre 1937, où il avait exposé à ses collaborateurs les plus proches ses plans d'avenir, il disait: « Si le Führer vit encore, alors sa décision irrévocable sera de donner une solution au problème de l'espace allemand au plus tard entre 1943 et 1945(2).» Ce n'est que dans certaines conditions qu'il « serait nécessaire d'agir avant 1943-1945 ». Quelles étaient ces « conditions» ? L'occupation de l'Autriche et de la Tchécoslovaquie. Si l'Allemagne réussissait à s'emparer de ces deux pays, elle se trouverait dans une situation tellement avantageuse au point de vue militaire et stratégique qu'elle pourrait« agir avant 1943-1945 ». C'est pourquoi, selon Hitler, « le premier objectif» du Reich pour l'amélioration de sa situation militaire et politique devait être « de conquérir l'Autriche et la Tchécoslovaquie simultanément pour supprimer toute menace venant de flanc» si l'Allemagne avançait « vers l'Ouest ». L'annexion de ces deux Etats à l'Allemagne - toujours d'après Hitlerla soulagerait considérablement« du point de vue militaire comme du point de vue politique », étant entendu qu'elle lui donnerait « des frontières plus courtes et meilleures, qu'elle libérerait des combattants qu'on pourrait employer à d'autres fins », et qu'elle permettrait au Reich de « reconstituer de nouvelles armées... ». Aussi, « l'opération devait être entreprise dès qu'une occasion favorable se présenterait ». Cette « occasion favorable », ce fut Munich. Munich, venant après l'absorption de l'Autriche par le Reich, créa les « conditions» qui permirent à Hitler d' « agir avant 1943-1945 »en déclenchant la guerre en 1939. C'était exactement ce que disait von Ribbentrop le 11 août 1939 au comte Ciano lorsqu 'il lui parlait des « situations nouvelles» qu'avaient créées l'Anschluss et Munich et qui, en ayant « précipité les événements », avaient
(2) Ce document (le « protocole Hossbach ») est cité dans le jugement du Tribunal de Nuremberg comme une des pièces les plus accablantes pour Hitler, et comme la preuve décisive de la préméditation hitlérienne. N.B. : Ici et plus loin, les passages en italiques sont soulignés par l'auteur, sauf mention contraire. 14

amenéHitlerà se lancerdansla grandeaventuresansattendreles « deuxou
trois ans de préparation» qu'il considérait - avant Munich - comme nécessaires « pour être en mesure de frapper les adversaires avec l'absolue
certitude du succès »(3). Et c'est aussi ce que veut dire Churchi11 lorsqu'il écrit dans ses Mémoires(4) : « En définitive, lefait qui renversa toute la situation est le suivant: au cours de la seule année 1938, Hitler avait annexé au Reich et soumis à sa domination absolue 6 750 000 Autrichienset 3 500 000 Sudètes, soit un total de plus de 10 millions de sujets, travailleursou soldats.Oui, vraiment,le fléau de la terrible balance penchaitde son côté» (p. 347). Il ne faut pas aller plus loin pour chercher la vraie raison de l' « évolution profonde» de Hitler telle qu'elle apparaît à travers les documents allemands produits au procès de Nuremberg. Si, en 1939, il disait: « Quoi que fassent l'Angleterre et la France, je réglerai par les armes le problème polonais », alors qu'en 1938 il disait: « Si l'Angleterre et la France sont résolues à se battre, j'attendrai »(5), c'est parce qu'entre temps il y a eu Munich. Dans tous les calculs établis entre Hitler et Mussolini au cours de leurs entretiens concernant l'assaut des puissances fascistes contre les démocraties pour la domination mondiale, c'était toujours les années entre 1943 et 1945 que les deux dictateurs envisageaient comme années d'action(6). Le Duce n'avait pas manqué de le rappeler au Führer en répondant le 25 ao(lt 1939 à la lettre que celui-ci lui avait écrite le jour même pour lui communiquer sa décision d'en finir avec la Pologne et pour commenter - et justifier - la signature du pacte germano-soviétique.
« Lors de nos entrevues, écrivait Mussolini, la guerre était envisagée pour une date postérieure à 1942 et, à cette époque, j'aurais été prêt sur terre, sur mer et dans les airs conformément aux plans qui avaient été adoptés ».

C'est pourquoi le Duce s'excusait de ne pas être en mesure de suivre immédiatement le Füht:er,étant pris au dépourvu par la décision de ce dernier d'attaquer la Pologne(7). C'était, du reste, également en raison de l'impossibilité d'achever avant 1943 les préparatifs militaires du Reich que Hitler avait différé ses plans
(3) Voir le Journal du comte Ciano. (4) Winston Churchill: Mérrwires sur la Deuxième Guerre rrwndiale, Plon, 1948-1954, 6 tomes, 12 volumes. Tome I: «L'orage approche », première partie: « D'une guerre à l'autre, 1919-1939 ». (5) Raymond Cartier: Les secrets de la guerre dévoilés par Nuremberg, Paris, Arthème Fayard, 1946,p. 103. (6) Le «pacte d'acier» signé le 22 mai 1939 à Berlin entre Ciano et Ribbentrop stipulait qu'en cas d'entrée en guerre d'une des parties, l'autre interviendrait immédiatement, mais pas avant 1943. (7) Nazi-Soviet relations (1939-1941), Washington, 1948. 15

--d'agression au-delà de cette année. « L'état-major général allemand, dit
encore Churchill dans ses Mémoires, ne croyait pas que la formation et le développement d'une armée allemande plus importante que celle de la France et pourvue d'arsenaux appropriés fOt possible avant 1943 ». n en était de même de l'armement naval du Reich. D'après les documents allemands produits au procès de Nuremberg, Hitler avait informé en 1937 l'amiral Raeder que la guerre contre l'Angleterre n'aurait vraisemblablement pas lieu avant J944 J 945. Comme le note encore Churchill, « le développement de la marine allemande était prévu selon un programme à longue échéance ». Même en faisant travailler ses chantiers navals à plein rendement, il fallait dix ans à l'Allemagne pour réaliser le programme de construction que lui offrait l'accord anglo-allemand de juillet 1935. Mais après Munich, Hitler avait cru qu'il pouvait brûler les étapes, que sa victoire diplomatique créait les bases et assurait le succès d'une action militaire précipitée, même si son armée n'était pas tout à fait prête et si une partie seulement de son programme -« considérablement moins de la moitié» - était achevée(8). Si la nouvelle de la signature du pacte germano-russe éclata « comme une bombe» et troubla tous les esprits, c'est que le monde vivait, à ce moment, dans une atmosphère viciée par le mensonge de Munich, où l'aspect des choses était déformé et toutes les perspectives faussées. Le pacte de Moscou fut beaucoup plus un effet qu'une cause: c'était l'effet de la politique des puissances occidentales à l'égard de l'Allemagne nazie et de l'Union soviétique. Pour Robert Coulondre, qui représenta la France à Berlin de novembre 1938 à septembre 1939, il est hors de doute que« c'est l'ombre de Munich qui a empêché la négociation [PQur une alliance anglo-franco-russe, que l'ambassadeur de France considérait comme la seule chance d'éviter la

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guerre] de venir à maturité »(9). Et les auteurs américains d'une Histoire de la

Seconde Guerre mondiale, destinée au grand public, n'hésitent pas à écrire que « par nécessité, peut-être, la Russie s'est tournée vers l'Allemagne »(10).
Le mot terrible de Churchill sur Munich résumait toute la situation: « Nous avions à choisir entre le déshonneur et la guerre. Nous avons choisi k déshonneur et nous aurons la guerre ».

(8) « On avait autorisé l'Allemagne [par l'accord naval anglo-allemand] à construire 5 cuirassés, 2 porte-avions, 21 croiseurs et 64 destroyers. En fait, tout ce qu'elle avait achevé ou presque achevé, à l'ouverture des hostilités, ne se montait qu'à 2 vaisseaux de ligne, 11 croiseurs, 25 destroyers et pas de porte-avions. » (W. Churchill, ouvrage cité, p. 138). (9) Robert Coulondre, De Staline à Hitler, Paris, Hachette, 1950. (10) TIu!Pocket History oftlu! Second World War, New York, Pocket Books Inc. 16

PREMIERE PARTIE

Le drame de la paix de Versailles

CHAPITRE

I

L'Union soviétique et la paix
Durant six années consécuûves, depuis l'avènement de Hitler au pouvoir, l'Union soviétique avait multiplié les interventions pour assurer le succès de la politique de « sécurité collective» constamment défendue par Litvinov. Sa diplomatie s'était donné un mal inouï pour organiser sur une base solide les forces démocratiques, pacifiques et antifascistes de l'Europe, afin de rendre impossible toute agression allemande. « Si nous sommes unis et forts, Hitler n'osera pas nous attaquer », disaient en substance les Russes aux peuples occidentaux. Loin de mettre tous les pays capitalistes « dans le même sac », les dirigeants soviétiques établissaient une distinction entre ceux qui étaient attachés à la paix et ceux qui voulaient la guerre. Aux premiers, on tendait la main, aux seconds on montrait les dents. Cette attitude de Moscou, Litvinov, à l'époque ~ommissaire du peuple aux Affaires étrangères, l'avait expliquée avec clarté dans son discours sur la politique extérieure de l'Union soviétique, prononcé à la XIIIe session plénière du Comité exécutif de l'Internationale communiste en décembre 1933. Il Y a, disait-il, d'un cÔté, les pays qui « ne s'intéressent pas trop au maintien de la paix », et de l'autre, les pays qui s'y intéressent beaucoup et qui orientent par conséquent leur politique vers la défense de la paix. il va sans

dire que l'attention

des Soviets se porte particulièrement

« vers

l'affermissement des relations et le rapprochement le plus étroit avec ceux des Etats qui offrent, comme les Soviets, les mêmes preuves de leur effort sincère pour le mainûen de la paix et qui se dressent contre ceux qui veulent violer la paix» . Les Soviétiques admettaient, selon un autre discours de Litvinov prononcé, début 1934, au XVIIe congrès du Parti communiste de l'U.S., que 19

« même l'Etat le plus impérialiste peut, à un moment donné, être le plus pacifiste» lorsque, par exemple, comme dans le cas de la France, ce pays, « sursaturé de victoires et de conquêtes, a besoin de quelque temps pour les digérer ». Ils allaient même jusqu'à reconnaître à ces pays le droit à la sécurité, du moment que leur politique de sécurité servait la cause de la paix.
« Les peuples disait Litvinov dans ce même discours - qui, comme le nôtre, ont prouvé la sincérité de leur amour de la paix et de leur respect pour la sécurité des autres peuples, ont droit à leur propre sécurité ».

-

De là la politique de pactes avec ces pays inaugurée par Litvinov, qui en
expliquait le sens en ces tennes :
«

... Je ne parle pas de nouveaux groupements, ni de constitution de

nouvelles alliances militaires de l'ancien modèle, mais de coopération pour la défense légitime de tous ceux qui ne sont pas intéressés à rompre la paix, et afin que personne ne puisse essayer de lefaire. »

Du moment qu'une puissance quelconque s'opposait à la guerre, sa défense était, aux yeux des Soviétiques, « légitime », et ils étaient prêts à s'associer à cette puissance pour la défense de la paix.

L'U.R.S.S. se fait le champion de la S.D.N.
L'attitude des Soviets à l'égard des grands problèmes politiques étrangers et mondiaux qui étaient alors à l'ordre du jour: révision des traités, désannement, réfonne de la Société des Nations, etc., témoigne mieux que tout de la détennination et de la sincérité de leur politique de coopération avec les puissances occidentales pour le maintien de la paix. « Nous n'avons pas dissimulé notre sympathie pour les peuples qui ont subi un traitement injuste du fait de ces traités », disait textuellement Litvinov. « C'est pourquoi nous ne sommes pas contre la révision de ces traités. Mais cela dans le cas seulement où la révision serait accomplie pacifiquement et avec le consentement général, et à condition que
l'élimination de /' injustice existant actuellement injustice plus grande encore. » n'engendre pas une nouvelle

L'attitude de l'Union soviétique à l'égard de la Société des Nations était encore plus caractéristique. Moscou, qui n'avait cessé de condamner, dans le passé, l'organisme de Genève aussi longtemps qu'elle le considérait comme un « instrument impérialiste» des vainqueurs, n'hésita pas à y entrer (17 septembre 1934), sur l'invitation de trente Etats, lorsqu'il lui apparut, entre autres raisons plus générales, que la Société des Nations pouvait contribuer à la lutte pour la paix, et elle alla jusqu'à devenir le champion de « toutes les idées genevoises ». 20

« La Société des Nations, disait Molotov, parlant à la session plénière déjà citée - du Comité exécutif de l'Internationale communiste, a joué un rôle de frein à l'égard des pays qui cherchaient à déchaîner la guerre; il

convient de le reconnaîtrecomme un fait positif. »

A ce moment, l'Allemagne et le Japon venaient de quitter la Société des Nations. Et Litvinov, de son côté, prenait, à la même occasion, nettement position contre la réfonne de l'institution de Genève que réclamait Mussolini. D'après Litvinov, la lutte entre les puissances qui s'intéressaient au maintien de la paix et celles qui ne s'y intéressaient point prenait des formes particulièrement évidentes au sein de la Société des Nations. Si certains préconisaient:une réfonne de la S.D.N., c'est parce que les puissances qui se déclaraient pour la paix y prédominaient. Se faisant plus clair encore, Staline expliquait, dans une interview(l), pourquoi l'attitude des Soviets envers la Société des Nations n'était plus négative.
« Malgré le départ de l'Allemagne et du Japon, disait-il, ou peut-être à cause de ce départ, la Société des Nations peut servir. en quelque sorte. de frein pour empêcher ou tout au rrwins pour retarder des actions militaires. S'il en' est ainsi, si la Société des Nations peut devenir un certain obstacle pour rendre tout au moins plus difficile la marche vers la guerre, voire pour favoriser dans une certaine mesure la cause de la paix, alors nous ne sommes pas contre la Société des Nations. Oui, si tel doit être le développement des événements historiques, il n'est pas exclu que nous soutenions la Société des Nations malgré ses grands défauts. »

Le gouvernement soviétique pouvait s'engager à fond dans la voie de Genève, qu'il considérait maintenant comme la voie de la paix. Les Soviétiques allaient même plus loin encore: ils voulaient « fortifier» l'organisme de Genève, raffermir son autorité et ses moyens d'action, afin qu'il fût à la hauteur de sa véritable mission en tant que gardien de la paix. Bref, ils voulaient faire de la Société des Nations un instrument efficace de la sécurité collective. « Pour nous tous, disait Litvinov dans son discours de réception à l'Assemblée générale de la Société des Nations, la guerre doit apparaître
comme le danger de demain. On n'a pas encore fait tout ce qui était nécessaire

pour l'éviter. Nous devons. dès maintenant. aborder la tâche de prévenir la
guerre. de barrer la route à ceux qui veulent changer la carte de l'Europe et

de l'Asie par l'épée. » « Certaines dispositions du pacte, disait encore Litvinov dans le même discours, comme l'article 12 et l'article 15 qui légalisent la guerre en certains cas, ne sauraient avoir notre approbation ». Et il exprimait sa satisfaction au
(1) Cette interview avait été accordée à Duranty, du New York Times. 21

sujet « des propositions faites pour leur suppression ». Les Soviétiques souhaitaient introduire à leur place une définition de l'agresseur qui aurait fait du Covenant un véritable rempart de la paix. « Les Soviets, observaitPertinax à ce sujet, sont favorables à une réfonne de ce genre, directement contraire à celle dont l'Italie s'est instituée le champion. De sorte que les amendements au Covenant, élaborés à Moscou, serviraient tout au moins à briser les amendements italiens dirigés contre le maintiende l'ordre territorial(2).»

L'U.R.S.S.

et la France

Dominée par une idée directrice: tous contre l'Allemagne hitlérienne, tout contre l'Allemagne hitlérienne, la politique soviétique, axée sur la sécurité de l'U.R.S.S. et - inséparablement - sur le maintien de la paix en Europe, était d'une évidente simplicité: tout ce qui se dressait contre le Reich agresseur, tout ce qui lui portait préjudice, tout ce qui l'entravait dans ses mouvements et ses préparatifs, tout ce qui, d'une manière ou d'une autre, allait à l'encontre de ses intérêts, était bon et acceptable. Tout ce qui pouvait aider l'Allemagne, tout ce qui faisait son jeu, tout ce qui favorisait ses projets, tout ce qui constituait un facteur quelconque de l'agression en préparation du Reich, était mauvais et devait être combattu.

C'est ainsi que Moscou se tourna résolumentvers les pays « pacifiques »,
au sens défini plus haut, sans se préoccuper nullement du contenu ou des véritables motifs de leur pacifisme. La seule chose qui comptait pour Moscou était le fait que ces pays étaient, eux aussi, intéressés au maintien de la paix. La France étant le plus important de ces pays pacifiques, l'Union soviétique avait placé à la tête de sa politique de sécurité collective l'alliance avec Paris. La raison profonde de cet intérêt, Litvinov l'avait résumée en ces termes dans son discours prononcé à la session plénière du Comité exécutif de l'Internationale communiste en décembre 1933 : « Les forees, disait-il, qui se dressaient contre la Franee étaient identiques à celles qui préparaientla guerre contre les Soviets. »

Bien entendu, remarquait l'organe officieux soviétique Le Journal de Moscou (publié en français), la France défend les intérêts du capitalisme français. La France défend ce qui lui est resté de ses conquêtes militaires. La France défend sa situation en Europe et sa position de puissance mondiale.
Mais la défense de cette position exige la défense de la paix.

Or, la France était alors considérée comme la plus grande puissance militaire du continent,capable de contenir le Reich hitlérien. Aussi, les raisons
(2) L'Echo de Paris, 22 mars 1934. 22

pour lesquelles les Soviets se rapprochaient de Paris les menaient à souhaiter une France militairement forte, capable de tenir en échec l'Allemagne hitlérienne. Cela était clairement dit dans le communiqué officiel publié lé 15 mars 1935 à Moscou à l'issue des conversations que Laval venait d'avoir avec les dirigeants soviétiques.Ce communiqué disait:
« Le devoir, tout d'abord, leur incombe [à l'U.R.S.S. et à la France] de ne laisser affaiblir en rien les moyens de leur défense nationale. A cet égard, M. Staline comprend et approuve pleinement la politique de défense nationale faite par la France pour maintenir sa force armée au niveau de sa sécurité. »

Les Izvestia qualifiaient le pacte franco-russe d'assistance mutuelle, signé le 2 mai 1935, d' « important document politique et historique» par rapport à la lutte des Soviets contre ceux qui menaçaient la cause de la paix. « Le pacte franco-soviétique, disait l'organe officieux déjà cité, s'il ne paralyse pas les forces qui sont une menace de guerre, n'en aidera pas moins à lutter contre elles ». Et il faisait ressortir que le pacte n'annulait pas les alliances que la France avait conclues depuis la guerre mondiale: en effet, étant donné que ces alliances n'avaient qu'un but défensif, elles n'étaient point en contradiction avec le pacte puisque l'Union soviétique n'avait jamais eu l'intention d'attaquer la France ou ses alliés. « Sans aucun doute, concluait l'organe officieux, la consolidation de nos relations avec la France aidera à améliorer nos relations avec les pays orientaux liés avec la France ». C'est dans le même ordre d'idées que les Soviets avaient appuyé auparavant les efforts de Louis Barthou tendant à regrouper les puissances de l'Europe centrale et orientale qui gravitaient autour de la France dans un nouveau bloc-le « Locarno de l'Est» - auquel devait participer également l'Union soviétique. Et si, après l'échec de cette tentative, Moscou s'était tournée vers ces pays pour signer également avec eux - la Roumanie notamment - des accords analogues au pacte avec la France, ce n'était point

parce que le gouvernement français en faisait une condition pour la ratification du pacte franco-soviétique, mais pour la simple raison que le rapprochement avec le « bloc français» était devenu le pivot de la politique extérieure de l'U.R.S.S.

L'U.R.S.S. et le désarmement
A la Conférence du désarmement, à Genève, les Soviétiques s'étaient efforcés, dès leur entrée, de faire œuvre positive. Pour eux, le problème de la sécurité primait celui du désarmement; et ils considéraient que détacher le désarmement de la sécurité, voire essayer de le résoudre sans tenir compte de la sécurité, c'était prendre les choses à l'envers.
23

Dès le 6 février 1933, Litvinov, chef de la délégation soviétique, avait proposé à la commission générale de la conférence une déclaration définissant les tennes d'agresseur et d'agression afin de «prévenir tout prétexte tendant à justifier» cette dernière. Lors de la reprise des travaux du bureau de la conférence en avril 1934, la délégation soviétique avait insisté pour que la commission générale examinât au plus tÔt la proposition soviétique concernant la définition de l'agresseur, puis les propositions françaises concernant la sécurité, enfin la proposition du président Roosevelt concernant le pacte général de non-agression. Ce fut Litvinov qui fit triompher, à la Conférence du désarmement, la thèse française de la sécurité. Au moment où toutes les autres puissances étaient prêtes à reconnaftre, en fait, le principe de l'égalité des droits qu'on avait - sous la pression de l'Angleterre - accordée à l'Allemagne, le délégué soviétique, dans son grand discours du 29 mai 1934, mit résolument en avant le principe de la sécurité comme jamais personne ne l'avait fait jusqu'à ce jour. Toute convention, disait-il, même pourvue de garanties précises et de sanctions sévères, ne vaudrait que par l'efficacité du contrôle, puisque, pour les appliquer contre le coupable, il faudrait d'abord prouver son délit. Or, le contrôle des armements est, en fait, une impossibilité, un leurre. Par conséquent, une convention n'aurait aucun sens et ne servirait à rien, sinon à légaliser les annements clandestins de l'Allemagne, puisque c'est d'elle qu'il s'agit. Pour arriver à un résultat pratique, il faudrait assurer la sécurité, c'està-dire la paix, en transformant la Conférence du désarmement en un organisme permanent de défense de la paix. Seule une sécurité conçue dans l'entière acception du mot permettrait de parvenir à des mesures finales de désannement. D'un seul coup, tous les « plans» autour desquels se déroulaient les interminables discussions de la conférence furent mis de cÔté et le problème de la sécurité tint la première place. En attendant la transformation de la conférence, un comité spécial de la sécurité fut constitué à l'instigation des « Russes », et en vertu d'une décision prise le 8 juin par la commission générale de la conférence, « afin de faciliter la conclusion de nouveaux accords régionaux de sécurité qui pourraient être négociés en dehors de la conférence ». Ce comité acquit tout de suite une importance prépondérante au sein de la Conférence du désarmement, pour le plus grand déplaisir des Anglais et des Italiens. Le 25 juin 1934, il adoptait déjà ses conclusions qui s'inspiraient surtout de l'idée de l'assistance mutuelle et de la définition de l'agresseur. C'est une autre question de savoir pourquoi, en dépit des efforts soviétiques, la Conférence du désannement n'aboutit à aucun résultat.

24

L'impératif de la paix
En somme, l'idée de la sécurité collective primait tout pour Moscou. La politique soviétique s'appliquait de toutes ses forces à éviter la guerre; les Soviets tenaient avant tout à avoir des alliés forts, capables de tenir les puissances agressives en respect. C'est ainsi que l'Internationale communiste s'était assigné des tâches nouvelles, par rapport à ce qui avait été jusque-là son orientation traditionnelle. Dans les « thèses» adoptées à la session plénière de son Comité exécutif en décembre 1933, il n'était question que de la lutte contre le fascisme et la « guerre impérialiste» que celui-ci était accusé de préparer. « La grande tt2che historique du communisme international, y était-il dit, consiste dans la mobilisation des grandes masses contre la guerre avant que celle-ci ne soit déclenchée ». Il n'y avait rien là de « machiavélique ». Moscou agissait suivant le principe établi par Lénine, à savoir que la principale tâche de la politique soviétique consistait à lutter contre les forces qui tendaient à déchaîner la guerre, afin de prolonger le plus possible la paix nécessaire à la construction socialiste. Le pacifisme soviétique n'était pas un slogan ou une « finasserie ». Le gouvernement soviétique s'était engagé dans sa politique de paix ouvertement, à la face du monde, sans craindre les commentaires ironiques et les railleries pour ses « contradictions », tant était fondamental son désir de paix, tant était forte sa volonté d'éviter la guerre.

25

CHAPITRE

fi

L'Angleterre et la sécurité collective
Tout le monde reconnaît aujourd'hui qu'en 1939 la politique de sécurité collective aurait pu sauver la paix.« Si l'humanité a tant souffert, devait déclarer en avril 1945 Stettinius, secrétaire d'Etat des Etats-Unis, dans son discours inaugural de la conférence de San Francisco, c'est que les peuples pacifiques ne s'étaient pas unis à temps, avant la guerre, contre l'agression ». Et le président Truman devait aussi admettre dans son discours de clôture à la même conférence: « Si nous avions eu cettechane [la Chane des Nations unies établissant la collaborationentre toutes les nations pour le maintien de la paix] il y a quelques années, et surtout si elle avait été appliquée, des millions d'hommes qui sont morts seraient encore en vie ». Tel est aussi l'avis de Churchill, qui écrit dans la préface de ses Mémoires qu'il « n'exista jamais de
guerre plus facile à éviter ». Mais les grandes puissances occidentales n'ont pas voulu suivre l'Union

soviétique dans cette politique de salut européen. L'Angleterre, « tenant la France par la main », selon l'expression de Churchill, a systématiquement saboté et paralysé tous les efforts de la diplomatie soviétique tendant à organiser l'Europe sur la base du principe de la sécurité collective. C'était tout naturel. La politique de sécurité collective était aux antipodes de celle que suivait l'Angleterre depuis la fin de la guerre. La sécurité collective impliquait la reconnaissance et le maintien du statu quo issu des traités de paix et était entièrement dirigée contre le péril allemand sous l'aspect nouveau du nazisme. En revanche, la politique britannique était foncièrement révisionniste. L'Angleterre avait inscrit dans son programme de paix la destruction des traités et le bouleversement de la nouvelle carte européenne. Elle n'avait qu'un objectif: rétablir l' « équilibre des forces» en Europe, renversé par la 27

victoire alliée, en favorisant le redressement économique, politique et même militaire, de l'Allemagne. Lord Lothian, qui fut, comme Philip Kerr, le premier collaborateur de Lloyd George à la Conférence de la paix après la Première Guerre mondiale, l'avait expliqué dans le Times (9 mai 1934) avec une franchise frisant le cynisme: « L'Europe, disait-il, est en train de passer à un système où la stabilité serait désormaisréaliséepar un nouvel équilibre Il exact" des forces entre les
groupes français et allemand. Aussi l'Angleterre ne doit-elle surtout pas aider à maintenir la suprématie française et ne pas être davantage dans le jeu de
l'équilibre des forces européennes.
»

Le pacte de Locarno et le plan Dawes furent les étapes capitales de cette politique. Le premier(l) représentaitl'ébauche d'un « bloc occidental », c'està-dire d'un groupement de toutes les puissances européennes, y compris
l'Allemagne et l'Italie fasciste, à la seule exception de l'Union soviétique

-

ce qui devait devenir par la suite l'idée maitresse de toute la politique continentalede l'Angleterre. Le second, tout en débarrassantpratiquement l'Allemagne du fardeau des réparations,déversa sur elle un flot ininterrompude capitaux anglo-américains grâce auxquels le Reich put développer son industrie lourde et rétablir son potentiel de guerre. Ce qui permit plus tard à Hitler d'inaugurer, dès son arrivée au pouvoir, sa politique de force et de chantage, et de faire finalement la guerre. La politique proallemande de l'Angleterre prenait au début pour cible ce qu'on appelait alors à Londres l' «hégémonie française» sur le continent. Car il ne faut pas oublier que la Grande-Bretagne avait pris sous sa protection l'Allemagne vaincue alors qu'il n'était point encore question de l'Union soviétique. Les Anglais trouvaient que la France avait beaucoup trop profité de la victoire. Aussi leur diplomatie s'était-elle appliquée à la dépouiller graduellement des fruits de celle-ci tout en brisant les « chaines» du « Diktat» de Versailles.

Albion entre Hitler et Staline
Avec l'apparition de l'Union soviétique sur la scène internationale, la politique proallemande de Londres revêtit un caractère essentiellement antisoviétique qui s'accentua dans la mesure où l'influence de Moscou se faisait sentir dans les affaireseuropéennes. Ce qui incommodait surtout la diplomatie britannique, c'était le fait que l'Union soviétique représentaitdésormais un nouveau facteur de l' « équilibre
(1) Conclu en 1925 entre la France, l'Allemagne et la Belgique, avec la garantie de la Grande-Bretagne et de l'Italie. 28

des forces» sur le continent, un facteur qui échappait complètement à l'emprise de Londres et dont l'action se manifestait dans un sens qui n'était pas confonne aux vues britanniques. Ce fait, qui renversait tous les calculs et toutes les combinaisons des Anglais, devint particulièrementévident - et inquiétant - avecl'avènement de Hitler au pouvoir. Le facteur soviétique jouait désonnais à plein dans le sens du renforcement de la position de la France, vis-à-vis de l'Allemagne aussi bien que de l'Angleterre. Ainsi, alors que le triomphe du nazisme en Allemagne aurait dGdonner le signal du rassemblement de tous les pays et de toutes les forces pacifiques d'Europe - et que l'heure de la sécurité collective semblait avoir sonné cet événement marqua au contraire, pour l'Angleterre, le début d'une nouvelle politique encore plus farouchement antisoviétique, tendant à isoler l'Union soviétique et, simultanément, à accélérer le redressement de l'Allemagne afin d'orienter cette dernière contre l'U.R.S.S. Aux efforts des puissances pacifiques tendant à se regrouper et à s'organiser pour mieux se défendre contre le « péril allemand» renaissant, l'Angleterre répondait par ses tentatives de rapprochementet de collaboration avec le Reich hitlérien, tout en s'efforçant d'entraîner derrière elle les autres puissances, en premier lieu la France.

Albion et le nazisme
Ce n'était cependant un secret pour personne que la raison d'être du régime nazi était la guerre; que si les vrais maîtres de l'Allemagne: les magnats de l'industrie et de la finance et les chefs de l'année, avaient porté Hitler au pouvoir, ce n'était que pour mieux préparer et faire la guerre, le mouvement nazi étant le seul capable de mobiliser et d'entraîner dans ce sens la masse du peuple allemand. Le jugement rendu par le Tribunal militaire international de Nuremberg au procès des grands criminels de guerre allemands a retracé d'une façon irréfutable la marche du régime nazi sur la voie de la guerre. « Au cours des années qui suivirent immédiatement la désignation de Hitler au poste de chancelier,dit ce document, le gouvernementnazi s'efforça avec une minutie extrême de réorganiser toute la vie économique de l'Allemagne et, en particulier, l'industrie de guerre... En même temps que l'économie allemande se préparait à la guerre, l'armée s'organisait en vue de reconstruire la puissancemilitairede l'Allemagne. » Et le jugement de Nuremberg politique de guerre .du nazisme: ajoute, résumant la philosophie et la 29

« Les desseins agressifs du gouvernement nazi ne sont pas nés de la situation politique existant à ce moment-là en Europe et dans le monde; ils étaient un des aspects essentiels que ce gouvernement voulait donner à sa politique étrangère. Dès le début, le mouvement national-socialiste prétendait que son but était d'unir le peuple allemand en lui donnant conscience de sa mission et du destin que lui dictaient les qualités propres de la race et dans l'accomplissement desquels le guidait le Führer. « Pour atteindre ce but, deux choses furent estimées primordiales: la dislocation de [' ordre européen tel qu'il existait depuis le traité de Versailles, et la création d'une grande Allemagne débordant des frontières de 1914, ce qui impliquait nécessairement la conquête de territoires étrangers. « Dans ces conditions, la guerre fut considérée comme inévitable ou tout au moins probable. Il fallait donc organiser le peuple allemand, avec toutes ses ressources, comme une grande armée de caractère politique et militaire, entraînée à obéir sans discussion aux ordres de l'Etat. » Mais avait-on vraiment besoin du procès de Nuremberg pour connaître tout cela? L'Allemagne hitlérienne désirait et préparait la guerre au vu et su de tout le monde. Ses intentions, Hitler les avait exposées en long et en large dans son livre Mein Kampf L'idée centrale de cette bible du nazisme était la primauté de la force en tant qu'instrument de politique étrangère, que le Reich devait utiliser pour résoudre tous les problèmes qui se posaient devant la nation allemande. Hitler avait écrit dans Mein Kampf: « Le sol sur lequel nous vivons à présent n'a pas été un cadeau accordé par le ciel à nos aïeux. Ils ont dû le conquérir au prix de leur vie. De même, à l'avenir, notre peuple n'obtiendra pas de territoires et, par là, de moyens d'existence, à titre de faveur consentie par un autre peuple, mais il devra les conquérir à la pointe d'une épée triomphante. »

Seulement, Hitler avait aussi écrit dans sa bible: « Nous autres, nationaux-socialistes, nous mettons exactement le point final à l'orientation de notre politique extérieure d'avant-guerre. Nous commençons là où nous nous sommes arrêtés il y a six siècles. Nous abandonnonsle perpétuel désir d'expansion vers le Sud et l'Ouest de l'Europe . et tournonsnos regards vers les terres de l'Est. «Nous rompons enfin avec la politique coloniale et commercialed'avântguerre et passons à la politique territoriale de l'avenir. Mais, quand nous parlons aujourd'hui en Europe de terres nouvelles, nous ne pouvons songer en premier lieu qu'à la Russie et aux Etats limitrophes qui lui sont subordonnés. Il sembleque le destin lui-mêmenous montre le chemin. » Cela suffisait à l'AngleteITe pour oublier le reste et ouvrir tout grands les bras au régime nazi, n'y voyant que l'antibolchevisme farouche qu'affichait Berlin. n n'était, certes, pas moins évident que le« messianisme» fanatique de ce régime n'était qu'un camouflage colossal et grossier qui dissimulait mal ses 30

véritables objectifs, de caractère strictement politique, et ses plans d'agression et de conquêtes; que la« lutte idéologique» n'était qu'un avatar d'une vieille connaissance, la conquête impérialiste; que, derrière le communisme, ce qui était visé, c'était le « front de la paix », c'est-à-dire l'ensemble des forces organisées sur la base du respect des traités et du maintien du statu quo politique et territorial établi à Versailles. Car le crime majeur des Soviets, c'était de s'être ralliés à ces forces. Le bolchevisme était considéré comme une « idéologie dissolvante» parce que Moscou avait pris résolument position pour la « conservation statique» de l'état de choses existant, c'est-à-dire contre le chambardement général de la carte de l'Europe, lequel postulait au préalable l'anéantissement de la France, définie dans Mein Kampf comme l' « ennemi mortel» du peuple allemand. L'antibolchevisme de Hitler n'était donc que le « cheval de Troie» de l'impérialisme allemand. L'écrasement du bolchevisme était envisagé comme le point de départ de la revanche du pangermanisme. En dépit des succès remportés contre le traité de Versailles, l'Allemagne hitlérienne s'était rendu compte qu'avec l'équilibre des forces en Europe, tel qu'il était issu de la victoire alliée, toute tentative d'arriver à ses fins était condamnée d'avance. Dès lors, la politique allemande s'était donc orientée définitivement contre l'Union soviétique. Ce plan du Führer était le seul moyen de percer le front potentiel de défense de la paix qui risquait de paralyser le Reich, en attaquant ce front en un point extra-européen qu'il estimait plus vulnérable et moins bien gardé que les autres, et en comptant surtout sur la phobie universelle du bolchevisme. La stratégie hitlérienne avait toutes les chances de réussir. Tout comme l'Allemagne nazie, l'Angleterre, elle aussi, ne pensait et ne travaillait, non sans contradictions, qu'à la dislocation de l'ordre européen tel qu'il existait depuis le traité de Versailles.

La démolition du « bloc français»
Hitler était depuis quelques mois seulement au pouvoir lorsque la diplomatie britannique avait réussi, en juillet 1933, à mettre sur pied pour quelque temps le « Pacte à quatre », pacte « d'amitié et de collaboration» entre l'Angleterre, la France, l'Allemagne et l'Italie, singulière préfiguration de l'accord de Munich. C'était là la réponse de l'Angleterre aux efforts déployés par la diplomatie soviétique pour organiser la paix sur la base de la coopération de toutes les puissances pacifiques. En effet, au moment où le « Pacte à quatre» était, symboliquement, signé à Rome, capitale du fascisme,
la Conférence du désarmement examinait à Genève la proposition de Litvinov concernant la définition le l'agression et de l'agresseur! 31

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