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De l'entendement considéré dans ses effets

De
521 pages
Le second volume des Leçons de Philosophie proposée ici en fac simile de l'édition originale (1818) porte sur l'entendement considéré dans ses effets ou plus simplement sur les idées. Il recherche d'abord l'origine et la cause des idées, et traite ensuite des différentes espèces d'idées. L'ouvrage est agrémenté d'une longue introduction sur l'analyse de ce second volume et sur les critiques qui en ont été faites à l'époque par Victor Cousin (1792-1867).
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DE L'ENTENDEMENT CONSIDÉRÉ DANS SES EFFETS
LECONS DE PHILOSOPHIE OU ESSAI SUR LES FACULTÉS DE L'ÂME (II)

cgL'Harmattan, 2005 ISBN: 2-7475-8033-4 EAN : 9782747580335

Pierre LAROMIGUIÈRE

DE L'ENTENDEMENT CONSIDÉRÉ DANS SES EFFETS
LECONS DE PHILOSOPHIE OU ESSAI SUR LES FACULTÉS DE L'ÂME (II)

Avec une introduction de Serge NICOLAS

L'Harmattan 5-7,roe de rÉcolePolytechnique 75005 Paris FRANCE

L 'Harmattan Hongrie Kossuth L. u. 14-16 1053 Budapest

HONGRIE

L'Harmattan Italia Via DegIi Artisti, 15 10124 Torino ITALIE

Collection Encyclopédie Psychologique dirigée par Serge Nicolas La psychologie est aujourd'hui la science fondamentale de l'homme moral. Son histoire a réellement commencé à être écrite au cours du XIXe siècle par des pionniers dont les œuvres sont encore souvent citées mais bien trop rarement lues et étudiées. L'objectif de cette encyclopédie est de rendre accessible au plus grand nombre ces écrits d'un autre siècle qui ont contribué à l'autonomie de la psychologie en tant que discipline scientifique. Cette collection, rassemblant les textes majeurs des plus grands psychologues, est orientée vers la réédition des ouvrages classiques de psychologie qu'il est difficile de se procurer aujourd'hui. Ouvrages sur le même thème A. DESTUTT DE TRACY, Projet d'éléments d'idéologie (1801), 2005. Serge NICOLAS, Un cours de psychologie durant la Révolution, 2003. Dernières parutions AZAM, E. E., Hypnotisme double conscience. Le cas Félida X., 2004. A. BINET, Psychologie de la mémoire, 2003. A. BINET, & Th. SIMON, Le premier test d'intelligence (1905), 2004. A. BINET, L'étude expérimentale de l'intelligence (1903), 2004. A. BINET, & Th. SIMON, Le développement de l'intelligence (1908), 2004 A. BINET, La graphologie: Les révélations de l'écriture (1906), 2004. A. BINET, La fatigue intellectuelle (1898), 2004. J. BRAID, Hypnose ou traité du sommeil nerveux (1843), 2004. Pierre JANET, Conférences à la Salpêtrière (1892), 2003. Pierre JANET, Leçons au Collège de France (1895-1934),2004. Pierre JANET, La psychanalyse de Freud (1913),2004. Pierre JANET, Contribution à l'étude des accidents mentaux (1893), 2004. Alexandre BERTRAND, Du magnétisme animal en France (1826), 2004. H. BERNHEIM, De la suggestion dans l'état hypnotique (1884), 2004. J. DELEUZE, Histoire critique du magnétisme animal (1813, 2 vol.), 2004 Auguste A. LIEBEAULT, Du sommeil et des états analogues (1866), 2004 Serge NICOLAS, L'hypnose: Charcot face à Bernheim, 2004. Théodule RIBOT, La psychologie allemande contemporaine (1879), 2003. Serge NICOLAS, La psychologie de W. Wundt (1832-1920), 2003. L.F. LELUT, La phrénologie: son histoire, son système (1858), 2003. Pierre FLOURENS, Examen de la phrénologie (1842), 2004. Paul BROCA, Ecrits sur l'aphasie (1861-1869), 2004. F.J. GALL, Sur les fonctions du cerveau (Vol. 1, 1822),2004.

LA PHILOSOPHIE

DE LAROMIGUIÈRE1

(II)

Un des normaliens de la promotion de 1810, Victor Cousin (1792-1867), s'exprime en termes élogieux à propos de l'enseignement donné par Laromiguière : « Il est resté et restera toujours gravé dans ma mémoire, avec une émotion reconnaissante, le jour où, pour la première fois, en 1810, élève à l'École Normale, destiné à l'enseignement des lettres, j'entendis M Laromiguière. Ce jour décida de toute ma vie: il m'enleva à mes premières études... Je ne suis pas Malebranche; mais j'éprouvais en entendant M Laromiguière ce qu'on dit que Malebranche éprouva en ouvrant par hasard un traité de Descartes... L'École Normale lui appartenait tout entière. » (Fragment philo., 1833, 1.I, préface de la 2e édition). Malgré la faveur qui s'attachait à son enseignement, Laromiguière dut bientôt le réduire, puis l'interrompre défmitivement en 1813. Il fut remplacé par François Thurot (1768-1832). L'année de la publication du second volume des Leçons de philosophie de Laromiguière (1818), Thurot fait un discours2 pour l'ouverture du cours de philosophie à la Sorbonne (5 décembre 1818) sur le thème de la défmition de la philosophie dont Cousin donne un compte-rendu3 pour le Journal des savants en juin 1819. Thurot réduit la philosophie à l'examen des faits de conscience et à l'établissement de ses principales divisions, c'est-à-dire
1 Le premier volume des Leçons de Laromiguière vient de paraître sous le titre: «Les facultés de l'âme considérées dans leur nature. Leçons de philosophie ou essai sur les facultés de l'âme» (1815, I). Paris: L'Harmattan. Voyez l'introduction donnée par édi teur. l' 2 Thurot, F. (1819). Discours sur cette question: Qu'est-ce que la philosophie? prononcé, le 5 décembre 1818, pour l'ouverture du Cours de philosophie de la Faculté des lettres de l'Académie de Paris. Paris: Imprimerie F. Didot. 3 Cousin, V. (1819). Revue du Discours sur cette question: Qu'est-ce que la philosophie? prononcé, le 5 décembre 1818, pour l'ouverture du Cours de philosophie de la Faculté des lettres de l'Académie de Paris; par F. Thurot, professeur au Collège royal de France et à la Faculté des lettres. Paris: Imprimerie de Firmin Didot, 1819. Journal des Savan(t)s, juin, 371-375.

v

les différents ordres de faits intellectuels que sont les facultés. Mais Cousin regrette que le professeur n'ait pas décrit ni même énoncé quelles sont les diverses facultés ou les faits principaux dont se compose, selon lui, l'esprit humain. Cependant, Thurot s'arrête sur une faculté, spéciale selon lui, à laquelle il paraît attacher une importance particulière: c'est la parole. C'est à la parole que nous devons tout ce qu'on appelle abstractions, conceptions, notions (cf. Thurot, 1819, p. 22) ; selon Cousin cette théorie rappelle celle que l'on doit à de Bonald. Cousin pense que la parole n'est pas une faculté, qu'elle n'est rien en elle-même si ce n'est ce que la volonté la fait être. Cette critique des facultés, Cousin4 avait déjà commencé à la faire en avril 1819 après la publication des premiers écrits de Laromiguière. Il continuera la critique de la philosophie du maître en octobre 1819 puis après la publication du second volume des Leçons (1818) en février 1821. Ne pouvant plus diriger ses disciples du haut de sa chaire, Laromiguière le faisait maintenant par ses écrits. Depuis qu'il avait renoncé à son enseignement, il avait décidé de publier ses cours, ce qu'il fit en 1815 et en 1818. Des demandes en ce sens lui avaient été faites par Fontanes, alors Grand-Maître de l'Université. Aux louanges données à son œuvre se mêlèrent pourtant quelques critiques: Maine de Biran et V. Cousin. La critique de Maine de Biran5, destinée d'abord à un journal philosophique et littéraire, fut publiée en 1817 en brochure anonyme; il ne l'adressa d'ailleurs que très discrètement à un petit nombre d'intimes. Par contre Victor Cousin fit paraître dans le Journal des Savants une série d'articles critiques sur la philosophie de Laromiguière. Ces critiques n'eurent pas, à leur apparition, un grand effet. Maine de Biran était peu connu et Cousin n'avait pas encore la grande notoriété qui allait s'attacher à lui quelques années plus tard. Nous allons donner d'abord un résumé analytique du second volume des Leçons (1818) avant de reproduire la critique de Cousin (1821) sur le second volume et de conclure sur la destinée de la philosophie de Laromiguière.
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Cousin, V. (1819-1821). Leçons de philosophie, ou Essai sur Ies facultés de l'âme, par M. Laromiguière, professeur de philosophie à la faculté des lettres de l 'Académie de Paris. Paris, chez Brunot-Labbe: tome 1er, 1815 ; tome II, 1818 ; in-8°. Journal des savan(t)s, avril 1819, pp. 195-202; octobre 1819, pp. 599-611 ; février 1821, pp. 85-92. Cette série d'articles a été republiée en 1826 par V. Cousin dans ses Fragmen(t)s philosophiques (Paris: A. Sautelet, pp. 1-51). 5 Examen des leçons de philosophie de M. Laromiguière ou considérations sur le principe de la psychologie, sur la réalité de nos connaissances, et l'activité de l'âme. Paris: Fournier. Texte réédité en 1990 dans les œuvres de Maine de Biran (Tome XI-3) chez Vrin.

VI

De l'entendement

considéré dans ses effets (1818)

Comme cela a été indiqué dans le premier volume6, le second volume des Leçons de philosophie a été publié par Laromiguière en 1818. Cette seconde partie traite de l'entendement considéré dans ses effets ou plus simplement des idées. Il recherche d'abord l'origine et la cause des idées, et traite ensuite des différentes espèces d'idées. Cette dernière partie des Leçons nous semble donc se diviser naturellement de cette manière: 1° Détermination de la nature des idées (leç. 1re, 2e) ; 2° des origines et des causes de nos idées (leç. 3e, 4e, Se, 6e, 7e, 8e, ge) ; 3° des différentes espèces d'idées (leç. 1De,Il e, I2e) ; 4° résumé du cours et considérations sur la méthode à suivre en métaphysique. La leçon introductive (t. II, p. 1-23) intitulée Du mot philosophie, objet spécial de nos leçons n'est guère qu'une transition, elle présente le résumé du volume précédent et le plan du volume en cours. Laromiguière y montre surtout toute l'importance de sa théorie des facultés de l'âme pour la philosophie. « Puisque les physiciens ont porté l'ordre dans le chaos immense que leur avait d'abord présenté l'étude de l'univers, en ramenant tout à la théorie des forces des corps, pourquoi n'aurions-nous pas essayé d'imiter leur exemple? Pourquoi, afin de régulariser la suite de nos pensées, n'aurions-nous pas cherché à les rapporter toutes à une pensée unique, à réduire tout à un traité des puissances de l'esprit, des facultés de l'âme? })(p. 10) Il rappelle qu'il a essayé, dans la première partie, de dire en quoi consiste la nature de ces facultés et résume sa pensée sur ce point. La nouveauté de ce chapitre réside dans l'énonciation de l'hypothèse de dépendance entre la volonté et l'entendement. La volonté (désir, préférence, liberté), c'est-à-dire l'ensemble des facultés morales, y est ici subordonnée à l'entendement (attention, comparaison, raisonnement), ou ensemble des facultés intellectuelles (p. 12) ; ce qui fait un système unique de ces deux ordres
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Voir l'introduction

donnée

au premier

volume des Leçons

de Laromiguière

qui vient de

paraître sous le titre: «Les facultés de l'âme considérées dans leur nature. Leçons de philosophie ou essai sur les facultés de l'âme» (1815, I). Paris: L'Harmattan. VII

de facultés. Déjà nous avons vu l'attention donnée comme principe de tout le système intellectuel. L'auteur appelle métaphysique l'étude des facultés de l'âme considérées en elles-mêmes, et l'entendement considéré dans ses effets; ou, en d'autres termes l'origine et la génération, soit des facultés, soit des idées et de leurs produits (p. 21). Il est curieux que le mot psychologie n'ait pas ici été employé par l'auteur à la place de celui de métaphysique. La première leçon (t. II, pp. 25-50) a pour objet de déterminer la nature des idées. Ce travail préalable est nécessaire si l'on veut s'entendre lorsqu'on recherchera l'origine et la cause des idées. C'est pour avoir négligé cette précaution que l'on a répondu si diversement à la même question: D'où viennent les idées? Non seulement les philosophes n'ont pas eu la précaution de se rendre un compte rigoureux de ce qu'ils entendent par le mot idée, mais ils ont eu le tort d'appeler la même chose de noms très différents, ou d'appeler du même nom des choses diverses. Cette seconde faute n'est, au surplus, qu'une conséquence de la première. De là ces interminables débats sur les idées. L'auteur aperçoit très bien la cause occasionnelle de ce malentendu entre les philosophes: elle consiste dans un vice de méthode. Ne trouvant aucune détermination suffisamment précise de la notion d'idée chez les philosophes, il cherche à la faire luimême, en présentant avec ordre les circonstances diverses où le mot idée est employé et peut l'être raisonnablement, ou sans trop s'éloigner du langage le plus généralement reçu (pp. 42-47). Ce qu'il voit de commun dans toutes ces circonstances, ce qui constitue par conséquent la nature de l'idée, c'est l'acte de distinguer: « Démêler, discerner, distinguer, apercevoir, connaître, acquérir et avoir des idées, sont autant d'expressions qui, au fond, désignent une seule et même chose)} (p. 49). D'où il conclut, en attachant l'idée au sentiment (puisqu'il n'y aurait rien à démêler où rien ne serait mêlé, confus, senti), que « l'idée n'est autre chose qu'un sentiment distingué, un sentiment démêlé d'avec d'autres sentiments. L'âme n'eût été qu'un être sentant. Elle a remarqué ce qu'elle sentait. Elle est devenue un être intelligent» (p. 49). Voilà donc ce que Laromiguière entend par idée, et la différence qu'il met entre l'idée et le sentiment. Ce n'est pas une différence de nature, mais une différence de degrés de lucidité. À ses yeux, le sentiment est l'idée obscure ou confuse; et l'idée, le sentiment éclairé. Ce sont ces deux moments que Laromiguière distingue par les mots sentiments et idée. Il se rattache ainsi, quoique peut-être à son insu, à l'école de Leibniz et de Wolff. VIII

La seconde leçon (t. II, pp. 51-74) traite Des origines et des causes de nos idées. Après avoir présenté ce qu'il croyait devoir entendre par le mot idée, le professeur aborde la question des origines et des causes de nos idées. Rien n'est plus simple que sa théorie à cet égard; elle rappelle celle des facultés de l'âme7. Tout en protestant contre l'opinion qui fait dériver toutes les idées des sens ou de la sensation, il soutient cependant avec force que le sentiment (le sentir), en général, est l'origine de toute espèce d'idées. « Conçoit-on, dit-il, un être tout à la fois privé de sentiment, et doué d'intelligence? » (p. 53). Il ne craint pas qu'on retourne contre lui le reproche qu'il a fait à Condillac de s'exprimer improprement, en disant qu'apercevoir un rapport, juger, c'est sentir, car il avait posé ses réserves; il avait dit, tout en accordant qu'on sent des rapports, qu'on ne sent pas alors comme lorsqu'on éprouve une sensation. Laromiguière pense donc, avec Condillac, que le sentiment est la base de la connaissance; mais il s'en sépare en ce qu'il admet plusieurs espèces de sentiments, ce que ne faisait pas Condillac. Et d'où part-il pour réformer en ce point le système de ce philosophe? De l'observation des faits dans les différentes circonstances où nous disons que nous sentons. Il arrive ainsi à reconnaître une vérité très importante: c'est que « il y a des manières de sentir qui n'ont presque rien de commun avec d'autres manières de sentir. » (p. 54) S'il avait appelé ces manières de sentir des notions de la raison, des notions pures de tout élément sensible ou perceptif, des conceptions, comme les appelaient déjà Descartes et Malebranche, c'est-à-dire des manières de concevoir les êtres ou leurs qualités, et non des manières réelles d'être, ni de simples états de l'âme, comme les affections agréables ou les affections désagréables, il y aurait fort peu de différence entre sa doctrine et celle des philosophes rationalistes (ainsi appelés par opposition à ceux qui s'attachent davantage aux faits sensibles). Comment parvient-il à reconnaître plusieurs origines des idées? Laissons-le parler lui-même: « En examinant attentivement les diverses affections comprises sous le mot sentir, on ne tardera pas à s'apercevoir que plusieurs de ces affections diffèrent à un tel point les unes des autres, qu'on dirait qu'elles sont d'une nature contraire. En les examinant plus attentivement encore, on parviendra à les compter, et l'on
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Tout le système de Laromiguière est compris dans deux leçons: la quatrième de la première partie et la deuxième de la seconde partie. Toutes les autres sont remplies d'enseignements utiles sans doute, mais elles ne sont que des accessoires des deux que je viens d'indiquer. Celles-ci sont comme les pivots de la philosophie de l'auteur: tout le reste en dépend. Voyez le premier volume. IX

s'assurera qu'elles sont au nombre de quatre» (p. 55). Quelles sont maintenant ces quatre sortes d'affections primitives, et comment passentelles de l'état de sentiments à celui d'idées? Ce sont les sentimentssensations (pp. 55-64), les sentiments des facultés de l'âme (pp. 64-67), les sentiments-rapports (pp. 67-71) et les sentiments moraux (pp. 71-73). De là les idées sensibles, les idées des facultés de l'âme, les idées de rapport et les idées morales. Voici maintenant la condition de cette transformation des sentiments en idées: « Les idées sensibles ont leur origine dans le sentiment-sensation, et leur cause dans l'attention qui s'exerce par le moyen des organes (p. 64) (...) Les idées des facultés de l'âme ont leur origine dans le sentiment de l'action de ces facultés, et leur cause dans l'attention qui s'exerce indépendamment des organes (p. 67) (...) Les idées de rapport ont leur origine dans les sentiments de rapport. Elles leur cause dans l'attention et la comparaison (p. 71) (...) Les idées morales ont leur origine dans le sentiment moral, et leur cause dans l'action de toutes les facultés de l'entendement. (p. 73) » Il faut donc se rendre à cette conclusion, qu'il existe quatre origines, et trois causes, de nos idées. En d'autres termes, « toutes les idées ont leur origine dans le sentiment, et leur cause dans l'action des facultés de l'entendement» (p. 74). La troisième leçon (t. II, pp. 75-100) a pour titre: Les diverses origines de nos idées ne peuvent pas être ramenées à une seule origine. Réflexions sur la formation des sciences. De même que Laromiguière, après avoir exposé sa théorie sur les facultés de l'âme, s'est livré à l'examen critique des systèmes des philosophes sur cette question, de même, après avoir fait connaître sa doctrine sur les origines et les causes des idées, il rapporte les opinions des principaux philosophes sur cette matière et en discute la valeur. Il se montre ici, comme dans toute sa polémique, dialecticien subtil. Il pourrait laisser les Platoniciens et les Péripatéticiens vider leurs querelles; car il n'est ni pour Platon ni pour Aristote. Il prendra cependant part à la dissension, mais pour condamner également les deux prétentions exclusives: que les idées viennent des sens, que les idées sont innées. Il donnera raison à Descartes contre Gassendi; mais il blâmera Descartes et ses partisans d'avoir méconnu le sentiment comme origine des idées sensibles, et d'avoir dit que l'âme les produit. Peut-être la différence entre la manière de voir de Laromiguière et des Cartésiens est-elle beaucoup moins grande qu'il ne pense (elle est plus nominale que réelle). Il en est de même encore pour celle des x

facultés de l'âme8. Toute cette polémique se réduit naturellement à juger, et par conséquent à condamner ou à absoudre les opinions des philosophes, en partant du système qui vient d'être établi comme d'une règle de critique certaine. Une chose remarquable, c'est que nos divers sentiments, quoiqu'ils aient une base commune, ne naissent pas les uns des autres comme les facultés; ils sont donc irréductibles: ils ont chacun leur nature propre, et ils diffèrent essentiellement les uns des autres. Mais on a souvent essayé de les ramener au sentiment-sensation. Il importe donc de bien connaître les rapports de ceux des trois dernières classes avec ceux de la première, la sensation. Or, c'est ce que Laromiguière fait comprendre en peu de mots: « Quoique le sentiment-sensation soit le premier, il n'est pas le principe; à la vérité, les autres sentiments ne viennent qu'après lui, mais ils ne viennent pas de lui)} (p. 81). Sans doute que le sentiment-sensation doit être montré d'abord, pour que les autres sentiments se montrent à leur tour. Il Y a entre les quatre manières de sentir un ordre successif qui commence par la sensation. Mais un ordre de succession ne suffit pas pour rétablir l'unité de nature entre des choses qui se succèdent. Il est nécessaire que cet ordre soit en même temps et de succession et de génération, et, puisqu'il est prouvé que les divers sentiments ne s'engendrent pas les uns les autres, il est prouvé qu'il y a entre eux une différence de nature. (pp. 83-93) La quatrième leçon (t. II, pp. 101-141), la cinquième leçon (t. II, pp. 142-172) et la sixième leçon (t. II, pp. 173-204) présentent des éclaircissements sur la nature des idées. La quatrième leçon (t. II, pp. 101-141) a pour titre: Des idées dans leur rapport aux images, aux souvenirs et aux jugements. Il commence ce chapitre en écrivant: «Les conclusions auxquelles nous ont conduits les trois leçons précédentes, quoique appuyées sur des faits qu'on ne peut révoquer en doute, demandent à être appuyées encore. )}(p. 100). Voici ce qu'il avait voulu établir: L'âme agit sur les sensations; elle a des idées sensibles - elle agit sur les sentiments qui lui viennent de l'exercice de ses facultés, et sur les
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Je dis facultés, parce que je distingue avec l'auteur les facultés de leur action et de leurs produits. La raison donne l'idée des facultés; elle les conçoit, mais à la suite du sentiment ou de la conscience de leurs produits et de leur action. Nous en dirions autant des capacités. Il nous semble donc que notre psychologue aurait pu distinguer avec plus de fermeté et de conséquence ces trois choses, ou tout au moins deux d'entre elles, les puissances et leurs effets, d'autant plus qu'il dit quelque part que c'est moins les facultés qu'on sent que leurs effets ou leur action. Ajoutons qu'on ne sent pas proprement l'action, qui n'est qu'un rapport conçu entre la cause et l'effet; on ne sent que l'état de l'âme résultant de l'exercice de l'activité.

XI

sentiments de rapport; elle a des idées intellectuelles - elle agit sur les sentiments moraux; elle a des idées morales. Abandonnée à elle-même, la sensibilité ne deviendra jamais l'intelligence. C'est l'activité qui, s'appliquant tout à tour aux différentes manières de sentir, forme l'intelligence « elle l'a fait naître, elle la développe, elle lui donne toute se perfection» (p. 102). Si la question de l'origine des idées a été mal résolue, ce n'est pas seulement parce que la notion d'idée avait été mal déterminée, mais encore parce qu'on s'était renfermé dans une fausse alternative sur leur origine possible a priori, en disant: « Toutes les idées viennent des sens,. toutes ont une origine unique et commune, la sensation. Les autres disent: Aucune idée ne vient des sens,. plusieurs du moins ne sauraient en venir,. un grand nombre, toutes peut-être sont innées. » (p. 103). L'auteur fait remarquer qu'on a trop souvent confondu trois choses dans la même question: la nature, l'origine et la cause des idées (p. 105). À la vérité, la nature et l'origine sont étroitement liées. Toutefois, si « la nature d'une idée est connue quand on connaît son origine, la réciproque n'est pas vraie. Il fallait donc distinguer ces deux choses» (p. 106). L'auteur pense donc que, pour bien connaître les choses, « ilfaut prendre l'habitude d'aller à leur nature par leur origine» (p. 109). Laromiguière repousse comme incomplète, sinon comme fausse, la défmition vulgaire de l'idée, qui la fait consister dans une image (p. 110). Il serait plutôt porté à ne voir dans une idée qu'un souvenir; au moins une idée proprement dite lui semble-t-elle toujours accompagnée de souvenir. Il serait peut-être plus vrai de dire que le souvenir d'une sensation, d'un sentiment, n'est pas cette sensation, ce sentiment, mais son idée. « On approche une fleur de votre odorat, vous dites: je la sens, mais, si l'on vous parle d'une odeur que vous ayez sentie il y a quelque temps, vous direz: j'en ai l'idée ou le souvenir» (p. Ill). Mais, si tout souvenir d'une affection quelconque est idée, et n'est qu'idée de cette affection, peut-on conclure réciproquement que toute idée ne soit que souvenir? Si l'auteur lui-même ne l'affmne pas, il incline à le penser (p. 112). Il dit plus loin que le souvenir est une idée rappelée (p. 117). Il montre moins d'indécision en disant que l'idée, n'étant qu'un sentiment d'instinct, consiste dans la perception d'un rapport, et n'est par conséquent qu'un jugement, mais un jugement d'une espèce particulière, c'est-à-dire un jugement qui n'est plus senti, mais qui n'est pas encore affIrnlé ou exprimé. Pour comprendre cette observation profonde qui fait naître du jugement l'idée elle-même, qui ne voit déjà dans la formation de l'idée XII

qu'un acte de l'entendement qui juge, il faut se rappeler que Laromiguière fait consister le jugement en général dans un rapport saisi par l'esprit, de quelque manière que l'esprit le saisisse, et il distingue trois espèces de jugements, ou, si l'on aime mieux, trois degrés dans le jugement. « On juge par sentiment, on juge par idées, on juge par affirmation. L'affirmation est le prononcé du jugement par idées; le jugement par idées est l'analyse du jugement senti» (p. 127). - « L'idée, nous en avons prévenu, est un jugement d'une espèce particulière, un jugement à part. Dans les trois sortes de jugement dont nous venons de parler, on a deux termes dont le rapport est ou senti, ou perçu, ou affirmé; deux termes qui se confondent dans le sentiment; qui se séparent dans la perception pour se réunir, mais sans se confondre, dans l'affirmation» (p. 130). Qu'est-ce donc qui facilite à l'esprit le passage du sentiment à l'idée, à l'affIrmation? Qu'est-ce qui rend la distinction nette, profonde? Qu'est-ce qui empêche que les éléments de la pensée sentie, une fois distingués et nettement saisis, ne se rejoignent à cause de leur affmité, ne se confondent de nouveau dans l'esprit? Qu'est-ce qui donne de la fixité au débrouillement de ce chaos intérieur? C'est la parole. Laromiguière, fidèle à l'esprit de son école, apprécie tous les services rendus par le langage à la pensée. Sans cesse il y revient, sans cesse il fait sentir les avantages de la précision, de la propriété des termes, de leur analogie et de toutes les autres qualités d'une langue bien faite. Mais le rapport du langage avec la pensée ne serait observé que d'une manière incomplète si l'on ne tenait pas compte aussi de la facilité avec laquelle nous sommes induits en erreur par la parole. Ce n'est pas nous qui faisons les langues, nous les recevons toutes faites; les idées que nous attachons aux mots ne sont pas toujours, tant s'en faut, bien nettement déterminées; les mots se prêtent à toutes les combinaisons possibles, aussi bien à celles qui expriment des idées vagues ou erronées qu'à celles qui sont destinées à rendre des idées claires ou vraies. Et comme ils s'associent de mille manières dans notre pensée, rien n'est plus naturel que ces combinaisons; rien par conséquent de plus facile que d'avoir des pensées vagues, des demi-pensées, si l'on peut dire ainsi. Or, du vague à l'erreur il n'y a qu'un pas. Ce mauvais service rendu par la parole à la pensée n'a pas non plus échappé à Laromiguière. Si avoir des idées c'est distinguer, juger, c'est-à-dire saisir des rapports entre différents objets de la pensée, il s'ensuit que nos idées sont d'autant plus parfaites qu'elles nous montrent un plus grand nombre de qualités dans les êtres. La cinquième leçon (t. II, pp. 142-172) a pour XIII

titre : Fausse doctrine de l'école de Descartes, et de celle de Locke. Laromiguière revient ici sur les origines de nos idées en critiquant les doctrines et le langage de Descartes et de Locke. « Je serai forcé de rejeter presque tout ce qui a été dit et pensé sur l'origine des idées, comme j'ai été forcé de rejeter presque tout ce qui a été dit et pensé sur l'origine des facultés de l'âme (t. 1, leç. 14)) (p. 144). Pour lui, « dans
l'esprit de l' homme, il n y a aucune idée qui n'ait son origine dans

quelque sentiment; que les idées sensibles ont leur origine dans le sentiment-sensation; les idées intellectuelles, dans le sentiment de l'action de l'âme, et dans le sentiment des rapports; les idées morales dans le sentiment moral: ou, pour nous exprimer en moins de mots, toute idée a son origine dans le sentiment,. ou, pour le dire plus brièvement encore, toute idée a été sentiment. » (p. 170). Le sentiment est la première condition de l'intelligence; comme l'action de l'âme est la seconde. La sixième leçon (t. II, pp. 173-204) a pour titre: Des rapports. Solution de quelques questions. Entre le sentiment et la connaissance se trouve donc interposée l'action de l'âme; et cette action, toujours nécessaire, se fait remarquer surtout lorsqu'elle a été provoquée par de vifs sentiments de plaisir ou de peine, ou lorsqu'elle a été commandée par un ordre plus absolu de l'âme elle-même. Ainsi, les facultés de l'entendement se portent sur toutes nos manières de sentir. L'attention les isole pour les étudier à part, pour connaître ce qu'elles sont en elles-mêmes. La comparaison les rapproche; elle cherche à les apprécier les unes par les autres. Le raisonnement profite de ce que lui ont appris l'attention et la comparaison; il pénètre plus avant; il découvre ce que les deux premières facultés nous auraient toujours laissé ignorer. Il ne suffit donc pas que le sentiment recèle les sources de l'intelligence; il faut que l'âme applique ses forces au sentiment pour en faire sortir les idées (voir leç. 2). L'action de l'âme est la cause productrice des idées sensibles, de ces idées qu'on acquiert avec une telle facilité qu'elles semblent naître spontanément des sensations (et que presque tous les philosophes ont confondues avec les sensations). Mais on convient que les idées des facultés de l'âme, les idées de rapport, les idées morales ne se présentent pas d'elles-mêmes; il faut pour les obtenir un travail important de l'esprit qui n'est pas toujours récompensé par le succès. Les idées de rapport, qu'il appelle idées relatives par opposition aux autres espèces d'idées qu'il appelle absolues, sont sans objet propre; leur en donner, c'est réaliser des abstractions. La doctrine de l'auteur lui permet non seulement d'apprécier XIV

avec la plus grande facilité la nature du système de ses prédécesseurs, mais encore de répondre avec aisance et netteté à un grand nombre de questions qui étaient restées jusqu'à lui sans solution bien claire et complètement satisfaisante, telles que celles-ci (pp. 197-198) : Les idées sont-elles antérieures aux sensations? Il s'agit ou des idées sensibles, ou des idées intellectuelles, ou des idées morales. Si l'on parle des idées intellectuelles et des idées morales elles ne se montrent qu'après les idées sensibles. Si l'on parle des idées sensibles, il est évident qu'elles supposent des sensations antérieurement éprouvées. Sont-elles indépendantes des sensations? Nullement puisqu'elles ont leur origine dans les sensations. Quant aux idées intellectuelles ou aux idées morales, quoiqu'elles n'aient pas leur origine dans les sensations, elles en dépendent en ce sens que nous serions privés de ces idées si nous étions privés de toute sensation (voir leçon 2). Y a-t-il des idées innées? C'est demander s'il y a des idées antérieures aux sensations, indépendantes des sensations (voir leçon 8). Les idées diffèrent-elles des sensations? Les idées ne diffèrent pas seulement des sensations, des sentimentssensations; elles diffèrent de toute espèce de sentiment. A-t-on idée de tout ce l'on sent? Nullement, car c'est demander si la connaissance suit tous les degrés et toutes les nuances du sentiment, c'est demander si l'on peut être instruit sans avoir rien fait pour s'instruire. Toute idée est-elle perception? Avoir une idée, ou discerner ce qu'on a senti confusément, ou apercevoir, ou percevoir, c'est la même chose. L'idée est-elle la première opération de l'entendement? l'idée est le produit d'une opération de l'entendement ou d'un acte de l'entendement, de l'exercice de quelqu'une de ses facultés; elle n'est ni une faculté, ni une opération, ni un acte. On voit, en effet, qu'il n'y a rien là d'embarrassant si l'on se place au point de vue de Laromiguière. La septième leçon (t. II, pp. 205-244) porte le titre: Objections contre l'ordre de nos leçons, et contre notre doctrine des idées. Pourquoi placer la métaphysique (l'entendement considéré dans sa nature et dans ses effets) avant la logique (l'entendement considéré dans ses moyens), et dans la métaphysique, les facultés de l'âme (nature de l'entendement) avant les idées (effets que produit 1' entendement) ? L'étude de la métaphysique précède celle de la logique parce qu'il faut s'occuper de la formation des idées avant de s'occuper de leur déduction (il faut raisonner avant de songer aux règles du raisonnement). Pourquoi l'intelligence est et n'est pas la même chose que la sensibilité? Cette contradiction se xv

trouve aussi dans les propositions suivantes: la glace est de l'eau, la glace n'est pas de l'eau; le raisonnement est l'attention, le raisonnement n'est pas l'attention. Chaque terme, le premier excepté peut être considéré comme la modification du précédent. Dans le langage des philosophes, sentir ou éprouver des sensations, sentiment ou sensation, sont une seule et même chose. Cependant il ne faut pas confondre la sensibilité avec l'intelligence, la sensibilité nous vient de la nature, l'intelligence nous vient de nous-mêmes, travail de l'esprit, d'une application continuelle de ses facultés à ses différentes manières de sentir (p. 235). La huitième leçon (t. II, pp. 245-291) traite Des idées innées. Pour mieux faire comprendre la position prise par les partisans des idées innées, il commence par dessiner à grands traits, dans une perspective historique, celle de leurs adversaires, qui soutiennent que toutes les idées viennent des sens. Ceux-ci, pour rester fidèles à leur principe, ou plutôt à leur hypothèse, essaient d'expliquer la présence des idées dans l'âme: les uns par une influence physique (p. 248) du corps sur l'âme, influence inconnue, et qui par conséquent n'explique rien; les autres par le moyen d'une substance intermédiaire (p. 250) qui n'est ni matérielle ni spirituelle, mais qui participe de cette double nature, chimère inconcevable, médiateur amphibie qui s'anéantit lui-même; ceux-là ne voient dans les impressions et les mouvements du corps que les causes occasionnelles, et non les causes efficientes des sensations et des idées, Dieu seul établissant à chaque instant le lien mystérieux qui tient l'âme unie au corps (p. 251), sans qu'il y ait aucun commerce entre l'un et l'autre. Il était difficile de se contenter de semblables explications. Leibniz (p. 254) en essaya donc une autre, celle de l'harmonie préétablie, hypothèse qui suppose les idées innées d'une manière plus formelle encore que la vision en Dieu de Malebranche, vision tout empreinte de platonisme. Laromiguière justifie pleinement Descartes du reproche d'avoir admis les idées innées telles qu'on les entend ordinairement, et dissipe ainsi un préjugé historique très répandu. Il fait plus, il montre pourquoi Descartes a été conduit à tenir un langage qui l'avait généralement fait regarder comme le rénovateur du système des idées innées: c'est qu'il avait besoin de quelque chose d'analogue pour sa preuve métaphysique de l'existence de Dieu. De même, Leibniz n'a été conduit à cette hypothèse que par une autre, celle des monades. Laromiguière fait voir ensuite combien la formule de ceux qui font venir les idées des sens est vague, équivoque; combien celle de Leibniz laisse à désirer encore pour être précise. Prenant ensuite tous les XVI

sens possibles de ces deux formules, il démontre aux premiers qu'ils ne peuvent soutenir que toutes les idées viennent des sens, et au second qu'il n'est pas plus autorisé par les faits et la raison à prétendre qu'il y a des idées innées. Saisissant cette hypothèse, il l'enlace avec les liens de la dialectique, la presse et l'étouffe. Il ne laisse subsister des idées innées que cette proposition: qu'il n'y a d'inné dans notre âme que ses aptitudes, c'est-à-dire ses capacités et ses facultés. La neuvième leçon (t. II, pp. 292-334) donne une Distribution en différentes classes des idées sensibles, intellectuelles et morales. C'est ici le lieu d'examiner si les quatre sources d'idées admises par Laromiguière sont suffisantes pour rendre raison de toutes nos idées. On se rappelle que l'auteur distingue les idées sensibles, celles des/acuItés de l'âme, celles de rapport et celles de l'ordre moral.9 Laromiguière distingue et classe les idées sous un point de vue logique plutôt que sous un point
de vue physique ou métaphysique. Les idées sont en conséquence:

vraies ou fausses; - claires ou obscures; - distinctes ou confuses; complètes ou incomplètes; - réelles ou chimériques; absolues ou relatives; - de choses ou de mots; - simples, composées, collectives, abstraites, générales (p. 292). Il fait remarquer avec justesse, au sujet de ces différents caractères: 10. Qu'il ne faut pas confondre la vérité des idées avec celle des jugements: les idées sont vraies quand elles sont conformes à leur objet, tandis que la vérité d'un jugement consiste dans la perception du rapport entre un sujet et son attribut; 2°. Qu'il n'est pas aussi vrai qu'on le croit généralement que des idées considérées en ellesdistinction. Il cherche à faire l'énumération des idées simples ou approchant de la simplicité, et compte dans ce nombre: 10. Les idées sensibles acquises par l'action des sens isolés; 2°. Les idées morales; 30. Certaines idées de rapport; 4°. Les idées d'étendue, de temps, de mouvement, etc. ; 5°. Les idées partielles dont la réunion forme une idée simple. Après avoir reconnu qu'il est très difficile de décider si une idée est simple ou non, il soutient qu'une langue universelle ne devrait porter que sur des idées simples et se composer de gestes comme signes. On peut s'étonner de l'assez long développement que donne l'auteur aux
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mêmes soient toujours claires; 30. Que le caractèrepropre de l'idée est la

Il semble qu'il n'y ait pas de place dans ce cadre pour les idées ontologiques d'être et de néant, de substance et de mode, de cause et d'effet, de fini et d'infini, etc., ni pour l'idée de Dieu ou de cause suprême souverainement parfaite, non plus enfin que pour les idées d'utilité (base de toutes celles qui se rattachent à l'industrie), de beauté (base de celles des arts), de vérité enfin (base de toutes celles des sciences).

XVII

conditions de l'existence, ou plutôt du perfectionnement d'une pareille langue (p. 305-316). La dixième leçon (t. II, pp. 335-361) traite Des idées abstraites. L'abstraction des sens est l'opération la plus naturelle; il nous est d'ailleurs impossible de ne pas la faire. Laromiguière montre que l'abstraction de l'esprit ne présente pas plus de difficultés que celles des sens (p. 337-339). Elle nous est commandée par la nature même de notre esprit. Parler c'est abstraire, donc l'abstraction du langage est aussi naturelle que celle de l'esprit et celle des sens (p. 341). Si l'on peut distinguer trois sortes d'abstractions: celle des sens, celle de l'esprit et celle du langage, les sens et le langage n'abstraient pas sans l'esprit. Le mot abstraction désigne, et l'acte de l'esprit qui sépare une idée d'avec d'autres idées, et l'idée même que l'esprit vient de séparer, ou d'abstraire (pp. 342-343). L'abstraction, considérée comme une opération de l'esprit n'est pas une faculté nouvelle à ajouter aux facultés qui constituent l'entendement; elle n'est que l'attention qui s'arrête sur une qualité d'un objet, et qui, en la faisant dominer sur les autres, l'en sépare en quelque manière. Cette qualité, et l'idée qui la représente, ont été dites abstraites (p. 343). La métaphysique est une science abstraite, mais lorsqu'elle est bien traitée, elle devient une science facile comme l'algèbre. Les sciences bien traitées ne présentent pas de difficultés réelles: les abstractions n'en présentent aucune (p. 351). Pour achever de dissiper la peur qu'on éprouve face aux abstractions, il donne quelques exemples pour montrer qu'abstraction et difficulté sont des mots incompatibles. «Les idées abstraites, comme telles, ne sont que les premiers rudiments de notre intelligence. Elles deviennent notre intelligence elle-même, en devenant générales. » (pp. 360-361) Laromiguière va les considérer sous ce point de vue dans la leçon suivante. La onzième leçon (t. II, pp. 362-415) traite Des idées générales. Les idées abstraites ne sont que les éléments de la connaissance des choses et de leurs rapports; elles doivent être réunies et généralisées pour que les objets puissent être connus individuellement et classés (pp. 362363). Du reste, les idées abstraites, objet habituel de notre pensée, ne représentent pas uniquement et exclusivement des qualités individuelles déterminées, parce que la même qualité se retrouve dans plusieurs objets de la nature (p. 365). C'est là ce qui fait que des idées abstraites deviennent générales; mais elles ont d'abord été individuelles: elles le redeviennent toutes les fois que nous les rapportons à quelques individus XVIII

capables de nous les fournir (p. 366-367). « L'idée générale est une idée qui nous fait connaître une qualité, un point de vue qu'on retrouve dans plusieurs objets. Elle nous fait connaître une qualité commune, un point de vue commun à plusieurs objets. Elle est une idée de ressemblance. » (pp. 370-371) Il donne ensuite une exposition historique des opinions des philosophes Platon, Aristote, Zénon, Leibniz, Hobbes, Locke, Berkeley, Bonnet, Condillac, relativement à la valeur objective des idées générales (pp. 371-382). Laromiguière donne une idée très suffisante de ces opinions et de ces systèmes, et les juge. Il accorde à Platon que Dieu crée d'après des idées; mais il demande quel rapport il y a entre ces idées et les nôtres. Ce n'est pas par les idées de Dieu qu'on expliquera celles de l'homme. Il n'accorde pas à Aristote J'existence de formes immuables, puisque les formes varient, au contraire, avec les individus: « Les similitudes, les causes, les genres, les espèces, les formes communes ou universelles, les natures communes ou universelles, les universaux, ne sont que des points de vue de notre esprit; et Zénon avait vu les choses mieux que Platon et Aristote. Les partisans des idées en Dieu étaient hors de la question ». Laromiguière n'est pas réaliste, comme on voit; mais il n'est pas non plus nominaliste: il croit même qu'il n'y a pas eu de nominalistes proprement dits, et que Hobbes, par exemple, s'est tout simplement mal exprimé ou qu'il a exagéré l'attention donnée aux mots seulement lorsque nous raisonnons: « Hobbes sentait que, dans ses raisonnements, son esprit se portait rarement jusqu'aux idées; et rien n'est plus vrai. Il en concluait que nous ne raisonnons pas sur les idées, et rien n'est plus faux. Il fallait se borner à dire qu'il est rare que nous raisonnions immédiatement sur les idées» (p. 380). Mais Descartes aurait tort à son tour s'il croyait que nos raisonnements portent toujours immédiatement sur les idées (p. 364). Quelle est donc la valeur des idées abstraites et générales suivant Laromiguière ? (pp. 382-384) Toute idée générale est abstraite, mais toute idée abstraite n'est pas générale. Idée abstraitegénérale et idée générale, c'est la même chose; idée abstraite et idée générale, ce n'est pas la même chose. Les idées abstraites (quand elles se rapportent à des objets existants) représentent des qualités réelles. Les idées abstraites-générales, ou simplement les idées générales, représentent quelque chose de réel pour celui qui, en les prononçant, en les entendant ou en les lisant, se reporte jusqu'aux choses; pour ceux qui ne pensent point aux choses ou à leurs qualités, à l'occasion des mots généraux, ces mots n'expriment aucune idée réelle. Voici quelques XIX

éléments qu'on trouve disséminés dans l'avant-dernière leçon. 10. Les idées générales sont d'une acquisition beaucoup plus facile que les idées individuelles. 2°. Il est plus aisé de saisir les ressemblances que les différences. 30. N'avoir que des idées de genre dans l'esprit, c'est ne rien savoir; c'est ressembler aux enfants. 4°. Le précepte de Buffon, de ne nommer les choses que par les termes les plus généraux pour donner de la noblesse au style, précepte plein de goût quand on l'applique à des sujets qui ont de la dignité ou à des sujets dès longtemps connus, exige dans la pratique un grand discernement. Des idées neuves ou mal démêlées veulent des expressions particulières et très circonscrites. 5°. Si nous n'avions pas de classes d'idées de genre et d'espèce, nous ne pourrions ni juger, ni raisonner; car juger, c'est classer, et il n'y a pas de raisonnement sans jugement. Si l'enfant se conduit quelquefois comme s'il raisonnait, à un âge où il ne sait pas encore parler, il ne raisonne cependant pas encore explicitement. 6°. C'est donc aux idées générales, à leur distribution en différentes classes, que l'homme doit les sciences et tous les avantages qu'il en retire. 7°. Le raisonnement est le privilège de l'homme, mais c'est le privilège d'un être imparfait; l'intelligence infmie cesserait d'être ellemême si elle pouvait devoir quelque chose au raisonnement. 8°. Il n'y a dans la réalité, et pour Dieu, ni genres, ni espèces, ni classes d'aucune sorte; mais il y en a pour nous. Il en est de même des lois générales. La raison de tout cela, c'est qu'il n'y a pas de similitudes parfaites dans la nature. Nos ressemblances ne sont que des différences inaperçues. 9°. Les idées les plus générales sont les principes ou les commencements des sciences d'observation; elles sont les derniers résultats des sciences de raisonnement. 10° Il ne faut oublier ni le bien ni le mal qu'ont fait et que font encore tous les jours les idées générales. La douzième et dernière leçon (t. II, pp. 416-469) porte le titre: Réflexions sur ce qui précède. Indication des conséquences qui en résultent. Cette dernière leçon est un résumé des leçons précédentes. Larominguière souligne à nouveau ses propositions fondamentales (pp. 416-41 7) : 10. Toutes les idées ont leur origine dans le sentiment (et donc pas dans la sensation) ; 2°. Toutes les idées ont leur cause dans l'action des facultés de l'entendement. Ces deux propositions le séparent de tous les grands philosophes. Il fait connaître la raison de la marche qu'il a suivie dans la disposition des matières, fait voir que la métaphysique revient à la psychologie bien faite, puisqu'elle n'est autre chose que l'histoire de l'origine et de la formation de certaines de nos idées, et donne xx

ensuite comme l'esquisse d'une métaphysique proprement dite, c'est-à-dire de la cosmologie, de la psychologieJO (p. 445), de la théologie naturelle ou théodicée, et enfm de l'ontologie. « Sur les sensations et sur les sentiments de rapports (perceptions des sens et conception de la raison) s'élèvera la science de l'univers, la cosmologie; sur le sentiment de l'action des facultés de l'âme et sur les sentiments-rapports (perceptions internes de la conscience et conceptions de la raison, qui s'y rattache), la science de l'âme elle-même, la psychologie; sur le sentiment moral, et sur les sentiments de rapport, la morale; sur tous les sentiments, et particulièrement sur le sentiment de force, sur le sentiment d'où naît l'idée de cause, la science de Dieu, la théodicée» (pp. 445-446). Mais la partie la plus remarquable de cette leçon est sans contredit, celle qui regarde l'ontologie. L'auteur ne pense pas qu'on doive commencer l'étude de la métaphysique par l'ontologie; il traite assez mal cette science première, et fait ressortir le désaccord qui existe entre les philosophes tant sur le nombre que sur la classification des idées ontologiques, et, par conséquent, le défaut de méthode qui a présidé jusqu'ici à l'étude de ces sortes d'idées. Il voudrait mieux faire, et chercher à jeter quelque jour sur la marche qu'il conviendrait de suivre dans l'ontologie.

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Sur le sentiment de l'action des facultés de l'âme, et sur les sentiments de rapport,
la science de l'âme elle-même, la psychologie. (p. 445)

s'élèvera

XXI

Les Leçons de philosophie de 1818 jugées par V. Cousinll (1821) Troisième et dernier article12. Le second volume de M. Laromiguière est consacré à la théorie des idées, c'est-à-dire, des effets des facultés humaines analysées dans le premier volume. Sur cette importante théorie, la méthode philosophique semblait

recommanderdeux choses: 10. de rechercherquelles sont les idées qui se
trouvent réellement dans l'entendement humain, quels caractères les rapprochent ou les séparent, et peuvent servir de base à une classification exacte et complète; 2°. de déterminer leur origine et leur mode de génération. Ces deux points sont très distincts, et leur ordre ne peut guère être impunément interverti. Vouloir se placer d'abord aux sources primitives et mystérieuses d'où l'intelligence découle, et reconnaître d'un premier coup d'œil les canaux délicats à travers lesquels elle est arrivée à la forme et aux caractères qu'elle présente aujourd'hui, c'est vouloir débuter par une hypothèse dont les résultats systématiques ne reproduisent pas toujours la réalité. La marche opposée, qui part de la réalité telle qu'elle est actuellement, sauf à rechercher ensuite d'où elle vient, est moins ambitieuse, mais plus sûre; elle est la seule qu'une saine philosophie puisse avouer. Le vice fondamental de la méthode de Condillac c'est précisément d'avoir voulu enlever en quelque sorte l'origine et la génération des idées, avant d'en avoir donné une classification sévère; et l'on reconnaît en général tous les élèves de cette école à l'importance exclusive qu'ils attachent à la question de l'origine des idées. M.
Il

Cousin, V. (1819-1821).

Leçons de philosophie,

ou Essai sur les facultés de l'âme, par M.

Laromiguière, professeur de philosophie à la faculté des lettres de l'Académie de Paris. Paris, chez Brunot-Labbe: tome 1er,1815 ; tome II, 1818 ; in-8°. Journal des savan(t)s, avril 1819, pp. 195-202; octobre 1819, pp. 599-611; février 1821, pp. 85-92. Cette série d'articles a été republiée en 1826 par V. Cousin dans ses Fragmen(t)s philosophiques (Paris: A. Sautelet, pp. 1-51). 12 Cousin, V. (1821). Leçon de philosophie, ou Essai sur les facultés de l'âme, par M. Laromiguière, professeur de philosophie à la faculté des lettres de l'Académie de Paris. Paris, chez Brunot-Labbe, 1820, 2e édition. Journal des savan(t)s, février 1821, pp. 85-92. Voir le premier volume des Leçons (2005) pour la reproducion des deux premiers articles.

XXII

Laromiguière aussi s'y arrête spécialement, et ses recherches à cet égard embrassent la plus grande partie des leçons que contient ce second volume. Mais quelle que soit sa place légitime, quelles que soient en (page 86) elles-mêmes les difficultés qui l'embarrassent, la question de l'origine des idées ne se résout-elle pas sans effort, ou, pour mieux dire, n'est-elle pas résolue d'avance par le système général de M. Laromiguière ? Si nos idées sont les produits de nos facultés, et si nos facultés ne sont que l'activité elle-même s'exerçant sur des données sensibles, ne suitil pas rigoureusement que les idées ne peuvent être que le produit de l'activité ou de l'attention travaillant sur les matériaux que lui fournit la sensibilité; la sensibilité, disons-nous, et nulle autre source. La plus légère incertitude sur ce point énerverait et obscurcirait la théorie générale et la mettrait en contradiction avec elle-même. En effet, M. Laromiguière, lorsqu'il passe de la théorie des facultés de l'âme à celle des idées, établit que toutes nos idées dérivent du travail de nos facultés sur les données sensibles: mais tout à coup il revient sur ces expressions de données sensibles, sensibilité, capacité de sentir; et, leur imposant une acception plus étendue que celle que la langue, l'usage, la théorie de Locke, de Condillac et la sienne propre, leur accordent ordinairement, il métamorphose subitement la sensibilité, que jusque-là, sur la foi de ses propres explications, nous avions cru suffisamment connaître, en une sensibilité nouvelle, douée de propriétés extraordinaires, et comprenant des phénomènes que jusqu'alors on ne lui avait point attribués. La faculté de sentir reste toujours le fonds primitif et unique de toutes les idées, et nous ne pouvons savoir que parce que d'abord nous avons senti: mais il y a bien des manières de sentir; et c'est sur ces diverses manières de sentir que repose la théorie des idées. Selon M. Laromiguière, il y a dans la sensibilité quatre modes, quatre éléments. La première manière de sentir est produite par l'action des objets extérieurs (tom. II, lIe leçon, pag. 58). Voilà la sensation. La deuxième manière de sentir est produite par l'action de nos facultés (tom. II, pag. 65). Quand nos facultés, et l'attention qui est leur principe, s'appliquent à la sensation, elles produisent les idées sensibles; quand l'attention s'applique à la conscience d'elle-même et des facultés qu'elle engendre, elle acquiert les idées des facultés de l'âme. XXIII

Si M. Laromiguière eût ajouté que toutes les idées possibles ne sont que le développement et la combinaison de celles-là, savoir, les idées sensibles et les idées des opérations de l'âme, il aurait rencontré le système de Locke fondé sur la réflexion et la sensation, système que Condillac détruisit pour le simplifier, en réduisant la réflexion à un mode de la sensation; si, dis-je, M. Laromiguière s'était arrêté à ce (page 87) point, il eût été conséquent à l'idée générale de son système, dont le but avoué ne fut jamais que de rétablir l'activité de l'âme, et l'indépendance de nos facultés confondues par Condillac avec les sensations: mais il ne s'arrête pas là ; et, s'écartant brusquement de Locke et de son propre système, il prétend que l'homme n'est point borné à ces deux sources de connaissances, insuffisantes pour expliquer toutes les idées. D'où nous viendraient, dit-il (page 64), les idées de ressemblance, d'analogie, de cause et d'effet? Aurions-nous les idées du bien et du mal moral? Voilà pourquoi il admet deux autres sources nouvelles d'idées, c'est-à-dire, deux nouveaux modes de sentir. Lorsque nous avons plusieurs idées à la fois, il se produit en nous une manière de sentir particulière; nous sentons entre ces idées des ressemblances ou des différences, des rapports. Nous appellerons cette manière de sentir qui nous est commune à tous, sentiment de rapport, ou sentiment rapport (page 70). Quand l'attention s'applique à ces sentiments de rapport, les démêle et les éclaircit, elle produit les idées de rapport. Quant à la quatrième manière de sentir, nous laisserons à M. Laromiguière le soin de l'exposer lui-même. « Il est une quatrième manière de sentir qui paraît différer des trois que nous venons de remarquer, plus encore que celles-ci ne diffèrent entre elles. » «Un homme d'honneur Ge parle dans l'opinion ou dans les préjugés de l'Europe), un homme d'honneur se sent frappé; jusque-là c'est une sensation qu'il reçoit, et une idée sensible qui en résulte: mais s'il vient à s'apercevoir qu'on a eu l'intention de le frapper, quel changement soudain! Le sang bouillonne dans ses veines; la vie n'a plus de prix, il faut la sacrifier pour venger le plus ignominieux des outrages. Lorsque nous apercevons, ou seulement lorsque nous supposons une intention dans l'agent extérieur, aussitôt au sentiment sensation qu'il produit sur nous se joint un nouveau sentiment qui semble n'avoir rien de commun avec le sentiment sensation: aussi prend-il un autre nom; on l'appelle sentiment moral. » XXIV

« Ici se montrent les idées du juste et de l'injuste, de l'honnête, les idées de générosité, de délicatesse, etc. » En résumé, il y a quatre sentiments distincts les uns des autres, le sentiment moral, le sentiment rapport, le sentiment action des facultés de l'âme, et le sentiment sensation, c'est-à-dire, le sentiment des impressions perçues à l'occasion des objets extérieurs; de là les idées de (page 88) sensation, les idées des facultés humaines, les idées de rapport, les idées morales; de sorte que la source de toutes ces idées est le sentiment et non pas la sensation, et qu'il faut distinguer entre la sensibilité proprement dite, celle des sens, et une autre sensibilité entièrement distincte de la première, et qui contient, avec le sentiment sensation, le sentiment de rapport, le sentiment moral, et le sentiment des facultés de l'âme. Ainsi ce ne serait pas assez d'avoir séparé l'activité de l'âme de la sensation. Il ne faudrait pas croire, avec ces deux éléments distincts, avoir expliqué tout l'homme; il ne faudrait pas dire que « dans l'esprit humain tout peut se réduire à trois choses, aux sensations, au travail de l'esprit sur ces sensations, et aux idées ou connaissances résultant de ce travail (fr vol., pag. 95). » Il ne faudrait pas dire que: « Tel est l'ordre de développement de l'esprit humain :

« 10 Sensations, opérations; premières idées, provenant des
sensations et des opérations, et par conséquent idées sensibles. « 20 Premières idées, ou idées sensibles; nouveau travail, nouvelles idées.

« 30 Nouvelles idées, nouveau travail, nouvelles idées, et
toujours de même, sans qu'on puisse assigner de bornes à ces développements de l'intelligence (tome fr, p. 98). » Il faudrait intervertir cet ordre et placer de niveau avec les sensations et le sentiment de l'activité, comme éléments nouveaux et essentiellement étrangers, le sentiment rapport et le sentiment moral; élargir la base du système, en multiplier les principes, en changer tout l'aspect, sauf à en garder la phraséologie: c'est ce qu'a fait M. Laromiguière. Les quatre manières de sentir constituent-elles quatre phénomènes essentiellement distincts? Oui, répond, dans sa quatrième leçon, M. Laromiguière. Alors pourquoi donc leur donner un nom commun? L'objection est très simple; selon nous, elle est invincible. Dira-t-on que l'on voulait rapporter en général toutes les sources des xxv

connaissances humaines à la sensibilité, pour s'accorder, dans les formules générales, avec une théorie qui a longtemps régné, en donnant toutefois à la sensibilité une acception assez vaste pour pouvoir y faire entrer des faits nouveaux et importants que, depuis quelques années, l'opinion ramène dans les discussions philosophiques? C'est là une raison d'auteur, non de philosophe. La philosophie est l'expression de ce qui est, et non pas un dictionnaire arbitraire. Toute confusion de choses distinctes est une violence faite aux choses, et par conséquent à la vérité; tout rapport chimérique doit être retranché de la science, toute analogie verbale renvoyée à la (page 89) scolastique. Certainement il n'y a aucun rapport réel entre le sentiment sensation, pour parler la langue de M. Laromiguière, le sentiment rapport, le sentiment moral et celui de l'action de nos facultés. Être frappé par les impressions du dehors, jouir ou souffrir, est un phénomène qui n'a rien de commun avec celui de la volonté et des facultés dont elle est le principe. Maintenant en quoi les phénomènes sensibles et volontaires ressemblent-ils à ces jugements rationnels par lesquels nous affmnons le vrai ou le faux, le bien et le mal, et prononçons sur les rapports des choses et sur les rapports des hommes? L'opération de l'esprit qui juge est-elle celle qui veut? Est-elle la jouissance ou la souffrance? Qu'on le prouve, autrement que l'on renonce à toute assimilation verbale. Au fond, ou le sentiment de rapport et le sentiment moral sont des modifications de la sensation, et dans ce cas ils peuvent et doivent porter le même nom; et alors le système général de M. Laromiguière, savoir, que tout dérive de la sensibilité et de l'attention, est vraiment un système; ou le sentiment rapport et le prétendu sentiment moral ne sont point des modifications de la sensation, et alors, en dépit de tous les abus de langage, l'attention, c'est-à-dire, la volonté, et le mot abstrait, collectif et vague de sentiment et sensibilité, n'expliquent point tous les phénomènes de l'intelligence. Or, d'un côté, M. Laromiguière prouve que le sentiment de rapport et le sentiment moral ne sont pas réductibles aux deux autres phénomènes de la volonté et de l'attention, et par-là il renverse son système: de l'autre côté, après avoir séparé dans le fait, il confond dans le terme; après avoir distingué fortement le sentiment moral et le sentiment de rapport de la sensation et des opérations de nos facultés, il donne à tout cela une dénomination commune, réparant par l'identité fictive du mot des distinctions et des oppositions réelles, et relevant son système par un de ces arrangements de

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grammaire ingénieux et vains, qui consumèrent stérilement l'oiseuse activité des péripatéticiens du moyen âge, loin des choses et de la nature. Sans doute, dans le langage ordinaire, les phénomènes les plus élevés de la raison sont appelés des sentiments. En effet, c'est une loi de la nature humaine, qu'à la suite des jugements les plus purs se manifestent, dans la sensibilité, des mouvements parallèles qui réfléchissent la raison sous des formes passionnées. C'est la raison seule qui aperçoit le vrai, le bien et le beau d'une aperception pure, calme, absolue comme la beauté, la vertu et la vérité elles-mêmes: mais en même temps la sensibilité, qui enveloppe de toutes parts l'esprit humain, par un contrecoup plus ou moins énergique, entre en exercice et mêle (page 90) ses phénomènes aux phénomènes intellectuels. La géométrie est vraie, et en même temps elle a ses jouissances pour Leibniz et pour Descartes. La raison, en présence de telle ou telle action, prononce qu'elle est juste ou héroïque, avec autant d'assurance, avec autant de sang froid que s'il s'agissait de vérités mathématiques: mais la sensibilité ébranlée complique bientôt le phénomène rationnel de mouvements étrangers, qui souvent l'étouffent, toujours l'obscurcissent, et impriment au phénomène total leur forme particulière. De là l'expression unique et simple de sentiment employée pour représenter un fait complexe: mais le philosophe, dont le devoir est de séparer les faits, reconnaît aisément, sous l'expression de sentiment, sentiment rapport ou sentiment moral, le fait rationnel, qui précisément par sa pureté et sa simplicité trompe la conscience inattentive, et se cache en quelque sorte sous le fait sensible qui le surmonte, et le couvre de toute la vivacité et de toute l'énergie attachées à la passion. En effet, la raison nous échappe par son intimité même. Des jugements irrésistibles n'exigeant aucun effort, n'avertissent point de leur présence, s'accomplissent et passent inaperçus dans les profondeurs de l'âme. Il semble que l'homme ne puisse contempler la lumière qu'au-dehors de luimême, dans la clarté apparente de ces faits extérieurs que l'âme aperçoit d'autant plus aisément, qu'ils lui sont plus étrangers, ou dans ces faits intellectuels, mais non pas primitifs et nécessaires, qui se manifestent dans l'effort même que l'âme fait pour les produire. La vraie lumière, la lumière intérieure luit dans les ténèbres et comme ensevelie dans l'abîme de notre être. Il est encore une autre manière d'expliquer M. Laromiguière et la généralité de ce mot sentiment qui, comme nous l'avons vu, est philosophiquement inapplicable aux quatre phénomènes que M. XXVII

Laromiguière appelle les quatre sources de toutes les idées. Ces phénomènes sont étrangers l'un à l'autre; par conséquent, ils appartiennent à des propriétés ou facultés différentes; et l'unité de faculté est une contradiction réelle avec l'essentielle diversité des résultats. Il y a donc réellement quatre facultés; ou si, comme le pense l'auteur de cet article, on peut ramener à une faculté identique, savoir, la raison, et les jugements de rapport et les jugements moraux, il y aurait trois facultés primordiales: la sensibilité, siège de toutes les autres sensations; l'activité volontaire et libre, qui contient en elle l'attention, la comparaison, une partie de la réminiscence, etc. ; enfm la raison, qui juge du vrai et du faux, du bien et du mal, du laid et du beau. L'homme est l'union de ces trois facultés. Mais si ces facultés sont essentiellement distinctes, elles ont toutes les trois cela de commun, que l'homme en a conscience. Ce n'est (page 91) point ici le lieu d'approfondir le phénomène singulier de la conscience; il suffit de le constater. Ce phénomène n'a aucune espèce de rapport originaire et essentiel avec la sensibilité; mais comme la conscience est rapide et fugitive, et comme, encore une fois, pour exprimer ce qui se passe en lui de plus profond et de plus pur, l'homme va chercher des appuis et des images dans cette sensibilité, où tout paraît si évident, il y puise entre autres métaphores celle qui assimile le fait de conscience à un fait sensible: de là l'expression de sentiment substituée à celle de conscience; et comme la conscience comprend tous les faits et les réfléchit tous, le sentiment, avec lequel on la confond est érigé par-là au rang de principe unique des connaissances humaines quoique la conscience elle-même ne produise aucun fait, et soit un témoin, et non pas un agent ou un juge. Le principe de la théorie des idées de M. Laromiguère est donc la distinction de quatre éléments de connaissance, de quatre phénomènes primitifs et indépendants les uns des autres, et leur confusion sous une dénomination commune. Le vice du principe accompagne la théorie dans tous ses développements, engendre à chaque pas des équivoques et des malentendus sans nombre, et répand sur l'ensemble une confusion, une obscurité malheureuse. Il a suffi d'indiquer le vice à son origine; le suivre partout serait une tâche inutile et fatigante. Le bon sens tranche aisément les subtilités verbales; mais, en voulant les résoudre en détail, la critique s'y enlace et s'y embarrasse elle-même. Il est superflu d'ajouter que les réflexions un peu sévères que nous impose la vérité, n'affaiblissent en rien les éloges sincères que nous XXVIII

nous sommes plus à donner à l'ouvrage de M. Laromiguière. Les difficultés mêmes dans lesquelles il est tombé témoignent d'autant plus son intention d'abandonner Condillac; et le peu de simplicité réelle cachée sous l'apparente simplicité de son système, prouve les efforts qu'il a faits pour s'éloigner de la route battue. Il quitte Condillac, puisqu'il commence à parler du sentiment moral comme d'un phénomène réel et indécomposable; du sentiment de rapport et de l'activité comme de faits irréductibles à la sensation: là est le mérite de l'auteur. S'il eût été plus loin, s'il eût laissé la nomenclature de Condillac, comme il abandonnait ses idées, s'il eût fait des facultés différentes pour des phénomènes différents, et d'autres noms pour d'autres faits, il aurait été plus conséquent et plus neuf. Mais on ne brise pas tous ses antécédents à la fois; et, au sein des différences graves qui séparent M. Laromiguière de Condillac, il fallait bien que parût toujours le rapport secret, mais intime, qui rattache l'élève au maître. (page 92) Le succès que nous avions prédit aux Leçons de philosophie, se réalise: il vient d'en paraître une seconde édition (1820) ; elle trahit et seconde la tendance qui se manifeste de toutes parts de sortir enfm de la philosophie des sens. La philosophie de Laromiguière : Dernier acte

À l'époque où Laromiguière développe sa philosophie, la France vit une période troublée au plan politique et l'Université est attaquée. Après l'invasion de la France par les armées de la coalition, le Sénat déclarait le 6 avril 1814 déchu le régime napoléonien et décrétait la restauration de la monarchie des Bourbons en la personne de Louis XVIII. C'est à cette date que paraît le fameux pamphlet de Chateaubriand, de Buonaparte et des Bourbons. Chateaubriand, exhortant les Français à reconnaître leurs princes légitimes, trace un long tableau de la tyrannie napoléonienne. Il en énumère les instruments, parmi lesquels l'Université. Le succès de cette brochure fut si grand, qu'elle eut rapidement une seconde édition à 10 000 exemplaires. Les quelques phrases consacrées à l'Université furent très remarquées et guidèrent les attaques qui devaient se produire les mois suivants. Même s'il semble qu'à ce moment l'on considère la fm de l'Université comme prochaine, la rentrée des Bourbons (3 mai), la restauration du pouvoir légitime, l'occupation étrangère et le

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traité de paix (30 mai) détournent l'attention. Dès les premiers jours de la première Restauration, le gouvernement du roi annonce que l'Université n'est maintenue que provisoirement. L'abbé de Monstesquiou, premier ministre de l'intérieur de Louis XVIII, malgré son libéralisme, avait contre l'Université des préventions assez fortes. Sa première idée fut d'en détruire la centralisation, de rétablir des universités partielles, et de soumettre les collèges aux autorités locales. Il précisa ses intentions par l'ordonnance du 22 juin 1814 : l'Université ne serait maintenue que ''jusqu'à ce qu'il ait pu être apporté à l'ordre actuel de l'instruction publique les modifications qui seront jugées utiles." De son côté, Fontanes fit préparer un projet, soi-disant pour obéir à la demande expresse du Comte d'Artois peu de jours après son entrée à Paris, le 13 avril 1814. Le 28 juin, comme pour se conformer à l'ordonnance du 22, en séance du Conseil de l'Université, le grand maître nommait une commission de onze membres pour préparer un travail sur les modifications dont l'organisation de l'Université pouvait être susceptible. Cette commission, dont les animateurs furent les deux collaborateurs de Fontanes, Ambroise Rendu et Guéneau de Mussy, terminèrent leurs travaux en août; le conseil discutant sa rédaction jusqu'en décembre. Mais entre temps, l'ordonnance va déclencher une polémique publique entre les adversaires et les partisans de l'Université napoléonienne. En juillet, en août et en septembre tombe une pluie de pamphlets; une furieuse campagne est déclenchée, officieusement d'abord, par des journaux et des brochures, puis officiellement ensuite par la voix de Conseils généraux, réclamant la destruction de la centralisation et de la fiscalité universitaires, une place plus grande pour le clergé et pour les autorités locales. Le plus violent de ces pamphlets est certainement celui écrit par Jean-Marie de Lamennais (1780-1860), auteur de L'Université impériale. Au nom de sa foi catholique et royaliste, il voit dans l'Université un lieu d'immoralité d'où naissent tous les vices. Pour lui, à cause de son origine napoléonienne, l'Université est incompatible avec les institutions chrétiennes et monarchiques de la France. Engagé à répandre dans le clergé les doctrines ultramontaines, il veut s'emparer de l'enseignement pour en faire un instrument de conversion 13.Ce discrédit

13Le ton de son pamphlet est si injurieux pour le gouvernement impérial qu'après le 20 mars 1815, au retour triomphal de Napoléon de l'île d'Elbe, Lamennais, se sentant en danger, jugea bon de partir pour l'Angleterre.

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de l'Université, même s'il n'est pas général, prépare le mouvement qui donnera une grande partie de l'enseignement aux écoles ecclésiastiques. Les concessions faîtes aux écoles ecclésiastiques par l'ordonnance du 5 octobre 1814 calment les polémistes et le public se lasse. Cette ordonnance indiquait en plus le peu de bienveillance du pouvoir central envers l'Université. L'ordonnance du 17 février 1815, préparée par Royer-Collard et Guizot (cf. Mémoires, I, pp. 51sq et III, p. 136), prévoyait la suppression de la charge de Grand-Maître, maintenait le Cons~il de l'Université et organisait 17 Universités. L'ordonnance n'eut pas un mois d'existence à cause du retour en France de l'Empereur

Napoléon (1er mars 1815).Les Cent Jours trouvèrent l'Universitéen plein
désarroi, ébauchant à peine une transformation considérable. Dix jours après son arrivée aux Tuileries, l'Empereur la rétablit telle qu'elle avait été organisée par le décret du 17 mars 1808, biffant d'un trait les deux ordonnances du 5 octobre 1814 et du 17 février 1815. Battu à Waterloo (18 juin), Napoléon abdique une seconde fois (22 juin) et laisse à nouveau la place à Louis XVIII qui, de retour de son exil à Gand, entame le règne de la Seconde Restauration. L'Université, que la Première Restauration avait mutilée, disloquée et démoralisée, qui restait après le 17 février sous le coup d'une réorganisation nouvelle, sortait des Cent Jours complètement suspecte, compromise de façon évidente. Le retour des Bourbons, selon toute vraisemblance, allait précipiter sa chute. Mais après Waterloo et le retour de Gand, le pouvoir royal avait d'autres soucis. Pour remettre en application l'ordonnance du 17 février, il aurait fallu de l'argent. À la stupeur de ses ennemis, le ministre Talleyrand maintint l'organisation de l'Université napoléonienne par l'ordonnance du 15 août 1815. L'ordonnance, il est vrai, soulignait le caractère précaire de ce maintien. Le gouvernement de l'Université, réduit à un Conseil royal le 17 février, se concentrait dans les mains d'une commission de l'Instruction publique (qui remplace à la fois le Grand-Maître et le Conseil de l'Université), présidée par Royer-Collard, et composée de cinq membres: Georges Cuvier, Silvestre de Sacy, Guéneau de Mussy, Petitot et Frayssinous. Mais le 31 octobre 1815 paraît l'arrêté qui supprime plusieurs Facultés des lettres (d'abord suspendu par le Ministre de l'Intérieur l'arrêté fut défmitivement confIrmé par une ordonnance du 18 janvier 1816) : ne reste à cette époque que les facultés des lettres de Besançon, Caen, Dijon, Paris, Strasbourg et Toulouse. La décision fut motivée par le peu d'utilité de ces établissements et la pénurie où se XXXI

trouvaient les fmances de l'Instruction publique. Royer-Collard, président de la Commission de l'Instruction publique entre 1815 et 1819 avait réussi à fortifier l'institution universitaire "De 1818 à 1820, il suffit de la seule influence de M Royer-Collard pour produire partout en France un mouvement d'études jusqu'alors inconnu et dont on ne trouverait guère l'exemple que dans les écoles du Xf et du Xlr siècle" (Spuller, RoyerCollard, 1895... cf. Dubois (in Globe, 16 avril 1828). Royer-Collard démissionne en septembre 1819, il est d'abord remplacé par Cuvier (22 juillet 1820) puis par Lainé (4 octobre 1820) qui prend la présidence de l'ex-Commission devenue le Conseil royal de l'Instruction publique. Avec les événements politiques des années 1820, la philosophie de Laromiguière va s'imposer progressivement face aux réactionnaires religieux et aux progressistes libéraux. Après la chute défmitive de l'Empereur, la Restauration a pour souverain Louis XVIII qui s'efforce de concilier les acquis révolutionnaires et le retour à la monarchie (la Charte). En 1820, un événement déplorable vint tout bouleverser et jeter la Restauration, stable depuis 1817 avec le roi Louis XVIII qui avait rompu avec la faction ultra-royaliste, dans une voie qui devait amener sa chute. Cet événement fut l'assassinat, le 20 février 1820, par Louis Pierre Louvel du duc de Berry (1778-1820), ultraroyaliste et neveu de Louis XVIII. Considérant qu'il s'agissait là d'un vaste complot contre les dynasties légitimes, l'assassinat fut exploité par les ultraroyalistes qui imposèrent au Roi de nouvelles mesures réactionnaires qui provoquèrent la chute du ministère de tendance constitutionnelle dirigé par Decazes (1780-1860) véritable chef du gouvernement entre 1818 et 1820. Il se forma alors un gouvernement de droite soumis à la "Congrégation" sous la direction d'Armand Emmanuel du Plessis de Chinon, duc de Richelieu (1766-1822) qui prit des mesures limitatives des libertés publiques (suspension de la liberté individuelle et modification du régime de la presse avec le rétablissement de l'autorisation préalable). Royer-Collard, jusque-là ministre de l'Instruction publique, resta fidèle à la ligne constitutionnelle et entra alors dans l'opposition en s'alliant aux libéraux. Cette décision eut un contre-coup à la Sorbonne, et, à la rentrée des cours, Cousin fut invité à ne pas remonter dans sa chaire qui resta vide pendant huit années. Quelle était la raison de cette décision? Certainement certains propos contenus dans ses leçons où l'on pouvait apercevoir l'ombre suspecte du libéralisme. Cousin avait tout de même gardé sa chaire à l'École normale. C'est en représailles que Cousin fut invité à ne XXXII

pas remonter dans sa chaire, par une note, d'une courtoisie hypocrite, insérée dans le Moniteur du 29 décembre 1820. Victor Cousin cessa donc ses cours à la Faculté des Lettres, il ne devait les reprendre que huit ans plus tard. Pendant ce long intervalle, la philosophie véritable ne put être enseignée à Paris que dans la chaire de Laromiguière car déjà un arrêté du 31 octobre 1820 avait demandé que l'enseignement de la philosophie soit regardé comme un simple "complément" à la rhétorique. Face à l'opposition libérale, Richelieu tenta d'adopter des mesures de réaction modérée. Le 27 février 1821 paraît une ordonnance dont l'article 13 déclare que "les bases de l'éducation dans les Collèges sont la religion, la monarchie, la légitimité et la Charte" ; l'article 14 que "l'évêque diocésain exercera, pour ce qui concerne la religion, un droit de surveillance sur tous les collèges de son diocèse" ; l'article 17 que "le cours de philosophie des collèges se fera en deux ans. Les leçons ne pourront être données qu'en latin", ce qui est une façon efficace de lutter contre toute pensée novatrice. L'article 20 enfm dit qu'il "sera distribué des médailles d'or aux professeurs de collège qui se seront distingués par leur conduite religieuse et morale et par leur succès dans l'enseignement". Mais la politique de Richelieu fut jugée insuffisante par les ultraroyalistes, en particulier par un de ses ministres, Villèle, et trop autoritaire par les libéraux. Cette double opposition provoqua la démission du cabinet Richelieu le 14 décembre 1821. C'est à cette époque que commence la réaction religieuse sous le ministère de Jean-Baptiste Guillaume Joseph, Comte de Villèle (1773-1854) qui demeura plus de six ans au pouvoir14. Le ministère de l'Instruction publique passa le 1er juin 1822 entre les mains de l'évèque d'Hermopolis, l'abbé Denis de Frayssinous, fervent critique de la philosophie de son temps. À peine promu Grand-Maître de l'Université, il avait manifesté son intention très ferme de rompre avec le libéralisme, pourtant bien restreint et timide, dont elle avait jusque-là bénéficié. Peu de temps après, par une ordonnance du 27 juillet 1822, il faisait fermer l'École normale considérée par les ultras comme la pépinière de l'Université et le dernier foyer de résistance. Cousin, qui avait pu jusqu'à cette date y conserver une maîtrise de conférences, cessa tout à fait d'y enseigner. Le 21 novembre 1822, la Faculté de Médecine de Paris, suspectée d'abriter le foyer du matérialisme
14Après la mort de Louis XVIII en 1824, le roi Charles X (1757-1836) qui vient d'accéder au trône, en se faisant sacrer à Reims le 29 mai 1825, va favoriser l'ultraroyalisme qu'il incarnait sous le règne de son frère.

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médical français, fut fermée et un comité animé par le ministre de l'intérieur Corbière, et comprenant René-Théophile Laennec, Georges Cuvier et J.C.A. Récamier, reconstitua la Faculté qui ouvrit en février 1823 après le remplacement de onze professeurs démissionnés. L'abbé Nicole fut nommé recteur de l'Académie de Paris. Les rectorats, les professorats, les directions des collèges communaux, les inspections furent en grande partie et presque partout confiés à des prêtes. La religion catholique étant la religion d'État, l'enseignement devait être catholique. En même temps on rétablissait l'ancienne scolastique. L'enseignement de la philosophie devait se faire en latin, l'argumentation scolastique fut rétablie et la philosophie fut assujettie à un programme d'enseignement sous ce titre: "Theses logicae, metaphysicae et ethicae". Il s'agissait d'une liste de questions susceptibles d'être posées au baccalauréat ès lettres. Ce programme fut rédigé en 1823 par le doyen de la Faculté de théologie de Paris, l'abbé Jean-Marie Burnier-Fontanel (1763-1827), et reproduisait les divisions et la matière de la "Philosophie de Lyon". L'examen de philosophie portait sur cinquante questions dont le candidat tirait l'une au sort. Ces questions, en latin, étaient réparties sous trois chefs: logique, métaphysique et morale. Les questions de logique concernaient la défmition de la philosophie et de la logique, la nature des idées, du jugement, du raisonnement, du langage, de la proposition, de la méthode et de l'erreur. Les questions de métaphysique concernaient la défmition de celle-ci, les rapports de l'âme avec le corps, la liberté et l'immortalité de l'âme. Enfm les questions de morale portaient sur sa défmition, sur la loi morale et sur les différents devoirs. On y décèle une philosophie dont la forme est encore très scolastique même si quelques-uns de ses articles sont vernissés d'un sensualisme apaisé. L'alliance entre le cléricalisme et le condillacisme était bien présente. Par la modification établie dans le système de Condillac et par l'affIrmation de la spiritualité de l'âme et l'existence de Dieu, la philosophie de Laromiguière et de son école satisfaisait les défenseurs les plus zélés de la tradition. On peut même donner pour preuve de cet accord tacite entre les deux écoles dans l'ouvrage en latin (parce qu'ainsi le voulait un statut scolaire du 4 septembre 1821) intitulé "Elementa philosophiae metaphysicae excerpta praecipue e scriptis DD. Frayss inous, Laromiguière, de Bonald, etc. ad usum studiosae juventutis " (Amice du Pontgaut, 1826). Comme le note le

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philosophe cousinien Ph. Damiron (1834, pp. 115-117)15, la présence de la philosophie de Laromiguière, malgré ses défauts, permet de former les esprits cultivés: "L'enseignement public de la philosophie, plus qu'aucun autre, s'est ressenti de l'esprit qui a dirigé le pouvoir ces dernières années,. il a presque été ramené à l'âge de la scolastique, l'ancien régime de la science. On a ordonné que les leçons se fissent en latin et sous la forme de l'ancienne argumentation (..) On philosophe en latin, d'un bout de la France à l'autre, avec le cérémonial et l'étiquette du vénérable syllogisme. Et sur quoi philosophe-t-on ? Sur les thèses de l'école et sur les objecta qui les accompagnent (..) En cet état il est heureux que les Leçons de M Laromiguière (..) aient trouvé grâce et soient entrées dans l'enseignement. Seules à peu près elles y représentent le siècle et son mouvement (..) Au moins apprennent-elles à philosopher, à penser et à écrire" . Après la mort de Louis XVIII en 1824, le roi Charles X (17571836) qui vient d'accéder au trône, en se faisant sacrer à Reims le 29 mai 1825, va favoriser l'ultraroyalisme qu'il incarnait sous le règne de son frère. La mainmise cléricale sur l'enseignement se fit encore plus marquée, preuve en est la nouvelle nomination le 26 août 1824 de Frayssinous comme "Ministre des affaires éclésiastiques et de l'Instruction publique". Au cours de ces années 1820, les Leçons de Laromiguière étaient toujours très lues. Elles avaient eu, dès 1820, une seconde édition. Une troisième édition parut en 1823, et fut présentée avec éloges l'année suivante dans un article du très officiel journal gouvernemental le Moniteur (1824, p. 1669). D'autre part une traduction en existait en italien, en allemand et en anglais. En 1824, François Thurot, qui suppléait depuis douze ans Laromiguière, fut nommé au Collège de France et cessa d'enseigner à la Sorbonne. Le choix de Laromiguière se porta alors sur Séverin de Cardaillacl6. Les Leçons de philosophie furent
15 Damiron, J. Ph. (1834). Essai sur l'histoire de la philosophie au X/Xe siècle (3e édition). Paris: L. Hachette. 16 Jean -J acques Séverin de Cardaillac (1766-1845) est né le 12 juillet 1766 au château de Lotraine ou Latreine, commune de Pinsac, en Quercy dans le Lot. Il avait jadis porté, comme Laromiguière, la soutane, mais sans entrer dans les ordres. Bachelier en théologie et docteur ès lettres, il a été maître de Conférences en philosophie au Séminaire St Sulpice du

1cr octobre 1786 au 1erjanvier 1790. Sous l'empire, il sera nommé régent de philosophie au
Collège de Montauban (20 oct. 1810 - 4 oct. 1811) puis professeur de philosophie au Lycée Bonaparte (4 oct. 1811 - 22 sept. 1830). Il enseigna aussi la philosophie comme maître de conférences à l'École Normale à partir de 1816, à côté de Cousin et de Jouffroy, quand le décret du 27 juillet 1822 était venu. Il continuait dès lors de la professer au Collège Bourbon. Le 22 novembre 1823, alors qu'il est professeur au Collège royal de Bourbon, il

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recommandées à la lecture par les partis les plus opposés parce qu'elles présentaient un sensualisme modéré qui s'inspirait de Condillac tout en le corrigeant. C'est dans ce contexte que Laromiguière participa à la nouvelle agrégation de philosophie pour les collèges royaux. Par arrêté du 12 juillet 1825, l'agrégation des classes supérieures (créée en 1821) est dédoublée en deux concours, l'un pour les classes de lettres, l'autre pour la classe de philosophie. Le premier concours d'agrégation de philosophie, qui se déroule à Paris à la fin du mois de septembre 1825 est présidé par l'abbé Bumier-Fontanel, de la Faculté de théologie de Paris et comprenait dans le jury l'abbé Caron, Létendard (inspecteur d'académie), Laromiguière et son suppléant Cardaillac. Quatre candidats, parmi lesquels des disciples de Laromiguière, seront reçus: Gibon, Saphary, Gatien-Amoult, Cassin. La personnalité non engagée politiquement de Laromiguière satisfaisait toutes les écoles. Au printemps de l'année 1826 paraissait la quatrième édition des Leçons. Celle-là était même double. Elle comprenait un tirage in-8° en deux volumes comme les précédentes, et un autre in-12° en trois volumes à l'usage des étudiants. Le texte avait été amendé par endroits mais c'est surtout le titre qui avait été modifié. Celui des éditions précédentes: Leçons de philosophie ou essai sur les facultés de l'âme avait paru trop général. Il faisait prévoir après les deux volumes déjà parus, qui traitaient des facultés intellectuelles, un supplément non moins étendu qui serait consacré aux facultés morales. Mais il avait renoncé à faire cette tâche et désormais il intitula plus simplement son œuvre: Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et les origines des idées. C'est à cette époque que les disciples les plus fervents de Laromiguière se regroupent autour du maître et se prononcent ouvertement pour ses doctrines: AJ.H. Valette17, Jean Saphary18,Armand Marrast19, J.F. perrard20, Roques21.
est chargé provisoirement de suppléer Laromiguière, professeur à la faculté des lettres de Paris, en remplacement de Thurot, démissionnaire. Il sera nommé inspecteur de l'Académie de Paris entre 1830 (22 sept.) et 1845 (8 janv.). Il est mort le 22 juillet 1845 à Meiruguet (Canton de Souillac). (Archives Nationales, dossier F/17/20334) 17 Aristide Jasmin Hyacinthe Valette (1794-18??) est né le 13 juin 1794 à St Antonin, département de l'Aveyron (faro-et-Garonne) d'un père receveur des domaines nationaux. Il a reçu pendant fort longtemps de Laromiguière une somme de 1500 frs pour la suppléance attachée au duc de Plaisance. Le 20 aoüt 1819, il est agrégé pour les chaires de philosophie

et devientprofesseurau Collègeroyal de Bourbon(1er septembre) et débutera ses cours le 1er
novembre de la même année (1819). Le 14 octobre 1820, il est nommé professeur de philosophie au Collège St Louis où il restera en fonctions pendant 13 ans. C'est le 22 novembre 1833 qu'il devient officiellement le suppléant de Laromiguière à la Faculté des lettres de Paris (Sorbonne). Il réintégrera l'enseignement secondaire à partir du 4 janvier

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1838 et restera pendant vingt ans professeur de philosophie au Collège Louis-le-Grand et ce jusqu'à sa retraite (l crjanvier 1858) (il sera suppléé régulièrement à partir d'avril 1852). Son mode d'enseignement a été jugé superficiel par l'inspection. Son caractère sera gâté par un amour-propre souvent froissé. Après son échec pour succéder à la chaire de Laromiguière en 1838, il publiera quelques écrits contre l'éclectisme. En 1842 il écrit un petit ouvrage intitulé: Laromiguière et l'éclectisme: aux amis de Laromiguière (Paris: Labitte) où l'on peut lire: «Décidément les doctrines de Laromiguière n'ont plus l'écho dans l'enseignement public de Paris. Les portes de la Faculté des lettres viennent de lui être encore fermées, et cependant le nom de Laromiguière est cité partout avec admiration (p. 3) (...) A Messieurs les professeurs de la Faculté des lettres de Paris (l0 mars 1842) (p. 5) (...) Les portes ont été fermées à un des disciples les plus chers de Laromiguière, à celui qu'il désignait hautement comme son successeur (p. 6). » 18Jean Saphary (1797-1865) était un robuste auvergnat, né en l'an V (17 avril 1797) à Vicsur-Cère dans le Cantal. II commence sa carrière d'enseignant comme répétiteur dans un collège communal à partir du 21 septembre 1820. Nommé par arrêté le 22 octobre 1825 agrégé aux classes de philosophie de l'académie de Paris, il est envoyé quelques jours plus tard (28 octobre) au lycée de Nancy. II sera nommé officiellement professeur titulaire de philosophie à Nancy le 21 août 1826. C'est à cette époque qu'il entreprend de rédiger, pour ses élèves, un cours de philosophie inspiré des Leçons de Laromiguière. Le 17 juillet 1826, Laromiguière écrit, en faisant allusion à la publication récente d'Amice du Pongault: «Je vous prie de croire que je ne suis pour rien dans la rédaction d'un certain manuel. Je serais moins pressé d'un désaveu, si quelqu'un allait m'attribuer celui dont vous vous occupez. Je le tiens, d'avance, pour infiniment meilleur.» (cité par P. Alfaric, 1929, p. 117). Au printemps de l'année suivante, une première esquisse de l' œuvre projetée était soumise par le professeur nancéen à Laromiguière, qui lui en exprimait, le 15 avril 1827, tout son contentement: «Mon très cher philosophe, j'ai lu et relu votre programme. À la seconde lecture il m'a paru meilleur qu'à la première et il sera encore meilleur à la troisième... Un auteur est bien heureux de vous avoir pour interprète. Sous vos heureuses mains le cuivre devient or. » Quelques mois plus tard, le travail paraissait, notablement accru, sous le titre d'abord de Programme détaillé du cours de philosophie du collège royal de Nancy, jusqu'au mois de mars 1827, contenant l'analyse des Leçons de M. Laromiguière (Saphary, 1827a, 60 p.) puis sous le titre d'Essai analytique d'une métaphysique qui comprendrait les principes, la/ormation, la certitude de nos connaissances, dans le plan de M. Laromiguière, dont on a résumé les Leçons (Saphary, 1827b, 124 p., ouvrage publié à Paris chez Brunot-Labbe et à Nancy chez Senef et Vincenot). Laromiguière ne pouvait rêver d'un disciple meilleur. Le 22 août 1827, il lui écrivait, de Paris, en lui annonçant sa visite prochaine à Nancy. Un mois plus tard (25 septembre 1827), Saphary était appelé à Paris, comme professeur de philosophie au Collège Bourbon, chargé de suppléer en qualité d'agrégé M. de Cardaillac. Le 2 novembre 1829, il est même nommé maître de conférences à l'École Prépératoire (ex. École Normale). Mais l'année suivante (30 septembre 1830) il réintègre son poste de professeur de philosophie au Collège royal de Bourbon où il restera jusqu'à l'âge de la retraite (31 août 1853). Durant ces années, il restera fidèle à la philosophie de Laromiguière. En 1843, il remporte le concours sur l'exposition de la philosophie de Laromiguière. Son texte paraît en librairie l'année suivante chez l'éditeur Joubert à Paris sous le titre: « L'école éclectique et l'école française» (1844). La première partie du livre est consacrée à une critique de l'école éclectique alors que la seconde partie reproduit le texte du concours primé par l'Université. Mais il va payer son audace. L'inspecteur général de l'Instruction publique Jean-Georges Ozaneaux (1795-1852) écrit que durant l'année universitaire 1845-1846 « le cours n'est qu'une reproduction pure et simple des idées de M. Laromiguière ». En 1848, demandant à A. Marrast, président de l'Assemblée nationale, le provisorat du Lycée Bonaparte, il écrit: «L'Université, en couronnant en 1843, un ouvrage où je mettais en regard l'école française et l'école éclectique m'a gardé rancune et a privé de tout

XXXVII

Mais la situation de Frayssinous et avec elle celle de Laromiguière se modifia considérablement à cette époque. Des élections générales avaient donné à la Chambre des députés, en novembre 1827, une majorité nettement hostile au parti clérical. Le ministère fut renversé et l'évêque d'Hermopolis écarté de l'Instruction publique. Un des premiers actes et des plus remarqués de son successeur, Vatimesnil, fut le rappel des professeurs de la Faculté des lettres qui avaient été condamnés au silence durant les années précédentes. Cousin remonta sur sa chaire avec l'auréole du sage persécuté. Dès la réouverture de son cours, qui se fit le 15 avril 1828, et pendant les deux mois qui suivirent, il se livra contre le « sensualisme» du XVIIIe siècle, son vieil ennemi à des attaques nouvelles et passionnées (immoralité et athéisme). Valette22 et Marrast23 contre-attaquèrent violemment et les Cousiniens ripostèrent en rééditant, dans un même volume24, les remarques fonnulées, en 1817 et 1819-1821, par Maine de Biran et par Cousin, contre Laromiguière. Un avis des éditeurs, non signé, mais rédigé sans doute par Damiron, débutait ainsi: «Au moment où les partisans de M Laromiguière se joignent aux
avancement un homme assez téméraire et assez habile pour s'attaquer à la puissance régnante. » (lettre du 4 août 1848). Il est mort le 16 avril 1865. (AN F/17/21696). 19Méridional fougueux à la parole ardente. Né en 1801 à Saint-Gaudens, il avait enseigné de bonne heure au collège d'Orthès et à celui de Pontlevoy, puis avait été appelé à Paris par son compatriote le général Lamarque qui, très attaché à Bonaparte, était pourtant resté fidèle à la Révolution. Dans ce nouveau milieu il avait très vite fait la connaissance de Laromiguière et s'était étroitement lié avec lui. Maître d'études à Louis-le-Grand, c'est sous la direction de Laromiguière qu'il prépara le doctorat ès-lettres dont les thèses furent soutenues le 22 novembre 1825. Il avait alors son logement, tout comme Laromiguière, à Louis-le-Grand. Peut-être cette proximité a-t-elle favorisé sa nomination à l'École normale (appelée alors École préparatoire) annexée à Louis-le-Grand et logée sous les combles, comme maître de conférences de philosophie (18 décembre 1826). Mais il fut révoqué pour raisons politiques. Il continua à se vouer à la philosophie en collaborant à une revue qu'il a contribué à fonder Le Lycée, organe libéral très favorable à Laromiguière. 20 Ancien professeur au collège de Mâcon. Il publia en 1827 un ouvrage: Logique classique d'après les principes de Laromiguière. Il expliquait dans sa préface que le besoin s'en imposait: «Son système des facultés de l'âme nous paraît être en réalité l'histoire la plus vraie et la plus complète des divers modes d'action de l'âme. il a si bien analysé la pensée, il a tellement fait connaître les ressorts cachés qui lui donnent son jeu, en un mot, nous avons une idée si exacte et si précise de chacune des opérations de notre esprit, qu'il serait difficile au plus habile mécanicien de mieux connaître une montre et d'avoir une idée plus nette de chacun de ses rouages. » (3e édit., p. 102, note 1). 21 Professeur de philosophie au collège d 'Albi. 22 Valette, AJ.H. (1828). De l'enseignement de la philosophie à la Faculté des lettres et en particulier des principes et de la méthode de M. Cousin. Paris: Labitte. 23 Marrast, A. (1829). Examen critique du cours de philosophie de Cousin. Paris: Corréard. 24 Leçons de philosophie de M. Laromiguière jugées par M. Victor Cousin et M. Maine de Biran (1829). Paris: Johanneau. (IV et 169 p.)

XXXVIII

écrivains de la Quotidienne et de la Gazette et à ceux du parti matérialiste pour attaquer, Dieu sait avec quelles armes, la nouvelle philosophie, la violence des élèves reporte naturellement l'attention sur les principes et le système du maitre (...) Le système de M Laromiguière n'est que celui de Condillac, moins le point de départ, et (...), selon M de Biran, au fond, le point de départ est aussi le même. » Laromiguière s'abstint d'intervenir tout comme son suppléant à la Sorbonne qui n'avait pas plus que lui le goût des polémiques. D'ailleurs Cardaillac25 abandonna sa suppléance à cette époque pour devenir inspecteur de l'Académie de Paris. Il fut remplacé par Valette qui lors de son discours d'ouverture présenta la philosophie de Laromiguière comme l'expression la plus haute de la pensée française. Les esprits se calmèrent après la Révolution de 1830. Laromiguière et Jouffroy proposèrent un nouveau programme (28 septembre 1832) pour les classes de philosophie où la psychologie allait trouver une place éminente. Laromiguière fut élu à la nouvelle académie des sciences morales et politiques (8 dec.). Sa seule ambition était d'assurer le succès de ses Leçons. Une nouvelle édition, la cinquième, parut, par ses soins, en 1833. Elle avait été préparée, sous sa direction, par un de ses disciples les plus fervents: François de Chabrier de Péloubet (1789-18 ? ?). À la mort de Laromiguière, Théodore Jouffroy (17961842), disciple émancipé de Cousin, fut choisi comme son successeur (arrêté du 28 nav. 1837) à la chaire de philosophie dont il fut le titulaire de 1837 à 184226. La Sorbonne n'eut plus aucun représentant dans ses murs de l'école sensualiste française, malgré les protestations des laromiguiéristes (ex. Valette27). C'est en 1844 que paraît la 6e édition des Leçons (1 re édit. posthume, chez H. Fournier, sous le titre Leçons de philosophie sur les principes de l'intelligence, ou sur les causes et les origines de nos idées). À mesure que les défenseurs de «l'école française» abandonnaient le terrain, de nouveaux critiques28 surgissaient
25 Ses leçons rédigées par un de ses auditeurs, auquel il avait communiqué ses notes, furent publiées en 1830 sous le titre: Études élémentaires de philosophie (2 vol. in 8°, de 499 et 538 pages). 26 Cf. Nicolas, S. (2003). La psychologie de Th. Jouffroy. Paris: L'Harmattan. 27 Valette, A.J.H. (1842). Laromiguière et l'électisme. Paris: Labitte. Cette brochure est une protestation en faveur de l'école philosophique de Laromiguière, Valette étant le disciple de prédilection du maître. 28 Dufour, Ph. (1847). Réflexions critiques sur le système métaphysique que M. Laromiguière a publié dans ses Leçons de philosophie (154 p.). Paris: ?; - Mallet, Ch. (1847). Laromiguière: Vie et œuvre. Séances et Travaux de l'Académie des Sciences

XXXIX

et reprenaient à leur compte les objections formulées par Cousin. Parmi eux, il faut citer les philosophes issus de l'école éclectique de Cousin : Charles Mallet29 et le fameux philosophe Paul Janet (1823-1899) qui pensaient que l'esprit de l'auteur était bien supérieur à sa doctrine. Les jugements de Janet trahissaient, comme ceux de Mallet, l'influence directe de Cousin. La Révolution de février 1848, comme les précédentes, entraîna des modifications profondes dans le domaine de la pensée, aussi bien que dans celui de la vie politique. À cette époque, les influences de l'école française représentée par Laromiguière, de l'école éclectique représentée par Cousin, et de l'école phrénologique représentée par Gall commencèrent à décliner au profit d'une philosophie nouvelle. En 1858 paraît la 7e et dernière édition des Leçons de Laromiguière (2e édit. posthume, chez Hachette). Nous espérons, par cette nouvelle édition contribuer à faire apprécier l'œuvre d'un des plus grands philosophes français de l'époque injustement tombé dans l'oubli.

Serge NICOLAS Professeur en histoire de la psychologie et en psychologie expérimentale à l'Université de Paris V - René Descartes. Directeur de la revue électronique « Psychologie et Histoire» Institut de psychologie Laboratoire de Psychologie expérimentale EPHE et CNRS UMR 8581 71, avenue Edouard Vaillant 92774 Boulogne-Billancourt Cedex, France.

Morales et Politiques, 2e semestre, 109-166 ; - Janet, P. (1848). Laromiguière. La Liberté de Penser, 1, 252-263 ; 358-369. 29 Professeur du collège Saint-Louis, C. Mallet, avait été le seul avec son collègue de Charlemagne, Adolphe Franck, à ne pas s'associer, en 1844, à la démarche de Valette, Saphary et Gi bon contre Cousin.

XL

LEÇONS
DE PHILOSOPI-IIE,
ou

ESSAI
SUR LES FACULTÉS DE L'AME;
PAR
PROFESSEUR DES LETTRES

IVI.

LAROMIGUIERE,
DE
PHII,OSOPHIE DE L ACADEMIE

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TOME SECOND.
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A PARIS,
CHEZBRUNOT-LABBE, IJibraire de l'Université, quai des Grands-Augustins, nO, 33.
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I N rf ROD {J C 1"ION
A L.A SECONDE PARTIE~

DU MOT PHIl..OSOPHIE. OBJET SPÉCIAr~ DE NOS LEÇONS.
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NIEssI£trRS;

Nous allons continuer l'étude de la philosophie. C'est ainsi qlle nous désignons tous l'objet
que nOl18désiro118 de COl111aÎtre.Mais 011 peut

être d'accord sur le lallgage, sans avoir les mêmes idées; et cela arrive surtout lorsqu'on transporte dans sa langue natllreIle les mots d'une langue étrangère. Comme nous ignorons le nlotif de la première il11position des flonlS, il est rare que 110US puissions apprécier leur juste valeur; et nous n'avons pour règle qu'un a

2

INTRODUCTION

usage qui varie, ou des autorités qui se COl'1lbattent. Il faut donc qu'étant exprin1ée par des signes devenus arbitraires, la verité perde à nos yeux ce qu'elle a de certain et d'évident. ~Dèslors, il n'est plus d'opinion qu'on ne puisse attaquer ou défendre avec des argumens égale111elltspécieux; rien d'abs11rde qu'on ne puisse ériger en dogme; rien d'assuré qu'on ne puisse ébranler; et il ne reste à la bOlll1e foi que l'ignorance ou le doute. Les hon1mes ne serollt heureux, dit Platoll, que lorsqu'ils seront gouvernés par des philosophes. Voilà la philosophie sur un trône. Où est le philosophe, dit Rousseau, qui pOlIr sa gloire ne tromperait pas le genre humain '/ Voilà la philosophie sur un tréteau. Ainsi la philosophie est tout ce qu'il y a d'excellent, de sublime; elle est tout ce qu'il y a de pernicieux, de viJ. Quand les choses en sont venues à ce POillt ; , . quan d on n 'a qu un Ial1g~,ge pour exprImer ce que les extrêmes ont de plus opposé, la parole a perdu sa destination primitive. Elle devait rapprocher les esprits, unir les âmes~ Elle empêche toute communication d'idées et de sentÎll1ens. Je ne puis donc pas vous dire ce que c'est

A LA SECONDE

P l\R 1'IE.

3

que la philosophie. On a rendu cette définition illlpossible. Nous avons appris, il est vrai, que pllilosa... phie est la n1ên1e chose qu'amour de la sagesse, et que la sagesse, pour les arlciens, était cc ~{ue
les modernes alJI)eIle11t du non1 de science l\tlais qlleI!e scieIlce devait-on culti ,Terpour mériter, et pour obtenir le titre de pllilosoplle ? Suffisait-il de se tellir aux principes des clloses; d'imagi11er quelque système sur le débrouiI., leI1lent (Ill chaos, sur Je cOI11bat des élé111e11s, sur la 11aissallce lies dieux et des Ilon1n1es? -Fallait-il, con1n1e Platon, dédaigner tout ce qui est sujet au changen1erlt; C0111111e Anaxagore, passer sa vie dans la C011te111plation des astres; conl111eSocrate, se donner tout entier à la mo~

l'ale? Fallait-il, com111e Zé11011, soute11Îr que la do.uleur n'est pas un mal? Fallait-il rire avec Dén1ocrÎte, pleurer avec Héraclite? Les Grecs, qllÎ avaient fait le nlot philoso-phie , et qui, par cette raison, allraÎellt dû, ce

sen1ble, en connaître le sel1S le plus précis, ne savaient dOI1C toujours ce qu'ils disaient, pas lorsqu'ils le faisaie11tentrer dans leurs discol1rs ;
et , c.onl111e nOllS, ils l'e111ployaient au hasarde Q\li pourrait croire qlle les stoÏcÎe11s , les gra~le'~

stoïciens, quand ils s~arrêtaient avec tant de

4-

INTRODUCTION

complaisance sur les puérilités de la dia]ectique, fissent en effet de la philosophie, qu'ils fussent inspirés par le désir de la science, pal' }'an1our de la sagesse? lVlais s'il falIt re110ncer à définir la philosophie; s'il est peu raiso11nable de chercller à deviner ce qu'on entend par un mot que cha~ cun enterld à sa manière; et si flOUSIl'avons pas Je droit de prescrire ce qu'il faut entendre, il nous sera permis, du 11loins, de dire ce que
nOllS e11te11dons. Quel que soit le Ilombte de nos c011nais.... sances, quel qu'en soit }'objet, toutes pel1vent se rapporter à deux l)oints de vue. Ou nous faisons l'étude de ce qui est hors de nous, ou nous nous étudions nous-mên1es. Des sava11S, pour expliqllcr }'ordre de l'uni~ vers, observel)t l'infinie variété des plléno4! mènes qui produisent cet ordre. On les appelle pJ1YsiciellS D'autres observent les phénomènes nOIl n10Îns variés de la pensée et de ]a sensibilité~ Ils cherchent à en découvrir les lois. N OtISles appellerons philosophes. Les physiciens et les philosophes se SOl1tpartagé la nature. Les premiers ont pris tout, à l'exception de l'esprit humain. Les derniers l1e

.

.A.LA~ SECONDE

PARTIE.

5

se sont réservé qu'eux-mêmes, que leur i11tellige11ce. Il se pourrait qtle Iellr part ne fût ni la 111oindre, ni la nloins in1portante. Depuis deux cents ans, la physique a fait des progrès que n'avaient jamais soupçonnés les siècles aIltérieurs, et qlli ferol1t l'étonnelne11t de la postérité la plus reculée. Cllaque jour éclaire des découvertes 110uvelles , des prodiges nouVeatlX. Les observations Ilaisse11tdes observations, les expériences des expérie11ces. L'Îlnn1ensÎté des faits, au.parava11t cachés da11sle sein de la nature, et qui maÎlltenant se laissent apercevoir, s'accroît d'année en année, et presque d'un mon1ent à !'alltre. .Au Inilieu de ta11tde merveilles inattendlles, les physiciens allaient être accahlés sous le poids des richesses, quand ils eurent l'idée heureuse de tout réduire, de tout Si111plifier, el1 rame11ant }'objet de leurs études à UIle théo.. l~iegénérale des forces des corps. Ils 110U8 ont donné la l11écanic[tle terrestre, la l11écallÎque céleste, celle des solides, celle des fluides; et de ces divers traités. sur la Pllissance des 1110biles, on a vu sortir leur science toute elltière. La philosophie, depuis la l11ême époque, n'est pas n1oi11sric]1e en observations 11ouveIJ.es sur ce que nous sentons au-dedans de nous, que

6

INTRODUCTION

la physique sur ce que nous apercevons au dehors. Ses progrès, il est vrai, n'ont pas le nlêrne éclat; ils ne frappent pas également: n1ais qu'on pellse à ce que nous devo11sà Bacol1 et à Descartes. De combien de préjugés ne DOllSorlt-ils pas guéris? De combien d'erreurs consacrées par l'assentiment des siècles ne 110US pl1t-iIs pas désabusés? ,Et, après nous avoir si hiel1 avertis de lie pas nous engager dans les fausses routes qu'ils venaient de signaler, quels soins l1e se sont-ils pas donnés pour nous faire connaître la véritable, paul" nous y placer, pour nous y guider? Les aphorislnes de Bacon et les règles de D,escartes devaien t forn1er des disciples dignes de succéder à ces grands hommes. Aussi l'héritage de leurs pensées s'est-il accru sans cesse ,desfi'uits de nouvelles médjtations~ Tout a été examiné, discuté, analysé par le gé.nie de J\f,alleJ),ranclle, de Locke, de Leib.l1itz, de C'o11dillac, et pat' quelques autres philosophes dontlesrechercI}es utiles ou ingénieuses plaeent les 'nOlllSà la s11Îtede ces 110mscélèbres~ Des {tffections et des qualités, qu'un instinct conservateur nous force de rapporter aux diffél~entes pa.rties d'e llotr.e cor~ps ou à des c'orps étrangers~Qo:tété rendues à l'âm.eà laquelle seule

A LA. SECONDE

PARTIE.

7

elles appartiennent. Après un tel triomphe de la raison sur l'instinct, la distinction de l'esprit ., , , , et d e Ia l11atlere s est p'reSeJ1tee d 'eIl e-n1eme; et il a fallu admirer de pIllS en plus l'auteur des choses, à qui il a suffi, pour assurer !'unio11 de detlXsubsta11cesque leur nature tendait à tenir séparées, de faire que l'une se se11tÎt011crût se se11tÎr dans l'autre. On a J'econnu de véritables jugemens, où. les al1ciens philosophes 11evoyaient que de simples sensations. Cette découverte, comme UIi trait de lun1ière, a dissipé tout à coup les té11èbresqui obscurcissaient l'entrée de la science. Les différeIls n10des de la sensibilité ont été séparés les uns des autres. D'un côté, 011a fait la part de ce que nous devons à chaque sens, et de ce que nous devons à leur réunionc De l'autre, on a marqué la différence qui se trouve entre les impressions qui nous viennent du dehors, et ce que nous éprouvons par l'action de nos facultés intellectuelles et n1orales, soit dans le mOlnent mênle qu'elles agissent, soit à la suite et en vertu de cette action. (leç. 2 de ce t. 2.) Dès lors on a pu assigner avec certitude la véritable origine des idées. L'origine, ou plutôt les diverses origines de nos COntlaÎssances, ont donc été mieux obser1\

INTRODUCTION 8 vées. La nécessité de re1110nter à ces origlnes
"CI a ete mIeux sentIe. Ce que ]'hon1n1e doit à la parole pour for~ n1er ses jugel1.1el1S(leç. 4..) ; POUI' s'élever des .

prelllières

abstractions

allX

11otions les plus

universelles; des rapports contingens 3l1Xvéri-a tés l1écessaires; pour faire naître la raiso11, si on ose le dire, et pour lui donner tous ses dé.. , , ' ve Ioppenlens, a ete reconnu, COl1state. La nléthode sallS laquelle J'esprit 11e peut rÎen ou presque rien a cessé d'être un 111ystère. On a su enfi.n qllelles facultés doivent agir, et darls quel ordre elles d.oivent agir, pour assurer 1105conllaÎssances. On a Sll que l'artifice. de la n1éthode ,.lorsqu'elle s'appliqlle à des idées qllÎ ne dérive11t pas Înln1édiaten1e11t du se11tin1ent, C011sÎste dal1s l'a11alogie de ces idées et (la11S l'analogie du langage.. DCI1Xclllest:iolls surtollt, disons mietlX, deux vérités (lui sont au-dessus de toutes les autres. vérités, ont été le J)ut des l11é.(litatjons de la pllilosophie. Il 11'est plus pern1is aujourd'llui à qllÎcol1que petrl suivre Je fil d't111edém011stration, de n1ettre en dû'Ute la simplicité ou l'unité du princil}e qui pense; et, si les preuves de l'exjstel1ce d'uI} Dietl créate11r et 1110dérateur de ]'tl!li,rers ]Je pOllvaient pas acquérir Ull nou~

A J.lA SECONDE

PARTIE.

9

veau degré de certitude, on a pu du n10ins leur imprimer le caractère d'une évidence plus frap... pal1te, })Iu'3générale. De tels objets Ollt llne dignité et Ulle grand.ellI' ql1'on l1e peut l11éconnaÎtre. Ils élèvent la raison, ils l'enlloblissent; et ce]!JÎ qui voudrait les dédaigner trahira.it le secret d'ulle ânle paua.t vre et con1nll1ne, qui ne trouve de jouiss311ces qu' el1les cherchant hors d'elle-nlên1e. Mais si allCULleétulle Il'a droit de nous intéresser autant que l'étude de la philosophie; si 1'011ne petIt se défendre d'un sentÎ111e11tde joie par !'espérallce de conl1aÎtre elln.11 ce qui nous touche de si près; il fallt biel) se dire que, da11s l'état d.'in1perfection où se trouve jllSqU'Îci la langue des philosophes, rien n'exige plus de persévérance dans la n1éditatio11, plus (le re... cueillement dans la pensée, plus de bonne foi avec soi-n1ên1e., et p]us ell même tenlps de cet esprit simple, naturel et naïf, qui n'ôte rien, n'ajoute riel1, ,roit les choses conln1e elles sont et les énonce comme il les voit. L'imagination serait ici le plus grand des obstacles. En s'interposant e11tre nous et la l1atllre, elle DOllSen déroberait la Vlle, et 110USserions éblouis par des fantôlnes~ Il faudra cependant que nous arrêtions quel*

10

INTRODUC'l'ION

fois nos regards sur ces fantômes, pour ap~ prendre à ne pas les confondre avec la réalité. Nous serons pIllS assurés de nous bien connaître, lorsque nous nous ser011Sétudiés, et en nous-mên1es, et dans les opinions des philosophes. Nul esprit ne peut suffire à ce double travail de critiqtle et de n1éditatÎon, si l'ordre J1'endis-pose les p3.rties de telle sorte que l'intelligence des pren1ières facilite l'intelligence de celles qui ~;uivent. Il faut donc qu'un lien COlTImUnles unisse, pour en fornler un systèn1e qui se dé... veJoppe de lui-n1êITle et sallS effort. Et, puisque les physiciens ont porté l'ordre dans le chaos immense que leur avait d'abord , . l' Pl-'esente }" d e d e }'unIvers, en ran1enant tout etll à la théorie des forces des corlJs, pourquoi n'aurions-nous pas essayé d'imiter leur exen1ple? Pourquoi, afin de régulariser la suite de nos pensées, n'aurÎo11s-11011Sas cherché à les rap-p porter toutes à une perlsée unique, à réduire tout à un traité des puissances de }'esprit, des facultés de l'âme? Tel est le titre que nous avons placé à la tête de nos leçons. Si ce titre est juste, il faut qu'il appeJle autour de lui toutes les questions agitées par les })hilosoplles. En effet (, qlle)]e quesc: