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De l'Oubangui à la Centrafrique

De
354 pages
Au bord de l'Oubangui, le poste de Bangui voit le passage des expéditions militaires, de Marchand, de Roulet, de Gentil, la création de postes militaires, l'implantation des premières missions chrétiennes en 1894 et des factoreries. Pour que son espace colonial soit reconnu, la France passe des traités avec les puissances européennes ainsi qu'avec les chefs locaux et les sultans islamisés. De l'Oubangui Chari à la Centrafrique, un héritage à connaître pour comprendre la situation actuelle.
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Histoire Africaine
Histoire Africaine
e eAu tournant des XIX et XX siècle, le partage territorial Marie-Christine Lachèse
au centre de l’Afrique par l’Europe est la première étape
en collaboration avec de la naissance d’États sur le modèle occidental.
BernardL achèse
Au bord de l’Oubangui, le poste de Bangui voit le
passage des expéditions militaires, de Marchand vers
Fachoda sur le Nil, de Roulet dans le Bahr-el-Ghazal,
de Gentil vers le Chari qui occasionnent la création de
postes militaires, l’implantation des premières Mission
chrétiennes en 1894, et des factoreries. La France passe De l’Oubangui
des traités avec les puissances européennes pour que
soit reconnu son espace colonial et avec les chefs locaux
et les sultans islamisés du M’Bomou. Dans la région à la Centrafrique
tchadienne, elle établit des relations avec les sultans
islamisés du Dar el-Kouti et du Baguirmi, et bat en 1900
le conquérant Rabah, sultan du Bornou. La construction d’un espace national
Dans les limites nouvelles, peu à peu, les populations
diverses forment une Nation. De l’Oubangui-Chari à la
Centrafrique, un héritage à connaître pour comprendre
les frontières et les problèmes internes actuels.
Marie-Christine Briand-Lachèse, historienne, a
participé aux Recherches centrafricaines de l’I.H.P.O.M.,
Institut d’histoire des pays d’outre-mer
d’Aix-enProvence, sur les réalités oubanguiennes. Elle soutient
sa thèse à l’Université de Provence, Oubangui
18981900 : apogée et abandon d’une colonie, à travers le témoignage de
Joseph Briand, médecin colonial.
Intégrée à l’ensemble éditorial « Chemins de la Mémoire », la collection « Histoire
africaine » regroupe des travaux d’historiens consacrés à l’Afrique subsaharienne,
des origines à nos jours.
Illustration de couverture : Réseau hydrographique
au centre de l’Afrique, François Lachèse.
ISBN : 978-2-343-05854-2
9 782343 058542
36 €
Marie-ChristineL achèse
De l’Oubangui à la Centrafrique
en collaboration ave Bc ernard Lachèse
La construction d’un espace national




















































































De l’Oubangui à la Centrafrique
La construction d’un espace national



















Collection Histoire africaine


Intégrée à l’ensemble éditorial « Chemins de la Mémoire »,
la collection « Histoire africaine » regroupe des travaux
d’historiens consacrés à l’Afrique subsaharienne, des origines
à nos jours.



Derniers ouvrages parus :

Kone (Sixeau Daouda), Le peuplement ancien en basse Guinée,
e eXII -XIX siècle, 2015.
Souyris (Bernard), Oppression coloniale et résistance en
HauteVolta. L'exemple de la région de la boucle du Mouhoun (1885-1935),
2014.
Bouhdiba (Sofiane), Gorée, la porte sans retour. La mortalité des
captifs à bord des navires négriers, 2014.
Matoumba (Martial), Le paléolithique au Gabon. Les technologies
lithiques dans la région de la Nyanga (sud-ouest), 2013.



Marie-Christine Lachèse
en collaboration avec Bernard Lachèse









De l’Oubangui à la Centrafrique

La construction d’un espace national















L’HARMATTAN





































© L’Harmattan, 2015
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.harmattan.fr
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-343-0 5854-2
EAN : 9782343 058542












À ma famille proche, Bernard mon mari, mes enfants
Philippe, Dominique, Claire, Cécile, François, Catherine

à toute la famille toutes générations confondues et aux
amis
si nombreux que je n’ose citer, craignant en oublier,

à vous tous partageant le temps et l’espace autour de
Bangui, des sultanats,
discutant, proposant, jugeant, corrigeant...
récoltant des informations, créant les contacts, publiant.

Merci













































INTRODUCTION


De l’Oubangui, fleuve, par sa longueur, son débit, à la
Centrafrique, Etat-Nation, quelles étapes ? L’originalité de la création
d’un pays, d’un espace politique dans le concert des nations peut-il
influer sur son avenir ? Il semble communément admis que la
connaissance du passé aide à comprendre le présent, à prendre des
décisions qui semblent plus évidentes, connaître les hommes et leur
milieu, appréhender l’espace à travers ses différentes composantes, la
géographie des lieux, leur morphologie, les systèmes écologiques, les
ressources, l’occupation humaine. Dans ces domaines, le futur espace
centrafricain a été particulièrement bien étudié. À la fin du XIXème
siècle, venus d’Europe, des explorateurs, des scientifiques, des
géographes, des médecins et des pharmaciens ont monté ou participé
à des missions d’exploration puis d’occupation avec l'armée, en
Afrique subsaharienne. Des commerçants ont parcouru le pays, des
hommes politiques ont assisté à des cérémonies officielles,
inauguration d’une gare, consécration d’une église. Les missionnaires
de différentes Églises ont participé à la colonisation et consigné leur
action au milieu de populations analphabètes. Peu à peu un espace se
construit et s’affirme avec ses hommes, Africains et Européens, où se
confrontent les communautés, de civilisations différentes, et
dépendantes de l’évolution de la situation.

L’époque coloniale est celle du contact physique avec le fleuve
Oubangui et ses riverains, la reconnaissance de l’intérieur des terres
par les Français. Elle se partage entre la découverte, du terrain et des
hommes, dont les témoignages, sources de l’historien, les travaux des
géographes et dans différents domaines de spécialisation permettent
une connaissance plus exacte des faits, de la situation. L’Oubangui
intrigue, fleuve au rythme impressionnant entre la période des basses
eaux et celle des inondations aux hautes eaux, les populations
animistes paraissent effrayantes avec les sorciers et l’anthropophagie.
Qui sont ces hommes ? Comment vivent-ils ? Des régions sont encore
inconnues des Européens, mystérieuses, qui intéressent les
aventuriers au service des autorités publiques ou d’intérêts privés.
Tous les pays européens sont concernés dans ce que l’historien Henri
Brunschwig a appelé le partage de l’Afrique noire dans un livre du
même nom paru en 1971 ; pour l’Oubangui, ce seront les Belges et les

$DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
Anglais en concurrence avec les Français qui participent à ce que le
même historien dénonce de course au clocher. Dans ce contexte se
pose rapidement la question des frontières entre les rivaux
européens. Les frontières naturelles offertes par les cours d’eau sont
les plus évidentes, les latitudes et longitudes sont également utilisées,
sans, semble-t-il, considérer les problèmes des populations, mal
connues et recensées, estimées mobiles et aptes à s’installer dans un
territoire nouveau. Les décideurs européens n’ont pas pris en
considération les conséquences possibles liées à la division des entités
ethniques par une frontière internationale, dans un pays qui n’est
alors ni un État ni une Nation.
De cette période, les récits, style carnets de route, journaux
intimes, lettres conservées témoignent de la diversité des approches
de découverte du pays, avec les itinéraires des missions des
explorateurs, des militaires, des commerçants qui servent aux
cartographes pour représenter scientifiquement l’espace : les
distances, la composition, l’occupation. Tout est récolté, étudié. Fin
XIXème siècle, époque des géographes Élisée Reclus, Vidal de la
Blache, professeur de géographie à la Sorbonne, directeur des
Annales de Géographie, du cartographe Hansen, beaucoup
s’intéressent à la progression des découvertes, les journalistes, les
reporters et les romanciers, tels Jules Verne et Paul d’Ivoi, exploitent
les informations, utilisent les découvertes dans tous les domaines. Le
docteur Cureau, chef du service médical à Brazzaville en 1891,
administrateur du territoire en 1892, accompagne de Brazza en 1893
dans la Sangha. De nouveau chef médical, dans le Haut-Oubangui, il
est commissaire du gouvernement par intérim, remplaçant Victor
Liotard en congé en France, et poursuit la politique de ce dernier
pour préparer le passage de la mission Marchand, alors que les postes
dans la région sont rares et les troupes d’occupation peu nombreuses.
Il s’agit surtout de passer des accords avec les autorités locales.
Quelques récits personnels montrent la richesse de ces rencontres, les
difficultés matérielles aussi. Moïse Landeroin, l’officier interprète
d’arabe de la mission Marchand, décrit le séjour dans le Bahr el
Ghazal, région marécageuse bordant le Nil Blanc en aval de Fachoda,
montrant en même temps les limites de la colonisation vers l’Est.
Alors se développe une politique expansive vers le Nord-Ouest, avec
les explorations du lac Tchad par Émile Gentil, premières étapes de la
colonisation du Chari et du Tchad.
Ces évènements sont suivis avec beaucoup d’intérêts par Joseph
Briand, docteur diplômé de l’École de Santé Navale de Bordeaux à 22
INTRODUCTION
ans, qui après un stage de 6 mois de spécialisation en médecine
tropicale à l’hôpital de Toulon, est affecté au Congo, en poste en
Oubangui de 1898 à 1900. À Bangui, il a soigné de nombreuses
expéditions, dont celle de la mission Julien, relève de la mission
Marchand, en route pour le Nil et celle d’Emile Gentil vers le Tchad
par le Chari. Il entretient des relations amicales et professionnelles,
confessionnelles également avec les Pères et Frères spiritains des
Missions Saint-Paul-les-Rapides à Bangui et de la
Sainte-Famille-desBanziris à Bessou. Puis Joseph Briand séjourne dans le Haut
Oubangui où il fait la connaissance des sultans Rafaï, qu’il soigne
ainsi que sa famille, Bangassou avec qui il fête le 14 juillet 1900. Il se
rend à Semio, relevant l’itinéraire Semio-Rafaï, et aux limites du Bahr
el Ghazal, à Tambourah. Il est ensuite en poste à Ouango M’Bomou,
médecin et chef de cercle, en rapport direct avec la population,
réglant les palabres, et mettant en place le système colonial avec
l’implication, toujours plus autoritaire, des Africains au service des
transports, du pagayage principalement. À Ouango, il soigne les
troupes du commandant Roulet, abandonnant le Bahr el Ghazal aux
Anglais et constate l’évacuation du Haut-Oubangui par les militaires,
avec l’arrivée des autorités civiles, dont l’administrateur Bobichon,
intéressé par l’exploitation des ressources locales, et le remplacement
des militaires, garants d’une certaine police dans un pays non
vraiment pacifié, par des miliciens, en grande partie autochtones.
Lorsque le docteur Briand quitte la colonie, Bangui, poste qu’il a
connu avec quelques cases et une seule maison en dur et à un étage
en 1898, a bien changé et les concessions se partagent la région.

Les recherches pour rétablir le passé mènent à une réflexion sur le
présent. En ce qui concerne la République centrafricaine, l’héritage de
la colonisation est indéniable. Après avoir condamné les côtés
malveillants, hélas à l’image de toute société, quel que soit la
civilisation, il importe de reconnaître le legs intellectuel transmis,
donnant part à la construction de repères politiques et sociaux à
l’échelle humaine. Deux composantes sont essentielles, la source
gréco-latine base de notre civilisation occidentale, transmise par les
élèves des écoles des missions et des séminaires, et l’héritage
politique de la Révolution française, avec les principes de 89 :
séparation des pouvoirs, droits de l’homme et du citoyen, droit au
bonheur, avec pour garanties la constitution et la pratique courante
de la démocratie, à travers des élections libres principalement.

DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
Parallèlement se sont construites les frontières géographiques bien
marquées lorsqu’il s’agit de cours d’eau, contrairement aux frontières
mouvantes du Nord et Nord-Ouest du pays, au milieu de
populations fortement islamisées. Ces dernières sont d’économie
marchande et non productrice à la différence des populations
centrafricaines laïques, en partie christianisées pendant la période
coloniale, à la suite de l’action prosélytique vigoureuse, de par ses
résultats, de Monseigneur Augouard. De là un aspect de l’opposition
de groupes centrafricains bien différenciés, responsables futurs de
périodes de guerre civile, d’instabilité politique, handicap pour la
jeune République. Il ne s’agit pas de guerres de religion, mais de
l’opposition de deux systèmes, l’un au service de l’État laïque où les
chrétiens ont leur place, l’autre se réfère d’une théocratie imaginaire,
revendiquée par quelques islamistes surexcités et armés.
L’affrontement était prévisible au moment de la mise en place des
frontières. Émile Gentil, explorateur et administrateur estimait en
1900 que la victoire contre Rabah est avant tout celle de la civilisation
européenne contre un Islam destructeur et il écrit, dans un ouvrage
paru en 1902, la chute de l’Empire de Rabah, à laquelle il a participé
deux ans auparavant, « Il eut été à souhaiter que les partisans de
l’Islam à tout prix pussent se rendre compte de l’œuvre néfaste
accomplie par ces adeptes de ce dogme de sang, de rapine et de
meurtre… Les deux principes de la polygamie et de l’esclavage étant
admis par l’Islam, une société musulmane doit être pervertie très
rapidement. Pour ma part, je ne comprendrai jamais que l’on
soutienne raisonnablement que ces gens-là sont capables de sortir de
leur ornière. Leur religion en fait des sectaires, des ignorants et des
jouisseurs».
L’organisation logistique de la colonie se poursuit malgré les
conditions parfois lamentables, de son exploitation. Contrôle par des
civils, à leur seul profit, de l’exploitation d’une grande partie des
ressources, travail forcé des hommes, scandales des femmes
emprisonnées à Bangui en 1905 pour obliger les hommes à récolter le
caoutchouc dans la forêt. Malgré tout, l’organisation de la colonie se
poursuit avec l’aménagement du réseau des transports, des voies de
communication, avec le développement d’un trafic routier. Le projet
de la construction d’un chemin de fer est abandonné, le souvenir de
la tragédie du Congo-Océan, remettant en question le travail forcé,
solution au manque de main-d’œuvre libre pour de tels chantiers.
L’avion implique l’organisation du réseau aérien et la construction de
pistes d’atterrissage. D’autres secteurs sont méthodiquement
développés concernant l’instruction, publique et privée, la santé avec
INTRODUCTION
la construction de centres hospitaliers et la planification de
campagnes de vaccination. Les frontières créent un espace unitaire,
où la population prend conscience de sa situation, rejette peu à peu le
rapport de force entre le colon et celui qu’il colonise. Les guerres
mondiales, 1914-1918, 1939-1945, ont des répercussions sur
l’évolution des mentalités et la prise de conscience d’une idée
nationale centrafricaine. Pendant les soixante ans de colonisation, le
pays est organisé, la question de l’autonomie politique se transforme
en revendication d’indépendance, l’Oubangui-Chari a vécu, laissant
la place à la Centrafrique.

De l’Oubangui à la Centrafrique...


Au centre du continent africain, un affluent du Congo, l’Oubangui,
au régime tropical contraignant de basses et hautes eaux a donné son
nom à une colonie française vers la fin du XIX siècle.


L’histoire et la géographie s’allient pour définir un pays. La
colonisation française a façonné en partie - en partie seulement -
l’espace, sans résoudre les problèmes inhérents à la cohabitation de
populations à la fois proches, mais aussi concurrentes. Pour le
territoire centrafricain, n’ayant alors pas d’unité ni de reconnaissance
politique, la colonisation est inférieure à un siècle, des années 1890 à
l’Indépendance en 1960. Bangui, station puis poste français voit le
jour en 1889, occupe un point stratégique, au coude du Fleuve, pour
les expéditions européennes se dirigeant vers le Haut-Oubangui
encore en partie méconnu, le Nil à l’Est, le lac Tchad au Nord.
Longtemps simple étape, Bangui est aujourd’hui la capitale de la
République centrafricaine.

Une carte de 1893, de «La France et l’État du Congo», représente ce
qui est alors tout le Congo français jusqu’au “pays des Rivières” le
Bahr el Ghazal, le Bahr-el-Djebel ou Nil blanc, le lac Albert et tout
l’État indépendant du Congo. Apparaissent Bangui, créé quatre ans
plus tôt, et les zériba de Rafaï et Semio sur le M’Bomou, affluent de
l’Oubangui. Aucune frontière n’est signalée, les cours d’eau et les
reliefs servent de limites naturelles ou de repères approximatifs.


DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
Des explorations de la fin du XIXème siècle résulte une
construction territoriale, avec des axes, des voies de communication,
des postes qui deviendront des villes. La structure est liée à la
géomorphologie du lieu responsable de ses ressources, de sa richesse
et de son attractivité, dont les conséquences sont la création d’un
espace original que l’homme s’approprie à son rythme, selon ses
possibilités. Les explorateurs européens ne sont pas partis de rien, le
centre de l’Afrique était déjà habité par des populations variées,
organisées en sociétés avec des lois et des traditions qui répondent
aux modèles des sociétés primitives. Quelle sera l’organisation
territoriale coloniale européenne, imposée à la population locale,
après le temps des explorations? Quelle part d’échanges,
d’acculturation, de changements profonds? Et pour quel résultat en
terme de pays, d’État, territoire et Nation?

Il s’agit, dans un premier temps, de présenter la situation au
tournant du XXème siècle, des hommes dans un lieu repéré, identifié,
au centre du continent noir, qui forment la population, locale,
pérégrine, de souche ou immigrante, pouvant donner naissance à une
Nation, un État. La diversité des communautés et des catégories dans
lesquelles sont répartis les individus est d’une grande richesse que le
temps court entre l’arrivée des premiers Européens, remontant
l’Oubangui, affluent du fleuve Congo, et l’Indépendance de la
République centrafricaine, a transformé, bouleversé sans
ménagement.

Il semble que les populations africaines ont, selon leurs possibilités
et les circonstances, dû s’adapter aux objectifs des Européens, qui
eux-mêmes devaient s’accoutumer autant que possible au monde
qu’ils découvraient peu à peu. Accords, désaccords, évolution
constructive de part et d’autre ? Rejets, luttes, combats entre les uns et
les autres ? Les cas sont différents et, alors que se poursuivent les
expéditions d’exploration, s’organisent les missions en vue du
contrôle du pays, les unes et les autres caractérisant le temps de la
colonisation. C’est une période d’organisation de la colonie française,
qui dure jusqu’en 1960 et l’Indépendance.

Alors se dresse le bilan de 60 ans de transformation de ce pays
nouveau au coeur de l’Afrique noire, qui ne donne pas un tableau
définitif, mais des données susceptibles de mieux comprendre son
évolution et la nature des liens qu’il conserve avec la France, ancienne
métropole, liens politiques, cultuels et culturels, qui trouvent leurs
racines du fait colonial.









1

L’Afrique noire convoitée par les
Européens












Après l’installation des commerçants français à l’embouchure du
Congo au XVIIIème siècle, pratiquant le commerce des esclaves et de
l’ivoire, commence une période d’exploration des littoraux, puis à
partir de 1875, de l’intérieur, plus systématique et le long des cours
d’eau. Des traités lient les tribus avec la France.




DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE


Brazza et Makoko, construction du Congo français

Les relations franco-africaines territoriales commencent en 1839
quand des Français débarquent sur la côte atlantique à l’embouchure
du Gabon. Ils signent un traité de commerce avec le roi Denis et
installent un comptoir, à 2 km du futur fort d’Aumale, situé sur
l’embouchure du Gabon. Le comptoir se développe et devient une
station avec pour nom Libreville, en référence à la libération des 46
esclaves de la frégate française Pénélope transportés sur le négrier
l'Elizia. Relations commerciales et protection militaire sont à la base
de la colonisation, les missions d’explorations permettent une
construction coloniale territoriale.



Les débuts de Libreville, poste du Gabon, en 1842

À l’époque de Pierre Savorgnan de Brazza, dans les années 1870,
de nombreuses expéditions partent de Libreville pour explorer
l’intérieur du continent. Leur but est essentiellement la
reconnaissance du réseau hydrographique, celui qui permet de
faciliter les communications, à travers la forêt équatoriale ou les
plateaux désertiques. En 1876, un voyage dans le haut de l’Ogoué
met en relation de Brazza avec les Pahouins, qui avaient attaqué
!L’ARIQUE NOIRE CONVOITÉE PAR LES EUROPÉENS
Marche, explorateur, naturaliste et géographe, et l’explorateur
Compiègne. Le docteur Ballay rejoint l’expédition dont il prend le
commandement lorsque Savorgnan de Brazza, malade, n’en est plus
capable. À son retour en septembre 1878, il ramène onze esclaves de
l’intérieur, aussitôt libérés par les autorités françaises.

La reconnaissance suivie de la prise de possession du Congo, sur
la rive droite du fleuve, pour la France est réputée l’oeuvre de
Savorgnan de Brazza, après sa rencontre avec le Makoko des Batékés.
Pierre Savorgnan de Brazza, comte italien de naissance, naturalisé
français, participe à l’exploration de l’Afrique en grande partie
inconnue à la fin du XIXème siècle. Il découvre en 1875 l’Ogoué,
fleuve gabonais, avec le docteur Ballay et le quartier-maître Hamon et
les affluents du Congo, l’Alima et la Licona.


1 - Lignes de navigation reconnues dans le bassin du Congo 1888


"DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
Le succès de cette première expédition permet d’en envisager une
seconde. Mandaté par le ministère des Affaires étrangères, Brazza
explore en 1879-1881 les régions gabonaises en direction du lac
Tchad. Il fonde Franceville en juin 1880 sur l’Ogoué, près des chutes
de Poubara et atteint les rives du fleuve Congo.


1882, station de Franceville au Congo

1880, Brazza rencontre Itérié, le Makoko, souverain du royaume
batéké, capitale Mbé, sur la rive droite du Congo, signe avec lui traité
"d'amitié" ou de "protectorat" et crée le poste de Mfoa, à l’origine de
Brazzaville, ville éponyme de l’explorateur. Le nom de Makoko entre
dans la légende, associé à celui de Savorgnan de Brazza et du sergent
Malamine. Ce dernier a assuré, en attendant le retour de France de
Savorgnan de Brazza, la présence française sur la rive droite du
premier Pool, bassin très large formé par l’élargissement du fleuve. Il
a ainsi empêché avec ses quatre Sénégalais, dont son frère, par la
suite milicien à Bangui au début de la création du poste, le
débarquement de l’expédition belge de Stanley, puis celle des Pères
du Saint-Esprit de Mgr Augouard, prêts à implanter une mission
catholique sur cette terre païenne.

L’accueil de Makoko envers de Brazza est une étape des relations
franco-congolaises. En France, le traité Makoko est ratifié le 18
septembre 1882 par la Chambre des députés - Loi du 30 novembre 1882
#L’ARIQUE NOIRE CONVOITÉE PAR LES EUROPÉENS
ratifiant le traité du 18 septembre conclu avec Makoko - et de Brazza
devient un héros pour avoir «donné l’Afrique à la France», après
avoir devancé l’Anglais Stanley qui au nom du roi des Belges
Léopold II explore le Haut Oubangui. Une troisième expédition
conduit Savorgnan de Brazza de nouveau vers l’Ogoué et l’Alima, en
mars 1883 avec création de postes et libre parcours sur l’Ogoué et le
Niari. Quelques cours d’eau reconnus, des peuples rencontrés, une
grande partie de l’Afrique reste inconnue. Jusqu’en 1897, de Brazza
poursuit les explorations vers l’Alima, l’Oubangui. De Brazza,
commissaire du Gouvernement de la République dans l’Ouest
africain en 1883, retrouve Makoko en mars 1884. La Société de
géographie de Paris donne le nom de Brazzaville au village de
N’Couna. En 1885, Brazza participe à la Conférence de Berlin et en
1896, il est Commissaire général du gouvernement français dans
l’Ouest africain.

Pour Brazza, la gloire,
pour le Makoko, la
désillusion : de grand chef
honoré par de Brazza, il
devient un roi sans
pouvoir, dans le système
colonial sans équivalence
de valeurs. Considéré
comme un «vieux chef
féticheur», d’après Mgr
Augouard qui accuse sa
femme, qu’il surnomme
«Makokote», de l’avoir
poussé à monter ses
vassaux ou rivaux les uns
contre les autres, divisant
pour mieux régner sur les
Batékés. Il est ridiculisé,
par ses coutumes telle
celle de marcher sur la
pointe des pieds pour que
ces derniers ne touchent
pas le sol, et ainsi affirmer
son pouvoir divin.

2 - Populations du Congo français

$DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
Un Congo belge ?

La Belgique, petit État européen par sa superficie devient une
grande puissance coloniale grâce aux explorations de Stanley et à la
volonté de Léopold II, le roi des Belges, d’avoir son propre empire
colonial, à l’instar des autres puissances industrielles européennes. Le
roi découvre l’Afrique lors de son voyage de noces sur le Nil en 1876.
Très riche, il soutient à titre personnel les explorateurs, dont l’Anglais
Cameron, et finance la mission de l’explorateur anglais Stanley en
Afrique centrale. Ce dernier est connu pour avoir retrouvé le pasteur
anglais Livingstone en 1871. Il a ensuite traversé l’Afrique d’est en
ouest en 1874-1877. Victoria, reine du Royaume-Uni et, depuis 1776,
impératrice des Indes l’apprécie peu, quoiqu’anglais, en raison de ses
origines modestes, aussi répond-il à la proposition de Léopold II qui
le charge d’établir des stations le long du Congo. En 1881, Stanley
tente de s’installer sur la rive droite de l’Oubangui; le sergent
Malamine le repousse. Stanley ne peut provoquer un incident
diplomatique, et malgré la faiblesse de la défense française, il
abandonne son projet et retraverse ce qui devient le Stanley Pool, et
de la même manière la frontière entre la rive droite du Congo, où
s’établit Brazzaville, et la rive gauche belge, avec Léopoldville, les
capitales futures des deux Congo. Les lieux éponymes témoignent de
l’empreinte coloniale, avec la domination de l’Europe, du rôle de ses
héros et du partage de la cuvette congolaise entre ses nations.

Pour justifier son intervention sur le continent noir, le roi des
Belges, Léopold II, fonde une association internationale contre la
traite des Noirs et pour le progrès de la civilisation. À la Conférence
Internationale de Bruxelles en 1876, il se présente comme
organisateur d’une croisade pour le progrès, à l'image de cette fin du
XIX° siècle où les brevets et les inventions prévoient un monde
nouveau... l’avenir à partager. Il s’agit surtout de répondre aux
besoins de l’Europe industrielle, avec la recherche des matières
premières et des débouchés.


Le Nil et le Niger ? concurrence franco-anglaise

1850, l’Anglais James Richardson quitte Tripoli pour l’intérieur du
continent africain. Deux Allemands, le savant Heinrich Barth et le
naturaliste Overweg, font partie de l’expédition. Richardson a pour
mission de signer des traités avec les chefs locaux, les Allemands
n’ont qu’un rôle scientifique. La caravane transporte à dos de
L’ARIQUE NOIRE CONVOITÉE PAR LES EUROPÉENS
chameau un bateau démontable, destiné à naviguer sur le lac Tchad.
Pendant la traversée du Sahara, Barth s’habille d’une tunique et d’un
burnous comme les Arabes, prend le nom d’Abd el-Kerim et atteint
en 1851 le lac Tchad où abondent les papyrus et les éléphants.

1864, l’Anglais Samuel Baker recherche les sources du Nil, il
découvre les lacs Albert et Victoria. La reine Victoria le récompense,
et il reçoit en 1867 deux médailles d’or, l’une de la Société de
géographie de Paris, l’autre de la société géographique royale de
Londres. Le khédive d’Égypte Ismaël le nomme pacha en 1896 puis le
sultan de Turquie, major général dans les armées ottomanes pour
combattre l’esclavage en Afrique centrale. Baker décrit les chasseurs
d’esclaves “surexcités avec de l’arak et du mérissa” pillant et
égorgeant les femmes pour empêcher qu’elles ne soient affranchies.
Les meurtres, rapts, pillages accompagnent les razzias. La portée de
la mission de Baker est limitée en raison de la pression des trafiquants
esclavagistes sur le khédive, qui lui-même tire profit des intérêts du
trafic honteux.


Les bords du Tchad

Dans la lutte contre l’esclavage, l’Angleterre joue un rôle précoce
et notoire. Son discours rejoint celui du roi des Belges. Il sert aussi de
prétexte à ses ambitions en Égypte et au Soudan égyptien où elle a
«des chasses gardées», le Nil, le Niger, autour du lac Tchad où elle
affirme sa présence.


DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
Les Anglais et les Français sont en concurrence pour le Soudan,
dont l’espace géographique est mal défini, mais dont la position
globale leur permet de construire un vaste empire anglais englobant
le Nil et le Niger, et français d’un seul tenant de l’Afrique du Nord au
Congo avec le lac Tchad. Ils s’appliquent à traiter avec les sultans des
royaumes soudaniens du Baguirmi, du Ouaddaï et du Kanem. Le
Kanem intégré dans l’empire du Bornou domine la région
tchadienne, il subit dès 1893 les assauts de Rabah, bien armé,
marchand d’esclaves, décidé à créer son propre empire. En France, le
Comité d’Afrique française, créé en 1880, avec le Prince d’Arenberg et
le journaliste Harry Allis, alias Percher, veut construire un vaste
empire africain français comprenant l’Afrique du Nord et l’Afrique
noire. Les moyens financiers et des hommes politiques convaincus de
la réussite assurent l’organisation de missions officielles des
explorateurs Crampel, Dybowski, Maistre en Oubangui, d’autres en
direction du Chari et du lac Tchad.

Les fleuves sont les moyens de pénétration principaux du
continent. 1890-1891, l’explorateur français Mizon reconnaît le Niger
et son affluent, le Bénoué, comme chemin possible jusqu’au lac
Tchad. Il traite avec le sultan de l’Adamaoua et du Mouri en
18931894, propose le protectorat français, provoquant par là une crise
entre la France et l’Angleterre. Les Anglais font courir le bruit que le
Niger n’est pas navigable. La mission Toutée en 1895 puis la mission
Hourst en 1896 prouvent qu’il l’est.

La mission Hourst
est composée de plus
de 70 membres, dont
le docteur Tabouret,
le Père Hacquard
interprète, ainsi que
le lieutenant Bluzet,
et l’enseigne de
vaisseau Baudry, 12
marins et 58 laptots.

1896, l’explorateur Émile
Hourst sur le Niger et le
Père Hacquard.


Dans la région du Niger, le gouvernement anglais soutient la
Compagnie royale du Niger, compagnie commerciale, lui permettant
de recruter pour sa protection des milliers de soldats Haoussas et lui
L’ARIQUE NOIRE CONVOITÉE PAR LES EUROPÉENS
fournissant officiers, matériel et armes dont des canons. Sous prétexte
de protéger leurs compagnies de commerce, les Anglais colonisent.
En 1897, le journaliste Jean Hess rapporte les faits avec photographie
à l’appui, “Depuis quelque temps la presse politique européenne
consacre de longs articles et d’interminables discussions à la
campagne que la Compagnie royale du Niger vient d’entreprendre
dans le bassin du grand fleuve africain de même nom».


Troupes indigènes de la compagnie du Niger composés de soldats Haoussas 1897

La photographie montre les soldats armés, les canons, et deux
jeunes tambours. Jean Hess poursuit « La Compagnie a mis en
marche des milliers de soldats; pour les commander, elle a demandé
et obtenu des officiers de la Couronne. Elle a réuni à Lokodja, au
confluent du Niger et de la Bénoué, un matériel considérable. Il est
donc permis de croire que ce n’est pas une petite expédition, une
simple démonstration militaire, mais une véritable guerre qui a été
préparée ».

Mai 1898, la mission française Cazemajou reprend la route de
Mizon et doit aussi retrouver si possible des traces de la mission
Flatters, massacrée par les Touaregs en 1881. Elle est à son tour
anéantie à Zinder sur le Niger. Les Anglais menacés dans leurs
projets soudanais par la France, déjà présente dans une partie des
territoires tchadiens, obtiennent une convention franco-anglaise qui
impose une ligne de Say, sur le Niger, à Barroua, sur le lac Tchad,
comme frontière entre les deux territoires en voie de colonisation.

L’Angleterre n’a de cesse ensuite d’éliminer la concurrence
française dans les régions nilotiques. Depuis le règne d’Abbas Ier en
Égypte, l’Europe, sous couvert d’aide financière, s’est immiscée dans
la vie politique et économique égyptienne. Sous le règne de Saïd,

DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
1854-1863, est créée la Compagnie du canal de Suez. Le canal est
inauguré en 1869 en présence d’Ismaël Pacha, khédive ou vice-roi
d’Égypte, alors intégrée à l’Empire ottoman. Ismaël veut se
démarquer des Européens, comme son prédécesseur Mohammed Ali
au début du siècle. Il est soutenu par un courant national qui se
développe contre l’Europe. Il entreprend l’expansion de son pays en
Afrique, mais en 1876, un condominium franco-anglais, imposé,,
pour des raisons financières, limite son action. En 1896-1897, le
général anglais Kitchener s’apprête à descendre le Nil avec des
troupes chargées de rejoindre l’Afrique du Sud où les Boers, colons
paysans d’origine hollandaise ou française, se sont révoltés contre les
Britanniques. Cette période est celle de la mise en place des frontières
des futurs États africains, frontières résultantes des ambitions des
Européens, dépendantes souvent de la géographie, des fleuves
principalement. Pour le Niger, la convention franco-anglaise de juin
1898 instaure une limite entre les deux colonies, alors que le Soudan
oriental est partagé entre chefferies et sultanats et que le Nil traverse
des régions qu’ambitionnent les Belges, les Français, les Anglais, sans
frontières fixes et reconnues selon le système international de Berlin.


3 - Convention franco-anglaise du 14 juin 1898

L’objectif anglais est de créer un empire d’un seul tenant du Nord
au sud de l’Afrique, du Caire au Cap. Dans le même temps, en 1898,
la mission Congo-Nil avec le capitaine français Marchand doit
rejoindre la mission Bonchamps, partie d’Obock en Abyssinie selon
un axe ouest-est, Atlantique-Mer Rouge, point de rencontre à
L’ARIQUE NOIRE CONVOITÉE PAR LES EUROPÉENS
Fachoda, sur le Nil, sur la route Nord-Sud des Anglais. Les
préparations des missions sont secrètes, entre la France et
l’Angleterre les relations diplomatiques restent prudentes, pour
éviter tout affrontement. Le Nil peut-il être reconnu comme frontière
possible pour le Haut-Oubangui?


4 - Fachoda sur le Nil


Les Allemands : Togo, Cameroun, Gabon

Les Allemands s’implantent dans la région tchadienne par le Nord
Cameroun. Ils n’ont pas d’empire colonial et le déplorent. Leur
Empire est continental, le Reich, construit grâce au chancelier
Bismarck à partir de la défaite française de 1871. L’Allemagne
s’industrialise rapidement et cherche aussi des matières premières et
des débouchés. Les Allemands colonisent des régions du Togo et du
Cameroun. Leurs bateaux, comme ceux des Européens sillonnent les

DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
côtes africaines, pénètrent dans les fleuves. Les Français craignent
leur concurrence et cherchent à étendre leur influence sur la région
tchadienne.


5 - Afrique centrale, hydrographique vers 1870

En 1876, paraît Voyage dans l’Afrique centrale, 1869-1874, de
l’explorateur allemand Gustave Nachtigal, quelque quatre-vingts ans
après Voyage dans l’intérieur de l’Afrique de Mungo Park, explorateur
et médecin écossais. Les Européens se passionnent pour l’Afrique
inconnue. L’Allemagne, pour des raisons diplomatiques européennes
ne veut pas s’opposer aux Français, mais estime que les explorations
anciennes de ses ressortissants l’invite à participer au partage du
continent, dont l’intérieur fait partie de l’Afrique mystérieuse,
traversée par Mungo Park et Nachtigal.

Le docteur Nachtigal est resté cinq ans et demi en Afrique centrale.
Le roi de Prusse, en 1871 empereur d’Allemagne Guillaume Ier,
l’envoie auprès du sultan du Bornou, le Cheik Omar pour établir des
relations commerciales. Parti de Tripoli, départ d’une des trois routes
avec celles d’Égypte et de l’Ouest par le Niger, il se rend au centre de
l’Afrique, après beaucoup de difficultés faute de caravane, car la
route très fréquentée par les marchands d’esclaves est alors en partie
désertée, depuis que l’esclavage est prohibé et les esclavagistes
pourchassés. Malgré la maladie et les dangers, Nachtigal arrive au
!L’ARIQUE NOIRE CONVOITÉE PAR LES EUROPÉENS
bord du lac qu’il appelle Tsâd, “les bords du Tsâd et de ses affluents
se distinguent par de vraies forêts, tandis que les plaines sans cours
d’eau ne nous offrent que des arbres bien clairsemés et bien moins
développés”. Nachtigal constate, le cartographe J. Hansen dresse la
carte d’après ses notes, trace son itinéraire et le réseau
hydrographique, avec le Chari qui se jette dans le lac Tchad, le Bahr
el Ghazal affluent du Nil blanc, lui-même en partie représenté. La
France s’intéresse aussi à la région : “Le lac Tsâd, cette vaste
dépression de l’Afrique centrale, est le produit des eaux du fleuve
Châri qui, arrivé là, ne trouve plus d’issue. Ce lac reçoit, de l’Ouest,
un affluent de moindre importance, moitié rivière, moitié torrent, le
Komadougou-Yoobé, qui vient des États Haoussa. Le Châri (fleuve,
rivière) reçoit, du sud-ouest, un affluent encore moins important, le
Komadougou-Mboulou”. Nachtigal prend la direction du Bornou en
1869, un an avant la guerre franco-allemande. Après la capitulation
de l’empereur Napoléon III précédant la défaite des Français en 1871,
l’Allemagne annexe en 1884-1885 une partie du Togo et du Cameroun
en concurrence avec la France et l’Angleterre.

En Afrique, les concurrences nationales européennes l’emportent,
font de la colonisation un enjeu. Les notions de métropole et d’empire
se superposent à celle de civilisation garante de progrès pour le profit
des Africains. La notion de “chasses gardées” se précise, avec les
Allemands au Cameroun, Zintgrafft, Kunth, Morgen, Gravenreuth...,
les Anglais au Niger avec la Royal Niger Company dans l’Adamaoua,
le Haut Bénoué et rivalisant avec Marchand pour le Nil. Depuis
longtemps, la France s’intéresse au Niger. Binger, relate sa mission,
Du Niger au Golf de Guinée, 1887-1889. De 1869 à 1871, l’Allemand
Schweinfurth reconnaît le cours de L’Oubangui, deux mille cinq cents
kilomètres dans son cours supérieur, et le Russe Junker de 1880 à
1883 poursuit l’exploration alors que Van Gèle, agent belge, remonte
son cours inférieur et moyen. Les sociétés de géographie se veulent
universelles; elles sont aussi nationalistes et soutiennent leurs
champions. Belges, Anglais, Allemands sont intéressés par l’Afrique
équatoriale au moment où leurs gouvernements respectifs se
partagent les territoires. L’Anglais Cameron est envoyé en Afrique
par la Royal Geographical Society de Londres, pour secourir le
docteur Livingstone, mort avant son arrivée. Parti de Zanzibar en
1873, arrivé deux ans plus tard en Angola, il publie : Across Africa. La
Société africaine allemande soutient l’Autrichien Lenz, qui rencontre
le Français Marche au Gabon. “Le docteur Lenz est un Autrichien,
docteur en philosophie, envoyé par la Société africaine allemande, qui

"DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
a cherché à reprendre la suite de mon premier voyage. C’est un
homme de taille moyenne, de figure douce, très patient, trop patient
même avec les noirs, qui prennent souvent la patience et la bonté
pour de la peur. Aussi ne se sont-ils pas gênés pour le piller. Ils
allaient même jusqu’à lui décrocher pendant la nuit ses thermomètres
: que pouvaient-ils bien en faire? »

Les Portugais : une implantation précoce

Les explorateurs portugais se sont dès le Moyen-Age installés au
Congo, sur la côte atlantique, créant des comptoirs de part et d’autre
de l’embouchure du fleuve. En 1560, des jésuites s’implantent à
l’embouchure du Zambèze. De l’Angola au Zambèze, au
Mozambique, les Portugais, marchands et religieux, affirment une
présence, une influence. D’autres Européens suivent. Les Portugais
s’imposent en signant un traité de protectorat avec les rois locaux. Le
fleuve Congo sépare l’enclave de Cabinda, au nord de l’embouchure
du Congo et de l’Angola au sud. Les Portugais ne s’engagent pas en
Oubangui. Ils préfèrent surveiller l’embouchure des grands fleuves,
pour garantir leur commerce maritime ou consolider l’évangélisation.

Les explorations du XVème au XIXème siècle, conduites par les
Portugais, les Anglais, les Français et les Allemands, ont précédé
l’installation des Européens sur le continent noir africain. Ces
derniers se sont empressés de faire confirmer leurs possessions,
d’entériner leurs conquêtes, poursuivant l’expansion de leurs
empires. Ils ont alors inventé une reconnaissance internationale,
avant tout européenne, pour éviter des guerres coloniales de rivalité
entre eux, et promu la mission civilisatrice de l’Europe des nations.
Le discours officiel n’est pas équivoque, comme le dit le poète Victor
Hugo, en 1879, présidant un banquet commémorant l’abolition de
l’esclavage, « Allez, Peuples ! emparez-vous de cette terre. Prenez-la.
À qui ? À personne. Prenez cette terre à Dieu. Dieu donne la terre aux
hommes, Dieu offre l’Afrique à l’Europe. Prenez-la. Où les rois
apporteraient la guerre, apportez la concorde. Prenez-la, non pour le
canon, mais pour la charrue; non pour le sabre, mais pour le
commerce; non pour la bataille, mais pour l’industrie; non pour la
conquête, mais pour la fraternité ». L’Europe revendique un continent
qui n’aurait pas de chefs, pas de sociétés, ce qui est faux et même
inconcevable, et s’impose comme responsable de son développement,
projet ambitieux, qui annonce d’une autre manière le partage de
l’Afrique, en introduisant une dimension religieuse universelle.
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2

Reconnaissance et occupation au
centre de l’Afrique




Contact Photographie S.L., S.D.

DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE


Le partage de l’Afrique à l’européenne

Des explorateurs et des aventuriers traitent avec les autorités
locales au nom de la métropole, à laquelle ils se réfèrent, ou pour des
entreprises privées. Des régions sont repérées et géographiquement
inscrites, prémices des entités territoriales, que des frontières
pourront et viendront délimiter. Les rencontres, les échanges sont
informels, mais vite codifiés, avec pour règle générale priorité au
premier contact, réputé d’office représentant une autorité étrangère.

L’antériorité de présence dans des lieux crée en quelque sorte un
droit de préemption sur les terres africaines, forme de « chasse
gardée » que concrétise la reconnaissance du droit international
européen. La pratique provoque des systèmes d’alliances et suscite
des rivalités. Des règles établies pour prévenir des conflits européens
exogènes, codifient et fixent les relations entre les nations impériales
et permettent l’enregistrement et la reconnaissance, entre puissances
impérialistes, d’espaces africains en tant que colonies. L’Acte de Berlin,
texte officiel, est le résultat de la conférence qui réunit, en 1884-1885, à
Berlin les représentants de quatorze pays, soit l’Allemagne,
l’Autriche, l’Angleterre, la France, la Belgique, les Pays-Bas, le
Danemark, la Scandinavie et quatre pays méditerranéens, l’Italie, le
Portugal, l’Espagne, la Turquie ainsi que deux grandes puissances de
l’époque, les États-Unis et la Russie tsariste. L’Acte final comprend
sept chapitres et trente-sept articles. Trois chapitres, avec vingt-quatre
articles, sont consacrés au Congo. L’Article 6, de l’Acte de Berlin,
stipule l’obligation de protéger et de favoriser les missionnaires, les
savants, les explorateurs dans toute l’étendue du bassin
conventionnel du Congo. Un chapitre, avec huit articles, reconnaît le
Niger chasse gardée - officieusement - de l’Angleterre. Seul un
chapitre très court est consacré à la traite des esclaves.

Les deux derniers chapitres, avec chacun deux articles, expliquent
les conditions d’occupation, soit les règles internationales pour la
colonisation des terres africaines. Les historiens, quelques cent ans
plus tard, utilisent l’expression de «partage de l’Afrique» pour
nommer cette période. Le principe essentiel de cette combinaison
législative est d’assurer aux Européens la «libre navigation sur les
deux principaux fleuves africains qui se déversent dans l'océan
Atlantique», le Niger et le Congo. Liberté qui concerne les navires
marchands et les bâtiments de guerre, sans distinction de pavillon.
RECONNAISSANCE ET OCCUPATION AU CENTRE DE L’AFRIQUE
Les fleuves et leurs affluents, les lacs aussi sont concernés dans la
mesure où ils ont été reconnus. L’établissement des cartes des réseaux
hydrographiques permet de délimiter les espaces, de chercher à
établir les frontières coloniales du continent africain.

En 1890, il n’est pas encore question du lac Tchad, on en reste à la
délimitation conventionnelle du bassin du Congo. L’Oubangui et le
M’Bomou n’apparaissent pas et le «Shari» est considéré comme
faisant partie du bassin du Congo. Il reste beaucoup à découvrir et un
nouvel enjeu, celui de prendre possession des terres explorées.


6 - Situation en 1890, cinq ans après la Conférence de Berlin


DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
L’État indépendant du Congo

Le roi des Belges Léopold II veut être présent en Afrique. Il
propose une association humanitaire antiesclavagiste à la Conférence
internationale de Bruxelles en 1876. Très vite, l’association trouve sa
place en Afrique et sa reconnaissance en Europe devenant
successivement, en 1877, l’Association internationale pour la civilisation
et l'exploration de l'Afrique centrale, en 1878 le Comité d'Études du
HautCongo auquel participe Stanley, en 1879, l’Association internationale du soit l’A.I.C. et, en 1885, l’E.I.C., État Indépendant du Congo,
reconnu à la Conférence de Berlin, avec pour souverain, à titre
personnel, le roi des Belges. Le nouvel État arbore un drapeau bleu
avec une étoile or au centre, confirmant sa propre identité. La
convention franco-belge de février 1885 a fixé la frontière, entre les
deux zones d'influence sur la Licona-Nkoundja. L’administrateur de
Brazzaville Albert Dolisie fonde le poste de Nkoundja.


L’OU-BANGHI- vue prise au poste de Nkoundja 1887

La convention de 1887 décide du partage de la cuvette congolaise
entre la France et l’État Indépendant, nom courant de l’E.I.C., laissant
à la France les territoires de la rive droite de l’Oubangui et aux
«Belges» ceux de la rive gauche. En 1891, le roi Léopold dépêche une
mission pour signer des traités avec les sultans du Haut Oubangui,
pour devancer les Français. En 1894, les explorateurs belges, Vangele
et Hanssens, au nom de l’E.I.C., remontent l’Oubangui, que vient de
découvrir le pasteur anglais George Grenfell.
RECONNAISSANCE ET OCCUPATION AU CENTRE DE L’AFRIQUE
En Europe, la communauté
internationale ne reconnaît pas
l’occupation belge sur la rive
droite du M’Bomou et les sultanats
de Bangassou, Rafaï et Semio sont
laissés à la France par la
Convention du 14 août 1894. La
Conférence internationale de
Bruxelles confirme en 1889 la
volonté des Européens de lutter
contre l’esclavage, avec la Belgique
pour meneur, qui se donne les
moyens d’utiliser les ressources du
pays , soit leur exploitation pour la
mise en valeur, étape vers le
progrès.

Matadi, novembre 1897

L’E.I.C., État Indépendant du Congo, administré depuis Bruxelles,
s’étend sur deux millions de km2 et ses agents sont généralement
belges, à Banana sur la côte atlantique, et remontant le Congo, à
Boma, Vivi et Matadi. Le problème des transports est crucial, avec les
rapides empêchent la navigation
entre Matadi et le Stanley Pool. De
1891 et 1898, le « petit train » belge
est conctruit, qui relie Matadi, où
il prend le relais des paquebots
européens et va jusqu’au Stanley
Pool. Le train est une délivrance,
soulageant une partie du trafic par
portage. La voie ferrée est une
forme de pont “au-dessus” des
rapides. Fin 1897, elle franchit tous
les passages difficiles. La
construction a été lente et difficile
à cause du relief, des défis
techniques et des raisons
humaines. Nombreux sont les
morts, martyrs de l’ère
industrielle.

Construction de la voie ferrée Matadi - Stanley Pool, 1897


DE L’OUBANGUI À LA CENTRAFRIQUE
« Les conditions de travail entre directeurs blancs et ouvriers noirs
n’étaient pas connues, et c’est précisément aux premiers pas de la
nouvelle ligne que la nature avait accumulé les obstacles les plus
infranchissables ». Le décompte des kilomètres montre la prouesse de
l’œuvre : 1889-1892 = 9, 1894 = 62, 1895 = 166, 1897 = 10 km par
mois, 1899 = Léopoldville “au kilomètre 23, l’on atteignait ce “Col de
l’horizon” d’où l’on entrevoyait désormais la certitude du succès.
Audelà du col, les obstacles sont moindres, et surtout l’on savait
maintenant comment s’y prendre; les méthodes étaient fixées, le
personnel ouvrier formé ».

Sur la rive droite du Congo, réputée française, il faut utiliser la
voie terrestre pour se rendre à Brazzaville.


7 - De la côte au Stanley Pool carte Claire Dias-Briand

La route des caravanes commence à Loango. Les voyageurs, en
attendant la formation d’une caravane, logent dans la maison de
l’Oubangui, baraque carrée en bois. Loango est devenu un nom
générique, synonyme de porteurs, car les premiers sont recrutés dans
ce port. Baratier, officier de la mission Marchand, rappelle la dureté
de leur sort. « Les Loangos sont nés porteurs, ils sont certainement
venus au monde avec une charge sur la tête. À voir ces hommes dont
la plupart sont d’apparence malingre, on croirait que ces corps