De la république à l'Etat français 1930-1940

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Publié le : lundi 1 janvier 1996
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EAN13 : 9782296324572
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Collection IIChemins

de la mémoire"

Jean LEVY, Sim.on PIETRI

DE LA RÉPUBLIQUE À L'ÉTAT FRANÇAIS
Le chemin de Vichy 1930-1940
Préface de Maurice Moissonnier

L'Harmattan 5-7,rue de l'École Polytechnique 75005 Paris - FRANCE

L'Harmattan Inc. 55, rue Saint-Jacques Montréal (Qc) - CANADA H2Y lK9

ChemillS de la mélnoire
Dernières parutions:

Jacques MICHEL, La Guyane sous l'Ancien-Régil11e. Le désastre de Kourou et ses scanlialeuses suites Judiciaires. - LouisPEROUAS, Une religion des Linwusins ?Approches historiques. - Henri SACCHI, La guerre de Trente ans, Tome I : L'ombre de Charles
Quint
;.

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- Tome

II: L Empire

supplicié

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III : La guerre des Cardinaux.

- Christine POLETTO,

Art et pouvoir Al~n ROUX, Le Shangaïouvrierdes

baroque. années Trente, coolies, gangsters
à L'âge

et syndicalistes. - Elisabeth TlJT1LE, Religion et idéologie dans la révolution anglaise, 1647-1649. - Nadine VIVIER, Le Briançonnais rural aux XV/Ilètn.e et XIXè,ne. siècles. - Sabine ZEITOUN, L'oeuvre lie secours aux el~fan.tsju~ls (O.S.E.) SOltS l'Occupation en France. - Michel PIGENET, Les «Fabiens »des barricades all.front (Septel11bre 1944 - Mai 1945)

- Robert MECHERINI, vrière ", 1944-1948.
- Maurice LESCURE, Fortunée (1776-1851).

Une entreprise de Marseille

"SOllSgestion Ollet turbulence

Madam.e H(l1nelin. Merveilleux

- Véronique MOLINARI, Le vote des ,fenunes et la pren1.ière Guerre tnondiale en Angleterre. -Rémi ADAM, Histoire des soldats russes en France (1915-1920)-Les dalnnés de la guerre-

- Guy TASSIN, Un village du Nord avant la nLine. Chron.ique d'Edouard PIERCHON, curé d'Haveluy au X/Xe siècle - Odette
HARDY -I-IEMERY, L'enversd'une,fusillcllle Fourl11.Ïes, 1erlJlai

1891. - Marguerite DURAND (1864-1936), Lafronde,fén1inisfe ollie telnps en jupons.

- Claudie

Weill, Etudiants russes en Alle111agne.

@L' Harmattan, 1996 ISBN: 2-7384-4570-5

"Oui, ceci est la guerre entre les riches et lespauvres,. les riches l'ont ainsi voulu, car ils sont les agresseurs. Seulement ils trouvent mauvais que lespauvres fassent résistance,. ils diraient volontiers en parlant du peuple - "cet animal est si féroce qu'il se défend quand on l'attaque". Louis-Auguste Blanqui

Déjà

paru, chez le même éditeur

Jean Lévy, Le dossier Georges ALbertini, 1992

Préface

Le 18 juin 1940 n'est pas seulement le jour de l'Appel de de Gaulle... Le 18 juin 1940, à Munich, Hitler et Mussolini sont en tête à tête: sujet de la rencontre, le sort de la France. Hitler commente la carte de l'occupation du territoire français. Selon les archives secrètes de la Wilhelmstrasse (tome IX) relatant les débats, "elle serait conçue de telle sorte que toute la côte de la Manche et de l'Atlantique comprenant les ports de Cherbourg, Brest, Nantes et Bordeaux serait à l'abri de quelque influence extérieure que ce soit grâce à une large bande de territoire occupé. À l'intérieur du pays, l'occupation serait disposée de nlanière qu'en tout cas, la voie ferrée menant en Espagne, via Irun, se trouve complètement incluse dans la zone occupée". Si l'on ajoute qu'à la suggestion de Mussolini "la Suisse devrait être également isolée de la France par une bande de territoire occupé", on voit combien le petit "royaume du Maréchal", enkysté entre l'Allemagne nazie, l'Italie fasciste et l'Espagne franquiste était voué à être la chose des dictateurs. Mais, à l'inverse de Mussolini, Hitler se montre plus "compréhensif', plus "modéré" dans les exigences immédiates vis-à-vis de ce territoire où un gouvernell1ent français serait autorisé à fonctionner. il faut lnénager Pétain en son pré rogné car on évite ainsi "la complication d'un gouvernement émigré en Angleterre", on s'épargne une fuite possible de la flotte vers les ports britanniques, et surtout (?) on se dégage "de la responsabilité désagréable qU'assunleraient les puissances occupantes en se chargeant, entre autres, du dOlnaine adnlinistratif' .
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Comme l'écrira, en 1966, l'historien allemand H. Bëhlne (Décisions et fondements de l'armistice de 1940) : "La présence d'un tel gouvernement donnait une marge d'action politique à l'égard de la France bien meilleure que toute autre impliquant la responsabilité d'une occupation totale de la Métropole" . Cette attitude du Führer était-elle due à une de ses fameuses "intuitions géniales" ou plus simplement à une bonne connaissance du milieu politique que Pétain agglolllère autour de sa personne? il n'est pas difficile de trancher la question lorsqu'on sait que, dès le 3 novelnbre 1939, l'anlbassadeur d'Italie à Paris signale à son gouvernelnent que "le maréchal Pétain fait figure de représentant de la politique de la paix en France"[...] et affinne que "si la question de la paix devenait aiguë [...] Pétain y jouerait un rôle". Ce rapport quelques jours plus tard est à Berlin sur le bureau du secrétaire d'Etat aux affaires étrangères Weiszacker... De même, au printemps 1940, les propos du maréchal, qui déclare à Madrid (où il est ambassadeur auprès de Franco) que "la désorganisation interne de la France l'exclura une fois la paix conclue de la politique européenne pour des décennies", circulent dans la capitale espagnole et "font leur chenlin jusqu'à l'all1bassade d'Allelllagne" (J.L. Crémieux-Brilhac, Les Français de l'An 40, pp. 580/581). Devenu vice-président du Conseil le 18 filai 1940, Pétain continue à s'entretenir avec Lequerica, aIllbassadeur de Franco à Paris, en se laissant aller à donner des appréciations sur la situation militaire ilnmédiatelllent transmises à Stëhrer all1bassadeur du Reich à Madrid (G. Willard - La drôle de guerre et la trahison de Vichy 1939-1941, 1960, pp. 83-86). Voilà quelques indications, parnli tant d'autres, qui lnontrent cOlnbien les "intuitions" du Führer relèvent plus prosaïquelnent d'une connaissance approfondie des nlilieux où se développe en France un défaitislne de classe orchestré par des honm1es de droite que le Front populaire a traumatisés et animés d'un esprit de revanche qui s'affinne dès 1937-1938.

* *
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C'est précisément sur ce thème que Jean Lévy et Simon Pietri (qui se défendent modestement de produire une étude historique) ont choisi de livrer au lecteur un dossier d'histoire dont la base est largement fournie par la presse de l'époque. N'est-il pas en effet nleilleure source si l'on veut saisir, à chaud et en situation, les réactions des droites françaises dans les conjonctures successives qui aboutissent à la guerre et à la défaite? Au fil des pages se construit un panoranla de l'évolution politique des différentes composantes du conservatisme hexagonal révélant les rapports ouverts ou cachés qui lient les acteurs d'une réaction acharnée à casser les progrès de la délnocratie sociale et politique perçus conune une menace à l'ordre français et universel! Dès l'abord, nos auteurs, débusquant les perversions du sentiment national qui nourrissent le nationalisme, évoquent le "rêve impérial". Démarche fort bien venue dans la nlesure où elle va à contre-courant d'une regrettable tendance de l'historiographie actuelle. Livres et articles abordant l'étude de la France au XXe siècle, fort bavards sur les problèlnes de la monnaie et de l'industrie dans les années 1930-1945, font maintenant une impasse curieuse sur ce qui était -s'agissant de la grande crise éconoluiquefondamental pour les historiens de la fin des années 50. COI11ffie l'écrivait l'historien Maurice Crouzet dans le gros tonle 7 de "l'Histoire générale des civilisations: L'époque contenlporaine" p.121, PUF, 1957 : "L'Angleterre se replie sur ses colonies et ses DOlninions, la France sur son empire colonial". Dans leur "Histoire du xxe siècle 1900-1939", Serge Bernstein et Pierre Milza écrivent encore en août 1986 : "(La France) se replie sur son empire avec lequel elle constitue une zone franc" (p. 248, Éd. Hatier); or, en 1991, les mêmes dans le tonle II de leur Histoire de la France au XXe siècle 1930-1945, aux Éditions COl11plexes,ne disent plus lnot de ce ... détail! Les retol1lbées politiques et idéologiques de ce repli sont pourtant considérables. D'abord, une poussée nouvelle de l'esprit colonialiste l'accompagne. Plus on célèbre officiellenlent les bienfaits de la colonisation, plus s'intensifie et se durcit la répression contre tout mouvenlent d'émancipation, plus la pratique du pouvoir inclut le recours à la force (voir "SOS Indochine" d'André Viollis).
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D'autre part, dans les périodes de difficultés, le "rêve il11périal" offre, comme remède aux capitulations humiliantes devant les "diktats" totalitaires, une idéologie de compensation. Après Munich, est-ce un hasard si Daladier se rend en tournée en Algérie, si son fils Jean organise dans le même temps le groupe "jeunesse de l'Empire français"? Si le nationaliste Pierre Dominique écrit en octobre 1938 dans La République: "Regardons vers la mer et tournons le dos au continent"? Enfin, dans la France de Vichy, les actualités cinélnatographiques n'ont-elles pas, presque toujours, leur séquence coloniale et nlartiale où flotte sur le défilé des soldats indigènes le drapeau tricolore et se congratulent des officiers supérieurs chamarrés? Soupape dérisoire: le 28 octobre 1940, à Florence, Hitler ne dit-il pas à Mussolini que la meilleure solution est de laisser la France défendre elle-nlême ses possessions d'Afrique? L'apparente indépendance coloniale n'aboutit qu'à faire de Vichy l'auxiliaire de fait de l'Axe en Afrique du nord. Et n'oublions pas que c'est Darlan qui, en 1941, ouvre à l'aviation allemande les aérodromes de Syrie et de Bizerte aux transports de 111atériel pour l'Afrika Korps! L'elnpire-recours est en réalité l'eI11pire-servile. .. * *

Lévy et Piétri révèlent au lecteur le cheminement vers l'aspiration à un pouvoir fort souhaité par les possédants qui, dès 1932, redoutent les conséquences politiques de la crise. La presse à leur dévotion, telle La Liberté,le 6 lnai, n'hésite pas, à la veille des élections législatives, à bricoler la réalité pour affoler les électeurs en évoquant "le cartel des radicaux, des socialistes et des comn1unistes, monstrueuse alliance électorale", cela en pleine période de la "tactique classe contre classe" du Parti cOlmnuniste qui refuse alors tout désistelnent en faveur d'une gauche taxée d'auxiliaire du Capital! Lorsqu'en 1936 se réalise cette coalition sous l'égide du Front populaire, suivie de la vague des grèves joyeuses de l'été, c'est le grand ven! de la panique qui souffle dans les colonnes du Temps, de L'Echo de Paris, de La Croix, de L'Action française ou de Je suis partout. Lucien Rebatet, dans ses souvenirs, remue encore les vieux fantasmes et évoquant "les gueules de haine crapuleuse, surtout 8

chez les garces en cheveux", des "tricoteuses" de 1794 aux "pétroleuses" de 1871, la continuité est ainsi assurée entre les images terrifiantes de l'abomination suprême: la femme devenue actrice de la transforInation sociale! Dieu soit loué, l'Apocalypse n'a pas eu lieu! La contreoffensive du patronat réorganisé dès 1937 et le rassemblement des "hommes d'ordre" permettent alors d'iIl1poser la "pause", l'isolement des républicains espagnols face à l'intervention italo-alleIllande et, en bout de course, la fin de "la semaine des deux dinlanches". C'est un moment fort du travail de nos deux auteurs: le passage de la Ille République à l'État français avec toutes les apparences de la légalité. 1938 : l'année du gouvernement Daladier, fossoyeur du Front populaire, de Munich, de la répression anti-ouvrière, de l'offensive anti-communiste couronnée d'une cmnpagne journalistique de grand style pour l'interdiction du Parti cOInmuniste, de la réception de von Ribbentrop à Paris en écartant les personnalités juives qui pourraient troubler le regard du visiteur. La porte est alors ouverte en 1939 à la xénophobie qui inspire la loi visant "la lie de la terre" et soupçonnant tout réfugié anti-fasciste espagnol ou allemand d'être un enneIlu intérieur potentiel et tout apatride juif un suspect en puissance. Réarmement moral oblige! On profitera de la guerre pour renforcer l'effectif de la population étrangère bouclée derrière les barbelés de la République et on saisira l'occasion du pacte germano-soviétique et du compagnonnage provisoire des deux dictateurs pour interner communistes et syndicalistes communisants qui refusent de se plier au conformisme politique du moment. Lorsque la défaite -"divine surprise" de Maurras- intervient, le terrain est prêt pour l'abandon suprême du Parlement croupion, le 10 juillet 1939 : sa soumission aux décrets lois a été une bonne propédeutique au vote des pleins pouvoirs à Pétain. "Voici Ina forInule que je vous donne: je n'aiIne pas les juifs, je déteste les cOImnunistes, je hais les francs-maçons" confie le vieux maréchal à Pierre Gallet, ex-normalien et plus tard dignitaire de la Milice (Delperrié de Bayac, "Le royauIlle du maréchal", 1975, p. 138). Toute la ligne politique de la Révolution nationale découle de la fonllu1e.
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Le modèle, c'est surtout celui que donnent Salazar et Franco, nlais l'aboutissenlent du régime, par la force des choses, c'està-dire par la forces des armes, c'est Hitler. "Des mesures draconiennes prises par une bourgeoisie effrayée. Voilà qui pourrait être une bonne définition du fascisnle. En ce sens, Vichy est fasciste. En ce sens aussi, le fascisme est encore à venir" écrit Robert O. Paxton dans sa relnarquable "France de Vichy" (Seuil, 1973, p. 224). Et le fascisme viendra fin 1943, début 1944...
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Au lecteur qui trouverait trop rude les jugements portés dans ce livre sur les comportements politiques des couches dominantes de la société française, je conseille la lecture d'un "Journal de guerre et de l'occupation 1939-1945", non destiné au départ à la publication. il est paru en 1973 seulell1ent, chez Fayard, sous le titre "Une saison gâtée". Son auteur n'est pas un "salopard en casquette" issu d'une banlieue industrielle, filais un grand bourgeois lucide -pas nlêlne juif- ("1st Charles Rist jude?" questionnaient "discrètement" les nazis, 15 mars 1942, p. 238). Charles Rist, en effet, professeur d'éconollue célèbre, Inelnbre des conseils d'administration de la Compagnie Universelle de Suez, de la Banque de Paris et des Pays-Bas, de la Banque de Syrie, de la Banque du Maroc, du Matériel téléphonique, du comité de Paris, de la Banque Ottolnane (et j/en passe!) connaissait parfaitelllent tous les replis de la Haute Société Parisienne, H.S.P. dans son code personnel. Dès le 29 septell1bre 1940 (p. 94), il constate: "Décidénlent la H.S.P. n'a pas fini de se déconsidérer. Tous ces partisans de Doriot et du colonel de la Rocque sont prêts à se rouler aux pieds du vainqueur!" Son prell1Îer diagnostic est encore plus précoce; le 31 août 1940 (pp. 90/91), il note: "Dans la catastrophe actuelle, le pire est que les bénéficiaires politiques du désastre ont intérêt à ce qu/il continue. Par la force des choses, les gens au pouvoir (et ceux qui se réjouissent de les y voir) doivent souhaiter la défaite de l'Angleterre et bientôt celle des États-Unis! Car la victoire anglaise sera leur chute. Par une conséquence qu'ils ne veulent pas avouer, lllais qui se produit en dépit d'eux-lnênles, ils souhaitent la continuation du triomphe allemand et la France subjuguée.
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Il Y a en France un parti de l'humiliation et de la défaite, préférant cette honte à une France libre filaiS où ils ont peur d'une partie de leurs concitoyens, ceux qu'ils nomnlent cOffilnunistes. C'est cette peur qui est à la base de toute la perversion de ces dernières années". Le 26 octobre (p. 101) de la mênle année, il ajoute sur ce thème, cette réflexion: "Il ne faudra pas oublier, quand on voudra juger Laval, que cet hOllIDle a été l'espoir de la bourgeoisie depuis 1934. Cela juge le sens patriotique et psychologique de celle-ci". Plus tard, le 18 mars 1942, évoquant une visite de Jacques Barnaud, délégué général aux relations allelnandes, il écrit: "Il ne faudra pas oublier que le comte de Paris, quand il venait incognito dans la capitale, avait son logelnent à la maison W orlns. Décidément, le rôle de cette Inaison, pour l'historien de l'avenir, denlandera à être soigneusement éclairci. Elle était liée avec Doriot, avec le COlnte de Paris etc. C'est elle qui aujourd'hui fournit la France de Pucheu, Barnaud, etc.. Conllne elle la fournissait autrefois de charbonJ" (p. 239). Justement, Jean Lévy, dans son précieux "Dossier Albertini", publié par l'Harlnattan, à l'instar de Charles Rist, épinglait cette banque en s'interrogeant sur son rôle occulte. Le 24 novelnbre 1942 (p. 295), Rist s'interroge sur la faute de 1939 : le refus d'une véritable alliance avec l'URSS. "Cette faute là a été cOll11nise surtout par Chanlberlain. L'alliance entre Angleterre, Russie, France, Anlérique qui était condanmée par les circonstances se fera. Elle aurait pu se faire trois ans plus tôt et peut-être que la guerre aurait été évitée. Il a fallu que l'affreux danger apparût à tout le 1110nde pour qu'on s'y décide" . Et le 19 janvier 1943 on trouve sous sa plulne (p. 313) cet hOlnnlage qui contrebalance l'all1ertulne de ses critiques: "L'adn1irable, c'est que le peuple, les simples, les paysans, les ouvriers, dans cette obscurité presque totale, aient par un sûr instinct été sans hésiter du côté de l'espoir et de la foi, qui était aussi le côté de la raison".

* *

Il

Le dossier historique que présentent Jean Lévy et Simon Pietri incite à se souvenir de quoi est capable la droite traditionnelle "bien de chez nous" lorsque plus rien ne lilllite son pouvoir né d'une jonction progressive de son aile extrême et de ses fonnations "n10dérées"... C'est un rel11ède contre l'affadissel11ent d'une mél110ire nécessaire sous laquelle on ne sait plus reconnaître, dans les discours et les démarches du présent, les propos et les signes dont était porteur un passé plus ou moins soixantenaire.

Maurice Moissonnier Agrégé de l'Université Historien du mouven1ent ouvrier

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Précisions
Notre livre ne se veut pas un ouvrage d'histoire traditionnel, sur la période que nous traitons: des dernières années de la Troisiènle république aux prelluers luois de l'État français. L'objectif que nous poursuivons est de démontrer que le changell1ent de régiIl1e opéré en juin 1940 -d'un systèll1e parleluentaire à une dictatureentre dans un processus continu. C'est le résultat d'une politique d'abandon des valeurs dén10cratiques. C'est la détennination de divers secteurs de la société française d'imposer, par tous les moyens, la domination des forces de l'argent. Il s'agit donc pour nous de faire la lUlllière sur la filiation logique et directe des idées exprilllées tout au long des années trente avec celles qui auront force de loi en 1940. Ce qui est vrai pour les idées l'est également pour les honlIDes. Le personnel politique du régill1e de Vichy, dans sa diversité, n'est pas le fruit d'une génération spontanée. Ce sont les leaders de cette droite haineuse et revancharde qui Inenaient campagne pour un "État fort", pour "un ordre nouveau" entre 1930 et 1940, qui après 1940 installent et dirigent cet État fort et l'ordre nouveau après la défaite. La presse de cette décennie, dépouillée au jour le jour, fournit l'argument essentiel de notre étude. L'ouvrage pose des questions. Pourquoi le limiter aux prelniers lllOis de la Révolution nationale? Pourquoi choisir COffilne point d'orgue la poignée de lnains entre le maréchal Pétain et Hitler à Montoire, en octobre 1940? Pourquoi délaisser ce qu'on n011U11e
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"les collaborateurs de Paris" et leur presse? Pourquoi ne pas aborder la ou les Résistances qui, sous des formes diverses, comnlencent à poindre dès l'été et l'automne de 1940? Répétons le : notre livre n'a pas la prétention d'être une histoire globale, ni de la Troisième république, ni de la période d'Occupation. De nombreux historiens et chercheurs ont déjà effectué ce travail. Ce qui nous intéresse, c'est le "prelmer Vichy", fruit d'un processus intérieur politique purell1ent français. C'est donc à travers lui que notre argumentaire est le plus "lisible", COllllneon dit de nos jours. Se borner à octobre 1940 répond à la 111ême logique: montrer que la bourgeoisie de notre pays a délibérément choisi Hitler COffilueprotecteur et que ce choix conduit inexorablelnent au rôle recherché pour la France d'être le fidèle second de l'Allenlagne nazie. Pétain, entrant officiellement "dans la voie de la Collaboration", résunle précisément notre problématique. Les nlois passant, la pression directe de l'Occupant se fait plus lourde. Elle pèse de plus en plus sur les décisions du gouvemelnent de Vichy. De ce fait, celui-ci ne légifère plus "en toute liberté". La situation lnilitaire influence en permanence le comportement des hOlllil1esau pouvoir ou qui se situent dans sa mouvance. La victoire allemande qui, d'abord, paraît inéluctable, seluble au fil des ans plus incertaine, et enfin compromise. Aussi, les responsables de Vichy modifient parfois leur langage, recherchent d'autres voies, changent de calup. Prendre en charge cette évolution affecterait notre délllonstration. L'étude, enfin, porte sur la continuité idéologique de la droite française. La collaboration avec l'ennemi d'individus qui se réclanlent de la gauche tient moins aux idées qu'à l'attitude individuelle, à l'ambition personnelle. Tel n'est pas notre propos. De toutes manières, dans le comportelnent politique de ces hommes, il y a rupture et non continuité. Disons, pOUI tenluner, que l'étude du refus de l'ordre établi, la révolte populaire contre la dictature, la résistance patriotique contre l'occupant, ne participent pas de notre projet.

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En sept ans seulement

Le 30 janvier 1933, le président Hindenburg nomme Adolf Hitler chancelier du Reich. Le 30 juin 1940, Adolf Hitler, savourant sa victoire, contelnple l'Arc de Triomphe dans Paris conquis. Sept années ont suffi au Führer pour franchir la distance qui sépare la Porte de Brandebourg des Champs Élysées. Conunent expliquer la résistible ascension du dictateur allemand? Comment comprendre la défaite lnilitaire de notre armée, la chute de la République et la mise en place, en quelques jours, d'un régime totalitaire, l'État français? COlnment ces événements inconcevables ont-ils pu se produITe? Durant les années trente, pour faire face à la crise éconolnique et la résoudre à son profit, la classe possédante replie ses ambitions sur l'Elnpire et ses richesses coloniales. En même temps, elle est à la recherche d'un "pouvoir fort"; elle finance des forces pour 1110nter "à l'assaut de la République", mouvements, ligues, presse, fascinés par l'exelnple de Mussolini, de Salazar, de Franco. Pourquoi pas un "dictateur pour la France?" Ces forces recouvrent tout l'éventail de la droite extrême. Cette droite là a la haine des "rouges" dans le sang. C'est une tradition qui remonte, pour certains, à la Révolution française. Pour d'autres, l'horreur, c'est la Commune de Paris. Alimentée par la révolution bolchevique, la hantise de la droite se nourrit de la crainte de l'ouvrier, qui, en 1936, ose occuper ses usines et se reposer sur ses plages.
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n lui faut venger l'affront. Pour 111aintenir l'ordre, celui de l'Argent, il est nécessaire de mater la classe ouvrière. Par tous les moyens, comme en Italie, au Portugal, en Espagne. Avec Hitler au besoin. Grâce au désastre de juin 1940, la bourgeoisie tient enfin sa revanche sur le Front Populaire. Elle impose son plein pouvoir. C'est sa Révolution, qu'elle appelle nationale, à l'ombre de la croix gammée. Mais les forces de droite, seules, n'auraient pas perll1is d'atteindre cet objectif. Certains courants, issus de secteurs marginaux de la gauche politique et égalelnent du mouven1ent syndical, ont prêté la main à l'opération. Ils ont exploité le sentiment pacifiste d'hommes et de femmes, toujours traumatisés par les horreurs de la Grande guerre toute proche encore, qui refusent, à juste titre, une nouvelle boucherie. La volonté de paix de millions de Français est dévoyée par des gens qui, au nom de la réconciliation avec l'Allemagne, prêchent une politique dite d'''apaisel11ent'' vis-à-vis des alnbitions hitlériennes. Ils mènent campagne pour "la paix à tout prix", acceptant d'avance les revendications des dictateurs. "n vaut n1ieux vivre à genoux que de mourir debout!" : ce slogan conduit, de bonne foi, des couches de la population à accepter la défaite. Ceux qui tirent les ficelles agissent de concert avec des éléments de l'ultra-droite. À son exemple, utilisant un vocabulaire de gauche, ils usent pourtant du poison de l'antisémitisme. Par conviction totalitaire, par ambition, ils pataugeront dans la collaboration, non seulement avec Vichy, mais aussi avec l'Occupant. Heureuselnent, nOlnbre de pacifistes ont refusé cette voie. lis ont compris que "Hitler c'était la guerre". lis n'ont pas voulu sacrifier la liberté, leurs libertés, en suivant les sirènes du renoncement. ils entreront dans la Résistance. Pendant cette décennie, entre 1930 et 1940, les gouvernements qui se succèdent, sauf pendant l'année du Front populaire, procèdent de la coalition entre les partis de la droite parlementaire, dont certains leaders lorgnent vers l'extrême, et le parti radical, divisé. Le dosage interne varie selon une alchin1ie cOlnpliquée, fruit des échéances électorales et de n1anœuvres politiciennes. L'orientation économique ne varie guère: elle correspond pour l'essentiel aux intérêts de la bourgeoisie industrielle et bancaire.
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Tous combattent toute alternative de progrès au profit du monde du travail. Les grèves de juin 1936 menacent leur suprématie. Aussi, une partie de la droite traditionnelle et la majorité des radicaux, un moment entraînée par la vague de fond du Front populaire, se tournent vers des formes de pouvoir autoritaire pour reconquérir le terrain perdu: c'est alors une période de régression sociale et de répression syndicale et politique. Les cOmInunistes, les premiers visés, doivent être isolés dans la Nation, mis au ban de la société. Cette manœuvre est facilitée par la conception stratégique alors en vigueur au sein du P.C.F. Les communistes considèrent con1ll1eprioritaire la défense de l'Union soviétique pour eux, la "patrie des travailleurs". Aussi, dans cet esprit, ils modèlent leur politique sur celle pratiquée à Moscou. Les intérêts nationaux de l'URSS sont perçus comme ceux du nlouvement communiste international garant, du développelnent révolutionnaire en France. C'est pourquoi, le Parti communiste fait fluctuer sa politique étrangère et militaire au gré de la diplonlatie de l'Union Soviétique. Ses"toumants" -de l'antimilitarisme à l'acceptation de la défense nationale, de la fenneté vis-à-vis d'Hitler à la condanmation de la "guerre impérialiste" après le pacte de non-agression gerlnanosoviétique- créent trouble et rejet dans des secteurs de gauche. Le soutien sans réserve que le P.C.F. apporte à Staline, le "petit père des peuples", aux procès de Moscou et aux purges sanglantes provoque des ruptures au sein du Inonde ouvrier; cependant, les lllilitants, qui luttent dans les usines et les quartiers Inalgré la répression patronale et judiciaire, ressentent COllIDle ne agression intolérable la polélnique violente dont leur u parti est l'objet. Ils décèlent dans toute critique la Inain de "l'ennemi de classe". Il est vrai que la propagande qui se déchaîne contre les conllnunistes est vigoureusement entretenue par des honul1es qui, de gauche comIne de droite, se font les zélateurs du réginle hitlérien. Les 111esuresd'exception prises par le gouvernement, dès fin août 1939, contre le P.C.F. -il refuse de condamner le pacteobligent ses Il1ilitants IIUS au ban de la société, pour délit d'opinion, à rejoindre la lutte clandestine pour éviter l'arrestation. Dans ces conditions, ont-ils le tenlps de se poser des questions? ils franchiront naturelleIllent le pas et rejoindront la Résistance.
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Voici, brossées à grands traits, les conditions dans lesquelles, en sept petites années, Adolf Hitler a dévalé la route des bords de la Spree aux rives de la Seine et, dans son sillage, les forces qui, en France, ont abattu la République et conduit Pétain à la tête de l'État français. L'objectif de cet ouvrage, -qui ne se veut pas un livre supplémentaire d'histoire sur cette périodeest de lllontrer COll1ffientles choses se sont passées au quotidien. Nous nous sonunes appuyés sur la presse de l'époque, sur les journaux qui, au jour le jour, sans connaître le lendemain, ont participé à leur manière à la mise en œuvre de cette tragédie. Nous avons complété cette étude à partir d'analyses ultérieures de spécialistes qui ont, eux, utilisé la dOCUlllentation ignorée au moment des faits.

Nous avons porté l'accent sur les idées et les hon1111es. Qu'on nous pardonne si nous avons sacrifié l'histoire événelnentielle.

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I LE RÊVE IMPÉRIAL
Le 24 octobre 1929, c'est le krach à la Bourse de New-York. Le quotidien lillois, Le Réveil du Nord, du 26 novembre écrit: "La panique a soufflé tout d'un coup parce que, là-bas, la fièvre de la spéculation était arrivée à son paroxysme les Américains ont perdu à ce jour 383 milliards de francs. 0 n cite un spéculateur qui a laissé 400 millions dans la tourn1ente" . Le journal conclut d'une manière optin1iste : "Certes, le krach de New-York est un fait important, mais en France, nous en avons un autre qui l'est bien davantage. C'est la stabilisation monétaire qui a provoqué une grande activité dans bon nombre d'industries, principalement dans la métallurgie. Il y a dans le bassin de la Sambre et de l'Escaut des usines qui ont des commandes pour deux ans". Déjà, L'Ami du Peuple, du 30 octobre affirmait:
"Chez nous, rien de tel. Notre activité économique est normale, notre marché sain, notre situation financière florissante" .

Si l'onde de choc du krach de Wall Street frappe de plein fouet les États-Unis et l'Allemagne, elle atteindra la France avec un retard de deux ans. Celle-ci avait dévalué en 1928. Le résultat: ses produits se vendent bien, les capitaux affluent. En trois ans, le stock d'or de la Banque de France double. Mais, quand elle éclate, la crise éconolnique conduit à un ralentissement considérable de la production (40% de celle de l'acier, 50% de
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l'aluminium). Les petits et nloyens exploitants agricoles perdent de 30 à 40% de leurs revenus. Le pouvoir d'achat des commerçants est réduit d'environ 20%. Les exportations diminuent des deux tiers. Les faillites sont nombreuses. La France compte 400 000 chômeurs en 1934. La crise économique et son déferlement sur l'Europe stimulent la volonté d'exploiter les richesses et les potentialités de "notre" empire. Cette orientation s'ajoute à la nécessité d'utiliser à plein les matières premières et la nlain d'œuvre des colonies. Cela pour permettre à la France de demeurer dans les premiers rangs des puissances mondiales: les territoires d'outre-mer prolongent l'hexagone. Ensemble, ils totalisent alors cent Inillions d'habitants. L'Empire devient, de la fin des années vingt à l'an quarante, la carte maîtresse de la politique française. C'est vers lui que vont converger les espoirs de notre classe dirigeante. C'est par lui que s'édifient des fortunes considérables. En fait, nos colonies sont la proie des grandes sociétés industrielles et financières. Celles-ci exploitent systématiquement les richesses naturelles et la main d' œuvre à bon marché -quand elle n'est pas gratuite- des différents territoires, débouchés nécessaires pour nos échanges: "Second partenaire commercial de la France depuis 1896, il (l'empire) passe au premier rang en 1928 et le reste jusqu'en 1962"1. Les infrastructures mises en place pemlettent aux entreprises d'utiliser à plein les potentialités en matières premières décelées dans le sous-sol, la fertilité des terres, et ainsi de faire un commerce hautement lucratif avec la métropole. La Banque de Paris et des Pays-Bas possède le quart des terres de colonisation au Maroc -un million d'hectares- ainsi que le réseau ferroviaire du protectorat. Les Rothschild et les Schneider, pour leur part, investissent dans le secteur industriel, construisent le port de Casablanca, nécessaire au transport des nlarchandises, donc aux échanges avec la France.
1,.Jean-Yves Mollier, Jocelyne Ed. Fayard, 1995. George: "La plus longue des Républiques 1870-1940", p. 580,

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La Banque d'Indochine accapare le Tonkin et ses mines charbonnières, l'Annanl, le Cambodge et la Cochincine. Dans cette province, la société Michelin possède les plantations d'hévéas qui permettent de couvrir les besoins de notre pays en caoutchouc.

Le romancier Roland Dorgelès, donne son appréciation2 :

"Sur les dix mille hectares de la concession, on ne connaît qu'un seul maître. Lui seul commande, lui seul est responsable. Trois mille deux cents coolies, sept cent mille arbres à caoutchouc, une usine, des services de transport [...]. Les administrateurs, les actionnaires ne veulent connaître que leurs dividendes, le reste ne les regarde pas. [H.] La fièvre aussi on l' a soumise au règlement~ elle a reçu son pourcentage de pertes: quinze cadavres par mois pour une grosse entreprise. Et l'exploitation fabrique elle-même ses cercueils [...] Sur la carte d'Indochine, les démarcations officielles subsistent: Annam, Tonkin, Cochinchine, Cambodge, Laos. Mais cela ne signifie plus grand chose. Ce qu'il faut lire c'est Riz, Caou,tchouc, Charbon, Ciment, Coton, Zinc, Coprah. Voilà les Etats nouveaux. [...] Le chef souverain, ce n'est déjà plus le gouvernement général.. le seul chef, c'est l'argent". Jocelyne George confinlle3: "Le travail forcé est maintenu en Afrique noire et la France refuse de ratifier la convention de 1930 qui en prévoit l'abolition. Pour la construction du Congo-Océan, le chemin de fer entre Brazzaville et Pointe-Noire, qui débute en 1924, 127 250 hommes, totalisant 138.125 années d'éloignement de leur famille, sont ainsi réquisitionnés entre 1921 et 1932. 20 000 d'entre eux, soit presque 1 sur 6, n1eurent sur le chantier. Les exigences de portage disloquent la vie traditionnelle. Le très modeste salaire qui, en 1927, demeure celui de 1905, n'apporte aucune compensation". Voyageur attentif, André Gide4 décrit ce qu'il a vu lors d'un séjour au Congo en 1927: "Nous l'interrogeons sur les atrocités qui se commettent dans la prison de Boda où il a été lui-même enfermé.
2. Roland Dorgelès :"SUf la route mandarine", cité par L 'Hzlnzallité du 5 mai 1931. 3. "La plus longue des Républiques 18]0-1940", p. 580 Éd. Fayard, 1995. 4. André Gide: "Voyage au Congo", Ed. Gallimard, 1947, p. 76, 79-99.

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Il nous dira plus tard, de nouveau seul avec nous, qu'il y a vu mourir, par suite de sévices, dix hommes en un seul jour. Lui-même garde des traces de coups de chicotes, de s cicatrices qu'il nous montre. Il confirme ce que l' on nous disait déjà, que les prisonniers ne reçoivent pour toute nourriture, une seule fois par jour, qu'une boule de manioc grosse comme (il montre son poing). Il parle des amendes que la Compagnie Forestière a coutume d'infliger aux indigènes (j'allais dire: de prélever sur ceuxci) qui n'apportent pas de caoutchouc en quantité suffisante - amendes de quarante francs - c'est -à-dire tout ce qu'ils peuvent espérer toucher en une mois [...]. La terreur règne". il est évident que l'exploitation renforcée des colonies conduit naturellelnent à la résistance accrue des populations qui en sont victimes. Elle attise les révoltes et les revendications d'indépendance des peuples somms à notre dOllUnation. Les classes dirigeantes françaises, pour nlaintenir l'ordre, leur "ordre" colonial, ont recours à une répression impitoyable. De l'Afrique à l'Asie, le sang coule. Le gouvernelllent tente d'imposer le silence. Mais quand les informations se répandent, les autorités développent une campagne de calonmies contre ceux qui osent faire acte de résistance pour les déconsidérer aux yeux de l'opinion. Ce sont "des bandits", des "poignées d'émeutiers", des "sauvages qui pillent et qui tuent". Ils sont toujours manipulés par "l'étranger", la "main de Moscou". C'est une règle bien établie. Déjà, en janvier 1832, Auguste Blanqui, ironique, lançait du prétoire: "Le peuple est un anin1al sauvage. La preuve, c'est qu'il se défend lorsqu'on l'attaque". Et des années vingt aux années trente, le "rêve ll11périal" se heurte aux "durs pépins de la réalité". Des révoltes éclatent. Certes, déjà, les corps expéditionnaires font face à des résistances affilées, longues et efficaces. Au- Maroc, les cOlnbats, çommencés en 1907, dureront plus de vingt cinq années. A la suite de la révolte d'Abd-el-Krim, en 1921, dans le Rif espagnol, et des succès rel11portés par les Marocains, la France redoute la constitution d'un État indépendant au nord du protectorat.
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Elle intervient massivement et notre armée compte, sur place,
325.000 hommes en 1925. Le Inaréchal Lyautey, jusqu'alors

résident général, doit céder la direction des opérations. Il est remplacé par le maréchal Pétain qui collabore étroitelnent avec le commandant de la zone espagnole, le général Franco... La répression sera sanglante. En 1926, Abd-el-Krim, capturé, est déporté à l'île de la Réunion. L'''Ordre'' français ne sera complètement rétabli qu'en 1934 au prix de 27 000 Inorts. La guerre a été menée, du côté français, par des troupes coloniales, tirailleurs algériens et sénégalais pour l'essentiel, encadrés bien sûr par les officiers métropolitains. L'utilisation des peuples colonisés contre d'autres qui refusent le joug est une constante qui ne se démentira pas. Au-delà du Maroc, le refus de l'exploitation coloniale s'exprime sous différentes fom1es en Asie COl1une Afrique. en Dès 19305,en février, éclate la l11utinerie des tirailleurs de YenBay, au Tonkin.
Le Figar06 écrit: deux cents tirailleurs, encadrés et entraînés par une " soixantaine de communistes, surprennent le camp retranché de Yen-Bay, sur le fleuve Rouge. Il y a bataille et nous laissons sur le terrain un capitaine, un lieutenant, trois officiers et des soldats annamites! Dans cette même nuit, les postes de la milice à Hung-Hoa ont repoussé des attaques... M. Varenne et M. Outrey... sont tombés d'accord pour déclarer «l'état d'esprit qui s'est révélé à Yen-Bay existe sur tous les points du Tonkin, et qu'il est le résultat de la propagande communiste...» ...Le pacifisme, l'inaction, l'indulgence à la folie crin1inell e communiste, appellent le meurtre et la guerre". L'Hul'nal1ité7 fait état de puissantes n1anifestations paysannes, le 28 septen1bre de la n1ên1e année, à Vinh. Elles sont durelnent réprimées. Un C0llli11uniqué officiel expriIl1e le point de vue des autorités. "En vue de débarrasser la région des éléments de trouble qui s' y trouvent encore, le gouvernement général d'Indochine a décidé la formation d'une colonne de police de la garde
S. Sous le gouvernement Tardieu, 6. Le Figaro, 13 février 1930. 7. L'Humanité, 2 octobre 1930. François Pietri étant ministre des colonies.

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indigène avec mission de parcourir la région et d'arrêter les meneurs. En Cochinchine, des mesures spéciales sont en voie d'exécution pour empêcher le recrutement par les communistes d'adhérents parmi la pègre des grandes villes". Pour faire bonne mesure, le gouvernement, la presse font l'aI11algaIne entre "les COI1u11unistes",le "crune" et la pègre des grandes villes... Et aussi les enseignants! Les représentants de l'Église ne sont pas en reste8 : "Mgr Chaize, évêque coadjuteur d' Hanoï, doit partir de Marseille demain matin en avion, pour rejoindre son poste. Interviewé avant son départ, il a bien voulu donner quelques détails sur l'attitude des catholiques indigènes au cours des troubles conlmunistes qui ont eu lieu récemment. Il a souligné notamn1ent que la population catholique s'était opposée à ces manifestations, mais il a exprimé le regret de voir que les meneurs avaient été en grande majorité des anciens élèves des écoles officielles. Certains instituteurs ont favorisé tout particulièrement l'action des rebelles". En Afrique du Nord, en A.O.F., s'exercent égalelnent la vigilance des autorités et la répression des menées considérées contraires à l'ordre public. il s'agit de tenter d'étouffer dans l'oeuf toute velléité de relnettre en cause la souveraineté française. En Tunisie, Habib Bourguiba, jeune intellectuel, crée le Parti de la Constitution, le Destour, qui revendique de réels droits nationaux, alors que le Bey n'est que le paravent de l'Administration. Le Destour est interdit le 31 mai 1933. En Algérie, 1'''Étoile Nord Africaine", anilnée par Messali Hadj, voit le jour en 1924. Elle demande l'indépendance des trois pays du Maghreb, lnais son audience se linute, pour l'essentiel, au territoire métropolitain, parmi les travailleurs algériens, en liaison alors avec le P.C.F.. L'''Étoile'' sera dissoute en 1929, mais ses activités se poursuivent, réprÎ111ées par la police. Ainsi, selon L'Humanité9 : "La police empêche un meeting de l'Étoile Nord Africaine à la Mutualité.
s.Le Figaro, 12 janvier 1933. 9. L 'Hwnanité, 14 octobre 1934. 24

[...] lorsque les travailleurs s' y sont présentés, ils se heurtèrent à des barrages de police - parmi lesquels la brigade nord africaine ". En effet, dès 1925, la Préfecture de Police Inet en place une brigade spéciale chargée de surveiller les immigrés du Maghreb installés à Paris et en banlieue. "Tradition" qui se perpétuera et s'étendra à d'autres groupes humains. En 1931, un jeune pharmacien de Sétif, Ferhat Abbas, édite un journal Le Jeune Algérien. il met en cause "les humiliations qui frappent son peuple et l'empêchent d'accéder à la culture (moins d'un dixième des Algériens sont scolarisés) et à la citoyenneté française"1o. À la mên1e date, une association de caractère religieux, les Oulémas, voit le jour. Elle fonde des écoles privées nlusulmanes et utilise les mosquées pour des prêches. Son mot d'ordre:

"L'Islam est notre religion, l'Algérie notre patlie, l'arabe notre langue". Parallèlement à la répression et aux justifications de celle-ci s'ajoute la petite musique douce à la gloire des "héroïques colonisateurs" et des gentils colonisés. Le bon peuple doit être persuadé de la "grandeur" de l'œuvre inlpériale, de sa nécessité morale et matérielle pour le devenir de la France. Le soutien de l'opinion publique est indispensable. Aussi, les élèves de toutes les écoles de France apprennent dans leurs manuels11 : " ... Pour obtenir d'une colonie une riche production de matières premières: coton caoutchouc, soie, etc... il faut que des Français assez nombreux sachent diriger le travail, qu'ils se fassent aimer par les indigènes.... La colonisation française n'est pas une œuvre de conquête brutale: c'est une œuvre de paix et de civilisation... Grâce à l'administration et à la justice française, les faibles sont protégés contre la tyrannie des forts. Quand les Français ont dû faire usage de leurs arn1es, c'est pour défendre leur existence et soumettre des peuplades féroces qui vivaient de pillage et de brigandage".
10. Christian Lespagnol : "À la Une", volume 4 11. "Géographie Cours moyen", Jean Brunhes, 1929. 25

L'école de la République ainsi Illse à contribution, utilise les mêlnes argun1ents que ceux avancés par Benito Mussolini dans sa harangue prononcée du balcon du palais de Venise, à Ron1e, le 5 mai 1936. Annonçant l'entrée des troupes italiennes à Addis-Abeba, le Duce déclare: ~'L'Éthiopie est italienne. Italienne de fait parce qu'elle a été occupée par nos armées victorieuses, italienne de droit parce que le glaive de Rome, c'est la Civilisation qui triomphe de l'arbitraire et de la cruauté; c'est la Rédemption des faibles qui triomphe de l'esclavage millénaire". COll1ffiele note Jeanne Levy-Lebrun12 : "L'esprit colonialiste, la "mission civilisatrice" de la France imprègnent l'enseignement officiel". L'auteur cite l'exell1ple d'un nlanuel d'histoire, Deschanlps", dans lequel on lit: le "Gauthier et

"Notre empire colonial, vingt fois grand comme la France, est peuplé de soixante millions d' habitants. Pendant la guerre, 500.000 indigènes sont venus combattre sous nos drapeaux... Partout, elle (la France) a assuré l'ordre et la paix, développé l'instruction, les ressources... ". Dans le mêlne esprit, Albert Sarraut13 poursuit: "... tandis que la nature a localisé... en Europe, le génie inventif des races blanches, la science d'utilisation des richesses naturelles, elle a concentré les plus vastes réserves de ces matières dans les Afriques, les Asies tropicales, les Océanies équatoriales... Faut-il laisser en friche, faut-il abandonner aux ronces de l'ignorance ou de l'incapacité, les immenses étendues incultes d'où ces nourritures peuvent jaillir?" 14. Pour "vendre" à l'opinion l'idée d'une "plus grande France", nécessaire à la métropole, et frapper l'llllaginaire populaire, le gouvernement a mis en chantier une exposition spectaculaire sur l'en1pire.
12. Jeanne Levy-Lebrun; "'Une école républicaine et rurale, Les instituteurs en Eure-et-Loir dans les années trente", Ed. Horvath. 13. Albert Sarraut, gouverneur de l'Indochine en 191111914 et 1916/1919. Ministre des colonies en 1919 et 1933. Ministre de l'Intérieur en 1926 et en 1934 (cabinet Gaston

Doumergue), en 1938 (cabinet Daladier).
14. Albert Sarraut: "Grandeurs et servitudes coloniales",

~

Ed. Sagittaire,

1931.

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Par un grand spectacle médiatique, les autorités de la République désirent montrer aux Français la vitrine flamboyante de toutes nos colonies avec leurs immenses richesses éconolniques et culturelles. La vie quotidienne des populations -les "indigènes" conune on dit alors- est lnise en scène dans un cadre que l'on veut naturel en utilisant le folklore. Chaque territoire a son pavillon traditionnel, son ensemble couleur locale. Le badaud découvre un douar algérien, un souk marocain, un village africain groupé autour de ses cases. Les visiteurs adnlirent particulièrement le temple d'Angkor, reconstitué tell' original au Cambodge, la mosquée de Djenné au Soudan. Le 6 mai 1931, le Président de la République, Gaston Doumergue, entouré de rutilants spahis marocains et accompagné du Inaréchal Lyautey, cOll1missaire-général, inaugure, au bois de Vincennes, l'Exposition coloniale. La presse titre sur l'événen1ent.

Déjà le 3 n1ai, Le Figaro note: " .. .les indigènes de la Côte des Somalis, qui sont arri vés avant-hier, sont des gaillards sains et robustes... ... Le souk marocain ne sera pas un bazar mais comprendra une colonie de soixante Marocains authentiques, artisans industrieux qui ont pris l'engagement formel d'observer une attitude et une discipline d'où seront bannis l'esprit de bazar et l'exotisme artificiel... ".
Le style paternaliste exprillle assez bien l'ilnage des peuples colonisés que l'on veut Î111poser aux Français. Nous ne SOlnmes guère loin de "Y a bon banania", du bon nègre souriant des boîtes de poudre de chocolat. Plus sérieux, Le Figaro du 7111ai,couvrant l'inauguration, écrit: "Notre avenir est outre-mer" slogan employé par le 111aréchal Lyautey, qui poursuit: "La date du 6 mai 1931 demeurera sym bolique de cette «puissance éternelle de renaissance et de résurrection» Le Général Mangin, le héros de la foi française et de la force noire, me citait un jour ce passage des souvenirs de guerre de Ludendorff: l'utilité que la France a tirée de son empire colonial ne peut être estimée assez haut.

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En 1917, la France avait déjà donné ses enfants... Mais elle possédait dans son empire colonial un immense réservoir d' hommes auquel elle fit appel de plus en plus... ". Pour sa part, le ministre des colonies15, dans son discours inaugural, rappelle "la place de la France" dans la "grande famille des peuples colonisateurs", et parlant de l'Exposition, il déclare: "A nous, Français, elle donne une leçon de fierté en nous montrant le résultat de trois siècles d'efforts. L'empire colonial d' aujourd' hui, dû à l'ancien régime, à Charles X, à Louis-Philippe, au second Empire, dû surtout à la IIIème République, n'est pas une improvisation, le fait du hasard. Il est le fruit d'un état d'âme et d'une politique qui ont été ceux de la France au cours de toute son histoire". Puis il fait le bilan -rituelFrance: de la "mission civilisatrice" de la

"Nous avons trouvé en Afrique les razzias, l'esclavage, la famine, l'épidémie. Et par un effort admirable, nos médecins jugulent les épidémies, qui étaient en voie d'efface! des populations entières de la surface d'un continent. A des milliers et des milliers d'êtres humains, ils donnent la vie une seconde fois. Et vous verrez les photographies de ces classes claires où sont braqués vers le maître les petites visages éveillés des écoliers noirs. Nous avons apporté la lumière dans les ténèbres. ...En Asie, où nous avons apporté aussi comme premier présent l'ordre et la paix". L'ordre? La paix? Les informations en provenance d'lndochine16 rappellent que "quatre insurgés ont été guillotinés le 6 mai 1930", treize autres le 17 juin et que: "dans le Nord-Annam, en septembre 30, Pasquierl7, alors se surpasse. Il fait bombarder toute cette région par les avions militaires: 600 annamites, hommes, femmes, enfants sont tués" .

15.Le Petit Parisien, 7 mai 1931. Discours de Paul Reynaud. 16. L'HunlQllitét 12 mai 1931. 17. Gouverneur d'Indochine.
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De son côté, le jour même de l'inauguration de l'Exposition, dans Le Populaire18, Léon Blum consacre l'éditorial à l'événement et cite un câble qui lui est parvenu de Saïgon : "À l'occasion du 1er mai en Annam, divers cortèges présentant des revendications ont été reçus partout à coups de fusils. Plusieurs centaines de morts du côté des indigènes. Aucune égratignure du côté des troupes. Les gens de cœur élèvent leur protestation indignée. Ils demandent d'autres mesures que les massacres inutiles et réclament l'envoi urgent d'une commission d'enquête parlementaire".

Et Léon Blum de conclure son article:
"Ici, nous reconstituons le merveilleux escalier d'Angkor et nous faisons tourner les danseuses sacrées, mais en Indochine, on fusille, on déporte, on emprisonne". L'Hulnanité titrait la veille19: "Aujourd'hui, apothéose du crime". En novelnbre 1931, Le Temps20, à l'opposé conclut:

"L'Exposition coloniale de 1931 a clos hier ses portes, et nous pensons ne pas exagérer le moins du monde en écrivant qu'elle s'est terminée dans une véritable apothéose". Puis faisant écho, six mois après, aux propos de Paul Reynaud sur "la grande famille des peuples colonisateurs", le l11ên1e journal écrit: "Monsieur François Pietri, parlant avant hier des idées de Monsieur Albert Sarraut de la Sainte Alliance des peuples colonisateur~, a mis une image somptueuse au service d'une idée claire. A Vincennes, est apparu, cohérent et solidaire, le bloc des peuples qui ont en main la charge des destinées d'autres peuples moins évolués~ la communauté de leurs devoirs ne leur crée-t-elle pas une communauté de droits, et l'affirmation de cette communauté n'est-elle pas nécessaire, indispensable même, au moment où la sanglante idéologie de Moscou, utilisant pour ses fins ténébreuses le particularisme

18. Le Populaire, 7 mai 1931. 19. L'Humanité, 6 mai 1931. 20. Le Tenlps. 17 novembre 1931.

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national et le fanatisme religieux de populations sans défense, menace, à la fois la civilisation et la colonisation?" De "la plus grande France" à une mise en commun européenne des ressources coloniales, il n'y a qu'un pas. "Certains, au début des années trente, imaginent une Eurafrique, c'est-à-dire une exploitation conjointe de l'Afrique conçue comme un prolongement de l'Europe. Cet arrangement aurait le mérite de détourner l'Allemagne d'une expansion vers l'ouest et de la laisser disponible pour l'est. Cette idée est très répandue parmi des radicaux de l'entourage de Joseph Çaillaux, chez qui elle est ancienne, con1me Jean Montigny, Emile Roche, Pierre Dominique, Jean Luchaire. L'idée est adoptée en 1931 par Albert Thomas, directeur du BIT à Gen~ve, et par André François-Poncet, sous-secrétaire d'État à l'Economie nationale. Ces deux hommes songent à lancer de grands travaux européens ou extra-européens pour pallier la crise. En septembre 1931, une grande commission économique franco-allemande est formée en vue d'une collaboration pour la mise en valeur des colonies françaises en Afrique"21. Jocelyne George poursuit: "Albert Sarraut se rallie à l'Eurafrique, face à la marée montante des peuples de couleur et à l'entreprise bolchevique. Il la défend au congrès radical d'octobre 1931 et à la SDN, en mars 1933, comme ministre des Colonies". Le 3 décembre 1934, s'ouvre à Paris, au Musée des Colonies, la "Conférence de la plus grande France". Le Président de la République, Albert Lebrun, qui ouvre ses travaux, déclare: "... il faut avoir le courage de le dire: il y a -et les mots ne jouent pas entre euxune République Impériale
française 1122.

La mise en valeur -le pillage systématique pour parler vraides richesses de "l'elnpire" intéresse, au sens commercial du mot, nOlllbre d'holmnes politiques par ailleurs adIninistrateurs de multiples sociétés et entreprises qui investissent aux
21. "La plus longue des Républiques... ", p. 604. 22. Le Petit Journal, 4 décembre 1934. 30

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