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De la Vendée au Caraibes

De
464 pages
Le 7 septembre 1878, la Ville de Bordeaux quitte Saint-Nazaire à destination des Antilles. Parmi ses passagers, un prêtre vendéen chante La Vendéenne pour conjurer la tristesse du départ... L'abbé Armand Massé (1837 - 1889) passera huit années dans l'île de Trinidad, toute proche du Venezuela, tenant chaque soir un journal qu'il destinait à sa famille et à ses amis. Sept cahiers remplis d'une fine écriture, aujourd'hui conservés à Port-d'Espagne (Trinité-et-Tobago), racontent au jour le jour sa vie de missionnaire et la vie d'un pays dont il avait tout à découvrir. Ecrit d'une plume alerte, ce récit passionnant se lit comme un roman d'aventures et permet un double voyage : on y découvre les Antilles anglaises à la fin du XIXème siècle, en compagnie d'un guide attentif sinon toujours impartial ; dans le même temps, il nous renseigne à merveille sur les mentalités de l'époque et particulièrement sur la mentalité religieuse et missionnaire. Si le Journal est une mine pour l'histoire de Trinidad, il jette aussi un jour intéressant sur la Vendée d'alors dont le visage s'y trouve évoqué à de très nombreuses reprises.
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De la Veodée aux Caraibes

Cet ouvrage est publié avec le concours du Centre de Recherches Historiques de Vendée

La mise en pages est due à l'obligeance de Madame Marguerite IODER

1995 ISBN: 2-7384-3151-8

@ L'Harmattan,

Dominique et Pierre Rézeau

De la Vendée aux Caraibes
Le Journal (1878-1884) d'Armand Massé, missionnaire apostolique *

Éditions L'Harmattan 5-7, rue de l'École-Polytechnique 75005 PARIS

Remerciements
Nos remerciements vont d'abord à Son Excellence ~ Anthony Pantin, archevêque de Port-d'Espagne, dont l'amabilité souriante nous a permis de
consulter sur place et de publier ce manuscrit.

On lira plus loin l'irremplaçable contribution à ce travail de Madame Maureen Louis de Verteuil, archiviste honoraire de l'archevêché de Port-d'Espagne : notre dette envers elle est immense et notre reconnaissance à cette mesure. Son frère, le Père Anthony de Verteuil, c. s. sp., dont les ouvrages nous ont été d'une aide précieuse, a bien voulu nous communiquer d'utiles renseignements sur une époque qu'il connaît parfaitement. Au premier plan des personnes qui nous ont aidés dans ce travail, il nous est particulièrement agréable de remercier Sœur Marie-Thérèse Rétout, o. p., qui connaît tant de choses sur ce pays qu'elle a choisi pour sien: il n'est pas une de nos demandes à laquelle elle n'ait répondu de manière efficace; par elle nous avons pu obtenir également des renseignements sur la faune et la flore de Trinidad auprès de Mrs Molly Gaskin, de Messrs Sheriff Faizool, Bhim Rampersad et du Dr Seaforth. La liste des autres Trinidadiens est longue de ceux qui, à un titre ou à un autre, ont facilité notre séjour et nous ont fait don de leur amitié: Adrian, Anna Maria et Louis, Malcolm, Mary, Sandra, Véronique et Joseph, Willy et George et, last but not least, May May ! Du côté de l'Europe et de la France, notre gratitude va à tous ceux qui ont bien voulu répondre à nos demandes de renseignements de toutes sortes: MM. les archivistes des archevêchés et évêchés d'Agen, Avignon, Luçon, Marseille, Strasbourg, Tulle, Mmeset MM. les archivistes des congrégations religieuses des Dominicains de la Province de Lyon, des Eudistes, des Fils de Marie-Immaculée, des Frères de Saint-Gabriel, des Pères du Saint-Esprit, des Sœurs de la Présentation de Tours, des Sœurs de Saint-Joseph de Cluny, des Sœurs de Saint-Paul de Chartres, des Visitandines d'Annecy, ~es et MM. les conservateurs des Archives d'Outre-mer d'Aix-en-Provence, des Archives des Œuvres Pontificales Missionnaires de Lyon, de la Bibliothèque des Pères jésuites de Chantilly, de la Bibliothèque de la Société de Saint-Sulpice et les PP. Dominicains et Franciscains de Strasbourg, ~es et MM. les secrétaires des mairies de La Bruffière, Puymaufrais, SaintÉtienne-du-Bois, Touvois et Vertou, nos amis Jean-Pierre Chambon (Université de Strasbourg), Jean-Paul Chauveau (CNRS Nancy) et Michel Francard (Université catholique de Louvain), avec une mention toute particulière pour l'abbé Raymond Étaix, professeur honoraire aux Facultés catholiques de Lyon, dont l'érudition est un gisement inépuisable et pour nous un perpétuel enchantement.

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Avant-propos

1.1. Fils de Jacques Massé et, de Scolastique Ygron, Armand-Isidore Massé est né au bourg de Saint-Etienne-du-Bois (Vendée), le 2 juin 18371. De son enfance, le Journal nous livre quelques menus détails: sa réticence à manger des pois (haricots) et la leçon que lui donna alors sa mère, les vœux du nouvel an ~u'il allait offrir, premier leyé de toute la famille, à ses parents encore au lit. Il est confirmé à Saint-Etienne un jour d'Ascension « vers 1843 ou 1844» (4 octobre 1879). On le voit ensuite membre de la psallette de la cathédrale, à Luçon, où il fait sa première communion le

jour du Jeudi saint 18483.
Ses études secondaires se déroulent au petit séminaire des Sablesd'Otonne dont il évoque à plusieurs reprises le souvenir, le plus souvent sous fonne d'anecdotes. Il entre ensuite au grand séminaire de Luçon et est ordonné prêtre le 22 décembre 18604. On le retrouve vicaire dans plusieurs paroisses vendéennes (à Puymaufrais, le 1er janvier 1861 ; à La Bruffière, le 15 février 1864; quelques mois à La Ferrière en 1865 ; au Poiré-sur- Vie, de 1866 au 31 décembre 1870). A ces postes, auxquels le Journal fait diverses allusions, succèderont deux cures: Menomblet (1871-1877) puis Saint-Cyr-des-Gâts où il ne fera qu'un rapide passage, de janvier à septembre 1878. Pendant
1 . Sur le registre de l'état-civil, on lit très exactement Annent, en surcharge sur Clément, et Ysidor. TIeut cinq frères et soeurs: Léandre (1831-1906), Augustine (18331914), Marie (1835-1903), Célestin (né en 1843) et Léontine (1845-1885. Son frère, Marie Massé, eut 4 garçons (Jacques, né en 1861), Auguste (1865-1940), LouisAlexandre (né et mort en 1867) et Marie-Auguste (1877-1952). Auguste Massé eut un seul enfant, René-Emmanuel (né en 1898 et décédé à la guerre en 1918); un neveu par alliance, Jean Turpeau, a bien connu cet oncle Auguste, mais n'a aucun souvenir de l'abbé Massé. Marie-Auguste, époux d'Henriette Padiolleau (1877-1970), eut une fille, Simonne [sic] (1906-1972), dont le fils, René Brosseau, n'a entendu parler que très vaguement de cet oncle missionnaire. Le 14 juillet 1873, après un an et demi de veuvage, le père de l'abbé Massé se remaria. Trois enfants naquirent de ce second lit : Jacques, Marie et Angélina ; un petit fils de Marie Massé, Hubert Musseau, vit à St-Étienne-du-Bois mais n'a jamais entendu parler de l'abbé Massé... demi-frère de sa grand-mère. 2 . Voir respectivement aux 6 octobre 1879 et 31 décembre 1878. 3 . Voir respectivement au 1ermai 1882 et aux 10 avril 1879, 20 octobre 1880. C'est sans doute alors qu'il fut sous la férule d'un «vieux grigou pendant 5 ans» (10 juillet 1882). 4 . Voir au 22 décembre 1882.

8

A VANT -PROPOS

cette vingtaine d'années de ministère en Vendée, l'abbé Massé est déjà sorti plusieurs fois de1son diocèse: quatre fois il est allé en pèlerinage à Lourdes avec ses ouailles et surtout, à l'automne 1875, un long périple le
conduit en Italie et à Rome, où il rencontre le pape Pie IX5 .

Ce goût des voyages (on le verra, une fois à Trinidad, envisager une excursion chez les Waraons des bords de l'Orénoque ou rêver d'un pèlerinage à Jérusalem6) a pu le pousser sur les routes d'un apostolat plus lointain., Mais il est sans doute des motifs supérieurs: le témoignage d'un évêque missionnaire, qui a pu semer ce désir' , l'exemple de confrères et d'amis déjà aux quatre coins du monde, la fréquentation des Pères de Chavagnes8, qui depuis plusieurs années déjà ont des missions aux Antilles (et de Menomblet à Mouilleron-en-Pareds, où ces Pères ont leur maison de formation, il n'y a qu'une dizaine de kilomètres). Pourtant, on ne sent guère l'enthousiasme dans cette vocation un peu tardive et l'on s'interroge\s.~ les véritables raisons du départ de l'abbé Massé pour les missions. Une chose est assurée, il n'est pas en rupture de ban avec son diocèse avec lequel il garde de bonnes relations et il arrive dans son nouveau diocèse précédé de « bons renseignements» sur son compte, ce qui n'est pas le cas de tel ou tel del ses confrères9. Quelques brèves allusions permettent de lever un coin du' voile et laissent entendre qu'il est peut-être parti à la suite d'un conflit qu'il a pu avoir avec un de ses paroissienslo .
5 . Pour Lourdes, voir au 8 décembre 1878 ~pour Rome, voir aux 13 septembre et 19 décenlbre 1878, 5 juillet 1879, 30 janvier 1880,20 novembre 1882. er 6 . Pour les Waraons, voir aux 23 février 1879, 5 janvier 1880 et 1 janvier 1881 ~ pour Jérusalem, voir au 20 novembre 1882. 7 . Voir au 14 septembre 1883. 8 . Communément appelés Pères de Chavagnes, les Fils de Marie-Immaculée ont été fondés au début du siècle dernier par le Père Louis-Marie Baudoin à Chavagnes-enPaillers (Vendée), où se trouve leur maison mère. Les premiers Pères arrivèrent à la Dominique en 1872 puis à Sainte-Lucie en 1878. Le Journal montre que l'abbé Massé connaissait plusieurs membres de cette congrégation et particulièrement le Père Auguste Fort: celui-ci était venu en France en 1877 et il est possible que son séjour ait permis à l'abbé Massé de mûrir son projet de départ. 9 . Voir respectivement aux 21 septembre 1878 et 17janvier 1882, n. 8. 10 . L'allusion la plus explicite se lit au 14 avril 1884 : «J'ai connu une histoire de ce genre, encore 'plus laide que celle-ci, d'autres la connaissent aussi et savent qu'elle a eu pour conséquence de pousser quelqu'un à quitter sa famille, son pays et tout ce qu'il avait de plus cher au monde.» (La rm de la phrase reprend un thème trop récurrent dans le Journal pour qu'il soit tentant de penser qu'il s'agit ici de l'abbé Massé lui-même.) Voir aussi au 30 septembre 1878 : « Par suite d'un malentendu entre le général et moi, je suis amené à lui faire certaines confidences. Il me [...] loue des décisions que j'ai prises et me dit qu'il comprend ma manière d'agir qui, ajoute-t-il, est celle d'un prêtre comme il aurait toujours voulu en trouver et d'un homme de coeur », au 20 novembre 1878 : « Il n'y a pas qu'en France et en Vendée que le prêtre qui veut faire son devoir trouve des ennemis acharnés », au 26 janvier 1879 : (<EnFrance, en Vendée [H.], le prêtre, après avoir passé quelque temps dans une paroisse, voit souvent au nombre de ses plus cruels ennemis ceux qui l'avaient le plus acclamé et flatté à son arrivée ~ et cela parce qu'il a dû les rappeler à l'ordre et leur montrer que leur conduite n'était pas en rapport avec le Bon

A V ANT -PROPOS

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Chose qui peut surprendre, quand l'abbé Massé arrive aux Antilles, il n'est pas vraiment attendu. Si ses amis les Pères de Chavagnes l'accueillent à bras ouverts et mettent, comme il le dit, « tout par les places» pour le recevoir à la Dominique, c'est seulement pour quelques .semaines de détente... Il lui faudra insister auprès de l'archevêque Goriîn pour obtenir un poste: la nomination qu'il escomptait à Trinidad _tardera à se concrétiser et quand il arrive enfin dans la paroisse qui lui est confiée, il semble déchanter. Mais il n'est pas homme à se laisser abattre. S'il est une qualité qu'on lui voit tout au long du Journal, c'est bien la ténacité. Aùx prises avec les difficultés les plus variées (conditions matérielles rudimentaires, climat pénible, isolement relatif au milieu de paroissiens peu zélés, prédominance d'un environnement britannique auquel il n'était aucunement préparé), il fera face; malgré les précautions qu'il prend, la malaria le mettra aux portes de la mort à plusieurs reprises, particulièrement au printemps 1880, en août 1881, en mai 1882, en janvier 1883. Qu'importe, le « petit Père », comme on le surnomme en raison de sa taille médiocre11, tient bon, en bonne partie précisément grâce à son journal qui est pour lui un moyen de briser sa solitude et de garder le contact avec la terre qui l'a vu naître et où son plus cher désir est de revenir mourir. Ce vœu, qui scande les pages du Journal comme une obsession ou une prière12, sera exaucé: après dix années d'apostolat trinidadien, en décembre 1888, il est signalé pudiquement « en repos dans sa famillel3 », mais en fait sa santé est ruinée. Il s'éteint quelques mois plus tard à Touvo~s (Loire-Inférieure, comme on disait alors), commune limitrophe de Saint-Etienne-du-Bois, où il a été accueilli par son frère Marie. Sur sa tombe de granit, parfaitement conservée, se lit cette plaque: « ICI/REPOSE
LE CORPS DE / L'ABBÉ MAsSÉ / cURÉ DE ST. JOUAN TRINIDAD / DÉCÉDÉ À TOUVOIS / LE 18 AVRIL 1889/ SOUVENIR D'UN FRÈRE/ UNE PRIÈRE S. V. P.»

Dieu» ou encore au 4 août 1882 : « Ni la Vendée ni la France n'ont le monopole des calomniateurs. » Voir aussi infra, n. 44. Il est possible que l'incident se soit produit à Menomblet, où l'on voit que l'abbé Massé a commencé à préparer son départ ~ peut-être est-ce en raison d'une situation devenue difficile dans cette paroisse qu'il été nommé provisoirement à Saint-Cyr-des-Gâts, mais ce ne sont là que des conjectures. Il . Les Archives départementales de Vendée sont muettes sur les demandes de passeport pour les dates qui nous intéressent et ne permettent pas d'apporter plus de précision à ce sujet. Par ailleurs, le Journal indique au 25 septembre 1878 : « J'ai de mauvais yeux. » 12 .Voir notamment aux 3 octobre 1878, 2 juin et 23 octobre 1879, 3 juin 1880, 15 février 1883, 29 avril 1884. 13 . C'est la formule qu'on lit dans la très brève notice nécrologique que lui consacre La Semaine catholique du diocèse de Luçon du 27 avril 1889, p. 392-393. Le Journal qui nous a été conservé s'arrêtant brutalement à la date du 16 juin 1884, on ignore si, entre temps, l'abbé Massé a pu venir en congé en France dans le courant de l'année

1884~il le désirait vivementen tout cas (voir au

1erjanvier

1884)et a fait les démarches

nécessaires pour cela auprès de son évêque (voir au 2 juin 1884).

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A VANT -PROPOS

1.2. Lite de Trinidad où, après un bref passage à la Dominique et à Saint Kitts, l'abbé Massé va exercer son apostolat, est située tout au sud des Petites Antilles, dont elle est la plus importante, et à l'est du Venezuela dont elle n'est séparée que de 13 à 14 kilomètres. "Découverte" en 1498 par Christophe Colomb lors de son troisième voyage, elle végéta durant trois siècles sous la souveraineté espagnole établie à coups de massacres des indigènes, jusqu'à la conquête anglaise de 1797. Bien que lile n'ait jamais été colonie française, l'influence de la France y fut assez forte au XIXe siècle: en effet, en 1783, pour repeupler une île que des catastrophes naturelles et une mauvaise administration coloniale avaient rendue exsangue, le roi d'Espagne promulguait une cédula de poblacion et les plus nombreux à y répondre furent des colons français, venant des îles voisines avec leurs esclaves; la langue de ceux-ci, le créole, allait devenir
l'idiome de communication du peuple14 .

1.2.1. En cette fin du XIXe siècle, la population de cette colonie britannique est en pleine expansion: lorsque l'abbé Massé y arrive, l'île compte environ 150 000 habitants dont 20 % à Port-d'Espagne15, qui forment une véritable mosaïque: quelques dizaines d'Améridiens, plus ou moins absorbés par métissage, des blancs principalement d'origine espagnole, française (venus des îles voisines ou émigrés de France pour des motifs politiques, religieux ou économiques), portugaise, anglaise, des noirs (qui ont constitué, avant l'abolition de l'esclavage en 1838, la maind'œuvre des plantations), des Indiens, les coolies, qui ont succédé à ces derniers (le premier bateau qui les amène à Trinidad touche Portd'Espagne en 1845), sans oublier évidemment de très nombreux métis. Les naissances illégitimes atteignent environ 40 % en raison d'un taux de nuptialité extrêmement bas (l'abbé Massé ne cessera de déplorer le nombre de bâtards qu'on lui amène à baptiser et les mariages qu'il célébrera dans ses diverses paroisses seront en effet peu nombreux16). La mortalité
14 . Ce créole à base lexicale française est aujourd'hui en voie d'extinction, mais il a pénétré l'anglais trinidadien auquel il donne une coloration particulière (on en prendra un aperçu sommaire à travers l'ouvrage de Martin Haynes, Trinidad & Tobago. Dialect (Plus), San Fernando, Trinidad, 1987). Indépendantes depuis 1962, Trinidad et l'île voisine de Tobago fonnent depuis 1976 une République.. indépendante, membre du Commonwealth britannique. Le pays compte aujourd'hui environ 1 200 000 habitants qui se répartissent sous l'angle ethnique en descendants d'Africains (40,8 %), descendants d'immigrants des Indes (40,7 %), Blancs (0,9 %), Chinois (0, 5%), métis (16,3 %), divers (0,8 %) ~ sur le plan religieux on compte 33,6 % de catholiques, 18,9 % de protestants, 25 % d'hindous et 5,9 % de musulmans. (Chiffres extraits de Sr MarieThérèse Rétout1 100 Years of the Catholic News (1892-1992), Port of Spain, Printing Services, 1992, p. 12.) 15 . J.-Cl. Giacottino, Trinidad-et-robago. Étude géographique, Lille, Service de reproduction des thèses, 1977, p. 425blSet 485. On trouve un bon aperçu des diverses composantes de la population de Trinidad dans O. J. Mavrogordato,Voices in the Street, Port of Spain, Inprint Caribbean, 1977, P 34-40. 16 . « La dissociation de la famille légale, héritée de l'esclavage, réduisait considérablement la nuptialité [...] à Trinidad, [on compte] en 1851, un taux de

AVANT-PROPOS

Il

infantile est élevée, entre 30 et 40 pour I 000, l'état sanitaire général assez médiocre; l'une des paroisses de l'abbé Massé, La Brea, est réputée comme particulièrement propice aux fièvres. Les ressources traditionnelles du pays se développent, notamment le cacao et la canne à sucre, et le bitume du Pitch Lake près de La Brea17 s'exporte, en attendant l'exploitation pétrolière qui prendra son essor au début du xxe siècle. En même temps, des moyens de communication sont créés ou améliorés: lignes de chemin de fer, routes et chemins à l'entretien problématique en raison du ravinement causé par les pluies, lignes de steamers le long des côtes de l'île. Les trajets, du moins par voie terrestre, restent cependant longs et pénibles, comme l'évoque le Journal à maintes repnses. Les tensions ne manquent pas dans un pays en plein développement et le Journal s'en fait l'écho: tensions sociales qui culminent lors des fêtes du Carnaval et de Hossé et se transforment parfois en règlements de compte ou en violents affrontements avec la police, tensions politiques entre Anglais et Français, ces derniers voyant leur influence diminuer progressivement, tensions religieuses, notamment entre catholiques et protestants. Si l'église anglicane et plusieurs églises et sectes protestantes (baptistes, méthodistes, moraves) sont bien implantées, l'église catholique est là depuis plusieurs siècles, ayant suivi, non sans péripéties, les pas des conquérants. L'archidiocèse de Port-d'Espagne compte alors sous sa juridiction 5 îles: La Grenade, Sainte-Lucie, Saint-Vincent, Trinidad et

nuptialité de 5,1 %» (1. CI. Giacottino, op. cil., p. 368). « n y a immensément à faire ici ~ l'ivrognerie et l'immoralité sont les deux grandes plaies de la société. Plus de la moitié des enfants sont illégitimes » écrivait à sa mère en 1871 le Père Berthet (Abbé 1. Vuaillat, Un Dominicain missionnaire à La Trinidad..., Aurillac, éd. Gerbert, 1984, p. 40). Même écho pour l'île de.la Dominique: « Le concubinage est le grand obstacle au bien, et l'une de ses causes se trouve dans la pauvreté des nègres » (R. P. Fort, dans Les Missions catholiques au XIX: siècle, Paris, Libr. A. Colin, 1.6, 1903, p. 335). 17 . Sur ce lac, que l'abbé Massé décrira (ainsi aux 6 mai 1879, 13 décembre 1880, 3 décembre 1882) et qu'il fera souvent visiter, voir au 13 décembre 1880, n. 1. Selon une tradition caraïbe rapportée par le PèreB. Cothonay, Trinidad. Journal d'un missionnaire dominicai" aux Antilles anglaises, Paris, Victor Retaux et fils, 1893, p. 254-255, l'entrée du séjour des morts « se trouvait au lac de bitume de la Brea, qui devenait de cette façon la porte des Champs-Élysées des Indiens ». Parmi Jes descriptions du lac au XXe siècle, on retiendra celle d'un voyageur plein d'humour, qui note justement combien le paysage est plus curieux que spectaculaire: «Ma vision du lac de goudron de la Trinité s'était formée durant mon enfance et rien de concret n'était encore venu la contredire. Je n'avais qu'à fermer les yeux et murmurer les mots: "Lac de goudron de la Trinité" pour voir un gouffre noir et bouillonnant, entouré d'effrayants précipices. Mon lac de goudron personnel évoquait, en fait, l'une des illustrations de l'Enfer de Dante par Gustave Doré. Imaginez donc ma déception. Car le véritable endroit se résume à quelque deux cents courts de tennis asphaltés, en très mauvais état,. installés au milieu de vertes et aimables prairies. J'aurais volontiers exigé qu'on me rembourse» (Aldous Huxley, Des Carai'bes au Mexique. Journal d'un voyageur, Paris, La Table ronde, 1992 ~traduit par 1. Bourdier de Beyond the Mexique Bay, paru en 1934).

-

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Tobago18. A Trinidad œuvrent diverses communautés de religieux (les Dominicains et les Pères du Saint-Esprit, qui sont surtout groupés à Portd'Espagne, mais les Dominicains ont depuis peu la paroisse de San Fernando et c'est un Spiritain qui est curé de ,Diego Martin) et de religieuses (notamment les Sœurs Dominicaines d'Etrépagny et les Sœurs de Saint Joseph de Cluny). Quant au clergé séculier, il compte environ une vingtaine de prêtres d'origines diverses : Trinidadiens, Irlandais, Espagnols, Français; parmi ces derniers se trouvent quelques Vendéens : outre l'abbé Massé, on y rencontre les abbés Barreteau, Fruchard, Patron... et l'année même où l'abbé Massé quittera l'île, un autre Vendéen y arrivera19. Très vite, l'abbé Massé fera sa place panni ce clergé: il apprécie son nouvel évêque, Mgr Gonin, et particulièrement le coadjuteur de celui-ci, MgrO'Carroll, à la table desquels on le voit souvent; régulièrement, mais discrètement, on le voit aussi « demander à déjeuner », comme on disait alors, au couvent des Dominicains de Port-d'Espagne où il rencontre un quasi compatriote, le Père Hilaire Arnaud, natif des DeuxSèvres; il entretient aussi de bonnes relations avec les Pères du SaintEsprit et notanlplent avec le Père Coquet, originaire de Saint-Père-en-Retz (près de Saint-Etienne-du-Bois). Les portraits peu indulgents qu'il brossera de plusieurs de ses confrères au 17janvier 1882 doivent être équilibrés par les mentions éparses qu'il fait d'eux dans le Journal et qui sont plus sereines et objectives que ces tableaux moralisateurs où on le sent emporté par le démon de la plume; c'est ainsi qu'il rendra hommage à l'abbé Patron, « le pauvre confrère auquel, après Dieu, je dois la prolongation de ma vie» (4 mai 1883). " 1.2.2. La première paroisse qui lui est confiée est celle de La Brea et Erin, au sud-ouest de l'île. Elle « n'est pas l'une des meilleures» aux dires de son archevêque (24 janvier 1879), mais l'abbé Massé l'accepte cependant de bon cœur et s'y rend aussitôt. Il aura du mal à se faire à cette double desserte et essayera à diverses reprises de se faire nommer ailleurs; il en er sera cependant le titulaire du I février 1879 au 30 avril 1883 (sa première signature sur le registre des baptêmes porte la date du 26 janvier 1879 et la dernière, celle du 1er avril 1883). Après un ,mois d'intérim à Sainte-Anne, près de Port-d'Espagne, il est ensuite chargé erde la paroisse d'Oropouche et Siparie, où il exercera son ministère du 1 juin 1883 au printemps 1888. Il terminera son séjour à Trinidad en étant quelques mois curé de San Juan (sa signature apparaît sur le registre des baptêmes le 20 mai 1888 et le dernier baptême qu'il y célèbre, avant de s'embarquer pour la France, porte la date du 19 novembre 1888).

18 . Pour une description détaillée de la situation de l'Église de Trinidad à cette
époque, voir en Annexe 2 les textes de

~

Gonin.

19 . L'abbé Clément Braud, né à Doix (Vendée) en 1847, qui partit pour Trinidad en 1888 (d'après O. Denis, Le Livre d'or des Missionnaires vendéens, Fontenay-le-Comte, Lussaud frères, 1944, p. 152).

A VANT -PROPOS

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1.3. Lorsqu'il débarque aux Antilles, l'abbé Massé est bardé de certitudes et de préjugés qui surprendront moins si on veut bien se rappeler qu'ils portent pour une très large part la marque de l'époque; mais le caractère intransigeant du nouveau missionnaire ne fait rien pour les nuancer. 1.3.1. Le chauvinisme est omniprésent dans le Journal et se déploie impertubablement par cercles concentriques. Alors que la Vendée et les Vendéens sont quasiment parés de toutes les ~ualités, les Normands et surtout les Auvergnats n'ont guère bonne presse! Même traitement pour les Allemands, qui sont des espions21, les Anglais et les Irlandais étant tout bonnement des rustres sans savoir-vivre et des ivrognes22. Les jugements sans appel à l'égard des noirs, des « nègres» comme on disait alors, sont encore plus inquiétants. On pourrait en multiplier les exemples23 ; parmi les comparaisons choisies, et qui nous paraissent les plus dégradantes, ces noirs « mâles et femelles» (28 septembre 1880) sont des ânes, et particulièrement des vieux singes, des macaques24 ou encore, nec plus ultra, des suppôts du démon, avec leur « fond de malice infernale» (21 juillet 1879). Mal à l'aise dans la charité, notre missionnaire fait appel à la foi: « Les vilains noirs! Plus je vois ces nègres, .plus je comprends la vérité de ce qu'on m'en a dit et plus je les trouve méprisables. Le prêtre a grand besoin de songer au prix que leurs âmes ont coûté pour surmonter la répugnance qu'il éprouve à leur égard» (15 novembre 1878). Les mulâtres ne sont pas. oubliés: « c'est la pire race », qui a « tous les défauts du noir et du blanc sans en avoir les qualités» (13 novembre 1878) ! S'agissant des convictions ou des appartenances religieuses, on lira les mêmes anathèmes: contre les francs-maçons, les juifs25, les protestants en général « ensevelis dans les ténèbres de l'erreur» (5 décembre 1880) et les méthodistes en particulier qui sont une « secte abominable» (23 décembre 1878) aux « rites imames » (20 octobre 1878). Quelques nuances individuelles ont beau être glissées ici ou là26, elles parviennent mal à faire oublier ces jugements d'ensemble. Mais il convient
20 . Sur les Normands, voir au 5 janvier 1880 ~sur les Auvergnats, aux 7 juin 1879.. 7 janvier 1880, 16 mai 1883 (le Journal moquant l'accent de ces derniers au 25 janvier 1879). 21 . Voir au 24 janvier 1883. 22 . Parmi de très nombreuses références, voir aux 28 septembre, 2 octobre, 19 décembre 1878 ~3 et 28 avril, 3, 9 et 31 mai,4 décembre 1879 ~9 et 14 juillet 1880 ~ 14 août 1881~7 février 1882et, pour l'ivrognerie,aux 7 mai, Il août 1880,7 février 1882. 23 . « Cette race pour laquelle j'ai si peu de sympathie» (22 février 1879), « ces nègres n'ont d'humain que la fonne » (9 mars 1880), «ces brutes couleur de suie» ( 27 octobre 1881). 24 . Des ânes, 24 décembre 1878 ~des singes, 20 septembre 1878 ~des macaque:;, 10 septembre 1878, 12 juin et 7 juillet 1879, 27 fëvrier, 8 mars, 21 avril, 16 juin, Il novembre 1880,26 janvier 1883,2 janvier 1884. 25 . Sur les francs-maçons, voir aux 26 décembre 1878, 14 août 1881, 18 février 1882, 5 mai 1883 ~.sur les juifs, voir au 6 novembre 1879. 26 . Ainsi « toute noire qu'elle est, c'est une des meilleures jeunes filles de la ville » (20 janvier 1883), « tout juif qu'il est, c'est vraiment un bon père et un bon mari » (21

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d'abord de replacer ces citations dans le contexte du Journal d'où elles sont extraites, contexte qui souvent les atténue et les explique s'il ne les justifie pas. Surtout, à un siècle de distance, les relations entre les peuples, les races et les religions ont fait (non sans à-coups et malgré encore bien des contre-exemples) des progrès notables: il convient donc de ne pas mesurer ces écarts de langage et la mentalité qui les sous-tend à l'aune de notre sensibilité actuelle. On s'explique aisément qu'à partir de telles structures mentales, l'abbé Massé ne fasse guère de concessions, quand on voit par ailleurs combien son caractère est peu accommodant: « Prêtre catholique, Français, Vendéen, céder devant ces ignobles et polissons de nègres !Fi donc! » (24 décembre 1878). Pourtant, si on lui demande ce qu'il est venu faire au milieu de tels « sauvages», et pourquoi il reste parmi eux, voici sa réponse: « Dans une lettre que je recevais dernièrement de Vendée, on s'estimait heureux de voir que je n'avais pas de grandes sympathies pour les nègres, parce que cela me ferait retourner plus vite au pays. Cela ne fera rien. Si, physiquement, le nègre est repoussant et méprisable, cela ne l'empêche pas d'avoir une âme, rachetée au prix du sang de Jésus-Christ, et c'est pour sauver ces âmes des noirs, qui ont coûté aussi cher que celles des blancs, que le missionnaire se sacrifie» (22 septembre 1881) et il dira sa joie, au soir d'une première communion, de les voir transfigurés par la grâce: « Ils ne me paraissaient plus laids alors (...) ; le travail de la grâce se lisait sur leurs visages» (5 décembre 1880)27. . 1.3.2. Vendéen profondément attaché à sa terre natale, l'abbé Massé vibre à l'unisson du clergé de son diocèse d'origine et de la très grande majorité de ses compatriotes, « fidèles aux grandes causes pour lesquels [leurs] pères ont versé leur sang» (20 novembre 1882). C'est aux accents de La Vendéenne, dont les neuf couplets sont empreints de l'ardeur combative des guerres de Vendée, qu'il s'est embarqué à Saint-Nazaire et, à une époque où se met en place ce qu'on a appelé « la Vendée de la mémoire28 », il est fier d'être le descendant des Vendéens de la « Grandseptembre 1878) ~ « quoique Irlandais, il

~

D'Carroll]

avait toutes les manières

d'un

gentilhomme français » (15 octobre 1880). Il convient aussi d'ajouter que l'abbé Massé n'a cessé de faire l'éloge de tel paroissien noir qu'il estime exemplaire, comme Louis Gervais, allant même jusqu'à reprocher à MWHyland (voir aù 27 mars 1883) d'avoir à son égard des préjugés de couleur! 27 . Un passage de B. Cothonay, op. cil., ,p. 158, présente les mêmes hannoniques que le lot/nIai de l'abbé Massé et confirme, si besoin était, que les sentiments de ce dernier dans ce domaine étaient alors largement partagés: « En devenant bon chrétien, le nègre se transforme notablement, la grâce adoucit sa nature et l'ennoblit. Il vous accueille parfois, le sourire sur les lèvres, et vous remarquez sur ses traits une sérénité qui vous inspire confiance. Mais le nègre païen, surtout le nègre apostat, ce nègre...là ne sourit pas, il est absolument repoussant, et le facies porte l'empreinte de la cruauté et de la bestialité. En vérité, quel don que la foi pour notre nature humaine ~ combien, sans elle, le fils d'Adam est dégradé! » 28 . Jean...Clément Martin, La Vendée de la mémoire (1800...1980), Paris, Seuil, 1989. On sait par ailleurs qu'à Saint-ÉtielU1e...du-Bois,au hameau de la Tulévrière - où

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Guerre» et ne se fait pas prier pour en parler9 ou pour fustiger ceux qui ont déshonoré le nom de leurs aïeux30. S'il dit ne pas vouloir faire de politique dans son Journal, on voit cependant clairement où vont ses faveurs: il s'affirme légitimiste et on le voit bouleversé par la mort du Comte de Chambord, après avoir été sensible à celle du Prince impérial31 ; résolument hostile à la République, il est révolté dès qu'il entend chanter La Marseillaise32 (il faudra attendr~ quelques années avant le toast d'Alger du cardinal Lavigerie et l'invitation de Léon XIII aux catholiques français de se rallier à la République...). Paradoxalement, il est forcé de constater combien le gouvernement protestant de Trinidad respecte et même favorise la religion catholique! Par ailleurs, la guerre de 1870 a vu l'armée se réconcilier avec le clergé et l'abbé Massé en fait pour sa part le constat, assurant que « le prêtre et le vrai militaire se comprennent toujours» (21 janvier 1879). 1.3.3. Les Français - ceux du moins de la « vraie France» (29 septembre 1878) - et notamment les Vendéens, en même temps que des modèles de civilisation, représentent aussi un exemple de vie chrétienne à suivre au plus près: si Anglais rime avec anglican et protestant, Français est synonyme de catholique33. Dans le même temps, comme on s'en doute, l'inculturation n'est pas plus en vue que l'œcuménisme. Les retraites de communion se font aux Antilles dans les mêmes conditions qu'en Vendée et les cérémonies s'y déroulent de la même manière34 : on récite avant et après la communion les actes « tels qu'ils sont dans le catéchisme de Luçon» (5 avril 1880) et on chante les mêmes cantiques. L'abbé Massé pousse même le parallélisme jusqu'à apprendre La Vendéenne à ses paroissiens et le cantique, de difIUsion encore plus limitée, La Fileuse vendéenne! Il ira par contre jusqu'à récuser les prénoms d'origine espagnole que l'on veut parfois donner aux enfants lors du ba~tême et qu'acceptaient évidemment les prêtres espagnols, ses prédécesseurs35 !

était né d'ailleurs le père de l'abbé Massé -, la chapelle Notre-Darne des Martyrs du Bas-Poitou (dont l'origine remonte aux colonnes infernales) était alors un lieu de pèlerinage fréquenté. (R. P. l-É. Drochon, Histoire illustrée des pèlerinages français de la Très Sainte Vierge, Paris, Plon, Nounit et Cie, [1890], p. 459 et aussi L. Chaffier, L'Abbé Ténèbre et la chapelle de la Tullévrière, [La Roche-sur-Yon], Siloë, 1994.) 29 . Voir aux 19 décembre 1878, Il janvier, 10 et 30 mai 1879, 7 juillet 1882. 30 . Voir au 7 juillet 1882. 31 . Voir respectivement aux 6 septembre 1883 et 13juillet 1879. 32 . Voir aux 14 mai 1880, 18 mai 1881, 26 mai 1882, 18 mai 1883. C'est tout récelnment, en 1879, au cours d'un débat houleux à la Chambre que la Marseillaise était devenue l'hymne national. 33 . Voir anglais etfrallçais au Glossaire. 34 . Voir aux 21 novembre 1878 (à Roseau) et 2 avril, 2 et 5 décembre 1880 (à Trinidad). 35 . Voir au 10 décembre 1882.

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On notera cependant, mais l'idée n'est malheureusement pas de lui, la statue de la Vierge au visage barbouillé de noir par le curé Kums36. L'abbé Massé, plus classiquement, fait venir ses statues, au visage saint-sulpicien bon teint, des établissements Doiré de Nantes. 2. Les liens du missionnaire avec ceux qu'il a laissés en Vendée sont assidus: il reçoit régulièrement du courrier de sa famille et, chaque mois, une lettre d'amis qui sont sa « seconde famille37 » (à quoi s'ajoute un mensueI38); ces échanges épistolaires font d'ailleurs l'objet d'une belle prosopopée39. De son côté, il s'explique sur la rédaction de son journal40, qu'il prolonge par des photographies qu'il rassemble dans un album41 et divers objets qu'il collectionne, comme des coquillages ou des flûtes en os
qu'il acquiert auprès des Waraons42
.

2.1. C'est bien sûr d'abord de son auteur que nous parle le Journal. En dehors d'une épreuve qui semble l'avoir beaucoup marqué, on retiendra ici quelques-uns des traits saillants de sa personnalité que nous livrent ces pages. La veille même de son départ de Vendée, à la peine qu'il a de quitter son pays et les siens, l'abbé Massé voit s'ajouter une autre lourde épreuve sur la nature de laquelle il ne nous livre pas d'indications précises mais qui continue de le miner de façon lancinante pendant les premiers mois de son séjour aux Antilles43 ; c'est seulement le 26 juillet 1879 qu'il commence à en être soulagé: « J'ai enfin trouvé une lettre que j'attendais depuis de longs mois. Elle commence à m'enlever de dessus le cœur le poids accablant qui s'y trouve depuis mon départ de Vendée», et enfin, le 1er novembre 1879, il respire: « Le malheur qui m'était arrivé avant mon départ et qui avait doublé mon sacrifice est enfin réparé. Cette nouvelle ne
36 . Voir au 14 février 1881.

37 . Voir aux 1er novembre 1879 et 24 avril 1882~ il s'agit probablement de la
famille du « petit Émile» dont il est question au 12 juin 79. 38 . Voir aux 21 et 24 août 1882 ~on n'a pu déterminer quel était ce journal. 39 . Voir au 4 décembre 1879. 40 . Voir aux 29 octobre et 25 novembre 1879. On peut penser que des sept cahiers manuscrits du JOllnlal qui ont été conservés, l'abbé Massé tirait la matière des lettres qu'il envoyait en France un peu COffilne feuilleton ~mais au til des mois et des années, un le JOllnlal s'est enrichi de diverses notes, et certains textes, par ailleurs, n'ont pas été envoyés en France (voir au 17 janvier 1882, n. 1). Il est probable également que certaines notations elliptiques (souvent introduites par « pour souvenir», « je note simplement » ou encore « ce seul mot ») ne figurent que dans les cahiers, comme celles qu'on peut lire aux 25 décembre 1879, 7 et 18janvier, 12 février, 5 juillet, 29 août 1880, etc. 41 . Voir aux 20 janvier 1879, 21 avril 1880, 25 octobre 1882. Il se fait lui-même photographier et donne sa photo comme souvenir: 17 janvier 1879, n. 1 et 10 décembre 1882. 42 . Pour les coquillages, voir aux 9 octobre et 5 décembre 1878 et 25 juillet 1879.~ pour les flûtes, voir aux 23 fëvrier 1879 et 8 juillet 1881. 43 . Ainsi au 24 septembre 1878.

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m'arrive pas trop tôt après quatorze longs mois qui m'ont paru 14 siècles44 ». La piété filiale, particulièrement à l'égard de sa mère, décédée en 1872, tient dans le Journal une grande place. L'abbé Massé rêve beaucoup: à son père, à tels de ses anciens curés ou condisciples, à ses anciens voisins, mais par-dessus tout à sa mère, au souvenir de laquelle on le sent très attaché et dont la mention répétée ferait dresser l'oreille au premier psychanalyste venu. S'est-il aperçu qu'à la longue le récit de ses rêves pouvaient lasser ses lecteurs? Ou n'a-t-iI pas envie de remâcher leur côté cauchemardesque? Il décide, le 8 février 1882, de ne plus les noter... mais le 9 novembre suivant il ne pourra s'empêcher d'en parler à nouveau. Nombreuses sont aussi les allusions à la Vendée dont le souvenir le poursuit à chaque instant. Regardant des nuages qui courent sur la mer, il s'amuse à y retrouver des fonnes diverses, ravi quand il en trouve une qui lui rappelle un moulin de Vendée; entendant siffloter dans la rue l'hymne liturgique en l'honneur de saint Jean-Baptiste, il pense aux feux de la Saint-Jean qu'il a vus à La Bruffière45. Mais c'est particulièrement à l'occasion des fêtes liturgiques que s'impose à lui le souvenir de la Vendée, quand il ressent le contraste entre la pauvreté des cérémonies de sa paroisse et le faste des mêmes cérémonies qu'il a connues autrefois46 ; sans compter la vie rude de tous les jours qui lui rappelle a contrario le confort relatif dont il jouissait alors et son « beau mobilier47 » ! Mais l'abbé Massé ne vit pas que dans le passé. Avant son départ de France, et pendant que des paroissiennes dévouées lui préparaient un trousseau, il a rassemblé, en ennemi juré de l'improvisation, les choses les plus diverses, qu'il se félicitera d'avoir mises dans ses bagages: des graines de légumes, une alène de cordonnier, cinq ornements liturgiques et des vases sacrés, un fusil, acheté à Nantes dans le Passage Pommeraye, une longue-vue, sans compter divers achats faits à Paris au Bon Marché. Médiocre cuisinier et désemparé quand il n'a pas d'aide dans ce domaine, il tient cependant à manger correctement: il apprend à sa servante à faire la soupe à l'oignon et, Vendée oblige, la soupe aux choux! Nécessité faisant loi, il s'emploie à divers travaux de raccommodage ou de bricolage; il lui arrive aussi de s'improviser médecin. .11fait preuve d'un grand souci vestimentaire, déplorant le laisser-aller en ce domaine de plusieurs de ses confrères48. Alors qu'ils sont rétribués par le Gouvernement49, il estime

44 . C'est peut-être à cet incident de dernière heure qu'il faut rattacher ce que dit le JOllrnal au 31 janvier 1880, à moins qu'il faille y voir plutôt une allusion aux raisons qui ont motivé le départ de l'abbé Massé. 45 . Voir respectivement aux 12 août 1880 et 13 septembre 1882.
er 46 . Voir par exelnple aux 8 décembre 1879et 1 mai 1882.

47 . Voir aux 25 janvier 1879 et 31 mai 1883. 48 . Voir notamment aux 30 janvier 1879, 19 avri11880, 27 février 1882. 49 . «Les chefs de paroisse recevaient alors [en 1864] un traitement, un salaire comme on dit ici, largement rémunérateur, soixante dollars par mois, auquel venait s'ajouter un casuel qui variait selon les temps et les localités» (M.-J. Guillet, Les

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que les prêtres de Trinidad se doivent de s'habiller et de se nourrir correctement (il apprécie mal à cet égard la ladrerie ou la négligence de son successeur à La Brea) ; il peut aussi se payer de courts mais fréquents séjours à Port-d'Espagne où il descendra d'abord à l'hôtel, en attendant qu'une philothée l'héberge dans sa case. La santé est un souci constant, sous un climat éprouvant pour un Européen et dans une région où les fièvres règnent alors à l'état endémique. Comme en toutes choses, l'abbé Massé établit un programme préventif auquel concourent notamment les bains (ou à défaut des frictions), les promenades en mer, la méfiance à l'égard de certains fruitsso. Il a par devers lui diverses médications, se fait appliquer des sangsues le cas échéant et emporte toujours un peu de quinine lorsqu'il part en voyage. Sceptique sur les capacités des médecins, il appréciera cependant les services de ceux qui le soigneront à Port-d'Espagne, et particulièrement du Dr de Verteuil- d'origine vendéenne, il est vrai! On ne sera pas surpris que sa spiritualité soit fortement marquée par la dévotion à la Vierge et au Sacré-Cœur, qui sont alors à leur apogée en France et particulièrement en Vendée: c'est l'époque où l'on élève la basilique de Montmartre, et l'Ave Maria de Lourdes, œuvre d'un curé vendéen, l'abbé Gaignet, vient d'être chanté pour la première fois à Lourdes, en 1873. Tout naturellement, l'abbé Massé consacrera au SacréCœur l'église de La Brea et ses ouailles seront invitées au chapelet, à la récitation ou au chant des litanies de la Vierge, à la consécration à Marie lors de leur première communion et aussi au port du scapulaire de NotreDame du Mont-Carmel; il composera même un cantique à la Vierge. Un autre aspect de cette spiritualité porte lui aussi la marque de son temps: l'insistance sur les fins dernières, sur la damnation éternelle et sur un Dieu justicier (à la place duquel se met d'ailleurs assez spontanément le missionnaire...). Friand d'exempla, on le voit rapporter avec complaisance des anecdotes où une justice immanente saisit le pécheu~1 , surtout s'il s'en est pris au prêtre52, et d'autres qui témoignent, selon lui, d'une attention spéciale de la Providence divine. On remarque aussi que, très souvent, l'observation de la nature alimente sa piété ou lui fournit des images de la vie spirituelle: sangsues, fourmis, perroquets, maringouins, tourterelles, colibris, mouches, papillons, etc. le font se lancer dans des comparaisons édifiantes. Il ne badine pas enfin sur la récitation du bréviaire, les prescriptions concernant l'abstinence du vendredi et celle, parfois dure à supporter, du jeûne eucharistique.
Donlinicains français à l'île de la Trinidad (1864-1895), Tours, éd. Marcel Cattier, 1926, p. 57). 50 . Sur les fruits à éviter, voir par exemple aux 23 septembre 1878, 14 décembre 1880, 15 janvier et 30 décembre 1881. 51 . Voir par exemple aux 7 janvier 1879, 24 avril 1880, 19 octobre 1881, 9 décembre 1883. 52 . Voir par exemple aux 12 mai 1879, 15 juillet 1880, 2 janvier 1881, 7 juillet 1882.

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Souvent levé de très bon matin, dur à l'ouvrage, l'abbé Massé relève églises et presbytères, secouant des paroissiens trop indolents à son gré, payant largement de sa personne et aussi parfois de ses propres deniers. Le Journal nous permet de suivre pas à pas ce curé qui ne compte pas sa peine pour mettre ou accompagner ses ouailles sur le droit chemin et apporte tous ses soins à leur faire vivre de belles messes et des cérémonies dont ils conserveront le souvenir ~ qui tient à bien décorer 'et même à illuminer ses églises lors des grandes fêtes, introduit la soutane rouge pour ses enfants de chœur, fait venir de France des statues et un chemin de croix. Les « quartiers» qu'il dessert sont très éloignés les uns des autres: tel jour, il ne lui faut pas moins de huit heures pour aller de La Brea à Erin à dos de mulet (28 janvier 1879) ! Lassé d'emprunter leur monture à Pierre ou à Paul, il fera, non sans difficulté, l'acquisition d'un âne (qu'il nomme Coolie !). Mais si les distances et le mauvais état des chemins le mettent à rude épreuve, il ne craint pas l'insécurité de. la route: outre qu'il est généralement accompagné, il a dans sa poche un « camarade solide» (13 décembre 1880 ~couteau ou pistolet ?). On le voit souvent à San Fernando et surtout à Port-d'Espagne, où il se rend par le steamer. On pourrait croire parfois qu'il a la bougeotte. Il s'en défend en tout cas: « Ces courses continuelles ne sont pas du tout facultatives et j'en ai bien d'autres, dont je ne parle pas, dans mes quartiers, lorsqu'à des distances très éloignées je suis obligé d'aller voir des malades ou que d'autres affaires m'y appellent» (12 février 1883). Volontiers, l'abbé Massé rend service à ses confrères ~ flatté qu'on apprécie ses qualités de chanteu~3 ou de prédicateur, il laisse parfois percer une pointe de vanité54, mais s'il est une chose qu'il déteste, c'est d'être pris de court en
étant invité à prêcher sans préparation55
.

Mais notre homme a la plume facile et parfois élégante: il soigne visiblement l'écriture de certains passages: temps de la Toussaint en Vendée (2 novembre 1878), clair de lune (28 janvier 1879), lever de soleil (3 avril 1879) et donne à voir ici ou là tel « tableau original» comme le
ferait un peintre56 . Ses réminiscences littéraires, sans être exceptionnelles,

témoignent qu'il a suivi un honnête cursus. Il cite volontiers un certain nombre de pièces de vers qui chantent dans sa mémoire et taquine lui aussi
53 . De nombreux passages attestent qu'il avait quelque er talent en ce domaine: enfant, il a fait partie de la psallette de la cathédrale de Luçon (I mai 1882), il quitte la France en chantant à travers ses larmes (7 et 10 septembre 1878), chante lorsqu'il a un gage (24 septembre 1878), note la mélodie d'une ronde enfantine (28 juillet 1879) et, er lorsqu'il quitte définitivement sa paroisse d'Erin, c'est en chantant (1 mai 1883). Les chantres de La Brea lui écorchent les oreilles, à lui qui a « entendu les premiers artistes du monde» (16 septembre 1881) et qui est sensible à « la bonne et belle musique » (Il septembre 1878) ! 54 . « rai chanté la messe de mon mieux et parlé de même. Il paraît que j'ai fait eftet » (26 janvier 1879) ~« Il paraît qu'on a été content de mon petit sennon » (28 avril 1879) ; « rai fait les frais du sermon du soir: on a paru content » (14 mai 1883). 55 . Voir aux 28 avril 1879 et 20 décembre 1882. 56 . Voir au 3 septembre 1881 (et aussi aux 15 octobre 1878 et 22 mai 1879).

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la muse57 ! Moraliste, il aime décrire, à la manière de La Bruyère, des « types» : l'un des premiers qu'il croque est la vieille bigote Anaïs, puis viendront entre autres le malheureux De Cran et la série de portraits de ses confrères58, le revers de la médaille étant évidemment qu'il apparaît parfois comme un donneur de leçons. Peut-être a-t-il lui-même remarqué ce penchant ou l'a-t-on parfois invité à mieux tenir sa langue sinon sa plume, comme peuvent l'indiquer indirectement quelques notations comme celleci: « Je ne veux pas dire mon appréciation, parce qu'on m'appellerait mauvaise langue» (4 août 1882). Le Journal de l'abbé Massé ne manque pas de réelles qualités littéraires. Plein de vie dans les mille et une choses qu'il nous décrit, il l'est aussi dans la manière même avec laquelle il nous les rapporte: mise en scène, dialogues, sens de l'anecdote, comparaisons, métaphores sont d'une bonne plume. On verra dans le Glossaire quelques-uns des aspects de sa langue, mais son style pourrait lui aussi mériter une étude; on est loin de la fadeur ou de l'artifice de certains passages du Journal de
B. Cothonay59 .

Il ne manque pas non plus d'esprit. Sans doute, certains traits qu'il nous rapporte portent souvent la double marque de l'époque et du milieu clérical: plaisanteries à caractère plus ou moins scatologiques, anecdotes qui nous apparaissent assez niaises mettant en scène des personnages du clergé60 ; d'autres, qui nous font encore sourire, et surprennent même sous
une plume qui n'est guère portée à badiner61
.

De l'esprit, la repartie facile, mais guère d'humour. On serait presque tenté de s'en réjouir, dans la mesure où cette attitude nous vaut une narration souvent au premier degré, abondant par là-même en documents bruts d'une grande richesse.
57 . Sur la mort du Prince impérial (13 juillet 1879),à sa mère (27 mars 1880), à la Vierge (20 décembre 1880) ~il compose même 48 alexandrins en patois de son pays ( 13 juillet 1879). 58 . Voir respectivement aux 13 novembre 1878, 14 juin 1879, 17 janvier 1882 59 . Mais l'ouvrage comporte aussi des pages riches et fortes. Une sélection de ces meilleures pages, traduites en anglais par Sr Marie-Thérèse Rétout, o. p., est sous presse. Un autre journal manuscrit, tenu par le Père Henri Coquet, c. s. sp., curé de Diego Martin, est conservé aux archives de l'archevêché de Port-d'Espagne: plus sobre que ceux de l'abbé Massé ou du Père Cothonay, il consiste principalement dans un relevé des tàits intéressant la vie paroissiale. Signalons aussi, mais postérieur au Journal de l'abbé Massé et intéressant la Dominique, la publication des lettres à sa famille et à ses amis vendéens du Père René Suaudeau, Père de Chavagnes, curé de Wesley de 1904 à 1908, année de sa mort, sous le titre Au Pays des Caraïbes. Lettres d'un missionnaire pendant son séjour dans Ille de la Dominique , Fontenay-le-Comte (Vendée), hnpr. fontenaisienne, 1927, 136 p. (pages à l'écriture enjouée et spontanée et de caractère intimiste). 60 . Voir par exemple aux 3 janvier et 7 février 1880, 18 avril et 30 août 1882 ~les histoires du Père Monsabré (27 février et 2 novembre 1880, 15 février 1881) ou du Père Burke (15 février 1881). 61 . Ainsi aux 17 avril 1880 «( réparateur des vierges») et 28 mars 1883 «( mon agilité »).

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2.2. Soucieux de se documenter sur le pays, l'abbé Massé lit ce qu'il peut trouver sur le sujet: tel « livre en français sur la Trinidad» (7 novembre 1879), la grammaire créole de J. J. Thomas, l'ouvrage classique du Père Labat sur les Antilles (mais où il n'est pas question de Trinidad) et celui, qui vient alors de paraître, de Pierre-Gustave Borde62. S'il emprunte quelques pages à ces derniers, autant pour son instruction que pour celle de ses lecteurs, il ne va pas plus loin et tout le reste est tissé de ses propres observations au jour le jour. On se contentera de relever brièvement les points forts de cet apport. 2.2.1. L'abbé Massé souffrirait d'être comparé par exemple au Père Labat pour ce qui est de la description des animaux ou des végétaux. La faune qui défile dans le Journal est abondante, mais elle n'appelle guère de sa part de remarques nouvelles. Bon nombre d'oiseaux sont cités (colibri, quesquidi, oiseau moqueur, perroquet, etc.), parfois pour leur qualité gustative (paoui, pigeon, toucan, tourterelle) ou pour la protection dont ils bénéficient (corbeaux). Comme autres gibiers et animaux comestibles, le Journal mentionne les agoutis, les lappes, les biches, les morocoïes... En dehors des maringouins - ennemis quotidiens lors de la saison des pluies et contre lesquels on fait brûler des herbes -, des chiques, des rats qu'il pourchasse la nuit et auxquels il tend des pièges, des poux de bois (termites) et des dégâts qu'ils causent aux habitations, des lézards (iguanes) dont il n'a guère envie de goûter la chair et des vers palmistes qui lui donnent un haut-le-cœur, c'est surtout des serpents que l'abbé Massé parle à de nombreuses occasions. A noter encore, du côté des animaux domestiques, les chats, qui sont rares, et les chiens, trop nombreux63. Du côté de la flore, mises à part les pages recopiées du Père Labat, rien de bien original. 2.2.2. Mais c'est toute la vie quotidienne, non seulement de ses paroissiens mais encore de bien d'autres habitants de Trinidad, qui se lit à travers ces pages. Le Journal fourmille de données sur les différentes composantes de la société de Trinidad: les noirs, avec le souvenir de l'esclavage que certains ont connu et qui est encore présent dans bien des mémoires; les blancs récemment débarqués, dont les uns jouissent déjà d'une fortune bien assise et les autres sont des plus besogneux; les créoles, présents eux aussi dans tous les rangs de l'échelle sociale; les métis et notamment les mulâtres; les nombreux « coolies », de Calcutta ou de Madras, qui ont pris la relève des anciens esclaves; les Chinois, peu nombreux64, principalement commerçants ~ et, de-ci de-là, des «Espagnols du

62 . Pour ces auteurs, voir la Bibliographie. 63 . Pour les chats, voir au 5 juin 1882,et pour les chiens, au 19août 1882. 64 . Us représentent alors moins de 1 % de la population (voir Trevor M. Millett, The Chinese in Trinidad, Port of Spain, Inprint Carribean Ltd, 1993, P 33).

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Venezuela» en exil, panni lesquels plusieurs généraux65 ou encore des évadés du bagne de Cayenne. On mettra à part les rencontres à La Brea de capitaines européens de la marine marchande, qui viennent charger le bitume du Pitch Lake: lorsqu'ils sont Français, et surtout Bretons ou Vendéens, c'est une aubaine pour l'abbé Massé qui en profite pour parler du pays! On passera sur ses observations concernant les mœurs anglaises: ce qu'il nous en apprend n'a rien de bien neuf sinon pour lui. Mais on retiendra par exemple les marques de civilité qu'il observe autour de lui: le salut de politesse des noirs ou celui des « Espagnols» et celui des « coolies», la bénédiction que les enfants demandent à leur parrain et marraine ou à leurs grands-parents66 . Au chapitre des âges de la vie et des cérémonies de passage, on notera précisément l'importance des compères et commères (les parrains et marraines), mais aussi les coutumes ayant trait aux fiançailles et au mariage, celles surtout qui entourent la mort et contre lesquelles s'insurge parfois notre missionnaire: les veillées de morts et les désordres qu'elles peuvent entraîner, le luxe des cercueils et la coutume de les apporter ouverts à l'église. Parmi les manifestations qui le frappent le plus, on retiendra la fête musulmane de Hussein (ou Hosay comme on dit à Trinidad), que célèbrent les « coolies» et qui l'intrigue beaucoup et aussi le Carnaval avec son
cortège de bruit et de désordre67
.

Revenons au quotidien avec le prix de diverses denrées et notamment des légumes, que le tempérament économe de l'auteur l'invite à noter, en insistant sur la cherté de la vie à Trinidad par rapport à son pays natal68 ; avec les incendies, dont certains sont allumés volontairement pour faire jouer l'assurance69 ; avec les maladies, au premier rang desquelles la fièvre
65 . Comme le note malicieusement M.-J. Guillet, op. cil., p. 329, « il est curieux de constater [...], il y a trente-cinq ans bientôt que j'ai pu faire cette constatation, qu'on n'a jamais connu, à la Trinidad, un vénézuélien qui fut lieutenant, capitaine ou colonel; quand ils ne sont pas simples soldats ils sont.tous Généraux! » 66 . Pour les noirs, voir au 16 septembre 1880 ; pour les Espagnols, au 9 mars 1882 ; pour les coolies, au 22 février 1879 ; pour les enfants, au 18 novembre 1882. 67 . L'évolution du Carnaval vers sa forme actuelle a connu trois périodes: de 1780 à 1834, il fut l'affaire de la plantocratie blanche créole et des gens de couleur libres; de 1834 à 1880, après l'abolition de l'esclavage, le festival est devenu de plus en plus une célébration de la liberté par les noirs, qui connut son apogée avec les émeutes des cannes brûlées en 1880 ~après 1880, purgé de ses excès et de sa violence, il a été pris en main progressivement par la classe moyenne, ce qui le caractérise depuis les années 20. (D'après Noel A10rton's 20 years oj Trinidad Canli val, Port of Spain, Paria, 1990, préface de S. Lee, p. 22.). De nos jours, le Carnaval de Port-d'Espagne attire chaque année de très nombreux touristes. 68 . Voir par exemple aux 31 mai 1879, 14janvier 1882, 17 février 1881. 69 . Voir par exemple au 6 mars1883 et B. Cothonay, op. cit., p. 177 (4novembre 1884] : « Les incendies sont très fréquents depuis quelque temps à San...Femando, et l'on soupçonne les propriétaires couverts par une assurance de mettreeux..;mêmes le feu à leur demeure ».

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jaune et la malaria qui déciment la population, mais aussi la lèpre ou la géophagie. On rencontre aussi de nombreuses allusions aux croyances populaires (diablesse, soucounian, zombis), aux sorciers et à diverses pratiques magiques ou superstitieuses. 3. Si passionnant que soit le Journal, on serait tenté de rester plus réservé en ce qui concerne son auteur: les occasions ne manquent pas où l'abbé Massé se montre sous un jour autoritaire, cassant, indiscret, injuste, vindicatif, quand il ne fait pas preuve d'étroitesse d'esprit. On a dit plus haut cependant combien l'époque et les conditions de vie du missionnaire doivent tempérer pour une bonne part la rigueur de notre appréciation. C'était aussi un homme bon, au regard affectueux, parlant le langage du cœur, et les passages du Journal ne manquent pas qui illustrent ce trait de sa personnalité. On n'en retiendra ici qu'un aspect: s'il lui arrive de jouer les pères fouettards à l'égard des négrillons qui courent tout nus, plus souvent son coeur se fend de voir ces « petits malheureux noirs, vivant plutôt de coups que de nourriture, arrivant bien souvent au soir sans avoir mangé et errant souvent tout nus» (30 avril 1882) et il ne70 cesse de
dénoncer la cruauté des châtiments dont sont victimes les enfants , tentant

de s'interposer quand il le peut7}. Le jour où il apprend que les petites filles :~ sa servante se sont couchées la faim au ventre, il s'écrie: « Ce cri de la taim est terrible ~j'ai bien regretté de n'avoir pas été là» (13 décembre 1879) et quelques jours plus tard, il consolera ces mêmes fillettes, terrorisées par l'obscurité et la peur des zombis, les aidant même, en l'absence de leur mère, à préparer leur repas. Un témoignage enfin sur l'abbé Massé nous semble éloquent, dans son extrême modestie: celui de la vieille « maîtresse d'instruction» de Guapo qui, à sa mort, recommande expressément à ses voisines de faire cadeau d'une de ses poules - sa seule richesse au monde - à son anc;en curé72. Ce geste, qui dans sa simplicité reproduit celui de la veuve de l'Evangile, nous apparaît comme un symbole d'estime et de reconnaissance pour le travail accompli par ce « missionnaire apostolique» dans ces villages lointains des Caraïbes.

70 . Voir aux 29 mars 1881, 30 avril, 16juin, 4 juillet 1882. 71 . Voir aux 21 février 1883 et 10 janvier 1884. 72 . Voir au 28 mai 1884.

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Présentation

1. Le manuscrit
Conservé aux Archives of Archbishop'sHouse, 27 Maraval Road, Port of Spain, Trinidad, West Indies, le Journal de l'abbé Massé est contenu dans sept gros cahiers manuscrits à couverture cartonnée (21,5 x 17 cm), chacun d'environ 300 pages, auxquels s'ajoutent 28 feuillets non reliés (26,3 x 21 cm). La plupart de ces cahiers sont déreliés et l'un ou l'autre plat de la couverture, parfois les deux, ont disparu ;~fréquemment, les premières et les dernières pages ont été rongées par les vers. Le papier, non filigrané, a mal gardé la trace de sa réglure (24 lignes), qui paraît même avoir fait défaut dans certains cahiers (ainsi les cahiers 3, 5 et 6 ; on compte, dans ces cas, de 22 à 23 lignes par page) et le texte est écrit sans marges. re

Cahier 1 : 7 septembre - 2 décembre 1878; il contient les I et 2e

parties et correspond aux feuillets 1-172 envoyés en Vendée (ce dernier type d'indication est régulièrement donné dans les marges inférieures de chaque cahier). Cahier 2 : 3 décembre 1878 - 28 mars 1879 ; il contient la 3e partie et le début de la 4e et correspond aux feuillets 173-312 envoyés en Vendée. Le second plat de la couverture a disparu. Cahier 3 : 29 mars - 13 août 1879 ; il contient la suite de la 4e partie et correspond aux feuillets 313-484 envoyés en Vendée. Les deux plats de la couverture ont disparu. Cahier 4 : 14 août 1879 - 15juillet 1880 ; il contient la 4e partie (suite et fin) et la 5e partie (début) et correspond aux feuillets 485-804 envoyés en Vendée. Cahier 5: 18 juillet 1880 - 7 décembre 1881 ; il contient la 5e partie (suite) et correspond aux feuillets 805-1196 envoyés en Vendée. Cahier 6 : 8 décembre 1881 - 29 octobre 1882 ; il contient la 5e partie (suite et fin) et la 6e partie et correspond aux feuillets 1197-1512 envoyés en Vendée. Les deux plats de la couverture ont disparu. Cahier 7: 31 octobre 1882 - 21 novembre 1883; il contient la 6e partie (suite) et correspond aux feuillets 1513-1828 envoyés en Vendée. Les 8 derniers feuillets du cahier sont blancs.

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PRÉSENTATION

Feuillets non reliés: 22 novembre 1883 - 16 juin 1884. 28 feuilles de fin papier à lettres quadrillé, pliées en deux et glissées à la fin du cahier 7 ; les bords en sont parfois rongés. L'écriture de l'abbé Massé est assez fine (et parfois très fine dans les notes ajoutées au bas de certaines pages) et les ratures sont très rares. Malgré sa régularité et le peu d'abréviations qu'elle utilise, elle n'est pas toujours de lecture aisée, comme l'avoue l'auteur lui-même (voir au 21 septembre 1878, n. 4). Par ailleurs, certaines coupes en fin de ligne surprennent, comme ma-Iadroit, constru-ctions, dem-ander, malh-eureux. Aux difficultés ponctuelles de lecture s'ajoutent quelques lieux désespérés, dus notamment aux ravages des vers ou à l'effritement d'un papier devenu très cassant; ces passages sont particulièrement nombreux dans les feuillets non reliés, où le papier, assez fin, a été traversé par l'encre, le verso venant brouiller le recto et vice versa. On a signalé dans l'édition ces différents passages, de la manière suivante: [...] lettres ou mot(s) qui n'ont pu être déchiffrés, [III] lettres ou mot(s) manquant en raison de l'état du document (déchirures, bords rongés, trous de vers), [blanc] indiquant par ailleurs un espace laissé vide par l'abbé Massé (il s'agit souvent d'un nom propre, inconnu ou momentanément oublié). En outre, on a placé entre crochets droits, conformément aux nonnes habituelles, un mot difficile à lire et qu'on a conjecturé ou bien un mot qu'on a estimé manquer et qu'on a suppléé; ici et là, on a eu recours au [sic], pour prévenir l'étonnement du lecteur devant un passage qui semble peu clair mais qui est le reflet fidèle du manuscrit. L'indication d'un quantième est parfois répétée (intentionnellement ou, plus souvent semble-t-il, par inadvertance) ; dans ces cas, on a fait suivre le quantième de l'astérisque, ainsi 27* septembre 1878. Les différentes « parties» qui découpent le Journal pouvaient difficilement être utilisées pour structurer l'édition: on a préféré, tout en laissant à leur place ces intertitres du manuscrit, présenter l'ensemble du texte par années.

2. L'établissement du texte
Découvert par Madame Laureen Louis de Verteuil, archiviste. de l'archevêché, il a fait de sa part en 1988 l'objet d'une publication en anglais, sous le titre The Diaries of Abbé Massé 1878-1883, translated in Four Volumes from the original French of that period by M. L. de Verteuil, impr. Scrip-J. Printers, Port of Spain. L'édition ne suit pas les notes journalières de l'abbé Massé, mais la matière du Journal y est groupée par thèmes. C'est la copie du manuscrit faite par Madame LaureenLouis de Verteuil pour son édition qui a été le point de départ irremplaçable de notre travail: nous avions là, contenu dans sept grosses enveloppes d'une écriture régulière et parfaitement lisible, l'essentiel du texte (avec, en prime, une traduction juxtalinéaire en anglais), auquel manquaient

PRÉSENTA nON

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seulement ça et là quelques bribes de lecture difficile et le décryptage des feuillets non reliés. Dans un second temps, le recours direct au manuscrit a permis d'une part de déchiffrer un certain nombre des passages difficiles et d'autre part de vérifier l'ensemble du texte et de s'assurer de quelques leçons qui pouvaient paraître suspectes. L'orthographe de l'auteur est généralement bonne; on note toutefois une propension à doubler certaines consonnes intervocaliques (par exemple accolyte, calle, correligionnaire, étallage, jlutté, galopper, inapperçue, innamovible, nationnal, rappatrier), des vétilles concernant des mots d'origine anglaise (comme baton-bolle ou batten-boule pour bat 'n ball, brandi water, paket pour packet, pond pour pound, tramwai) ou telle graphie "phonétique" comme épron « éperon». Tout cela a été corrigé selon les nonnes actuelles, mais, sauf dans le cas des consonnes redoublées, le lecteur en sera averti. Par contre, on a maintenu des graphies anciennes, peu nombreuses d'ailleurs, comme abyme, asyle, calembourg ou schelling ou encore entr'eux et on a quelquefois eu recours au [sic], comme dans le cas de coktel ou coketel; de son côté, la transcription du créole a été respectée, même si, dans certains cas, elle pouvait être sujette à caution. Quelques répétitions, des concordances des temps un peu boiteuses ou une syntaxe parfois heurtée pourront surprendre ici ou là : peu nombreuses, elles témoignent d'une écriture qui garde le ton de la conversation et on n'a pas jugé nécessaire d'y apporter de retouches, de même qu'on a respecté la graphie des nombres, tantôt en chiffres, tantôt en lettres. Certains tours peuvent aussi étonner le lecteur d'aujourd'hui, mais ils étaient usuels voilà plus d'un. siècle: dans pour en, toute sorte pour toutes sortes, à cette fois pour cette fois, désirer ou souhaiter de suivi de l'infinitif, sans compter la propension à employer l'auxiliaire avoir avec le verbe passer; par ailleurs, on trouvera dans les notes et le Glossaire l'essentiel des indications pennettant d'éclairer le document sous l'aspect lexical. Mais on a systématiquement rétabli (et là encore sans en avertir à chaque instant le lecteur) la graphie des noms de personnes et de lieux, particulièrement de ceux d'origine anglaise et espagnole. La transcription qu'en fait l'abbé Massé est en effet souvent plus ou moins phonétique et il est vite apparu qu'il convenait de restituer ces mots dans leur graphie normale. L'auteur y invite ,d'ailleurs, par ce repentir à propos d'un nommé Knox: « Ce nom a déjà paru dans le journal, mais comme je n'en connaissais pas l'orthographe, je l'ai écrit comme il se prononce: Nox » (15 septembre 1883). Voici la liste des graphies de Massé, suivies de la correction qui leur a été apportée: Noms de personnes: Atin] Attin, Betsie] Betsy, Biby] Bibby, Blasigny] Blasini, Bro\w] Browne, Brantone ou Bronton] Brunton, Cox ou Kox] Kox, Deveniche] Devenish, Fraizeur ou Fréseur] Fraser, Gantaulme] Ganteaume, Gorden] Gordon, Grandsol] GransaulI, Harraguin] Harragin, Huem] Huéme, Kemaan] Kernahan, Loreto] Loretto, Maingaud] Maingot, Mer(r)ay, Murray] Merey, Meunier] Menier (le chocolatier), Nox] Knox, Polonais] Pollonais, P(o)ulgar] Pulgar, Scapapietra] Spaccapietra, Smit] Smyth, Valdès ou Waldès]Valdez, Wan

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PRÉSENTA nON

Solano] Juan Solano, Wels] Wells, Wpermann] Wuppermann. Par ailleurs, l'auteur alterne Warao(o)ns et Ouaraoons ; on a choisi la fonne Waraons, qui est aussi par exemple celle du Père Cothonay. Quelques divergences pourront apparaître par rapport aux leçons de Madame de Verteuil : on a ainsi pensé qu'il fallait lire Belaud, Chalamille, Glandon, Lorgeoux, Mounel et Touia, plutôt que Boland, Chalomelle, Glaudon, Lorgeon, Monnel et Couia. Ce sont là, on le voit, de menus détails. Noms de lieux: Cappedeville] Cap-de-Ville, Colliaut] Coliliaut, Gouapo] Guapo, Locmaben, Lokmaben ou Loquemaben] Lochmaben, San Wan ou St Wan] San Juan, La Verrerie] La Verne. On a par contre conservé les formes, la plupart du temps francisées, de Carénage, Cèdres, Icaque, La Bréa, Oropouche (que l'abbé Massé écrit parfois Oropouches), Port-d'Espagne, Sainte-Anne, San Francisco et Siparie, aujourd'hui respectivement Carenage, Cedros, Icaquos, La Brea, Oropuche, Port of Spain, St Ann's, San Francique et Siparia. En outre, Erin a été transcrit tel quel et on a également respecté le texte qui tantôt donne Trinidad et tantôt la Trinidad.

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1878
MON JOURNAL À MA FAMILLE ET À MES AMIS Ubi amatur non laboratur aut si laboratur labor amatur (St Augustin). Cette épigraphe que je mets à mon journal est à la date du trente novembre mil huit cent soixante-dix-neuf. Armand Massé, m[issionnaire] a[postolique], curé de La Bréa, Guapo, Erin, Sainte-Anne..

Première partie. La traversée de Saint-Nazaire à La Dominique par Port-d'Espagne, du 7 septembre au 2 octobre 1878 7 septembre 1878. A bord de la Ville de Bordeaux. Rade de SaintNazaire, 6 heures du soir. Ce jour est un de ceux qui marqueront le plus dans ma vie. Je suis heureux que ce soit un samedi. Vierge sainte, je mets entre vos mains mon sacrifice que je trouve immense et qui pourtant n'est rien lorsque je songe à tout ce que je dois à Dieu. Vers une heure de l'après-midi, le bon abbé Perr[11/]1,qui a voulu m'accompagner jusqu'à Saint-Nazaire, a été obligé de partir afin de pouvoir arriver dans sa paroisse pour demain. Il est le dernier ami que j'ai vu avant mon départ, mais à ce moment il les représentait tous. J'ai pensé à tous en lui serrant la main. Pour comprendre la séparation, il faut se trouver en pareille occurrence. Oh, que j'ai souffert!!! A deux heures, j'ai pris passage sur le transport qui nous a amenés ici. La Ville de Bordeaux est un magnifique steamer pouvant transporter 5 ou 600 passagers. Nous ne sommes guère que 200. Malgré cela, queUe agitation! Chacun est en quête de ses bagages, s'informe de sa cabine et veut savoir avec qui ilIa partagera. C'est une véritable tour de Babel: on y parle français, anglais, italien, allemand, espagnol. Il y.a quelques Indiens et une Chinoise. J'ai aperçu des nègres: l'un d'eux est officier de la Légion d'honneur, un autre est chevalier de cet ordre. Ces deux noirs personnages sont sans doute quelques [II/]esdes colonies françaises de l'Amérique. Nous sommes quatre prêtres vendéens: MM. Rautureau2, curé de Castries dans l'île de Sainte-Lucie, Fruchard3 pour la même île, Frain4.

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DE LA VENDÉE AUX CARAÏBES

pour Cayenne et moi pour la Trinidad. Il y a sur le steamer sept "religieuses, deux de Saint-Joseph de ClunyS qui vont à Cayenne, cinq de La Présentation de Tours 9suise partagent en deux bandes et s'en vont dans les possessions espagnoles. On dit que parmi nos compagnons de voyage nous avons de gros richards. C'est possible mais ce qu'il y a de certain c'est que j'en ai rencontrés plusieurs qui ont l'air d'aller à la recherche de la fortune. La cloche a sonné le dîner à cinq heures. La salle à manger est magnifique et peut contenir cent cinquante personnes. Les prêtres et les religieuses sont à la même table, nous nous félicitons de cette prévenance du maître d'hôtel. La plupart des tables sont très animées; on parle peu à la nôtre, tous les cœurs sont serrés. Quelque courage que l'on ait mis à faire son sacrifice, c'est si triste de quitter la France avec la crainte de ne peut-être plus la revoir! Après le dîner, nous quittons la salle pour aller sur le pont. La nuit arrive, Saint-Nazaire paraît dans une demi-obscurité. De tous côtés les feux s'allument, la mer est unie comme une glace, le ciel sans nuage. Ce spectacle dont je n'ai encore jamais joui serait magnifique si je ne le voyais pas à travers des larmes... Nous nous asseyons... Pour me donner un peu de confiance, je chante quelques refrains de nos cantiques de pèlerins :
Toujours chez nous, même au siècle où nous sommes, Les cœurs virils sont fiers d'être chrétiens. Dieu pour sa cause aura des hommes, Tant que vivront les Vendéens7.

Le chant de départ des missionnaires: Partez amis, adieu pour cette vie! Portez au loin le nom de notre Dieu, Nous nous retrouveryns un jour dans sa patrie. Adieu! frères, adieu! Les adieux de Marie Stuart à la France: Adieu, charmant pays de France Que je dois tant chérir! Berceau de mon heureuse enfance, Adieu, te quitter c'est mourir9 !

Je ne pouvais plus y tenir, les larmes m'ont gagné. Je viens de descendre dans ma cabine pour y pleurer tout à mon aise et jeter ces notes sur mon carnet. La famille, les amis à cette heure pensent bien à moi et prient pour moi. J'envoie dans toutes les directions, à l'adresse de tous, les sentiments les plus affectueux que renferme mon pauvre cœur... Nous devions partir maintenant. On annonce du retard: nous ne partirons que vers minuit. Demain, à mon réveil, je serai loin de la France et en plein Océan. Je suis brisé d'émotions. Je vais tâcher de m'endormir. Vous tous que j'aime tant et dont je vais m'éloigner de plus en plus, adieu! Non, non, au revoir! Mais quand?

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8 septembre 1878. Cette nuit, vers onze heures et demie, un coup de canon tiré sur le bateau a donné le signal du départ. Réveillé en sursaut, je me suis assez vite rendonni. Au jour, j'ai voulu me lever: impossible, tout tournait autour de moi, j'étais pris du mal de mer. Le garçon, un peu plus tard, est venu dire à l'abbé Frain et à moi que nous allions quitter l'étroite cabine où nous nous trouvions très gênés et où nous avions couché, nos deux lits l'un au-dessus de l'autre à 60 centimètres de distance, pour aller rejoindre nos deux autres confrères dans une grande cabine destinée à nous quatre. Il a bien fallu que je me lève, mais à peine étais-je dans le corridor que mon estomac a rejeté tout mon dîner de la veille. Le garçon qui était près de moi s'est sauvé en riant mais non pas sans emporter sur lui des traces de l'irruption. Rendu à mon nouveau logement, je me suis jeté à la hâte sur mon lit. On m'a apporté mes effets. J'ai laissé faire tout cela sans prendre attention à rien, j'étais anéanti. J'ai demandé un bouillon que je n'ai pas pu garder. Je suis resté au lit toute la journée. Plus de la moitié des passagers sont dans leurs cabines avec le mal de mer. La salle à manger est presque déserte. A notre table, un seul a paru, M. l'abbé Rautureau. Il n'est jamais malade sur mer. Il est vrai que, depuis une vingtaine d'années, il a fait de 20 à 30 000 lieues sur mer. Je jette à peine ces quelques mots sur mon journal. Toute la journée j'ai été [II/] par un bruit continu et saccadé, ressemblant assez au bruit que font les petits moulins que l'on met dans les arbres pour épouvanter les oiseaux. Un de mes compagnons, qui n'avait jamais voyagé sur mer, s'est empressé de nous dire qu'il était produit par une petite mécanique attachée à l'essieu du navire. Bien que très souffrant, je n'ai pu m'empêcher de rire en entendant cette naïveté et plusieurs fois durant le reste de la journée, malgré notre malaise, nous en avons plaisanté. Notre premier jour sur mer touche à sa fin, nous sommes déjà à plus de 100 lieues des côtes de France. Avec une pareille vitesse, nous avons encore treize ou quatorze jours avant de mettre le pied sur la terre d'Amérique. La longueur du voyage m'effraie d'autant plus que je me demande comment je pourrai supporter jusqu'au bout cet affreux mal de mer qui m'a tant fatigué aujourd'hui. Mais pourquoi me décourager si vite? J'en éprouverai bien d'autres! Mon Dieu, je vous offre mes souffrances, donnez-moi plus d'énergie et que tout cela serve à votre gloire et au salut des âmes. 9 septembre 1878. J'ai gardé le lit jusqu'après midi. Je me suis fait violence pour en sortir. A grand-peine, je me suis rendu sur le pont, je me suis jeté dans un fauteuil et j'y suis resté toute la soirée. Au amer je suis descendu dans la salle à manger, mais pour regarder: je n'ai pu prendre qu'un peu de potage. Encore une journée de souffrance qui touche à sa fin. Je m'éloigne du pays mais j'y pense un peu plus. 0 ma famille! 0 mes amis ! 10 septembre 1878. Cette nuit, nous avons quitté le golfe de Gascogne. Mon indisposition continue, je reste couché toute la matinée. Vers une heure, je monte sur le pont comme la veille, mais pas plus fort. Je n'ai pu

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prendre encore qu'un bouillon. Il y a beaucoup de roulis. Ce balancement n'est pas de nature à faire passer le mal de mer. Des Italiens ont joué du piano et fait de la musique dans la salle à manger que, hors le temps du repas, on appelle le salon. Je suis descendu pour les entendre. J'ai fait acte de présence au dîner: je n'ai pris qu'un potage, la vue seule des mets qui sont sur la table me soulève le cœur. Vers huit heures, une dame de la Trinidad a chanté, on l'a beaucoup applaudie. Le commandant du steamer a chanté ensuite. La soirée s'est assez bien passée, j'ai pu prendre part au thé avec les autres. Comme je me trouvais un peu plus fort, pour chasser les idées noires, mes amis et moi nous avons chanté quelques couplets de cantiques. Il paraît que le vieux noir, officier de la Légion d'honneur, n'a pas trouvé cela à son goût. Les chants religieux ne lui vont guère et il préférerait toute autre compagnie à la nôtre. Il oublie, le misérable, que lui et ceux de sa race doivent au clergé catholique l'abolition de l'esclavage et que sans les prêtres catholiques qu'il paraît détester, au lieu d'avoir une des premières places dans la magistrature de la Gualeloupe, il serait, comme ses parents l'étaient il n'y a pas longtemps, un esclave considéré par son maître comme une bête de somme et mené et maintenu au travail au travail à coups de bâton, tous les jours, sous un soleil de feu. Nous méprisons les réflexions bêtes de ce macaque décoré et nous allons prendre notre repos car il est après 9 heures. 11 septembre 1878. Je me suis rendu pour la première fois au déjeuner. J'étais assez bien, j'ai pu prendre quelque nourriture. J'en avais besoin. De graves messieurs, qui commencent déjà à s'ennuyer, jouent au tonneau1. Les autres, parmi lesquels je me trouve, passent leur temps à les regarder. Dans l'après-midi, on fait de la musique au salon. Un Italien chante admirablement. Un peu plus tard, cet Italien me rencontre et, se souvenant de m'avoir vu parmi ceux qui l'écoutaient, me dit: «Monsieur l'abbé, vous aimez la musique ?» Je lui réponds: «Oui, quand c'est de la bonne et belle musique et que l'on chante comme vous avez chanté.» Mon compliment paraît lui faire plaisir. Puisque je suis un peu plus fort ce soir, je vais prendre le temps de faire connaître la vie que l'on mène sur le bateau à vapeur. Manger et boire, tuer le temps entre les repas, dormir, voilà cette vie, vraie vie sybarite qui, je l'assure, est loin de plaire au prêtre. A 7 heures on sert le café, le déjeuner est à 10 heures, nous pouvons vers une heure de l'après-midi prendre une tasse de bouillon, puis à 5 heures vient le dîner; enfin avant d'aller donnir, vers 8 heures et demie, les garçons de service apportent le thé. Du matin au soir entre les repas, lorsqu'ils se portent bien, les passagers sont sur le pont qui est couvert et où, sans craindre le soleil ou la pluie, on peut respirer à son aise l'air de la mer. Les cabines sont tellement petites et si peu aérées qu'on a beaucoup de peine ày rester durant la nuit. On s'y rend le plus tard possible et le lendemain on les quitte dès qu'il fait jour. On rencontre peu d'endroits où il se fait plus de cancans que sur un steamer. Tous sont désœuvrés, un grand nombre ont mauvais esprit. Il faut une prudence, une vigilance incroyables pour ne pas

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tomber sous la critique. Nous avions été prévenus, nous sommes restés presque toujours ensemble. Nous avons fait peu de connaissances et nous étions sûrs des voyageurs avec lesquels nous nous sommes liés. On nous a trouvés un peu sauvages. Nous resterons tels jusqu'à la fin, c'est pour nous le meilleur moyen d'obtenir qu'on nous laisse tranquilles. J'ai quitté un instant ma cabine pour voir un navire anglais qui passe tout près de nous. Il nous a salués en passant. Le steamer a répondu à son salut. La mer n'a pas été un seul instant fâchée depuis notre départ, c'est une véritable mer d'huile comme disent les marins. Combien y a-t-il de passagers qui songent à remercier Dieu d'un si beau temps ?Quelques planches et quelques plaques de cuivre les séparent de l'abyme. Dans quel état est leur âme ? Parmi eux, je suis persuadé que plusieurs ne croient même pas qu'ils en ont une. Qu'un coup de vent arrive, que la machine éclate, qu'une voie d'eau se déclare, c'en sera fait de nous. Sur l'immensité des mers, il faut avoir bien peu de foi pour ne pas songer à l'immense éternité. Jamais, je crois, je n'avais fait d'aussi sérieuses réflexions que depuis mon départ. Perdu sur l'Océan, il me semble que mon intelligence s'agrandit. Un spectacle aussi imposant me donne sur la grandeur de Dieu des idées que je n'ai jamais eues et excite dans mon cœur un plus grand amour pour lui. Merci à Dieu. Du reste, j'ai besoin de ces grandes pensées pour combler dans mon cœur le vide que fait la séparation de ceux que j'aime. Par moments, il me semble que mon cœur éclate en morceaux. Il faut être dans la position où je me trouve pour sentir dans toute sa force ce que veut dire ce mot: séparation. Et cette séparation, je l'espère, ne durera qu'un temps plus ou moins long. Que serait-ce, si plus tard, sous le regard de Dieu, il fallait me séparer pour toujours de ceux dont j'éprouve tant de peine à être éloigné depuis quelques jours et que probablement je ne verrai pas durant quelques années. J'offre à Dieu les souffrances que me cause la séparation actuelle, afin d'obtenir la complète réunion dans l'éternité. 12 septembre 1878. La mer est grosse, elle me fait sentir sa mauvaise humeur, je suis indisposé. J'ai cependant pu quitter ma cabine dès mon lever et monter sur le pont. Je suis triste, mon esprit est en Vendée. Un Italien me délasse un moment de mes pensées d'ennui par une drôle de demande qu'il vient faire à M. l'abbé Rautureau, curé de Castries. M. Rautureau ne retourne pas seul à Castries, il a pris en France deux jeunes personnes que leurs parents y avaient envoyées pour faire l~ur éducation. L'éducation de ces jeunes filles étant terminée, leurs parents ont prié M. Rautureau de vouloir bien se charger de les ramener à Castries et de veiller sur elles durant la traversée. Cet Italien vient demander à M. Rautureau de les autoriser à faire partie d'un bal que l'on organise pour samedi soir. M. Rautureau répond que, comme prêtre, il s'est toujours opposé aux bals, qu'il n'agira pas autrement aujourd'hui à l'égard de ces deux jeunes filles qui, pour lui, ne sont pas seulement des paroissiennes mais qu'il regarde comme ses enfants puisque leurs parents les lui ont confiées. Il termine en disant qu'il trouve pour le moins très étrange qu'on

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vienne faire à lui, prêtre, une pareille demande. L'Italien nous quitte tout penaud. Si encore il emportait mon indisposition en s'en allant! Je me sens plus fatigué: dès une heure de l'après-midi, je suis obligé d'aller me coucher. J'ai enduré une soif atroce pendant plusieurs heures. J'ai appelé plusieurs fois le garçon dans la soirée, sans pouvoir me faire entendre. Pour m'inciter à la patience, je me suis rappelé Notre-Seigneur criant de sa croix: «J'ai soif!» Après avoir attendu longtemps, j'ai obtenu un véritable rafraîchissement. Jésus-Christ qui souffrait pour moi a été moins heureux puisqu'on ne lui a donné que du fiel2. 13 septembre 1878. Le malaise d'hier a disparu. Je me suis levé avec la faim, c'est un bon signe. Au déjeuner, tout d'abord j'ai vu le service avec peine: c'est aujourd'hui vendredi et la table est servie en gras. M. Rautureau nous a dit qu'il en était toujours ainsi à; cause de l'impossibilité de se procurer des aliments maigres, que l'Eglise avait considéré le cas et que les voyageurs sur mer étaient dispensés de l'abstinence. Nous nous sommes décidés à faire comme les autres. Les pauvres religieuses faisaient triste figure: elles n'avaient jamais mangé de viande le vendredi, étant en bonne santé, et cela leur a bien coûté de commencer aujourd'hui. Autre contretemps, le roulis balance le bateau et le fait pencher tantôt à droite tantôt à gauche et tellement que, malgré les rebords que l'on a mis aux tables, les plats, les verres, les assiettes et les bouteilles s'en vont d'un côté sur l'autre. A deux fois différentes, mon assiette avec ce qu'elle contenait est tombée sur mes genoux. J'ai fait connaissance avec un ancien élève du séminaire de Nantes, qui est maintenant négociant à Marseille. Il va à Cayenne établir une nouvelle industrie dont il espère faire sortir sa fortune: la Guyane française possède un grand nombre d'arbres et de plantes qui produisent des graines dont on peut extraire de l'huile; jusqu'à présent, on les a laissé se perdre. Il a obtenu du Gouvernement français la permission de les recueillir dans un espace de 1 800 lieues. Il a de magnifiques espérances. Je crains bien que les résultats ne soient pas aussi beaux qu'il se les figurel. M. Rautureau m'envoie un verre de champagne à la glace. Un moment, j'ai craint d'être pris encore du mal de mer: le verre m'a relevé le cœur, je me sens mieux. On commence les préparatifs pour le bal: les matelots entourent le pont de grosses toiles; sur ces toiles, ils mettent tous les drapeaux qu'ils ont à bord. Le commandant a déjà fait monter le piano sur

le pont.

.

Un navire italien vient de passer au large. J'ai une longue conversation avec un Européen qui vient de passer quelques mois en France et s'en retourne au Mexique qu'il habite depuis une vingtaine d'années. Il me donne beaucoup de détails sur le clergé espagnol qui habite cette contrée ; ces détails, je les passe sous silence. En Italie, à Rome, à Lorette, partout j'ai entendu dire que le clergé français était le meilleur du monde entier. Sur le steamer, ce voyageur m'a dit la même chose.

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14 septembre 1878. A notre lever on nous signale un navire en vue mais c'est tellement loin qu'il est impossible de connaître sa nationalité. La mer est mauvaise, j'ai encore le cœur sur les lèvres. J'ai causé avec un petit marin qui est à son premier voyage et qui paraît encore bien candide. Je lui ai demandé s'il faisait ses prières. Il ne les a pas encore récitées depuis qu'il est parti. Les matelots se moquent, il a peur. Je l'ai engagé à réciter ses prières lorsqu'il serait dans son lit et je lui ai donné une médaille de la Sainte Vierge. Un matelot auquel j'adressai quelques paroles se plaint du métier. La discipline à bord est très sévère; pour la moindre faute, on les prive d'une partie de leur paie et on les met au cachot. Il y a parmi eux un certain contremaître qui fait son homme d'importance et les mène très rudement. Ce personnage, voyant le matelot causer avec moi, l'a grondé et envoyé à l'autre bout du pont. Partout on ne parle que du bal. Nous nous demandons comment on pourra danser sur le pont, le navire étant balancé comme il l'est par la mer qui grossit à chaque instant. Les invitations pour le bal ont été mal faites. Il y a des susceptibilités: pas un Français ni une Française n'y prendra part. On laissera le commandant, qui tient beaucoup à le voir réussir, danser avec des étrangers. La mer devient de plus en plus mauvaise, le ciel se couvre de gros nuages, le vent souffle avec violence. Gare à la salle de bal s'il vient à pleuvoir! Toutes les conversations durant le diner roulent sur le bal. Les Français, qui. sont partout les mêmes, n'épargnent pas les critiques et se promettent bien de s'en donner à cœur joie. Dès sept heures, la pluie tombe par torrents. Malgré les toiles que l'on a tendues autour du navire, le pont est inondé. Un peu plus tard, une éclaircie se produit, on en profite. Nous étions sur le pont, assez loin du foyer de la danse. Plusieurs Français étaient avec nous, toutes les dames françaises avaient pris le chemin de leurs cabines. Nous attendions avec impatience le défilé de ces aventuriers et de ces aventurières avec lesquels le commandant, un Français! allait danser. Enfin, les voilà: une quinzaine de messieurs et trois dames seulement avec des toilettes qui avaient besoin de la nuit pour paraître riches. La musique commence et la danse avec la musique. Un orage terrible se déclare, les éclairs se succèdent presque sans interruption, le tonnerre gronde avec fracas, puis, au bout d'un quart d'heure, un orage épouvantable s'abat sur le steamer. L'eau pénètre partout, le pont en est inondé, tout le monde se sauve. Ainsi finit le bal! M. Rautureau nous raconte que, durant une fête semblable, le feu prit au navire sur lequel elle avait lieu; peu de passagers furent sauvés et le navire fut perdu. Lorsque le bateau à vapeur, la Ville du Havre, qui portait plus de 600 personnes, fut abordé en pleine mer par un autre steamer et englouti cinq ou six minutes après, avec la plus grande partie des passagers, un ministre protestant, qui célébrait le vingt~inquième anniversaire de son mariage, était sur le pont, payant du vin de Champagne à plusieurs familles de ses compatriotesl.C'est au fond de la mer que cette fête finit pour eux. Nous pensions à cela, nous autres prêtres, et nous demandions de tout notre cœur à Dieu qu'un pareil.malbeur ne nous arrivât pas.

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En évacuant le pont, on est descendu au salon. Le commandant a fait servir des glaces à tous ceux qui s'y trouvaient et en a fait porter à ceux qui étaient déjà rentrés dans leurs cabines. 15 septembre 1878. A notre lever nous apercevons, agités par le vent, les pavillons qui servaient de tapisserie à la salle de bal. Ils sont enfondus, il faut bien les faire sécher. De tous côtés., on plaisante les organisateurs du bal sur sa réussite. Une discussion politique s'engage après le dîner. L'ancien séminariste de Nantes y joue un très mauvais rôle. Il n'est pas ce que je croyais, ses idées sont complètement opposées aux nôtres. Je comptais passer quelques bons moments avec lui. On a raison de dire qu'il ne faut pas toujours juger les gens sur leur mine. Sans être bien malade, je suis toujours mal à l'aise et ne suis allé aux repas que comme figurant. C'est le second dimanche que nous passons sur la mer. Il nous est impossible de dire la messe, nous n'avons pas ce qu'il nous faut pour cela. Nous en souffrons et les pauvres religieuses qui sont avec nous en souffrent aussi. Je converse durant quelques instants avec un Italien originaire de Gênes qui s'en va à l,ima, capitale du Pérou. Nous avons passé lç Tropique, il fait une chaleur accablante. Désormais ce sera un véritable supplice de passer la nuit dans les cabines. Nous y rentrerons le plus tard possible et en sortirons dès lejour. Nous causons de l'attachement du Vendéen à son pays. C'est presque un événement lorsqu'un d'eux le quitte et, presque toujours, au lieu d'apprécier son sacrifice, on le blâme. J'entends une conversation très intéressante: c'est celle d'un jeune Parisien qui vante la vie de Paris, et Dieu sait laquelle, avec un provincial des environs de Tours qui lui prouve que la vie à la campagne est meilleure pour la santé et la bonne tenue que celle de la capitale. On nous raconte un fait de la guerre de 1870.Plusieurs soldats français étaient emmenés captifs en Prusse. A une halte, un d'entre eux, un jeune Parisien qui n'a guère que dix-huit ans, est souff1eté par un misérable Prussien. Il concentre pour le moment dans son cœur la rage que cette insulte y a mise. Un peu plus tard, il rencontre le Prussien seul et lui fend la tête d'un coup de hache. 16 septembre 1878. Assis dès ce matin sur le banc où les religieuses de La Présentation s'occupent de faire leur méditation et dé réciter leur office, je fais comme elles. Nous causons ensuite jusqu'au déjeuner. Elles n'ont pas quitté sans peine leur maison mère. Leur attachement pour leur supérieure générale se montre dans la manière dont elles parlent d'elle. Une de leurs plus grandes peines au départ a été de s'en séparer. Et la France! elles la regrettent bien aussi et d'autant plus que, selon toute apparence, elles ne la reverront plus. Mais elles ont fait généreusement leur sacrifice. Elles abandonnent pour Dieu la patrie terrestre afin d'être plus sûres d'être reçues par Lui dans la patrie céleste. Cette conversation me réconforte. Je me dis que ce devrait être lâche que de rester en arrière de ces humbles filles.

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Le déjeuner sonne, nous descendons ensemble. Mais aussitôt que je viens de prendre quelque nourriture, je suis obligé de sortir ! Voilà encore un déjeuner dont le maître d'hôtel bénéficiera. Je remonte sur le pont; lorsqu'on servira le bouillon, vers une heure, peut-être mon estomac sera-til mieux disposé! Parmi les passagers qui viennent prendre l'air après le repas, se trouvent deux jeunes Espagnoles. Elles sont avec leur père. Depuis un jour ou deux, elles ont commencé à quitter leur cabine et, à leur manière de se présenter sur le pont, à l'affectation qu'elles mettent dans toutes leurs démarches, on dirait qu'elles sont venues pour avoir des amateurs et que leur père n'est là que pour faire l'article en leur faveur. C'est un va-et-vient continuel de jeunes gens. Lorsqu'un d'entre eux s'en va, un autre vient bien vite prendre la place, et cela du matin au soir. Le père paraît enchanté. Il ne sait pas sans doute que ses filles ont reçu de tous des coups de langue et qu'on les épargnera encore moins qu'on l'a fait si les choses continuent comme elles ont commencé! Quel contraste entre ces deux aventurières et ces humbles et pauvres religieuses qui se cachent autant qu'elles le peuvent et tiennent le moins de place possible! C'est sans doute un de ces jeunes gens qui recherchent les Espagnoles et dont quelques-uns paraissent bien mal élevés qui, pendant que ces pauvres filles sont venues avec nous prendre du bouillon, a mis un rat mort dans leur panier à ouvrage. Celui qui a commis ce vilain acte se figurait sans doute qu'elles se mettraient en grande colère. Il a dû se trouver bien attrapé lorsqu'il les a vues tirer le rat de leur panier et, sans la moindre mauvaise humeur, sans se plaindre à personne, le jeter à la mer par-dessus le bord du bateau. Lorsqu'elles nous ont raconté cela en riant, nous n'avons pas ri nous autres et si nous avions pu découvrir l'insolent, nous aurions demandé au commandant qu'il le forçât à faire réparation. En écrivant ceci avant de me mettre au lit, je me figure que ces bonnes religieuses sont remplies de joie d'avoir été humiliées. 17 septembre 1878. Cette nuit, j'ai vu en rêve mon père. Il me promettait de venir avec moi, je lui disais de ne pas venir seul mais d'amener ma mère avec lui! Ma mère! elle est morte depuis 6 ou 7 ans1. Mon rêve m'a tenu triste toute la journée. Ma mère, je l'aimais tant !je l'ai tant pleurée ! Un Corse, officier dans l'armée française au moment de la Commune, m'a dit qu'en entrant dans Paris avec les troupes de Versailles, il voit un gendarme de son pays crucifié à un arbre avec un poignard dans le ere'llr et, sur la poitrine du malheureux gendarme, un papier sur lequel il y avait

«Mort aux Corses» . Il promit bien de venger son compatriote. Quelques
jours plus tard, on le charge de prendre et de fusiller sans miséricorde le rédacteur de l'infâme journal Le RappeZ2. Il part avec une trentaine d'hommes, en laisse la moitié autour de la maison où ces scélérats se trouvaient, leur recommandant bien de ne pas accepter les rafraîchissements qu'on pourrait leur offrir, parce qu'il y va de leur vie. A peine était-il parti, qu'une vieille femme arrive, leur offrant à boire. Dévorés par la soif, les malheureux soldats, oubliant la défense de leur chef, acceptent. Un quart d'heure après, ils tombaient morts. Cette infâme

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pétroleuse leur avait donné un vin empoisonné. Pendant ce temps-là, l'officier était monté dans la salle où le rédacteur du Rappel était à faire bombance. Il demande le rédacteur en chef, personne ne lui répond. Il renouvelle sa demande, même silence. Alors il leur dit: <<Ala troisième sommation, si je n'ai pas de réponse, mes soldats enverront une balle à chacun de vous.» Alors, l'individu appelé se lève et se fait connaître. «Suivez-moi, lui dit l'officier, suivez-moi avec tous vos hommes.» Ils descendent tous dans la cour, l'officier les fait mettre en rang. Il commande le feu à ses soldats qui abattent toute cette canaille. Il aurait fallu voir cet officier me racontant ce que je viens de dire et montrant tout le plaisir qu'il avait eu en contribuant à débarrasser la France de quelques-uns de ces êtres abominables qui lui ont fait tant de mal. Je suis resté jusqu'à minuit sur le pont. On étouffe dans les cabines. 18 septembre 1878. J'ai peu dormi la nuit dernière. J'ai vu en rêve ma mère. Comme je voudrais être à terre afin de dire une messe pour elle ~ Parmi nos compagnons de voyage, il se trouve un monsieur que nous nommons entre nous le Capucin: il a une magnifique barbe noire et une véritable figure de Capucin. J'ai passé aujourd'hui quelques instants avec lui. Il paraît bien pensant. Il est Français et s'en va dans l'Amérique méridionale. Nous souffrons de plus en plus de la chaleur. L'eau potable est tiède. Nous demandons de la glace; le maître d'hôtel n'en est pas très généreux. La marche du bateau est ralentie, tout le monde se demande pourquoi. Nous apprenons qu'un accident est arrivé à la machine; il faudra trois ou quatre jours pour la réparer. Pendant ce temps-là, un Espagnol est au piano. Il joue et chante un opéra, Le Barbier de Séville. Il a une magnifique voix de femme. On l'entend de dessus le pont, tous veulent savoir quelle est cette dame qui chante si bien. On descend en foule au salon, et la dame qui chante si bien est notre Espagnol. 19 septembre 1878. J'ai bien déjeuné. Mes bons repas depuis le départ ont été si peu nombreux que je tiens à en prendre note. Après le déjeuner, j'ai lié conversation avec un négociant originaire de France, qui habite Demerara. A son début dans le commerce en Amérique, il a été obligé pour vivre de vendre jusqu'à ses vêtements. Actuellement, il fait beaucoup d'affaires et se trouve dans une très belle position de fortune. Un autre, qui vient prendre part à notre entretien, nous parle de Quito où il habite et du peu de sécurité qu'on y rencontre. Il a été mis en joue un jour d'émeute: un misérable noir allait le tuer à bout portant lorsque quelqu'un saisit le noir et le désarme. Un Marseillais m'apprend que, depuis quelques années, pour faire réparation à Notre-Seigneur des outrages et des blasphèmes de Renan, tous les vendredis à trois heures dans la ville de Marseille., on tinte les
cloches: on appelle cela le glas de Renan .
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Depuis plusieurs jours, nous remarquons un certain individu qui se donne des airs. Il porte un monocle. On le dit employé de la douane à la Guadeloupe. Il parle beaucoup et, comme le vieux macaque déoorédont il

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paraît posséder l'amitié, il semble ne pas aimer la soutane. Il affecte de le montrer mais cela ne lui réussit pas toujours. Aujourd'hui même au salon, il a raconté contre le clergé une vieille rengaine qui court les rues depuis cent ans et que certains badauds de son calibre paraissaient écouter avec plaisir. Il ne comptait pas qu'il y avait là quelqu'un pour lui répondre: un monsieur très bien élevé n'a pas craint de se montrer, il lui a dit tout crûment: «Je trouve déplacée votre manière de parler contre les prêtres. Si vous ne les adoptez pas, laissez-les tranquilles. Du reste, a-t-il ajouté, c'est toujours lâche de parler contre les absents.» Un acte de courage est toujours apprécié, même par ceux qui ne partagent pas les idées de. celui qui l'a produit: les auditeurs du douanier ont été les premiers à applaudir à la leçon qu'on venait de lui donner. Il est parti tout honteux et est allé rejoindre sa chère dame qui, à sa manière, est aussi intéressante que lui. Ils ont tous deux dépassé la cinquantaine. Madame n'a quitté sa cabine que depuis hier; elle s'est montrée avec une toilette et des airs de châtelaine qui ont fait rire tout le monde quand on a su qui elle était. Les matelots ont retiré de la cale..les caisses qu'on y avait mises à SaintNazaire. Les miennes sont dans un>état pitoyable, je me demande si elles tiendront jusqu'au bout. Les caisses ont été montées sur le pont afin que les voyageurs qui ne les avaient pas eues à leur disposition depuis le commencement du voyage puissent y prendre les objets dont ils avaient besoin. J'étouffais dans ma soutane de drap, j'ai été bien heureux de l'échanger contre une de mérinos. Nous voyons paraître sur le pont des figures que nous n'avions pas vues encore. Nous apprenons que plusieurs personnes jusque-là ne sont pas sorties de leurs cabines; nous sommes étonnés qu'elles n'aient pas été asphyxiées... On nous promet la terre pour demain. Bonne nouvelle que celle-là! Tout le monde est fatigué d'être sur le steamer. 20 septembre 1878. Dès le lever, tout le monde est sur le pont. Bien loin à l'horizon, on nous montre un petit point blanc ressemblant à un nuage: c'est une petite île de l'Amérique, la Désirade. Depuis le 7, nous n'avons pas vu la terre. Il y a bien au milieu de l'Océan, à trois cents lieues des côtes de France, un groupe d'îles qu'on appelle les Açores; nous avons passé en vue de ces îles mais c'était la nuit. Bientôt on nous signale une autre île, c'est la Guadeloupe où le steamer doit s'arrêter quelques heures. Je vais m'asseoir près d'un nègre qui porte le ruban de la Légion d'honneur. Il est très occupé à lire. Je tiens à savoir ce qu'il lit : c'est un mauvais roman (Tançais. En voilà encore un qui oublie le bienfait de la liberté qu'il doit à l'Eglise catholique et qui fait ses délices de livres immoraux et irréligieux. En voyant ce vieux singe dévorer des yeux plutôt qu'il ne le lit cet ignoble roman, je songe au pourceau se roulant dans la fange et je me dis que les deux se valent bien. Nous arrivons en gare de La Pointe-à-Pitre. Le bateau s'arrête et doit stationner jusqu'à ce soir. C'est l'heure du déjeuner. Beaucoup de passagers se pressent de prendre un peu de nourriture et ont hâte d'aller à t~rre. Déjà, beaucoup de petits canots conduits par des nègres se balancent autour du steamer et attendent. J'obtiens de prendre place dans le canot du

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bord. Je dois cette faveur à la recommandation de deux passagers, amis de l'officier chargé de la poste; ordinairement, cet officier ne prend personne avec lui. Lorsque nous allons partir, on nous annonce que quelqu'un vient de mourir sur le steamer: c'est un Espagnol dépassant la soixantaine. Tous les jours depuis notre départ, je l'ai vu sur le pont, bien souvent durant le repas. Il a paru souffrant pendant toute la traversée. Presque tous les jours j'ai causé avec lui et lui ai demandé des nouvelles de sa santé. Ce matin encore, je l'ai rencontré, il ne paraissait pas plus souffrant qu'à l'ordinaire. Il avait une maladie de cœur. En arrivant en vue de La Pointe-à-Pitre, il est tombé sans connaissance; une demi-heure après, il était mort. Pendant le déjeuner, le commandant a été prévenu de l'état de cet homme; il a continué son repas sans se déranger. Nous sommes quatre prêtres à bord, pas un n'a été demandé pour donner au moins une absolution sous condition à ce pauvre malheureux. Cela montre le manque de foi du commandant. Beaucoup de personnes sont indignées, et nous les premiers nous éprouvons une très grande peine. Nous partons dans le canot. En descendant sur le quai, je rencontre un bon vieux prêtre, curé dans une paroisse de l'île. Il porte pour chapeau un panama, c'est la première fois que je vois ce chapeau sur la tête d'un prêtre. Il faudra bien que je m'y habitue, un grand nombre de prêtres dans presque toutes les colonies d'Amérique n'ont pas d'autre chapeau. Il tombe sur notre tête une chaleur de plomb comme jamais je n'en ai éprouvé en Europe. On nous a dit que nous serions continuellement obligés, lorsque nous sortirions, d'avoir notre parasol; je l'ai compris aujourd'hui. Nous allons voir l'église: elle n'a pas beaucoup d'apparence mais elle est très belle à l'intérieur, elle est à trois nefs et presque tout en fer. Nous avons aperçu, devant les confessionnaux, des négresses pieds nus, attendant leurs confesseurs. Il y a vingt-six ans, durant mon année de quatrième au petit séminaire des Sables-d'Olonne, on nous montra plusieurs vues dans un panoramal. Parmi ces vues, se trouvait l'incendie de La Pointe-à-Pitre, arrivé le 8 février 1843, à 10 heures 25 minutes du matin, par suite d'un tremblement de terre. Je ne pensais pas alors qu'un certain nombre d'années plus tard, je parcourrais comme missionnaire les rues de cette malheureuse ville qui conserve encore des traces de la catastrophe. En Amérique, la plupart des maisons sont en bois et portent le nom de cases. Le jour où la ville de La Pointe fut détruite par le feu, une effroyable secousse de tremblement de terre se fit sentir; elle fut suivie de plusieurs autres, à quelques minutes d'intervalle. Bientôt, de tous les côtés, les maisons commencent à tomber. C'était l'heure du déjeuner, il y avait du feu dans la plupart des maisons. Au moment où elles tombaient, elles prenaient feu. En quelques instants, ce fut un embrasement général. Plus de six mille personnes périrent ce jour-là, les unes brûlées dans leurs maisons, les autres écrasées sous les décombres en voulant se sauver. Celui de qui je tiens ces détails venait de quitter La Pointe quelques heures auparavant et se trouvait sur un navire mouillé devant la ville. En entendant le bruit des maisons qui s'écroulaient~ à la vue du feu qui couvrait la ville entière, il se croyait arrivé au jugement dernier. Tous sur ce navire, en commençant par le capitaine qui n'était pas un rude chrétien, étaient tombés à genoux, demandant pardon à Dieu de

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leurs fautes et parce qu'ils se figuraient que le dernier jour du monde était venu. Pendant près d'un mois, tous les jours, la ville ressentit de fortes secousses de tremblement de terre. C'était effrayant, m'a dit celui qui m'a raconté ces choses, on aurait pu croire que La Pointe était dans une balançoire. Nous avons traversé le marché couvert. Mes compagnons de voyage ont acheté des oranges, j'ai fait comme eux. Ces oranges sont très grosses et, quoique mûres, elles sont toutes vertes. Pas une personne blanche ne se trouvait parmi les marchands. Ces femmes noires, couvertes à peine de quelques lambeaux de vêtements et laides à faire peur, produisaient sur nous un drôle d'effet. Une de ces femmes avait à côté d'elle, dans une jatte pleine d'eau, son enfant, un affreux petit négrillon de quatre mois, nu comme un ver. Plusieurs passagers du steamer qui se trouvent avec nous ont caressé ce petit monstre qui avait de l'eau jusqu'à la poitrine et sur la tête duquel sa noire maman versait de l'eau de temps en temps. Nous l'avons nommé «le petit noir à la casserole» et, de retour au steamer, nous avons à son sujet amusé plusieurs personnes qui n'étaient pas descendues à terre. Un peu plus loin, un grand garçon d'une douzaine d'années se promenait, ayant pour tout vêtement une chemise, et encore pas trop longue. Il avait son déjeuner dans une calebasse: c'était rouge, c'était blanc, c'était vert, on aurait pu y trouver toutes les couleurs de l'arc-enciel. Il prenait avec ses doigts tout cela mêlé ensemble et mangeait de bon appétit. J'avais presque envie de lui demander la moitié de son régal. Quand son repas aura été terminé, comme il était tête nue au soleil qui nous incommodait nous autres sans nos parasols, si la chaleur a été un peu trop forte pour sa dure caboche, son plat dans lequel il n'aura rien laissé parce que ce qu'il contenait était trop bon, son plat lui aura servi de chapeau... Au moment où nous allons quitter le quai pour rejoindre le canot de la poste afin de retourner au s~eamer, un prêtre vient me demander si nous n'avions pas de Frères des Ecoles chrétiennes avec nous. Il a paru tout déconcerté en apprenant que le bateau n'en avait pas amené. Au retour, M. Rautureau, qui n'a pas voulu aller à terre, nous demande nos impressions au sujet de cette ville, la première d'Amérique que nous avons vue. Les divers incidents de la journée égaient notre repas du soir après lequel le bateau continue sa route. 21 septembre 1878. Cette nuit, durant la marche du bateau, le commandant a fait jeter à la mer le corps du malheureux Espagnol mort hier. Le commandant ne nous avait pas demandé de l'assister à ses derniers moments, il ne nous a pas demandé davantage de réciter quelques prières avant qu'on ne jetât son cadavre en pâture aux poissons. Nulle part il n'est gai de mourir mais je crois qu'il est encore plus triste de mourir sur mer. Quel que soit le personnage qui meurt dans un navire, on lui fait ce qui cette nuit a été fait à l'Espagnol. L'année dernière, on a jeté à la mer sans plus de solemnité le corps de l'évêque de Demerara qui venait de la Dominique où je serai bientôt et où il avait assisté aux fêtes célébrées dans la ville de Roseau à l'occasion du cinquantième anniversaire [de

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l'ordination sacerdotale] du vénérable WPoirierI, mort au mois d'avril dernier2. Nous sommes arrivés ce matin devant La Basse-Terre, seconde ville de l'île de la Guadeloupe. C'était de très bonne heure, je suis resté dans ma cabine; je comptais bien revoir cette ville plus tard. Quelques heures après, nous étions à Fort-de-France où le steamer a passé toute la journée pour débarquer des marchandises et prendre du charbon. Le bateau, à peine arrêté, a été entouré de petits nègres qui se sont jetés à la nage. Suivant l'usage, nous leur avons jeté des sous qu'ils sont allés chercher au fond de l'eau et qu'ils apportaient dans leur bouche. Après le déjeuner pris à bord, nous avons pu descendre visiter Fort-deFrance. Avant que nous eussions quitté le bateau, on a déjà commencé à embarquer le charbon dont le steamer a besoin pour continuer sa route. S'il fallait juger la race nègre par les affreux échantillons que le chargement du charbon nous met sous les yeux, hélas! hélas! quel jugement pourrionsnous emporter! Ce sont des nègres, je devrais plutôt dire des négresses puisqu'il n'y a presque que des femmes, qui, moyennant quelques centimes pour chaque panier ou bloc de charbon qu'ils portent sur leur tête du quai sur le steamer, font durant toute la journée ce pénible service. Je n'ai jamais vu des visages aussi affreux et aussi ignobles: ils vont, viennent, se bousculent, se disputent, chantent, crient, les hommes ayant pour tout vêtement une toile d'emballage et les femmes quelques débris dépareillés de tissus de toute sorte, ayant pour les rendre encore plus noirs, si c'est possible, la poussière du charbon qui s'attache à leur peau huileuse, ruisselante de sueur. C'est quelque chose de hideux, les expressions me manquent pour le rendre3. Notre première visite est pour l'église. Elle ressemble beaucoup par sa disposition intérieure à celle de La Pointe-à-Pitre, seulement elle est plus basse ce qui la rend plus lourde et plus chaude. Nous sommes allés à la cure qui, chose bien désagréable partout mais surtout dans les pays chauds, est très éloignée de l'église. L'abbé Frain connaissait un des vicaires, qui nous a reçus avec beaucoup d'amabilité en l'absence de M. le Curé. En quittant la cure, nous nous sommes dirigés vers le collège tenu par les Pères du Saint-Esprit. Là encore, l'abbé Frain avait des connaissances. Cet établissement est sur le flanc d'une montagne, d'un morne comme on dit en Amérique. Il domine la ville, sa position est très belle, mais pour y arriver, il faut bien du jarret. Nous avons reçu. l'accueil le plus cordial de la part des Pères. On a beaucoup causé de la Frânce. Nous avons pris un rafraîchissement et sommes descendus en ville. En passant devant le presbytère, comme nous tenions à voir M. le Curé, nous sommes entrés. M. le Curé arrivait d'une longue course. Avec lui, il a fallu encore nous rafraîchir. Nous avons accepté son offre avec empressement: accablés par une chaleur à laquelle nous ne sommes pas accoutumés, plus nous buvons et plus nous voulons boire. Du presbytère, je me suis rendu à la gendarmerie. J'étais chargé de remettre une lettre à un gendarme, M. Auneau, qui vers Pâques s'était marié à Saint-Sulpice-en-Paredsavec une jeune fille du pays; j'étais à Saint-Sulpice le jour de son mariage4. Parti avec sa femme, aussitôt après son mariage, pour Fort-de-France, il