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De Tannenberg à Verdun la Guerre Totale

De
366 pages
Quand la guerre éclate, chacun des belligérants est convaincu que le conflit sera court. Mais après la bataille de la Marne, la guerre s'enfonce. En quelques mois, de nouveaux belligérants entrent dans le conflit et les fronts s'étendent : la guerre n'est plus seulement européenne mais mondiale et même totale, nécessitant un véritable effort de guerre pour tous les pays.
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Sous la direction de De Tannenberg à Verdun
la Guerre totale Jean-Paul Bled et Jean-Pierre Deschodt
Quand la guerre éclate, chacun des belligérants est convaincu que le confit
sera court. Force leur est pourtant d’admettre après la bataille de la Marne
qu’il n’en sera rien. La guerre s’enterre. Les tentatives de percée (offensive
de la Somme, offensives de l’Isonzo, offensive sur Verdun) se soldent par des De Tannenberg à Verdunéchecs. Les gains des Puissances centrales sur le front Est manquent d’être
remis en cause par l’offensive Broussilov en juin et juillet 1916. L’attaque des
Puissances centrales contre la Serbie en octobre 1915 est certes victorieuse,
mais sans que les grands équilibres en soient bouleversés. la Guerre totale
En quelques mois, la guerre devient totale. Elle l’est par l’entrée de
nouveaux belligérants dans le confit. Dès octobre 1914, l’Empire ottoman
se joint aux Puissances centrales ; en mai 1915, l’Italie déclare la guerre à
l’Autriche-Hongrie ; en octobre 1916, la Bulgarie rallie les Puissances centrales ;
en août 1916, la Roumanie se joint à l’Entente. La guerre n’est plus seulement
européenne. Elle devient mondiale. De nouveaux fronts s’ouvrent en Asie
mineure, en Afrique, en Extrême-Orient. Les puissances coloniales trouvent
dans leurs empires des réserves pour lever des troupes qui combattent dans
les tranchées.
Aucun des belligérants ne s’était préparé à une guerre longue. La nouvelle
donne les place dans l’obligation de mettre l’économie au service de l’effort
de guerre, ce qui ne manquera pas de poser à court terme le rôle de l’État. Il
faut ensuite mobiliser les peuples, c’est-à-dire soutenir le moral de l’arrière.
Pour cela, il faut inventer les rouages et les ressorts de la propagande, mettre
en place la pratique de la censure, ce qui risque de poser le problème de la
compatibilité de ces mesures avec l’État de droit.
Autant de questions auxquelles s’efforce de répondre cet ouvrage constitué
des dernières mises au point écrites par des historiens internationaux.
Jean-Paul Bled est professeur à l’Université de Paris-Sorbonne et Jean-Pierre
deschodt est directeur du département d’Histoire de l’ICES. Ils ont co-dirigé un
premier ouvrage, Les Guerres balkaniques aux éditions PUPS en 2014 puis La crise de
juillet 1914 et l’Europe, chez SPM en 2016.
Avec la participation de Jean-Pierre Arrignon, Dušan Bataković, Fabienne Bock,
Bérengère Bril, Stéphane Courtois, Marie-Claude Esposito, Anne Geslin-Ferron, Olivier
Hanne, Lothar Höbelt, Gérard Hocmard, Jean-Marc Joubert, Alain Lanavère, Frédéric Le
Moal, Jean-Hugues Long, André Louchet, Georgiana Medrea-Estienne, Renaud Meltz,
Edi Miloš, Fabrice Monnier, Charlotte Nicollet, Vojislav Pavlović, Nicolas Pitsos, Tom
Richard, Thomas Siret, Georges-Henri Soutou, Xavier Vicat et Laurence van Ypersele
ISBN : 978-2-917232-64-4 Prix : 33 € SPM Éditions SPM
exe_Guerre-totaleok.indd 1 21/02/17 19:07:19
De Tannenberg à Verdun
J.-P. Bled
J.-P. Deschodt
la Guerre totale01_guerretotale.indd 1 22/02/17 15:47:2101_guerretotale.indd 2 22/02/17 15:47:21De Tannenberg à Verdun
la Guerre totale
01_guerretotale.indd 3 22/02/17 15:47:21DANS LA MÊME COLLECTION
Jean-Paul Bled et Jean-Pierre Deschodt, La crise de juillet 1914 et l’Europe, Paris,
SPM, 2016
Anne Pinot et Christophe Réveillard, Russie d’hier et d’aujourd’hui. Perceptions
croisées, Paris, SPM, 2016
Illustration de couverture :
eSoldats français du 5 régiment d’infanterie dans une tranchée
Alphonse Lalauze (1872-1936)
© DR
01_guerretotale.indd 4 22/02/17 15:47:21Sous la direction de
Jean-Paul Bled et Jean-Pierre Deschodt
De Tannenberg à Verdun
la Guerre totale
La publication du présent ouvrage a bénéficié du soutien
du Centre de Recherches de l’ICES (CRICES).
Collection Intarissable
dirigée par Jean-Pierre Deschodt
SPM
2017
01_guerretotale.indd 5 22/02/17 15:47:21Cet ouvrage a bénéficié de la collaboration de Christophe Réveillard,
UMR 8596 Centre Roland Mousnier (Université Paris Sorbonne/CNRS)
© SPM, 2017
ISBN : 978-2-917232-64-4
Éditions SPM 16, rue des Écoles 75005 Paris
Tél. : 06 86 95 37 06
courriel : Lettrage@free.fr – site : www.editions-spm.fr
DIFFUSION – DISTRIBUTION : L’Harmattan
5-7 rue de l’École-Polytechnique 75005 Paris
Tél. : 01 40 46 79 20 – télécopie : 01 43 25 82 03
– site : www.harmattan.fr
01_guerretotale.indd 6 22/02/17 15:47:21Sommaire
Introduction, La Guerre totale, le mot, la chose ............................. 11
Jean-Pierre Deschodt
Le financement de la Guerre totale : l’exemple britannique ......... 15
Marie-Claude Esposito
Aristide Briand et la Guerre totale .................................................... 29
Georges-Henri Soutou
Focus : l’affiche à travers la Guerre totale de Tannenberg à
Verdun ............................................................................................. 39
Première partie, Jean-Hugues Long
Deuxième Bérengère Bril
Falkenhayn et Verdun......................................................................... 47
Jean-Paul Bled
La Somme, traumatisme national britannique ............................... 55
Gérard Hocmard
Stratégie navale et géographie. La bataille du Jutland mai 1916 . 65
André Louchet
Les Belges occupés et la Première Guerre mondiale ...................... 73
Laurence van Ypersele
Les anarchistes face à la guerre ......................................................... 87
Thomas Siret
Gouvernement, Parlement, Armée, 1914-1916 ............................... 99
Fabienne Bock
01_guerretotale.indd 7 22/02/17 15:47:218 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
Pierre Laval, socialiste minoritaire : les premières fissures dans
l’Union sacrée ................................................................................. 111
Renaud Meltz
Barrès et le nationalisme français ..................................................... 123
Jean-Pierre Deschodt
Le « Poilu » selon la littérature ......................................................... 135
Alain Lanavère
Tannenberg: Tactical victory and strategic failure? ........................ 141
By Lothar Höbelt
Aetas Francisci-Josephi finita est
La mort de François-Joseph vue à travers les principaux organes
de presse viennois .......................................................................... 145
Xavier Vicat
L’Offensive Broussilov/Brusilovskij Proryv -2
[22 mai (4 juin)-7 (20) septembre 1916] ............................................ 161
Jean-Pierre Arrignon
1914-1916 : les belligérants s’opposent sur la question polonaise .... 173
Tom Richard
Lénine 1915-1916 : de la guerre totale à la conception totalitaire
de la politique ................................................................................. 187
Stéphane Courtois
La dichotomie entre la représentation du combattant allemand
et celle du prisonnier allemand dans les lettres et témoignages
de soldats français .......................................................................... 201
Anne Geslin-Ferron
La Guerre totale en Serbie et l’espace serbe : répression,
massacres, retraite (1914-1916) ..................................................... 213
Dušan T. Batakovi ć
La Guerre totale au nom du principe des nationalités
Le projet de l’union des Slaves du Sud aux dépens de
l’Autriche-Hongrie 1914-1915 ...................................................... 227
Vojislav Pavlovi ć
01_guerretotale.indd 8 22/02/17 15:47:21Sommaire 9
L’entrée de la Roumanie dans la guerre .......................................... 239
Georgiana Medrea Estienne
L’entrée de la Bulgarie dans la guerre .............................................. 249
Charlotte Nicollet
Prestige et pétrole, les buts de guerre anglais en Mésopotamie ... 261
Fabrice Monnier
Aspects de la Guerre totale dans la Grèce, en 1916 ........................ 273
Nicolas Pitsos
L’entrée de l’Italie dans la guerre ...................................................... 285
Frédéric Le Moal
Les Slaves méridionaux d’Autriche-Hongrie et la question
adriatique (1914-1915) ................................................................... 299
Edi Miloš
La bande dessinée et la Grande Guerre ........................................... 311
Jean-Marc Joubert
La révolte arabe en 1916 : mythe et réalités ..................................... 331
Olivier Hanne
Les auteurs ........................................................................................... 355
01_guerretotale.indd 9 22/02/17 15:47:21Lithographie de Francisque Poulbot, 1916
01_guerretotale.indd 10 22/02/17 15:47:21Introduction
La Guerre totale, le mot, la chose
Jean-Pierre Deschodt
Décembre 1916 : la France vient de commencer son troisième hiver
de guerre. Depuis la bataille de Verdun, dix mois auparavant, les
choses n’ont pas vraiment évolué. La guerre des tranchées laisse face
à face Poilus et « Boches » qui se devinent plutôt qu’ils ne se voient.
Au 31 décembre 1916, les pertes ont été évaluées par le ministère de
la Guerre à 935 000 morts et disparus, auxquels il faut ajouter 359 000
1prisonniers .
Les soldats se sont figés dans les tranchées, le temps semble s’être
arrêté au-dessus des marches de l’Est et, pourtant, la situation évolue
sans que chacun en prenne véritablement conscience. Le monde change
en profondeur, et cela pour longtemps.
En politique intérieure, sous la présidence de Raymond Poincaré
l’Union sacrée a, depuis le début des hostilités, permis une trêve
provisoire dans la lutte entre les partis. La République est en guerre.
Le gouvernement s’apprête à la faire.
e e ministère Briand a été remplacé le 12 décembre 1916 par le 6 Si le 5
cabinet Briand, toujours en charge du ministère des Affaires étrangères,
la logique de l’Union nationale demeure. Tant Viviani, républicain
socialiste, à la Justice, qu’Albert Thomas, SFIO, à l’Armement et Lyautey
à la Guerre, portent témoignage de cette entente patriotique. Quant
2à Malvy à l’Intérieur, il assure, avec Étienne Clémentel et Édouard
Herriot, la présence du radical-socialisme au gouvernement.
1. « Les pertes des nations belligérantes », in Les Archives de la Grande Guerre, n° 20, 1921,
p. 191-207.
2. Député radical du Lot, plusieurs fois ministre, il démissionna le 31 août 1917 et fut
condamné pour forfaiture à 5 années de bannissement qu’il passa en Espagne. Amnistié
een 1924, il redevint ministre en 1926 dans le 9 cabinet Briand.
01_guerretotale.indd 11 22/02/17 15:47:2112 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
Qui dit guerre dit effort de guerre ; qui dit effort de guerre dit
mobilisation des moyens ; qui dit guerre dit aussi pénurie des moyens.
La période donne donc lieu à la mise en place d’une stratégie de survie
dans une guerre qui se caractérise par sa démesure.
Il convient de préciser la date de l’apparition de l’expression
« guerre totale » prise en tant que nouvelle combinaison de mots et
indépendamment du sens qu’ils peuvent avoir chacun de son côté.
L’association des termes – guerre et totale – est attestée une première fois
le 11 mars 1916 dans un article de Léon Daudet « La leçon de Verdun.
Une Guerre totale : Eux ou Nous » publié dans l’Action Française.
Au dix-neuvième jour de la bataille de Verdun, Léon Daudet
s’interroge sur la signification de ce déluge de feu qui surprend le
monde par sa violence inhumaine. « L’Allemagne, écrit-il, nous fait
une guerre TOTALE, où notre nationalité est en jeu ». Un tel danger
l’incite à présenter une stratégie qui soit à la hauteur de l’affrontement
impitoyable que l’armée allemande livre à la France. Il n’est plus ici
question d’établir des comparaisons entre la guerre de 1870-1871 et
un conflit mondial en perpétuelle évolution tant du point de vue de
la durée des combats que de celui désignant le processus mortifère.
Il s’agit pour assurer la « victoire » d’élargir la lutte aux « domaines
politique, économique, commercial industriel, intellectuel, juridique et
3financier ». Cela revient en effet à constituer un front intérieur à côté
d’un front extérieur dont l’objectif s’inscrit toujours dans la conquête
des positions ennemies. Il ne suffit plus de faire appel à la seule armée :
le peuple lui aussi doit être mobilisé dans cette lutte globale au succès
si incertain.
L’initiative stratégique préconisée par Léon Daudet signifie une
nouvelle compréhension du concept de « guerre ». D’une part, il s’agit
d’enrôler la population au service de la guerre, toute la vie civile étant
réorganisée en fonction de la conduite du conflit. D’autre part, l’armée
et le peuple se voient confondus non pas tant dans le creuset de la
4conscription que dans l’extension de la guerre qui semble illimitée.
Elle n’épargne personne et tous les moyens sont bons pour neutraliser
l’ennemi. Pour cela, les stratèges militaires n’hésitent pas à utiliser à la fois
des moyens « physiques » comme les bombardements de populations
et des moyens psychologiques tels que les manœuvres d’intimidation
et la propagande « défaitiste » que le journaliste de l’Action française
3. Léon Daudet, La Guerre totale, Paris, NLN, 1918, p. 8.
4. Philippe Boulanger, « La conscription en France durant la Grande Guerre », in La Guerre
totale, la défense totale – 1789-2000, Stockholm, 2001, p. 263-269.
01_guerretotale.indd 12 22/02/17 15:47:21La Guerre totale, le mot, la chose 13
a d’ailleurs entrepris de débusquer, livrant à la colère publique ceux
qu’il qualifiait « d’embochés ». La « guerre totale » de Léon Daudet
annonce-t-elle celle de Ludendorff ? Certes les changements théoriques
qu’il apporte à l’idée de guerre sont perceptibles. Mais son intuition se
révèle surtout être une réaction à la volonté allemande de néantisation.
Elle apparaît donc comme beaucoup plus proche de Clausewitz, si
l’on se réfère à la fameuse formule où l’autonomie du politique est
maintenue : « la guerre n’est que le prolongement de la politique par
5d’autres moyens » . Tandis que la pensée de Ludendorff, comme le
souligne Thomas Lindemann, procède à une « inversion radicale ». « La
guerre et la politique servent la conservation du peuple, mais la guerre
reste la suprême expression de volonté de vie raciale. C’est pourquoi la
6politique doit servir la guerre » . Cette subordination constitue déjà une
dérive totalitaire, ayant pour point d’orgue la dictature militaire.
De même, la guerre devient totale sur le plan territorial. Distinguons
quatre théâtres d’opérations. Le front occidental qui, à la suite de la
bataille des frontières, de la Marne et de la course à la mer, entre dès 1915
dans une guerre d’usure entrecoupée d’offensives en Champagne et en
Artois avant que Verdun et la Somme ne deviennent d’autres objectifs.
Le front oriental est marqué par la défaite russe de Tannenberg en 1914
tandis que, deux années plus tard, l’offensive Broussilov entretient
l’espoir de la Triple Entente. Le front balkanique voit en octobre 1915
l’arrivée de la Bulgarie qui, au côté des Puissances centrales, participe à
l’invasion de la Serbie. Neuf mois après, malgré une longue hésitation,
la Roumanie entre à son tour dans le conflit en attaquant
l’AutricheHongrie, la Grèce finissant elle-aussi par y être entraînée. Le front
méditerranéen s’étend de l’Italie qui s’engage au traité de Londres du
26 avril 1915 en faveur des alliés jusqu’à la Mésopotamie.
Autant de réalités nouvelles que le colloque « De Tannenberg à
Verdun : la guerre totale » s’est efforcé d’analyser.
5. Clausewitz, De la guerre, Paris, Éditions de Minuit, 1955, (II, 24).
6. Thomas Lindemann, « Ludendorff et la Guerre totale », in La guerre totale, sous la direction
de François Géré et Thierry Widemann, Paris, Economica, 2001, p. 23-37.
01_guerretotale.indd 13 22/02/17 15:47:2101_guerretotale.indd 14 22/02/17 15:47:21Le financement de la Guerre totale :
l’exemple britannique
Marie-Claude Esposito
Quand la Première Guerre mondiale éclata, la Grande-Bretagne était
dirigée par un gouvernement dont tous les membres appartenaient
1au parti libéral ; mais à la suite de la crise des obus (Shell Crisis) et de
l’échec du débarquement dans le détroit des Dardanelles (25 avril 1915),
qui jouèrent un rôle important dans la chute du gouvernement libéral,
le Premier ministre Herbert Asquith forma, en mai 1915, un
gouvernement de coalition avec le parti conservateur, et créa un ministère des
Munitions, dont le rôle s’étendit à toute la chaîne d’approvisionnement,
matériels ferroviaires et de transport inclus. Celui-ci fut confié à Lloyd
George, qui quitta le Treasury.
La Grande-Bretagne était entrée en guerre le 4 août 1914. Le
gouver2nement avait d’abord dû résoudre la crise financière qui, depuis la fin
du mois de juillet, secouait la place financière de Londres, l’épicentre
du système monétaire international. Il avait voté un budget en urgence
3en novembre 1914 .
Pour financer l’effort de guerre, le gouvernement avait à sa
disposition trois moyens : 1) l’impôt, qui rendait nécessaire l’obtention du
consentement à l’impôt à une période où la génération au front faisait
un très lourd sacrifice, 2) l’endettement de l’État par l’emprunt, qui
1. Cette crise fut causée par l’insuffisance des stocks d’armes et de munitions à la disposition
des armées alliées, lors de l’attaque franco-anglaise du 9 mai 1915 durant la bataille de
l’Artois. Un article du Times, du 14 mai 1915, intitulé « The Shell Scandal » mit en cause
le ministre de la Guerre Herbert Kitchener. À la suite de ce scandale, l’économie
britannique fut entièrement réorientée vers l’effort de guerre, de même que celles des pays du
Commonwealth.
2. Voir Marie-Claude Esposito, « La Banque d’Angleterre et le financement de la Première
Guerre mondiale », in Olivier Feiertag et Michel Margairaz (dir.), Banques centrales dans
la Grande Guerre, Paris, Les Presses de SciencesPo (à paraître 2017).
er3. En période normale le vote du budget a lieu en mars, l’année budgétaire allant du 1 avril
au 31 mars.
01_guerretotale.indd 15 22/02/17 15:47:2216 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
reportait la charge du financement de la guerre sur les générations
futures, et 3) l’inflation.
De tous les pays européens en guerre, c’est la Grande-Bretagne qui se
montra le pays le plus responsable dans sa manière de financer la guerre,
la fiscalité y jouant un rôle beaucoup plus important que dans les autres
pays, quel que soit le critère pris en compte : montant des sommes
prélevées par le Treasury, pourcentage des sommes prélevées par rapport aux
revenu national, montant d’impôt payé par tête, pourcentage des dépenses
de guerre payé par les impôts. Il faut dire que la Grande-Bretagne
bénéficiait déjà d’une longue tradition fiscale : elle avait créé l’impôt sur le
revenu dès 1799, l’avait supprimé entre 1816 et 1843, puis rétabli en 1843
à des taux très faibles. Entre 1793 et 1815, 47 % des dépenses de guerre
4 eavaient été financées par la fiscalité . Depuis la fin du XIX siècle, il y avait
dans ce pays des débats pour savoir si cet impôt devait être progressif, et
une forme de progressivité de l’impôt avait été introduite, en 1909, dans
le People’s Budget de Lloyd George, une super taxe (super-tax) au taux de
8,33 % étant créée, alors que le taux d’imposition standard se montait à
55,83 % ; puis, les débats avaient porté sur l’augmentation de la
progressivité. Un autre questionnement apparut avec la participation britannique
au premier conflit mondial, à savoir comment garantir l’égalité du sacrifice
durant le conflit, ce qui allait conduire à la mise en place de la taxation
des profits de guerre (war profits).
6En France, l’impôt sur le revenu n’existait pas au début de la guerre .
Il fut créé par la loi du 7 juillet 1914, mais ne fut mis en place qu’en 1916,
7le ministre des Finances Ribot justifiant a posteriori sa décision par le
fait que la plupart des contrôleurs des impôts étaient sous les drapeaux,
et qu’une augmentation de la pression fiscale risquait d’avoir un effet
8négatif sur le moral des Français .
4. TNA: T170/31. Memoranda on War Finance and the War Loan. 1914. ‘The Financing Of
Naval And Military Operations, 1793-1886’, by B. Blackett.
5. Kenneth Scheve and David Stasavage, The Conscription of Wealth: Mass Warfare and the
Demand for Progressive Taxation, December 2009, p. 12,
<http://as.nyu.edu/docs/IO/5395/wealth2.pdf>
6. Les contributions directes regroupaient quatre impôts : les quatre vieilles. À cette fiscalité
directe s’ajoutait une fiscalité indirecte, qui avait été rétablie par le Directoire et l’Empire
(droits d’octroi ; droits sur les boissons ; impôt sur le sel ; droits d’enregistrement, de
timbre et d’hypothèque ; droits sur les valeurs mobilières ; droits de succession) ; mais
ni les revenus agricoles, ni les traitements et salaires, ni les pensions n’étaient soumis à
l’impôt.
7. Alexandre Ribot fut ministre des Finances du 26 août 1914 au 29 octobre 1915 (Cabinet
Viviani) puis du 29 octobre 1915 au 20 mars 1917 (Cabinet Briand).
8. Bertrand Blancheton, « Les improvisations financières de la guerre de 1914 à 1918 en
France. Les enjeux de la liquidité », Cahiers du GREThA, n° 2014-03, janvier 2014.
01_guerretotale.indd 16 22/02/17 15:47:22Le financement de la guerre totale : l’exemple britannique 17
9Cet article, qui s’appuie sur des archives britanniques et des
publications scientifiques, se déroule en trois temps : la première partie
présente les dépenses du gouvernement britannique et les revenus dont
il disposa pour financer l’effort de guerre au cours des années 1915 et
1916 ; la deuxième partie explique comment le déficit budgétaire fut
financé jusqu’à la fin de 1916. La troisième partie dresse le bilan de la
politique menée.
LES DÉPENSES ET LES REVENUS DU GOUVERNEMENT EN 1915 ET 1916
Pendant la guerre, la Grande-Bretagne et la France durent non
seulement subvenir aux besoins de leurs troupes, mais également aider leurs
Alliés à financer leurs armées jusqu’à l’entrée des États-Unis dans la
guerre. Toutefois, ces deux puissances ne furent pas à même de mettre
au point une stratégie financière unifiée, en raison de leur croyance
dans une guerre courte, de leur rivalité économique ancienne, et de la
suspicion que chaque pays nourrissait vis-à-vis de l’autre, qui le
conduisait à penser que l’autre cherchait à obtenir un avantage économique,
sentiment qui était encore plus largement partagé du côté de la France
10que de la Grande-Bretagne .
Avant le déclenchement du conflit, la Grande-Bretagne disposait
d’une armée de métier de 160 000 hommes. La nomination, en août
1914, de Lord Kitchener au poste de ministre de la Guerre entraîna un
changement important : en décembre, les forces armées britanniques
disposaient de 1 million de volontaires, qu’il fallut équiper. Dès lors,
la production de matériels militaires et de munition devint un enjeu
important pour l’économie britannique.
Durant les années 1915 et 1916, il y eut trois budgets, et la
pression fiscale alla crescendo. Le budget de mai 1915 fut préparé par Lloyd
George, avant qu’il rejoigne le ministère des Munitions où il allait rester
11jusqu’au 5 décembre 1916 . Les budgets de septembre 1915 et d’avril
9. Ces archives sont déposées à The National Archives (TNA) situées à Kew Gardens (près
de Londres). T = Treasury ; CAB = Cabinet Office. T170 = Treasury : Papers of John
Bradbury.
10. Voir Martin Horn, Britain, France, and the Financing of the First World War, Monreal,
McGillQueen’s University Press, 2002, 249 p.
11. Lloyd George ayant une très mauvaise relation avec le secrétaire permanent du Treasury,
John Bradbury, Asquith qui ne voulait pas perdre Bradbury décida de nommer Lloyd
George à la tête du ministère des Munitions et de confier le Treasury à McKenna. Celui-ci
n’allait pas être en mesure de restreindre Lloyd George dans ses dépenses. Voir George
01_guerretotale.indd 17 22/02/17 15:47:2218 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
1916 furent l’œuvre du chancelier de l’Échiquier McKenna qui resta au
Treasury de mai 1915 au 10 décembre 1916. À la suite de la démission
d’Asquith, Lloyd George devint Premier ministre le 11 décembre 1916,
12fonction qu’il allait remplir jusqu’au 19 octobre 1922 .
À cette époque, le Treasury comptait peu d’experts en finance, les
hauts fonctionnaires, diplômés d’Oxford et de Cambridge, ayant très
souvent étudié la philosophie et les mathématiques. Basil Blackett, sir
John Bradbury, Sir Robert Chalmers, Ralph Hawtrey et Otto Niemeyer
y jouèrent un rôle important pendant toute la durée du conflit, de même
que trois autres personnalités recrutées par le Treasury à titre temporaire :
13Hartley Withers, John Maynard Keynes et Sir George Paish .
La politique financière fut mise au service du ministère de la Guerre,
de l’Amirauté, et du ministère des Munitions à partir de sa création en
mai 1915.
Dès août 1914, lors de la préparation du budget voté en novembre,
Blackett et Bradbury avaient recommandé d’utiliser la fiscalité pour
financer l’effort de guerre, Bradbury ayant proposé un système
d’imposition directe qui rendrait possible la taxation des revenus des ouvriers
se trouvant en dessous du minimum d’imposition. Jugée inéquitable,
14cette proposition était restée sans suite .
Pour le budget suivant, celui de mai 1915, Bradbury fit circuler
une note qui expliquait comment il envisageait le financement de la
15guerre . La question centrale était de parvenir à ajuster la production
et la consommation, afin de disposer du maximum de ressources pour
la guerre et d’avoir suffisamment de biens de première nécessité pour
la population civile. Cela impliquait de diminuer la consommation des
ménages, d’imposer un sacrifice semblable aux classes possédantes, et
de prévenir la formation de profits excessifs sur les contrats d’armement.
Bradbury expliquait également que si le gouvernement recourait à
l’emprunt en émettant des titres à long terme, qui seraient placés auprès du
public, le pouvoir de création monétaire des banques serait limité, ce
C. Peden, The Treasury and British Public Policy, 1906-1959, Oxford, Oxford University
Press, 2000, p. 75.
12. Quand Lloyd George devint Premier ministre à la tête d’un gouvernement de coalition,
Asquith, McKenna et Runciman, qui souhaitaient un plus grand contrôle sur les dépenses
militaires, quittèrent le gouvernement.
13. Pour plus de détails, voir Marie-Claude Esposito, « La Grande-Bretagne et le financement
de la Première Guerre mondiale : l’inflation, enjeu des débats entre emprunt et impôt », in
Florence Descamps et Laure Quennouelle-Corre (dir.), Une fiscalite de guerre ? Contraintes,
innovations, résistances, Paris, CHEFF, (à paraître 2017).
14. Ibidem.
15. TNA: CAB 37/126/12. ‘The War and Finance’, signed in 1915 Mar.17.
01_guerretotale.indd 18 22/02/17 15:47:22Le financement de la guerre totale : l’exemple britannique 19
qui contiendrait les pressions inflationnistes, mais que s’il empruntait
à court terme auprès de la Banque d’Angleterre, il en résulterait une
création monétaire qui serait source d’inflation.
Le coût de la guerre, au 31 mars 1915, se montait à 360 millions de
livres (prêts aux alliés et Dominions inclus), chiffre assez proche de
l’estimation faite en novembre 1914 (328 millions de livres). À la Chambre des
Communes, Lloyd George donna deux estimations du coût de la guerre :
638 millions de livres, si elle se terminait en octobre, 978 millions de
livres si elle durait jusqu’à la fin de l’année, ce qui, à fiscalité inchangée,
conduirait à des déficits budgétaires de 516 millions de livres dans le
premier cas et de 862 millions de livres dans le second cas.
16Les calculs de Paish (revenu national, montant maximal qui
pourrait être obtenu en vendant des titres à l’étranger, etc.) le conduisit à
recommander au chancelier de l’Échiquier de faire rentrer dans les
caisses de l’État 300 millions de livres, grâce à des droits de douane, des
impôts indirects et des emprunts forcés pour les foyers qui ne payaient
pas d’impôt sur le revenu, car il fallait réduire la consommation de la
population civile pour dégager des ressources pour les armées. Mais son
idée ne fut pas reprise dans le budget de mai 1915. L’augmentation de
la pression fiscale se limita aux impôts indirects, les taxes sur les alcools
étant relevées. Comme pour le budget précédent (novembre 1914), les
rentrées fiscales furent très en-deçà des besoins, ce qui rendit nécessaire
de recourir à l’emprunt.
En septembre 1915, le gouvernement prit conscience que la guerre
allait durer. Un budget supplémentaire étant nécessaire, Hartley
17Withers , spécialiste des questions financières recruté pour occuper le
poste de directeur des Enquêtes fies créé au Treasury en 1915,
préconisa qu’au moins 1/3 de l’effort de guerre fût financé par l’impôt.
Il proposa de doubler les impôts existants, et d’imposer davantage les
célibataires et les couples sans enfant. Même si le nouveau chancelier
de l’Échiquier McKenna ne fit pas sienne cette proposition, la pression
fiscale s’accrut très fortement dans le budget du 21 septembre 1915 :
les taux de l’impôt sur le revenu furent relevés de 40 %, une nouvelle
tranche fut créée pour la super-tax pour les revenus allant de 7 000 à
10 000 livres qui furent imposés à 17,5 %, et le seuil d’assujettissement à
16. TNA: T 171/110. First Budget; Treasury memoranda (Part 2), 1915. ‘The Finance of
GB’.
17. Il avait été rédacteur en chef du Times (1905 à 1910), puis du Morning Post (1910-1911), et
devint directeur de The Economist en 1916.
01_guerretotale.indd 19 22/02/17 15:47:2220 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
l’impôt passa de 160 à 130 livres, si bien que de nombreuses personnes
de la lower middle class et de la classe ouvrière furent imposées pour la
première fois. Un impôt sur les munitions fut créé (munitions levy), et
une taxe sur les profits excessifs fut également mise en place (excess
profit duty, EPD). Toutefois, la mesure la plus contestée fut la création
d’une taxe ad valorem de 33 1/3 % sur les biens de luxe (automobiles,
instruments de musique, horlogerie, etc.), le parti libéral, dont McKenna
était membre, étant un ardent défenseur du libre-échange. Elle raviva le
conflit entre les conservateurs et les libéraux, les premiers souhaitant une
augmentation plus forte de la fiscalité indirecte, alors que les libéraux y
étaient totalement opposés. Au bout du compte, les nouvelles mesures
ne produisirent pas d’importantes rentrées fiscales ; le déficit budgétaire
poursuivit sa pente ascendante et atteignit 1 253 millions de livres.
La situation financière de la Grande-Bretagne devenait de plus en
plus critique. Bradbury espérait encore, en novembre 1915, que si la
Banque d’Angleterre (BoE) parvenait à limiter la création monétaire, cela
18réduirait les pressions inflationnistes . Mais en janvier 1916, la situation
était devenue si alarmante, notamment pour les changes, que McKenna
et Bradbury durent prévenir le Cabinet Committee on War Finance, que
l’inflation était devenue incontrôlable. Le déficit pour les trois derniers
mois de l’année budgétaire (janvier, février et mars 1916) atteignit 740
millions de livres.
Le gouvernement paraissait avoir perdu tout contrôle sur la
croissance des dépenses liées à la guerre, celles-ci étant estimées à 1 800
millions de livres pour l’année budgétaire 1916-1917, si, et seulement
si, elles n’augmentaient pas plus rapidement que l’année précédente.
L’estimation des recettes, elle, ne dépassait pas 400 millions de livres,
ce qui faisait anticiper un déficit budgétaire de 1 400 millions de livres
jusqu’à la fin de 1916 et un besoin de financement de 2 000 millions de
livres jusqu’à la fin de l’année budgétaire (31 mars 1917). La position
de Bradbury avait évolué. Augmenter la fiscalité directe n’était plus la
solution efficace, dans la mesure où toute hausse de l’impôt sur le revenu
entraînerait une diminution presqu’équivalente du montant qui pourrait
être levé par des emprunts, et le produit des diverses taxes indirectes
envisagées n’aurait que peu d’effet sur la réduction du déficit. Dans
ces conditions, l’inflation devenait le meilleur moyen de diminuer la
consommation des ménages, puisqu’elle réduisait les revenus en termes
18. TNA: T 170/84. Memoranda on the Finance of the War. Part II. 1915. ‘Inflation and the
Foreign Exchanges’, by Bradbury, 23 Nov. 1915.
01_guerretotale.indd 20 22/02/17 15:47:22Le financement de la guerre totale : l’exemple britannique 21
réels ; mais pour que cette réduction fût acceptée, il était nécessaire
d’imposer les profits de guerre au nom de l’équité. Aussi Bradbury ne
recommanda rien d’autre, lors de la préparation du budget d’avril 1916,
qu’une série d’emprunts, espérant qu’une forte diminution du taux de
19change et un désastre financier pourraient être évités . Paish et Keynes
continuèrent, eux, à recommander le recours à la fiscalité et à l’épargne
forcée à long terme pour diminuer la consommation des ménages et
l’inflation, dont l’effet immédiat était de renchérir le coût des dépenses
20de guerre .
En janvier 1916, le War Cabinet, créé par Lloyd George quand il devint
21Premier ministre, décida de mettre en place la conscription , ce qui allait
avoir des conséquences importantes en matière de fiscalité. Les syndicats
ouvriers, qui avaient accepté en mars 1915 de renoncer au droit de grève
et de laisser les femmes occuper les emplois d’ouvriers semi-qualifiés et
22qualifiés pendant la durée du conflit , revendiquèrent la « conscription
23de la richesse accumulée » (conscription of wealth) . Pour le chancelier de
l’Échiquier McKenna, la capacité contributive du pays avait atteint son
niveau maximal, et le gouvernement britannique avait besoin de l’adhésion
du peuple pour continuer la guerre. C’est pourquoi, il décida d’introduire,
dans le budget d’avril 1916, une règle selon laquelle le gouvernement ne
pourrait recourir à l’emprunt que si le revenu des impôts et taxes
parvenait à couvrir les dépenses de l’État en temps de paix, la charge de la dette
et un fond d’amortissement suffisant. Cela signifiait que l’effort de guerre
serait désormais financé essentiellement par l’emprunt. La progressivité
de l’impôt sur le revenu fut introduite pour les revenus du travail, les taux
19. TNA: T 170/84. Memoranda on the Finance of the War. Part II. 1915. ‘The Financial
Situation’ by Bradbury, 6 Jan. 1916.
20. Pour Paish, voir TNA: T 170/85. Memoranda on the Finance of the War. Part III., 1915.
Voir également TNA: T170/73. Miscellaneous memoranda; August - November. 1915.
‘The meaning of inflation’, by J.M. Keynes, 15 Sept. 1915 et TNA: T171/129.
21. Les ministres membres du parti libéral (le Premier ministre Herbert Asquith, Lloyd
George, chancelier de l’Échiquier, Reginald McKenna, ministre de l’Intérieur, Walter
Runciman, ministre du Commerce) s’y étaient opposés jusque-là, au motif que davantage
d’hommes sous les drapeaux nuirait à l’industrie, empêcherait la Grande-Bretagne de
financer ses Alliés, et l’acculerait à la faillite avant la fin du conflit. Les partisans de la
conscription l’emportèrent en janvier 2016. Voir George C. Peden, The Treasury and British
Public Policy, 1906-1959, op. cit., p. 74.
22. En contrepartie, le gouvernement s’était engagé à opérer un contrôle très strict sur les
profits dégagés par les contrats d’armement. Voir : TNA: CAB 37/126/16. Acceleration of
output on Government work. [Proposals of a conference of workmen’s representatives.],
printed or circulated in 1915 Mar. 19.
23. Trade Union Congress Resolution, septembre 1916, cité par Kenneth Scheve et David
Stasavage, The Conscription of Wealth : Mass Warfare and the Demand for Progressive Taxation,
juillet 2009, p. 28, <http://as.nyu.edu/docs/IO/5395/wealth2.pdf>
01_guerretotale.indd 21 22/02/17 15:47:2222 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
de l’impôt sur le revenu furent relevés, de même que celui sur la supertax,
et le taux de la taxe sur les profits excessifs passa de 50 % à 60 %. Du côté
de la fiscalité indirecte, les droits sur les biens de luxe furent augmentés,
et des taxes furent imposées sur les eaux minérales, les allumettes et les
billets de théâtre.
LE FINANCEMENT DU DÉFICIT ET LE RECOURS À L’EMPRUNT
Le Parlement avait autorisé le Treasury à faire des emprunts dès
août 1914. Celui-ci put, pour la première fois dans l’histoire, lever des
emprunts à l’étranger et s’occuper de la gestion du taux de change,
prérogatives détenues jusque-là par la Banque d’Angleterre seule, ce
qui ne manqua pas de créer des tensions entre le gouverneur de la BoE
et le chancelier de l’Échiquier, notamment lors de la crise du dollar de
1915 et celle de l’été 1916 qui menacèrent le taux de change du sterling
vis-à-vis de la devise américaine. Les activités du Treasury furent encore
élargies, en avril 1915, avec le recrutement de Withers, dont la mission
était la collecte d’information concernant les devises et les mouvements
de capitaux, et l’établissement de statistiques financières à partir des
données du ministère du Commerce (Board of Trade) et du ministère des
Affaires étrangères (Foreign Office).
La plus grosse part des emprunts fut levée sur le marché britannique,
la Grande-Bretagne n’empruntant à l’étranger que pour les paiements
faits à l’extérieur de son territoire et pour soulager les changes. Pour les
emprunts émis sur son sol, elle n’apporta pas d’innovation par rapport
à ce qu’elle avait fait durant les guerres napoléoniennes, et, comme la
plupart des autres belligérants, elle utilisa deux types de crédit : les
appels de fonds à court et moyen termes, et les emprunts de
consolidation à long terme. À la différence de la France, la Grande-Bretagne fit
varier ses taux en fonction de ses besoins et de l’état du marché. Pour
les emprunts émis aux États-Unis, elle fut gênée dans son entreprise par
la neutralité du gouvernement américain.
Les émissions à court et moyen termes
Dès le début du conflit, le Treasury a émis des Treasury Bills (bons
de Trésor) de 4 à 12 mois, qui furent placés par adjudication auprès du
public avec des taux faibles (3 à 3,5 %), et des Exchequer Bonds
(obligations de l’Échiquier) de 100 livres, munis de coupons semestriels, d’une
01_guerretotale.indd 22 22/02/17 15:47:22Le financement de la guerre totale : l’exemple britannique 23
durée de 3 à 5 ans, émis à des taux de 5 % puis 6 %. Les bureaux de
postes furent autorisés à vendre des coupures de 5, 20 et 50 livres. Pour
attirer l’épargne populaire, le Treasury créa, au début de 1916, des War
Savings Certificates, qui étaient des petites coupures de 15,5 shillings
remboursables à 20 shillings au bout de 5 ans.
Les émissions en continu de titres à court et moyen termes furent de
plus en plus utilisées : au 31 décembre 1915, les Treasury Bills en
circulation représentaient un montant de 385 millions de livres et celui des
Exchequer Bonds un peu plus de 18 millions de livres ; au 31 décembre
1916, ces montants s’étaient considérablement accrus, et étaient passés
respectivement à 1 115 millions de livres (Treasury Bills), et 525 millions
de livres (Exchequer Bonds), auxquels se rajoutaient des émissions de War
Expenditure Certificates (30 millions de livres) et de War Savings Certificates
24(41 millions de livres) .
L’emprunt consolidé de 1915
25Un premier emprunt , d’un montant de 350 millions de livres, avait
été émis par Lloyd George en novembre 1914, au taux de 3,5 %, mais
n’avait pas été un grand succès. Il faut dire que son émission ne s’était
26pas faite au meilleur moment − le moratoire venait de se terminer − et
la forme de l’emprunt (au-dessous du pair) n’était pas très attractive.
27Un nouvel emprunt fut émis au pair par McKenna en juin-juillet
1915, au taux de 4,5 % ; il était remboursable entre 1925 et 1945. Des titres
au porteur, d’un minimum de 100 livres, furent également créés à côté
des titres nominatifs, les bureaux de poste pouvant délivrer des coupures
plus petites. On offrit également aux porteurs de consolidés à 2,5 %, ou
d’« annuités » du Treasury, et aux souscripteurs du premier emprunt la
possibilité de convertir leurs titres en titres du nouvel emprunt à des
24. Louis-François-Alphonse Paul-Dubois, L’effort économique et financier de l’Angleterre pendant
la guerre, Paris, Perrin, 1918, chapitre VII, p. 87-104.
25. TNA : T170/32. Memoranda on the 3 ½ War Loan, 1914.
26. Lors de la crise financière de l’été 1914, qui paralysa tous les segments du marché
monéertaire de la City, le gouvernement britannique avait décidé, le 1 août, de mettre en
place un moratoire d’un mois pour le paiement des lettres de change acceptées avant le
4 août ; celui-ci avait été étendu, le 7 août, à toutes les catégories de dettes, à l’exception
des salaires et des impôts, puis prolongé jusqu’au 4 novembre 1914. Voir Marie-Claude
Esposito, « La Banque d’Angleterre et le financement de la Première Guerre mondiale »,
in Olivier Feiertag et Michel Margairaz (dir.), Banques centrales dans la Grande Guerre,
Paris, Les Presses de SciencesPo, (à paraître 2017).
27. TNA: T170/71 War Loan, 1915 et TNA: T170/78. 41/2 % War Loan 1925-1945, 1915 et
TNA: T 171/106. War Loan, 1915. TNA: T170/75. War Loan, smal subscriptions, 1915.
01_guerretotale.indd 23 22/02/17 15:47:2224 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
conditions très avantageuses. Ceci allait se révéler très coûteux pour
le Treasury (Ribot fit la même chose en France). Cet emprunt fut
beaucoup mieux reçu par les investisseurs privés que le précédent : 550 000
personnes y souscrivirent via les banques (coupures de 100 livres) et
47 000 via la Poste (coupures de 5 à 25 livres). 900 millions de titres
furent émis, dont les 2/3 rapportèrent de l’argent frais au gouvernement,
les banques absorbant 200 millions de titres. Mais son taux fut jugé
28excessif et fortement critiqué par Lloyd George , pour des raisons de
justice − l’emprunt fut lancé au moment où le gouvernement envisageait
d’imposer la conscription – et pour des raisons économiques, puisqu’il
accréditait l’idée que l’État devait s’endetter au taux du marché, ce qui
serait un coût très élevé pour la nation.
Les emprunts à l’étranger
La Grande-Bretagne, la France et la Russie devenant de plus en
plus dépendantes des importations venant des États-Unis, le problème
du financement des achats aux États-Unis se posa très rapidement.
Le 15 janvier 1915, le gouvernement britannique parvint à négocier
un accord avec la maison Morgan, qui devint l’agent commercial du
gouvernement britannique aux États-Unis, la France hésitant à faire de
même jusqu’à la fin d’avril. À compter de cette date, tous les contrats
d’achats de produits américains furent passés aux fournisseurs par la
maison Morgan, moyennant une commission.
– L’emprunt franco-britannique de septembre-octobre 1915
Lorsque la situation devint très difficile pour le paiement des achats
faits auprès des fournisseurs américains − les crédits commerciaux, la
vente de titres, et les envois d’or n’étant plus possible − les Britanniques
et les Français finirent par se mettre d’accord pour lancer un emprunt
29conjoint aux États-Unis conjoint à parts égales . Pour que l’émission
de titres d’État étrangers sur le sol américain fût possible, il fallut
d’abord que le secrétaire du Trésor des États-Unis Mc Adoo parvienne
à convaincre le Président Wilson qu’accorder des prêts aux belligérants
n’était pas incompatible avec la politique de neutralité du gouvernement
américain. L’accord verbal de Président Wilson du 26 août donna le feu
vert à des négociations qui furent longues et difficiles, les banquiers
28. David Lloyd George, War Memoirs, Vol. 1, Londres, Ivor Nicholson & Watson, 1933,
p. 121-123.
29. Ce paragraphe emprunte à Yves-Henri Nouailhat, France et États-Unis: août 1914-avril
1917, Publications de la Sorbonne, 1979, p. 275-283.
01_guerretotale.indd 24 22/02/17 15:47:22Le financement de la guerre totale : l’exemple britannique 25
américains se montrant d’abord très réticents en raison du risque
de l’opération. Finalement, la maison Morgan accepta de former un
syndicat de banques pour l’émission d’un emprunt de 500 millions de
dollars, en obligations à 5 ans au taux de 5 %, les titres devant d’abord
être souscrits par le syndicat, puis revendus au public. Les banques de
New York, à l’exception de deux d’entre elles, y participèrent, ainsi que
erdes banques de quatorze États de l’Est des États-Unis ; le 1 octobre, le
montant souscrit atteignit 400 millions de dollars, et 4 jours plus tard
la souscription fut close, l’emprunt étant sursouscrit. Les obligations
étaient convertibles au gré des porteurs dans un délai de cinq ans en
obligations conjointes à 4,5 % remboursables le 15 octobre 1940 ; elles
pouvaient être rachetées par les deux gouvernements à partir du 15
octobre 1930, et n’étaient pas soumises à l’impôt. Ce premier emprunt
étranger permit à la Grande-Bretagne et à la France d’assurer, jusqu’au
début d’avril 1916, le paiement des achats faits aux États-Unis. Mais le
placement des titres auprès du public américain fut difficile.
er– L’emprunt britannique du 1 septembre 1916 permit de lever, pour
une durée de deux ans, 250 millions de dollars, les titres américains dont
disposait le gouvernement britannique servant de collatéral.
– Il fut suivi en novembre d’un emprunt de 300 millions de dollars
souscrit par un syndicat de banques américaines.
BILAN DE LA POLITIQUE FINANCIÈRE DE LA GRANDE-BRETAGNE DURANT LES ANNÉES
1915 ET 1916
Au début de la guerre, la forte augmentation des dépenses fut
essentiellement due au nombre de personnes qui décidèrent de rejoindre
les armées, la conscription n’étant mise en place qu’à partir de janvier
1916. Puis, la croissance des dépenses fut surtout liée à l’augmentation
de l’armement et des munitions.
Les trois budgets présentés montrent une augmentation progressive
du poids de la fiscalité. Le rendement de l’impôt sur le revenu, dont
la progressivité s’accrut dans chaque budget, fut en forte hausse : 69
millions de livres en 1914-1915, et 128 millions de livres en 1915-1916,
30alors qu’il n’était que de 45 millions de livres en 1912 et 1913 . Soulignons
que le taux le plus élevé de l’impôt sur le revenu ne s’appliqua qu’à une
partie infime de la population, et que la super-tax concerna un nombre
30. Louis-François-Alphonse Paul-Dubois, L’effort économique et financier de l’Angleterre pendant
la guerre, chapitre VI.
01_guerretotale.indd 25 22/02/17 15:47:2226 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
encore plus restreint de foyers fiscaux. Jusqu’au budget d’avril 1916, les
augmentations des impôts furent assez bien acceptées par la population ;
mais le budget d’avril 1916 déclencha beaucoup de plaintes, les impôts
étant jugés injustes car inégalitaires (par exemple, à partir de 5 000 livres
de revenus, les célibataires et les couples mariés sans enfants étaient
imposés au même taux que les couples avec charge de famille).
Les préoccupations d’équité furent centrales dans les débats
concernant la fiscalité, et s’intensifièrent avec la décision d’imposer la
conscription, qui peut être analysée comme un impôt en nature. Dès
lors, la richesse de ceux qui profitaient financièrement de la guerre
devait être « conscrite », et l’expression « the conscription of wealth » fit son
apparition. Signalons toutefois que, dans le cas de la Grande-Bretagne,
beaucoup d’hommes qui appartenaient aux classes supérieures s’étaient
portés volontaires.
L’augmentation de la progressivité de l’impôt et l’introduction de la
31taxation des profits excessifs furent liées à la volonté de garantir
l’égalité du sacrifice en temps de guerre, sous une forme ou sous une autre. En
1914, le barème de l’impôt était quasiment uniforme pour toute la
distribution des revenus, les plus hauts revenus mis à part. L’introduction
de la conscription s’accompagna de l’augmentation de la progressivité
de l’impôt pour garantir l’égalité du sacrifice (conscription du revenu).
Le TUC revendiqua l’imposition du capital (capital levy), c’est-à-dire la
« conscription de la richesse », mais l’imposition du capital ne vit pas
32le jour . Il est intéressant de noter qu’à la Chambre des Communes, les
socialistes prirent souvent la parole pour demander davantage d’impôt,
tandis que les Libéraux et les Conservateurs insistèrent pour que
l’augmentation des impôts soit équitable.
La politique menée fut incapable de contenir l’inflation. La dépense
publique qui, en termes de PIB, n’était que de 7,5 % en 1913 atteignit
45 % en 1916 ; en revanche, les dépenses de consommation, après avoir
augmenté de 2 % en 2014 et 2015, diminuèrent très fortement à partir de
1916 pour se stabiliser, en 1917 et 1918, à 13 % ou 14 % en dessous du
niveau de 1914. Cette réduction de la consommation fut due à
l’augmentation de l’inflation tout au long de notre période d’étude, qui réduisit
la valeur de l’épargne de moitié, ce qui allait provoquer beaucoup
d’amertume et une perte de confiance dans la politique financière du
31. Elle sera maintenue jusqu’en 1921 au taux de 63 %.
32. Michael J. Daunton, « How to Pay for the War : State, Society and Taxation in Britain,
1917-1924 », The English Historical Review, Vol. 111, No 443, Sep. 1996, p. 890.
01_guerretotale.indd 26 22/02/17 15:47:22Le financement de la guerre totale : l’exemple britannique 27
33gouvernement qui allait se prolonger dans les années 1920 . L’échec
à endiguer l’inflation eut des effets négatifs sur les rentrées fiscales.
Même si les impôts indirects augmentèrent chaque année, passant de
69 millions de livres en 1913-1914 à 161 millions de livres en 1918-1919,
ils ne représentaient plus, en pourcentage des rentrées fiscales, que
3420,5 % en 1918-1919 alors qu’ils avaient atteint 42,5 % en 1913-1914 ,
car la plupart des taxes indirectes étant liées à des quantités, elles ne
réagissaient pas aux variations de prix. Si les hauts fonctionnaires furent
bien conscients que, pour limiter l’inflation, il était nécessaire de réduire
le pouvoir d’achat des agents du secteur privé, le problème fut de faire
rentrer des revenus au même rythme que l’accroissement des dépenses :
541 000 de livres par jour en 1913-1914 ; puis plus de 2 millions de livres
par jour du 2 août 1914 au 31 mars 1915 ; puis plus de 4, 25 millions de
livres par jour en 1915-1916 ; puis plus de 6 millions de livres par jour
35en 1916-1917 . Et même si le nombre de contribuables avait augmenté
considérablement, passant de 1 130 000 millions en 1913-1914 à 3 547 000
millions en 1918-1919, l’Inland Revenue eut beaucoup de difficulté à lever
des impôts sur les ouvriers, dans la mesure où ceux-ci ne faisaient pas
de déclaration fiscale.
La plus grosse partie de l’effort de guerre fut financée par l’emprunt.
Les répercussions financières du financement de la guerre auraient été
encore plus grandes, si la Grande-Bretagne n’avait pas pu emprunter
aux USA, ce qui lui a permis à la fois de maintenir le flux d’importations
qui étaient absolument nécessaires, et la valeur externe de la livre.
Enfin, une partie des dépenses fut financée par la création
monétaire. Avant la guerre, les avances directes de la Banque d’Angleterre au
Treasury ne jouaient qu’un rôle très marginal. Mais durant le conflit, le
Treasury se mit à emprunter directement des fonds à la BoE, qui furent
rémunérés à des taux allant de 3 % à 5 % à partir de 1916. Il s’ensuivit
un énorme gonflement du portefeuille de titres publics de la BoE, et une
augmentation de la circulation monétaire.
Par ailleurs, lors de la crise financière de l’été 1914, le Treasury avait
été autorisé, pour venir en aide aux banques de dépôts, à émettre des
33. George C. Peden, The Treasury and British Public Policy, 1906-1959, op. cit., p. 93. Une
décélération de l’inflation se produira dans les 18 derniers mois de la guerre, les contrôles directs
imposés sur l’économie par le gouvernement limitant les possibilités de consommation,
ce qui encouragea l’épargne qui était immédiatement absorbée par le placement de bons
du Trésor à moyen terme.
34. Ibidem.
35. et plus de 7 millions par jour en 1917-1918 et 1918-1919. Idem, p. 95.
01_guerretotale.indd 27 22/02/17 15:47:2228 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
billets (les Currency Notes/Bradbury Notes/Treasury Notes) qui avaient
cours légal, mais non cours forcé ; ils étaient remboursables en or et
à vue. Leur émission ne cessa d’augmenter par la suite. Il y en avait
en circulation pour 38 millions de sterling au début de 1915 et pour
103 millions au début de 1916, ce qui contribua également à beaucoup
augmenter la circulation monétaire.
L’augmentation de la masse monétaire par ces deux canaux fut source
d’inflation.
CONCLUSION
Pendant le conflit, le Cabinet, puis le War Cabinet concentrèrent tous
les pouvoirs de décision. Les dépenses furent financées par le vote de
crédits, sans que le ministère de la Guerre et l’Amirauté, puis le ministère
des Munitions aient l’obligation de fournir des budgets équilibrés, ni des
estimations détaillées des dépenses. De nombreux ministres paraissent
avoir été peu conscients du coût colossal du financement de l’effort de
36guerre . À partir du moment où Lloyd George fut à la tête du
ministère des Munitions, celui-ci échappa à tout contrôle du ministère de la
Guerre, et on arriva à des choses aberrantes, comme commander plus
de canons que ce que l’Armée pouvait utiliser, ce qui était source de
gaspillage, mais en plus empêchait la fabrication de canons pour les
37alliés qui étaient d’un autre modèle . Certes, le chancelier de l’Échiquier
McKenna essaya d’obtenir que les ministères concernés par la guerre
fassent des économies sur les dépenses, mais il perdit au sein du Cabinet
toutes les batailles visant à limiter les dépenses pour financer l’effort
38de guerre .
Pour conclure, le Treasury n’a eu aucune influence sur le montant des
dépenses liées à la guerre pendant la période de la guerre totale, et peu
d’influence sur l’arbitrage entre augmentation de la fiscalité et recours
à l’emprunt, les préconisations des hauts fonctionnaires n’ayant pas été
suivies. La politique financière du gouvernement britannique pendant
la guerre totale ne fut pas exempte de défaut, tant sans faut. Mais en
la comparant à celle des autres belligérants, on peut en relativiser les
échecs.
36. Idem, p. 120.
37. Idem, p. 116.
38. Idem.
01_guerretotale.indd 28 22/02/17 15:47:22Aristide Briand et la Guerre totale
Georges-Henri Soutou
Quand Aristide Briand revient au pouvoir en octobre 1915, le tableau
de la situation n’est pas bon. On a connu l’échec coûteux, dramatique, de
différentes opérations offensives sur le front français en 1915 ; le général
Joffre est de plus en plus contesté, ce qui conduit à un début de crise
politique ; les Austro-Allemands viennent d’entrer à Belgrade, deuxième
capitale des pays de l’Entente à tomber après Bruxelles, tandis que la
Bulgarie est entrée en guerre de son côté. Ce qui a ponctué l’échec de la
tortueuse, de l’incompréhensible politique extérieure de Delcassé, qui
revenait à promettre les mêmes régions des Balkans aux Bulgares, aux
Serbes, aux Italiens, etc.
D’autre part, outre ces échecs militaires et ce désastre
diplomatique, les problèmes économiques et financiers commencent à sortir
complètement des cadres habituels. Briand arrive au pouvoir dans ces
conditions. Il va élargir un petit peu la base gouvernementale, dite
d’« Union sacrée », avec une toute petite adjonction de conservateurs
catholiques. Et il va durcir considérablement la conduite de la guerre.
Celle-ci engage désormais toutes les forces de la nation, militaires bien
sûr, mais également celles qui conditionnent la cohésion de la politique
intérieure, et bien entendu les objectifs de politique extérieure, ainsi que
les forces économiques et les forces morales. C’est pendant la guerre de
1914 que le mot « moral » prend le sens qu’il a aujourd’hui ; les « forces
morales », c’est vraiment une expression qui date de cette époque.
La guerre totale : il ne faut pas la confondre avec la « guerre absolue »
de Clauzewitz, qui est un concept philosophique, correspondant à une
« montée aux extrêmes » en fait irréalisable en pratique. Pour toute une
série de raisons, à commencer par la « friction » qui accompagne tout
conflit réel. La nature philosophique de la guerre c’est certes de monter
aux extrêmes, mais dans la réalité, pour Clausewitz la guerre n’arrive
jamais à ce niveau et surtout elle n’est que la continuation de la
politique. La « guerre totale » ne change pas la nature de la guerre, mais ses
01_guerretotale.indd 29 22/02/17 15:47:2230 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
modalités : il s’agit d’une nouvelle forme de guerre, qui engage toutes
les forces et toutes les activités de la nation, qu’elles soient militaires,
politiques, économiques, « morales ». Je dirais que Briand, d’une façon
générale, de façon instinctive et brillante – il n’avait probablement pas lu
Clausewitz –, va se tenir dans cette vision alors que l’état-major allemand
avait tendance à une lecture plus littérale de Clausewitz, et finalement
à une mauvaise compréhension de sa doctrine, et du coup il voyait la
nature de la guerre dans son extension indéfinie et son durcissement
constant.
L’expression de « guerre totale » apparaît dès l’époque. Léon Daudet,
dans un article de 1916 dans l’Action française, « La guerre totale », et à
nouveau en 1918 avec un livre, intitulé lui aussi La guerre totale, insista
sur les affaires de trahison, sur les divisions en politique intérieure et
l’affaiblissement du « moral », exploités par les Allemands pour atteindre
la France au cœur.
C’est aussi le titre d’un livre de Ludendorff en 1935 : il reprend tous
les aspects du conflit mondial, mais il pose une totale soumission de
la stratégie à la guerre et à la recherche d’une victoire totale : le moyen
1devient une fin.
Briand a certes embrassé la guerre dans sa totalité, alors qu’avant elle
était considérée comme un accident passager par rapport au Business as
usual et au libéralisme d’avant-guerre. Et il l’a conduite beaucoup plus
à fond que ses prédécesseurs. Mais il ne l’a pas laissé devenir une fin
en soi. Et en aucun cas il ne s’est comporté en totalitaire, à la différence
de Ludendorff, qui était au moins proto-totalitaire.
BRIAND RÉORGANISE LE GOUVERNEMENT, RESTAURE LE PRIMAT DU POLITIQUE ET LE
CONTRÔLE DU GOUVERNEMENT SUR L’ARMÉE (À L’INVERSE DE L’ALLEMAGNE)
Fondamentalement, je dirais que Briand a conservé une orientation
politique à la guerre. C’est très intéressant parce que, en fin de parcours
mais dans la continuité profonde de ce personnage complexe et en
apparence changeant, on aboutira ensuite à 1925 et à Locarno, et au
mémorandum européen, dit « mémorandum Briand », en 1930. C’est
le même Briand : si ses actions politiques paraissent différentes,
fondamentalement c’est le même personnage.
Il commence par réorganiser le gouvernement, à rétablir le primat du
politique et le contrôle du gouvernement sur l’armée à l’inverse exact
1. Erich Ludendorff, La guerre totale, préface de Benoît Lemay, Perrin, 2014.
01_guerretotale.indd 30 22/02/17 15:47:23Aristide Briand et la guerre totale 31
de ce qui se passe en Allemagne au même moment. Il faut bien dire que
depuis le début de la guerre, le Grand Quartier général faisait à peu près ce
qu’il voulait, le Conseil supérieur de la défense nationale ne se réunissait
plus depuis le début du conflit. Briand va le rétablir, avec des réunions
régulières entre tous les ministres importants et Joffre, le commandant en
2chef, ce qui va permettre d’encadrer un peu ce dernier .
D’autre part, Briand prend comme ministre de la Guerre le général
Gallieni, qui n’apprécie Joffre que modérément et qui va reprendre le
contrôle, en particulier sur deux points très précis : la correspondance
avec les diplomates et les militaires étrangers, que Joffre menait sans
avertir le ministère de la Guerre ou le Gouvernement. Gallieni va exiger
que toutes les correspondances avec les autorités étrangères passent par
le Gouvernement. Et d’autre part, il va reprendre en partie le contrôle des
nominations des grands commandants que Joffre s’était réservées.
En ce qui concerne la conduite générale de la guerre, Verdun n’était
pas prévu : Verdun était une offensive allemande qui a retardé de
plusieurs mois l’offensive prévue par les Franco-Britanniques sur la
Somme. Briand a imposé une décision qui n’était pas évidente au départ :
on résisterait sur place et on défendrait Verdun, alors que la réaction
première de certains chefs militaires, et même de Joffre, était
d’abandonner la rive droite de la Meuse et donc de laisser tomber Verdun. Ce
qui d’un certain point de vue tactique pouvait se comprendre, mais
Briand a très bien vu tout de suite l’impact psychologique que ça aurait.
Pour nous bien sûr Verdun c’est 1916, mais à l’époque Verdun c’était
les Trois Evêchés, Verdun c’était pour les Allemands comme pour les
Français toute une page d’histoire séculaire. Abandonner Verdun était
psychologiquement difficile. J’ajouterais que sur le plan stratégique,
si vous abandonnez Verdun et si vous regardez une carte des chemins
de fer de l’époque, le front français alimenté par la voie ferrée, risque
de reculer beaucoup et de se rapprocher dangereusement de la région
parisienne.
Et, dès son arrivée au pouvoir, Briand donna l’impulsion pour
préparer les grandes offensives, l’offensive de la Somme en 1916 à partir
du mois de juillet, et puis l’offensive de 1917, qui sera l’offensive Nivelle
(il ne sera plus au pouvoir en avril 1917, mais il a contribué à la faire
2. Mémoires du Maréchal Joffre, Paris, Plon, 1932, vol. 2, p. 226-227.
e e Nicolas Roussellier, La force de gouverner. Le pouvoir exécutif en France XIX -XX siècles,
Gallimard, 2015.
Georges Suarez, Briand, t. III, 1914-1916, Paris, Plon, 1939.
Mermeix, Joffre. La première crise du commandement, Paris, 1919.
01_guerretotale.indd 31 22/02/17 15:47:2332 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
décider au niveau gouvernemental). Deux choses étant entendues :
que ces offensives auraient un but décisif, c’est-à-dire battre vraiment
l’armée allemande pour forcer l’Allemagne à conclure la paix, et que
d’autre part on arriverait à mettre en place les moyens considérables et
la supériorité nécessaire en collaborant très étroitement avec la
GrandeBretagne. C’est un choix capital de Briand. Jusque-là, l’allié principal de
la France était la Russie. À partir de Briand, ça a été la Grande-Bretagne,
parce que le potentiel militaire britannique devenait de plus en plus
important, tandis que la malheureuse Russie, après l’effort initial et
malgré la tentative de juillet 1916 (offensive Broussilov), rencontrait de
plus en plus de difficultés.
Mais au-delà même de ces faits militaires, il y avait une cohérence
politique aux yeux de Briand : alors qu’il était difficile de parler de la
guerre du Droit et de la Démocratie quand on avait la Russie tsariste
comme allié, à partir du moment où l’allié essentiel était le britannique,
l’aspect idéologique, libéral et démocratique devenait plus crédible. Et la
guerre commença alors vraiment à prendre une tournure idéologique.
BRIAND ET LA COOPÉRATION INTERALLIÉE RENFORCÉE
Briand plaida tout de suite pour l’unité interalliée et la mise en
commun des ressources, militaires et économiques. Sur le plan
économique en particulier, les Français réclamaient une meilleure coordination
3des mesures de blocus entre Paris et Londres . Briand commença par
faire créer un comité militaire interallié qui siègera à partir de novembre
1915. On commencera pour la première fois à combiner les différentes
opérations, au moins dans les grandes lignes, entre les différents fronts
de l’armée.
Il va également engager une coopération économique interalliée. Il
va commencer par renforcer le blocus de l’Allemagne qui deviendra
progressivement une arme décisive, mais qui au départ en 1915 était tout
à fait limitée. Les Français s’étaient montrés dès le début très soucieux de
durcir le blocus, dont ils avaient bien vu les faiblesses (l’Allemagne
utilisait les neutres et se ravitaillait par la Hollande, la Norvège, la Suisse). Il
fallait donc contrôler les neutres. Pour cela les Français préconisaient le
principe du rationnement de ceux-ci, à l’exemple de ce qui avait été fait
avec la Société suisse de Surveillance en 1915 ; ils recommandaient
l’éla3. Marjorie Milbank Farrar, French Blockade Policy 1914-1918: A Study in Economic Warfare,
1968, Ann Arbor Microfilm, p. 162-163.
01_guerretotale.indd 32 22/02/17 15:47:23Aristide Briand et la guerre totale 33
boration de listes noires de sociétés neutres commerçant avec l’ennemi ;
ils recommandaient également de procéder à des achats préventifs chez
les neutres, pour les détourner de vendre au Reich, ainsi que la création
4d’un organisme interallié du blocus pour coordonner ces actions .
Mais la Grande-Bretagne en 1915 encore était fort réticente : elle ne
voulait pas compromettre son florissant commerce avec les neutres,
dont dépendait pour partie le maintien de la valeur de la livre, objectif
cardinal de la politique britannique pour la guerre et l’après-guerre.
Cependant, fin 1915 début 1916, les Français étaient de plus en plus
convaincus que le blocus tel qu’il était pratiqué restait inefficace, que
les neutres s’étaient organisés en fait en agences d’importation pour
l’Allemagne, que Paris et Londres devaient collaborer plus étroitement
et créer un organisme de blocus commun. Les militaires français en
particulier faisaient de plus en plus pression dans ce sens : ils étaient
de plus en plus persuadés que le blocus, s’il était bien utilisé, serait une
arme puissante contre l’Allemagne.
En janvier 1916, lors de son voyage à Londres, Briand essaya de
mettre sur pied une déclaration d’alliance économique, comparable
dans son domaine à celle du 5 septembre 1914, par laquelle la France,
l’Angleterre et la Russie s’étaient engagées à ne pas conclure de paix
séparée et à se concerter pour leurs buts de guerre. Il proposa également
la tenue d’une conférence, économique. Mais Londres repoussa alors
5ces deux initiatives .
Néanmoins la Grande-Bretagne commençait à évoluer : le 23 février
1916 elle créa un ministère du Blocus, confié à Lord Robert Cecil, et
lança des listes noires contre les maisons neutres qui commerçaient
avec l’ennemi. Cela correspondait au début de la remise en cause du
pur libéralisme manchestérien auquel on assistait dans ce pays à la
6même époque .
Et surtout, à la conférence de Paris de mars 1916, les Français devaient
obtenir la réunion prochaine d’une conférence économique interalliée et
l’établissement de ce comité interallié permanent pour le blocus qu’ils
7réclamaient depuis 1915 . C’était un grand succès, une remise en cause
de la part des Britanniques de leur libéralisme très profond, quasi
idéologique (l’Economist n’écrivait-il pas régulièrement encore en 1916 que le
blocus était stratégiquement contre-productif : il valait mieux laisser les
4. Farrar, p. 162-166.
5. Farrar, p. 167-173.
6. Farrar, p. 174.
7. Farrar, p. 175-176.
01_guerretotale.indd 33 22/02/17 15:47:2334 De Tannenberg à Verdun : la Guerre totale
Allemands dépenser leur argent en importations, plutôt qu’en dépenses
d’armement !).
Au-delà du blocus et sur le plan de la conduite générale de la guerre,
le 29 décembre 1915 Briand proposa aux Alliés l’établissement d’un
conseil politique interallié régulier, parallèle au conseil militaire (qui
s’était tenu pour la première fois à Chantilly en novembre 1915). La
Grande-Bretagne accepta tout de suite, et en outre le 20 janvier 1916, à
Londres, Briand obtint que l’on créât un organisme interallié de
répartition du fret, première étape vers ce que Berthelot appelait un « pacte
8de solidarité économique » .
Le 10 février 1916, Briand se rendit en voyage à Rome : en effet
l’Italie restait hostile à l’unification des efforts militaires, politiques et
économiques des Alliés : elle jouait son jeu, et donnait l’impression de
vouloir garder la possibilité de sortir du conflit. Mais Briand réussit à
convaincre Sonnino et les Italiens de participer pleinement au conseil
militaire ainsi qu’au futur conseil politique et à des organes
économi9ques interalliés .
Du coup le chemin était débloqué : la conférence militaire interalliée
se tint le 27 mars 1916, la conférence politique le 28 mars, la conférence
économique du 14 au 17 juin. Les conférences des 27 et 28 mars 1916
adoptèrent quatre résolutions, qui toutes les quatre entérinaient les
thèses françaises sur la collaboration nécessaire dans tous les domaines :
on proclama « l’entière communauté de vues et la solidarité des Alliés »
sur les plans militaire, politique et économique ; on annonça qu’une
conférence économique devrait réaliser la solidarité économique
interalliée ; on décida qu’un organisme interallié permanent serait créé à
Paris pour gêner l’économie ennemie et que la coopération interalliés
pourrait se poursuivre après la guerre ; on décida un renforcement de
10l’organisme interallié de répartition du fret . On comprenait désormais
que la racine de la puissance militaire de l’Allemagne était sa puissance
économique et que pour la contrôler, pour maintenir la paix après la
guerre, il fallait aussi réduire sa puissance économique.
En outre le Premier ministre britannique Asquith reconnut la
direction française dans la guerre. Il était absolument clair pour Briand que
ce considérable succès avait été facilité par le fait que la France se battait,
seule, à Verdun. Il le dit en comité secret le 19 juin 1916 dans les termes
8. Georges Suarez, Briand, t. III, 1914-1916, Paris, Plon, 1939, p. 226 et p 230.
9. Suarez, p. 237 et Sidney Sonnino, Diario 1914/1916, t. II, Bari, Laterza, 1972, p. 313-316.
10. Suarez, p. 272-273, Sonnino, p. 334, et Poincaré p. 149.
01_guerretotale.indd 34 22/02/17 15:47:23Aristide Briand et la guerre totale 35
11les plus nets . Dans ses Mémoires, Poincaré souligne le changement
profond obtenu par Briand : enfin les Alliés disposaient d’un plan général
d’action (même si bien sûr la coordination de leurs efforts n’atteignait
pas encore, et de loin, le niveau qu’elle connaîtrait en 1918 avec
l’établis12sement du commandement unique et des Executives économiques) .
Même si on était encore loin du degré d’intimité entre les Alliés qu’on
atteindra en 1918, il était en tout cas incontestable que leur solidarité
se renforçait. Parallèlement les Britanniques, avec l’introduction de la
conscription et une pratique de plus en plus ferme du blocus à partir de
1916, renforçaient leur participation au conflit, qui cessait d’être pour
eux un théâtre d’opérations extérieures pour devenir une affaire vitale.
On remarquera d’autre part que désormais le couple franco-britannique
devenait l’axe essentiel de la coalition, alors qu’en 1914 et 1915, aussi
bien sur le plan stratégique que sur le plan politique, l’alliance
francorusse avait été primordiale.
BRIAND MÈNE DONC LA GUERRE À FOND MAIS EN MÊME TEMPS IL RÉTABLIT LE PRIMAT
DU POLITIQUE
La méthode gouvernementale de Briand diffère de celle du
gouvernement Viviani, qui oscillait entre les hésitations velléitaires de son
chef et l’autisme de Millerand à la Guerre et de Delcassé aux Affaires
étrangères. En même temps sa méthode sera très différente de celle de
Clemenceau, fort autoritaire et n’hésitant pas à manier l’arme du procès
en trahison pour mater ses adversaires. Briand écoute le Parlement, il
cède parfois, recule en souplesse, mais dissocie, divise, et fait changer
13ses adversaires d’avis.
Avec les Chambres, il accepte, à partir de juin 1916, des séances en
« comités secrets », sans public ni journalistes et sans publication du
compte-rendu. Ceci permet de vrais échanges de vues. Les deuxièmes
et troisièmes comités, en novembre 1916, seront très critiques de Joffre,
après l’échec de l’offensive de la Somme, et Briand fut forcé de se séparer
14du général en chef le 17 décembre.
11. Suarez, p. 318-320.
12. Suarez p. 237, et Raymond Poincaré, Au service de la France, t. VIII, Verdun, p. 159.
13. Mermeix, Joffre. La première crise du commandement, Paris, 1919, p. 70-71.
14. Mermeix p. 186. Et Joffre, Mémoires, t. 2, p. 264.
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